A L'ABBÉ GEOFFROI
l'auteur et de toutes les circonstauces environnantes, vous l'accusez à la fois d'athéisme et d'opposition aux principes du gouvernement , croyez-vous que vos lecteurs même les plus bénévoles ne se rappelleront pas sur-le-champ ces vers tant de fois cités , et que tout le monde sait par cœur?
Qui méprise Cotin , n'estime point son roi , Et n'a, selon Cotin, ni dieu, ni foi, ni loi.
Vous citez Boileau ! mais vous êtes en guerre ouverte avec lui. D'abord vous faites mentir un des vers les plus célèbres de son Art poétique : car vous n'avez pas un admirateur \ Ensuite vous avez eu le courage méritoire et naïf de vous élever contre la comédie du Tartufe. Vous avez défendu avec zèle les saints que Molière a joués. Or, Boileau fut l'intime ami de Molière. Boileau loua la comédie du Tartufe , et tourna en ridicule ceux qui s'élevaient contre elle :
L'un, défenseur zélé des bigots mis en jeu , Pour prix de ses bons mots le condamnait au feu.
Des bigots! cette expression vous paraît-elle orthodoxe? Ah! mon cher abbé, laissons l'autorité de Boileau. Contentons-nous de la vôtre. Per-
Un sot trouve toujours un plus sot rjui l'admire. ( Art poétique , chant I- )
sistons à louer exclusivement les ouvrages composés dans nos principes. Plaçons Adèle et Théodore au-dessus (ÏEmile. Si nous entendons une comédie bien tiède , un plat sermon dramatique contre le divorce, ou contre les prétendues mœurs du jour, ou contre la philosophie, ne manquons pas de l'opposer à Tartufe. Plaignons sincèrement Louis XIV d'avoir laissé représenter Tartufe. Le président de Harlai voyait bien mieux : il ne voulait pas qu'on le jouât. Passe encore de laisser jouer Philaminte : celle de l'hôtel Rambouillet n'était pas dévote. Mais Tartu/è! hélas! Le pieux monarque était encore bien jeune ; il n'en était qu'aux maîtresses. Vingt ans après , quand il en fut aux directeurs, comment le révérend Père de la Chaise lui accorda-t-il l'absolution d'un si grand péché ? N'accusons pas le saint jésuite : apparemment pour pénitence il hii ordonna les dragonnades.
Si vous êtes vainqueur de Tartuje, il vous sera bien facile de venir à bout des pièces nouvelles où la philosophie voudrait encore faire entendre sa voix. Vous avez bien fait, par exemple, de gourmander le citoyen Andrieux, sur sa comédie d'Hehétius. Je partage votre avis et celui de mon correspondant. C'est vraiment une chose criante d'aimer , de faire aimer Helvétius , qui n'était que bienfaisant, et qui n'a jamais fait une ligne pour
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\e journal chrétien. Par mallieur on prétend tjue cette comédie est bien écrite et fort ingénieuse. Mais pourquoi seriez-vous embarrassé? faites-en une autre : ce n'est pas le talent qui vous manque. N'osant par modestie la composer pour l'abbé Geoffroi, composez-la pour Fréron ; que Voltaire y soit écrasé à n'en plus revenir; et, pour mieux signaler votre triomphe , ne manquez pas de la faire jouer après YEcossaise.
On vous fait Thonneur de vous nommer avec madame de Genlis et Châteaubriant , et vous vous plaignez d'être traité comme le plus coupable! C'est votre expression. Si vous aviez raison sur le fait, on aurait commis une grande injustice. Vous êtes sans contredit le plus innocent. Voulez-vous même que je vous parle avec pleine franchise? nous gâtons Châteaubriant par nos louanges. Il s'était beaucoup formé avec les sauvages qui sont fort dévots, Dieu merci! mais il est jeune; et je crains qu'il ne se pervertisse. En effet , sauf quelques expressions étranges qu'il a entendues sur les bords du Meschacebé S il a de l'esprit, du talent, de l'imagination. Nous sommes bien plus sûrs de vous.
