SI L'ERREUR EST UTILE AUX HOMMES
U N rhéteur sans cervelle, et gravement futile, Demande si l'erreur aux hommes est utile; Un écolier naïf y rêve avec candeur, Et dans la question voit quelque profondeur; Un charlatan se rit du maître et de l'élève. Ment au lieu de rêver, mais profite du rêve. Laissons le charlatan, l'écolier, le rhéteur, Sermoner, haranguer, gourmander un lecteur, La vérité craint peu les lourdes apostrophes Des tartufes complets, des demi-philosophes; Et moi j'aime à lui rendre un hommage nouveau. Tandis qu'au bas du Pinde un servile troupeau. Courbant sous deux licous sa tête appesantie. Rime pour l'antichambre et pour la sacristie.
Si, conduit par mes sens à de faux résultats, Je vois dans un objet ce qu'il ne contient pas, Ou si je ne vois pas tout ce qui le compose , J'erre; et de mon esprit la borne en est la cause. Le seul Etre infini ne se trompe jamais , Car en tous leurs rapports il voit tous les objets. L'homme n'est pas un dieu : Terreur est son partage. Mais en quoi sa faiblesse est-elle un avantage? Le plus vaste génie , étant fort limité , Par des jugemens faux tient à l'humanité. Si les plus grands esprits, d'Aristote à Voltaire, Ont porté plus ou moins ce joug héréditaire, Loin de le croire utile, ils le trouvaient honteux; Alléguant les tributs qu'on payait avant eux. Par de constans efforts tous ont limé la chaîne Que l'erreur imposait à l'ignorance humaine; Et c'est par eux encor que leur postérité Mieux qu'eux, en certains points, connaît la vérité. Il est des songe-creux dont les erreurs paisibles N'ont pas d'utilité, mais sont très peu nuisibles. Chez les physiciens , chacun se faisant dieu , Suivant son bon plaisir met l'univers en jeu : Descartes, pour les siens, chassant les vieux fantômes. Veut par les tourbillons remplacer les atomes; Aux monades Leibnilz dicte ses volontés; Ruffon prescrit des lois aux soleils encroûtés; Chacun dans son roman prolixement radote; Et de ces romans-là nul ne vaut Don-Quichotte.
EST-ELLE UTILE AUX HOMMES? 237 Mais enfin tous ces dieux, dans leurs discussions, N'ont jamais altéré le sort des nations. De même, en fait de goût, une erreur ridicule N'ira pas tourmenter tout un peuple crédule. Le talent des beaux vers et le sel des bons mots S'uniront, j'y consens, pour châtier les sots: Honneur aux traits lancés par Boileau, par Horace! Mais quand Charles Perrault prétend qu'au Mont-Parnasse Chapelain sur Homère a les honneurs du pas; Lorsque Antoine Suard, parodiant Midas, Préfère aux chants heureux des cygnes d'Italie De l'Opéra français la triste psalmodie, Que s'ensuit-il? On siffle. Un esprit de travers Peut juger sottement de musique ou de vers, Sans qu'il faille imputer à sa lourde faconde Les troubles d'un empire ou les larmes du monde.
On a lieu de gémir quand, par de longs abus.
Et des mœurs et des lois le vrai se trouve exclus;
Quand, au lieu de ce vrai que sema la nature,
L'erreur cueille des fruits entés par l'imposture;
Quand l'aspect général de la société
N'offre au contemplateur qu'un tripot détesté.
Où des sots, se livrant à des filous avides.
Vont les mains pleines d'or, reviennent les mains vides ;
Grimauds, toujours valets, souvent même espions.
Et de l'erreur qui paie effrontés champions.
Il faut,'j'en suis d'accord, des dévotes aux prêtres,
Des dupes aux fripons, des esclaves aux maîtres; Mais des maîtres enfin, des moines, des fripons, En faut-il? Si les loups ont besoin de moutons. Sans phébus de collège et sans phrases subtiles. Demandez aux moutons si les loups sont utiles? Au Castillan vaincu, s'il veut des conquérans? A tout peuple opprimé, s'il lui faut des tyrans? Or, entre les tyrans, connaissez-vous le pire? C'est l'erreur: elle seule a fondé tout empire; Tout, depuis les tréteaux où l'humble charlatan Aux badauds, pour deux sous, vend son orviétan, Jusqu'au trône où Philippe', en soumettant les ondes, Sans sortir de Madrid, régnait sur les deux mondes; Et depuis la banquette où Lise, le matin. Dit son confiteor aux pieds d'un bernardin , Jusqu'au siège où, couvert de la triple tiare, Hildebrand gouvernait l'Europe encor barbare, Aux peuples en révolte accordait son appui , Ou permettait aux rois d'être tyrans sous lui.
Fut-il un siècle d'or? Oui : l'austère sagesse Aime et sait expliquer ces fables de la Grèce: Mensonges instructifs, symboles enchanteurs. Qui sont des fictions et non pas des erreurs. Le blé n'attendit pas Cérès et Triptolème,