‹ OEvres de M.J. Chénier, précédées d'une notice sur Chénier (volume 4)Chapitre 5 sur 50 · Un sénateur, apologiste éclairé des écoles centrales · texte numérisé non relu

Un sénateur, apologiste éclairé des écoles centrales

Le C. Destutt-Traci. Il faut lire et relire ses Observations sur le nouveau système d'instruction publique. Le C. Garât, dans la Décade philosophique , a fait sentir le mérite de ces observations avec le talent éclairé qu'il a prouvé tant de fois. Il a bien voulu réfuter, en passant, quelques ridicules déclamations de La Harpe. Quant au Mercure de France , il est arrivé à son rédacteur, Esraénard, ce qui lui arrive presque toujours: il a rendu compte de l'ouvrage du C. Traci, sans y rien comprendre, et sans soupçonner même les premiers élémens de la question. Ce n'est pas qu'elle soit inintelligible; elle est fort simple, au contraire; mais elle exige apparemment un peu plus de force et d'étendue d'esprit que la prétendue littérature du Mercure de France , ou les petits vers improvisés de mémoire dans les soupers de cérémonie.

8. Par une haute pensée du fondateur de la philosophie moderne.

Voici le texte de Bacon, v. Nov. Orig. scientiarum ; aphor. CXXIX : Prctitercii non abs re fuerit tria hotninam ainbitiunis

gênera et quasi gradus distinguere : primum eorum qui propriam potcntiain in patriâ sud amplificare cupiunt : quod genus vulgare est et dcgener; secundum eorum qui patriœ potentiam et imperium intcr humanum genus amplificare nituntur : illud plus certe liabet dignitatis , cupiditatis haud minus. Quod si quis humani generis ipsius potentiam et imperium in rerum universitate instaurare et amplificare conetur, eaprocul dubio amhitio , SI modo isto vocanda sit , reliquis et sanior est et augustior. Hominis autem imperium in res in solis artibus et scientiis ponitur; naturce enim non imperatur , nisi parendo.

PR ONONCE

A UATHÉNÉE DE PARIS

LE l3 DÉCEMBRE iSoG'.

A-VANT de commencer un ouvrage difficile et considérable, il faut se rendre un compte précis

I. « L'histoire des lettres avait tant d'attraits pour Chénier « qu'il en voulut faire l'objet d'un travail beaucoup plus étendu. « Les discours qu'il lut en 1806 à l'Athénée de Paris conte- « naient la première partie d'un Tableau histoinque de la litté- '( rature française : il y traçait l'histoire de la langue et des di- « vers genres de poésie et de prose depuis le onzième siècle, «jusqu'à l'avènement de François I^*^. Le seizième, le dix-sep- « tième et le dix-huitième siècle devaient fournir la matière « des trois autres parties. Une excellente introduction (que nous «avons présentement sous les yeux) expose le plan de tout « l'ouvrage et en indique même les principaux résultats. Les « leçons qui concernent les Fabliaux et les anciens Romans «Jrançais sont les seules qui aient été imprimées en entier " du vivant de l'auteur. » (^Extrait de la Notice historique de M. Daunou, page 1 1, tom. I, des OEuvrks posthumes.

Voyez les deux fragmens sur les Poètes et sur les Historiens français , depuis le règne de Philippe de Valois jusqu'à la fin

des matières que l'on doit y traiter. La poésie, l'éloquence , l'histoire , les romans , genre intermédiaire entre l'histoire et la poésie, sont des parties brillantes de notre littérature, mais ne la forment pas tout entière. On ne la compléterait même pas en ajoutant à ces parties la grammaire, la rhétorique et la poétique. Il faut y joindre encore la philosophie et ses principales applications ; examiner dans leur marche progressive l'analyse des sensations et des idées, la morale publique et particulière, et les diverses branches de l'art social. Nous écarterons d'un examen déjà très-étendu les sciences physiques et mathématiques, la jurisprudence proprement dite, et la théologie ; en exceptant toutefois quelques ouvrages que viennent rattacher à notre sujet, soit les grandes qualités de l'art d'écrire, soit une influence remarquable sur les opinions d'un siècle, par conséquent sur l'esprit général de sa littérature. Dans l'introduction, seul objet de cette première séance, nous allons remonter aux tems

du règne de Louis XII, page 355 et suivantes, tom. III des Œuvres posthumes. Les leçons qui avaient pour objet les Chroniques, les Mystères, et les autres productions dramatiques antérieures à l'année i5i5 n'offrent pas, dans les copies qu'il a été jusqu'ici possible d'en recouvrer, des fragmens suffisans pour être livrés à l'impression.

éloignés où l'empereur Constantin changea toutes les habitudes des nations. Depuis l'écroulement de l'empire romain, nous suivrons d'âge en âge et de peuple en peuple les traces de la littérature vagabonde. Au milieu même de la barbarie, et dans le labyrinthe du moyen âge, nous serons guidés par cette lumière, souvent pâle, incertaine , quelquefois concentrant ses faibles rayons dans un coin du monde, jamais complètement éteinte. Nous verrons naître et changer peu à peu la première langue de nos ancêtres. Quand nous serons parvenus au moment où naît la littérature française, nous la diviserons en quatre époques. Nous assignerons la manière spéciale dont elle sera parcourue. De là naîtra facilement l'exposé des vues philosophiques qui doivent présider au cours entier, afin qu'il ne soit pas toutà-fait indigne des personnes éclairées qui veulent bien y prendre quelque intérêt; de l'établissement célèbre sous les auspices duquel il commence, et des principes élevés que maintient la raison publique chez les grandes nations de l'Europe.

Le quatrième siècle est une époque mémorable dans l'histoire du monde. L'étonnante révolution commencée par Constantin et consommée par Théodose donna une dn-ection nouvelle à l'esprit humain. En quittant Rome pour Bysance, Constantin prépara la division de l'empire et la

chiite de Rome. L'empereur Julien régna trop peu de tems pour combler Fabyme dont il avait mesuré la profondeur; mais il ranima l'amour des lettres ; il les cultiva lui-même avec succès ; il les honora dans l'orateur Thémistius et dans le philosophe Libanius. Les successeurs du grand Julien suivirent une route fort différente. On sait avec combien de zèle ils adoptèrent les nouvelles croyances. Cependant les anciennes opinions n'étaient point déracinées; et, dans toutes les provinces de l'empire, les citoyens restaient divisés sur des matières qui leur paraissaient importantes. Soit par piété, soit par prudence, Théodose ordonna de penser comme lui ; et la philosophie resta muette devant la dialectique des inquisiteurs: je dis des inquisiteurs; car c'est à lui que cette institution commence. La littérature prit donc une face nouvelle. La chaire épiscopale remplaça la tribune romaine, qui dès long-tems, avec tout le reste, avait passé du peuple à l'empire. Des querelles presque toujours sanglantes sur des hérésies déjà nombreuses succédèrent aux paisibles discussions de l'Académie et du Portique. L'autel de la Victoire, abattu par Constantin, avait été relevé par Julien; Théodose le renversa pour toujours. On répondit au signal du prince : dans une foule de cités, la pieuse adulation brisa les statues des dieux de l'empire ; et des esclaves

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démolirent les temples qu'avaient consacrés des héros.

Le platonisme, surtout chez les Grecs, retrouva bientôt sa place dans la littérature théologique; et cette littérature elle-même acquit une importance au pied du trône deThéodose. On vit briller, chez les Latins, le savant Hiéronyme, Ambroise, évéque de Milan , et l'évéque d'Hippone, Augustin, qui fut converti par Ambroise , et qui , le jour de son baptême, improvisa, conjointement avec lui, cette espèce d'hymne, encore aujourd'hui consacrée dans les églises catholiques à célébrer la victoire. Les Grecs, mieux partagés, comptaient parmi eux les deux élèves du païen Tliémistius, Basile et Grégoire de Naziance, mais surtout le fameux patriarche de Constantmople, Jean Chrysostôme, le plus éloquent des écrivains connus sous le nom de Pères de l'Eglise. Il était disciple de ce Libanius qui, du sein du paganisme, prêchait aux sectes divisées des premiers chrétiens le dogme universel de la tolérance , et qui même , sous l'empereur Valens , quand l'arianisme triomphait, osa faire entendre une voix impartiale et courageuse en faveur des athanasiens persécutés. Il s'en faut bien que la poésie eut à cette époque autant d'éclat que l'éloquence : Ausone, infidèle aux dieux de Virgile et d'Ovide, le fut davantage au génie de ces grands poètes; et Prudence, inférieur à ce

OEuvres anciennes. IV. l{-

5o DISCOURS

même Ausone, cm ch^jutant les martyrs et le péché originel , se montra plus recommandable par sa piété que par ses talens.

La poésie métrique, harmonieuse invention du génie des Grecs, éprouvait alors des altérations sensibles. D'abord, comme il fallait des hymnes populaires pour la nouvelle liturgie, les poètes, résignés presque tous à la foi de leurs empereurs, abandonnaient les formes anciennes pour adopter la poésie seulement rhythmique; c'est-à-dire cette versification subalterne où la mesure n'est déterminée que par le chant. Quelques-uns des morceaux de ce genre recevaient l'ornement de la rime; et cet ornement surchargea bientôt la poésie métrique elle-même. Deux petits fragmens d'Ennius , qui sont rapportés par Cicéron , ne prouvent pas que l'on doive assigner à la rime une antiquité plus lointaine. En effet , que remarque-t-on dans ces deux fragmens? trois verbes qui riment ensemble. Ce n'est là qu'un jeu d'esjirit accidentel, et qui ne tire point à conséquence. On cite deux vers rimes dans Properce ; on en peut rencontrer dans Virgile; mais, pour trouver la rime établie dans les vers latins, il faut redescendre au quatrième siècle ; et ce fut Ambroise , évèque de Milan, qui eu donna le premier exemple. L'hymne qu'il composa pour la plus grande des solennités chrétiennes, hymne qui, dit -on.

PRONONCÉ \ L'ATHÉNÉE. 5i

Fait encore partie du bréviaire romain, est partagée en six strophes métriques, chacune de quatre vers de huit syllabes, et dont les rimes se suivent deux à deux. Ce tait, très -peu remarqué, n'eu est pas moins très-remarquable: il présente à-!afois l'extrême décadence de la poésie chez les Latins, et l'origine la plus reculée de quelques formes des versifications modernes. Ces formes, si grossières dans leur naissance, après un long cours de siècles, sont devenues admirables entre les mains du génie. C'est avec ces mêmes formes que le Tasse et l'Arioste, en Italie; que, parmi nous, Corneille, Racine, Molière, La Fontaine, Boileau, Voltaire, ont égalé tour à tour les poètes les plus parfaits de l'antiquité.

Dans les dernières années du quatrième siècle, et dans le commencement du cinquième, la poésie latine, long-tems dégradée, parut se relever avec quelque gloire. Claudien, sans être un poète du premier ordre, fut un brillant phénomène au milieu de ses obscurs contemporains. Pour lui trouver des rivaux, il faut remonter au-delà du règne des Antonins. Stace et Silius Italiens , qui l'ont précédé de si loin, n'ont pas son harmonieuse élégance; et, s'il est plus enflé que Lucain lui-même; s'il lui est très -inférieur pour la plénitude et la force des idées, pour la grandeur des images, pour tout ce qui tient au génie, il

est peut-être son égal dans la diction. Claudierf eut le malheur de chérir la religion de Trajan et de Marc-Âurèle. Cependant un empereur et un sénat chrétiens, ne considérant que son mérite, lui décernèrent, de son vivant, des honneurs publics; mais la lumière qu'il répandit fut passagère : après lui, phis de littérature à Rome, et bientôt même plus d'empire. Les Goths, les Huns, les Vandales, Alaric, Attila, Genseric, vainquirent successivement, et presque sans peine, des générations avilies qui avaient abjuré tous les souvenirs de leurs ancêtres. Rome , invincible tant qu'elle fut une patrie, depuis long-tems n'était plus qu'une ville. Aussi, trois fois assiégée, deux fois saccagée, elle ne regretta que ses richesses, et ne vit dans sa ruine entière qu'un changement de servitude. Le fer et la flamme dévorèrent les monumens des arts; et long-tems furent continuées ces dévastations dont le zèle immodéré de l'âge précédent avait déjà commencé le cours. Un siècle entier ne suffit point pour amortir le mouvement terrible imprimé à l'Europe. Durant tout le sixième siècle, l'Allemagne, l'Italie, les Gaules, l'Espagne, furent autant d'arènes sanglantes où des animaux féroces se déchiraient poiu^ la proie commune ; la force usurpait de nouveau ce qu'avait usurpé la force. Des extrémités de la Tartarie jusqu'aux rives de l'Elbe et

du Rhin, vingt peuples barbares, remués à-lafois, ne connaissant que la science du glaive et l'art de détruire, se précipitaient les uns sur les autres, et s'arrachaient les lambeaux du monde. Les belles-lettres conservèrent un asile unique: l'empire de Constantinople existait; la langue grecque demeurait langue vivante. Au sixième siècle, les Latins avaient Cassiodore; mais les Grecs avaient Procope, le plus distingué des historiens qui composent la vaste collection bysantine. Ainsi cette littérature créatrice, dont la véritable origine se perd dans la nuit des tems héroïques avec les dieux et les demi-dieux d'Homère, et qui, dès sa naissance apparente, étale deux chefs-d'œuvre épiques, productions d'un seul génie, plus étonnant que tous les héros qu'il a chantés; cette littérature, qui, durant les longues prospérités de la Grèce, dans Athènes triomphante et libre, imprima des traces lumineuses sur toutes les routes de l'esprit humain , et qui depuis, respectée dans le seui même de la servitude, du fond des écoles d'Alexandrie, instruisait Rome conquérante ; enfin réfugiée dans Constantinople, et dernier rempart contre la barbarie dans une époque désastreuse, survit encore mille années à la littérature de Rome conquise, et ne vient expirer qu'au milieu du quinzième siècle sur les débris de l'empire d'Orient.