I. /^'t»rpz l'Examen critique du roman iXAùiln : Tableau de la littérature , page 212 et suivantes, troisième volume des OEuvres posthumes.
Vous dénoncez amèrement l'intolérance philosophique, le fanatisme des philosophes: il faut que le reproche soit bien fondé ; car assnrément il n'est pas neuf. Dès le commencement du dixseptième siècle, les saints juges de Galilée accusaient l'intolérance de ce philosophe qui, malgré l'Ancien Testament, voulait faire tourner la terre «t condamner le soleil à l'éternelle immobiUté, tandis que Josué, par miracle, l'avait fixé seulement durant quelques heures. Tous les Pères de l'église qui ont écrit durant le dix-huitième siècle, et la nomenclature en serait immense, ont parlé avec indignation de l'intolérance philosophique. On ne lit, ou pour mieux dire on ne lisait autre chose dans leurs sermons, dans leurs mandemens, dans leurs réquisitoires , dans leurs journaux. Il est fâcheux que les écrits et les auteurs soient oubliés depuis long-tems. C'est en gémissant avec raison sur l'intolérance des philosophes que l'on persécutait Bayle , que l'on forçait Voltaire à quitter deux fois la France , et à rester trente ans au pied des Alpes; que l'on enfermait Fréret à la Bastille, Diderot à Vincennes; que l'on brûlait les Lettres Philosophiques , le Dictionnaire philosophique , V Histoire Philosophique , le Livre de V Esprit^ XÉiîiile; que l'on condamnait Helvétius à l'abjuration; que l'on décrétait J. J. Rousseau de prise de corps. Pour surabondance de droit, en
A I;ABBP: GEOFFROI. o^n
Espagne, en Portiig:al, en Italie, les inquisiteurs, même les plus doux, sont irrités du fanatisme des philosophes qui réclament la tolérance, et ne savent pas tolérer le saint tribunal de l'inquisition.
Vous prétendez que vous ne dites pas d'injures aux auteurs que vous croyez juger, mais seulement à leurs ouvrages : vous avez plus de zèle que vous ne pensez. Supposons toutefois qu'en ce point vous disiez la vérité sans conséquence; prenez bien garde qu'un lecteur malin ne vous rétorque l'argument : Voilà , pourrait-il vous dire, une distinction savante et judicieuse; mais n'ayez pas deux poids et deux mesures ; devenez bon logicien. Laissez faire à votre éoard la même distinction; et, comme il faut être juste à la fois envers vous et envers vos ouvrages, permettez que chacun s'exprime ainsi : M. l'abbé GeoHroi est un homme fort raisonnable, qui n'écrit que des choses absurdes.
Mais quel ton dolent prenez-vous au milieu de votre colère? On dirait à vous entendre que tout le monde vous persécute. Si vous entendez par-là que tout le monde se moque de vous , vous pourriez avoir raison : je vous vois battu sur Merope, sur Tancrede , swv Mahomet, sur Zaïre ^ sur V histoire de V empereur Adrien, sur la musique de Virato; battu en prose, en vers, en coriplets, en musique. Est-il question d'un ermemi des ta-
OKavres ;inc!.-iHiPs. IH. ^ 7
lens, de la philosophie? c'est vous que le public désigne, tout comme si vous étiez le seul. On va jusqu'à déterrer vos ouvrages , ce qui n'est pas très-facile. On vous impute ce vers blasphémateur:
Le ministre sacré non d'un dieu , mais d'un homme.
Néanmoins , vous n êtes pas persécute ; vous êtes honni. Ce ne sont termes synonymes. Quel remède à cela , mon cher abbé ? une entière résignation. Lisez la Journée du Chrétien : vous y trouverez, le fait est sûr, une prière pour demander à Dieu la patience. Cette pièce est éloquente et familière à vos lecteurs : c'est leur prière du matin.
