Voyez le troisième vol. des OEuvres anciennes, pag. i
[Note de l'Éditeur.)
tyrans une haine mâle et franche; j'ai consacré pour toujours à la patrie, à la liberté, ma voix, ma plume et ma vie. Ceux qui combattent les préjugés sont mes amis; ceux qui les soutiennent sont mes ennemis : je ne connais plus d'autre mesure de mon amitié , ni de ma haine. Si l'on trouve de la colère dans cet écrit, c'est que l'oppression inspire de la colère à tout homme qui sent et qui pense. Le style fier et passionné est celui des amis de la liberté. Le style humble et glacial est celui des amis du despotisme. Je ne puis écrire du ton d'un esclave, en dénonçant la tyrannie. Malheur à l'écrivain qui ne sait dire la vérité qu'à demi, qui compose, pour ainsi dire, avec les erreurs, et qui accuse tranquillement des absurdités révoltantes !
XXV. Je sens que ma plume a besoin de repos : je vais la quitter avec le dégoût qu'inspire nécessairement aux esprits bien nés le récit des vexations arbitraires. Quel étrange renversement de l'ordre naturel, quand les magistrats, de serviteurs du Peuple, deviennent ses maîtres; quand ils exigent pour leurs opinions le respect qu'on ne doit qu'aux lois; quand le Peuple est contraint d'obéir à des lois qu'il n'a pas établies! Dès lors les magistrats et les citoyens cessent d'avoir des intérêts communs; dès lors, par conséquent, ils ont des intérêts contraires. Il s'établit
une guerre perpétuelle entre ceux qui gouvernent et ceux qui sont gouvernés ; et l'on voit une nation entière avilie devant quelques individus, qui ne sauraient tenir leur pouvoir que de cette nation. Quand le désordre est venu à ce point, il arrive, par la force des choses, qye les magistrats sont presque toujours des hommes ignorans ou corrompus; je dis presque toujours, et j'affaiblis ma pensée, je ne sais pourquoi. En effet, l'intérêt du gouvernement devenant directement contraire à l'intérêt de la société, les magistrats étant conjurés contre les citoyens, je puis concevoir qu'un honnête homme ignorant s'imagine faire le bien en faisant le mal ; je conçois facilement qu'un homme éclairé, mais injuste, sacrifie le bien public à son intérêt particulier; mais il m'est impossible de comprendre comment, en aucune circonstance , un homme qui joindra l'équité naturelle aux lumières trempera dans cette conjuration de quelques - uns contre tous. En un pareil ordre de choses , un magistrat aussi juste qu'éclairé serait véritablement un prodige, et serait un prodige inutile : il ne pourrait changer l'esprit du gouvernement; il se verrait sans cesse contrarié par ses collègues; et, ne voulant point devenir oppresseur, il rentrerait bientôt dans la classe des opprimés. C'est ce qui arrive dans tous les états despotiques; c'est ce qui ar-
rivera toujours en France, si les formes arbitraires n'y sont pas entirèrement abolies. Citoyens, qui représentez la nation, songez donc à resserrer dans ses bornes légitimes l'autorité des magistrats, autorité naturellement usurpatrice; qu'ils deviennent ce qu'ils doivent être : les simples agens de la puissance législative , les exécuteurs des lois écrites. Qu'un homme n'ait pas le droit de dire à un homme : « Tu ne publieras point ton opi- « nion , car ton opinion n'est pas la mienne ; » voilà le dernier degré du despotisme. Quant à moi, je viens de remplir mon devoir de citoyen: je viens de dénoncer à la nation que vous avez l'honneur de représenter, je viens de vous dénoncer à vous-mêmes une tyrannie aussi absurde qu'étendue. Vous établirez sans doute en France la liberté de publier sa pensée: j'attends vos lois pour obéir, et je respecte vos lumières; mais, si la presse , le théâtre , la chaire , les tribunaux ; si toutes les manières de publier sa pensée ne sont pas également libres ; si dans cette partie , comme en toute autre, vous ne détruisez pas toute espèce de puissance arbitraire, au nom de l'équité qui est au fond de vos cœurs, au nom de la vérité que vous aimez , je suis obligé de vous le dire : vous aurez fait une infraction au droit naturel, et vous n'aurez point élevé l'édifice de la liberté.
