‹ Ogôoué et ComoChapitre 5 sur 12 · SOC. DE CÉOGR. — 2° TRIMESTRE 1896. XVII · texte numérisé non relu

SOC. DE CÉOGR. — 2° TRIMESTRE 1896. XVII

jours que le grand chef descendra l'Ogôoué, et on ajourne indéfiniment jusqu'à son passage le règlement des vieilles palabres; j'admire comment un conquérant peut laisser d'aussi durables, d'aussi bienfaisants souvenirs à des populations soupçonneuses, parfois hostiles.

Aux rapides, là où les roches affleurent, le géologue se réveille en moi, et tandis que je donne quelques coups de marteau sur des schistes et sur des granits encore vierges, les Adoumas s'ingénient à tourner les difficultés qui se dressent devant nous. Dans les endroits peu profonds, ils déposent la pagaie et avancent à la perche ; la pirogue cessel-elle de :^c mouvoir? ils se jettent à l'eau et la poussent; le courant est-il trop fort? ensuit la berge de très près en maintenant l'embarcation par des lianes fixées à l'avant et à l'arrière; les lianes cassent-elles ? la pirogue est entraînée à la dérive et risque fort de se briser contre un rocher. Enfin, quand la différence des niveaux est trop grande, quand le rapide devient une chute, il faut transporter les colis un à un et traîner la pirogue sur les galets jusqu'au bief supérieur. On avance lentement, les chavirages sont fréquents, des caisses sont perdues, d'autres sont mouillées et leur contenu moisit rapidement; le plus bel équipement est vite défraîchi et dépareillé; la tenue devient lamentable, mais on rit de toutes ces mésaventures.

Il fait si bon le soir, quand les tentes sont dressées sur un banc de sable bien blanc, contempler au ciel bien bleu des constellations nouvelles. On s'attarde à rêver; les hommes fatigués s'endorment autour des feux, et, dans le silence du camp, on n'entend plus que le chant monotone et nasillard de la sentinelle sénégalaise. Au matin, tandis que le jour rapide se lève sans aurore, tout le petit peuple s'agite dans le brouillard qui monte du fleuve, hâtivement on s'installe dans les pirogues, et on part joyeux sous le gai soleil; vers neuf ou dix heures, des nuages gris obscurcissent le ciel, mais il ne pleut jamais.

Après la zone littorale formée de bancs horizontaux de grès calcaires, d'âges crétacé et tertiaire, recouverts d'argile et d'alluvions de toute espèce, découpés de lagunes et de lacs nombreux, les premières collines apparaissent à Lambaréné; c'est un pointement granitique; au delà, les rives s'abaissent de nouveau jusqu'à Samkita, puis se relèvent peu à peu jusqu'à Ndjolé, où le fleuve se resserre et où les rapides commencent. Le pays des Okotas est la région la plus tourmentée et la plus pittoresque; il s'étend de Ndjolé jusqu'au mont Obombi. Les collines et les rapides sont formés de micaschistes et de schistes métamorphiques fortement plissés, sur lesquels reposent les phyllades, qui s'étendent entre Ndjolé et Lambaréné et qui forment le versant extérieur de la chaîne côtière dont la direction est perpendiculaire à celle du fleuve. Les Okotas étaient autrefois établis sur les deux rives, mais déjà, en 1876, les Pahouins, descendus par la rivière Okano, les ont refoulés sur les îles et sur la rive gauche. Perpétuellement traqués, ils n'ont pas compris que leur intérêt serait de travailler pour nous, comme les Okandais et les Adoumas ; ils subissent le sort des inutiles et disparaissent peu à peu comme leurs anciens voisins les Apingis, dont les deux derniers villages se sont réfugiés, quelques jours avant notre passage, chez les Okandais. On a donc à traverser une région à peu près déserte, où viennent seulement quelques chasseurs bangoués, variété de Bakalais, qui entretiennent de bons rapports avec les Apingis.

Le pays des Okandais commence après le mont Obombi, près duquel l'O^ôoué forme un vaste coude, au sortir d'un passage de 50 mètres à peine, la porte de l'Okandé. Des plateaux gazonnés interrompent la monotonie de la forêt et forment une bande qui s'étend assez loin dans l'intérieur ; deux énormes massifs granitiques comprennent entre eux des quartzites ferrugineux qui constituent un riche minerai de fer, analogue à l'itabirite du Brésil et au minerai de Dielette. Les Okandais sont de robustes pagayeurs, fiers de leurs

richesses et de la beauté de leurs femmes. C'est du sud, de la plaine de l'Ofoué, habitée par les Conas et par les Gimbas, qu'ils tirent leurs esclaves et les produits divers qu'ils vont porter aux factoreries de Ndjolé. Le marché d'esclaves de Lopé était autrefois visité par les Gallois et les Ivilis; sur son emplacement s'élève un poste où réside le chef des convois okandais.

