I. Voyez page 35, présent volume. Note de F Editeur
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qu'elle sert à faire la fortune d'uii individu do la caste des Maîtres des requêtes : l'une des trois cents castes privilégiées qui écrasent de leur poids le royaume de France. C'est le peuple qu'il faut éclairer; et c'est l'argent du peuple qui paie ce magistrat de la librairie , chargé d'intercepter les lumières; car le peuple est toujours contraint de payer pour être opprimé. L'homme actuellement chargé de cette place étrange , s'appelle Maissemy. Il s'est donné de grands ridicules en voulant s'opposer à la publication d'un journal énergique, composé par M. de Mirabeau '. Sans cette aventure le nom de Maissemj serait resté dans l'éternel oubli , qui doit être la seule ambition de cet homme.
VIII. S'il est question d'une pièce de théâtre , ce n'est pas assez des inquisiteurs ordinaires : la troupe des valets de cour s'empare de l'ouvrage , indignement mutilé par la bande des Censeurs royaux, escortés du Lieutenant-général de police,
I. Le Journal des Etats- Généraux. Ce joxunal ayant été supprimé par un arrêt du conseil , Mirabeau prit le parti de lui donner la forme de lettres écrites à ses commettans. La ]>remière de ces lettres porte la date du lo mai; elle débute par une vive réclamation contre l'arrêt du conseil. Cette lettre et plusieurs autres sont imprimées à la fin du premier volume des Mémoires de Bailly, chapitre Édaircissemens historiques.
( Note de l'Éditeur. )
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de l'utile Magistrat de la librairie, du profond Ministre de Paris, du Garde-des-sceaux, ou grand inquisiteur. Telle tragédie, telle comédie, pourrait faire parvenir jusqu'aux rois la vérité; par cet ingénieux moyen, les intrigues de leur cour, son insolence et sa perversité, pourraient leur être dévoilées; mais en cela, comme en tout le reste, les rois de France sont esclaves des importans qui les approchent, et des créatures de ces importans. Avant de parvenir au trône , il faut qu'un ouvrage dramatique plaise aux intendans des menus-plaisirs, valets subalternes des grands, valets nommés Gentilshommes de la chambre; il faut qu'il n'épouvante pas ces grands valets ; et tout ce qui a l'air d'une pensée les épouvante. Ils sont courtisans ; et comment espérer d'éclairer le maître sur son antichambre, quand il faut être jugé par cette antichambre avant d'arriver jusqu'à lui?
IX. Si les premiers hommes d'une nation, c'està-dire , les hommes les plus éclairés , pouvaient empêcher les plus ignorans de publier leur pensée, cette autorité serait souverainement injuste. Premièrement, tous les hommes sont susceptibles de passions : par conséquent , ils sont tous capables (le parler, d'agir avec partialité. En second lieu , quand on pourrait trouver un homme toujours équitable, toujours impartial, son autorité
DES INQUISITEURS DE LA. PENSÉE. 4oi arbitraire sur la publication de la pensée serait encore injuste par cela seul qu'elle serait arbitraire, et qu'elle détruirait l'égalité des droits, qui ne peut subsister qu'avec des lois écrites, établies par le Peuple ou par ses Représentans. Quand les plus ignorans peuvent empêcher les plus éclairés de publier ce qu'ils pensent, cet ordre de choses n'est pas plus injuste que le premier, je le sais; mais on conviendra qu'il est infiniment plus ridicule. Or, voilà ce qui est arrivé, ce qui arrive tous les jours en France. Je n'exagère point, j'ose le dire; une seule réflexion suffira pour en convaincre mes lecteurs: se figurent-ils, sans éclatéï" de rire. Voltaire, Montesquieu, J. J. Rousseau, Buffon , Destouches , Piron , Gresset , tous les gens de lettres dans tous les genres, ne pouvant offrir leurs idées au public sans consulter Armenonville, Chauvelin, Hérault, Berrier, Le Noir, de Crosne, Desentelles , Villequier, Marin, Suard, e tutti quanti? Je ne saurais joindre dans mon esprit ceux qui sont soumis à la férule , et ceux qui la tiennent, sans me représenter une troupe d'aigles gouvernés par des dindons. Qu'on ne dise pas que l'image est trop burlesque : en conscience , elle ne saurait l'être plus que la chose même.
X. A moins d'avoir beaucoup réfléchi sur l'inquisition française, il est fort difficile d'imaginer
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toutes les précautions qu'elle a prises contre la Raison. Sans vouloir nuire dans l'opinion publique à l'armée des commis de barrière, j'ose affirmer que la Raison en France a été proscrite bien plus soigneusement que la contrebande. L'étendue de la proscription est aussi ridicule qu'effrayante. Il y a eu un tems où les adresses des marchands ne pouvaient s'imprimer sans permission; mais le gouvernement s'est éclairé : cet abus ne subsiste plus. On voit encore au bas des affiches pour la vente des maisons la signature de M. de Crosne : les tètes fortes du ministère conviennent que c'est encore un abus, mais qu'il ne subsisterait plus dans cent ans, si on laissait faire le gouvernement , qui se garde bien d'agir avec précipitation. 11 y a tout lieu d'espérer aussi que , vers le même tems, on ne pourra donner à danser sans la permission de M. le Lieutenani-général de police. Les philosophes veulent aller trop vite : ils gâteront tout , comme disent fort bien les ministres. [1 est très-certain qu'il ne faudrait que savoir attendre : au bout d'une vingtaine de siècles , nous aurions infailliblement la plus grande liberté de penser.