LES MÏRACLES.
CONTK.
Ljes tems sont durs, et la foi périclite. Saints, à vos rangs! un généreux effort: Si quelqu'un rit, criez à l'esprit fort; Jadis Molirre, en sa verve maudite, Calomnia méchamment l'hypocrite; Geoffroi convient que Molière eut grand tort. Du feuilleton respectant les oracles, J'ai résolu , pour affermir la foi , De vous conter d'assez brillans miracles. Ne sont incrits aux livres de la loi, Mais consacrés dans nos vieilles chroniques; Prônez un peu mes rimes catholiques.
Puisse un récit, doux, simple, édifiant. Dans ses loisirs charmer Chateaubriant ! Daigne surtout protéger cet ouvrage.
Sainte Genlis! Philaminte des cieux:
Ma récompense est ton dévot suffrage.
Mais il suffit que mes vers soient pieux ;
t6o LES MIRACLES.
N'y verse pas cet enimi salutaire Qui, trop souvent, remplace en tes écrits Plaisir mondain que prodiguait Voltaire; J'y tiens encor : le plaisir a son prix. Vous le savez, jeune élite des belles, Vous, dont les cœurs à l'amour attachés Du Paradis sont faiblement touchés; Qui croyez peu, de peur d'être cruelles. Mal à propos ne vous effarouchez :
Cruelles, vous! dévotes le sont-elles?
Sans renoncer à vos jolis péchés, A notre cause au moins restez fidelles. Que vos amans soient, comme les Hébreux, Dignes d'entrer dans la terre promise ; Montez au Ciel en péchant pour l'Eglise; Faites des saints en faisant des heureux.
Or, écoutez. Quand le preux Charlemagne, Sous l'ascendant de ses fiers étendards Eut fait ployer les Sarrazins d'Espagne, Et les Saxons, et le roi des Lombards, Il fut suivi des douze pairs de France, Qui sur ses pas voyageaient en maint lieu , Pour exercer leur commune vaillance , Et pour gagner des serviteurs à Dieu.
Ils arrivaient en Mésopotamie, Dans les états gouvernés par Hugon,
Roi musulman, mais plein de prud'hommie,
Tel qu'il n'en fut depuis feu Salomon,
Ce fameux Juif, ce dévot personnage,
De mille objets amant très-peu volage ,
Qui , de plaisirs entourant la raison ,
Dans un sérail fît les écrits d'un sase.
Errant à jeun depuis un jour entier,
Portant le poids des gémeaux en furie, •
Les paladins regrettaient leur patrie,
Et quelque peu maudissaient leur métier ;
Mais, tout-à-coup, d'une superbe ville
On voit les tours; et, dans un champ fertile,
Quand le soleil, aux approches du soir,
Va de Thétis regagner le boudoir,
Hugon paraît. Ami de la nature.
Il cultivait de ses augustes mains
L'art fortuné qui nourrit les humanis.
Ce premier art qu'on nomme Agriculture.
Si je voulais divaguer un moment.
Je pourrais là débiter gravement
Quelques lambeaux de morale admirable.
Texte sublime et glose incomparable;
Mais vous aurez moins de mal que de peur,
Mes chers amis : je laisse de bon cœur
L'ennuyeux texte et l'insipide glose
Aux grands faiseurs des poëmes en prose.
liGu LES MIRACLES.
Tout du plus loin que les preux chevaliers
Du bon monarque eurent frappé la vue,
Hugon quitta sa royale charrue:
Les Musulmans sont gens hospitaliers.
Il s'avança , répondit aux harangues
Sans interprète: il savait bien les langues.
Rois et guerriers furent très-satisfaits.
En devisant d'une façon civile,
On se trouva dans les murs de la ville;
Et de la ville on parvint au palais.
