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L'EMPEREUR DU BRÉSIL

Et dernière apparition en public de Sa Majesté Don Pedro avant son départ pour l'Europe.

Les mots : Empereur du brésil, sont

mis en vedette, comme s'il s'agissait d'une forte chanteuse ou d'un bon premier rôle. Vous voyez d'ici le régisseur venant dire au public:

L'Empereur du Brésil, pris d'une indisposition subite, réclame votre indulgence et vous prie de prendre patience.

Ou bien :

— L'Empereur du Brésil, pris d'un mal de gorge subit, vous supplie de l'excuser s'il ne fait pas sa dernière apparition ce soir.

Le public a absolument le droit de redemander son argent.

Je suis allé aux courses à Jérôme-Park. Le champ sur lequel ont lieu les steeple-chase est la continuation du Gentral-Park que j'ai décrit plus haut. Il appartient à un riche banquier, M. de Belmont.

11 ne faut pas s'attendre à ce que je parle du sport avec l'esprit et le savoir-faire de mon ami Milton du Figaro. Je ne connais pas la langue spéciale du turf; c'est à peine si je sais ce que c'est qu'un starter.

Tout ce que je puis dire c'est que j'ai vu à Jérôme-Park, autour d'une piste assez boueuse, ce que Ton voit à toutes les courses. Beaucoup

de chevaux, beaucoup de jockeys, beaucoup de dames, beaucoup de messieurs. Si les chevaux m'ont paru un peu trop gros, en revanche les jockeys m'ont fait l'effet d'être un peu trop maigres. Mais je n'affirme rien. Il n'y a qu'une chose que je puisse assurer, c'est que là, comme partout ailleurs, il y a toujours un cheval et. un jockey qui arrivent premiers, des messieurs trèsjoyeux de gagner et d'au 1res irès-tristes de perdre — il y a des paris là comme partout ailleurs. Il m'a semblé aussi que les assistants manquaient d'enthousiasme. Le dénouemenl d'une course, l'approche du poteau des sept ou huit coureurs engagés excite toujours en France et en Angleterre des cris, des acclamations, des hurrahs. On sent que pendant quelques secondes tout le monde est en quelque sorte saisi par le •vertige de la vitesse, entraîné par l'attrait du spectacle ou les émotions du jeu. Nos sportsmen les plus corrects ne peuvent voir arriver ce mo-

ment décisif sans manifester d'une manière quelconque, d'une manière bruyante le plus souvent, l'intérêt qu'ils prennent au résultat de la lutte.

Ici, rien, au départ et à l'arrivée à peine un petit frémissement, aussitôt comprimé, auquel succède un silence glacial.

Le bruit, les bravos, les vivats qui font la gaîté et la vie de Lonchamps et de Chantilly, manquent complètement à Jérôme-Park.

Ne portant qu'un intérêt médiocre à ce spectacle, j'ai eu le loisir de regarder autour de moi et d'observer, et j'ai assisté à une petite scène curieuse et caractéristique.

Entre deux courses, un monsieur se promenait tranquillement sur la piste. Voilà que, tout à coup, l'on voit sortir de son vêtement d'abord un petit filet de fumée, une vapeur bleue imperceptible, qui s'épaissit bientôt et qui devient un véritable tourbillon. Ce monsieur avait

un incendie dans sa poche, un incendie qui ne

tarde pas à s'affirmer par un jet de flammes.

— Vous brûlez, lui criait-on de tous côtés.

Il devait bien le sentir puisque les flammes lui léchaient le bas des reins ; mais avec le sang-froid d'un vrai Yankee, l'incendié cherchait avant tout à sauver son portefeuille. Heureusement qu'au moment où il le tirait des profondeurs de sa jaquette , plusieurs policemen étaient déjà sur lui et lui arrachaient son habit enflammé. C'est en manches de chemise qu'il s'en alla, toujours tranquille, en remerciant du regard le public et les policemen.