A partir de Lopé, le fleuve s'engage dans d'étroits défilés jusqu'aux sept villages d'Achouka, situés maintenant sur la rive droite de l'Ofoué ; ensuite les schistes reparaissent, mais de moins en moins métamorphiques, et recouverts de bancs horizontaux d'arcoses jusqu'au massif granitique de Boue. Au milieu d'un chaos d'îles et de rochers, entre des berges élevées, on aperçoit un nuage blanchâtre : c'est la chute dont la hauteur varie entre 4 et 6 mètres. Un poste, situé au sommet d'une colline sur la rive droite, protège le passage contre les attaques des Ossyébas; au delà la navigation est plus facile, les rapides sont moins nombreux; le fleuve fait un coude, suit la direction générale des montagnes et creuse une véritable vallée. Le changement de direction à lieu au confluent de l'Ivindo, le plus important des affluents de rOgôoué après le Ngounié, et dont la chute est formée, comme celle de Boue, par un massif granitique. Les pirogues filent rapidement entre des berges peu élevées, formées de couches peu ondulées de schistes et de quartzites à grains fins; mais le pays est peu sûr. Un jour, au confluent du Lasir, un vieillard nous invite à entrer dans la petite rivière pour acheter du poisson. Nous flairons un piège et nous passons outre, mais bientôt des coups de feu retentissent à l'arrière; les Ossyébas ont tiré sur la dernière pirogue du convoi, les miliciens ont riposté et le tout sans résultat. Telle est la tactique des Ossyébas : s'ils peuvent blesser un pagayeur, les autres se jettent à l'eau, et la pirogue part à la dérive; les agresseurs la suivent de loin, le long des berges, et la pillent dès qu'elle est échouée.

«Aux Pahouins succèdent les Ghakés, qui leur ressemblent par plus d'un Irait de caractère, et les Ghébos, qui forment la transition entre les Chakés et les Adoumas. De Boundji jusqu'à Lastourville, le fleuve, barré par un important massif de granit, décrit un demi-cercle ouvert vers le nord. Boundji était, avant l'invasion pahouine, un marché important oti les Okandais venaient chercher une partie des esclaves qu'ils revendaient à Lopé, aux Gallois et aux Ivilis ; les Adoumas eux-mêmes s'approvisionnaient dans l'intérieur par l'intermédiaire des Adouandjis et sur le fleuve qu'ils remontaient jusqu'au confluent du Nconi; au delà, les indigènes communiquaient directement avec la côte par Mayoumba (itinéraire Mizon 1883). Lors du premier voyage de M. de Brazza (1876), les communications entre Lopé et Boundji étaient interrompues par les Ossyébas.

Au poste de Lastourville, nous passons huit jours à former un nouveau convoi, pour aller jusqu'à Franceville; c'est d'ailleurs un pays de délices ; les moutons y sont gras, et le jardin de la mission catholique produit d'excellents légumes. Les Adoumas sont rieurs, mais dépourvus de toute noblesse de caractère; leurs femmes, à une très grande pureté de formes, joignent souvent un visage agréable; elles sont élégantes et coquettes en dépit de l'exiguïté de leur costume. Le pays a un aspect agréable. Les plantations et les villages nombreux entourés de bananiers parsèment la forêt de taches claires. De toutes parts les palmiers émergent et leur port gracieux rompt la monotonie. La chute de Doumé est la limite du pays adouma; elle est formée par des bancs horizontaux de quartzites à grains fins; au delà, on retrouve les couches horizontales de schistes et de quartzites, auxquelles se mêlent, à partir de Lastourville, des calcaires, des bancs horizontaux de grès et des massifs d'une roche dioritique. Les rapides sont formés, soit par des sables de grès, soit par des bancs de roches dioritiques; sur les berges argileuses s'élèvent des

villages bakotas et ombambas. Au delà du Liboumbi, les villages deviennent plus nombreux : c'est un extraordinaire enchevêtrement de races. Franceville est le dernier terme de la série de postes établis le long de l'Ogôoué; son nom n'est qu'à moitié justifié, car, si le drapeau de la France y flotte depuis longtemps, il n'y a point encore de ville, mais seulement trois petites cases sur une colline, au bord de la Passa; en revanche la vue y est fort belle; le pays est montueux, peu boisé, semé de villages; à l'est on aperçoit les collines de sable et les plateaux de grès du pays des Batékés, tandis qu'à l'ouest s'étend le rideau de la forêt où nous allons bientôt nous engager.

Les races autochtones qui peuplent les environs de Franceville : Ondoumbos, Baroumbos, Bakanigués, Ondassas, sont les débris des Andjianis qui formèrent, au xv^siècle, un royaume dont Texistence était connue des Portugais ; les Aouandjis, très voisins des Adoumas, présentent quelques caractères communs avec les Arounbos et les Ondassas. Les races conquérantes, Ombambas, Bakotas, Bakalais, sont venues par la rivière Sébé; les premiers ravagent le pays et fournissent d'esclaves les Adoumas à l'ouest, et les Batékés à l'est; les seconds vivent en bonne intelligence avec leurs voisins, de même que les Bakalais, qui sous le nom d'Oungomos, paraissent plus pacifiques que leurs frères du Ngounié; toutefois les Bakotas et les Oungomos sont loin d'être aussi dépourvus de courage qi^e les populations autochtones au milieu desquelles ils vivent.

Frappé de l'insuftisance du pagayage, qui ne saurait convenir à une exploitation méthodique du pays, j'avais formé le projet d'ouvrir entre Franceville et Njolé, une route de terre qui éviterait les coudes de l'Ogôoué, et qui pourrait plus lard devenir une voie de porteurs; ainsi il deviendrait possible d'utiliser ces populations si dociles des environs de Franceville, les Ondoumbos, et surtout les Bakotas, plus robustes et plus courageux. Il ne nous fut pas difficile de

recruter une soixantaine de porteurs, parmi lesquels une quinzaine de Bakotas formaient une équipe d'élite. Nos préparatifs de voyage furent menés rapidement parce que de fréquents orages annonçaient l'arrivée prochaine de la saison des pluies.