XL Mais on jouit en France de la liberté de penser ; qu'est-il besoin d'écrire ce qu'on pense? cette réponse est digne d'un despote ou d'un esclave. Elle est digne d'eux ; car elle est absurde.
Il est certain que je ne l'ai pas inventée à plaisir: un magistrat, dont je veux bien taire le nom, m'a fait cette incroyable objection. Je veux bien taire son nom , je le répète; mais cet ouvrage ne peut guère manquer de tomber entre ses mains; et il rougira. On jouit en France de la liberté de penser! O vous, qui voulez bien ne pas nous ravir cette liberté si consolante , fidèles agens de la tyrannie, pouvez -vous comprendre l'énorme ridicule d'une pareille réponse? Faut-il vous savoir gré de ne point posséder un art que le despotisme ignorera toujours : celui de contraindre les mouvemens secrets de l'âme ? Citez-moi , de grâce, un pays où la pensée soit esclave dans le sens que vous entendez. On jouit en France de la liberté de penser! Ah! la malheureuse captive reléguée loin de sa famille et de sa patrie dans un sérail de Constantinople jouit aussi de la liberté de penser , à l'instant même où sa bouche n'ose repousser des embrassemens odieux. Le nègre de vos colonies que vous faites expirer dans les travaux et dans les tourmens pour avoir- du sucre jouit aussi de la liberté de concevoir qu'il lui serait utile et qu'd serait juste d'exterminer ses tyrans. La pensée du Juif est libre au milieu des bûchers de l'Inquisition; la pensée du Maure était libre, quand sa tète allait tomber sous le glaive de Mulley Ismaël , qui fut à
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la fois, dans son empire, législateur, magistrat,
pontife et bourreau.
XII. Partisans gothiques de l'autorité arbitraire, vous tous qui n'avez cessé d'usurper les droits d'une grande nation , quand la voix de vingt-cinq millions d'hommes s'élève contre vous, quand la plume des philosophes, amis du peuple, vous dénonce à l'Europe et aux générations à venir, il vous est permis de penser qu'on vous accable d'un mépris injuste , et que vous ne serez pas toujours marqués du sceau du ridicule; mais, si vous n'aviez pas cette liberté , seriez-vous libres ? non, sans doute. Il doit vous être permis de combattre en ce point le sentiment universel , de défendre publiquement vos lumières et votre conduite publiquement attaquées. Il doit vous être permis d'énoncer votre pensée de quelque manière que ce soit. Si votre pensée nuit aux droits des autres citoyens, ils peuvent vous en faire rendre compte devant les tribunaux. Si vous êtes reconnus calomniateurs, la loi porte une peine contre le calomniateur; et vous devez subir cette peine. Telle est la véritable borne; tel est l'instant où la publication de la pensée n'est plus légitime. Cette borne, qui vous est prescrite , est prescrite à tous. Ce droit que vous avez , c'est le droit de tous. Ce droit que vous avez, des hommes plus éclairés le réclament pour eux ; et , quand
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ce ne serait pas des hommes plus éclairés que vous , ce sont des hommes et des citoyens : cela suffît. Dans la constitution politique, les magistrats n'ont des droits que comme citoyens ; comme magistrats ils n'ont que des devoirs. Ces devoirs peuvent être renfermés dans une seule ligne : faire exécuter les lois écrites.