J'ai déjà dit avec quelle distinction les charmantes Américaines savent s'habiller; j'eus l'occasion, ce jour-là, de le constater de nouveau. Elles avaient sorti pour les courses leurs plus fraîches, leurs plus éclatantes toilettes, et je ne saurais dire combien le coup d'œil de l'hippodrome, embelli par la présence de toutes ces élégantes, était ravissant.

En constatant avec plaisir le bon goût des jolies Américaines, j'ai le regret de ne pouvoir adresser les mêmes éloges à messieurs les Américains. Ils affectent tous ou presque tous une mise, je ne dirai pas simple , mais très-négligée . Ainsi, au théâtre, au concert, vous les voyez toujours portant des costumes — d'affreux complets — comme nous n'en risquons qu'à la campagne ou aux eaux. Le chapeau rond est de

I tradition. C'est tellement vrai que même les hommes les plus distingués ne craignent pas d'aller en soirée, ou de se rendre à un dîner, avec des femmes très-élégantes à leur bras ,

I couverts d'un chapeau mou du plus grotesque effet.

Par exemple, beaucoup d^entre eux portent, à toutes les heures du jour ou de la nuit, la cravate blanche. Dès six heures du matin, le Yankee se met au cou le fin morceau de batiste et il ne le quitte pas ; la cérémonieuse cravate blan-

che et le costume négligé qui l'accompagne font un étrange contraste.

Une chose très-étonnante pour les étrangers, c'est de voir que tous les Américains ont, sous les pans de la redingote, près de la ceinture, une proéminence assez marquée. C'est à cet endroit que ces messieurs portent généralement leur revolver, ou quelquefois des papiers sans importance.

Les journaux ont en Amérique une importance bien plus grande qu'en Europe. Il ne faut pas en conclure que la presse soit plus libre dans le nouveau monde que dans Tancien. Chez nous, c'est le gouvernement qui surveille et qui contrôle les journaux ;»là-bas, ce sont les sectes religieuses et les coteries politiques qui exercent leur tyrannie sur les rédacteurs. Ceux-ci — il faut le dire • — subissent assez facilement cette servitude et savent même en tirer parti.

Connaissant l'installation 3es principaux journaux français, j'ai tenu à visiter les bureaux

des principaux journaux de New-York. Les journalistes américains sont mieux partagés que les nôtres sous le rapport de l'emplacement. Imaginez des locaux immenses, des constructions grandioses, et, dans ces palais de la presse américaine, un va-et-vient continuel, une agitation de ruche laborieuse.

A New- York, comme à Paris, les journaux ont choisi pour locaux des maisons situées dans la partie la plus vivante de la ville. Pour être bien et vivement renseignée, il faut qu'une feuille soit à proximité du centre des affaires, dans un quartier populeux. C'est donc dans Broadway que la grande presse américaine a élu domicile.

Les bureaux sont faciles à découvrir.

Si c'est pendant le jour, que vous cherchez un journal, levez la tête, voyez quelle est la maison la plus élevée, et entrez-y hardiment. C'est là. Pour ne citer qu'un exemple,

la maison du New-York Tribune b. nenî étages.

S'il fait nuit, ouvrez les yeux. L'édifice le plus éclairé, celui qui répand sa lumière sur tout le quartier, est précisément celui que vous cherchez. Derrière les vitrages étincelants que vous voyez d'en bas, des journalistes sont à l'œuvre. On dit quelquefois en France, au figuré, qu'un journal est un phare. En Amérique, phare est le mot propre.

Quant à l'aménagement intérieur des bureaux, il ne laisse rien à désirer sous le rapport du confortable. Le télégraphe, au moyen d'un de ces appareils dont j'ai déjà parlé, se trouve installé dans la maison même, animant tout de son perpétuel trémolo. Les ateliers de composition, la clicherie et l'imprimerie sont merveilleusement outillés.

Voici maintenant quelques détails sur les principaux journaux de New-York.

Commençons par le New-York Herald.