Le 22 septembre au matin, nous nous lançons joyeusement dans l'inconnu. La petite troupe se déploie le long du sentier, drapeau en tête, et s'enroule autour des collines comme un immense serpent : elle est composée d'éléments fort hétéroclites, et on peut y compter les représentants de quinze races nègres parlant autant de langues distinctes et au milieu desquelles mon interprèle Etouké, se meut avec la plus grande aisance. Étouké est unPahouin de Libreville; doué d'une grande intelligence, et dressé par M. de Brazza lui-même, il est le modèle des serviteurs quand il le veut bien.

Les premiers jours du voyage sont agréables; il ne pleut pas trop, et nous ne sommes pas encore dans la forêt; les villages aroumbas se pressent sur les bords de l'Ogôoué, que nous passons près de la chute Machoco. Au bord du Libombi nous trouvons le village Olendé, signalé par M. Mizon, mais qui s'est déplacé depuis 1883. Au delà s'étendent les Ombambas, et se dresse le pic de Mouenda, la citadelle des Aouandjis; des bancs horizontaux de grès, en retrait les uns sur les autres, forment une sorte d'escalier de géants, que nos porteurs gravissent avec des difficultés inouïes. Au sommet le village ne se développe pas en une rue unique, comme tous ceux que j'ai déjà rencontrés, mais la longueur faisant défaut, trois rues parallèles se sont dessinées, reliées par des rues transversales et par des carrefours; je ne compte pas moins de 300 cases. Une population de plusieurs milliers d'habitants, curieuse et bruyante se presse autour de nous; je m'efforce d'éviter un conflit, car pas un de nous ne sortirait vivant de ce repaire. Le lendemain, nous descendons par un escalier aussi pénible

que celui de la veille, et nous songeons à notre posture s'il plaisait aux Aouandjis de nous lapider.

A 3 kilomètres de Mouenda s'étend un grand village bakota dont le chef nous reçoit avec déférence et nous loge dans une belle case longue de 10 mètres, large de 6, et haute de 8. Les Bakotas, peuple conquérant, sont robustes et courageux; ils ont de plus deux sentiments précieux, qui font complètement défaut aux Pahouins : le respect de la discipline et le goût du travail; ils paraissent nombreux; leurs villages sont grands et bien bâtis; ils constituent à mon avis, parmi les races indigènes, celle qui conviendra le mieux à une exploitation agricole et industrielle du pays.

Bientôt après, la saison des pluies bat son plein ; nous entrons dans la forêt équatoriale et nos misères commencent. Rien ne peut exprimer la tristesse des longues journées de marche à travers la forêt monotone. Parfois le soleil brille, en de brusques éclaircies, et la chaleur devient intolérable; mais bientôt le ciel se couvre de lourds nuages noirs, le tonnerre éclate avec une intensité inouïe et le déluge commence. La pluie tombe par paquets, les flaques d'eau deviennent des mares, et les mares des lacs; le sentier oii l'on marche se change en ruisseau, le ruisseau en torrent et le torrent en fleuve impétueux. On marche avec résignation, souvent dans Teau jusqu'à la ceinture et jusqu'aux épaules; mais souvent aussi il faut s'arrêter, abattre les arbres, improviser des ponts et des radeaux. A midi, quand on s'arrête pour déjeuner, c'est à peine si l'on peut allumer un feu autour duquel on se serre, aveuglés par la fumée, et grelottant de froid, bien que le thermomètre marque 30° de chaleur. Vers A heures on s'arrête barrasse de fatigue et l'on est étonné de n'avoir fait que 10 ou 15 kilomètres. Rapidement les porteurs abattent à la machette les arbustes et les herbes, enlèvent les feuilles mortes, tandis que les miliciens dressent les tentes sous la haute futaie.

Le soir ce ne sont plus les douces rêveries du bord de la

rivière, c'est le sommeil pesant de fatigue et comme alourdi par toute l'humidité de l'atmosphère; parfois, au milieu de la nuit, éclate une tornade; les hommes, sans abri, se pressent autour de nous sous les tentes, et nous n'avons pas le courage de chasser ces pauvres diables, qui sentent, hélas î le nègre mouillé. D'autres fois le campement est envahi par les fourmis; elles se jettent à l'assaut en colonnes serrées, les officiers ramenant sans cesse les soldats égarés; on s'éveille piqué à la fois par des centaines de ces horribles petites bêtes, les couvertures, la moustiquaire, la tente, tout en est couvert et on croit être la proie d'un cauchemar quand on voit les vagues silhouettes des nègres gambader en hurlant dans la fumée des feux qu'ils allument à la hâte pour arrêter le flot toujours débordant de l'invasion. Une nuit je suis réveillé par un craquement; les porteurs affolés s'enfuient de tous côtés, renversant à moitié ma tente; après une minute d'angoisse un second craquement se fait entendre, suivi de mille petits bruits de branches froissées et cassées : c'est un géant de la forêt, pourri à la base, qui vient de s'abattre entre deux tentes.