LETTRE
Jeudi 27 août 1789.
Vous avez inséré , Messieurs , dans votre journal d'aujourd'hui une lettre anonyme sur la censure du théâtre. Cette lettre est absolument dénuée de principes ; et , si elle n'avait pour lecteurs que des hommes d'une raison exercée, je ne me donnerais pas la peine d'y répondre ; mais elle poiuTait produire une espèce de petit effet dans un moment où les idées du grand nombre ne sont pas très-nettes; dans un moment où mille esprits timides reculent devant la liberté , et semblent regretter l'esclavage. La liberté est un fruit d'une digestion pénible : il ne saurait convenir aux es-
I. Il a paru, dans le Journal de Paris du 27 août, une lettre anonyme sur la censure du théâtre. Chénier a cru devoir y répondre : il a réfuté d'une manière \ictorieuse les raisonnemens de l'anonyme. Les cent voix de la Renommée ont attribué cette lettre anonyme à M. Suard, ci-devant censeur des théâtres , et pensionné ad hoc.
( Note de l'Éditeur. )
LETTRE AU JOURNAL DE P.\RIS. 43 ï
tomacs débiles. La tragédie de Charles. IX, demandée par le public, a peut-être occasioné en partie les discussions actuelles sur la censure des ouvrages dramatiques. J'ai traité cette importantig question dans un écrit particulier '. J'ose y renvoyer les personnes qui peuvent se laisser convaincre par la justice et par la raison. Je vais, pour les mêmes personnes, rassembler ici quelques principes , reconnus évidens par tous ceux qui entendent les matières politiques. Une fois ces principes admis, je ne demande aux lecteurs que d'être conséquens.
N'est-il pas vrai que, dans toute déclaration des droits de l'homme, le premier principe, le voici : tous les hommes sont égaux en droits? N'est-il pas vrai que de ce premier principe découle celuici : tout homme doit pouvoir exercer ses facultés physiques et morales en tout ce qui ne nuit point au droit d'un autre homme? N'est-il pas vrai que de ce second principe découle celui-ci : tout homme doit pouvoir publier sa pensée de quelque manière que ce soit, sauf à être puni s'il a blessé le droit d'un autre homme ? N'est-il pas vrai qu'il y a trois manières de publier sa pensée : la parole, l'écriture et l'impression? N'est-il pas vrai
I. Voyez l'ouvrage intitulé : De In Liberté du Théâtre en France , présent volume, page 3/15 et suiv. [Note de l'Edit.)
que la première manière peut s'exercer par la voie du théâtre, de la chaire, des tribunaux et de simple conversation ? Remontons aux principes, soyons conséquens , et ne craignons pas notre raison.
On cherche la liberté dans V indépendance : elle Ji' est que dans la règle, dit Tanonyme. Je suis de cet avis. 11 en conclut qu'il faut une censure pour le théâtre : ce n'est pas raisonner conséquemment. On doit en conclure tout le contraire. Il faut une règle, c'est-à-dire, une loi. Vous ne pouvez établir une censure , sans établir l'opinion d'un seul homme ou de plusieurs hommes décidant souverainement. L'opinion d'un seul homme, ou de plusieurs hommes, n'est point une loi: c'est dans la loi qu'est la règle. La liberté consiste à ne dépendre que des lois.
L'anonyme prétend , Messieurs , qu'il est une borne où la liberté doit s'arrêter : rien n'est plus vrai. Là commence la censure, dit-il: ce n'est pas raisonner conséquemment. Il fallait dire : là commence la loi. Supposez des hommes tels que vous voudrez , ils seront des hommes : ils jugeront avec passion. La loi seule est sans passion; la loi seule est une borne véritable. Du moment qu'il existe une censure , il n'y a plus de borne véritable , puisque la borne est dans Topinion de ceux qui exercent la censure : ceci est l'évidence. Que l'a-
nonyme réfléchisse, qu'il soit conséquent, et qu'il ne craigne point la raison.