XIII. La quantité de libelles prononcés dans les églises prouve que la chaire ne participe pas en France aux entraves de la presse et du théâtre. Il faut conclure encore qu'il y a des professions où le calomniateur est sûr de l'impunité. Quant aux tribunaux , les cliens qui veulent publier des mémoires sont soumis à la censure des avocats : nul ne peut présenter au public ses griefs ou sa justification sans la signature d'un avocat. Ce simple exposé suffit pour faire concevoir aux lecteurs qui exercent leur raison tous les inconvéniens d'un pareil usage. Et, par exemple, dans ce pays des ordres., je suppose qu'un homme de \ ordre de la nation accuse , en justice réglée, un homme de \ ordre des Ministres , ou de \ ordre des Intendans des provinces , ou de \ ordre des Maîtres des requêtes, ou de X ordre des Présidens à mortier, ou de X ordre des Conseillers, on doit sentir aisément que cet homme aura peine à trouver dans Xordre entier des Avocats un seul jurisconsulte assez hardi pour signer son mémoire. Quand il ne s'agirait que d'un confrère, la même-
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difficulté subsisterait encore. S'il s'agit de faire casser le jugement d'une cour souveraine, la difficulté devient beaucoup plus grande. Il n'est point de procès un peu célèbre qui ne vienne à l'appui de ce que j'avance. Parmi cent exemples , que je pourrais accumuler , je veux en choisir un seul dont nous avons été témoins il y a peu d'années. Quand feu M. Dupaty prit la défense de ces trois malheureux de Chaumont, injustement condamnés au dernier supplice, un jurisconsulte intègre, et plus courageux que la plupart de ses confrères, signa le mémoire justificatif, composé par M. Dupaty \ Ce jurisconsulte fut puni de sa générosité. L'injustice qu'il éprouva, car le mot de sévérité serait ici fort peu convenable, ne lui ravit point l'estime publique, et ne parvint pas davantage à convaincre la nation de l'infaillibilité parlementaire; mais cette injustice a dû nécessairement augmenter la circonspection des Avocats, qui ont presque toujours refusé leur signature à des mémoires où la faiblesse osait plaider contre la force. XIV. Ici finit l'inquisition antérieure à la publication de la pensée. Nous entrons dans une carrière nouvelle, et qui n'est guère moins étendue. Il est juste de commencer par la censure de la Sorbonne , censure autrefois redoutable , et
I. Ce mémoire in-/,", signé Legrand Laleu, fut publié xn 1786, (Note fie l'Éditeur.)
maintenant tombée dans le plus profond mépris. Au dernier siècle , une censure de la faculté de théologie faisait le sujet de toutes les conversations : elle occupait Paris, et quelquefois la France entière. La Sorbonne, il y a quelques années, s'avisa de censurer les Principes de la Morale de l'abbé de Mably. Personne n'en sut rien , même dans le quartier de la Sorbonne. La censure de Bélisaire a fait quelque bruit, parce qu'il plut dans le tems à M. de Voltaire de s'égayer sur Riballier: mais les mœurs étaient déjà changées; et M. de Voltaire n'aurait pas eu besoin de diriger sur ce point l'opinion publique. On sait que la Sorbonne voulait censurer V Esprit des lois, quand il parut. De bonnes gens menacèrent les docteurs de la colère de Montesquieu, colère purement philosophique, et qui ne tendait qu'à les couvrir de ridicule. Probablement ils eurent peur ; ce qu'il y a de certain , c'est que la censure n'eut point lieu. Mais c'est trop long - tems parler de la Sorbonne.
XV. Après l'inquisition théologique de la Sorbonne, vient l'inquisition des évéques. Ces messieurs se sont arrogé le droit de dénigrer publiquement les philosophes , de leur adresser les invectives les plus dures , de les désigner par leurs écrits; et , quand ils sont une fois désignés, souvent même nommés , de tirer de leurs écrits des inductions calomnieuses sur leur caractère et
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sur leur conduite. Messieurs les évéques ne se font pas scrupule d'appeler gens sans religion tous ceux qui professent une religion différente de la leur, Qlgens sans mœurs ^ tous ceux qui n'ont point leurs mœurs. Ces pieuses satires, parlons mieux , ces pieux libelles, sont intitulés Mandemens ou Pastorales. Ces Pastorales sont aussi mauvaises que celles de Fontenelle, mais ne sont pas toutà-fait aussi mielleuses. Lorsque J. J. Rousseau publia son beau traité de l'Education , l'Archevêque de Paris, qui vivait alors, crut devoir précautionner son troupeau contre les leçons que donnait luï philosophe éloquent et passionné pour la vérité. Christophe de Beaumont fit ou fit faire un Mandement., que la plus énergique réponse a couvert d'un opprobre immortel. Christophe de Beaumont prouvait fort bien que J. J. Rousseau avait été prédit par saint Paul , et que J. J. Rousseau, suivant la prédiction de saint Paul, était amateur des voluptés plutôt que de Dieu. La correction vigoureuse que reçut cet archevêque rendit un peu plus timides les faiseurs de mandemens'. On trouve aujourd'hui moins de personnalités calomnieuses dans leurs chefs-d'œuvre , qui toutefois sont loin d'en être exempts. Les évéques s'escri-
I. Voyez plus haut, même volume, page 279, le chapitre intitulé : Sur une édition des œuvres de J.-J. Roussea^el plus haut encore, page 'iS et suii'. (^Note de l'Editeur.
DES INQUISITEURS DE LA PENSÉE. 409 ment toujours contre les philosophes, surtout contre ceux qui n'existent plus. Un homme qui aurait le courage de compulser ces nombreuses sottises ferait bien des gros volumes, s'il recueillait seulement les Mandemens où l'on a injurié Voltaire pendant sa vie et après sa mort. Au reste, dans tous ces écrits, les philosophes sont outragés collectivement. On trouve une occasion de les attaquer jusque dans les Mandemem publiés au commencement du carême , pour permettre aux dévotes de manger des œufs frais. Survient -il une guerre? il faut s'en prendre aux philosophes. Une grêle désastreuse vient-elle à ravager les moissons? ces coquins de philosophes ont amené la grêle. Nos saints orateurs mitres ressemblent tous#u personnage de X Écossaise, qui accuse les philosophes de faire baisser les fonds publics, et de faire renchérir l'eau des Barbades.
