‹ OEvres de M.J. Chénier, précédées d'une notice sur Chénier (volume 3)Chapitre 3 sur 218 · A M. DE MENNEVAL · texte numérisé non relu

A M. DE MENNEVAL

Monsieur,

Aurez-vous encore la bonté de vous souvenir de moi ? Pouvezvous et voulez-vous me rendre le service de mettre sous les yeux de Sa Majesté Impériale la lettre que je prends la liberté de lui adresser? Ma situation est bien critique, et le résultat de cette démarche important pour moi. Veuillez, Monsieur, me faire un mot de réponse, et me croire avec les sentimens les plus distingués d'estime, de considération et de reconnaissance,

Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

Paris, ce »2 mai 1806.

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Rien de plus facile à expliquer que ces faits. En abattant le Directoire, en reprenant le pouvoir à des mains inhabiles pour le transférer à des mains vigoureuses, Chénier n'avait pas cru ruiner la République, mais la consolider. Il avait cru ne donner qu'un tuteur à la liberté, qu'il croyait nécessaire de sauver pour sauver la France. Napoléon, qui, au contraire, croyait que, pour sauver la France, il fallait sacrifier la liberté, s'en fit l'oppresseur. De là leurs divisions.; de là cette violence avec laquelle Chénier attaqua les systèmes du Consul dans le Tribunat, et l'impatience avec laquelle Napoléon supporta les attaques de Chénier; de là les censures amères mêlées à nos chants de victoire par Chénier, qui blâmait dans le Consul et dans l'Empereur le génie militaire qu'antérieurement il avait tant vanté dans le général et dans le citoyen. A ces causes se joignait sans doute le secret dépit d'avoir été joué; et, certes, il y avait lieu à rancune; mais n'était-ce pas sur Fouché, dolifabricator, qu'en devaient tomber les effets? Renégat de la révolution , si ce ministre poursuivait dans Chénier un homme resté fidèle à cette cause, un autre ministre, quoiqu'il y fût renégat aussi, n'en crut pas moins devoir venir au secours d'un obstiné, qui, n'ayant pas su sacrifier ses opinions à sa fortune, n'avait pas fait d'économies. Pour parer aux premiers embarras, Chénier avait imaginé de faire imprimer le plus magnifiquement possible l'épître qui faisait sa gloire et ses malheurs. L'expédient était dangereux : le ministre qui avait dénoncé la première édition de cette épître pouvait provoquer la suppression de la seconde. Détour- Œuvres anciennes. I. C

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nant ce coup, et assurant le succès de la spéculation y l'autre ministre acheta l'édition tout entière.

Ce ministre-là, au reste, acquittait une dette. Chénier, au tems de son crédit, s'était acquis des droits à la reconnaissance de plus d'une personne quand la fortune viendrait à lui manquer. Qu'on se souvienne que c'est lui qui avait provoqué le décret par lequel la Convention rappela en France le général Montesquiou, le citoyen Dupont de Nemours, et le citoyen Talleyrand- Périgord, qui s'en souvint en cette occasion.

Quelque déplorable que fût sa situation, Chénier ne s'en laissa pas accabler. Cherchant dans l'emploi de son talent des ressources contre le besoin , il se créa en même tems de nouveaux titres à la célébrité. C'est alors qu'il composa pour l'Athénée de Paris le Tableau historique de lu Littérature française : ouvrage qu'il n'a pas eu le loisir de terminer.

Depuis que les fonctions publiques ne réclamaient plus son tems , le donnant tout entier aux lettres , Chénier assistait assidûment aux séances de la seconde classe de llnstitut, dont il était membre. Aucun des hommes célèbres qu'il y eut pour collègues ne s'y rendit plus utile; aucun n'apporta plus de lumières dans la discussion du Dictionnaire, qu'il aurait voulu refaire sur un plan moins restreint et plus philosophique que celui qui a été adopté; aucun n'apporta plus de talent et plus de zèle dans la confection des travaux extraordinaires qu'à cette époque le gouvernement demandait aux corps académiques. Dans le rapport sur les prix décennaux, c'est lui qui, mettant encore ses res-

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sentimens sous ses pieds, fit l'importante analyse du Cours de littérature de La Harpe, ouvrage que le jury, dont la classe était chargée de rectifier le travail, n'avait pas même mentionné , et qu'il désigna comme digne du prix. C'est lui aussi qui fit, au nom de la même classe, le rapport sur l'état et les progrès de la littérature depuis 1789. Ces deux moi'ceaux, non moins remarquables par le goût qui préside à leur rédaction que par l'érudition qui s'y développe , sont de plus des modèles de critique littéraire, tant sous le rapport de la justesse que sous celui de l'urbanité : ils suffiraient à la réputation d'un académicien. Et c'est au moment où ses forces épuisées par dix ans de maladie l'abandonnaient que Chénier exécutait des travaux si pénibles! L'énergie de son moral semblait se fortifier de l'affaiblissement de son physique.