L'anonyme nous parle des Grecs, des Romains et des Anglais : faut-il encore, Messieurs, à la fin du dix -huitième siècle, employer cette manière de raisonner? Regardons-nous les Grecs, les Romains et les Anglais, comme le modèle de la perfection ? Si cela est, ayons des ilotes, établissons l'esclavage, les combats des gladiateurs, une chambre haute, un parlement septénaire. Si ces choses nous paraissent vicieuses, examinons aussi les autres; mais les autres sont raisonnables. Ici la question de fait devient une question de droit. En vérité, ce n'était pas la peine de parler des Grecs , des Romains et des Anglais. Les législateurs anglais, travaillant il y a cent années, ont étabh la liberté sur une base plus solide que les peuples anciens. Les Anglais se sont élevés à la hauteur de leur siècle : élevons-nous à la hauteur du nôtre. Un siècle entier n'a- 1- il rien ajouté à la somme des lumières ? Cette opinion serait trop ridicule. Soyons conséquens , et ne craignons pas notre raison.
L'anonyme assure que l'Angleterre est le seul gouvernement moderne où existe la liberté de la presse. L'anonyme se trompe: elle existe en Suisse, en Hollande. Il ne fallait pas oubher surtout l'Amérique septentrionale , pays où la liberté
OEuvres anciennes. IV. 28
politique et civile est infiniment plus étendue , plus solide, et mieux établie qu'en Angleterre, grâce aux lumières du dix -huitième siècle; heureux pays où la liberté de publier sa pensée est illimitée, sauf à être puni dans le cas déterminé par la loi. Revenons au théâtre : pendant longtems, en Angleterre, il a été libre, comme la presse; c'est Walpole qui le rendit esclave, et c'est tout dire pour ceux qui connaissent l'Angleterre. Les hommes éclairés, les hommes justes de son tems , s'élevèrent contre lui , particidièrement milord Chersterfield ; mais ce fut en vain. Walpole était sûr d'avoir la pluralité des voix dans tout ce qu'il proposait. J'ai fait ailleurs des observations sur ce point'; mais, sur ce point -là même, un homme de beaucoup de mérite , M. Brissot de Warville , m'avait déjà prévenu ^.
L'anonyme méprise beaucoup l'ancienne censure des théâtres : je suis charmé qu'il soit sui- ce point de l'opinion générale. Il veut que la censure soit désormais exercée par des gens éclairés : je ne demande pas s'il connaît quelque monsieur Guillaume qui veuille vendre des tapisseries ;
1 . f'ofez l'ouvrago intituk'- : De la liberté du Théâtre rn France , présent volume, page 871. [Note de l'Editeur.)
1. .Voyez les Lettres de Brissot sur l'Histoire d'Angleterre, 2 vol. in-8''. {Note de l'Éditeur.)
mais que ces nouveaux censeurs unissent l'intégrité aux lumières ; et je dirai ce que j'ai déjà dit : Ce sont des hommes, ils auront des passions. Je veux encore les supposer sans passions, ce qui répugne à la nature humaine; et je dis que ce tribunal d'hommes parfaits tiendra tout au plus lieu d'une loi excellente; et je dis encore que leur autorité sera souverainement injuste, par cela seul qu'elle sera arbitraire , par cela seul qu'elle tiendra lieu de la loi.
Mais, dit-on, Messieurs, la loi nest pas faite. Je le sais. Mais elle sei^ait difficile à poser. Qu'importe, si elle est possible? Or, elle est possible. En effet, du moment que nous concevons un délit, nous concevons une peine contre ce délit, par conséquent une loi qui détermine la peine.
Mais il vaut mieux prévenir les délits que les punir. Mais, tout homme ayant le droit de publier sa pensée , sauf à subir la peine déterminée par la loi, du moment que nous l'empêchons de publier sa pensée, nous le dépouillons d'un droit. Or, dépouiller un homme d'un droit, c'est le punir: ainsi, nous punissons un homme avant qu'il soit coupable, le tout pour ne pas le punir. Voilà sans doute une merveilleuse invention. D'ailleurs, on ne prévient les délits que par la crainte des châtimens: par conséquent, il faut des lois.
Jl vaut mieux prévenir les délits que les punir.
Par bonheur, Messieurs , l'auteur n'est pas conséquent. S'il l'était, armé de ce beau principe, il nous ôterait la liberté de la presse ; il nous rendrait l'espionnage de la police et les lettres de cachet; il nous donnerait une inquisition religieuse et une inquisition d'État. Qui ne voit que les institutions les plus sinistres seront excusées, si l'on admet ce principe vague et sans but? C'est celui des tyrans et des esclaves. C'est ainsi que, pour n'avoir point de délits à punir, on a commis l'éternel délit de ravir à l'humanité ses droits imprescriptibles.