XVI. S'il n'est pas de Mandement qui ne soit coupable de ridicule , aucun n'avait encore égalé, dans ce genre, celui que M. l'Évêque de Châlons n'a pas craint d'offrir, il y a quelques mois, à la dérision des fidèles. M. l'Évêque de Châlons ordonne des prières publiques dans son diocèse pour les États - généraux. Il n'aime pas plus les assemblées nationales que les philosophes. Il se plaint amèrement de cette doctrine nouvelle , que des impies ont semée dans tous les coins de la
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France : doctrine abominable, et qui tend manifestement à ramener les hommes au droit naturel. Je ne citerai aucun passage de ce Mandement. Pour citer tout ce qu'il offre de remarquable , il faudrait en faire une seconde édition : j'aime mieux renvoyer au texte même. Il faut le lire et le conserver ; car ce pamphlet , vu la date , est un des monumens les plus curieux de l'esprit humain. Je ne doute pas qu'il ne devienne un jour aussi cher que la bonne édition de Marie Alacoque, le chef-d'œuvre d'un ancien archevêque de SensV Au reste, comme les évêques ne cessent de démontrer, non pas mathématiquement, mais théologiquement, que les philosophes sont coupables de tous les maux possibles; lorsque les évêques déraisonnent, si j'ose ainsi parler, il paraît évident que c'est encore la faute des philosophes. C'est à eux seuls qu'il faut imputer l'orgueil et l'avidité de toutes les aristocraties, les déprédations de la cour, la tyrannie des ministres, la simonie des évêques, et leurs mœurs anti - évangéliques. On voit bien que les philosophes sont des monstres , comme le disent sans cesse une infinité d'honnêtes gens , auxquels il n'a manqué , pour
1. L'abbé Languet (Jean Joseph), nommé en 1731 à l'archevêché de Sens. La vie de Marguerite Marie Alacoque parut on 172g. [Note de l'Éditeur.)
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être à leur place, que de naître au quinzième siècle : ils auraient eu l'esprit du douzième. Peutêtre, dans aucun cas, ils ne seraient montés au niveau de leurs contemporains. On doit sentir qu'il serait inutile de vouloir instruire des raisonneurs de cette force : il faut seulement les dévouer à l'opinion publique , les faire rougir en face du peuple , à moins qu'on n'aime mieux les livrer au fouet des èvénemens pour toute réponse , selon l'expression énergique d'un célèbre député de Paris.
XVII. Il est une inquisition bien plus redoutable que celle des évëques , et dont la funeste puissance ne saurait être dénoncée avec trop de force. Je veux parler de l'inquisition judiciaire, de la tyrannie continuelle exercée par les parleraens contre les écrits philosophiques , et contre les auteurs de ces écrits. Ce ne sont pas en effet les déclamations d'un prélat peu éclairé qui ont forcé l'auteur f^ Emile de quitter la France , et d'offrir à l'Europe entière le spectacle imposant et sublime d'un grand homme qui n'est point accablé sous le triple fardeau de l'oppression , de la misère et de l'opprobre. Mais, non, ma plume va trop loin; je vois un mot qu'il faut effacer: l'opprobre n'était point pour le philosophe; il était pour ceux qui condamnaient son livre; pour ceux qui privaient la France d'un étranger sage et éloquent, dont les écrits avaient honoré la lan-
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gue française, et que la nation aurait dû fixer dans son sein par des bienfaits et des hommages. On voulut flétrir Emile; on le fit brûler par la main du bourreau; mais, sortant de ces mains impures, il passa dans celles des mères; il resserra les saints nœuds de la tendresse maternelle et delà tendresse filiale. Il passa dans les mains des enfaus, et rendit plus vertueux que leurs pères les fils de ces magistrats qui avaient traité l'auteur en criminel. Il fut traduit dans toutes les langues de l'Europe ; et partout il forma des instituteurs , des époux , des citoyens ; partout il perfectionna l'éducation ; surtout dans cette île fameuse où la raison , jusqu'à nos jours, était plus réputée qu'ailleurs ; dans cette île , fière et magnanime , qui donna si long - tems à la France des leçons de liberté, que la France va lui rendre désormais. Depuis la condamnation à' Emile ^ presque tous les livres célèbres furent brûlés par ordre du parlement de Paris. Cette flétrissure de\ânt un honneur ; et ce fut presque un déshonneur pour un philosophe que d'échapper aux injures des Avocats-généraux. Du reste, leurs fréquentes attaques furent toujours dédaignées; aucun d'eux n'obtint l'espèce de gloire qu'avait obtenue Christophe de Beaumont. Il doit être permis à tout citoyen de dénoncer en justice réglée un écrivain qu'il croit coupable. Si la loi prononce contre l'accusé , il doit subir la peine déterminée par la loi; sinon.
c'est l'accusateur qui doit être puni. Ici le magistrat accuse, et ne court aucun risque. Un dénonciateur de cette espèce est un calomniateur privilégié.