Cependant, en dépit de ces difficultés nous faisons du chemin, les villages succèdent aux villages, les races aux races, les cours d'eau aux cours d'eau. Les Bakotas s'étendent sur le Lekélé et sur la rive droite du Léyou, tous deux affluents de l'Ogôoué, tandis que sur la rive gauche sont établis les Oungomos (Bakalais de l'intérieur) qui vendent des moutons, de l'ivoire et des esclaves aux Adoumas. Le pays est montagneux, mais la géologie paraît ici beaucoup plus simple que dans le fleuve et c'est une pure illusion : en effet, tandis que, dans le lit de l'Ogôoué, on apercevait le substratum, dans l'intérieur on marche continuellement sur les grès superficiels, au milieu desquels paraissent seulement les sommets des massifs granitiques. Les monts Saménamenga forment la ligne de partage des eaux entre le bassin de rOgôoué (Lekélé, Léboka, Léyou) et celui du Lolo (Liébiou).

Ils semblent se diriger parallèlement à l'Ogôoué, jusqu'aux Adoumas et sont probablement formés par la continuation des massifs granitiques de Boundji; parmi les bancs de grès blanc qui les recouvrent, on trouve, en efTet, des blocs de granit, et aussi un filon de diorite qui remplit une faille de 3 mètres de large, dont les parois s'élèvent à pic à une centaine de mètres; les eaux d'un ruisseau coulent en cascades sur la diorite, et c'est par ce singulier escalier que l'on atteint le village Oungomo situé sur la crête. Les parois de grès sont garnies d'un minerai concrétionné, oxydé, et qui rappelle certains minerais complexes de fer, plomb, zinc, argent, etc. ; on est malheureusement trop loin de la côte pour songer à une exploitation.

Sur le versant ouest des monts Saménamenga, nous trouvons les Aouandjis et les Andjabis, qui sont les Adoumas de l'intérieur. Le Lébiou, affluent très important du Lolo, coule d'abord du sud au nord, puis de l'est à l'ouest; son bassin occupe presque toute la région comprise entre le Lolo et rOgôoué, au sud des Adoumas, région extrêmement marécageuse. Sur la rive gauche du Lolo, dans le bassin de son important affluent le Ouaya, dont le confluent est près de Lastourville, nous retrouvons les Bakalais et une de leurs variétés, les Bahoubis, qui paraissent moins hospitaliers et plus soupçonneux ; deux fois ils nous refusent des guides. Les Bahoubis occupent également le bassin du Ouengué, affluent de l'Ofoué; mais, au delà d'une chaîne de montagnes sur laquelle les premières prairies nous rappellent le pays des Okandais sont établis les Matchangos, qui sont en effet les premiers représentants du groupe okandais; en même temps apparaissent les mêmes blocs de quartz, que l'on trouve sur les collines de Lopé, mais en outre du calcaire, et sur les sommets du grès blanc.

Bientôt nous arrivons à l'agglomération de villages cimbas, qui, au bord de l'Ofoué, à une centaine de kilomètres de Lopé et d'Achouka, forment le royaume de

Moutamba. Nous voici chez le seul chef vraiment important que j'aie rencontré dans mon voyage; les autres n'ont guère d'autorité que dans leur village ou dans leur tribu. Placé au point de contact de plusieurs races, et au point de croisement de plusieurs routes commerciales, celui-ci a, par sa seule habileté, imposé son autorité aux diverses peuplades de la région : c'est de lui que dépend le succès de notre voyage. Va-t-il nous ouvrir les routes de l'ouest? Vat-il comprendre tout l'intérêt qu'il y aurait pour lui à ce que des factoreries vinssent s'établir dans son royaume? Ou bien va-t-il s'entêter aux vieilles formules, à ce système des intermédiaires, qui rapporte si peu à l'indigène producteur? Va-t-il se laisser circonvenir par nos bons amis les Okandais, qui viennent chercher ici par l'Ofoué leurs esclaves, leur caoutchouc, mais qui n'ont jamais voulu y conduire un Européen, et qui paraissent fort dépités de nous y voir ? Va-t-il écouter aussi les Bakalais, qui font jusqu'à Ndjolé, jusqu'à Samkita et jusqu'au Ngounié le même trafic, mais par les routes de terre ? Telles sont les questions qui se pressent dans mon esprit, tandis que s'avance Moutamba, majesté simiesquc.

Un court pantalon bouffant, en étoffe du pays, une ceinture et une casquette en peau de panthère, quelques peintures blanches sur la poitrine et sur les bras, telle est la tenue de gala du roi Moutamba; c'est un vieillard, petit, maigre, falot; il agite dans sa main gauche une double sonnette de féticheur, symbole de sa mystérieuse puissance, et porte le trône sous son bras droit. Ses ministres le suivent, moins élégants; pas de peau de panthère, et seulement des peintures rouges, le blanc étant réservé à la majesté royale. La cour s'installe en face de notre case et la conversation s'engage; après les préliminaires d'usage, je fais défiler devant le roi les riches présents que je lui destine; ses ministres poussent des cris d'admiration et d'envie; il reste impassible; seulement il retourne avec soin