En arrivant, Hugon présente aux dames Les douze Pairs et le grand Empereur : Nouveaux venus, s'ils ont de la valeur. En tout pays sont accueillis des femmes. On célébrait du potentat chrétien Les traits, le port, et ce royal maintien Qu'embellissaient la puissance et la gloire. Sans oublier, comme vous pouvez croire, Du bon Turpin le ventre de prélat.
Son teint fleuri, son regard de béat.
Trente beautés vantaient avec ivresse L'œil de Renaud, la stature d'Ogier, Du fier Roland la force et la noblesse; Toutes vantaient les grâces d'Olivier, Ses yeux pourtant, fixés sur une belle. Dans le palais déjà ne voyaient qu'elle :
Trésor d'amour , fille unique d'Hugon ,
L'aimable objet Jaajueliiie avait nom.
Pâleur de quinze ans brillait sur son visage;
Figurez-vous gorge faite à plaisir,
Deux grands yeux noirs mouillés par le désir,
Un pied furtif", un élégant corsage.
Maintien timide et gracieux souris.
De ses attraits la Syrie était fière;
Et Jacqueline eût été la première
Dans le tioupeau des célestes houris. ^
De mille amans qui lui rendaient hommage
Aucun n'avait rendu son cœur épris;
Olivier seul la trouva moins sauvage.
Sans se parler ils s'étaient entendus:
Muets sermens, regards doux et perdus.
Tendres soupirs partis du fond de l'âme.
Du beau guerrier déclarèrent la flamme;
De Jacqueline il reçut à son tour
Les doux regards, les soupirs et l'amour.
On a conduit le cortège héroïque Dans une salle innnense et magnifique , Oli le porphyre , et l'or , et le tabis , Festin, musique, et mille odeurs divuies. Parlaient en foule à tous les sens ravis. Dans cette salle étaient rangés des lits, Qu'enrichissaient d'élégantes courtines.
a64 LES MIRACLES.
Qui n'eût compté sur un sommeil divin?
Ces lits brillans et de pourpre et d'ivoire
Le promettaient; mais, quand on a grand faim,
Avant dormir il faut manger et boire.
Tous les pays conquis par le turban
Ont du festin combiné l'industrie :
Poisson des mers, les fleuves de Syrie,
Oiseaux du Phase et gibier du Liban.
De l'Yemen la fève parfumée
Répand dans l'or sa vapeur embaumée.
Et sa liqueur, si chère aux Musulmans.
Dans le cristal tombe à flots écumans
Autre liqueur, des sens plus souveraine.
Fruit des raisins que, sous les lois d'Irène,
Ont vu mûrir et Chypre et Ténédos,
Tous ces coteaux de la Grèce féconde.
Tous ces vallons renommés dans le monde
Pour les bons vins, les chantres, les héros.
Lorsqu'à la ronde on eut bu dix rasades. Vinrent chansons, devis, contes joyeux.
Récits galans, bouffons, guerriers, pieux. Peu de bons mots, mais force gasconnades. Par saint Michel, dit le terrible Ogier, J'ai le poignet d'une vigueur extrême:
En saisissant cet énorme pilier.
J'ébranlerais ce palais tout entier;
Je veux demain le dire au roi lui-même.
Moi, dit Roland, par les sons de mon cor
Je suis certain de renverser la ville.
Sur ce pari moi j'enchéris encor:
Le Roi , notre hôte , est d'humeur fort civile ,
Dit l'Empereur; mais, quant à ses héros,
Dès qu'ils voudront, je prétends, en champ clos.
D'un coup de lance en terrasser dix mille.
Pour moi, messieurs, je fus sauteur habile,
Dit le vieux Nayme, au moins en mon printemps;
J'espère encor, qu'il ne vous en déplaise.
De haut en bas sauter tout à mon aise
Cinquante pieds, malgré mes soixante ans.