Dans rOccident, au septième siècle, les ténèbres s'épaissirent de jour en jour. Cependant , fatiguées de secousses violentes, les sociétés civiles se recomposaient lentement. Mais dans la Syrie, inépuisable berceau des superstitions humaines, une religion nouvelle, un empire nouveau, s'élançaient du fond des déserts. Un Arabe fugitif conçoit, à plus de cinquante ans, le projet d'être à la fois conquérant, pontife, législateur et monarque; il se dit l'envoyé de Dieu, guide aux combats ses prosélytes, écrit sa loi sans quitter les armes, et meurt dix ans après, ayant rempli dans ce court espace toutes les destinées qu'il avait osé se prescrire. Les successeurs de Mahomet suivent son exemple : ils prêchent l'alcoraii le sabre à la main; leurs dogmes sont le fatalisme et l'ignorance. S'il en faut même croire des traditions dont quelques écrivains modernes ont contesté la certitude, le farouche Omar engloutit pour jamais dans les bûchers d'Alexandrie une partie des richesses de l'esprit humain. Mais tout à coup quel changement! ces Arabes fanatiques, polis par le commerce des Grecs, apparaissent dès le huitième siècle avec une littérature formée; sous l'empire des califes abassides, Almanzor, Mabadi, surtout Aaron-al-raschid , elle s'étend sur l'Asie, et de là dans les provinces d'Afrique; Abdérame, dernier rejeton des Ommiades, la porte en Espagne, où il

fonde un royaume. Cordoue et Bagdad, autrefois l'antique Babylone, deviennent deux métropoles des arts et des sciences. Plus tard, quelques étincelles de cette lumière viendront rejaillir sur la France.

Mais, durant la moitié du huitième siècle, une honteuse barbarie la couvrait encore sous l'empire avili des rois fainéans. Le maire du palais, Charles Martel, la préserva du joug des Sarrasins d'Espagne; son fils. Pépin, saisit les rênes de l'empire; et Charlemagne enfin parut. Tous les écrivains qui ont approfondi nos antiquités aperçoivent sous son règne, sinon des monumens, du moins quelques signes incontestables de la restauration des lettres. Des compilateurs, moins difficiles en preuves, et rarement guidés par la saine critique, veulent même attribuer à Charlemagne l'établissement de l'Université de Paris; il est malheureusement plus certain qu'il institua la cour veimique. Il se crut forcé d'être conquérant, et même d'exercer des violences pour assurer ses conquêtes; mais il fut législateur habile; et, peu content de faire redouter au dehors la nation qu'il avait l'honneur de gouverner, il s'agrandit en lui faisant connaître des droits qu'elle ignorait encore. Monarque héréditaire, il osa supporter la liberté publique; il fit plus : il voulut la fonder lui-même.

Sans doute il aima les lettres, puisqu'il avait bien conçu la pensée de la gloire. Il fit venir à sa cour Pierre de Pise et l'Anglais Alcuin, savans aujourd'hui inconnus, autrefois célèbres en un siècle d'ignorance. Il établit dans son palais, non pas une école, mais une académie, dont il s'honorait d'être membre. C'est ce qu'avait fait l'empereur Auguste; mais Charlemagne ne comptait pas dans la sienne Virgile, Horace et Varius. Au reste, cette académie fut un établissement éphémère, et dont il serait impossible de retrouver quelque trace sous le règne des successeurs de Charlemagne. D'ailleurs, en reconnaissant les efforts que fit ce prince illustre pour réparer de longues ruines, il faut au moins convenir qu'ils n'eurent pas d'influence sur la langue française, puisqu'elle n'existait pas encore. L'idiome des Romains survivait à leur puissance : en Italie, dans les Gaules, en Allemagne, le latin restait à-la-fois la langue du gouvernement et la langue vulgaire. Ces hordes septentrionales, qui, dans les âges précédens, avaient envahi les provinces romaines, subissaient elles-mêmes l'inévitable ascendant d'une civilisation supérieure. Un empire qui n'était plus le leur, imposait encore ses lois, ses habitudes, son langage; et, dans tout ce qui tient aux mœurs, c'est-à-dire, dans tout ce qui distingue les peuplades des nations, les vain-

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queurs sentaient le besoin de porter le joug des vaincus.

Toutefois la langue latine, mêlée sans cesse avec les jargons septentrionaux, s'altérait d'une manière étrange. Bientôt le tudesque et le latin / corrompu formèrent la langue romance, source immédiate des trois langues méridionales de l'Europe : l'italien , l'espagnol et le français. Le traité conclu entre Charles-le-Chauve et Louis-le-Germanique, vers le milieu du neuvième siècle, et près de trente ans après la mort de Charlemagne, est le plus ancien monument en langue romance dont l'histoire reconnaisse l'authenticité. On peut voir dans l'Encyclopédie le serment de Louis-le- Germanique. On y trouve déjà les articles , partie commune à ces trois langues, mais étrangère à la langue latine. On y trouve de plus les terminaisons qui sont encore aujourd'hui les plus fréquentes dans l'espagnol et dans l'italien. Cependant la brièveté des mots et le redoublement des consonnes y laissent apercevoir aisément le génie septentrional. Nos romans, aussi-bien que nos romances, ont pris le nom de la langue même qui les vit naître parmi nous. On fait remonter à la fin du dixième siècle lorigine de nos romans; mais cette antiquité si lointaine n'est pas facile à démontrer. Voici quelque chose de plus authentique :à la dernière année du siècle suivant, la

langue romance offre un monument que Voltaire, dans son Essai sur les mœurs des nations, regarde avec raison comme très-curieux : c'est un quatrain sur les persécuteurs des Vaudois. L'histoire de notre versification faisant partie de mon sujet, je dois placer ici une remarque échappée à Voltaire. Ce fragment présente le premier exemple de nos vers composés de douze syllabes, et nommés alexandrins; en conséquence, le poète Alexandre de Paris, dont cette forme de vers a pris le nom, n'en est pas l'inventeur, puisqu'il ne vivait que cent ans après, sous le règne de Philippe- Auguste.

Le fragment dont je viens de parler, comparé au serment de Louis-le-Germanique, fait voir que la langue romance était sensiblement adoucie à la fin du onzième siècle : cet heureux changement était l'ouvrage des troubadours, ou poètes provençaux. C'est, en effet, sous le règne de Philippe V^ que l'on voit commencer la nombreuse série des troubadours. Elle est ouverte par un prince, Guillaume, comte de Poitou. Au tems de la première croisade, il s'empressa de partir pour la terre sainte. Il n'en eut pas moins dans la suite le malheur d'être excommunié; mais, à l'occasion de Guillaume, comte de Poitou, il sera plus neuf et plus utik d'observer que l'on a fort exagéré dans beaucoup de livres l'ignorance des grands et leur déflain pour les lettres en ces tems

de féodalité. Sans doute il existait parmi eux de ces âmes tyranniques, isolées dans une fausse grandeur, fermées aux plus douces communications de la pensée, et condamnées à ne jamais sentir les douceurs de la littérature ; mais les grands qui ne savaient ni lire ni écrire^ attendu, disaientils, leur qualité de chevaliers , sont aujourd'hui justement inconnus. On peut, au contraire, en citer une foule d'autres qui ont aimé, encouragé, cultivé les lettres : la seule liste des troubadours présente un nombre considérable de chevaliers renommés entre les guerriers de leur siècle; plusieurs dames illustres par leur naissance et par leur beauté; des prélats, des grands vassaux de la couronne, des feudataires de l'empire, un prince d'Orange, un comte de Foix, un comte et même une comtesse de Provence; un dauphin d'Auvergne, un roi de Sicile, deux rois d'Arragon, le célèbre roi d'Angleterre, Richard-cœur-de-lion, et Frédéric Rarberousse, empereur plus célèbre encore. A l'époque où la littérature fnniçaise, proprement dite, imita et remplaça la littérature provençale, on retrouve encore beaucoup d'exemples du même genre. Si, vers la fin du seizième siècle, et quand l'art d'écrire, déjà perfectionné, devenait plus difficile, les princes l'ont cultivé plus rarement, du moins les princes remarquables en furent toujours les soutiens. On peut même affir-

6o DISCOURS

mer que, dans tous les tems, dans tous les pays, sous toutes les formes de gouvernement, les hommes puissans qui ont légué à l'histoire un glorieux souvenir ont constamment honoré la littérature, comme la plus brillante et la plus féconde des études humaines, le plus noble des plaisirs, le lien le plus doux des sociétés, l'ornement, la gloire, l'appui des empires et des républiques.

Quoique les Troubadours ne soient pas des poètes français dans le sens rigoureux du mot, cependant, comme ils ont immédiatement formé notre poésie, et même, en grande partie, la littérature italienne, il sera nécessaire de leur consacrer une séance. Nous réserverons pour ce moment plusieurs détails intéressans sur les divers genres de poésie qu'ils ont cultivés , et sur l'influence qu'ils ont exercée long-tems; mais quelques traits généraux relatifs à leur histoire appartiennent encore à cette Introduction. Nés avec les croisades, à la fin du onzième siècle, les Troubadours se soutinrent avec elles durant les deux âges suivans. Sous Philippe -le -Bel, quand déjà l'accent de la Picardie et des autres provinces du nord de la France dominait dans notre langue, les Troubadours devinrent plus rares; ils s'éteignirent insensiblement dans le cours du quatorzième siècle. C'est à quoi Fontenelle n'a pas re-

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gardé d'assez près, lorsqu'il a confondu avec les Troubadours plusieurs poètes picards, et même Thibaut, comte de Champagne, poète français du milieu du treizième siècle. Quelques-uns de ces Troubadours, soit pour l'imagination, soit pour l'harmonie, ont une supériorité marquée sur tous les poètes français de la même époque; mais, il faut en convenir, ils eurent des modèles. Leurs meilleurs ouvrages, notamment leurs fabliaux, portent l'empreinte de la littérature orientale. C'est le résultat de leurs relations avec les Arabes d'Espagne; et ici nous retrouvons encore cette filiation des littératures qui nous a guidés jusqu'à présent dans les ténèbres du moyen âge.

Il n'est rien là d'exagéré, rien qui doive surprendre. L'influence des Arabes ne se bornait point à la poésie : elle s'étendait sur tous les arts; elle embrassait toutes les sciences connues, ou du moins que l'on croyait connaître. C'est par les Arabes, c'est même par leurs traductions, qu'un peu avant la première croisade plusieurs ouvrages dWristote passèrent de l'université de Samarcande dans les écoles de Paris. Bientôt la philosophie péripatéticienne détrôna le platonisme; et, durant le treizième siècle, si fameux par la controverse, on vit, dans la Sorbonne naissante, le précepteur d'Alexandre cité comme un Père de l'Éelise et comme un oracle par des hommes qui furent

eux-mêmes des Pères de l'Eglise et les oracles de l'école. C'est encore aux Arabes que la France et l'Europe entière devaient alors quelques notions d'astronomie, de chimie et de médecine; mais on leur devait aussi les visions de l'astrologie judiciaire, les chimères de l'alchimie et le charlatanisme empirique. La manie des horoscopes s'empara du vulgaire, et surtout du vulgaire des princes. C'était trop peu d'agiter la terre; il fallait bien que tous les astres fussent en mouvement pour les destinées d'un seul homme. La superstition d'un orgueil crédule prolongea ces extravagances au-delà du brillant seizième siècle. Elles furent accueillies dans le palais desMédicis, dans le Louvre même, et jusqu'au moment précis de la naissance de Louis XIV. Des insensés ont cherché encore plus long-tems la pierre philosophale et le remède universel ; tant il est naturel à l'homme de vouloir s'étendre au-delà même de la nature ; tant la science du merveilleux combat long-tems la vraie science; tant les erreurs qui conviennent aux passions jettent des racines profondes et lointaines.

Sous le règne de Philippe- Auguste, véritable fondateur de l'Université de Paris, on aperçoit les faibles commencemens de notre littérature. Hélinand, le plus ancien des poètes français, vivait à la cour de ce roi chevalier. Alexandre de Paris,

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contemporain d'Hélinand,mais un peu plus jeune, en parle comme d'un poète célèbre, et jouissant même de quelque faveur. Thibaut, comte de Champagne et roi de Navarre, brilla sous le règne suivant et dans la minorité de Louis IX. Son amour romanesque pour la reine Blanche, et les chansons passionnées qu'il fît pour elle, l'ont également rendu fameux. Vers le miheu (\u treizième siècle, Guillaume de Lorris ' commença le roman de la Base, achevé par Jean de Meung, quarante ans après, sous Philippe-le-Bel. Au quatorzième siècle, la poésie baissa long-tems. Elle se releva sous le règne de Charles V, à qui la ville de Paris doit sa bibliothèque publique, aujourd'hui le plus bel établissement en ce genre qui ait existé chez aucune nation. Ce fut alors que l'on inventa les chants royaux et les ballades, formés d'un art grossièrement recherché. Quant aux formes de notre versification même, toutes les mesures de vers étaient plus ou moins usitées, quoi qu'en aient dit les écrivains peu instruits; et toutes étaient immédiatement puisées dans les Troubadours. On trouva au quinzième siècle un grand nombre de poètes, parmi lesquels nous distinguerons Alain Chartier, ministre d'État sous

I. Voyez le troisième volume des OEuvres posthumes, naire 356. ' *"

Charles VII; le duc d'Orléans, père de Louis XII; Villon, son contemporain, poète moins agréable et trop vanté par Clément Marot; enfin, l'évéque d'Angouléme, Octavien de Saint-Gelais, à qui l'on doit quelque reconnaissance, au moins pour avoir donné le jour à Mellin de Saint-Gelais, l'un des ornemens de l'époque suivante. La poésie dramatique, établie chez les Provençaux des le tems de Philippe-Auguste, ne s'introduisit dans notre langue que deux siècles après, et sous le règne de Charles VI. Là commencent nos Mystères. Les Soties parurent un peu plus tard. La célèbre farce de Patelin vint ensuite. Fontenelle semble la croire du tems de Louis XII; mais elle était publiée huit ans avant le règne de ce prince; et nous prouverons qu'elle fut écrite sous Louis XL Nous remarquerons beaucoup plus deux farces composées par Pierre Gringore , et représentées à Paris durant les démêlés de Louis XII avec la cour de Rome : elles ne sont pas dépourvues de comique; et leur objet les rend importantes. Nos romans, dont l'origine est encore plus ancienne que celle de notre poésie, forment une classe nombreuse, qui se divise en plusieurs branches. C'est tout ce que nous en dirons aujourd'hui. Dans le cours même dont nous traçons le plan, nous jetterons sur eux un coup d'œil rapide. Nous en ferons autant pour l'histoire, au moins depuis

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Villehardouin jusqu'à Monstrelet. Le seul Philippe de Commines ^ fixera notre attention, par le talent qui le distingue, et par le caractère du monarque singulier qu'il a peint avec une vérité si naïvement énergique.

