UN SÉNATEUR
J'ai rencontré à New-Jorkun personnage qui, parti de très-bas, s'est élevé au rang de sénateur à la force du poignet. Ceci n'est pas une image de rhétorique. Simple ouvrier d'abord, mais doué d'une force herculéenne, il a renoncé à l'atelier pour se faire pugiliste, et c'est de l'arène des lutteurs qu'il est passé dans la chambre haute.
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John Morrissey est un homme jeune, trèsgrand, et admirablement proportionné. Il a le nez un peu écrasé. C'est, assure-t-on, un glorieux souvenir d'un combat mémorable contre un autre boxeur.
Après avoir gagné quelque argent en luttant contre les < Remparts de Cincinnati et les terribles Savoyards de Chicago », le pugiliste se retira de la partie et se mit à la tête de deux maisons de jeu, dont l'une esta New- York et l'autre à Saratoga, La fortune vient vite dans des entreprises de ce genre, et l'ancien lutteur vaut aujourd'hui un chiffre formidable de dollars. Rendu très-populaire par une fortune considérable , il n'a pas eu de peine à arriver au sénat.
En lisant ce qui précède, vous vous figurez peut-être que ce sénateur doit avoir gardé quelque rudesse, au moins une certaine brutalité dans les formes. Erreur. C'est un homme très-
doux, un homme distingué, causant de tout avec beaucoup d'esprit et de tact.
En France, Harpin, dit le rempart de Lyon, aurait de la peine, malgré l'excentricité de nos temps, à arriver à une situation parlementaire. Mais le diable n'y perd pas grand'chose, puisque plus d'une fois nos Assemblées ont été transformées en Arènes où la lutte n'était pas toujours courtoise.
Me voilà à Philadelphie. Il est onze heures du soir. Je suis descendu au Continental Hôtel, une reproduction comme grandeur du Tiplte Avenue Hôtel à New-York. Seulement il y a encore plus de monde que d'habitude, car les Américains donnent un grand dîner à l'empereur du Brésil, qui habite l'hôtel.
De mon appartement j'entends une musique, pas absolument harmonieuse, qui joue Orphée aux Enfers. Est-ce le départ de don Pedro ou mon arrivée qu'on salue. C'est peut-être pour l'un ou pour l'autre. A moins que cette mu-
sique n'ait été commandée, — ce qui est plus probable — pour jouer. pendant le dîner.
Le lendemain, à dix heures, je descends dans la salle à manger pour déjeuner. Absolument la répétition du repas de New-York. Cependant il y a là une chose qui donne un cachet particulier et assez bizarre à la salle, c'est qu'on n'est servi que par des nègres et des mulâtres. Pour être admis en qualité de garçon dans cet hôtel, il faut avoir un pot de cirage sur la figure.
La salle à manger est immense, et il est vraiment original de voir une trentaine de tables grandes et petites, occupées pour la plupart par de très-belles dames en grande toilette autour desquelles voltigent quarante ou cinquante nègres. Les nègres ne sont pas mal, mais les mulâtres ont des têtes superbes. J'ai idée qu'Alexandre Dumas a dû passer pas mal de temps dans ce pays — car le portrait de notre grand romancier y est joliment reproduit.
Aussitôt après déjeuner, je suis sorti pour ailler à l'exposition. Je ne me souvenais plus que c'était un dimanche. Or, le dimanche l'exposition est fermée, les maisons et les restaurants sont fermés, tout est fermé dans cette joyeuse ville. Aussi c'est d'un gai I Les quelques personnes que l'on rencontre sortent de l'église avec leurs bibles et des figures d'enterrement. Si vous avez le malheur de sourire, elles vous regardentavec des yeux flamboyants; si vous aviez le malheur de rire, elles vous feraient arrêter.
Les rues sont superbes, d'une largeur à faire envie au boulevard Haussmann. A droite et à gauche, des maisonnettes toutes en briques rouges; aux fenêtres, des encadrements de marbre blanc. De loin en loin un joli petit hôtel. Ce qui pullule par exemple, ce sont les églises. Les jolies Philadelphiennes ont probablement beaucoup à se faire pardonner, et je n'y vois pas grand mal.