les miroirs que je lui offre : sa religion lui défend d'en voir l'éclat dérobé au soleil. Les étoffes, les chapeaux et couteaux, les colliers de perles, défilent devant lui, puis le sel, la poudre, les fusils; il demeure impassible; mais j'aperçois un clignement satisfait de ses paupières royales et fripées; il va parler; il parle. A la magnificence de mes présents, il a reconnu que je suis un grand chef, sans doute le frère du grand commandant (M. de Brazza) qui passa autrefois dans la grande rivière (l'Ogôoué) et dont ses amis les Okandais lui ont raconté les exploits (sans aucun doute, répond mon interprète avec assurance, mon maître est le jeune frère du grand commandant), et l'entretien finit sur cet innocent mensonge. Le soir Moutamba vient nous voir, dépouillé de la pompe royale, et s'installe sous l'auvent de notre case, dont la forme arrondie et les piliers élégants caractérisent Farchitecture des Cimbas. A son tour le roi fait défiler devant nous les cabris, les poules et les régimes de bananes qu'il nous destine; il cause amicalement avec nous. Plusieurs routes partent d'ici : c'est d'abord la route des Okandais, qui aboutit à Lopé ; il faut six jours pour la parcourir; les Okandais mettent également six jours à remonter rOfoué, qui est navigable, aux hautes eaux, jusqu'à une chute située un peu plus haut que le point où nous sommes ; on met deux jours pour descendre d'ici à Achouka. Les Bakalais parcourent trois routes qui aboutissent, l'une à Ndjolé, l'autre à Samkita, la troisième aux chutes de Samba, sur le Ngounié. Le village de Moutamba est un important marché de caoutchouc et d'esclaves, qui s'approvisionne dans les contrées peuplées de l'est et du sud, par l'intermédiaire des Oungomas et des Bapoubis; les Okandais viennent y chercher leurs esclaves et le caoutchouc, qu'ils vont vendre à Ndjolé; les Bakalais, à travers la région presque déserte qui s'étend entre l'Ofoué et Ngounié, font des caravanes nombreuses, des convois d'esclaves destinés aux Gallois, aux Ivilis, à toute la région voisine de la côte,

OÙ .les bateaux des traitants portugais venaient autrefois les chercher dans les lagunes (cap Lopez, Fernan Vaz, Selte Kama, etc.); la traite n'existe plus, mais l'esclavage domestique persistera longtemps encore; les Bakalais, très actifs, portent aussi le caoutchouc et l'ivoire aux factoreries du bas Ogôoué et du Ngounié.

Ainsi, par l'exploration des affluents de gauche de rOgôoué, se précisent les idées encore confuses et incertaines que Ton avait sur la traite, et sur le commerce de ces régions. Les voyages de Jacques de Brazza dans la Sébé, et de Grampel dans l'Ivindo, avaient dévoilé les mystères de l'invasion des barbares du nord (Pahouins, Bakalai?, Bakotas, Ombambas, Oambétés) dans les pays plus civilisés et plus corrompus du sud. Ici nous assistons au conflit des deux éléments, et nous voyons chaque race envahissante se développer, suivant ses instincts, mais aussi en subissant la réaction du milieu. Tandis que les Pahouins détruisent tout sur leur passage et ne tolèrent point leurs voisins, tandis que les Ombambas et les Oumbétés guerroient sans cesse contre les débris du vieil empire andjiani, les Bakotas, plus doux, se sont contentés de s'établir dans une contrée plus fertile et plus riche que celle dont ils sont issus, et sont disposés à travailler pour les blancs; les Bakalais, enfin, hardis chasseurs et voyageurs, ont parcouru rapidement tout le bassin de l'Ogôoué, le Gomo, la Gabonie, mais se replient à leur tour devant les Pahouins plus redoutables; si, avec une très grande souplesse, ils semblent s'accommoder de tous les voisins qui leur sont utiles tout en les molestant, s'ils servent d'intermédiaires dans la plupart des transactions, il ne paraît pas que nous puissions tirer grand parti de leurs qualités, à cause de l'amour qu'ils professent pour la vie nomade et pour l'indépendance, à cause surtout de la mauvaise foi qu'ils manifestent dans la région du bas Ogôoué, où ils sont en contact avec nous.

La route de Ndjolé suit d'abord la rive droite de TOfoué, et remonte vers le nord à travers les villages conas, du groupe okandais, tandis que la route de Samba descend vers le sud. Après avoir traversé TOfoué, on arrive dans un pays nouveau formé de plateaux gazonnés, au milieu desquels s'élèvent des pics rocheux surmontés de bouquets d'arbres. Nous faisons l'ascension du pic le plus haut de la région, le mont Désousa, dont les flancs sont couverts de calcaires et de schistes éboulés, et dont le sommet est un plateau de grès, recouvert d'argile rouge. Le pays est parcouru par des troupeaux de bœufs sauvages; l'air que l'on y respire est frais et pur; les Européens s'y porteraient sans doute à merveille. On rencontre de rares villages bakalais ; le sol est moins fertile que celui de la forêt, les bananiers y poussent mal, la nourriture indigène se réduit au manioc, aux arachides, dont les plantations de peu d'étendue sont cachées au milieu de petits bois. Cette région, qui est la continuation du pays des Okandais, conviendrait à l'élevage et à certaines cultures spéciales, comme graines oléagineuses et tabac. Les Bakalais nous accueillent avec une certaine méfiance, ils craignent que l'établissement des Européens dans leur pays, ne ruine leur commerce de transit; bientôt ils nous refusent des guides et des vivres; ils veulent nous arrêter, mais je sais que nous ne sommes plus loin du but, rien ne pourrait nous empêcher de l'atteindre. Résolument, nous nous engageons de nouveau dans la forêt mystérieuse, sur le chemin de la famine.