Il ne faut point chercher des philosophes durant cette longue époque, puisque la superstition crédule était unie à l'extrême licence dans les diverses parties de la littérature. Les grammairiens et les orateurs étaient loin de paraître encore, puisque la langue française variait sans cesse, et qu'un jargon ridicule, auquel on donnait le nom de langue latine, était seul usité dans la chaire. Les principes du goût n'étaient pas même entrevus; les modèles de l'antiquité, mal consultés par les clercs, restaient ensevelis dans la poussière des cloîtres; et si, dès la fin du treizième siècle, le Dante avait illustré l'Italie par de fortes compositions poétiques; si même, dans l'âge suivant, Pétrarque et Boccace avaient porté la langue toscane à sa perfection, ces maîtres fameux n'avaient parmi nous ni des rivaux ni des élèves. Depuis Philippe de Valois, des calamités presque continuelles avaient retardé les progrès de la France. Enfin, fijrâce aux victoires de Charles Vil, elle fut

I. Voyez le troisième volutiie des OEuvres posthumes, liages 373 et suivantes.

CEuvrcs aiitipuncs. IV. 3

arrachée à la tyrannie anglaise, et des jours briilans s'annoncèrent. Deux événemens qui changèrent le monde niiu-quèrent encore davantage ce règne mémorable. A la chute de l'empire d'Orient, les lettres et les sciences se réfugièrent dans l'Europe occidentale; de vrais savans renouvelèrent les écoles publiques, et l'enseignement fut perfectionné. L'imprimerie , découverte à Mayence, fit connaître et bientôt étudier les chefs-d'œuvre des deux littératures anciennes. Elle ouvrit sans doute une vaste carrière aux impostures comme aux vérités ; mais son effet inévitable est de faire surnager les vérités sur les impostures. Elle rend l'examen facile à tous les esprits, dans tous les instans; elle constate chaque jour l'état des sociétés civiles; elle en a marqué tous les pas; elle a révélé tous les secrets des sciences; elle a même expliqué les siens; et, dans tout ce qui appartient, soit à la raison, soit à la mémoire, malgré les signes accidentels d'une décadence qui souvent n'est qu'apparente, par cela seld que l'imprimerie existe sans jamais risquer de périr, elle rend indéfiniment progressive la marche nécessaire de l'esprit humain.

^ l'époque du seizième siècle, les progrès de notre littérature devinrent sensibles, et même rapides. La langue française, dans les vers de Clément Marot, acquit de la naïveté, de la finesse et

de la grâce. C'était beaucoup; mais il restait beaucoup à faire. Charmant dans l'épigramme et dans Tépître badine, Marot est à peine médiocre quand il veut imiter la richesse élégante d'Ovide; il est ridicule quand il prétend manier la lyre , et s'élever à la majesté de la poésie hébraïque. Mellin de Saint-Gelais, son ami et son disciple, approcha de lui dans l'épigramme. Passerat, venu un peu plus tard, appartient à la même école. Nous lui devons un joli conte', égal aux meilleures productions de Clément Marot. Ronsard dénatura la langue; il la rendit ampoulée et barbare, en voulant lui donneur de la noblesse et de l'audace. Il fut cependant utile, même par des tentatives qui n'ont pas réussi. Ses successeurs eurent moins d'imagination, mais phis de sagesse. Toutefois, le seul Malherbe fonda parmi nous et la langue et la poésie: Malherbe, le plus ancien de nos grands poètes, et l'un de nos deux principaux lexiques! Racan et Maynard , ses élèves, l'imitèrent sans l'égaler. Régnier, son contemporain, fut original. Il n'est pas rare de trouver dans ses satires des traits piquans et des vers heureux; mais ses défauts nombreux et graves ne permettent pas de le placer au rang des classiques. Jodelle, ami de Ronsard, en

I. Le conte du Coucou. Chénier l'a retouché et mis en vers. Voyez le tome II (lfe»i OEuvres posthumes.

travestissant comme lui les formes de la poésie o^recqne, tenta vainement de fonder à-la-fois la scène tragique et la scène comique. Garnier, l'émule de Jodelle dans la tragédie seulement, ne lui fut guère supérieur. Quelques autres se traînèrent successivement dans une carrière trop difficile. Un génie était nécessaire pour créer la scène française. Il ouvrira l'époque suivante.

Dans la prose, nous trouvons d'abord Rabelais, esprit étendu, singulier, souvent bizarre, cachant un penseur sous le masque d'un bouffon. Nous en parlerons avec l'attention qu'il mérite et la circonspection qu'il exige. Il faudra bien aussi quelques précautions pour Marguerite de Valois, reine de Navarre et sœur de François I"; nous avons de cette princesse des poésies qui sont trèsdévotes, et des Nouvelles qui le sont moins, mais qui cependant valent mieux. En passant aux historiens, nous aurons à regretter que le président de Thon n'ait pas écrit en français. Après les Mémoires historiques ^ nous placerons la satire Ménippée^ ou se trouve peint au naturel un fanatisme ridicule et persécuteur. Ensuite viendront quelques sermonr.aires que nous ne donnerons pas pour des orateurs, et quelques écrivains nommés hétérodoxes que nous ne donnerons pas pour des philosophes. Nous pourrions placer ilaiis ce rang le savant Henri Etienne, qui, sous prétexte

de faire l'apologie d'Hérodote, n'a pas fait celle des préjugés. Amiot, simple traducteur, n'eu mérite pas moins une attention spéciale, par les services qu'il a rendus à notre langue. Enfin, nous arriverons à Montaigne, le maître dans la doctrine du doute, et le fondateur de la philosophie parmi nous. D'ailleurs, aussi pleinement libre dans son st}le que dans ses idées, n'importe comme il écrive, pour\u qu'il pense : le mot qu'il frappe est toujours sa pensée naïve et nue. Il ne se laisse point maîtriser par l'expression ; il la mène à son allure; elle le suit avec complaisance, et dit, comme il veut, tout ce qu'il veut. Malherbe étudie et perfectionne la langue française ; Montaigne invente et fait à mesure la langue nécessaire à son génie.

Après quelques ots sur Charron, qui eut la même philosophie et non le même style, nous distinguerons, entre les écrivains politi ues, la Boétie, immortalisé par Montaigne , dans le beau chapitre sur l'amitié; Hubert Languet, caché sous le nom de Junius Erutus; et Bodin, qui, dans son Traité de la République. , sema quelques vérités, fécondées depuis par le génie de Montesquieu. L'administration nous présentera deux grandshommes: rHospital,qui réforma nos lois, du moins autant que le permit la faiblesse du gouvernement, trop inférieur à un tel chancelier; SuUi, qui posa les

véritables bases de l'économie politique, et dont le nom n'est jamais séparé du nom d'Henri IV, roi qui mérjfcttit un ami. Nous ferons remarquer la protection dont cet excellent prince honora les lettres, à l'exemple de François V^, que la fondation d'un collège n'absout pourtant pas des fautes de son règne, et surtout de l'intolérance. Cette époque sera terminée par un aperçu général, où nous observerons en Italie la splendeur de la littérature et la perfection des arts; quelques talens extraordinaires dispersés eu Espagne, en Portugal, en Angleterre; l'impulsion générale doiHiée à l'Europe; le besoin d'examiner succédant au besoin de croire; des réformes religieuses; le pouvoir affaibli par le despotisme; la résistance accrue par l'oppression ; et de longs abus renversés par des révolutions mémorables.

Parvenus au dix-septième siècle, nous examinerons les poètes célèbres dans l'ordre où le tems nous les présente : Pierre Corneille, bien digne d'ouvrir une si brillante époque, et qui, dans ses pièces immortelles, créa parmi nous l'art tragique et la véritable éloquence ; Racine, plus parfait sans être plus grand; Molière , qui n'eut d'égal dans aucun genre de comédie et dans aucune partie de son art ; Régnard, si loin de Molière, mais dont les vers pleins de sel et l'intarissable gaîté ne méritent pas des louanges médiocres; Quinault,

PRONONCÉ A i; ATHÉNÉE. 71

dont la mollesse, quelquefois élégante, dégénère souvent en fadeur; poète harmonieux et facile, trop rabaissé dans son siècle, et depuis trop exalté ; La Fontaine, toujours original, quoiqu'il ait toujours imité, resté lui-même inimitable, par le naturel exquis d'un style où les négligences sont des beautés ; Boileau, modèle en quatre genres et législateur en tous; le seul poète français que Racine n'ait point surpassé dans Fart d'écrire. Après avoir dit quelques mots des versificateurs aussi nombreux que ridicules qui tentèrent la haute épopée dans les tems dont nous parlons, nous passerons à des poètes moins ambitieux et plus aimables. Nous distinguerons entre eux Chapelle et Chaulieu, son élève, sans en excepter madame Deshoulières, malgré le sonnet contre Phèdre^ malgré même la tragédie de Genseiic, qu'elle fit apparemment pour venger Racine.

En quittant la poésie, deux hommes, trop estimés de leurs contemporains, nous occuperont un moment. Ces deux hommes sont Voiture et Balzac, remarquables sans doute par leurs défauts, mais qui donnèrent à la prose française, le premier quelque souplesse, le second de l'harmonie et de la gravité. Nous jetterons un coup-d'œil sur l'hôtel Rambouillet, dont ils étaient les oracles, mais où par malheur on applaudissait Ménage et Cotin , en dé[)rimar»t Corneille et Molière, l^oin

(le cette école du bel esprit pédautesque, nous observerons à la même époque, avec une attention respectueuse, la société de Port-Royal: source à jamais célèbre de la saine littérature; école du goût et des véritables sciences; qui facilita l'étude des langues anciennes et toutes les études, en introduisant la langue française dans les livres d'enseignement; qui créa parmi nous la logique et la grammaire générale; et, pour terminer dignement de justes louanges, qui donna Pascal à la prose et Racine à la poésie. En traitant de l'éloquence, le nom de Pascal se présentera le premier. Et comment classer autrement l'auteur de ces Lettres provinciales ^ où se trouvent tous les genres de beautés oratoires et toutes les perfections de l'art d'écrire? Si l'éloquence judiciaire nous paraît plus digne d'estime que d'admiration dans Patru, dans Pélisson même, nous verrons l'éloquence chrétienne austère dans Bourdaloue, élégante dans Fléchier, sublime dans Bossuet. Ce même Bossuet illustrera la classe des historiens; quoique, à vrai dire, dans son Discours sur l'Histoire universelle ^ il appartienne encore à la classe des orateurs. Nous remarquerons ensuite Mézerai, qui sait intéresser, malgré son vieux style; le judicieux Rapin de Thoiras; Saint- Real, qu'un seul ouvrage élégant fait presque monter au rang des classiques; et Vertot, son élève, qui devint au moins son égal.

Nous parlerons peu des mémoires historiques publiés avec profusion durant le dix-septième siècle. Nous n'oublierons cependant pas ces Mémoires singuliers où le cardinal de Retz, qui, dans les scènes de la Fronde, ne joua pas toujours un rôle ecclésiastique, en écrivant sa confession générale, a souvent égalé Salluste, et quelquefois même Tacite. En passant aux philosophes, nous verrons Descartes inventer la belle théorie du doute méthodique, trouver le seul moyen de coimaître dans la décomposition rigoureuse des idées, n'admettre aucune vérité que dans l'évidence démontrée, et bientôt abandonner en métaphvsique les principes qu il avait si bien établis ; Mallebranche découvrir avec une admirable sagacité les erreurs de l'imagination, mais lui-même, égaré par cette trompeuse habile, obscurcir d'étranges ténèbres quelques vérités qu'il avait rendues lumineuses; le scepticisme de Montaigne adopté par Lamothe- Levayer, étendu par Rayle à tous les objets importans des discussions humaines; l'analyse du cœur humain, désespérante, inflexible, injuste peut-être , dans le misanthrope de la Rochefoucault; l'analyse des mœurs, toujours ingénieuse, et souvent profonde, dans le satirique la Rruyère; une philosophie élevée, tolérante, enchanteresse, appliquée tout-à-Ia fois à la morale et à la politique, s'unissant avec l'éloquence et 5'approchant

(le la poésie, dans le Télémaque de cet immor tel Fénéloii, cher à toutes les sectes religieuses comme à toutes les écoles philosophiques, parce que ses écrits, ses actions, ses principes, ses erreurs même, sont les produits d'une Ame supérieure, et qu'il est impossible de distinguer sa religion de sa vertu.

Les genres moins importans viendront à leur tour. Parmi les romans, puisque Télémaque n'est point de cette classe, nous placerons en première lione la Princesse de Cleves de madame de la Fayette. Dans le genre épistolaire, deux femmes non moins célèbres fixeront nos regards : madame de Sévigné, toujours naturelle avec esprit, toujours nouvelle en se répétant sans cesse; et madame de Maintenon, dont la correspondance intime présente aux yeux observateurs une partie de cet art profond qui la maintint quarante ans à côté d'un trône. Examinant enfin les rapports du gouvernement avec la littérature, durant le cours de ce siècle, nous verrons s'établir, d'abord l'académie française, ensuite les autres académies. Nous dirons quelle influence exerça le cardinal de Richelieu; quelle eurent après lui Mazarin, Fouquet, Çolbert. Conduit nécessairement à parler d'un monarque célèbre, nous rendrons justice à ses qualités éclatantes ; nous dirons comment il sut agrandir encore un siècle déjà grand avant lui.