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On bâtit un nouvel hôtel-de-ville tout en marbre blanc qui coûtera, dit-on 200 millions de francs.
Mes deux amis et moi nous ne savions que faire pour occuper notre dimanche. On nous conseilla d'aller à Indian Rock dans Fairmount Park. Il faut deux heures pour s'y rendre, mais on na sort pas du parc. Les Philadelphiens sont fiers de cet immense jardin. Ils ont raison, car on ne peut rien voir de plus beau ni de plus pittoresque. Çà et là des petites maisonnettes se cachant dans les broussailles, des rivières serpentant sous les arbres, des vallées fraîches, des ravins ombreux, des bois superbes, c'est d'un touffu 1
De temps en temps on voit sur la route des restaurants, des cabarets remplis de monde. Les hommes, à la mode américaine, étaient allongés dans des berceuses ou bien sur des chaises ordinaires e» appuyant leurs pieds sur un point plus élevé que leurs têtes. Ils avaient tous devant
eux des grands verres de limonade rouge, verle, ou jaune. Les liqueurs fortes étant interdites, le dimanche il faut bien se rabattresur les liqueurs douces. La loi ne doit pas être égale pour tous, car une voiture conduite par deux naturels du pays absolument gris, — ^jene suppose pas que ce soit la limonade qui les ait mis dans cet état — a manqué à cinq ou six différentes reprises de se jeter sur la nôtre. Ces observateurs douteux du Dimanche nous passaient et dépassaient ayant l'air de chercher à nous accrocher.
En arrivant à Indian Rock, notre cocher est descendu gravement de son siège et a non moins ;: gravement pris les rênes du cheval conduit par les deux ivrognes.
Il a prié ces messieurs de descendre de leur voiture. Ceux-ci ont relusé. Alors unpoliceman, toujours gravement, est monté dans le véhicule, p a soulevé l'un d'eux et l'a jeté dans les bras / d'un autre policeman qui l'a reçu avec la plus
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grande politesse. Une fois l'homme par terre, le policeman a pris gravement les rênes et filé avec l'autre. Ils n'ont pas échangé douze paroles. Tout cela est fait silencieusement, gravement, méthodiquement.
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L'élablissement où je devais donner des concerts était un jardin couvert, nouvellement construit sur le modèle de Gilmore garden; mais en plus petit. Même estrade ; même cascade ; même Niagara, mêmes verres de couleur, mêmes loges rustiques. Parmi les ressemblances, celle qui me faisait le plus de plaisir c'est que j'avais à Philadelphie presque les mêmes musiciens qu'à New- York. Ils étaient, il est vrai, un peu moins nombreux — soixante-quinze au lieu de cent dix — la salle étant moins grande.
On m'avait demandé la permission de l'ap-
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peler Offenhach-garden. Je ne pouvais refuser.
Offenbach-garden me fut aussi favorable que Gilmore-garden. Même enthousiasme; mêmes bis, mêmes brillants concerts. Le lendemain de chaque audition, les journaux m'accablaient d'éloges. Une seule fois un journal m'a fait un reproche auquel j'ai été très-sensible.
En parlant de ma personne, de ma tenue extrêmement convenable : habit noir, pantalon noir, cravate blanche, le critique fit observer que je portais des gants gris-perle. L'observation était juste. Je dois avouer en toute humilité que je n'ai porté que quatre fois dans ma vie des gants blancs : une fois comme garçon d'honneur, une fois le jour de mon mariage, et les deux autres fois, en mariant deux de mes filles.
On sait que, le dimanche, les concerts ne sont pas plus permis que les autres distractions. Un beau jour le propriétaire du jardin vint m* an-
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noncer qu'il avait obtenu l'autorisation de donner un concert religieux.
— Je compte sur vous, me dit-il. J'ai déjà fait faire des affiches. Tenez.
Et il me montra la pancarte que je transcris tidèlement pour la plus grande joie du lecteur qui voudra bien tourner la page.