DE BOILEAU
Publiée par M. DAUNOU,
MEMBRE DE l'iNSTITUT.
.Ij'honneur d'être réimprimé sans cesse appartient aux grands classiques ; c'est là même ce qui constate leur renommée. Pour eux les lecteurs se renouvellent et se multiplient. Les écrivains qui sont admirés sans être lus ne sont pas admirés long-tems; mais Corneille et Bossuet, Racine et Pascal , La Fontaine et Fénélon , Voltaire et J. J. Rousseau, sont relus avec délices. On les sait par cœur; et toutes les presses de l'Europe leur sont à la fois consacrées. Entre les génies heureux qui ont illustré les deux derniers siècles. Despréaux, leurmaitre en Varl cVéciire, est peutêtre celui dont les ouvrages reparaissent le plus souvent. A compter avec une scrupuleuse exactitude , on en trouverait au moins cent cinquante éditions; et les plus connues seulement sont au
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nombre de quatre-vingt-quatre, d'après la liste chronologique insérée dans l'édition même que nous annonçons aujourd'hui. Celle-ci mérite une attention particulière : non seulement elle est complète , correcte et bien exécutée ; mais le travail de l'éditeur y ajoute un prix qui la fera toujours distinguer. La plus brillante partie de ce travail est un Discours préliminaire à^une assez grande étendue. Quelques citations de cet excellent morceau de littérature intéresseront nos lecteurs. Tout ce que nous pourrions dire sur Boileau s'y trouve. Il serait impossible de mieux sentir , et difficile de s'exprimer aussi bien.
Voici comment l'Éditeur expose l'état de la langue française et de l'art d'écrire à l'époque où Boileau publia ses premiers essais. « La langue « n'était plus barbare ; elle cessait même d'être « simple et naïve, après l'avoir été avec tant d'é- « nergie dans Montaigue. Renouvelée par Mal- « herbe , épurée par Yaugelas , décorée par Balzac, « elle acquérait de la correction, de la clarté, de «l'élégance. Elle se pliait à ce style périodique, « le premier des styles quand, par une heureuse « distribution de tous les élémens qu'il rassemble, « des objets qu'il peint, et des rapports qu'il « exprime , il fait du discours un vaste et fidèle « tableau de la pensée ; mais aussi le plus fatal « obstacle aux progrès d'une langue lorsque, par
K un vain entassement d'incidens et d'accessoires, « il n'aboutit qu'à surcharger chaque idée d'une « oisive escorte , et que , dans sa marche fastueuse « et sourde, il énerve avec tant d'art les pensées « et les sentiraens. »
Oh remarque en cette période une distribution savante; et, comme dans tous les écrits de Boileau, on y voit l'exemple à côté du précepte. Avant le législateur du Parnasse français, Pascal avait élevé notre langue au-dessus des autres langues modernes ^ et presque au niveau des langues anciennes. L'Éditeur l'avoue; mais le premier mérite de Boileau^ ajoute-t-il , /z/f de sentir V excellence des Provinciales. Nul n'a mieux révéré, proclamé, consacré leur autorité littéraire. La prose avait atteint la perfection ; il s'agissait d'y faire atteindre la poésie rBoileau le tenta. Laissons à son habile éditeur le soin de développer les idées qui seraient gâtées par une analyse. « Les « rèsrles de la versification n'étaient observées « qu'aux dépens des lois les plus sacrées de la « logique et de la grammaire. Comme si l'art des « vers n'eût consisté qu'à vaincre des difficultés «mécaniques, la multitude des poètes semblait « n'aspirer qu'à la régularité du mètre et de « la rime ; leurs scrupules ne s'étendaient pas «jusqu'au choix des expressions et au caractère iT du style. Ils alignaient et rimaient l'emphatique