Nous peindrons , durant une partie de son règne» la littérature obtenant une considération légitime, jouissant même de cette liberté qui lui est nécessaire, et tient Molière surtout fit un usage admirable; les chefs-d'œuvre de l'éloquence et de la poésie accumulés, pressés les luis sur les autres; des monumens somptueux, d'utiles institutions, des travaux immenses, des guerres brillantes, des triomphes et des plaisirs, la beauté, les grâces, les talens, tous les génies, toutes les gloires, et même quelques vertus éminentes, venant former autour du jeune Louis XIV la cour la plus imposante et la plus aimable qui fut jamais. Que faut-il peindre à une autre époque ? les controverses religieuses remplaçant les chefs-d'œuvre littéraires ; une cour entière condamnée à la plus vile des servitudes, à l'hypocrisie; cet âge éblouissant rembruni tout à coup des chagrins d'un roi vieilli, qu'abandonnent à-la-fois et les plaisirs et la victoire; lui-même, entraîné par un zèle aveugle, persécutant le calvinisme de Bayle, le jansénisme d'Arnauld, le quiétisme de Fénélon; voyant disparaître à ses côtés tous les grands hommes qui ont illustré son règne, tous les charmes qui l'ont embelli; survivant à sa fortune si long-tems prédominante, et n'emportant au cercueil qu'une partie même de sa gloire. Ces deux tableaux sont également fidèles. Nous présenterons le premier

dans tout son éclat; nous n'affaiblirons pas le second, de peur de déplaire aux esprits bien faits; de peur même de plaire aux esprits serviles, qui veulent que la vérité ne commence jamais pour les princes, et que l'on règne encore au fond des tombeaux.

Lorsqu'une langue est perfectionnée, lorsque chaque genre a déjà des modèles, une foule d'idées circulent et appellent d'autres idées ; les esprits acquièrent de l'étendue, et leurs études embrassent à-la-fois plusieurs objets. C'est par là qu'il est impossible d'appliquer au dix-huitième siècle une classification rigoureuse. En effet, comment, sans détruire tout intérêt, diviser en plusieurs classes et morceler, pour ainsi dire, un écrivain dont les pensées homogènes forment un ensemble dans les £;enres différens qu'il a traités? ïl vaudra donc mieux, sans adopter avec scrupule et sans rejeter tout-à-fait la méthode que nous avons suivie jusqu'à présent, nous attacher surtout à présenter un tableau fidèle et progressif de l'époque importante qui nous reste à parcourir. Elle est ouverte par Fontenelle , homme d'un esprit vaste et flexible ; poète médiocre , littérateur superficiel, écrivain plus agréable qu'éloquent, philosophe plus ingénieux que profond , habile dans l'art de voiler à demi ses idées, faisant dire à ses lecteurs ce qu'il ne veut pas dire lui-même,

PRONONCÉ A L'ATHENEE. 77

et ne conipromettiint jamais ni sa raison ni son repos. Après lui vient Lamothe, qui, avec autant d'esprit, a laissé moins de réputation, parce qu'il a trop cultivé des genres où ce qui lui manquait, le talent poétique, était précisément ce qu'il fallait. Ce don si rare fut possédé par J. B. Rousseau, que Lamothe crut égaler dans la poésie lyrique, mais qui n'a d'égal que Malherbe. Dans l'épigramme, je n'ajouterai point dans l'épître, il est supérieur à Clément Marot, sinon pour l'enjouement, du moins pour la force et la correction. Louis Racine, distingué par le mérite de la versification, fut, en cette partie, le meilleur élève de sou illustre père, puisqu'il est impossible de faire descendre Voltaire au rang des élèves. Crébillon , poète inégal , incorrect , souvent barbare, a quelquefois racheté par des scènes vigoureuses, et même par des traits de génie, les défauts graves et nombreux qui défigurent ses tragédies. Destouches, naturel, facile et décent, peignit habilement les mœurs, et conserva le caractère de la comédie, en la rendant toutefois un peu sérieuse. La Chaussée la rendit dolente, et la dénatura complètement; mais dans ses pièces, d'ailleurs faiblement écrites, on trouve des situations heureuses, et surtout beaucoup d'intérêt. Piron, dans un chef-d'œuvre qui expie tous ses autres ouvrages, fit reprendre à la comédie sa

verve et sa gaîté piquante. Gresset lui fit parler le langage le plus élégant. Il n'est pas moins orné dans quelques poésies charmantes; mais ce modèle dangereux eut bientôt des imitateurs mala- <lroits , qui prirent la surabondance pour la facilité et l'afféterie pour la grâce. Le faux bel esprit s'empara de la poésie nommée légère; et, sur cette scène comique où Molière avait joué toutes les sortes d'impostures, on parla sérieusement le jargon des Précieuses, du marquis de Mascarille et de Trissotin.

Parmi les prosateurs, dans les commencemens du dix -huitième siècle, nous distinguerons Le Sage, auteur de la pins forte comédie composée depuis Molière, et du meilleur des grands romans français, entre ceux qui tiennent encore à la comédie ; Marivaux , esprit fin , mais trop subtil , et qui, dans ces deux genres, fut aussi maniéré que Le Sage était naturel; Prévost, justement célèbre pour les romans sérieux; écrivain plein d'imagination, fécond jusqu'à l'excès, et qu'il faudrait compter au nombre des premiers talens, s'il n'avait pas écrit tous les j(3urs. On ne doit pas négliger, comme historiens, Bougeant, Dubos, Rollin luimême, malgré les puérilités qu'il entasse avec complaisance. Les deux derniers, surtout Dubos, ne sont pas moins recommandables comme rhéteurs. Dans l'art oratoire , Cochin , par un talent

sage, honora le barreau français. D'Aguesseau, beaucoup plus orné, le fut trop peut-être pour un magistrat. Du haut de hi chaire évangéhque, au miUeu (ki palais des rois, Massillon, très-supérieur à Bourdaloue, phis naturel queFléchier, presque aussi touchant et plus précis que Fénélon , moins éloquent , mais plus égal que Bossuet, embellit d'un style admirable les éternelles vérités de la morale. Vers le même tems, nous trouverons Dumarsais, grammairien du premier ordre, philosophe dans ses écrits .et dans sa conduite ; nous remarquerons surtout le réformateur de la chronologie, le savant le plus éclairé de son siècle, Fréret, dont les hommes qui vivent de l'erreur redoutèrent avec raison l'érudition incommode et l'inexorable dialectique.

Voltaire, qui apparut sous la régence, illustra les deux épopées, agrandit la tragédie, où, dans les hautes parties de l'art, les avantages sont balancés entre ses deux rivaux et lui; égala Boileau dans la satire et dans l'épitre , en leur donnant plus d'importance; surpassa La Fontaine dans le conte; n'eut aucun rival dans la poésie aimable et badine, ni dans le genre de romans qu'il inventa, ni dans la critique littéraire; n'eut d'autre rival dans les lettres familières que le plus illustre des écrivains latins; fut dans l'histoire le premier des modernes, le fondateur d'une école nou-

8o DISCOURS

velle où il compte des maîtres parmi ses disciples; et dans ses écrits philosophiques, c'est-àdire à peu près dans tous ses ouvrages, fit aux préjugés des blessures dont ils ne guériront jamais. Tandis que des cris stupides viennent expirer tous les jours aux pieds de sa statue, il sera consolant pour nous d'analyser cet homme prodigieux , soutenant à lui seul le parallèle avec vingt lalens diversement supérieurs , et par cela même , lui seul hors de parallèle ; de parcourir tout entier son génie, qui traverse et remplit un siècle, en produisant une littérature complète au milieu de la littérature française. Montesquieu, dans ses Lettres persanes, ne fut pas à demi véridique; sous un habit étranger, il se crut permis de ne point apercevoir le côté sacré des choses ridicules. Devenu plus grave, sans rien perdre de sa liberté courageuse, il fit sur les Romains un livre composé de traits de génie. Non moins libre, mais se voilant quelquefois dans le plus considérable de ses ouvrages, en expliquant l'esprit des législations positives, il enseigna les législations possibles. Considéré comme écrivain, il unit à l'originalité de Montaigne, son compatriote , la profondeur de Tacite et sa nerveuse précision. Considéré comme philosophe, il est, après Voltaire, l'homme de son siècle qui a le mieux mérité du genre humain. Buffon ,

PRONONCÉ A L'ATHÉNÉE. 8i

resté loin d'eux sous ce point de vue si important, doit cependant jouir d'une gloire durable, non pour des systèmes décrédités en naissant, mais pour avoir appliqué aux sciences naturelles le grand art d'écrire. La politique , la morale , la peinture des passions, les discussions polémiques, furent animées par J. J. Ptousseau , qui joignit à sa brûlante éloquence la perfection continue du style , et qui tient parmi nous dans la prose la place que Racine occupe dans la poésie.

Les tems où Rousseau commença d'écrire virent s'élever l'Encyclopédie, monument imparfait sans doute, mais éternellement mémorable, de la philosophie du dix-huitième siècle. Nous apprécierons les deux hommes illustres qui contribuèrent le plus au succès de cette immense entreprise. Après Diderot et d'Alembert, nous placerons leur ami Duclos, maniéré dans les romans, un peu faible dans l'histoire, plus heureux dans l'analyse des mœurs, vraiment habile dans la grammaire. C'est à cette époque, au milieu du siècle, que nous aurons à tracer les progrès rapides de l'esprit philosophique , introduit dans toutes les classes, passant chez tous les peuples de l'Europe, devenant désormais et pour toujours, même hors de la littérature , la condition nécessaire de toute renommée durable. L'élève couronné de Voltaire, le grand Frédéric, ne sera point négligé parmi

OEuvres anciciiiitis. IV. O

les écrivains français. Nous remarqnerons l'influence qu'il exerça sur l'esprit de quelques monarques. Nous chercherons si elle s'étendait jusqu'à Versailles; et, reportant nos yeux sur la France littéraire, nous verrons Helvétius parer des charmes du style des vérités profondément aperçues, et même des erreurs qui ne sont pas d'un esprit vulgaire ; le méthodique et judicieux Condillac approfondir la grammaire, la logique, et bien plus encore, l'analyse des sensations; son frère Mably trouver dans la seule morale les vrais principes de la politique, et répandre une critique lumineuse sur la partie la plus importante de notre histoire; Raynal, en suivant les traces sanglantes des Européens dans les deux Indes, dénoncer sans ménagement les crimes de la force, de l'avarice et du fanatisme religieux ; Turgot perfectionner l'économie politique , et surtout l'administration; La Chalotais, Servan, Dupaty, dans les tribunaux , fortifier par l'éloquence une raison bienfaisante et courageuse. Des raisons qu'il est inutile d'exposer nous interdisent encore les dernières années du dix-huitième siècle. Nous nous arrêterons pour le moment au panégyriste de Marc-Aurèle , à l'immortel auteur de Y Essai sur les Eloges^ à Thomas , que l'injustice contemporaine n'empêchera point d'être compté parmi les grands écrivains de la France; véritable ora-

teur défini par Cicéron : homme vertueux, habile à bien dire ; digne ami du poète illustre ' qui remplaça Voltaire à l'Académie, et qui, sur la scène tragique, fit verser après lui ces nobles larmes dont on croyait la source tarie.

Il nous reste à présenter quelques vues générales sur le cours de littérature française dont nous venons de tracer Tanalyse. Il embrassera sans doute un grand nombre de faits littéraires ; toutefois , comme il n'est pas question d'un cours de bibliographie , il ne faut pas s'attendre à trouver la nomenclature complète des écrivains et des ouvrages; mais on donnera des notions plus ou moins développées sur les productions qui ont marqué, du moins relativement à cette époque. Nous aurons soin d'écarter cette foule d anecdotes, souvent incertaines, et presque toujours sans importance, dont on a si mal à propos surchargé l'histoire des écrivains célèbres. Quant aux citations , il en est quelques-unes d'indispensables; mais, puisqu'il s'agit de composer un ouvrage, et non de remplir des volumes, on n'exhumera point de vieux fragmens, qu'il est si facde de copier dans vingt compilations connues, lorsqu'on veut s'épargner la peine légère de recourir aux sources mêmes. On se gardera bien

T. Dncis.

(hnaiitage d'entasser les madrigaux, les épigrammes, les sonnets, les rondeaux, qui traînent depuis cent années dans les recueils de collège. Encore moins se permettra-t-on , au milieu d'une société distinguée par ses lumières, de transcrire à chaque page les célèbres morceaux d'éloquence et de poésie que nous avons tous appris dès notre enfance , les scènes divines gravées dans la mémoire et dans le cœur de toutes les personnes à qui notre littérature n'est pas complètement étrangère.

En suivant une méthode fort différente , on tâchera d'observer les premiers pas, les progrès presque insensibles, et, pour ainsi dire, les longs tâtonnemens de la langue française ; de suivre attentivement sa marche devenue moins timide; d'indiquer des essais heureux , d'autres essais trop hardis encore ; de bien marquer le moment où elle acquiert ses deux caractères principaux : la noblesse et la clarté ; de l'étudier enfin dans les modifications nombreuses et variées que son génie reçoit du génie des auteurs classiques. En examinant tour à tour tant de personnages illustres, on s'imposera la loi de les apprécier avec cette justice qui repousse im aveugle enthousiasme, et qui n'est autre chose à leur égard que l'admiration bien sentie. On s'efforcera de déterminer d'une manière précise les qualités qui les

distinguent parmi leurs égaux , et , puisqu'ils sont hommes , les défauts que peut leur reprocher une critique respectueuse; ce que présentent de remarquable la composition, le style, les principaux détails de leurs ouvrages ; jusqu'à quel point et comment ils ont perfectionné, soit les formes du langage, soit les genres qu'ils ont cultivés ; en quoi le goût qui leur est propre a fait une partie du goût public ; quelle fut de leur tems et quelle est aujourd'hui leur autorité sur la littérature générale.

De plus hautes considérations se présenteront encore. Chez tous les peuples , les livres ont fait les opinions. Les premières lois furent les premiers écrits. Point de vérité démontrée qui n'ait ses preuves dans quelque ouvrage. Point d'absurdité ancienne qui n'ait pour base un ancien livre. Dans les littératures modernes , l'ensemble des choses fut antérieur aux écrivains. Il faut donc examiner d'abord quelle a été sur les auteurs français l'influence des tems, des opinions, des mœurs, du gouvernement, des institutions, soit politiques, soit religieuses. Il faut examiner ensuite quelle influence ils ont exercée à leur tour sur les mœurs, sur les opinions, et, par ces deux choses, sur l'esprit du gouvernement, quelquefois sur les institutions elles-mêmes. Ceci ne regarde, on le sent bien, que les écrivains du

premier ordre, et seulement quelques-uns d'entre eux; mais il est juste de les peser dans cette balance. Certes , la gloire suprême appartient à ceux qui ont le plus allégé le fardeau des antiques erreurs; à ceux qui, dans quelque genre que ce soit, ont le mieux employé la puissance de l'art d'écrire au perfectionnement et par conséquent au bonheur de l'espèce humaine.