Moi, par Racchus et la Vierge Marie,
Dit en buvant l'archevêque Turpin,
Si le Roi veut, de bon cœur je parie
Que d'un seul coup je boirai tout son vin.
Moi, par l'amour, dit Olivier, je gage.
Si du bon Roi la fille au gent corsage
Toute une nuit s'offrait à mon désir.
Que seize fois, sur le sein de ma belle,
Amant heureux, je mourrais de plaisir;
Que seize fois je renaîtrais pour elle.
Les chevaliers, ivres de vin grégeois.
Contaient aux murs cent sottises pareilles; Mais quelquefois les murs ont des oreilles :
'iSG LES MIRACLES.
C'est vrai, surtout dans le palais des rois. Faute d'avis, on peut s'y laisser prendre. Hugon jadis avait fait tout exprès Creuser les flancs d'un pilier du palais; Et là s'était caché, pour bien entendre. Un certain Grec, qui, savait le français. Grand écouteur des entretiens secrets.
Au Roi son maître il alla tout redire. A ce récit, le bon monarque eut peur; Il se fâcha : la peur ne fait pas rire; Ses courtisans partagent sa frayeur.
On se rassemble, on s'arme en diligence: C'en était fait des paladins de France, Sans un transfuge, assez homme de bien, Encor Français, s'il n'était plus chrétien. Ce renégat, dans ses jeunes années, Avait suivi Roland, comte d'Angers, Faisant la guerre au sein des Pvrénées : Il va soudain lui conter les dangers Qui menaçaient cette élite aguerrie.
Fleur d'héroïsme et de chevalerie.
Oyant cela, les preux aventuriers Ont déjà pris leurs écus, leurs cimiers, Leurs beaux cuissards, ces lances, ces épées. Que le sang maure a si souvent trempées. Le bon Turpin, très-belliqueux prélat.
Prend son rosaire et sa masse bénite:
Touché par elle au milieu d'un combat, Tout mécréant périt de mort subite.
Chacun des Pairs, montant son palefroi.
Suit l'Empereur; et du palais du Roi, D'un seul fendant, Roland brise les portes. Avec Hugon de nombreuses cohortes.
Précipitant le galop des coursiers, Déjà fondaient sur les treize guerrriers. Tels que des rocs, au milieu des tempêtes, Unis, serrés, sans reculer d'un pas, Les paladins faisaient voler des têtes, Cliassaient loin d'eux et donnaient le trépas. Oh! c'est alors que Roland l'invincible Gorgea de sang sa durandal terrible.
Charles, son oncle, et Renaud, son cousin, Mettaient à mal maint soldat sarrasin; Et, déployant sa gigantesque taille, Ogier partout échauffait la bataille.
Né pour l'amour, mais nourri dans les camps. Aimant la gloire autant que sa maîtresse., Notre Olivier, par son heureuse adresse. Déconcertait les Sarrazins tremblans.
Turpin, levant son effravante masse.
Les assommait avec dévotion; Puis à Jésus il demandait leur grâce : Nul n'expira sans absolution.
De tous les coins de la ville alarmée.
Malgré sa peur, le peuple curieux Vient admirer, en ouvrant de grands yeux, Treize guerriers combattant une armée.
Au haut des tours on voit aussi briller Maint doux objet, mainte beauté divine; Car toute belle aime à voir ferrailler. D'un œil en pleurs, la douce Jacqueline Lorgnait, suivait, défendait Olivier Bravant les coups de l'homicide acier.
Elle tremblait pour lui, pour elle-même; Elle éprouvait ce langoureux émoi Mal-à-propos nommé je ne sais quoi :
Fille d'esprit sait très-bien quand elle aime.
Hugon, lassé d'avoir tant combattu Sans rien gagner, voulut avec prudence Parler de paix : on peut sans conséquence Bien raisonner quand on s'est bien battu. Français, dit-il, venez-vous à Solyme Pour insulter un roi qui vous estime?