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« et le trivial, les hyperboles et les quolibets, les « comparaisons prolixes et les métaphores obscu- « res. C'était là tout le savoir- faire des Pelletier, « (les Godeaii, des Sciidéri, de cent autres infati- « gables et monotones versificateurs. Voiture, il « est vrai , Racan , Benserade , plus habiles , et « surtout moins féconds , n'étaient pas restés « confondus dans cette foule ; et Despréaux les a « vantés quelquefois; mais il leur a fait moins « d'honneur par ses éloges que de tort par ses « exemples : nul ne les a plus rabaissés que celui « qui a évité le premier leurs tournures prosaï- «ques, leurs inversions forcées, leurs phrases « parasites , les faux ornemens et les négligences « qui fourmillent dans leurs poésies les plus tolé- « râbles. Ce n'est pas non plus, osons le dire, « une versification forte et pure qu'on peut louer « dans les comédies de Molière antérieures à 1660. «Seuls alors parmi tant de poètes, Malherbe, « Corneille, La Fontaine, avaient quelquefois ex- « primé d'heureuses pensées par de très beaux « vers : La Fontaine dans quelques narrations naï- '< ves; Corneille dans les plus sublimes élans de «son inégal génie; Malherbe, dans un petit «nombre de strophes immortelles. Boileau con- « eut l'idée d'ime perfection plus austère et plus « constante : il comprit que des vers admirables « n'autorisaient point à négliger ceux qvii les de-
« valent environner , et qu'au contraire les grands « traits du génie poétique brilleraient d'un éclat « plus pur et plus vif au milieu des morceaux <c éléganset corrects que le bon goût aurait dictés.» Plusieurs ont prétendu que Boileau n'avait censuré dans ses satires que des vers et de la prose; mais l'auteur du discours soupçonne , avec raison, ceux qui ont risqué cette critique de n'avoir jamais lu Boileau, ou du moins de l'avoir mal lu. Il cite la belle satire sur V Homme , celle sur les diverses Folies humaines , celle sur la Noblesse ^ celle sur les Femm.es , celle sur \ Équivoque, et deux autres encore, comme des pièces entièrement morales. Il fait observer que la censure littéraire est accessoire dans la satire sur les Embarras de Paris, et même dans la description d'un repas ridicule. « Restent , continue l'Editeur , la seconde « satire^ la. septième etla neuvième, qui sont en effet « purement littéraires. La seconde expose les diffi- « cultes de l'art d'écrire en vers , et elle les sur- « monte. La septième , où Boileau s'adresse à sa « muse, est inférieure au modèle latin qu'elle imite; « mais voulez-vous retrouver Horace , et , s'il faut « le dire, mieux qu'Horace? relisez vingt fois la « neuvième : c'est là que vous apprécierez ce qu'une « raison sévère peut ajouter de force et de grâce « même à des traits ingénieux et à l'atticisme du « style. N'accordez, s'il vous plaît ainsi, à la plu-
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î< part des satires de Boileau que de parcimonieux «éloges; ne louez en elles que la correction, « l'élégance, la versification la plus soutenue et la « plus belle qui existât dans notre langue avant « X Ar^lroînaque de Racine ; mais qu'il nous soit « pei*mis au moins de distinguer, parmi les douze (f satires , la huitième et la neuvième , et de leur « offrir des hommages beaucoup moins réservés. « Elles ne sont point assurément les deux plus « beaux ouvrages de Despréaux ; mais elles sont « peut-être les deux plus belles satires que Ton « ait jamais écrites chez aucun peuple. »
Certains jugemens de notre fameux satirique ont été vivement blâmés. On l'a trouvé injuste pour l'auteur de la Jérusalem, délivrée , pour celui de Roland Gt iVArmide, et même pour Charles Perrault. L'Éditeur le défend sur tous ces points. A l'égard du Tasse , son poème illustra V Italie, au jugement de Boileau, qui toutefois y condamnait V intervention des démons et des anges ^ et ces concetti dont se plaint aussi Métastase. Nous ajouterons que Métastase n'en fut pas moins un des plus fervens admirateurs de la Jérusalem délivrée., et que, du vivant même du Tasse, les défauts que Boileau lui reproche avaient été relevés plus durement par Galilée, zélé partisan de l'Arioste. Boileau rendit justice aux bons opéras de Quinault , sans aimer pourtant leur morale lubri-
que; mais, jeune encore, il s'était moqué des tragédies de ce poète, surtout àtYuéstrate; et l'on s'en moquerait encore aujourd'hui, si l'on se donnait la peine de les lire. Quant à Charles Perrault, l'éditeur lui consacre une page entière: ejie mérite de trouver ici sa place, car elle est forte de pensées et d'expressions.
