Ployez la note sur Aucassin et Nicolette , page
fait quatre gros volumes sur une très-mince partie de notre ancienne littérature; lorsqu'on lui consacre sa vie entière, il semble qu'on devrait au moins, par des recherches un peu exactes, s'épargner d'aussi ridicules assertions. Voici pourtant quelque chose de plus singulier : Pétrarque a traduit en latin Grisélidis; il y a fait des changemens très-légers. D'après ces changemens, suivis dans la version française, Legrand d'Aussy présume que Pétrarque a traduit le prétendu fabliau français, et non pas le conte de Bocace. Certes, je ne veux point soupçonner la bonne foi de l'écrivain; et par là même je suis contraint de lui reprocher une étourderie impardonnable. S'il avait jeté les yeux sur cette traduction latine, il aurait vu que Pétrarque la d^e à son ami Bocace, dont il se glorifie d'être le traducteur. Rétablissons les faits : Bocace est l'inventeur; d'après la traduction latine de Pétrarque ont été faites les nombreuses versions françaises qui parurent beaucoup plus tard. De là ce mystère de Grisélidis représenté sous le règne de Charles VI. De là ces imitations sans nombre, renouvelées sous tant de formes chez toutes les nations de l'Europe. La Paméla de Richardson, la Nanine de Voltaire, descendent elles-mêmes de la Grisélidis de Bocace; et, pour la force de la conception , pour le choix des incidens , pour l'intérêt et la rapidité de l'action, pour
l;i perfection du caractère principal , il faut en convenir : l'original est resté supérieur aux copies (les plus grands maîtres. Vous qui retracez les mœurs humaines , voulez-vous obtenir un succès universel ? Peignez la beauté vertueuse et patiente, une femme, une épouse, une mère, subissant des épreuves pénibles , long-tems aux prises avec l'infortune , et se reposant au sein du bonheur. Finissons par deux observations importantes. Remarquons d'abord qu'à cette époque les préjugés féodaux subjuguaient l'Europe. Ici pourtant l'orgueil féodal résiste et succombe; une villageoise est le modèle des épouses; un grand seigneur finit par s'enorgueillir d'une mésalliance avec la vertu. En second lieu, ne négligeons pas d'avertir qu'il n'est peut-être pas question d'une fable. Suivant l'historien Foresti, Griséiidis, marquise de Saluées, vivait au commencement du onzième siècle. Ce témoignage est suffisant sur un fait qui n'a pas d'invraisemblance. Si l'historien est souvent condamné à retracer des crimes et des sottises, d'un autre côté, les actions admirables , les caractères sublimes , sont essentiellement historiques. Proclamons ce qui honore l'humanité. C'est dans le sanctuaire des âmes fortes , élevées, sensibles, que le beau idéal respire en sa plénitude; et la vertu peut faire plus que le génie ne peut inventer.
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SUR
DEPUIS LE RÈGNE DE LOUIS VII JUSQu'aU RÈGNE DE FRANÇOIS I.
JLiE nom de roman fut long-tems appliqué à presque tous les ouvrages de quelque étude qui furent composés dans la langue romance; mais le genre d'ouvrages que ce nom désigne aujourd'hui remonte à la plus haute antiquité. C'est dans l'Orient, sans aucun doute, qu'il en faut chercher l'origine. Les Indiens et les Persans furent les premiers romanciers. Les Grecs de l'Ionie apprirent des Persans l'art de composer ces fables voluptueuses connues sous le nom de fables milésiennes. De ce nombre est Psyché, qu'Apulée a bien fait de traduire, et qui nous charme au milieu de son livre, aussi bizarre qu'ennuyeux. UAne d'or d'Apulée et le Roman satirique de Pétrone sont à peu près les seules productions
que les Romains nous aient laissées dans ce genre d'écrire, mais sous la domination romaine, les Grecs en composèrent un grand nombre; et, sans faire mention de Parthénius, qui écrivait du tems d'Auguste, à l'époque des Antonins, on trouve Jamblique, Lucius de Patras, et le célèbre Lucien. Il ne faut pas oublier l'évêque Héliodore, qui, deux siècles plus tard, et sous le règne de Théodose, composa Théagène et Cariclée, roman plein d'intérêt et d'imagination. Le tems où vivait Longus serait difficile à déterminer avec certitude; mais ce qui n'est pas incertain, c'est la supériorité de son ouvrage sur tous les romans grecs qui nous sont parvenus. On peut aller plus loin : malgré les tentatives sans nombre faites en Italie, en Espagne et en France, le roman de Daphnis et Chloé reste encore le meilleur dans le genre pastoral. Il est aussi le plus ancien, je dis toujours dans le même genre; si toutefois on n'adopte pas le sentiment énoncé par Huet , évéque d'Avranches, dans sa lettre à Segrais, sur l'origine des romans : Huet remonte jusqu'à Salomon. C'est dans le Cantique des Cantiques que se trouvent à la fois, selon lui, les premières formes de roman, d'idylle et de dialogue dramatique. Nous ne voulons pas démentir le pieux auteur de la démonstration évangélique ; mais sur beaucoup de points nous pro-
OEuvres anciennes. IV. Q
i3o LEÇON
fessons le scepticisme, avec le savant auteur du
Traité sur V incertitude des sciences \
Chez les nations septentrionales qui commencèrent à prendre quelque consistance vers la fin du quatrième siècle, quand l'empire romain se précipitait vers sa ruine, des poètes, assez semblables aux prophètes hébreux , chantaient les événemens mémorables, les combats célèbres, et la mémoire des héros morts pour la patrie. L'amour et la religion inspiraient aussi ces Scaldes de Norwège, ces Bardes de la Germanie et des lies Britanniques; mais l'amour fatal et malheureux, mais un paganisme aussi lugubre que celui des Grecs était riant et poétique. Tel était le génie de ces peuples ignorans, guerriers et superstitieux. Chez eux, les mœurs, les institutions, et ce qui tenait lieu des arts : tout était sombre comme leurs nuages. Alors, ou, si l'on veut, dès la fin du troisième siècle, vécut Ossian, fils de Fingal. Il nous reste à peine de lui quelques fragmens en ancien gallique , fragmens dont l'authenticité même n'est pas démontrée. C'est d'après ce fonds peu considérable que, il y a près d'un demi-siècle, Macpherson crut pouvoir rédiger en prose anglaise les prétendus poèmes d'Ossian : fatras mo-