‹ OEvres de M.J. Chénier, précédées d'une notice sur ChénierChapitre 87 sur 140 · IMITATION DE PFEFFEL · texte numérisé non relu

IMITATION DE PFEFFEL

V^UE de la liberté la couronne guerrière Sur ton humide front remplace les roseaux! Que des nuits, belle Alsa, l'inégale courrière De ses feux argenté tes eaux!

Parcours avec orgueil nos campagnes fécondes ; Raconte au dieu du Rhin la fin de nos malheurs; Ton urne assez long-tems n'a versé dans ses ondes Que des flots grossis de nos pleurs.

Vois le cultivateur sur la rive fleurie: Couché dans la poussière, il étouffait sa voix; Maintenant, fier et libre, il chante la patrie, Qui renaît , et lui rend ses droits.

Entends-tu comme au loin les trompettes civiques Raniment les Français sous le joug expirans;

;^i8 ALSA.

Comme la liberté, par ses divins cantiques, Porte l'effroi chez nos tyrans?

Chargés du poids des fers, ainsi que nos compagnes, Nous avions oublié ces aimables accens; Les échos attristés, le long de nos montagnes. Répétaient des sons gémissans;

Alsa, vois tout-à-coup sur les Vosges hautaines Flotter des trois couleurs l'étendard immortel; Vois de la liberté qui régnait dans Athènes Se relever l'antique autel.

Vois de nos légions la jeunesse aguerrie, S'avançant vers l'autel aux accens de l'airain. Jurer de maintenir les droits de la patrie. Les droits du peuple souverain.

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Praecipe lugubres Cantus, Melpomeue, cui liquidam pater Vocem cum citharâ dédit.

HORAT. iD ViBGII.. Od., lib. 1.

Deaux-arts, qu'inventa le génie.

Unissez vos divins efforts; Lugubre et touchante harmonie, Fais-nous entendre tes accords.

Marbre, obéis à Praxitèle; Toile, peins cette âme immortelle Que les dieux semblaient inspirer; Et toi, Muse patriotique, Chante le funèbre cantique:

Un grand homme vient d'expirer.

Cité que chérit Amphitrite', Il attend de toi des autels!

Sur tes bords sa gloire est écrite En caractères immortels.

Par son éloquence puissante,

i. Mirabeau naquit à Marseille en 17 49-

320 ODE

De notre liberté naissante

Je vois les ennemis vaincus.

Le despotisme en vain conspire;

Le peuple ressaisit l'empire

Aux accens d'un nouveau Gracchus.

Sur une scène encor plus belle, Au nom du peuple et de la loi.

Je l'entends, plein du même zèle, Répondre à l'esclave d'un roi; Je vois son courage intrépide Dénoncer à ce roi perfide Les crimes de ses favoris ; Lorsque des héros mercenaires.

Dans leurs exploits imaginaires.

Menaçaient les murs de Paris.

Silence! organes de l'envie; N'outragez plus notre soutien:

Songez que la France asservie A vu ■Mirabeau citoyen.

De ses vertus républicaines, Les fers, les cachots de Yincennes, N'ont point abattu la fierté :

C'est là que son mâle génie.

Sous la main de la tvrannie.

Fondait de loin la liberté.

Couvre-toi d'un voile funèbre, Témoin de ses brillans succès, Tribune, que rendit célèbre Le Démosthène des Français!

La France, mère inconsolable, Perdant un fils irréparable, A pris les vêtemens du deuil; Et puissent des honneurs si justes Consoler ses mânes augustes Dans le silence du cercueil !

Adoptez ces lugubres marques , Français qui chérissez les lois!

On porte le deuil des monarques; ^ Un seul grand homme vaut cent rois. Ce Franklin , qui dans l'Amérique Fit régner la raison publique, Au monde était plus précieux Que tous ces princes dont la gloire Expire et s'éteint dans l'histoire, Dès qu'on leur a fermé les yeux.

En vulgaires humains féconde, La Nature, à tous les instans.

Sème en foule au milieu du monde Des esclaves et des tyrans; Mais, quand l'argile qu'elle anime

OEuvres anciennes. III. ^l

ha ODE

Enveloppe un esprit sublime, Et le cœur altier d'un héros, Son sein, qu'un tel effort accable, N'enfante un prodige semblable Qu'après un siècle de repos.

Jour d'épouvante ! heure suprême ' !

Du peuple l'immortel appui

Expire au sein du peuple même.

En s'occupant encor de lui.

La douleur le trouve impassible:

D'un front serein, d'un œil paisible.

Il envisage son trépas;

Et son âme ferme et sublime

S'agrandit en voyant l'abîme

Qui vient de s'ouvrir sous ses pas.

Des pontifes langage austère.

Mortels apprêts , pieux tourmens , Mirabeau va quitter la terre, Epargnez ses derniers momens.

Fuyez son vénérable asile,

I. Mirabeau mourut à Paris, en 1791 , dans la rue de la Chaussée-d'Antiîi où il demeurait, et à laquelle on donna son nom.

Préjugés d'un âge imbécile; Fuyez, mensonges révérés, Que la frayeur de nos ancêtres, L'avarice et l'orgueil des prêtres , Avaient si long-tems consacrés!

Au fond de la nuit éternelle,

Parmi les ombres descendu.

Il voit la douleur solennelle

Des citoyens qui l'ont perdu.

Paris et la patrie entière ,

Vont, dans sa demeure dernière,

Déposer le grand Mirabeau.

Ses restes, que le peuple adore,

Il les voit triompher encore

Et des tyrans et du tombeau.

La France a-t-elle , avant notre âge , Honoré ces mortels divins Dont l'esprit est un héritage Recueilli par tous les humains?

Ils mouraient : leur cendre sacrée.

Par l'amitié seule entourée, Marchait vers le funèbre lieu; Tandis qu'une pompe insolente Accompagnait l'ombre sanglante D'un Louvois ou d'un Richelieu.

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Du flmatisme étrange exemple!

Opprobre d'un siècle si beau!

A Sulpice on élève un temple ; Voltaire est presque sans tombeau!

Mort, il cherche encore un asile; Un ordre des tyrans exile Ses vains et précieux débris; Et, dans leur stupide colère, De sa dépouille tutélaire Ils ont déshérité Paris.

Des grands hommes de la patrie Nous verrons les mânes un jour, Famille imposante et chérie, Habiter un commun séjour.

Tel , au milieu des sept collines , S'élevait sous des mains divines Ce temple superbe et vanté Où, par la piété romaine, Dans les murs de la cité reine, On vit l'Olympe transporté.

Ennemis de la tyrannie.

Visitez ces augustes lieux; Vertu, raison, talens, génie.

Voilà vos patrons et vos dieux. Souvent la nation nouvelle.

Offrant un hommage fidèle A ces mânes idolâtrés, Viendra sur la chose publique Consulter la patrie antique, Au fond des monumens sacrés.

Toi, que la France désolée Appelle en vain dans ses regrets, Mirabeau, de ton mausolée J'ornerai du moins les cyprès.

Lorsque ta fatale journée.

Par chaque printemps ramenée , Renouvellera nos douleurs, Je chanterai tes nobles veilles; Et sur le marbre où tu sommeilles Tu sentiras couler nos pleurs.

ODE

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