XVIIL Que dirai-je maintenant de ce despotisme exercé sur les gazettes par le Ministre des affaires étrangères? On sait à quel degré le despote Fergennes a poussé cette inquisition. Par le double moyen de la crainte et de l'amour du gain , ce profond politique avait soumis, ou pour mieux dire, accaparé les journaux de l'Europe entière. Aussi, tant qu'il a vécu, les journalistes fidèles n'ont cessé de lui donner le titre de grand homme. Il ne Fa perdu qu'en mourant; et sa gloire est descendue avec lui dans la tombe. Mais achevons le tableau de tyrannie que j'ai voulu présenter à la nation généreuse qui s'est lassée d'être esclave : j'y veux ajouter encore quelques traits. Les Gouverneurs et les Intendans de province réunissaient dans leurs mains tous ces différens pouvoirs. Ce qui est peut-être plus odieux : à la voix des princes, des ministres, de tous les esclaves puissans, les lettres étaient ouvertes; le gouvernement, toujours absurde, mais toujours infatigable dans sa tyrannie, interceptait les secrets des citoyens, et n'offrait dans ses agens de toutes les classes qu'un vil amas d'espions et de délateurs. Afin de mêler le brigandage aux autres crimes, on inventa la
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chambre syndicale, où chaque auteur déposait huit exemplaires de chaque ouvrage. C'était un impôt particuher sur les gens de lettres, qu'ils devaient payer sans doute en reconnaissance de l'oppression particulière sous laquelle ils gémissaient.
XIX. Je pouvais mêler ici une foule d'anecdotes piquantes qu'on s'est empressé de me fournir : elles auraient fait de cet écrit un livre de toilette ; mais toutes ces anecdotes sont aussi incertaines que vraisemblables. Je laisse aux académies ce style aristocratique. J'expose la vérité sans ornement, et je ne suis point d'avis de faire dégénérer une question de droit en misérable question de fait. Je n'ai donné ici que le simple exposé d'un ordre de choses qui a été long-tems sous nos yeux. Je ne dis point tout ce que je pourrais dire, j'en atteste mes compatriotes; mais, si cet ouvrage parvient à des tems un peu reculés, ceux qui le liront un jour ne pourront croire à toutes ces iniquités du gouvernement chez les Français du dix-huitième siècle. Ils ne verront qu'un roman satirique dans cet écrit , où j'ai presque adouci la vérité. Dussé-je, toutefois, redoubler leur méfiance, je dirai qu'outre ces inquisitions définies il existait encore en France une dernière inquisition. J'en vais rendre compte en peu de mots. Voici un précepte de conduite
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à l'usage de ceux qui vivent sous un gouvernement arbitraire : opprimez le faible, et caressez le fort. Ce précepte a été parfaitement pratiqué en France par les inquisiteurs de la pensée. Les princes, les ducs et pairs, les ministres, les commis , les valets nommés gentilshommes de la chambre, les femmes de chambre nommées clames d'honneur^ les valets de garde -robe, les proxénètes , les préteurs d'argent , les préteurs de femmes , les actrices , les chanteuses , les danseuses célèbres, les filles un peu distinguées, enfin la race immense et rampante de tous les gens tenant au despotisme par quelque lien : voilà ce qui dirigeait l'esprit de tous les inquisiteurs, et la plume vénale d'une multitude de journalistes, d'écrivaillenrs de toute espèce , courant les antichambres, sollicitant les pensions, les places subalternes; dénigrant le mérite, toujours sans protection parce qu'il est sans bassesse; exaltant sans pudeur la médiocrité protégée et la stupidité protectrice ; prêts à écrire sous la dictée de tout ce qui pouvait quelque chose, à tant par feuille, ou par paragraphe , comme il est juste et raisonnable.