Il est à remarquer néanmoins que lâpreté de son caractère ne s'était pas accrue en proportion des forces de son esprit. Au contraire , s'adoucissant à mesure qu'il acquérait avec l'âge plus d'autorité dans les lettres , cet homme, dont les jugemens n'avaient pas toujours été exempts de dédain et de présomption , était devenu circonspect et indulgent à tel point qu'il tombait presque dans l'excès contraire k celui qu'on lui avait justement reproché. On en trouvera la preuve dans certaines mentions qu'il accorde à plus d'un auteur dont les noms seraient absolument oubliés, s'il ne les avait consignés dans son Rapport sur l'état de la Littérature. Là , sa conscience parle moins que sa bonté. Comme je lui en faisais l'observation : « Ils m'ont prié, dit-il, si instam-

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ment de les nommer, que je n'ai pas en le courage de

m'y refuser. » Il n'a fait à la vérité que les nommer.

Son âme , comme les âmes généreuses , n'était pas moins facile à apaiser qu'à irriter, et pas moins susceptible de reconnaissance que de ressentiment.

Rien de plus spirituel et de plus affectueux que ses remercîmens aux personnes qui le soignaient. Comme il avait aux jambes des plaies fort douloureuses, et que ses domestiques le pansaient avec plus de zèle que d'adresse , profitant du moment où ils étaient éloignés : « Par pitié, dit-il un jour à une personne qui lui donna jusqu'au dernier moment des preuves de la plus tendre affection, par pitié, pansez-moi pendant qu'ils n'y sont pas ; vous seule avez des mains : les autres n'ont que des griffes. »

/? Réunissant les facultés les plus opposées , Chénier n'avait pas dans l'esprit moins de grâce que de malignité, moins de finesse que d'élévation , moins de sensibilité que de force, moins de flexibilité que d'impétuosité. Cet liomme, qui se laissait trop souvent emporter par sa fougue , je l'ai vu revenir sur ses pas avec une souplesse singulière, et n'en prendre que plus d'avantage sur 1 adversaire qu'il combattait.

Il avait de justes motifs pour ne pas aimer M. Suard , qui ne l'aimait pas. Ce n'est pas pour cela toutefois que dans les discussions il était presque toujours d'opinion contraire à celle de cet académicien, qui, au reste, était fort rarement de l'opinion de la Classe. Très-différent en cela de M. Suard , lanimosité ne le porta jamais à se mettre en opposition avec la saine raison pour contra-

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lier un ennemi; mais, il faut l'avouer, elle le mit quelquefois en opposition avec la bienséance, que, dans ces tracasseries , M. Suard ménageait avec une attention particulière. Un jour donc que Chénier avait eu ce tort dans une discussion ou d'ailleurs il avait entièrement raison, son adversaire, se rejetant tout à coup sur l'accessoire : « Messieurs, dit-il à la Classe , je vous demande si, dans une compagnie qui ne doit pas moins servir d'exemple en fait d'urbanité qu'en matière de goût, on peut admettre des formes pareilles à celles que vient d'employer M. Chénier?» L'Académie, par son silence, ne répondait que trop favorablement à la question , quand Chénier demanda la parole. Je tremblais qu'il n'aggravât son tort. « Messieurs, dit-il avec un sang froid dont on ne le croyait pas susceptible, si j'ai employé les formes qui vous sont signalées par M. le Secrétaire perpétuel, j'ai blessé, j'en conviens, les bienséances, j ai manqué aux égards que je dois à la Classe ; et je n'hésite pas à lui en témoigner mes regrets, et à lui en faire mes excuses; mais, ajouta- 1- il, ces formes ne changent rien à la nature des choses : la question de politesse résolue, revenons-en à la question littéraire.» Et, reprenant la discussion, il achève de réfuter M. Suard, qu'il écrase tout à la fois sous le poids de ses raisonnemens et de ses civilités , au moment même où celuici croyait l'avoir mis hors de combat.

Après s'être vu dépérir de jour en jour pendant dix ans , Chénier, dont l'existence avait été abrégée par des sensations immodérées, par des travaux excessifs, et peutêtre aussi par des plaisirs, termina sa carrière à l'âge de

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quarante-six ans. Ne le plaignons pas d'avoir été soustrait par une mort précoce à de nouveaux malheurs, conséquences de l'acte terrnble auquel il s'associa par un vote également réprouvé de la politique et de la justice.

Voilà, Monsieur, des souvenirs qui me restent de Marie- Joseph Chénier, ceux qui me semblent devoir être recueillis dans votre édition , parce qu'ils contribueront à donner de lui une idée exacte, et à rectifier l'opinion assez généralement injuste à son égard.