« On a pris de nos jours un intérêt tendre à « la mémoire de Charles Perrault ; et , ne pouvant «l'exalter comme poète, ni en général comme « écrivain, on s'est avisé de le représenter comme «un grand philosophe, outragé par un grand « versificateur. Ceux qui se déterminent à lire les « vers de Charles Perrault, et sa prose, compren- « nent que sa philosophie consiste apparemment « dans ses blasphèmes contre les plus augustes « monumens de la littérature ancienne; car il ne « manque, d'ailleurs, d'aucun de nos préjugés mo- «dernes; et ses écrits, loin d'offrir le germe de « quelques pensées philosophiques, décèleraient « bien plutôt des dispositions fort prochaines au « fanatisme le plus intolérant. Soit qu'il sentît la « faiblesse, la nullité de son talent ; soit qu'il eût « contracté de bonne heure la fatale habitude des « intrigues , il mit son étude à multiplier ses rela- « tions avec les grands , avec les gens de lettres , « avec les artistes , et parvint à soutenir sa répu- « tation littéraire par l'idée qu'il fit prendre de « son crédit et de son influence. Académicien sans
a instruction , et rimeur du plus bas étage , à « peine émule de ses plus inhabiles contempo- « rains, il ne sut être que leur protecteur, qu'un « de ces Mécènes subalternes qui favorisent la mé- « diocrité pour paraître plus hauts qu'elle, lui font « célébrer comme des bienfaits les vains mouu vemens qu'ils se donnent , et dépravent la litce térature par leurs manèges autant qu'ils la désu honorent par leurs écrits. Claude Perrault , son « frère , fut du moins un architecte illustre , puis- « qu'on lui attribue la colonnade du Louvre, que « lui conteste pourtant Boileau ; mais l'ignorant « appréciateur des anciens et des modernes , celui «qui, dans le siècle des Molière et des Racine, « ne préconisa que ce qui leur ressemblait le « moins, Charles Perrault, enfin, a mérité beauce coup plus d'opprobre que Despréaux n'en a « daigné verser sur lui. »
Cette sortie éloquente paraît sévère, et n'est que juste. Qui peut eneore estimer l'auteur de Peau d'Ane et de la femme au nez de boudin; le barbouilleur qui travestit en vers détestables le charmant conte de Griselidis %• le flagorneur hypocrite qui fit semblant d'être fanatique dans un poëme ridicule en l'honneur de la révocation
I . Voyez ce que Chénier dit sur le conte de Griselidis, pag. iu3 et 124 , présent vol, (^Note de l'Editeur.)
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(le l'édit de Nantes? Si rien n'est plus inepte que ses Parallèles des anciens et des modernes , son livre Des hommes illustres de la France ne vaut assurément pas mieux ; et l'on est fâché que Thomas , dans l'immortel Essai sur les éloges , ait dit quelque bien d'un ouvrage où des idées, tantôt fausses , tantôt vulgaires , sont constamment revêtues d'un style ignoble et décoloré. Comment Diderot a-t-il affirmé qu'excepté Fontenelle, Lamotte et ce Charles Perrault, dont le versificateur Boileau n était pas en état d'apprécier le mérite, aucun écrivain du dix -septième siècle n'eût été capable de fournir une page à y Encyclopédie ?
Quoil Pascal , Arnaud , le versificateur Boileau , Corneille, Racine, Molière, Bossuet, Fénélon, La Bruyère, n'auraient pu se permettre d'y insérer quelques essais sur les mathématiques, sur la grammaire , sur la logique , sur l'art d'écrire , sur la tragédie, sur la comédie, sur l'éloquence, sur la morale! La sentence est dure. Diderot avait, sinon du goût , au moins une imagination animée, quoique inégale , surtout beaucoup de connaissances positives , de philosophie et d'indépendance. Digne d'aspirer à la gloire , il aurait dû savoir respecter les hommes qui font en grande partie la gloire nationale ; et , certes , Boileau est du nombre. Assez d'autres pouvaient louer avec convenance l'académicien Perrault : ceux , par
exemple , qui ont hérité de sa nullité littéraire et (le ses talens pour l'intrigue ; il n'a pas manqué (le successeurs.