Pendant cinq jours, nous marchons de toutes nos forces, guidés par la boussole. Point de villages, mais seulement, tous les 5 ou 6 kilomètres, des campements abandonnés qui nous indiquent que nous sommes dans un sentier fréquenté; les vivres font complètement défaut, la chasse ne donne rien, la forêt immense semble déserte. Bientôt mes compagnons et moi sommes obligés de nous rationner à

deux bananes par jour; les hommes mangent la résine des arbres et l'argile des nids de termites; parfois on trouve un arbre à kola, dont les fruits nous donnent une vigueur factice. Vers la fin nous rencontrons quelques caravanes indigènes qui nous précédaient, mais elles ont strictement leurs vivres de roule, et ne peuvent point nous en céder; pourtant quelques femmes, émues de pitié, ont donné du manioc aux plus faibles de la troupe qui tombaient d'inanition, immobiles et froids comme des cadavres. En même temps les fatigues augmentent, le pays devient accidenté et pittoresque, et si nous n'avons guère l'esprit à admirer les torrents qui bouillonnent au milieu des gneiss, des micaschistes et des granits, nous sommes heureux tout de même de retrouver le pays des Okotas. Nous avons traversé les bassins du Lélédi et du Ningoué, et nous arrivons enfin à un grand village akalais, au bord de l'Abamié, torrent qui se jette dans l'Ogôoué, en face de l'île de Djambala où nous avons passé la première nuit, en partant de Ndjolé. Le village est de construction récente, et on lui a donné le nom de Njolé, en l'honneur des factoreries de l'Ogôoué; nous y trouvons des échantillons de toutes sortes de marchandises et même du tafia dont nous étions privés depuis plus d'un mois. Trois jours de marche à travers un pays difficile, habité par les Ossyébas, et nous arrivons au bord de l'Ogôoué, au village pahouin de Dongomikoa. Nous reconnaissons à peine le passage, tant il est changé par la crue extraordinaire de l'Ogôoué; le niveau du fleuve s'est élevé de 6à 7 mètres depuis notre départ; c'est maintenant une énorme nappe d'eau grise, large de plusieurs centaines de mètres, qui s'écoule rapidement et entraine des arbres, des îles flottantes et les débris des villages submergés.

L'extrémité de l'île de la résidence nous cache le poste ; mais, en face de nous, s'étend la ligne des factoreries qui commencent à être inondées. Nous avons mis un mois et demi à venir de Franceville; mais en saison sèche, et quand

la route sera mieux connue, on pourra la faire en vingt ou vingt -cinq jours.

J'avais l'intention de rentrer à Libreville, en traversant les monts de Cristal et le pays des Pahouins; toute cette région, qui s'étend au nord de Ndjolé et à l'est de Libreville, est en effet mal connue et même d'un accès difficile, à cause du mauvais esprit de ses habitants. Après un repos d'un mois, pendant lequel M. Latouche a beaucoup souffert d'une plaie au pied aggravée par les fatigues de la marche, pendant laquelle aussi tous les porteurs ont été atteints de dysenterie, je repars pour l'inconnu avec M. Scudier, et les plus valides de mes hommes.

Nous marchons droit au nord, en remontant le cours de la rivière Misangué, qui se jette dans l'Ogôoué, près du poste de Ndjolé; nous coupons une route commerciale importante, qui va de Boue aux factoreries du Hamboé et du bas Como; celle que nous suivons amène au contraire les produits du haut Como à Ndjolé; il n'y a pas à s'étonner de ce que ces produits ne suivent point la voie du Como; le fleuve n'est qu'un torrent dans la partie supérieure de son cours, de plus les Pahouins sont de très mauvais pagayeurs; enfin la plupart des villages sont en guerre les uns avec les autres, ce qui oblige les caravanes à faire de longs détours, à suivre non la voie la plus naturelle, mais celle qui traverse les villages amis; nous rencontrons une caravane comprenant environ 30 hommes et 20 femmes, venant de l'intérieur avec des charges de caoutchouc et quelques cabris. Le pays est formé de collines argileuses dont la direction générale est toujours sensiblement nord-sud ; dans le lit des torrents on aperçoit des couches de schistes fortement plissés, et qui, par leur décomposition superficielle, donnent de l'argile.

La route oblique ensuite vers Touest et traverse le bassin de la Banga, affluent de l'Ogôoué, qui se jette entre Érérébolo et Samkita; c'est le long de cette rivière que l'in-

vasion pahouine, venue du nord-est, se déverse dans le bas Ogôoué. Le pays, toujours recouvert de forêts, devient plus accidenté et plus pittoresque; aux schistes succèdent des roches granitiques ; les sommets s'élèvent peu à peu pour former la ligne de partage des eaux des bassins de l'Ogôoué et du Gomo; ce dernier est extrêmement resserré; à peine avons-nous franchi le premier affluent, que nous entendons le bruit des rapides du fleuve; nous sommes bientôt sur sa rive gauche, tout près de sa source; d'énormes blocs de roches se dressent au bord du sentier; le Gomo, torrent impétueux, creuse péniblement son lit dans le sol résistant; tantôt il saute de table en table, tantôt il se précipite en d'étroits défilés, dont la largeur est à peine de 5 ou 6 mètres, et d'où il sort tout bouillonnant; tantôt il s'élargit jusqu'à 40 ou 50 mètres, et son lit se parsème d'îlots granitiques, recouverts d'une étrange végétation de palmiers et d'aloès; sur ce sol granitique la forêt est moins dense que sur les collines argileuses de l'Ogôoué; la flore semble différente et plus riche; dans les clairières nous marchons parfois sur des tapis de bégonias.

