‹ OEvres de M.J. Chénier, précédées d'une notice sur Chénier (volume 4)Chapitre 28 sur 50 · SUR LE NOUVEAU DICTIONNAIRE · texte numérisé non relu

SUR LE NOUVEAU DICTIONNAIRE

jusqu'à nos jours inclusivement , n'a enrichi la littérature, je ne dis pas cVun excellent ouvrage, mais seulement d'une page excellente. Ils ressemblent tous à l'abbé d'Aubignac, qui croyait avoir donné des lois aux poètes tragiques : il voulut passer du précepte à l'exemple, et composa en mauvaise prose la plus niauvaise tragédie ' qui ait jamais paru. Les vrais grammairiens, Condillac et Dumarsais, ont composé des ouvrages utiles et d'un mérite éminent ; mais c'étaient des esprits philosophiques ; car je ne pense pas que ce mot soit encore supprimé , comme sentant la révolution. Ils appliquaient à la grammaire une analyse fine et profonde : à cet égard , comme en tout le reste , ils n'avaient rien de commun avec \es jurés peseurs de diphthongues.

Si le Dictionnaire de V Académie n'a pas influé sur les chefs-d'œuvre du dix- septième siècle, assurément, dans le dix-huitième, il n'a pas augmenté d'influence. On ne l'a pas plus consulté pour écrire ï Esprit des Lois, le Siècle de Louis XI F, Émile^fHistoire naturelle, o^ on n'a consulté le Dic-

I. Zénobie. Cette tragédie fut sifflée à outrance. On se rappelle, à cet égard, le bon mot du prince de Condé. « Je « sais bon gré à l'abbé d'Aubignac d'avoir si bien suivi les «règles àHÂristote; mais je ne pardonne point aux règles « à'Aristote d'avoir fait faire à l'abbé d'Aubignac une si mé- « chante tragédie. » [ISote de l'Éditeur.)

a56 OBSERVATIONS

tionnaire des Rimes pour mettre en vers Mahomet, la Pucelle^ le Méchant^ ou la belle traduction des Géorgiques.

En général, c'est après et d'après les bons écrivains qu'ont été composés les meilleurs dictionnaires; mais un dictionnaire, si bon qu'il soit, n'a jamais produit ni gjjidé un bon écrivain. C'est donc aux écoles publiques, aux jeunes gens, aux étrangers , que l'Institut national peut rendre un important service , non pas en retouchant le Dictionnaire de V Académie , mais en rédigeant un nouveau Dictionnaire, qui soit conçu avec méthode , qui présente des définitions claires et précises, l'étymologie , les racines des mots, et des exemples habilement choisis dans les auteurs classiques, depuis Malherbe jusqu'à Voltaire, depuis Pascal jusqu'à Buffon. L'excellent Dictionnaire italien de l'Académie delïa Crusca offre un modèle en ce dernier point.

Ce n'est pas sur ce plan qu'est rédigé le Dictionnaire de l'Académie française ; pour mieux dire, il est remarquable par l'absence ft plan. Point d'étymologies ; nulle clarté dans les définitions; des rédactions vagues, incomplètes. Quant aux phrases composées tout exprès pour faire autorité , elles fournissent presque toujours des exemples de mauvais style , souvent des modèles de ridicule. Ce travail malheureux est digne, en

SUR LE NOUVEAU DICTIONNAIRE. 267 tous sens, du mépris qu'il inspirait à Voltaire clans les derniers tems de sa vie. Et qu'on n'appelle point au secours d'un pareil ouvrage tous ces grands écrivains, tous ces classiques fameux qui ont fait la gloire de l'Académie , parce qu'ils y ont apporté leur gloire! ils sont innocens du Dictionnaire. L'ouvrage appartient tout entier à la foule des immortels de profession. Les noms de la plupart sont restés ensevelis dans le recueil poudreux des harangues académiques; quelques-uns, tristement célèbres , ne sont coniuis de la postérité que par les satires de Boileau.

OEuMTS anciennes. IV.

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