Lors il conta les paris singuliers Que le plaisir et les vins de la Grèce Avaient dictés aux vaillans chevaliers.
Durant le cours d'une héroïque ivresse. Charles le grand, Roland le très-sensé, A ce discours ne savaient que répondre; Mais, du propos se croyant offensé, Olivier dit : Pensez-vous nous confondre?
CONTE. i6c)
Vous auriez tort. Les chevaliers chrétiens
N'ont jamais su retirer leur parole :
Dans notre bouche aucun mot n'est frivole;
Et, quant à moi, ce que j'ai tlit, j'y tiens :
J'accomplirai ma promesse sacrée,
Puisque ma bouche et mon cœur l'ont jurée.
Disant. cela, Jacqueline il voyait,
Et lui lançait un regard vif et tendre :
Du haut des tours Jacqueline l'oyait :
Amans, de loin, se font très-bien entendre.
Hugon reprit : «Voilà parler au mieux.
Chevaliers francs, restez en ma demeure; Vous, Olivier, dès que la dixième heure D'un noir manteau rembrunira les cieux, Avec Turpin chez moi venez sans faute; Auprès de moi ma fille trouverez.
Je vous la donne, et son époux serez; Mais, avant tout, il vous fout, à voix haute. Jurer tous deux sur vos livres sacrés Que vérité tous deux dévoilerez; Et cette nuit fera, quoi qu'il advienne. Vous musulman, ou ma fille chrétienne:
C'est à ce prix que je veux vous unir. Vous tous Français, dont j'admire l'audace, A midi juste, ayez soin de venir:
Le rendez-vous est ici , dans la place.
De Mahomet vous subirez la loi, S'il vous advient quelques mésaventures; De Jésus-Christ nous adoptons la foi , Si vous gagnez vos modestes gageures. »
— Bon! s'écria Turpin le chroniqueur,
C'est marché fait: j'accepte de grand cœur;
Je crois, j'espère, et Dieu fera le reste.
Mais permettez que j'embrasse Olivier; ,
Car son discours vient de m'édifier;
Dieu l'a rempli de sa grâce céleste.
La Jacqueline est en très-bonnes mains;
Moi, je saurai faire honneur à vos vins;
Je boirai tout, j'en jure, j'en atteste.
Et mon ampoule et mes vignes de Rheims. )^
Les beaux diseurs donnent la confiance : Charles céda; chacun des pairs de France Au saint traité souscrivit à l'instant; Et tout chacun se retira content.
Hugon riait dans sa barbe touffue.
Et répétait tout bas : Ces hraves gens Seront demain de fort bons musulmans.
Turpin disait : Cette affaire conclue, Dieu rognera les griffes du démon ; Le roi demain recevra le baptême;
Il fiiteiidra ma messe et mon sermon; Et je prétends le confesser moi-même.
Avec Turpin, avant l'heure chérie, Notre Olivier se rend à son devoir.
Cette heauté, qu'adore la Syrie, Tremblé et rougit du plaisir de le voii-. Avec candeur Jacqueline, à son père.
Sur l'alcoran jura d'être sincère.
Turpin s'avance avec solennité.
Ouvre un cahier lu, relu, médité, Qui contenait , au lieu des litanies , De beaux détails sur les vins généreux. Sur les raisins, les muscats savoureux.
Que produisaient ses quatorze abbaves.
Or ça, dit-il, baise les livres saints; Baise, mon fils, jure sur l'évangile Que tu seras snicère autant qu'habile.
Sire, bon soir: demain gare à vos vins; La sainte église abhorre le parjure.
Avec respect Olivier baise et jure; Et Turpin sort, n'avant que faire là.
Turpin sorti, le père aussi s'en va; Olivier reste, et quelque tems soupire:
Il est chargé du salut d'un empire.
