A M. DE PANGE
et non par le spectacle. Il veut qu'on puisse ou pleurer ou frémir en fermant les yeux , et seulement en écoutant la tragédie : ce qui ne peut avoir lieu que par la vérité des situations et par l'éloquence du style. Quand l'effet ne vient que du spectacle, ajoute-t-il, tout le mérite appartient au décorateur, et non pas au poète1. M. de Voltaire a souvent développé ce principe ; mais , depuis la mort de M. de Voltaire, vous savez combien on a perfectionné la tragédie.
C'est à quoi je n'avais pas songé, mon cher ami, en composant Azèmire. Elle fut d'abord représentée à Fontainebleau: j'avais alors vingt- un ans; et, comme il faut encourager les jeunes gens, la pièce fut sifflée d'un bout à l'autre. Jamais , m'at-on dit, pareille aventure n'était arrivée à Fontainebleau. Le rôle de d'Amboise fut plus sifflé que tout le reste. Les huées surtout furent très- longues, quand on en vint à ces vers :
Que diront les Français, que dira ton vieux père, Alors qu'il apprendra , etc.
Quelques personnes, et même quelques prétendus gens de lettres avaient entendu :
Que dira Dieu le père, etc.
1. Voyez la Poétique d'Aristote , traduite par Chénier, chap. XIV, page 5i3, tome II des OEuvres posthumes.
{Note de l'Éditeur.)
7o LETTRE
On convint généralement que cette idée était bien ridicule; et j'avoue que je suis du même avis. Dans tout cela pourtant deux choses m'étonnaient : l'acteur qui a rendu admirablement le rôle de d'Amboise joint au mérite si rare d'être toujours énergique et noble le mérite de prononcer nettement; et ceux qui croyaient avoir entendu que dira Dieu le père n'étaient pas soupçonnés de manquer d'oreilles.
La pièce, représentée à Paris, réussit infiniment mieux qu'à Fontainebleau, quoi qu'en ait dit le journaliste de Paris1. L'absence d'une actrice a longtems interrompu les représentations <XAzèmire. La seconde et les deux, suivantes, données dans le mois de juillet dernier, ont été beaucoup plus favorablement reçues que la première, quoi qu'en ait dit encore le journaliste dont je vous ai déjà parlé.
D'autres ont été plus indulgens. Parmi les écrivains périodiques qui ont parlé de cet ouvrage , il faut distinguer l'auteur de Y Année Littéraire2, le seul qui ait véritablement rendu compte de la pièce; et, malgré les éloges dont il m'a comblé, c'est dans ce compte même qu'on trouvera les critiques les plus sévères. La plupart m'ont paru
i. M. Sautreau.