XX. On m'apporte, au moment où j'écris, une brochure très- contraire à la liberté pulDlique, et notamment à la liberté de la presse. C-ette brochure , imputée généralement à M. l'évéque de
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Blois, jouit, m'a-t-on dit, d'une grande faveur auprès des aristocrates : en la lisant, je suis convaincu que cela doit être. Elle contient des instructions pour le hameau de Madon. Voilà ce que j'y trouve mot pour mot : Toutes les choses et toutes les personnes ne doivent pas indifféremment être ébranlées et décréditées dans V opinion. Il n'appartient pas au premier venu d'infecter l'air de poisons et de maximes pernicieuses. Toute production clandestine est un délit punissable. Il doit y avoir un aréopage pour exercer la censure , et un ministère public chargé de dénoncer les coupables. J'ignore si quelqu'un des paysans de Madon a réclamé contre une pareille doctrine. En tout cas, je prie M. l'évèque de Blois de vouloir bien me permettre de lui représenter que les propositions qu'il avance ne sont conformes ni à l'équité, ni à la saine logique. Toutes les choses doivent pouvoir être également soumises à la discussion. Chacun doit pouvoir, à son gré, les attaquer ou les défendre. Il est dit, dans l'évangile, que les portes de l'enfer ne prévaudront jamais contre l'Eglise de Dieu : cette prédiction doit rassurer l'Eglise de Dieu. Quant à moi, j'ose affirmer que le mensonge ne prévaudra plus contre la vérité. Elle sortira toujours triomphante des combats perpétuels qu'elle soutient contre lui; et nous verrons chaque jour les préjugés reculer devant
DES INQUISITEURS DE LA PENSÉE. 417 la philosophie. La société doit accorder aux citoyens un droit égal. L'homme qui publie ses opinions en quelque manière que ce soit ne nuit point aux droits d'un autre homme: donc, toutes les opinions doivent être indifféremment discutées. Celles qui sont décréditées par l'examen ne peuvent qu'être nuisibles : voilà pour les choses. Quant aux personnes, j'invoquerai encore cette égalité de droit à laquelle il faut toujours revenir: hors de ce principe, l'arbitraire commence ; hors de ce principe , il n'y a plus qu'injustice et délire. Le calomniateur doit être puni, quel qu'il soit, et quelle que soit la personne calomniée. L'honneur d'un paysan de Madon est aussi sacré que celui de M. l'évêque de Blois; mais, du moment que l'honneur d'un citoyen n'est pas outragé dans un écrit, cet écrit est légitime; et l'amour propre de M. l'évêque de Blois n'est pas plus sacré que celui d'un paysan de Madon. Je ne sais trop ce que veut dire infecter l'air de poisons et de maximes pernicieuses: ce style est fort singulier; mais il n'est pas question ici de style. Si M. l'évêque de Blois veut dire qu'il n'appartient pas au premier venu de calomnier, je lui représenterai encore que cela n'appartient à personne. Quant aux maximes pernicieuses, je ne sais si on peut en infecter Vair; mais je sais que nombre de gens en ont infecté
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le papier. Un aristocrate en trouvera beaucoup dans cette dénonciation ; j'avouerai que j'en trouve iDcaucoup dans la brochure de M. l'évêque de Blois. J'entends par maximes pernicieuses des maximes contraires à la justice, à la morale, au droit naturel; et je citerai pour exemple les propositions que je combats actuellement. Mais la loi ne doit punir que ce qui nuit au droit des citoyens : un livre immoral ne nuit point au droit des citoyens. Le mépris public doit être le seul châtiment d'un auteur immoral; il n'appartient qu'à l'opinion de faire justice des opinions. Il ne fallait pas dire que toute production clandestine est un délit punissable : la clandestinité ne suppose pas toujours un délit; et le délit peut exister sans la clandestinité. Les Lettres Provinciales^ dans le tems de leur nouveauté, pouvaient s'appeler des productions clandestines; et, malgré l'arrêt du parlement de Provence, les Lettres Provinciales ne formaient pas un délit punissable. D'un autre côté , les sermons calomnieux du curé Lincestre contre le roi de Navarre, depuis Henri lY, étaient véritablement criminels ; mais ils n'étaient pas clandestins. Si M. l'évêque de Blois s'était borné à dire : toute production calomnieuse est un délit punissable ^ il aurait énoncé clairement une proposition conforme à la justice, à la vérité. Au reste, en admettant même ces propo-
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sitions inadmissibles, en supposant que la société puisse accorder à quelques citoyens plus de droits qu'aux autres, en supposant qu'elle puisse sévir contre les écrivains immoraux, en supposant que toute production clandestine soit un délit punissable , il ne s'ensuivrait pas qu'il dût y avoir dans l'état un aréopage pour exercer la censure , et un ministère public chargé de dénoncer les coupables. Tous les cas pourraient être prévus dans des lois écrites, établies par le Peuple ou par ses Représentans. Si les prohibitions blessaient le droit naturel, ce serait toujours des injustices; mais ce serait des injustices légales : T'arbitraire ne peut jamais être légal. J'ai dit tout ce que j'avais à dire sur un ministère public accusateur. Quant à l'aréopage qu'on propose, je ne connais que ce seul moyen de rendre la censure, en France, plus tyrannique et plus odieuse ; de lui imprimer plus que jamais cet esprit aristocratique, jugeant avec deux poids et deux mesures, faisant acception des personnes et des choses, mais dont l'oppres sion , toujours égale, toujours invariable, ne laisse aux opprimés aucun espoir d'adoucissement. M. l'évêque de Blois aime tant les censeurs et les aréopages qu'il désire encore une censure secrète des mœurs, et un tribunal de magistrats chargés de distribuer des lettres de cachet, selon leur conscience; car les lettres de cachet lui paraissent
bonnes à conserver. Si jamais ces deux censures et ces deux aréopages s'établissaient dans^ce royaume, ceux qui pourraient rester en France y regretteraient sans cesse le gouvernement de Louis XI, et celui du cardinal de Richelieu. Non, je le déclare : l'inquisition de Madrid et la chambre étoilée d'Angleterre n'offriraient, à mon sens, qu'une faible idée de ces institutions désastreuses.