Si les détracteurs de Boileau l'accusent d'être un satirique injuste, ils lui font un autre reproche, qu'ils épargnent à Quinault, malgré les prologues de ses opéras : celui d'être l'adulateur complaisant du pouvoir. Cette inculpation pourrait bien n'être pas aussi mal fondée que la première ; elle est pourtant fort exagérée; et nous allons voir qu'on peut y répondre avec avantage. Boileau, sans doute, a célébré souvent Louis XIV, dont les bienfaits l'avaient cherché, dont la faveur le maintint contre ses nombreux ennemis, et même le fit entrer malgré eux à l'Académie française; « mais, dit judicieusement l'Éditeur, ces « louanges, qu'il reproduit sous des formes aussi «variées que délicates; ces louanges, que, si l'on « veut , il prodigue , sont encore circonspectes « jusque dans leur profusion; et jamais, du moins, « il n'encense ni un vice , ni une mauvaise action, « ni même une erreur grave. Despréaux serait « sans excuse s'il avait applaudi aux dragonnades, « et célébré, comme Charles Perrault, la révoca- « tion de l'édit de Nantes. Qu'il ait exagéré des « exploits guerriers ; qu'il ait placé quelquefois (c sur la tête de Louis des lauriers que Louis, dans (' sa grandeur, n'avait ni cueillis, ni vu cueillir, « on a ])ien le droit d'user de ces libertés poéti-
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«ques, quand on a su, comme Boileau, en pren- « dre de plus honorables; quand on a écrit, par « exemple, cette première épitre ^ où la véritable « gloire reçoit un si pur hommage. C'était en 1669; « des courtisans inconsidérés allumaient au cœur (c de Louis une ambition qu'au jour de sa mort « il devait se reprocher à lui-même : il s'agissait « de l'inviter à chercher sa propre gloire dans le « bonheur de ses peuples, dans la sagesse des lois, « dans l'activité de l'industrie , dans les progrès « des arts, dans la répression des désordres, dans « la diminution des impôts. Le monarque lut l'étf pître, l'admira et fit la guerre; mais le poète, « qui avait revêtu ces grandes idées d'une expres- « sion digne d'elles , avait fait un bel ouvrage , et (c une plus belle action. «
Sur \ Art poétique et sur le Lutiin , ces deux productions principales du génie de Boileau, l'Editeur se livre à quelques développemens qui ne sauraient être abrés^és sans altération : il faut les suivre dans le discours même. Là, sont exposées avec méthode la conception, la marche de \Art poétique^ et ce qui distingue ce beau poème, soit de la rapide et brillante épître qu'Horace adresse aux Pisons , soit du traité profond où Aristote analyse les divers élémens de la tragédie. Là sont touchées, indiquées par un goût habile, et les difficultés toujours renaissantes, mais toujours
vaincues dans le Lutrin ; et les beautés originales de ce chef - d'œuvre , unique en son genre , et dans lequel Boileau se montra si supérieur au froid Tassoni , dont il daigne cependant invoquer la muse. L'Éditeur apprécie avec la même sagacité la traduction du Traité du sublime, et ces réflexions critiques remplies de tant d'excellens principes, et consacrées en partie à la défense des grands écrivains de l'antiquité. La prose de Boileau, sans doute, est fort loin d'égaler ses vers; et son éditeur en convient; car il est trop judicieux pour être un panégyriste perpétuel. Il voit avec peine que Boileau, dans son ^rt poétique , après avoir donné trop d'importance au sonnet, garde un silence absolu sur l'apologue et sur La Fontaine ; qu'il ne soit même qu'à moitié juste envers Molière. Toutefois, dans la belle Épitre à Racine, publiée trois ans après \ Art poétique, Boileau rendit à Molière un hommage aussi complet que mérité. Il avait été son ami fidèle; il resta celui de La Fontaine, négligé par Louis XIV; celui de Patru indigent, celui d'Arnaud persécuté; mais son plus intime ami Jut Racine; et cette intimité de trente-cinq ans entre nos deux poètes les plus éminemment classiques fournit à l'auteur du discours un morceau qui nous paraît plein de finesse et de vérité . Le voici : « Despréaux , qui avait enseigné à Racine l'art