Ce journal a été fondé, il y a une trentaine d'années, par M. James Gordon Bennett.

Son tirage approximatif est en ce moment de 70,000 exemplaires . Chacun de ses numéros se compose, suivant les circonstances, de huit, seize ou même vingt-quatre pages. Son format est environ d'un quart plus grand que celuidesjournaux parisiens. Gomme on fait beaucoup usage en Amérique des petits caractères, on voit ce qu'il peut tenir de nouvelles, d'articles et de réclames dans un fort numéro du New-York Herald. Pour ne parler que des annonces, on compte en moyenne dans ce journal vingt-huit colonnes consacrées chaque jour à la publicité, et cela pendant la morte saison. Quand les affaires vont bien, le chiffre des colonnes d'annonces s'élève à soixante. Le prix pour une insertion varie entre vingt-cinq sous et un dollar par ligne.

La publicité, les informations et le tirage du

New-York Herald en font le premier journal des États-Unis. On n'a pas idée du nombreux personnel que nécessite l'administration et l'exploitation d'une feuille de cette importance. Soixante-dix compositeurs, vingt hommes pour les presses, vingt commis de bureaux, une légion de gamins. Voilà pour les travaux ma" nuels, sans compter le régiment des porteurs et des vendeurs.

Le New -York Herald a, naturellement une rédaction nombreuse disséminée sur toutes les parties du globe. Parmi ses plus anciens collaborateurs, je citerai M. Connery, critique musical d'un grand talent.

Le personnage le plus intéressant du journal est, sans contredit, M. Bennett fils, qui est à la fois directeur et propriétaire. Je lui ai consacré quelques lignes dans mes portraits.

Après le New- York Herald vient le New-York Times. Il tire à 40,000 exemplaires. Ses opi-

nions et sa forme littéraire lui ont donné la plus grande autorité sur le public. Il fut fondé par MM. Raymond, Jones et Wesley.

M, Raymond, homme d'État très-distingué, conserva la rédaction en chef jusqu'à sa mort. M. Jennings du Times de Londres lui succéda. Actuellement, le propriétaire principal est M. Jones,qui jouit d'une haute influence. Il maintient fermement les bonnes traditions de la maison et veille à ce que son journal brille entre toutes les feuilles américaines par la pureté et l'élégance du style.

Pour rester fidèle à son passé, il ne pouvait choisir pour rédacteur en chef un écrivain plus distingué que M. Foord, ni un critique musical et dramatique plus compétent que M. Schwab.

Le New-York Times se sert des presses Walker, qui ne réclament chacune que deux hommes de service et qui tirent de 15 à 17,000 exemplaires à l'heure.

Le New-York Tribune. Fondé par Horace Greeley, philanthrope et journaliste éminent, un des ennemis les plus déclarés de l'esclavage. Candidat à la présidence en 1872, M. Greeley échoua malheureusement. Tl mourut d'ennui et de chagrin à la suite de cet échec.

I . La Tribune est réellement une tribune ouverte aux apôtres des théories nouvelles. On y soutient en ce moment une très-vive campagne en faveur des droits de la femme. Toujours trèsbien rédigé, ce journal a perdu un peu de son influence depuis qu'il est devenu la propriété de M. Jag. Gould, ancien associé du colonel Fisk. Son critique musical est M. Hassard, wagneriste enragé. Son critique dramatique, M. Winter, littérateur excellent et des plus sympathiques.

Le VTor/rfjOrgane démocratique; tirage: de 12 à 15,000. Rédacteur en chef xM. W. Hurlbut, M. Hurlbut a beaucoup voyagé, beaucoup vu

et beaucoup retenu. Homme du monde accompli, écrivain de mérite, ne faisant rien qui puisse passer inaperçu, M. Hurlbut n'a qu'un défaut aux yeux de ses confrères, c'est d'être un peu changeant en matière de politique. Est-ce bien un défaut par le temps qui court?

Le critique musical du World est M. Whecle, feuilletoniste d'esprit.