La pluie nous laisse quelque répit et nous permet d'avancer rapidement ; pendant deux jours, nous longeons la rive gauche, et nous ne traversons que des torrents sans importance; puis nous passons le fleuve en face d'un village pahouin sur une mauvaise pirogue, en dépit d'un courant extrêmement rapide ; le fleuve encore étroit (environ 50 mètres), coupé d'îles nombreuses, paraît assez profond. Les habitants du village Eouanga nous accueillent avec méfiance, se plaignent de leur misère, de la guerre, qui rend tout commerce impossible; ils veulent quitter leur village, qui est bien délabré, pour aller s'établir sur les rives plus paisibles et plus riches de l'Ogôoué. Nous suivons ensuite la rive droite du Gomo, nous traversons le Nfounané, torrent aussi important que le fleuve lui-même, et, après avoir coupé la dernière boucle du Gomo, nous arrivons à la missoc. DE GÉOGR. — 2° TRIMESTRE 1896. XVO. — 12

sion américaine de Foula-Bifoum. Les Pahouins du haut Como se sont montrés méfiants, soupçonneux, avides; ils ont mis notre patience à de dures épreuves; la région est peu sûre, les guides n'ont consenti à nous suivre que bien armés et en nombre respectable, de peur d'être attaqués au retour; mais en somme, avec beaucoup de prudence, nous avons pu traverser la région des monts de Cristal, sans coup férir, en dépit des plus sombres pronostics.

A Foula, nous entrons dans la zone littorale, le Como devient navigable; en pirogue, en profitant de la marée qui s'y fait sentir dans l'estuaire du Gabon, on peut arriver à Libreville en deux jours; mais je tiens à arriver par terre, en traversant la région qui s'étend au nord de l'estuaire, et qui est encore presque complètement inconnue; pour la première fois, une mission venant de l'intérieur, arrivera dans la capitale; je me contente donc d'avertir le Commissaire général de l'issue prochaine de notre voyage, bien loin de me douter que, dans les 200 kilomètres qui nous restaient à franchir, allaient surgir les difficultés les plus grandes.

En partant de Foula-Bifoum, nous remonlons vers le nord, et nous nous enfonçons de nouveau dans l'intérieur. Nous traversons une série de plateaux qui séparent d'une manière assez indécise le bassin de l'estuaire de celui du Tembani. Mais bientôt nous sentons l'hostilité croître autour de nous; dans les villages, on essaye de nous voler; en route, nous sommes épiés, tantôt précédés, tantôt suivis, par des troupes d'hommes armés ; les Sénégalais de l'escorte deviennent inquiets, irritables; plusieurs fois M. Scudier et moi sommes obligés de les calmer, de les exhorter à la patience, de leur intimer l'ordre de ne charger leurs fusils qu'à notre commandement; mais nous nous tenons prêts à tout événement; le soir, nous faisons coucher tous les hommes autour des tentes, nous doublons les sentinelles ; en marche, nous distribuons les miliciens le long de la colonne, pour éviter que les Pahouins ne surprennent et n'enlèvent les porteurs

isolés; malgré toutes ces précautions l'orage devait éclater. Le 21 décembre, à trois heures de l'après-midi, au moment où nous traversons deux villages, les Pahouins se précipitent sur un groupe de porteurs, leur arrachent leurs charges et essayent d'entraîner les plus jeunes ; les coups de feu partent de toutes parts, des cases et des plantations qui les entourent. La colonne est coupée en deux. M. Scudier et moi sommes entre les deux villages avec Etouké et deux miliciens, entourés de quelques porteurs qui se sont jetés à nos pieds; le gros de la troupe et Tarrière-garde commandée par le sergent sénégalais Yombic, sont restés en dehors du premier village. Les Pahouins, armés de fusils à piston, nous entourent de toutes parts, mais ne peuvent résister longtemps à notre tir plus rapide et plus efficace ; deux ou trois fois ils reprennent l'offensive et essayent de nous surprendre en se glissant entre les plantations et les cases, mais toujours ils sont repoussés. De son côté, le sergent Yombic et les autres miliciens leur donnent la chasse, réunissent les porteurs, passent une petite rivière, et nous rejoignent guidés par nos appels; dès lors, nous sommes tous réunis, et la partie est gagnée. Protégés par nos feux de salve, les porteurs reprennent leurs charges, et nous restons maîtres du champ de bataille. Six cadavres pahouins gisent dans la cour du premier village; des blessés se sont réfugiés dans les plantations, oii Ton entend des gémissements et des râles et les cris aigus d'une femme atteinte sans doute par une balle perdue; de notre côté, un milicien est assez grièvement blessé. La leçon aura été dure pour mes agresseurs; il faut la rendre complète; quelques bouteilles de pétrole, destinées à nos lampes, sont versées sur les cases des deux villages qui flambent bientôt d'un feu clair, sous la brise légère. Nous marchons lentement à travers les plantations, en tirant de temps en temps quelques coups de feu, à droite et à gauche, auxquels répondent les tonneaux de poudre qui éclatent dans le village incendié.