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a des beaux vers, ne mesura qu'avec orgueil l'é- « tendue des rapides progrès de son disciple. « Quand Racine , appliquant cet art à l'un des « plus augustes genres de la poésie , fut devenu « maître à son tour, et, s'il faut le dire , le pre- « mier des maîtres , Despréaux l'en aima davan- « tage, et ne permit à personne d'admirer faible- « ment des chefs-d'œuvre plus grands que les siens « propres. Le trait de ressemblance le plus frap- « pant entre ces deux hommes pouvait n'en faire « que deux rivaux : ils étaient et ils sont encore , « parmi les poètes français , les deux plus parfaits « écrivains. Leurs talens et leurs caractères diffé- « raient en tout le reste : le satirique Despréaux « pardonnait jusqu'aux offenses qu'il avait faites; « le tendre Racine n'oubliait aucune de celles qu'il « avait reçues. Despréaux, fier et brusque, ne « savait point haïr ; le dévot Racine aurait eu peu « d'efforts à se commander pour devenir méchant. « Courtisan plus poli qu'habile, Racine chercha « plus de faveurs qu'il n'en obtint ; Roileau , c moins circonspect et moins façonné , ne se plai- « gnit que de trop réussir à la cour ; il y sut à la « fois mieux blâmer et mieux louer. Racine , « époux et père , avait besoin de recueillir tout « le fruit de ses veilles ; le célibataire Despréaux, « qui ne retirait aucun profit de ses propres «oeuvres, a pris soin, à l'insu de Racine, de
« quelques éditions de ses tragédies. Cette amitié, « sans altération , sans nuage , se resserra durant « trente - cinq ans, jusqu'au jour où l'auteur de « Phèdre, reposant sur Boileau ses derniers re- « gards, se félicita de mourir le premier : paroles «qu'il faut se rappeler quand on loue Racine, « mais qui n'honorent pas moins celui qui avait « mérité que Racine expirant les lui adressât ! »
Depuis Racine et Boileau, tous les maîtres se sont glorifiés d'être leurs élèves; et malheur au poète français qui ne serait pas de leur école ! Tous deux eurent les mêmes ennemis tant qu'ils vécurent; mais la renommée de Racine, désormais parvenue aussi haut qu'il a porté notre poésie et l'art tragique , semblait alors moins généralement établie que celle de Boileau. Celui-ci, dans les genres qu'il a traités, n'avait pas un Corneille pour devancier, pour contemporain, pour émule. Ou V\X Britaiinicus YïohtQnawX. qu'un succès douteux; Phèdre, attaquée par une cabale puissante , qui força Racine d'abandonner la carrière dramatique; Athalie^ enfin, décriée longtems; et Boileau fit, dans ces trois occasions, ce qu'il avait fait pour le Misanthrope: il opposa son opinion courageuse à l'opinion publique égarée. Pour lui, sa réputation s'accrut par les clameurs mêmes de ses faibles adversaires. Ses écrits eurent une vogue immense. Les éditions s'en mul-
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tipliaient chaque année; et, de son vivant, les seules presses hollandaises en donnèrent dix. Quelques - imes de ses productions furent traduites en vers grecs ; toutes le furent en vers latins , en vers italiens , en vers anglais ; et la traduction de son Art poétique publiée à Londres, par Soame, eut l'honneur d'être revue par Dryden, le plus grand poète que l'Angleterre eût à cette époque. Enfin Boileau fut regardé dans sa patrie comme le législateur du goût ; et les étrangers l'appelaient le poète français. Plus tard, ce concert de louanges parut s'interrompre , du moins en France. Nous avons déjà vu Diderot le juger beaucoup trop lestement; Marmontel alla jusqu'à l'irrévérence; car, dans une épître, couronnée par l'Académie française, il osa le déclarer un poète sans feu , sans verue et sans fécondité. Des hommes supérieurs à Marmontel, et plus modérés que Diderot : Helvélius par exemple , d'Alembert, Condorcet, Condillac, hasardèrent sur Boileau des critiques malveillantes et peu fondées. D'où pouvaient venir de telles préventions à des esprits d'un tel ordre? c'est ce que l'Editeur explique avec beaucoup de talent et de justesse.
«Si l'on nous demande qiielle fut, au dix-hui- « tième siècle, la véritable cause, quel fut le prin- « cipal moteur d'un déchaînement si étrange, et en «apparence si désintéressé, nous ne craindrons
a pas d'indiquer un homme justement célèbre «dans riiistoire littéraire du dix- septième siècle « et dans celle du dix-huitième, Fontenelle, dont « les ressentimens tempérés et vivaces savaient atcf teindre et saisir les occasions d'offenser tran- « quillement. Lorsqu'en 169 F il entrait à l'Acadé- « mie française , dont Racine et Despréaux étaient «membres, loin d'oublier les anciennes épigram- « mes de ses nouveaux confrères , et de tenter au « moins ^ne réconciliation apparente ou même « normande, il se félicita de tenir, par le bonheur « de sa naissance, à un nom qui, dans l'art tra- « gique , effaçait , disait-il , tous les autres noms. Le M choix d'une expression si indécente décelait bien « moins le désir d'exalter Corneille que le besoin « d'affliger Racine ; et l'on doit sentir qu'il n'était « pas au pouvoir de Boileau de pardonner à celui « qui blessait ainsi les convenances les plus vulc( gaires, tout exprès pour mieux outrager l'auteur « de Phèdre et à' Iphigénie. Cependant Racine et « Despréaux moururent; Fontenelle survécut cin- « quante-huit ans à l'un , quarante-six ans à l'au- « tre , et employa contre les ennemis de sa jeuce nesse l'autorité de son patriarchat littéraire. C'est « dans son entretien, à son école, que d'Alembert, « Helvétius el plusieurs autres, apprirent à re- « léguer l'auteur de X An poétique entre les grands «versificateurs, et à couvrir des couleurs de l'im-
