‹ Offenbach en AmériqueChapitre 20 sur 24 · SLEEPING-CARS · texte numérisé non relu

SLEEPING-CARS

Pour revenir du Niagara, j'ai pris le train de nuit. Je n'étais pas fâché d'expérimenter par moi-même les sleeping-cars, ou wagons-lits, dont on m'avait tant parlé.

J'entrai donc dans le wagon-salon qui était disposé comme d'habitude, c'est-à-dire avec de grands fauteuils de chaque côté ^e la galerie, des cabines particulières pour les fumeurs, et toutes les commodités que j'avais déjà tant admirées en venant. Rien n'indiquait dans l'installation de ces cars qu'on pût y dormir dans un lit. Un moment je crus à une mystification tant il me paraissait impossible qu'on pût donner à

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coucher à tous les messieurs et à toutes les dames qui se trouvaient avec moi dans ce beau salon.

Tout à coup, vers neuf heures du soir, au moment où l'obscurité nous envahissait, deux employés de la compagnie Pullmann apparurent et se mirent à l'œuvre. Les habiles machinistes! ou plutôt les jolis trucs 1 En un clin d'œil nos fauteuils avaient été transformés en lits. Comment cela s'était-il fait? Bien simplement. Sur les fauteuils reliés ensemble par une planche, on avait d'abord déposé un matelas, des draps, une couverture. Le salon ainsi métamorphosé en dortoir serait insuffisant pour le nombre des voyageurs si l'on n'avait recours à un autre expédient. Au-dessus de chacun des fauteuils-lits, se trouve un petit appareil que l'on déploie et qui se trouve être un lit de sangle. Il y a donc deux étages de lits superposés dans chaque compartiment, lits du rez-de-chaussée et lits de l'entre-

RETOUR DU NIAGARA lO.'i

sol. Avoir des lits, c'est bien; s'y coucher, c'est parfait. Mais il y a une petite opération préalable que l'on n'aime pas à faire publiquement. Les hommes — s'ils étaient seuls — se déshabilleraient bien les uns devant les autres; mais les femmes — et cela se comprend — ne peuvent passe déshabiller devant un aussi grand nombre de voyageurs. Il fallait donc que l'inventeur des sleeping-cars trouvât un moyen de rassurer la pudeur des Américaines. Il y est arrivé en faisant de chaque couple de lits — un lit d'en haut et un lit d'en bas — une véritable chambre. Deux grands rideaux tirés parallèlement dans le sens de la longueur du wagon forment au centre du compartiment un long corridor de dégagement q'ie les voyageurs peuvent parcourir si bon leur semble. Entre chacun de ces rideaux et la paroi du wagon, d'autres petits rideaux^^sc déploient perpendiculairement. Une personne couchée se trouve donc au centre d'une

petite chambre qui a, du côté de la tête, un mur de bois, et sur les trois autres faces des cloisons de toile. J'ai connu des hôtels où les murs de carton pâte étaient moins discrets que les murs d'étoiïe du sleeping-car. j

Tous les préparatifs sont terminés ; alors commence une scène assez piquante. Chacun choisit son lit et se glisse dans le petit compartiment qui lui semble le plus avantageux. Puis, pendant quelques minutes, on entend autour de soi, dans les chambres voisines tantôt des bruits de bottes qui tombent, tantôt d'agréables froufrous qui trahissent des soulèvements de jupes.

Quand un mari voyage avec sa femme, il a parfaitement le droit de se coucher sous le même rideau que sa compagne. Ce fait m'a été révélé par une conversation à voix basse, extrêmement intéressante, qui se tenait dans la cabine voisine de la mienne du côté droit.

On a beau vouloir être discret, on se préoccupe toujours un peu de savoir quels voisins le sort vous a départis. Pour faire pendant à mon ménage du côté droit, j'avais une charmante miss du côté gauche. Elle s'était retirée dans sa chambrette aussitôt que la transformation du salon en dortoir avait été terminée, et depuis, je dois le reconnaître à sa gloire, elle ne s'était révélée que par des mouvements extrêmement discrets. Puis, notrecloison commune avait cessé de s'agiter, et le bruit d'un lit pliant sous le poids d'un corps très-légerm'avait appris qu'elle s'était enfin étendue.

Il se passa ainsi quelques instants. Je m'étais étendu aussi sur ma couchette, mais, peu habitué à ce genre d'hôtel roulant, et tenu en éveil par la vieille habitude parisienne de ne s'endormir que fort tard, je révais les yeux éveillés à l'élrangeté et au pittoresque de ce dortoir américain.

Cependant, à mes pieds, dans la galerie ménagée entre les deux grands rideaux dont j'ai parlé, j'entendais des gens qui allaient et qui venaient. Quels pouvaient être ces promeneurs? Je jetai un coup d'œilsur le corridor et je vis — liorresco referens — des dames en camisole de nuit — il est vrai que c'étaient les moins jolies

— qui se dirigeaient... je ne sais où. Je vis aussi un beau Yankee, qui sortait de sa chambre. Après avoir jeté un coup d'œil investigateur sur l'étendue de la galerie, il se dirigea vers la plate-forme où il alluma un cigare. Un moment après, il jetait dans la nuit son havane enflammé et rentrait dans l'intérieur du car, mais au lieu de regagner directement sa cabine, il se dirigea

— vous l'avez déjà deviné — vers celle de ma jolie voisine de gauche.

Son irruption dans le chaste asile de la belle Américaine provoqua une série d'exclamations, des oh î et (les ah î des réclamations à voix basse,

pour ne pas éveiller l'attention générale du dortoir, tout le gracieux effarouchement d'un petit nid surpris à l'improviste. L'envahisseur dut se retirer en s'excusant d'avoir fait une méprise. La nuit s'écoula sans amener aucun autre incident.

A peine l'aurore aux doigts de rose s'étailelle montrée, que les deux employés de Pullmann apparurent encore. Hommes et femmes s'élancèrent de leurs couchettes et firent leur toilette plus ou moins ensemble sous les cabinets de toile. Puis la place fut cédée aux agents de la compagnie qui remirent en un clin d'œil toutes les choses dans leur ordre habituel. Après avoir dormi chacun de notre côté, nous nous retrouvâmes tous, dans le salon, aussi frais et aussi dispos que si nous avions passé la nuit à l'hôtel.

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