‹ Offenbach en Amérique; notes d'un musicien en voyageChapitre 15 sur 30 · M. BENNETT · texte numérisé non relu

M. BENNETT

M. Bennett est le tils du célèbre James Gordon Bennett, qui fonda, il y a une trentaine d'années, le New-York Herald.

Le New-York Herald rapporte deux millions de francs par an.

Pour dire ce qu'il fallut à Gordon Bennett de travail, d'opiniâtreté, de génie, pour arriver à ce résultat, il faudrait plus d'un volume et je ne vois que le fondateur du Figaro français capable de traduire ce livre avec vérité.

Je me suis souvent deman-dé ce qui serait arrivé si mon éminent ami H. de Villemessant et M. Gordon Bennett s'étaient rencontrés en 1848 et quel journal serait sorti de la collaboration des deux hommes qui ont le mieux corn-

pris et les hommes et les choses de leur temps.

Toute réflexion faite, il vaut mieux que le hasard ne les ait pas mis sur la même route. •Villemessant aurait gardé à tout prix et par tous les moyens possibles sir James Gordon, Paris y aurait gagné sans doute, mais New-York eût beaucoup perdu.

M. Bennett le fils a trente ans, et, par un hasard heureux dans les monarchies héréditaires, il est digne en tout point de la succession de son père.

Au physique c'est un gentleman complet, grand, brun et pâle, parfaitement distingué. Gomme tous ceux qui travaillent et possèdent beaucoup, son regard est froid et paraîtrait voilé, si parfois une impression quelconque ne venait subitement l'illuminer.

Le propriétaire du Herald a certainement conscience de la situation d'un homme qui tient une grande place, il commande à une armée de

lo2 OFFENBACH EN AMÉRIQUE

correspondants fidèles, hardis et dévoués, toujours prêts à s'élancer sur un signe d'un bout du monde à l'autre. Il possède dans le monde entier autant d'agents qu'une grande puissance possède de consuls, et c'est par plus de mille par jour qu'il faudrait compter les dépêches qu'il reçoit ou qu'il expédie. Aussi n'arrive-t-il pas un événement de quelque importance dans les deux mondes, sans qu'il ne soit consigné (fuelques heures après dans son journal.

C'est M. Bennett qui jeta un million en l'air pour avoir des nouvelles de l'infortuné Livingston et l'on se rappelle la sympathique curiosité qui accompagna son reporter M. Stanley qui, lancé avec cent autres, eut la chance d'arriver premier.

Cette remarquable aptitude à mener les affaires grand train contribue à solidifier et augmenter tous les jours la réputation du journal.

Au milieu d'affaires si multiples et si absor-

QUELQUES PORTRAITS lo3

bantes, M. Bennett sait encore trouver des heures pour le plaisir. 11 aime beaucoup Paris et y vient souvent, aussi parle-t-il français comme un habitant du boulc\ard de la Madeleine.

Un jour il lui prit fantaisie de venir en Angleterre sur un yacht où M. Batbie n'eût certes pas osé éternuer. Cette fantaisie fit grand bruit et eut des imitateurs; deux autres yachts partirent en même temps, des paris fantastiques s'engagèrent et comme toujours le héros du Herald arriva avant les autres.

M. Bennett aime les fêtes et reçoit avec une prodigalité qui rappelle les beaux jours des grands seigneurs du dernier siècle.

Dans une de ses propriétés il a installé des haras modèles et il y donne souvent des courses où sont invités tous les gentlemen riders des États de l'Union; l'altrait de ces courses qifi pourraient au besoin se passer d'un attrait par-

loi OFFËNBACH EN AMÉRIQUE

ticulier, c'est que le maître de la maison fournit lui-même les chevaux et que le gentleman qui gagne emporte son cheval comme dans nos châteaux les chasseurs emportent le soir la bourriche traditionnelle.

Joignez à tout cela une bonne grâce parfaite et vous aurez à peine une idée d'une des individualités les plus intéressantes du Nouveau Monde.

Page 1