Pour l'empêcher d'arriver à son but
En beau chat blanc, le malin Relzébut S'était bloti sur la couche douillette, Et liait fort aux dépens d'Olivier, Car il comptait lui nouer l'aiguillette; Mais rira bien qui rira le dernier.
Par un usage et saint et méritoire, Pour pénitence, alors qu'il se couchait. Entre ses dents Olivier dépêchait Une oraison courte et jaculatoire.
De foi, d'espoir, et d'amour transporté. En caressant la gentille beauté, D'un ton pieux, il dit : Ave, Marie.
A ce saint nom, des diables redouté.
Le Belzébut miaule avec furie. Et dans l'enfer s'enfuit épouvanté.
Or, .maintenant, vous crovez bien, mesdames. Que mes tableaux vont échauffer vos âmes; Que je peindrai ce mutuel transport, Ces plaisirs vifs , cette ivresse touchante , D'un couple heureux que son amour enchante; Vous le croyez ? Eh bien , vous avez tort : Nos deux amans ont besoin de mystère; Allons-nous-en; faisons comme le père.
Vous insistez! vous désirez savoir Si vous devez conserver quelque espoir!
Je vous entends : la beauté s'intéresse
Aux grands exploits, à la pure tendresse D'un chevalier plein d'amour et d'honneur; Un accident peut trahir sa valeur.
De son pari je connais l'imprudence; Mais comptez-vous pour rien la Providence?
Dieu, qui créa les mondes et les cieux, Et dont la nuit ne ferme point les yeux, Veille au sommet de la sphère divine; Veille Olivier comme aussi Jacqueline; Veillent encor les chevaliers français.
Au milieu d'eux le seul Turpin sommeille, Plein d'espérance et du vin de la veille, Et plus qu'eux tous convaincu du succès. Ouvrant les yeux quand l'aube va paraître, Il voit soudain entrer par la fenêtre Feu saint Remi, bien crosse, bien mitre. Ayant le chef de rayons décoré.
— Enfans , dit-il, n'ayez frayeur aucune: Vous connaissez mon nom et ma. fortune; De mon vivant, j'étais comme Turpin, Grand archevêque, et grand .ami du vin. Si j'abhorrais la Champagne Pouilleuse, Par moi de Reims les coteaux sont bénis; Fort à propos, pour huiler saint Clovis, Dieu m'envoya l'ampoule merveilleuse.
OEuvres anciennes. III. I^
Je viens d'en-haut , au nom de monseigneur :
De votre affaire il a ri de bon cœur;
Il est bon liomme, et, de plus, il vous aime;
Mais, n'osant pas s'en fier à lui-même,
Craignant l'abus sur un sujet pareil,
H a voulu rassembler son conseil.
Comme ici-bas, chez nous on vous estime;
On a trouvé maint pari peu discret ;
Malgré cela, l'avis est unanime.
On a senti quel scandale adviendrait
Si des démons Hugon restait l'esclave ,
Et si son vin demeurait dans sa cave
Miracle il faut, miracle se fera:
D'un saint mitre croyez-en les oracles;
Selon vos vœux tout se terminera.
Notre Olivier fait déjà des miracles :
Il a chez nous un très-puissant appui ;
Car Notre-Dame intercède pour lui.
Voilà que c'est, quand on fait œuvre pie.
D'être dévot à la Vierge Marie!
Il est marqué du cachet des élus :
De Belzébut bravant les tours magiques,
Olivier pousse en faveur de Jésus
Seize argumens forts et théologiques.
Vous direz tous un pater au bon Dieu;
A. tous les saints vous offrirez des cierges;
N'oubliez pas les onze mille vierges :
Tout vrai crovant doit les fêter. Adieu. —
Il dit, s'envole, et les laisse en prière. L'astre éclatant qui mesure les jours Avait atteint le milieu do son cours, En dispensant et chaleur et lumière; On vit soudain descendre du palais Hugon, sa cour, les chevaliers français. Un peuple immense , avide de spectacles , Se trouvait là dans l'espoir insolent De bien berner les faiseurs de miracles : Berner les saints est toujours consolant.
