Annales des Mines, 9« série, t. Vil, avril
colonies de la côte occidentale d'Afrique. C'est le sol aride de Dakar, Conakry, cité encore rudimentaire au milieu d'une île verte, puis nos établissements de la Côte d'Ivoire, dont une barre redoutable rend l'accès si difficile, Grand-Bassam et enfin Cotonou, nécropole déjà très vaste, où je salue les tombes de quatre de mes anciens de l'École polytechnique, et de deux de mes camarades de promotion, victimes des balles dahoméennes ou du climat plus redoutable encore.
Libreville, la capitale du Congo français, paraît toute séduisante, après ces plages désolées, et si, de la haute mer, la masse grise de la Minerve, le ponton hôpiral, éveille de fâcheuses appréhensions, l'œil court bientôt avec plaisir le long de la verte allée de cocotiers qui borde la plage, et se fixe sur l'éléganle véranda du palais du gouverneur, qui se détache toute blanche sur le massif vert sombre du plateau de Kérellé. A gauche on aperçoit, au fond de la place du Gouvernemenf, deux bâtisses massives et symétriques dont l'une est l'hôtel du commissaire général, M. de Brazza, puis l'église et l'originale maison en bois de la Compagnie anglaise du télégraphe; tandis que sur la droite, le long de la roule qui conduit au village indigènede Glass, s'étendent des factoreries assez nombreuses.
Le 21 juillet, je m'embarque sur le Benguéla avec mon chef de convoi, M. Latouche, agent du Congo français, sept miliciens sénégalais et quelques serviteurs noirs. Après une courte escale à San-Thomé,île portugaise, en pleine exploitation agricole, nous sommes transbordés sur VEclaireur, élégant bateau de rivière, annexe de, la Compagnie des Chargeurs réunis, qui doit nous porter à Ndjolé. Nous nous engageons dans l'un des bras du fleuve : les rives sont basses, couvertes de palétuviers enchevêtrés, au milieu desquels on aperçoit quelques misérables villages indigènes, puis les rives s'écartent, les papyrus succèdent aux palétuviers; les palmiers à huile montrent leur tronc grêle, couronné d'une gerbe de feuilles, les berges élèvent plus haut l'argile rou-
geâtre qui recouvre les couches de grès calcaire du sous-sol; rhorizon s'élargit un instant, puis se resserre limité par le rideau sombre de la forêt.
La première escale est à Achouka, où trois de nos compatriotes dirigent une importante plantation qui comprend déjà trente mille pieds de cacaoyers et de caféiers; l'un de ces messieurs, M. Scudier, se joint à la mission en volontaire. A Lambaréné sont établis un poste, des missions catholique et protestante, et plusieurs factoreries; près de là, on aperçoit le confluent du Ngounié avec l'Ogôoué, semblable à un lac piqué d'îlots boisés. A Ndjolé est la résidence de Tadministrateur, bâtie dans une île; en face, sur la rive droite du fleuve, s'élève le poste dont l'importance est considérable; Ndjolé est en efî'et le point extrême atteint par les canonnières et par les autres bateaux à vapeur de faible tirant d'eau ; au delà commencent les rapides au milieu desquels les pirogues seules peuvent s'aventurer ; mais le fleuve étant encore la seule voie de pénétration qui soit connue, le gouvernement a donné le monopole du pagayage à deux peuplades du haut Ogôoué, les Okandais et les Adoumas, afin d'en assurer la régularité. Les factoreries n'ont pas le droit de dépasser Ndjolé; c'est là que les commerçants achètent Tivoire et le caoutchouc que leur portent les Adoumas et les Okandais et qui proviennent de la région du haut Ogôoué; au retour, les pirogues étant peu chargées, le gouvernement leur confie les colis de toute espèce destinés à ravitailler les postes de l'intérieur. Au commencement du mois d'août, nous sommes en pleine saison sèche, il n'a pas plu depuis deux mois, les eaux sont déjà basses, et plus tard le fleuve ne serait plus navigable. Nous avons le bonheur de trouver à Ndjolé le dernier convoi adouma de la saison, et nous en profitons pour aller à Lastourville.