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« partialité leurs critiques injurieuses. Parmi ces «héritiers des opinions, ou plutôt des ressenti- « mens de Fontenelle, gardons-nous de compter « Voltaire, admiratein^ de Boileau , et toujours prêt <.< à bénir son influence. S'il s'est trop permis quel- « quefois de modifier les hommages qu'il se plai- « sait à lui rendre, c'était bien moins pour secon- « der ses détracteurs que pour se séparer de l'une « des classes de ses panégyristes; car, après avoir « triomphé des Chapelain et des Pradorodu dix- « septième siècle, le malheur de Boileau était d'être «vanté par ceux du dix -huitième. Les lourdes « louanejes dont ils tourmentaient sa mémoire « n'exprimaient que leur jalousie contre ses plus « dignes successeurs; et ils ne prônaient sa re- « nommée qu'en la confondant avec les préjugés « stupides et les superstitions décrépites qu'ils a faisaient métier de soutenir. )i
Rien de plus vrai que cette observation sur Voltaire. On sait combien il était irritable. Quelques traits d'humeur lui échappèrent dans son épître à Boileau, parce que des rhéteurs de collège avaient eu l'ineptie d'établir sérieusement un parallèle entre la Henriade et le Lutrin. Autant valait comparer Zaïre et \ Ecole des inaris , Mérope et Jlrnphitryoïi, le Siècle de Louis XIV et Gil Blas. Du reste. Voltaire a souvent manifesté son admiration pour Boileau. Tout le monde sait quelle place
DES OEUVRES DE BOILEAU. ayS
éminente il lui assigne dans le Temple du Goût. Voyez le Dictionnaire philosophique à l'article V€rs;\o\is y trouverez ce jugement remarquable : «Il n'y a peut-être en France que Racine et Boi- (f leau qui aient une élégance continue.» On trouve dans le même dictionnaire, article Poétique, quelque chose d'encore plus frappant : « Si Boileau « n'avait été qu'un versificateur, il serait à peine « connu. Il ne serait pas de ce petit nombre de « grands hommes qui feront passer le siècle de «Louis XIV à la postérité. Ses dernières satires, «ses belles épîtres, et surtout son Art poétique y « sont des chefs-d'œuvre de raison autant que de « poésie. » Nous pourrions citer cent autres exemples : plusieurs sont recueillis par l'Éditeur avec ceux que nous rappelons ici.
De tous les discours composés sur Boileau , celui dont nous venons de rendre compte nous semble être, sans aucun doute, le mieux pensé, le mieux écrit, le plus instructif. Nous regardons aussi cette édition comme la meilleure qui ait paru. On trouve dans la vie de Boileau toutes les anecdotes authentiques relatives à ce grand poète. Les passages qu'il a imités sont rapportés à la suite de chaque ouvrage; les notes de Boileau et celles de Brossette sont accompagnées de courtes notes de l'Éditeur, où tantôt il réfute avec égards d'Alembert, Helvétius, Condillac; où tantôt il adopte avec respect
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quelques observations de Voltaire. Il ne néglige j3as des remarques de Le Brun , l'un de nos premiers lyriques, homme qui connaissait parfaiteujenl notre langue , et surtout notre langue poétique. C'est dans ce goût que tous les classiques français devraient être commentés. Le fatras de Saint-Marc , de Bois-Germain , de Bret , fatigue le lecteur, et lui donne trop peu d'instruction. Corneille était le seul peut-être qui pût fournir un ample commentaire, et Voltaire le seid qui eût le talent et le droit de l'écrire ainsi. Pour Racine, La Fontaine , Pascal, Bossuet , Fénélon, il ne faudrait que des notes concises, indiquant les imitations que renferment leurs ouvrages, les expressions, les tournures nouvelles dont ils ont enrichi la langue, et jusqu'aux fautes qui leur sont échappées. Boileau lui-même avait proposé des travaux de ce ejenre à l'Académie française , ainsi que nous l'apprend d'Olivet ; et Voltaire a renouvelé cette proposition, comme on le voit par ses lettres à Duclos. Espérons qu'un jour leur vœu sera rempli; ces travaux seraient d'une utilité plus réelle que d'autres occupations auxquelles la routine et la paresse attachent depuis un siècle une importance exagérée.