XXI. Récapitulons maintenant tous les genres de tyrannie que j'ai exposés dans cet écrit : il ne s'agit plus que de les compter. L'inquisition des Censeurs royaux, l'inquisition du Lieutenant général de police, l'inquisition du Magistrat de la librairie , l'inquisition du Garde des sceaux, l'inquisition du Ministre de Paris, l'inquisition des Intendans des menus plaisirs , l'inquisition des Gentilshommes de la chambre , l'inquisition des Avocats , l'inquisition de la Sorbonne, l'inquisition des faiseurs de Mandemens et de Pastorales, l'inquisition des faiseurs de réquisitions, l'inquisition du Ministre des affaires étrangères, l'inquisition des Gouverneurs et des Intendans de province, l'inquisition de la Poste aux lettres, l'inquisition de la Chambre syndicale, l'inquisition indéfinie de tous les valets de Versailles ; somme totale : seize inquisitions exercées en France sur l'esprit des citoyens. J'en oublie peut-être quelques-unes; mais il ne faut
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plus compter les billets de confession, ce complément de la tyrannie ecclésiastique; ni, j'espère, ce complément de la tyrannie ministérielle; ces terribles lettres de cachet, distribuées abondamment à ceux qui osaient parler ou écrire avec énergie. Ce sont toujours deux inquisitions de moins : tant il est vrai que tout dégénère. Les gens qui ne pensent pas, et qui s'appellent les gens sensés, disent tous qu'il n'y a plus assez d'entraves ; ils ajoutent que c'est bien dommage , mais qu'il faut s'en prendre aux philosophes.
XXII. Ici des réflexions singulières se présentent sans doute à l'esprit de mes lecteurs. Des philosophes ont-ils pu exister dans un pays si monstrueusement despotique? Est-ce véritablement en France, est-ce parmi tant de liens ridicules, que les premiers écrivains du siècle ont osé prendre leur essor ? Est-ce bien au milieu de ces barbares que Voltaire, Montesquieu, J.-J. Rousseau, d'Alembert, Diderot , Mably, Raynal , Helvétius, ont écrit avec une liberté courageuse? Oui, ces hommes sont des Français; mais ce n'est pas impunément qu'ils ont instruit les nations. La tyrannie leur à fait payer cher une gloire déjà trop orageuse , et des lumières trop souvent contestées par ceux même qu'ils éclairaient. On connaît les nombreuses persécutions excitées contre Voltaire, et les disgrâces de sa cendre, qu'un mo-
nument public devait offrir au respect de ses concitoyens et des étrangers. Montesquieu, plein de hardiesse et de timidité, né dans une classe qui le forçait à la circonspection, respecta, malgré lui, quelques-uns des préjugés de son siècle; et les gens à préjugés qui rejetaient avec effroi tout ce qu'il a dit de vrai dans son grand ouvrage exaltent aujourd'hui tout ce qu'il a dit contre son opinion, et se prévalent sans cesse de ce qu'il n'a point osé dire. J.-J. Rousseau, le plus malheureux des hommes de génie, parce qu'il était le plus sensible, fut décrété par le parlement de Paris, et chargé des imprécations ecclésiastiques, pour avoir écrit un ouvrage aussi vertueux qu'éloquent. Lorsqu'il composa le chef-d'œuvre du Contrat social, il n'évita de nouveaux malheurs que par la profonde ignorance des tyrans de la pensée, dont le plus éclairé ne pouvait comprendre cette admirable exposition du droit politique, encore moins toutes les conséquences qui résultent de pareils principes. On enferma Diderot au donjon de Vincennes, pour avoir publié des Pensées philosophiques. Il fut depuis avec d'Alembert à la tète d'un monument littéraire, dont le projet seul étonna l'Europe ; mais que d'impertinentes tracasseries, que de vexations de toute espèce éprouva cette Encyclopédie , qui, malgré ses nombreux défauts , fait tant d'honneur
DES INQUISITEURS DE LA PENSÉE. 4ii3
à la France et au dix-huitième siècle! Mably n'osa publier ses meilleurs ouvrages : ils ont paru depuis sa mort; et sa réputation s'accroît à mesure que la nation s'éclaire. Raynal, décrété comme J. J. Rousseau , fut contraint de fuir comme lui ; et l'auteur du livre de VEsprit s'est vu forcé de rétracter la vérité : malheur plus grand pour un philosophe que l'exil et la persécution. Ils furent tous en horreur aux agens du fanatisme, et plus encore, s'il est possible, aux agens de la tyrannie : ce qui me rappelle ce mot célèbre de Duclos, qui aurait dû trouver sa place parmi les écrivains que j'ai nommés : Les gens de cour craignent les gens de lettr^es ^ comme les filous craignent les réverbères.