Les tribus qui peuplent la région du bas Ogôoué ont des origines diverses. Les autochtones sont représentés par le groupe Pongoué, auquel appartiennent les Gabonnais de
Libreville, les Gallois et leslvilis de Lambaréné. La population gabonaise est abâtardie par l'intrusion d'éléments les plus divers : esclaves affranchis, Sénégalais, Groumans, etc., et corrompue par tous les vices qui sont chez les nègres le résultat le plus fréquent du contact avec le commerce et avec la civilisation. Les Gallois et les Ivilis, lors des premières explorations del'Ogôoué, allaient acheter au marché de Lopé, chez les Okandais, les esclaves qu'ils revendaient aux traitants ou qu'ils employaient dans leurs plantations; c'est grâce au concours de leur vieux roi Renoké que M. de Brazza a pu atteindre le pays des Okandais, et de là celui des Adoumas. Mais, depuis que la traite a complètement disparu de cette contrée, les Gallois et les Ivilis ont cessé de pagayer; aujourd'hui ils vivent des richesses acquises dans le passé, et leur morahté n'est guère supérieure à celle des Gabonais.
Des races conquérantes venues du nord-est envahissent, depuis plus de cinquante ans, le bassin de l'Ogôoué et la région des monts de Cristal qui s'étend au nord. Refoulées d'une façon plus ou moins directe par les musulmans, comprimées entre la Sangha et les monts de Cristal, ces races prolifiques et guerrières, que la traite n'a jamais émasculées et corrompues, se déversent peu à peu dans les contrées du sud, qui ne sont habitées que par des populations clairsemées et peu résistantes, et où les attire en outre la possibilité de faire du commerce avec les blancs. Les Pahouins, M'Fans des monts de Cristal, ou Ossyébas de l'Ogôoué, sont la race la plus importante par son nombre et son acharnement; nous aurons plus tard affaire à eux; les Bakalais semblent s'être établis depuis lt>ngtemps dans rOgôoué, bien que leur berceau soit sur la rivière Sébé, comme Jacques de Brazza l'a signalé; après avoir, en faisant un long détour, occupé le bas Ogôoué, le Ramboé, le Como et le Gabon, ils sont à leur tour refoulés par les Pahouins; ils occupent encore une situation importante autour de Sara-
kita (entre Ndjolé et Lambaréiié) et sur le Ngounié; de là, ils s'étendent vers l'est, jusque dans les environs de Franceville, au sud des pays Okandais et Adoumas. Les Bakalais du bas Ogôoué sont plus actifs que les Gallois et les Iningas ; ils sont grands chasseurs, font du commerce avec l'intérieur (plus tard nous reviendrons sur ce point); leur moralité n'est pas supérieure à celle des races qui les entourent; ils sont querelleurs et de mauvaise foi, plus insupportables encore que les Pahouins.
Le 4 août au matin, la mission s'embarque dans neuf pirogues armées de 150 pagayeurs. C'est dans un frêle esquif, large de 90 centimètres, long de 16 mètres, taillé d'une seule pièce dans le tronc d'un géant okoumé, que je vais naviguer pendant un mois et demi. Devant moi se tiennent le brigadier d'avant et le chef de pirogue, qui donne la direction ; je suis mollement étendu, le dos appuyé à un coffre derrière lequel s'entassent dans un ordre parfait les colis les plus divers, des poules, un cabri, l'interprète et un boy ; puis 20 pagayeurs se tiennent debout sur deux rangs; enfin le brigadier d'arrière, placé en équilibre sur la pointe du frêle esquif, lui imprime un mouvement vibratoire dont l'amplitude, parfois exagérée, le précipite dans le fleuve, à la grande joie de ses camarades; mais il se raccroche toujours, reprend sa place et recommence sa pantomime sans se découragerc Les pagaies élégantes frappent l'eau en cadence, à l'avant sonne la clochette, dont le bruit est cher au dieu du fleuve; de chaque pirogue s'élève un chant harmonieux et rythmé. Sur le fleuve majestueux, dans le décor grandiose de la forêt, qui s'étend sur les collines, et vient mourir aux berges, j'ai vécu des symphonies étranges, aux souvenirs persistants.
La douce rêverie est interrompue aux escales dans les villages, où nous achetons des vivres; les indigènes, habitués à voir passer les quelques agents du haut Ogôoué, viennent nous saluer, sans trop de curiosité. Le souvenir de M. de Brazza est encore vivant parmi eux; on espère tou-