En résumé, doué d'un caractère énergique, et composé, comme tous les hommes, de qualités et de défauts, Chénier porta les uns et les autres à l'extrême. Entouré des ennemis que lui donnèrent ses talens autant que ses opinions, et figurant dans des évènemens propres à dénaturer ses qualités tout en les faisant ressortir, il ne faut pas s'étonner qu'il ait été moins loué que décrié. Les éloges qu'on n'a pu lui refuser furent arrachés par son génie : il y avait droit aussi par son caractère. Une grande élévation d'âme en faisait la base : elle explique toutes ses actions. Elle dégénéra quelquefois en orgueil, jamais en envie ; elle le rendit quelquefois coupable d'outrages , jamais de bassesses. Ce n'est que contre les forts qu'il combattit : quant aux faibles , c'est par des services qu'il aimait à s'en venger. Son âme, ouverte aux passions violentes, n'était cependant fermée ni aux affections douces, ni aux sentimens généreux: ennemi comme ami , tout malheureux pouvait compter sur lui. Pieux envers sa mère , affectionné pour ses frères , c'est dans ces sentimens, qu'on lui a cruellement contestés, qu'il puisa ses consolations et ses chagrins. S'il eut des

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ennemis, il eut des amis : il en méritait'. Constant dans toutes ses affections, il le fut surtout dans ses amitiés et dans ses haines, parce quelles n'étaient en lui que le résultat de l'estime ou du mépris : voilà ce qui regarde son cœur. Quant à ce qui regarde son esprit , étudiez-le dans ce qu'il a produit; voyez s'il en est beaucoup qui lui puissent être comparés pour l'étendue, la solidité, la rectitude, la finesse, la vigueur, la souplesse, la légèreté, la variété.

Chénier est mort dans la force de lâge, lorsque ses aptitudes , fortifiées par l'étude et par l'expérience , l'avaient rendu supérieur à ses rivaux et à lui-même.

Je suis, etc.

A.-V. ARNAULT, de l'ancien Institut.

i. Cette opinion , M. Arnault n'est pas le seul qui l'ait professe'e : beaucoup d'autres écrivains également recommandables se sont t'ait un devoir de rendre la même justice à Chénier. Pour preuve de ce que nous avançons, nous citerons la lettre suivante de Ducis à Lebrun le Pindarique. Ce poète vénérable était plus que septuagénaire lorsqu'il écrivait cette lettre. Son témoignage, à coup sûr, ne sera pas inculpé de partialité; car, à cet âge, l'homme n'a plus de passions depuis long-tems. ( Note de l'Editeur.)

A M. LEBRUN, de l'institut.

Versailles, le 5 thermidor an VIII de la république.

Mon cher Confrère;,

J'attendais ce matin avec impatience une lettre de vous qui m'apprendrait que Chénier aurait terminé mon affaire à l'Institut. Ma femme, par un petit mot, vient d'apprendre que son indisposition l'a empêché de s'y rendre. Cela me contrarie beaucoup;

xl SUR M. J. CHÉNIER.

mais je pense que, Chénier ayant été nommé avec vous commissaire dans mon affaire , et vous ayant marqué pour moi le plus grand intérêt, il est convenable que j'attende le moment où il pourra se rendre à l'Institut, et s'expliquer en ma faveur avec toute l'amitié qu'il me témoigne et toute la noblesse de son caractère. Il est certain que l'on ne pouvait me donner deux commissaires qui fussent plus de mon goût , et dont le rapport me fût plus honorable. Je vous prie , mon cher voisin , de me continuer les preuves de votre amitié dans une affaire aussi intéressante pour moi. Vous savez que je n'ai au monde que l'Instrtut pour vivre : ce qui veut dire que je n'ai pas de quoi vivre. J'aspire ardemment à sortir de l'état cruel de détresse où je languis depuis long-tems. Ainsi donc, voyez Chénier, et dès que sa santé pourra le lui permettre, priez -le de ma part de vouloir bien terminer son rapport avec vous. Faites-lui mes complimens ; dites-lui de se ménager. Nos complexions poétiques ne ressemblent point aux autres. Il lui manque les forêts, qui sont à ma portée ; des prairies, des ruisseaux. Je les ai épousés, je leur ai jeté mon anneau, en disant : Flumina amem syhasque. Ma retraite ici est délicieuse : elle m'invite au travail ; mais, pour m'y livrer sans trouble, il faut que j'obtienne ma pension par mes deux commissaires, et ensuite par Normandi l'aîné , qui n'attend que ce rapport pour achever de m'obliger.

Bonjour, mon cher Pindare. J'espère vous consulter sur un autre ouvrage qui me travaille et qui m'enflamme. Vous me rendez l'école si précieuse de Racine et de Boileau. Ce Jean et ce Nicolas avaient ce tact et ce goût sûr qu'ils vous ont transmis. Votre vue intérieure est excellente; cultivez l'extérieur; et puissiez -vous bientôt lire notre Horace avec l'œil que Forlenze vous a rendu ! Mille choses à madame Lebrun. Je vous embrasse tous les deux et de tout mon cœur. Totus tuus. DUCIS.

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