XXIII. La génération qui a succédç immédiatement à ces hommes illustres n'a point hérité de leur courage. Les écrivains qui maintenant touchent à la vieillesse n'ont déployé, pour la plupart, qu'une philosophie timide. Ils se taisent dans la révolution présente ; et , tandis qu'un cri universel de liberté se fait entendre d'un bout de la France à l'autre, ceux qui devraient élever la multitude à leur niveau peuvent à peine atteindre au sien. La génération qui succède à celle-ci offre un aspect plus imposant, des talens plus brillans et plus utiles, une raison plus fière et plus vigoureuse. Comment se fait - il cependalit
que , parmi tant de bons citoyens qui réclament avec force le droit de publier sa pensée , ce droit le plus particulier à l'homme, puisque l'homme est essentiellement doué de raison ; comment se fait -il que je sois encore le seul à développer dans toute son étendue cette chaîne tortueuse qui nous garrotte et nous entoure de tous côtés? Comment se fait-il que je sois encore le seul à dénoncer cette immense hiérarchie d'oppresseurs, qui pèse sur le génie des hommes voués aux lettres , et par conséquent sur les opinions de toutes les classes de citoyens? Si la philosophie s'est répandue dans les provinces, si elle s'est montrée dans le conseil du roi, si elle s'est fait jour au sein des corps les plus aristocratiques , si nous sommes eiifin plus raisonnables à beaucoup d'égards, nous le devons tous à ces hommes qui ont été persécutés. Ce sont eux qui nous ont appris à penser; ils nous ont menés comme par la main vers la vérité. Guidés par eux, nous avons laissé les préjugés dans la poussière des collèges. Eux seuls ont préparé la Révolution qui commence. Ils nous ont servis pendant leur vie; ils nous servent encore du sein de leur tombe. Leurs écrits sont pleins d'un feu sacré qui nous échauffe et nous éclaire. Ils ont été nos précepteurs, nos bienfaiteurs; et pouvons-nous, sans être indignés, rappeler à notre souvenir tous les malheurs qu'ils ont
éprouvés, précisément parce qu'ils ont été nos bienfaiteurs? La force de la justice et de la vérité m'entraîne. Autant ils méritent de respect, de reconnaissance, autant faut-il prodiguer de mépris et de haine à cette foule de médians ou d'imbéciles qui, sous mille dénominations différentes, n'ont exercé qu'un seul emploi , celui de persécuter la raison : espèce odieuse et vile, qui aurait étouffé le génie en France, si le génie pouvait être étouffé ; espèce vraiment ennemie du peuple , vraiment rebelle au peuple , et qui , par des lettres de cachet, des vexations, des crimes sans nombre, serait parvenue à vaincre l'opinion publique, si l'opinion publique n'était pas irrésistible.
XXIV. Ceux de mes contemporains qui cultivent les belles -lettres auraient pu me donner l'exemple que je leur donne. Les auteurs dramatiques, surtout, auraient dû me prévenir, en fixant sur la liberté du théâtre une partie de l'attention publique. Il convenait à des sexagénaires de ne pas attendre qu'un homme à peine âgé de vingtcinq ans défendît leurs intérêts. Si je n'aimais que la renommée, je les remercierais de leur silence, et de l'honneur qu'ils m'ont laissé; car il y a de l'honneur à défendre, même faiblement, la cause de la liberté : mais je souhaite, au contraire, que ce reproche les réveille, et qu'il les anime dans leurs travaux; je souhaite sincèrement de me voir chaque jour surpassé par les talens,
et surtout par cet amour de la patrie, qui seul peut assurer aux talens une gloire solide et véritable. C'est parce que j'aime ma patrie que je lui souhaite des citoyens meilleurs que moi. Si j'ai nommé, si j'ai attaqué dans cet écrit quelques hommes qui vivent encore, ils m'ont opprimé, comme ils ont opprimé tous ceux qui' écrivent. J'ai voulu publier ma pensée : ils ont voulu me borner à publier la leur; ils ont blessé mon droit légitime : je n'ai blessé que leur amourpropre; et l'amour-propre des citoyens, par conséquent des magistrats, ne peut être mis au rang de ces choses que la société doit protéger. On a vu trop long-tems des mercenaires, soudoyés par les gens en place, dénigrer dans les satires les plus sanglantes les premiers écrivains de la nation. On a vu de misérables journalistes outrager périodiquement Voltaire, et je ne sais quel Rivarol insulter aux derniers soupirs de Buffon^ Il était tems qu'un homme de lettres, armé de ce noble orgueil qui convient à la raison indignée, versât sur les oppresseurs du génie l'opprobre que leur fidèles suppôts ont voulu verser sur les gens de lettres. Je me saisis avec ardeur de cet emploi : je veux le remplir tant que je vi\Tai. Du moment que j'ai cru devoir écrire, j'ai voué aux