I. Philippe II
EST- ELLE UTILE AUX HOMMES? a'ig
Mais au travail de l'homme il s'offrit de lui-même;
Et le prix du travail fut la propriété
Qui fonda, qui maintint toute société.
La lyre d'Amphiou, du sein d'une carrière,
Sur les remparts thébains ne guida point la pierre;
Mais des cités partout la puissance des arts
Dessina, construisit, décora les remparts.
La vertu, seule Astrée, embellit leur enceinte;
Jours heureux, temps paisible, où l'égalité sainte A des frères unis garantissait leurs droits; Où les mœurs gouvernaient plus encor que les lois; Où les humains pieux, sans temples et sans prêtres. Justes sans tribunaux, surbordonnés sans maîtres. Reposaient sous l'abri du pouvoir paternel. Inventaient l'art des vers pour bénir l'Eternel, Sur la cime des monts lui rendaient leur hommage, Et chantaient le soleil, sa plus brillante image!
Après l'âge trop court des premiers bienfaiteurs. Vint le siècle hideux des premiers imposteurs. On s'arma : la Discorde aiguisa pour la guerre Le fer laborieux qui fécondait la terre ; Le plus fort eut raison; sa raison fit la loi; Le soldat devint chef, et ce chef devint roi; Ce roi fut conquérant. Au gré de son caprice. Deux ministres zélés : l'Orgueil et l'Avarice, A l'espoir attentif confiant ses projets, De ses égaux d'hier lui firent des sujets.
24o L'ERREUR
Une cour, avec art par lui-même flétrie, Pour l'or et les honneurs lui vendit la patrie. Le peuple osa crier : tout, d'un commun effort, Vint contre le plus faible au secours du plus fort. Le guerrier, pour un mot, vexant une province. Parla, le sabre en main, de la bonté du prince; Le financier, pillant jusqu'au moindre hameau, Au nom du bien public taxa la terre et l'eau ; Et des Pussort ' du temps l'infernale cohorte Mit , à force de lois, la justice à la porte.
On vit par les vainqueurs l'esclavage établi , Et l'antique union bientôt mise en oubli ; Chacun de sa famille élevant la fortune; Chacun désavouant la famille commune; Des mortels primitifs les enfans divisés, Et dans un même état des peuples opposés; L'orgueil insocial des castes sans mélange. Souillant les bords heureux de l'Indus et du Gange; Des satrapes persans, des mandarins chinois. Les nombreux échelons remontant jusqu'aux rois; Et les patriciens sur les rives du Tibre, Malgré l'exil des rois bravant un peuple libre. Sous les brigands du nord, altérés de tributs. L'avide parchemin scella tous les abus.
I. Pussort, conseiller au grand -conseil, oncle du ministre Colbert.
EST -ELLE UTILE AUX HOMMES? 241 Trouvant dans son berceau ses titres de noblesse, L'enfant porta les noms de grandeur et d'altesse. C'est peu : de la vertu l'honneur fut séparé; De cordons fastueux le vice fut paré; On forgea du blason la gothique imposture; On flétrit le travail; tous les arts en roture Servirent à genoux la noble Oisiveté.
Tandis qu'un monstre impur, la Féodalité, A la glèbe servile attachait ses victimes. Le genre humain, déchu de ses droits légitimes, Au joug usurpateur semblait partout s'offrir. Et méritait sa honte en daignant la souffrir.
Des esclaves sans peine on fait des fanatiques : Il fallut qu'à l'amas des erreurs politiques Vînt s'unir, et peser sur l'univers tremblant, Des mensonges sacrés l'amas plus accablant; Que, du sommet des monts, au milieu des tempêtes. Moïse et Zoroastre, ambitieux prophètes, Descendant, la Genèse et le Sadder en main, Vinssent au nom de Dieu tromper le genre humain; Qu'à son vieux Testament Dieu lui-même indocile Fît, en devenant homme, un nouveau codicille; Qu'après le doux Jésus, qui fut roi sans pouvoir, Législateur sans code, et Dieu sans le savoir, Mahomet, au Coran joignant le cimeterre, Combattît l'Évangile et subjuguât la terre; Que, de Rome à la Chine élevant leurs autels,
OEuvres posthumes. II. I O
Mille et mille jongleurs, des crédules mortels Berçant jusqu'au tombeau l'interminable enfance. Régnant là par la crainte, ici par l'espérance, Du pouvoir absolu tantôt valets soumis.
Tantôt guides adroits, tantôt fiers ennemis, Sur le malheur constant de tout ce qui respire Parvinssent à fonder leur sacrilège empire. Dans ce mélange impur de fables et d'horreurs, Quelles sont à vos yeux les utiles erreurs ? Toutes, répondrez-vous, si, du peuple adorées, Elles restent pour lui des vérités sacrées; Si le moindre examen lui semble criminel; Si dans ce noir chaos il voit l'ordre éternel, Des immuables lois l'enchaînement suprême, Ce qui fait l'univers, ce qu'a voulu Dieu même. Les humains doivent donc, esclaves complaisans, En calomniant Dieu disculper leurs tyrans ; Eteindre ce rayon de lumière éternelle Que fait luire à leurs yeux sa bonté paternelle; Lui rejeter au ciel son bienfait le plus beau ; De la raison, leur guide, éteindre le flambeau; Et lâchement ingrats, aveugles volontaires, Sous un triple fardeau d'abus héréditaires, Se traîner à tâtons, de faux pas en faux pas. De la nuit de la vie à la nuit du trépas !
Ils le voudraient en vain. Souvent, pour s'entre-nuire, liCurs communs oppresseurs ont osé les instruire.