Le Sun. — Rédacteur et propriétaire principal M journaliste de premier ordre, parlant toutes les langues, excellant à condenser des petites nouvelles, des petits scandales à la main. Son journal se vend deux sous au lieu de quatre.

Tirage moyen : 120,000.

Continuant la revue de la presse, j'arrive aux journaux du soir :

L'Evening Poit. Rédigé par M. William Gullen Bryant, grand poëte américain. Opinion républicaine. Clientèle considérable.

L'Advertiser Evening Telegram. Celui-lk se distingue des autres en ce qu'il paraît à jet continu. Il est toujours en composition, toujours sous presse, toujours en vente. Aussitôt qu'une nouvelle arrive, on tire bien vite une édition. Or, comme il arrive des nouvelles toute la journée....

C'est le New-York Herald qui publie cette feuille volante.

Parmi les journaux étrangers publiés à New- York, il faut mentionner le Courrier des États- Unis. Quarante ans d'existence. Il doit sa prospérité première à M. Frédéric Gaillarde!, qui le vendit à M. Charles Lasalle. M. Lasalle en est encore le propriétaire; il s'est associé son gendre, M. Léon Meunier, rédacteur en chef actuel. Le Courrier des États-Unis est rédigé avec soin. C'est un journal estimé. Critique, M. Charles Villa.

Le Messager franco-américain, journal quotidien, existant depuis une dizaine d'années,

ultra-républicain. Propriétaire M. de Mavil, rédacteur en chef, M. Louis Gortambert.

Le Staats-Zeitiing , rédigé en allemand. Directeur : M. Oswald Ollendorf, homme politique et littérateur autrichien, résidant depuis vingtcinq ans en Amérique. Ce journal très-complet et très-bien écrit a une grande influence sur la politique locale. Il occupe, en face du Times, une superbe maison que M. Ollendorf a fait construire. Tirage approximatif : 25 à 30,000.

Le Staats-ZeiUing fut fondé il y a quelque trente ans par madame Uhl, une femme d'une rare énergie. Les débuts furent un peu rudes. Comme Bennett père, dans les commencements ' du journal, ce fut souvent la directrice ellemême qui le servit à ses abonnés.

En dehors de ces journaux, il faut citer la Presse associée qui répond à notre Agence- Havas, et les associations de reporters.

Ces derniers méritent bien une mention spé-

ciale. Ces messieurs, au nombre de quarante environ pour chaque journal, s'associent pour envoyer les comptes-rendus d'accidents, de crimes, etc. Ils attendent au quartier général de la police relié à toutes les stations par le télégraphe qu'on les prévienne d'un événement pour se transporter sur les lieux sans délai. Deux ou trois d'entre eux se chargent des tribunaux civils. Une quinzaine se réunissent matin et soir au bureau du journal et sont expédiés dans des différents quartiers de la ville par le secrétaire de la rédaction. Ils savent tous la photographie et sont experts en télégraphie.

Al'aide d'un appareil télégraphique ilspeuvent rendre compte d'un événement qui s'est passé à mille lieues de distance, de telle façon qu'arrivé la veille, le journal ait cinq ou six colonnes en petits caractères, le lendemain matin, sur le speech, le crime ou l'accident auxquels ils ont assisté.

Jusqu'à présent j'ai beaucoup parlé des choses et des mœurs américaines. Quand j'ai eu à mettre en scène un personnage, je me suis le plus souvent servi d'une désignation impersonnelle. J'ai dit que j'avais vu à tel endroit t un original, » à tel autre « une jolie femme ». Pour donner à mes lecteurs une idée plus complète et plus exacte des Américains, je vais essayer d'esquisser quelques portraits à la plume.

Je souhaite que cette galerie contemporaine procure à ceux qui liront ce livre autant de plaisir que j'en ai eu à fréquenter et à voir les

loO OFFENBACH EN AMERIQUE

personnages qui composeront ma série de médaillons.

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