Mais la liberté du théâtre mérite une tout autre considération que la liberté de la presse. Des trois manières de publier sa pensée, la parole, l'écriture et l'impression, certainement la première est celle dont les effets sont les plus importans. D'après cela, établirons -nous une censure pour les tribunaux? Établirons -nous une censure pour la chaire ^ dont les effets sont encore plus populaires que ceux du théâtre.-^ Le malheureux qui manque de pain ne donnera pas quarante-huit sous pour écouter une tragédie; il entendra le sermon gratis. Faut-il une censure pour les sermons? L'homme qui parle dans la rue peut enflammer le peuple par ses discours: ne pourra -t- on parler dans la rue sans consulter un censeur? Ah! laissons de misérables objections qu'inspire l'habitude de
l'esclavage. Une vue courte aperçoit aisément les inconvéniens de la liberté de publier sa pensée. Une vue étendue découvre le remède dans cette liberté même assujettie à des lois. Lisez des mandemens et des réquisitoires : vous y verrez que Voltaire, J. J. Rousseau, Raynal, sont des incendiaires, et que les livres ont produit tous les crimes. Les raisonnemens qu'on fait maintenant contre la liberté du théâtre , on les a faits contre la liberté de la presse. La raison nous a donné l'une; la raison nous donnera l'autre : c'est une révolution inévitable; mais on peut lutter plus ou moins long-tems contre la raison.
Remarquez , Messieurs, que la liberté du théâtre a un grand inconvénient de moins que la liberté de la presse : c'est que nul ne peut échapper à la loi. Il est possible de faire imprimer un livre sans nom d'auteur, ni d'imprimeur, ni de libraire ; il est encore possible d'imprimer de faux noms ; mais, en fait de pièces de théâtre, l'auteur peut être forcé de se nommer. C'est à la loi de l'ordonner ; c'est aux comédiens à ne point se charger d'une pièce anonyme. Croyez-vous, après cela, qu'il y ait beaucoup de délits? Croyez-vous, Messieurs, qu'on affronte un châtiment certain?
Mais on peut éluder la loi. Dites qu'on peut n'être pas dans le cas de la loi. En fait de personnalités, par exemple, il faut que la personnalité
soit démontrée, pour que l'auteur soit puni. Etablissons une censure quelconque , nous ne bannirons point du théâtre les personnalités qui ne sont pas démontrées. Si nous voulons les empêcher, nous élèverons un tribunal inquiet, soupçonneux , cent fois pire que l'ancienne censure , trouvant partout des allusions, des personnalités. Si un auteur éprouve une injustice, il aura, diton, recours aux magistrats, qui jugeront d'après leurs opinions. Quoi ! toujours des hommes! toujours des opinions! et jamais des lois! C'est dans la loi qu'est la règle. La liberté consiste à ne dépendre que des lois.
Les idées me gagnent en foule; et je finis de peur de faire un livre. Si l'anonyme n'est pas convaincu, qu'il me réfute; qu'il lise mon écrit sut- la liber té du théâtre; qu'il lise encore ma dénonciation sur les Inquisiteurs de la pensée ' ; qu'il tâche d'y répondre, non par des autorités, ni par des récits pathétiques de tous les maux qu'il suppose gratuitement, mais en prouvant que mes principes sont faux, ou que mes conséquences ne découlent point de mes principes. En attendant , ne craignons pas notre raison. Les citoyens ne doivent être soumis qu'aux lois établies par les
I. Voyez plus haut, présent volume, page 388 cf suivanlc> Note de l'Editru7\ ^
Représentans delà nation. Toute espèce de magistrats ou d'assemblées d'administration doit seulement faire exécuter les lois. Poursuivons partout l'arbitraire, détruisons l'arbitraire, ou ne prononçons plus le mot de liberté, si nous ne pouvons concevoir la chose. Quand la^ génération , vieillie dans le délire de l'esclavage , aura quitté la vie , il viendra, sans doute, une génération plus courageuse, plus raisonnable, plus digne d'élever l'édifice de la liberté, que nos faibles mains ne peuvent construire.
J'ai l'honneur d'être, etc.