C'est d'après les mêmes principes qu'une fois arrivés au terme de notre carrière nous mettrons en parallèle les deux grandes époques de la littérature française. Nous comparerons les avantages qu'elles ont l'une sur l'autre. Peut-être trouverons-nous ces avantages compensés; peutêtre aurons - nous à conclure que l'époque dont nous avons vu les derniers jours était une suite nécessaire de la précédente , et que toutes les deux ont occupé d'une manière également honorable la place qui leur fut assignée dans l'espace des tems. C'est toujours en partant de ce point élevé que nous pourrons déterminer les obligations imposées à l'époque actuelle; et ces obligations seront remplies. N'en doutons pas : le siècle qui commence sera digne des siècles qui l'ont précédé. Les idées saines prévaudront parmi nous contre les clameurs fanatiques. La philosophie ne sera pas contrainte de se réfugier dans les consciences. Les talens distingués dont la France

PRONOT^CÉ A L'ATHÉNÉE. 87

peut s'enorgueillir encore, ceux que d'autres jours verront naître, chercheront la gloire littéraire où elle se trouve; et, comme elle est inséparable du vrai, c'est en défendant la vérité qu'ils enrichiront de nouveaux trésors cette langue vivante et classique; stérile pour la médiocrité paresseuse, mais féconde, opulente, inépuisable pour le génie laborieux; perfectionnée par tant de modèles diversement admirables; consacrée par tant de chefs - d'œuvre ; adoptée en Europe depuis l'Italie jusqu'au fond du Nord , et devenue la langue sociale de tous les hommes éclairés.

Avant d'entrer dans aucun détail sur les fabliaux français, il nous paraît indispensable de

1. En composant ces brillantes esquisses d'un tableau qu'il eût rendu parfait, si la mort ne l'eût trop tôt ravi à la gloire des lettres, Chénier ne put pas toujours remonter aux sources de notre histoire littéraire, ni approfondir la matière qu'il traitait. Tel était son devoir assurément : tel était aussi son projet. Il n'est donc pas étonnant qu'il lui soit échappé quelques erreurs, ou, pour mieux dire, quelques inexactitudes. Nous avons essayé de les relever avec le plus de soin possible , afin que ces fragmens d'un beau travail restassent moins imparfaits, et atteignissent mieux le but où l'auteur de Charles IX tendit toujours avec une vertueuse persévérance: la vérité;

Même dans l'agrément ne cherchant que l'utile.

Cependant nous devons aussi à la vérité de déclarer à nos lecteurs qu'im homme fort instruit et particulièrement versé dans la littérature du moyen âge, M. Louis Dubois, nous a beaucoup aidés dans notre travail sur les deux leçons suivantes; nous regrettons seulement que les précieux documens dont il a enrichi nos deux chapitres soient en trop petit nombre. Ses notes seront facilement reconnues; nous les avons signées des Ai^xw initiales L. D. { Note de l'Editeur.

faire quelques observations. Une dame de la cour de Louis XIV, la femme de France qui eut le plus d'esprit, de délicatesse et de grâce, madame de Sévigné, ne fait aucune difficulté de parler à sa fille des contes de La Fontaine. Elle les lui envoie, et lui indique ceux qu'elle croit les plus jolis. Georges Dandin, que Molière imita d'un conte de Bocace, fut représenté pour la première fois, et avec un grand succès, dans une fête de Versailles, à la cour de ce même Louis XIV, devant son épouse indulgente et vertueuse, devant Madame, ce modèle exquis de la politesse et de l'élégance des mœurs. Durant la vieillesse du monarque, la cour, livrée aux intrigues religieuses, n'était plus le centre des arts et des plaisirs ; mais Paris, moins sérieux que la cour, applaudissait à la gaité libre et ingénieuse de Régnard. Il supportait même les saillies grossières de Dancourt. Dans un genre d'écrire fort différent, Bayle, célèbre par la pureté de sa vie autant que par sa philosophie indépendante, s'exprimait sans timidité sur des sujets fort délicats. Sous la régence du duc d'Orléans, une extrême licence de mœurs amena dans les expressions une décence exagérée. La comédie devint prude. J. B. Rousseau luimême, dans ses épîtres et dans ses allégories, affectait un rigorisme déplacé qui faisait trop ressouvenir de ses épigrammes licencieuses. Les

go LEÇON

deux esprits supérieurs du siècle, Montesquieu et Voltaire, rejetèrent loin d'eux ce bégueulisme du langage. Ils connaissaient leur nation, qui n'aime point à excéder les bornes du vrai. Nous allons parler des vieux fabliaux français; nous rappellerons plusieurs contes de Bocace et de La Fontaine : nous aurons à cet égard beaucoup plus de circonspection qu'il n'en fallait dans les beaux jours de la littérature. Alors même ce préambule eût été superflu; mais les précautions deviennent nécessaires, lorsque tous les mots sont pesés dans de fausses balances, et lorsque certains Laubardemonts ^ littéraires n'ont pas assez d'hypocrisie. Parmi les auteurs de nos vieux fabliaux, Rutebeuf est le meilleur sans contredit. Ce fut à la fin du règne de Louis IX qu'il écrivit ses premiers ouvrages. Il moiijut comme Jean de Meung, la dixième année du quatorzième siècle. Pierre d'An-

i. Laubardeniont, conseiller d'état sous Louis XIII, ou plutôt sous le cardinal de Richelieu , et l'un de ces hommes lâches et cruels faits pour servir d'instrument au plus barbare despotisme. C'est lui qui fit condamner à mort le malheureux Urbain Grandier, dont tout le crime était d'avoir déplu au cardinal alors qu'il n'était qu'évêque de Luçon. C'est encore ce Laubardeniont qui, dans l'effusion d'une joie sanguinaire, osait dire : « Donnez-moi une ligne la plus indifférente de la main •' d'un homme, et j'y trouverai de quoi le faire pendre. »

(Note fie /'Éditeur.)

SUR LES FABLIAUX FRANÇAIS. 91 fol, Haiziaux, Jean de Bovcs, Garin, le Gallois, et plusieurs autres conteurs, parurent vers le même tems; quelques-uns vécurent jusqu'au règne de Charles V. Beaucoup de fabliaux, dont les auteurs sont inconnus, furent composés encore plus tard, et même au quinzième siècle. Aucun poète un peu célèbre ne cultiva ce genre de composition. Les auteurs et les ouvrages furent long-tems ignorés. Fauchet est le premier qui ait fait mention de ces obscurs écrivains. Sept ou huit d'entre eux se trouvent placés parmi les cent vingt-sept poètes dont les noms sont inhumés dans ses Recherches. Le comte de Caylus % vers le milieu du dernier siècle, lut à l'Académie des belles-lettres un mémoire sur nos fabliaux. Il y a quarante années, Barbazan fit imprimer trois volumes de ces vieux contes dans toute la fidélité du texte, fidélité presque toujours rebutante et souvent cynique ^. 11 y joignit un vocabulaire, qui

1. En juillet 1746. Son travail sur les fabliaux fait partie des Mémoires de l'Académie des Inscriptions, tome XX de l'édition in-4°, pages 35-2 à 376. L. D.

2. M. Méon en a depuis donné une édition plus complète et meilleure à tous égards (Paris, 1808, i vol. in-8°), ainsi que du fameux roman de la Rose. Paris, i8i5, 4 vol. in-S**.^

L'ouvrage de Legrand d'Aussy, imprimé d'aboi'd en 1779, reparut beaucoup plus complet eu 1781, 5 vol. in-12. En

pouvait être fait avec plus de méthode. Douze ans après, Legrand d'Aussy les traduisit, ainsi que beaucoup d'autres curieusement ramassés dans les bibliothèques, soit publiques, soit particulières. Ces petits poèmes acquirent de l'importance. On parla du talent, de l'invention, du génie même de leurs auteurs. On accusa Bocace d'être leur plagiaire, et d'avoir gardé sur eux un silence ingrat. Cette question sera discutée; mais il faut d'abord jeter un coup d'œil sur quelques fabliaux diversement remarquables. Commençons par le Villageois médecin, puisqu'il se trouve le premier dans le recueil de Barbazan.

Une partie de ce fabliau, dont l'auteur est inconnu, présente les principales scènes du Médecin malgré lui : farce que firent pardonner à Molière la hauteur et la perfection du Misanthrope. La querelle du villageois et de sa femme; la manière dont la femme se venge d'avoir été battue; le villageois forcé d'être médecin, guérissant une fille qui n'est pas malade : tout se trouve dans le fabliau, à la différence près qu'il s'agit de la fille d'un roi. Cette première partie du conte a été

1788, Jauhert imita en vers français la plupart des fabliaux recueillis et rajeunis en prose par Legrand d'Aussy, qui a laissé les matériaux d'une édition encore plus complète que celle de 1781. I L. D.)

SUR LES Fi^^LIAUX FRANÇAIS. 93

copiée par Oléarius et par Grotius. C'est de Grotiijs, dit-on, que Molière a tiré le sujet de sa pièce. Peut-être est-ce plutôt des Serées de Bouchet, où le fabliau se trouve tout entier, mais séparé en deux contes différens. La seconde partie vaut pour le moins la première. Sur la réputation du nouveau médecin , les malades accourent en foule au palais. Le villageois a beau protester qu'il ne peut les guérir, et qu'il ignore la médecine; on le menace : Il faut qu'il les guérisse de par le roi. Il reste seul avec eux. « Mes amis, leur dit-il, «je vous guérirai; mais il faut que le plus malade « d'entre vous se sacrifie. Les autres avaleront ses « cendres. Soyez tranquilles; je puis vous garantir « que le remède est souverain, w A ce discours, ils se regardent tous en frissonnant, prétendent qu'ils se portent bien, et s'enfuient l'un après l'autre. A mesure qu'ils sortent, le roi les interroge tour à tour ; et chacun s'avoue guéri. Le docteur est comblé de louanges et de bienfaits. Il devint riche, ne battit plus sa femme, et la remercia toute sa vie de l'avoir fait médecin.

La Bourgeoise cVOrléans est l'aventure d'une femme qui fit battre son mari et qui le rendit content, mais qui ne le fit pas médecin. Toute analyse serait superflue. On sait que ce fabliau se retrouve dans Bocace et dans La Fontaine. Il suffit de lire dans le recueil de Barbazan l'original

prétendu pour reconnaître au langage qu'il fut composé vers la fin du quatorzième siècle, pai conséquent après la mort de Bocace. Il en est de même du Chevalier' qui confessa sa femme ; c'est un des fabliaux les pins piquans. On le retrouve encore dans Bocace et dans La Fontaine. Il est aussi dans les Cent nouvelles de la cour de Bourgogne; et mieux, quant au fonds, que partout ailleurs, comme on en pourra juger par une analyse rapide et discrète. Un chevalier, de retour d'un long voyage, avant de paraître aux yeux de sa femme, se déguise en prêtre et la confesse. Elle s'accuse d'avoir aimé tour à tour un écuyer, un chevalier et un prêtre. Le mari furieux se découvre. Bien loin de se déconcerter, la femme lui dit en riant : « Je vous ai reconnu. N'étiezvous pas écuyer avant d'être chevalier? Maintenant vous voilà prêtre. » Le mari lui fit des excuses. La Fontaine a imité Bocace; et les littérateurs italiens assurent que Bocace a raconté une aventure réelle. Elle a dû même se répéter souvent en France, et plus encore en Italie, quand les maris étaient jaloux et les femmes dévotes. Cela tenait aux mœurs du tems; et l'institution, par sa nature, indiquait assez comment on peut savoir les secrets des autres. Ce ne sont pas seulement les maris jaloux qui ont su tirer parti du tribunal nommé de la pénitence , pour obtenir des aveux

SUR LES FABLIAUX FRANÇAIS. ç)5

que l'on ne fait point ailleurs : Philippe II, roi d'Espagne, s'en servait très-utilement, sans pourtant se déguiser en confesseur. On voit dans les Mémoires au cardinal de Retz, et dans ceux du conseiller d'Etat Lenet, que l'usage en était connu durant la guerre de la Fronde. Oserons-nous le dire? C'est une perfection qui manque à la religion protestante. Si l'on trouve un peu d'inconvénient à côté de tant d'avantages, cela ne doit détourner ni les femmes ni personne d'une pratique aussi salutaire que la confession. Les meilleures choses ont leur côté défavorable, quelquefois même leurs dangers; et la confession, sans contredit, est au premier rang des meilleures choses.

Le lai à'Ignaurès ou du Prisonnier rappelle l'aventure du troubadour Cabestaing. Nous la retrouvons souvent. Bocace, dans sa nouvelle de la Comtesse de Roussillon^ a suivi, comme il le dit lui-même, les traditions provençales; mais Renaud, l'auteur du fabliau français, en croyant peut-être embellir beaucoup cet événement tragique, en a fait un modèle de ridicule et d'extravagance. Ignaurès est un chevalier breton fort amoureux, non pas toutefois d'une seule dame. Il aime et trompe à la fois douze femmes: ce qui, certes, n'est pas conforme aux mœurs chevaleresques. Elles se font des aveux mutuels. Par une

convention qui n'est pas moins bizarre que tout le reste, Ignaurès demeure l'amant de la première femme qu'il a choisie. Les douze maris finissent par tout savoir, et ne sont pas aussi indulgens que les dames. Ils font périr le chevalier breton. Ils se vengent de leurs femmes par un festin sanglant que le souvenir de Gabrielle de Vergy vous désigne assez; et les douze amantes fidèles meurent bientôt sans vouloir prendre aucune nourriture. Il est difficile de concevoir comment une imagination dépravée et l'excès du mauvais goût ont pu parvenir à rendre si absurde, et en même tems si glacial, un sujet dont la catastrophe est horrible, mais qui intéresse au plus haut degré lorsqu'il n'est point travesti; tant la véritable passion sait tout embellir !