Hugon s'avance. Approchez-vous, bonhomme; C'est .sur ce ton qu'à Navme il s'adressa : Pour grand sauteur partout on vous renomme; Qu'en dites-vous? Hier on m'annonça Que par serment, que par gageure expresse. Cinquante pieds, malgré votre vieillesse. De haut en bas, vous prétendiez sauter. A cette tour vous plaît-il de monter?
On aime ici les voltigeurs ingambes.
Cinquante pieds font juste sa hauteur: En descendant prenez garde à vos jambes. A ce discours, le confiant sauteur Monte à la tour, et, franchissant l'espace, Sans accident se retrouve en la place Auprès dHugon ; lequel dit : C'est beaucoup : J'étais fort loin de vous croire aussi leste; Vous sautez bien : passons à ce qui reste.
Turpin boira tout mon vin d'un seul cou|): Voyons. Il dit : dans une innnensc tonne Les sommeliers versent cent muids de vin ; Chacun murmure et longuement s'étoime; D'un air béat et son rosaire en main , Le chroniqueur, certain de la victoire, Boit d'un seul trait, et dit : Versez à boire. Quand tout le peuple applaudissait encor, Roland saisit le redoutable cor; Hugon s'élance; il crie : Eh! laissez vite. Laissez ce cor; de tout je vous tiens quitte. Brave Roland; mais ce jeune vaurien, Ce beau Français qui ne doutait de rien, A-t-il chanté seize fois son antienne?
Oli donc est-il? Alors doublant le pas, Olivier prend sa femme entre ses bras.
L'élève en l'air, et dit : elle est chrétienne. Quoi! tout-à-fait? lui repartit Hugon; Mon cher monsieur, n'êtes-vous pas Gascon? Ce pari-là peut se perdre sans honte.
Répondez-moi , ma fdle : voulez-vous Que l'on s'en fie à monsieur votre époux? Ne s'est-il pas glissé quelque mécompte?
La Jacqueline avec simplicité.
Les veux baissés , répondit : Je vous jure Qu'à tous les deux vous nous faites injure; Je suis garant qu'il a très-bien compté.
Hugou la crut. Fille honnête et sincère En cas pareil ne peut tromper son père. Dans l'aventure il vit le doigt de Dieu: Tant ce monarque était un grand génie!
Oh! oh! dit-il, Jacqueline, ma mie, Je suis chrétien; ceci n'est pas un jeu; Ce ne s.ont là visions, ni prestiges; Croyons au Dieu qui fait de tels prodiges. Le jour d'après, l'archevêque Turpin , Encore à jeun, c'était de grand matin, Dévotement célébra la grand'messe Dans un vieux temple en église érigé, Et d'eau bénite amplement aspergé.
Le Roi, sa cour, le peuple, la noblesse, Tout s'y trouva ; tout y fut baptisé.
Le bon Turpin débita dans la chaire Un beau sermon en trois points divisé, Payé par lui, fait par son grand-vicaire. Il commençait, et chacun sommeilla; Quand il finit, chacun se réveilla.
Lors Olivier, sa douce Jacqueline, Furent unis avec dévotion.
Turpin leur fit une exhortation Sur les effets de la grâce divine.
Qui, des chrétiens fidèles et fervens, Quand on l'appelle est toujours entendue, Mais (jui toujours est sourde aux mécréans. Si bien parla que Jacqueline émue
Dit à voix basse : Olivier, mon seul bien , Fais ton salut; sois toujours bon chrétien. Les chevaliers convertirent les belles; La foi toucha ces cœurs long-temps rebelles; Et, pour finir dignement ce beau jour, D'un grand festin 1 élégante abondance Couronna tout. On but , on fit l'amour : C'est à peu près comme on finit en France.
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