Il y en â dans ^ucassiii et Nicolette^; et, puisque

I. M. de Surville, dans les mémoires qu'il a laissés sur son aveule, Clotilde de Val Ion- Chai ys, attribue ce roman à Barbe de Verrue, ainsi que le fabliau de Grisélidis dont il est question ])liis bas. Le nom de Clotilde nous rappelle que Cliénier n'a fait aucune mention, dans ses divers ouvrages, des poésies de cet auteur, bien qu'à l'époque où il composait son travail pour l'Athénée, la première édition de ces poésies eût déjà trois années d'existence. Est-il probable qu'il ait aussi professé l'opinion de ceux qui, dans le tems, récusèrent l'authenticité des œuvres de Clotilde? Nous le pensons. Quelle autre raison, d'.iilleurs, pourrait motiver son silence? Quoi qu'il

ce petit roman mêlé de prose et de vers est compté au nombre des fabliaux, il faut avouer que c'est de beaucoup le meilleur de tous ceux qui paraissent avoir une origine française. Cet ouvrage, de quelque étendue, est aujourd'hui connu de tout le monde. Avant même que Sédaine en eût fait un opéra-comique, il avait été fort heureusement rajeuni par Lacurne de Sainte-Palaye, le savant le plus instruit de notre ancienne littérature, et celui qui , dans ce genre, a rendu les plus grands services. Rien de plus intéressant et de plus naïf que les amours à'Jucassin le damoiseau , et de Nicolette sa douce amie. La captivité de Nicolette, sa fuite nocturne, cette voix qu elle reconnaît en passant auprès d'une tour; le discours qu'elle tient au gentil bachelier; la boucle de cheveux blonds qu'elle lui jette, et qu'il reçoit avec transport à travers les barreaux de sa prison; le soldat en sentinelle qui , du haut de la tour, aperçoit la jeune fille, et, dès qu'il voit arriver ses camarades.

en soit , tous les amis des lettres regretteront qu'il ait omis aussi légèrement de parler de ces poésies remarquables; le charmant fabliau des trois Plaids cVor, qui semble réclamer ici sa place par le double droit du mérite et de l'ancienneté, valait bien la peine qu'il lui consacrât quelques pages. Foyez , pour plus amples détails , le Recueil des poésies de Clotilde de Survillc, ainsi que la préface du savant éditeur, M. Vanderbourg. ( Note de l'éditeur. )

OF.iivres anciennes. IV. H

l'avertit, dans une chanson qu'il improvise, de prendre garde aux soldats méchans; la petite cabane que Nicolette se construit dans la foret ; son joli message à Aucassiiiy et l'arrivée du damoiseau : tous ces détails sont charmans. La suite vaut beaucoup moins. On voit avec peine les deux amans pris par les Sarrasins , ensuite séparés , pendant plusieurs années; Nicolette emmenée à la cour du roi de Carthage; ce roi revoyant en elle sa fille perdue en bas âge ; et Nicolette abandonnant son père, qui veut la forcer d'épouser un Musulman, que l'auteur appelle un païen. Mais on retrouve tout l'intérêt du commencement, lorsque Nicolette, déguisée en ménestrel, chante à Aucassin lui-même les amours ^ Aucassin et de sa mie : ce qui amène , avec beaucoup de naturel , la reconnaissance et le mariage des amans. Pourquoi faut -il que des discours impies défigurent ce fabliau plein de grâce? Le vicomte de Beaucaire, voulant guérir Aucassin de son amour pour une fille inconnue, lui fait un sermon fort édifiant sur le paradis et sur l'enfer. Aucassin n'en est point touché. Il répond en mauvais chrétien qu'il veut Nicolette et non pas le paradis, où il n'entre que des moines fainéans et de vieux prêtres ; que les rois illustres, les chevaliers morts glorieusement, les écuyers fidèles, vont directement en enfer; qu'il prétend y aller comme eux; qu'il y

rencontrera les ménétriers amis de la joie, les belles femmes qui ont eu le cœur tendre ; et que, s'il peut s'y trouver avec Nicolette, sa mie, il n'en demande pas davantage. Ces impiétés ne sauraient nous pervertir. C'est pour démontrer combien elles sont répréhensibles qu'il est important de les citer.

Rutebeuf, le plus original des auteurs de fabliaux, mérite un article à part. Dans l'un de ses contes, une jeune fille séduite prend l'habit de cordelier ; mais une dame charitable et sage s'aperçoit du déguisement, sauve la jeune fille, et force le moine séducteur de contribuer à l'établissement de celle qu'il a voulu perdre. La dame, en reprochant au béat sa conduite coupable, l'appelle hypocrite et même papelart, mot fort usité dans les f^ibliaux : ce que nous observons en passant, mais sans vouloir en tirer de nouvelles conséquences, et seulement pour conserver la tradition. Du reste, les déguisemens de ce genre n'étaient que trop communs; et le journal de l'Estoile en présente un exemple sous le règne de Henri III ^ . Le testament de l'Ane est un conte plus gai. Un Curé vit mourir son âne, fidèle et

I. « Henri III, doué du talent de la parole, et qui quelque- « fois avait montré du courage, s'amollit tellement dès qu'il fut « roi, qu'on lui vit prendre toutes les affections , tous les goûts " d'une femme faible et coquette. La nuit, il se couvrait les main*^

loo LEÇON

vieux serviteur. Il crut, par reconnaissance, devoir l'inhumer en terre sainte. On va conter la chose à l'évéque, gourmand, buveur et dépensier. «Tant mieux, dit-il, nous aurons une amende. » Il fait venir le curé, le gronde et le menace saintement. « Messire, w répondit le Curé, car aucun prêtre n'était appelé monseigneur, « l'âne dont « vous parlez m'a servi vingt ans. Il amassait une « livre chaque année ; et voici vingt livres qu'il «vous lègue par son testament. — Que Dieu, reprit « l'Évéque en tendant la main, pardonne au dé- « funt tous ses péchés , et lui accorde son saint « paradis! Amen. « Vingt livres paraîtront fort peu de chose; mais c'était beaucoup alors, et tout est bien renchéri.

•I de gants, et le visage d'une toile préparée, afin de conserver • la blancheur de sa peau. Il teignait en noir ses cheveux roux, " se frisait, se fardait le visage de blanc et de rouge , se peignait « les sourcils. Il était coiffé à peu près comme les dames de sa « cour; il s'habillait en femme, ouvrant son pourpoint, décou- « vrant sa gorge, et y portant un collier de perles avec trois « collets de toile '.» ( Extrait de Y Histoire de Paris, par Dulaure , tome IV, pages 4o5 et sidv. )

On sent qu'une telle conduite, autorisée et professée publiquement par le roi, dut trouver beaucoup d'imitateurs parmi les courtisans et le peuple. Aussi cette manie de se déguiser devint-elle bientôt une mode générale. {Note de l'Éditeur.)

r. Voyez encore le Journal de FEstoile, ou Journal d'Henri IH , au 24 février i577.

SUR LES FABLIAUX FRANÇAIS. loi Nous avons du même Rutebeuf un fabliau fort remarquable pour le tems. A l'exception du préambule, il ne présente qu'un dialogue entre deux amis, dont l'un est Croisé. Celui-ci veut persuader à l'autre d'aller aussi combattre les infidèles; il lui fait observer qu'il a une âme raisonnable. Or, quand on est sûr d'avoir une âme raisonnable, on doit partir pour la terre sainte : c'est , comme on voit, de la logique transcendante. Les diverses réponses du non-Croisé sont plus conformes à la raison ordinaire. En voici la substance : « Ami, « vous voulez que, pour aller conquérir un pays «lointain, dont on ne me laissera rien, j'aban- « donne ma femme, mes enfans et mon héritage! « On sert Dieu à Paris comme à Rome ; on ga^e « le paradis sans faire le voyage d'outre-mer. Que « ne préchez-vous ces riches abbés, ces gros doyens, « ces prélats qui se sont voués au service de Dieu? «Ils ont ici-bas tous ses biens; et c'est nous que «l'on exhorte à l'aller venger! Cependant que «leur importe la grêle ou l'orage? Les revenus « leur viennent en dormant. Sans être aussi riche, «je dors bien comme eux; je vis en paix avec «mes voisins, et je ne suis point las de ce genre « de vie. Vous aimez les hauts faits d'armes? Allez « combattre; et dites de ma part au Soudan que, « s'il vient m'attaquer, je saurai me défendre. S'il «n'en fait rien, qu'il règne tranquille: je n'irai

« pas le détrôner. D'ailleurs, une chose m'étonne: « grands et petits vont en foule visiter cette terre « sacrée ; leur âme est sanctifiée , sans doute ; « comment se fait-il qu'à leur retour ils ne soient « que des bandits? De plus, je vous dirai à l'oreille « que je passe hardiment un ruisseau; mais de «Saint -Jean d'Acre jusqu'ici l'eau est profonde; « et il y en a trop. Enfin, Dieu est partout, vous u le dites sans cesse; il est donc en France. Il ne « s'y cache pas exprès pour moi. » Au dix-huitième siècle, on ne parlait pas plus nettement sur les croisades. Cependant ce philosophe du tems de Louis IX se laisse brusquement convaincre; et cette fin était apparemment nécessaire pour faire passer le reste. En des siècles plus éclairés, on a vu les talens du premier ordre attaquer un préjugé, et pourtant fléchir le genou devant le nom du préjugé même. Il faut savoir excuser ceux qui croient ne pouvoir mieux faire, et savoir apprécier ceux qui font mieux.

U Ordre de Chevalerie^ fabliau d'un auteur inconnu, est digne d'une attention particulière. Fauchet et Duchêne en ont parlé. Lacurne de Sainte -Palaye en a recueilli trois versions en vers. Avant lui le savant et judicieux Ducange en avait cité une version en prose; mais elle est évidemment du quinzième siècle. L'original est du treizième. L'auteur conte une aventure

SUR LES FABLIAUX FRANÇAIS. io3

arrivée, dit-il, en terre païenne , à un guerrier vaillant, à un Sarrasin lojal, à Saladin. Un Français, un prince Croisé, Hugues de Tabarie, seigneur de Galilée, est fait prisonnier dans un combat. On exige cent mille besans pour sa rançon. Il désespère de les trouver, quand il vendrait sa principauté. Saladin, persuadé que les amis du chevalier lui prêteront la somme entière, lui fait promettre de revenir dans deux ans, s'il ne peut effectuer sa rançon; mais il veut qu'avant de partir le Français l'arme chevalier. En conséquence, Hugues de Tabarie lui fait laver le visage, raser la barbe, et couper les cheveux. On n'oublie ni le bain, symbole de la pureté de l'âme; ni le lit, image du paradis; ni la chemise, emblème de la candeur; ni la robe de pourpre, signe évident qu'un chevalier doit verser son sang pour la foi. Hugues de Tabarie recommande au Soudan de haïr le mensonge, d'entendre chaque jour la messe, de jeûner tous les vendredis en l'honneur de la passion, et de voler au secours des dames. Saladin reconnaissant accorde au prince la liberté de dix chevaliers. Le Français lui rend grâce, et lui dit : « Tu m'as conseillé d'emprunter à mes amis « ce qu'il faut pour ma rançon. Tu es maintenant K mon ami : prête -moi ce que je dois au grand « Saladin.» A ces mots, cinquante Émirs, appelés par Saladin , contribuent tour à tour. Saladin

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complète la somme, fait présent au Français des cent raille besans, et le renvoie sans rançon. Il y a là des traits d'Orosmane. Mais nous avons d'autres choses à remarquer. Un monarque musulman se faire armer chevalier ! cela nous paraît une fable étrange. Eh bien ! nos vieux historiens affirment que Saladin reçut en effet l'ordre de chevalerie des mains de Honfroi de Thoron, son prisonnier. Plus tard, l'émir Facardin fut armé chevalier par l'empereur Frédéric II. Rien n'oblige à croire que des Musulmans aient promis d'entendre chaque jour la messe, et déjeuner tous les vendredis en l'honneur de la passion; mais, en laissant de côté ce qui appartient moins au poète qu'à l'époque où il écrivait, on doit le louer d'avoir osé, durant les croisades, rendre hommage à la mémoire récente de Saladin, vainqueur des Croisés, et le plus grand prince de son tems, quoiqu'il fût contemporain de Philippe-Auguste. Des fabliaux assez nombreux roulent sur des sujets de dévotion, et dans plusieurs Notre-Dame joue un rôle considérable. Sa protection est regardée comme un infaillible moyen de se tirer d'affaire en ce monde et en l'autre : ici c'est un sacristain, ou même une sacristine, qu'elle ramène dans la bonne voie, après de longs égaremens; là, c'est une abbesse enceinte dont elle escamote l'enfant, et dont elle conserve la réputation; tantôt

SUR LES FABLIAUX FRANÇAIS. ro5 elle s'intéresse pour un moine libertin; tantôt même elle sauve de la corde un voleur dévot. Ceci est plus extraordinaire encore : un jeune païen, nouveau marié, s'avise, en jouant dans une place de Rome, d'attacher son anneau nuptial au doigt d'une statue. Il ignorait que c'était celle de Notre-Dame. La statue, par miracle, plie le doigt, et garde l'anneau. Depuis ce tems le jeune marié, forcé par miracle à la continence, s'imagine qu'il est ensorcelé. Il va trouver le pape saint Grégoire, qui, ne voulant point, dit l'auteur, avouer qu'en ce point l'église manquait de pouvoir, ordonne aux deux époux de continuer à être sages. Enfin, dans un songe, Notre-Dame apparaît au jeune homme, et lui commande de faire faire une statue entièrement pareille à la figure qu'il voit. L'ordre est exécuté. On porte la statue nouvelle à Sainte-Marie de la Rotonde. Elle avait au doigt l'anneau. Le jeune marié le lui redemande humblement. Elle le lui rend , et n'exerce plus ses droits d'épouse. L'auteur en conclut que Notre-Dame est bonne , mais qu'il ne faut pourtant pas se jouer à elle. On serait injuste de soupçonner ici quelque intention maligne : ces contes se lisaient dans les couvens, au réfectoire; ils édifiaient les auditeurs et les lecteurs.

Comment ne pas remarquer le fabliau intitulé : La cour du Paradis? Fontenelle, suivi par bien

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d'autres, a cité sans ménagement les étranges discours que nos premiers auteurs dramatiques font tenir au Père -Éternel. Nous ne sommes pas aussi avancés qu'au tems où écrivait le discret Fontenelle; mais, en étant beaucoup plus réservés que lui, nous ne pouvons cependant nous dispenser d'analyser rapidement un ouvrage où le mélange des idées galantes, féodales et religieuses, fait si bien éclater le triple caractère que les mœurs publiques imprimaient à la littérature. Le maître du paradis annonce, un mois d'avance, qu'il veut tenir une cour plénière le jour de la Touaissnt. Il fait inviter, en cérémonie, tous les grands dignitaires qui composaient la hiérarchie. Au jour marqué, les Chérubins, les Séraphins, les Anges, les Archanges, ayant Gabriel à leur tête, entrent en voltigeant et en caracolant dans les airs. Us chantent en chœur le Te Deum. Us sont suivis des Patriarches, parmi lesquels l'auteur place saint Jean-Baptiste. Après, viennent successivement les Apôtres, les Martyrs, les Confesseurs, les Innocens, lesVierges, lesVeuves, les femmes mariées. Chacun de ces différens groupes chante un refrain différent, mais toujours un refrain d'amour. Les quatre Evangélistes , distribués aux quatre coins de la salle, jouent des airs de cor avec variations. Quand tout le monde est entré, Jésus ordonne à Pierre de fermer la porte , et de nourrir quà gens

connus. Marie danse avec son fils, et chante un petit air, où elle invite les assistans à s'embrasser de par l'Amour. Jésus, dans un autre air, les invile à le regarder, et à voir s'il n'est pas bien aimable. Madeleine en convient, et lui chante un madrigal fort tendre. Jésus la prend par la main, danse avec elle, et chante qu'il tient par la main sa mie, et s'en va plus joliment : à quoi toute l'assemblée répond en chorus par un cantique de jubilation. Cependant, malgré les neuf chœurs de la musique céleste , on entend des cris douloureux : ils viennent des âmes du purgatoire. Ces âmes crient d'autant plus fort là bas que l'on se réjouit là haut. Saint Pierre , attendri et assourdi , intercède auprès de Notre-Dame. Notre-Dame intercède auprès de son fils, qui n'a rien à refuser. Les âmes qui ont fini leur tems d'épreuve entrent sur-le-champ en paradis, pour chanter et danser avec les bienheureux. Les autres cessent au moins de souffrir durant toute la fête; et depuis ce tems, à ce que l'auteur assure, les flammes du purgatoire ne manquent pas de s'éteindre chaque année le jour de la Toussaint et le jour de PâqiCes. Ici, comme ailleurs, le scepticisme est prudent; mais nous devons tous désirer que cette opinion soit conforme aux saines croyances.

11 est impossible de négliger le fabliau qui a pour titre Saint Pierre et le Jongleur. On connaît

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l'aventure de saint Guilain , qui joua aux trois dés contre le Diable l'âme d'une pécheresse mourante. Le Diable trichait ; saint Guilain fit un miracle : il amena trois sept, et gagna son âme. Le tour n'est pas mal. En voici un meilleur : aussi est-il de saint Pierre. Le Diable, en allant faire sa tournée , avait laissé la garde des âmes damnées à un nouveau venu, ménétrier de profession, et joueur déterminé. Saint Pierre, à la porte du paradis, guettait la sortie du Diable; il court en enfer; il avait en poche dés tout neufs et beaux écus au soleil. 11 tente le ménétrier, qui joue une âme, puis dix, puis cent, puis mille, et perd toujours; car, selon la réflexion de l'auteur, il jouait contre un homme à miracles. Saint Pierre le console, le flatte, lui fait observer que l'on ne perd pas toujours. Le ménétrier résiste long-tems, prend les dés, les laisse, les reprend, fait son va-tout. Saint Pierre gagne, et emmène tout l'enfer en paradis.

Nous le répétons, les écrivains composaient de bonne foi ces pieuses nouvelles. C'est contre leur intention qu'elles sont ridicules; mais il faut leur rendre une justice complète. Si leur zèle n'est pas selon la science, il est selon la bonté. Les saints chez eux sont constamment secourables. Y eût-il même une grande hérésie à sauver tout l'enfer, malgré l'éternité des peines, on ne doit pas condamner l'auteur avec autant de sévérité

que s'il eût damné tout le paradis. La même tolérance se retrouve partout. Le lai de Courtois, par exemple, est un fabliau tiré de l'évangile. C'est Y Enfant prodigue , l'une de ces paraboles touchantes où le fondateur du christianisme a prêché , avec une simplicité admirable , l'indulgence et le pardon: ces dogmes qui ne divisent pas, et dont l'observation fidèle aurait épargné bien des larmes au genre humain.

Nous ne parlerons point du Purgatoire de saint Patrice^ conte ridicule sans être piquant. Il est de Marie de France, qui écrivait à la fin du treizième siècle, et que, malgré son nom, il ne faut pas prendre pour une princesse. Cette femme poète a traduit en vers français \es fables d'Ésope d'après une version anglaise, comme elle nous en instruit elle-même. On doit observer que, parmi ces fables, il en est qui ne se trouvent que dans Phèdre. Cependant, depuis Avien, qui vivait au second siècle selon les uns, au cinquième selon les autres, le nom de Phèdre ne se rencontre nulle part. Les auteurs du moyen âge ne font point mention de ce fabuliste; et l'on sait que Pierre Pithou le publia , pour la première fois , à la fin du seizième siècle, et cent cinquante ans après l'invention de l'imprimerie. N'aurions -nous pas toutes les fables d'Ésope ? en existait-il autrefois (îes manuscrits plus complets? ce sont des ques-

iio LEÇON

tions qu'il est difficile de décider. Au reste, elles sont étrangères à la matière que nous traitons. Ce qui lui appartient essentiellement, c'est de faire remarquer une traduction considérable parmi les écrits des fabliers. Nous allons trouver partout des traces d'imitation dans les ouvrages de ces prétendus inventeurs. La partie vraiment originale de ces ouvrages nous a fourni beaucoup d'observations sur les mœurs et l'esprit du tems. Tci notre examen ne se bornera point à ces objets. Il ne faut pas craindre l'austérité d'une discussion littéraire, que nous tâcherons d'animer, d'orner même, autant que le sujet le permettra.

Nous avons déjà reconnu dans le lai cT Ignaurès l'aventure de Cabestaing. Nous avons trouvé dans le lai de Courtois la parabole de Y Enfant prodigue. Le lai de Narcisse est une maussade copie d'un bel original d'Ovide. 1j' Excommunication du Ribaud est une mauvaise imitation d'un Sin^ente du Moine de Montaudon, mauvais troubadour. Le Vallon des Faux Ama?is est tiré du roman de Lancelot. Le fabliau de Merlin n'est que le Bûcheron d'Esope. Legrand-d'Aussy prétend que les auteurs de ce tems ne connaissaient point Esope : il oublie qu'il a prouvé lui-même le contraire en se donnant la peine de traduire ce qu'il appelle les fables de Marie de' France. Le fabliau du Convoileux et de VEnvieux est encore une

SUR LES FABLIAUX FRANÇAIS. r i r

fable d'Ésope. Le Cuviei- est un conte d'Apulée ; il se retrouve dans Bocace : il est essentiel de noter ce point. M. Dacier, dans un mémoire sur les diverses imitations de la Matrone d'Ephese, a publié un vieux fabliau français qui n'est qu'une traduction du conte de Pétrone. Ce même conte est grossièrement travesti dans un fabliau dont Barbazan nous a donné le texte, et que Legrandd'Aussy n'a pas craint de traduire, au moins en partie.

Les auteurs arabes, et par leur intermédiaire les auteurs indiens, ont fourni des sujets nombreux à nos fabliers. Les Mille et une Nuits, traduits par Galland; les Fables de Bidpai, traduites par Cardonne ; les Mélanges de littérature orientale, que le même Cardoinie a publiés, ont révélé beaucoup d'imitations, je ne veux point dire de plagiats, que le comte de Caylus aurait pu connaître, et que Legrand-d'Aussy n'a pu cacher. Le lai de Lanval est im conte des Mille et une Nuits. Le lai de Gruëlan est le même conte, sous d'autres noms. Le lai de l'Oiselet est une fable de Bidpai. C'est encore une fable de Bidpai qui a fourni la Confession du Renard. Le lai d' Aristote est le Visir sellé et bridé, conte arabe, traduit par Cardonne. L'idée absurde de subtituer Aristote à un visir vient de l'autorité même qu' Aristote avait acquise dans les écoles du treizième siècle. On ne

parlait que de lui; et le fablier, trop borné pour avoir le sentiment d'aucune bienséance, a cru seulement produire de l'effet, en se moquant du philosophe le plus illustre de l'antiquité. Si le titre et le sujet du lai de Cocagne nous offrent une vieille tradition proverbiale qu'un seul vers deBoileau^ immortalise dans la langue française, on retrouve aussi dans ce fabliau V Arbre de Fie et la Fontaine de Jouvence: inventions arabes, que d'Herbelot nous a transmises dans sa Bibliothèque orientale. UErmite quun ange conduit dans le siècle est encore un conte arabe : conte ingénieux et plein d'imaginatipn , que Parnel a traduit en vers anglais, et que Voltaire, dont les pas sont marqués sur toutes les routes , a depuis si bien imité dans un chapitre du joli roman de Zadig.

Ce n'est encore là qu'une faible partie des obligations que les auteurs des fabliaux ont aux littératures orientales. Le Dolopatos , ou Roman des Sept Sages, composé dans l'origine par l'Indien Sendebad , un siècle avant l'ère chrétienne , fut successivement traduit en persan , en arabe , en hébreu , en syriaque , en grec. A la fin du douzième siècle , dom Jean , religieux de l'abbaye de

Paris est pour le riche un pays de Cocagne. ( BoiLEAD , salire VI. )

SUR LÉS FABLIAUX FRANÇAIS. ii3

Haute-Selve, le traduisit en latin. Hébers, sous le règne de Louis VIII , mit en vers français la traduction du moine de Haute-Selve. Hébers luimême nous en instruit dans un fragment cité par Fauchet. Ces deux versions ne subsistent plus'; mais il nous reste une ancienne version en prose française. On ne peut douter, au langage, qu'elle ne soit du treizième siècle, et tout au plus tard du règne de Louis IX. En des tems moins éloignés de nous, cet ouvrage curieux et célèbre a été reproduit en latin et dans presque toutes les langues modernes. On a changé souvent les époques, les noms des personnages, le lieu de l'action; mais le fond est partout le même , comme Ta fort bien remarqué M. Dacier dans son Mémoire instructif suj' la version grecque du Dolopatos. Une reine, une belle-mère, vainement amoureuse d'un fils du roi, son époux, accuse l« prince auprès du monarque , à-peu-près comme Phèdre accuse Hippolyte. Le monarque trompé condamne son fils; mais, durant une semaine, le jugement demeure

I. Celle de Hébers ou Herbers est conservée à la Bibliothèque royale sous le numéro 7,535, et dans le fonds de La Vallière, sous le numéro 4,096. Une autre version, également en vers, par un anonyme contemporain de Hébers, se trouve dans le même dépôt, numéros 6,849 ^^ 7,606. La version en prose provient du fonds de l'ét^lise de Paris , numéro 2 , folio«46.

("Euvres ancienijcs. IV. O

Il/, LEÇON

suspendu. Chaque jour un des sept sages, voués à l'éducation du jeune prince, fait au monarque un récit qui a pour but de lui inspirer quelque défiance des femmes; et la reine y répond chaque jour par un récit qui doit produire un effet contraire; enfin, le jeune prince démontre son innocence; et la reine est condamnée. Telle est l'action du Roman des Sept Sages. Les quatorze contes qu'il renferme sont ingénieux et bien conçus; la plupart ont été versifiés de nouveau par les auteurs des fabliaux. Pierre d'Anfol ' s'est emparé du meilleur de tous; il a pour titre : la Femme qui ayant tort parut avoir T^aison. Un mot suffit pour en donner l'idée : c'est le troisième acte de Georges Dandin., farce excellente, et qui tient sou rang parmi les chefs-d'œuvre de Molière. Notre grand poète comique est imitateur de Bocace ,

1 . Pierre d'Anfol , ou Pierre Alfonse, n'est pas un trouverre , comme on pourrait bien le croire : c'est un juif espagnol. Le trouverre qui lui emprunta quelques fabliaux ne s'est point nommé, mais il a fait connaître la source où il avait puisé. liC Castoiement paraît être d'origine orientale : on l'attribue à l'Arabe Ederic. Vers iioo, Pierre Alfonse le traduisit en latin sous le titre de Disciplina clericalis. Dans le siècle sui- \ant, cette version fut rimée par plusieurs trouverres.

M. Méon a inséré ce recueil de contes, connu sous le titre du Castoiement que li père enseigne à son Jils , dans le second volume de ses Fabliaux, dont nous avons parlé dans une note précédente, ^ojt'z page 91. ^L. D. )

mais Bocace n'est pas imitateur de Pierre d'Anfol; il doit sa nouvelle à la traduction latine du moine de Haute-Selve , car Bocace était aussi lettré qu'ingénieux : il a même écrit en latin plusieurs ouvrages. C'est à cette traduction qu'il doit encore deux nouvelles, que n'ont point rimées nos fabliers. L'observation du fait importe à cette discussion littéraire ; mais vouloir les indiquer serait superflu et serait même difficile, quoique le président Fauchet, moins scrupuleux, les désigne fort clairement en parlant du Dolopatos français.

Sans se donner pour traducteurs, nos fabliers ont entièrement traduit un recueil plus étendu de contes orientaux ; il a pour titre : le Casiojement, ou Instructions d'un père à son fils. Il renferme vingt-cinq contes , dont cinq ou six se retrouvent dans le Dolopatos ef dans le recueil de Cardonne. Une composition presque toujours heureuse , une imagination brillante , une saine morale, distinguent ces différens morceaux; aussi les rencontre-t-on dispersés chez toutes les nations, dans les nouvelles de Bocace, de Giraldi, de Bandello , chez les Italiens; dans les contes de Chaucer , en Angleterre ; en Espagne , dans le Don Quichotte de Cervantes : tant la littérature des Arabes et , par eux , les autres littératures orientales ont influé long-temps sur l'Europe mo-

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derne. Pressé par le tems, et géiié par l'abondance même des objets qui se présentent, je vais me borner à l'analyse de deux fabliaux imités |)ar Bocace : ils méritent tous les deux notre attention. Dans le premier, un prud'liomme, partant pour un voyage , laisse toute sa fortune en dépôt chez un derviche, qui, de son vivant même, est en odeur de sainteté; à son retour, le prud'homme va trouver le derviche, qui nie saintement le dépôt. Un cadi, juste et clairvoyant, se doutant de la fourberie, mais ne pouvant condamner le derviche , puisqu'elle n'est point prouvée , doime au moins un bon conseil au prud'homme. En conséquence, quelques jours après , le derviche entend parler d'un dépôt bien plus considérable que le premier. On lui annonce des coffres pleins d'or et d'argent. Des négocians les font porter chez lui. En ce moment, le prud'homme arrive; le saint, craignant un éclat fâcheux, recouvre subitement la mémoire. Il restitue le premier dépôt; mais on ne lui confie pas le second ; et les coffres sont remportés. Tel est, quant au fond, le récit du conteur arabe, récit gâté par le fablier français, qui substitue mal à propos une vieille au cadi et un sarrasin au derviche. Bocace lui-même n'a embelli ce conte que par la finesse des tlétails: qualité qui le caractérise constamment. Du reste, à quoi bon mettre en scène une Sicilienne rusée et le

SUR LES FABLIAUX FRANÇAIS. 117 trésorier de l'impératrice de Constantinople ? Le cadi, et surtout le derviche, valaient bien mieux. Les contes faits à plaisir peignent les actions humaines; et les actions semblent copier quelquefois les contes. Aussi cette nouvelle arabe a-t-elle des rapports avec une historiette française que Ninon raconta jadis à MoHère : l'aventure du pénitencier de Notre-Dame , dépositaire d'une partie des biens de Gourville. L'honnête ecclésiastique se conduisit précisément comme le derviche du conte arabe, sauf pourtant la restitution, de peur sans doute d'être accusé de plagiat'.

Le second fabliau est bien plus remarquable encore; il a pour titre: les deux bons Amis lojaux. Deux amis résident , l'un au Caire , et l'autre à Bagdad. E'Ég^ptien , près d'épouser une jeune personne dont il est épris, lui assure une dot considérable , en la cédant à son ami , devenu passionné pour elle. Tombé lui-même dans l'in-

I. Chénier, à qui cette aventure parut digne d'être mise au théâtre, en fit le texte d'une comédie en trois actes et en vers, que malheureusement sa mort ne hii permit pas d'achever. Toutefois, ce qu'il en a laissé suffit pour donner une haute idée de la supériorité avec laquelle il eut traité son sujet. Le public ne lira pas sans un vif intérêt la scène où Ninon est aux prises avec le grand pénitencier: scène non moins plaisante, non moins vive , et non moins délicatement tracée que celle d'Elmire avec Tartufe, dans Molière. Voyez la comédie intitulée; Ninon, toni. II des œuvres posthumes. [Noie de l'Editeur.)

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(ligence, il court à Bagdad; mais, dans un moment de désespoir , craignant d'être à charge à l'amitié , pour terminer une vie pénible , il se déclare faussement coupable d'un meurtre qui vient d'être commis. Les juges le condamnent sur son aveu. En marchant à la mort, il est rencontré par le Syrien , qui , pour le sauver , se dit lui-même auteur du crime. Témoin de cet acte généreux, le véritable meurtrier, poursuivi par sa conscience, certain que Dieu le voit, convaincu que le seul repentir peut désarmer le juge infaillible, réclame de la justice humaine le châtiment qu'il a mérité. Les jugiip embarrassés portent la cause au pied du trône. Le monarque, instruit de la vérité, comble les deux amis de ses bienfaits , et pardonne au criminel qui a respecté les regards de Dieu. Quand nous n'aurions pas sur ce point une certitude matérielle , le lieu de la scène , l'héroïsme de l'amitié, le grand dogme du théisme employé d'une manière si grave, suffiraient pour révéler la source orientale. On reconnaît partout l'empreinte arabe, je dis la plus belle et la plus profonde , celle des tems d'Almanzor et d'Aaron-al- Raschid. Je regrette beaucoup que les bornes dans lesquelles je dois me circonscrire ne me permettent pas de donner une imitation de cet intéressant fabliau; mais je regrette bien davantage que notre La Fontaine n'ait pas embelli de

tout son talent ce fonds vraiment digne de lui. Parmi ses fables immortelles, il en est une' qui nous vient aussi de l'Orient , qui porte à-peu-près le même titre, et que tous les cœurs ont retenue. Elle prouve assez avec quelle exquise sensibilité le fabidiste par excellence savait peindre l'amitié courageuse et tendre : cette volupté des âmes supérieures, cette passion d'un ordre sublime, qui jouit des sacrifices qu'elle prodigue, et ne remplit point ce que l'amitié vulgaire appelle des devoirs. Des compositions d'un tel ordre n'appartiennent pas à une littérature dans l'enfance. Laissons à nos fabliers leurs contes dévots ; laissons-leur des facéties scandaleuses que nous avons eu soin d'écarter; félicitons-les d'avoir produit quatre ou cinq historiettes plaisantes, et surtout le joli roman ôi Aucassin; mais ajoutons un fait incontestable : les cinquante meilleurs fabliaux sont des traductions. Sur ce nombre , quarante au moins ont passé des idiomes orientaux dans la langue française, et dans les autres langues modernes, par l'intermédiaire des versions latines. On peut embellir en imitant ; mais nos fabliers font tout le contraire : leur style est toujours sans art ; chez eux, la langue et la versification n'avancent point; ils ne vous offrent jamais ces vers bien tournés

i. Voyez l;i Cal)!*' tics Deux amis, liv. Mil, fable mi.

que l'on rencontre avec plaisir dans Thibaut, roi de Navarre, et dans Guillaume de Lorris; encore moins cette clarté que la langue française acquérait déjà sous la plume de Jean de Meung, D'où vient donc l'enthousiasme que les auteurs des fabliaux inspirent au comte de Caylus? Il leur attribue tous les genres de mérite, principalement le don d'inventer, et ne se trompe que d'un siècle ou de deux sur l'époque où ils ont vécu. Peu content d'étaler cette érudition d'amateur , il croit , non-seulement Bocace, mais La Fontaine et Molière, occupés sans cesse à lire et à relire les fabliaux ; il se plaint beaucoup du silence obstiné qu'ils ont gardé sur leurs modèles. Nous répondrons bientôt pour Bocace ; commençons par justifier nos deux grands poètes. L'accès des fabliaux nous est deverui très-facile : ils sont imprimés textuellement , traduits , commentés. Au dix-septième siècle , ils n'existaient qu'en manuscrits épars dans les bibliothèques. Lamonnoye, lui-même, érudit de profession, les connaissait à peine ; et Ducange , l'homme le plus savant de son siècle , n'avait jeté qu'un coup d'œil rapide sur cette partie de notre ancienne littérature. La Fontaine et xMolière ne pouvaient avouer des obligations qu'ils n'avaient pas. Us ne cachaient point ce qu'ils devaient à Bocace; et pourquoi Fauraient-ils caché ? L'un surpasse toujours ses

modèles, quand il n'imite point l'Arioste. Lorsque l'autre daigne imiter, il faut juger l'original avec indulgence.

Le traducteur des fabliaux a senti ce que l'opinion du comte de Caylus pouvait avoir de plus étrange ; aussi Bocace est-il le seul qu'il accuse d'ingratitude et de plagiat. Mais , à propos des fabliers , il traite bien mal le midi de la France. Il veut que le ménestrel Audefroy ait inventé les romances, et ne se doute pas que long-tems auparavant on en trouve beaucoup chez les troubadours, entre autres les jolies pastourelles de Raimond-Vidal. Il prétend que les Provençaux n'ont produit que cinq ou six romans , et ne prend pas garde que Giraud de Calanson , dans ses conseils à un jongleur, lui en nomme plus de trente, qu'il doit savoir par cœur pour exercer son art chez les princes. Il fait l'énumération des écrivains illustres nés dans nos provinces septentrionales, et se permet d'ajouter ces lignes peu circonspectes: « La Nature , en mettant tant d'inégalité entre les « différens cantons du royaume , se serait- elle plu « à départir spécialement au nord de la Loire les « dons éminens de l'esprit ? J'ignore les causes de « ce phénomène , et laisse à d'autres l'honneur de « les découvrir. » Avant de découvrir ces causes , il est bon d'examiner si le phénomène existe , et si les dons éminens de l'esprit ont été refusés aux

provinces situées au midi de la Loire ? 11 faut commencer par convenir que nos huit grands poètes appartiennent aux provinces du nord. On doit à la Normandie Malherbe et Corneille ; à la Picardie, Racine; à la Champagne, La Fontaine. Paris lui seul en a fourni quatre : Molière, Boileau, J. B. Rousseau et Voltaire. Mais il faut avouer en même tems que les provinces situées au midi de la Loire ont produit quelques hommes justement célèbres dans la philosophie, dans l'analyse, dans la grammaire, dans la politique, dans l'histoire, dans l'éloquence , comme , par exemple : Montaigne , Descartes , Gassendi , Pascal , Fléchier , Pélisson , Saint-Réal , Fénélon , Bayle , Massillon , Montesquieu , Dumarsais , Mably , Condillac et J. J. Rousseau. Apparemment Legrand d'Aussy les avait oubliés. Ne resserrons pas dans quelques provinces le génie de toute la nation. Aucun pays n'est déshérité par la Nature ; elle ne se plaît pas aux injustices. La littérature est-elle formée chez un grand peuple : sur tous les points les talens naissent et se succèdent ; les institutions les développent quand elles ne les étouffent pas; ils paraissent dès qu'il leur est permis de paraître ; ils se montrent avec éclat lorsqu'ils obtiennent une considération légitime ; ils se taisent , pour l'ordinaire , lorsqu'ils ont à choisir entre le silence et la persécution.

SUR LES FABLIAUX FRANÇAIS. laS Si la fantaisie bizarre de déshériter une moitié de la France au nom de la Nature ne prouve ni beaucoup d'esprit philosophique, ni beaucoup de science littéraire , on n'en montre pas davantage en contestant aux étrangers la portion de gloire qui leur appartient. On prétend que Bocace a fait ses études à Paris. Villani , son ancien historien , garde le silence sur ce fait , qui serait remarquable s'il était vrai. Tiraboschi n'en dit pas un mot. Plusieurs littérateurs italiens le nient formellement: entre autres, les derniers éditeurs de Bocace. On s'étonne que le conteur italien n'ait point parlé des fabliaux français : il est probable qu'il n'en soupçonnait pas l'existence. On veut qu'il en ait tiré dix nouvelles : ces reproches sont répétés sans cesse depuis le comte de Caylus, parce qu'ils ne sont jamais examinés. Parmi ces dix nouvelles que l'on désigne, une est d'Apulée; six appartiennent aux Arabes ; deux sont antérieures aux fabhaux anonymes, qui leur ressemblent : fabliaux dont il est impossible de déterminer la date précise , mais qui , au langage , paraissent composés sous le règne de Charles VI, et sont probablement des copies de Bocace luimême. Reste donc Grisélidis , chef-d'œuvre par lequel le classique toscan couronne son brillant Décameron. Vous n'attendez point d'analyse : vous avez tous présente à l'esprit cette Grisélidis,

jeune , et presque au sortir rie Fenfance , choisie pour épouse par le marquis de Saluées ; cette villageoise héroïque , ornant une cour aussi facilement qu'une chaumière; ne promettant que l'obéissance, et tenant toutes les vertus; si rigoureusement et si long-tems éprouvée; mère tendre, et toutefois croyant devoir sacrifier l'état , la vie même d'une fille et d'un fils aux inexorables devoirs d'épouse; n'emportant du palais qu'elle embellissait que sa nudité vertueuse ; consolant par sa gaîté apparente et tranquille, allégeant par ses travaux la pauvreté de son père , comme elle rendait utile , comme elle faisait aimer par ses bienfaits la richesse de son époux ; se croyant encore des devoirs quand elle a cessé d'avoir des droits ; rentrant sous le toit somptueux de cet époux qui n'est plus le sien; y rentrant sous les habits de l'indigence, non plus pour y commander, mais pour y servir, et qui? celle qui va lui succéder: une épouse nouvelle, choisie, comme elle le fut autrefois, dans la fleur de la jeunesse et de la beauté. Vous vous rappelez Grisélidis interrogée sur cette rivale par celui qu'elle aime encore, malgré des rigueurs si constantes, et lui répondant avec une douceur inaltérable , en ne pleurant qu'au fond du cœur : « Elle est belle , et « paraît sage ; vous serez heureux avec elle; mais , « j'ose vous en supplier , épargnez à cette nouvelle

SUR LES FABLIAUX FRANÇAIS. laS

« épouse ce que l'autre a pu supporter. Celle-ci « n'est point accoutumée à souffrir ; elle est déli- (f cate; elle est sensible : elle en mourrait, w Expressions puissantes , qui , terminant douze ans d'épreuves, lui rendent tout ce qu'elle croyait perdu: une fille dans sa prétendue rivale; un fils, le cœur d'un époux , et le bonheur qu'elle cessait d'attendre , mais qu'elle avait tant mérité !

Si l'on en veut croire Legrand d'Aussy, ce conte admirable, le plus beau qui ait été composé dans aucune langue, est un fabliau français. Cependant il n'en existe qu'une version en prose, de la fin du quatorzième siècle. L'original est perdu'. Qu'importe? Le Duchat, éditeur de Rabelais, a vu le conte de Grisélidis dans un vieux manuscrit intitulé : Le Parement des Daines. La chose est très-possible ; mais Le Duchat et Legrand d'Aussy ne savaient donc pas que Le Parement des Dames d'honneur est un ouvrage d'Olivier de Lamarche , mort sous Louis XII, la première année du seizième siècle , cent vingt-six ans après la mort de Bocace , et plus d'un siècle et demi après l'époque où fut composé le Décamèron. L'histoire de Grisélidis se trouve en effet dans Le Parement des Dames. Elle en forme le quinzième chapitre , qui est intitulé : L'Epinglier de Patience. Lorsqu'on

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