Nous laissons à gauche un sentier sur lequel se pressent des pas nombreux et nous marchons jusqu'à la nuit. Au milieu de la forêt, étendus sur le sol, dévorés par les moustiques, nous délibérons sur le parti qu'il faut prendre. Il ne faut point songer à battre en retraite, à retourner à Foula; l'effet serait désastreux, et ce serait peut-être le moyen le moins sûr; au contraire, il faut aller de l'avant et tâcher d'arriver le plus vite possible à Libreville; le danger est que, si nous nous laissons devancer par la nouvelle de notre attaque, nous aurons à nous méfier d'embuscades nombreuses, et peut-être à livrer jusqu^'aux environs de la la capitale une série de combats; je suis gêné par le nombre de mes porteurs et par leur lâcheté; je ne dispose que d'une dizaine de fusils et je crains que les Pahouins ne nous enlèvent du monde, ce qu'il faut éviter à tout prix, car les malheureux seraient impitoyablement dévorés. Pendant que nous nous livrons à ces réflexions, nous entendons sur la gauche, au fond d'une vallée, le bruit un peu assourdi du tam-tam de guerre; il y a là sans doute un village où se sont réfugiés nos agresseurs, et où ils nous attendent le lendemain en s'excitant toute la nuit, par des chants et par des danses. Au matin, nous partons avant le lever du soleil, nous évitons fort heureusement le piège que l'on nous a tendu, nous passons près de nos ennemis sans éveiller leur attention; ànotretour, nous les précédons. Vers huit heures, nous entrons dans un nouveau village, où l'on nous reçoit sans hostilité; on ne sait encore rien; nous prenons des guides, et le lendemain soir, à neuf heures, nous arrivons à Libreville, après avoir traversé la région saumâtre de la rivière Ikoï. En trois jours, malgré l'attaque, les difficultés de la route, nous avions parcouru 100 kilomètres.

Les Pahouins de la région de Libreville, encore anthropophages et bien armés, sont des voisins redoutables; il y a quelques années, le commerce était florissant dans le bas Gomo et sur le rivage nord de l'estuaire; de nombreuses

OGÔOUÉ ET GOMO. 181

factoreries y étaient établies, qui ont dû se retirer peu à peu par suite de l'hostilité croissante des indigènes. Les pillards n*ont jamais reçu que des corrections incomplètes; sans doute Ton envoyait des canonnières pour les châtier, mais celles-ci ne pouvaient que détruire les villages riverains; les Pahouins en étaient quittes pour se retirer dans Fintérieur où ils étaient dans une complète tranquillité. Pour la première fois, leur retraite a été violée, et sans doute nous avons eu à supporter l'effet de haines anciennes, mais ils ont reçu une première leçon, et, par la route que nous avons ouverte, ils pourront s'attendre à en recevoir de nouvelles.

Après avoir esquissé en quelques rapides tableaux les différents aspects des pays que j'ai traversés, leurs joies et leurs tristesses, les enthousiasmes qu'ils inspirent et les dangers que Tony court, il me reste à résumer en quelques mots les résultats de ma mission.

Au point de vue géographique, nous avons complété sinon achevé, l'étude du bassin de l'Ogôoué ; le fleuve lui-même est connu depuis une vingtaine d'années et M. de Brazza en a donné une description magistrale ; mais peu de ses affluents avaient été étudiés ; sur la rive droite, Jacques de Brazza avait remonté la rivière Sébé, Crampel avait traversé le bassin de rivindo; sur la rive gauche, toutes les rivières comprises entre leLibombi et le Ngounié, restaient entourées de mystères, la région était en blanc sur les cartes; j'ai eu l'occasion de signaler ces affluents en racontant mon voyage de Franceville à Ndjolé; passant ensuite sur la rive droite, nous avons traversé le bassin de la Banga, découvert les sources du Como et donné quelques détails nouveaux sur les environs de Libreville. Nous nous sommes efforcés, au milieu du chaos des races, de déterminer les caractères essentiels à chacune d'elles, de les grouper en grandes familles, de distinguer l'élément autochtone de l'élément conquérant ; nous avons essayé de retracer les grandes lignes de l'histoire de l'invasion, et de montrer comment les divers peuples conque-

rants, Bakalais, Ombanibas, Bakotas, Pahouins, se développent suivantleur génie propre, etsuivantlesiniluences du milieu; commentlespeupladesautochtonesdisparaissentquand elles sont inutiles, ou résistent quand elles consentent à travailler pour nous; nous nous sommes surtout préoccupés des services que l'on peut attendre de chacune de ces races, des espérances que l'on peut fonder sur chacune d'elles.

Au point de vue géologique, nous avons déterminé les éléments essentiels de la constitution de cette chame qui semble se prolonger, avec une assez grande régularité, le long de la côte occidentale d'Afrique; par l'élude du soussol, nous avons retrouvé les trois zones qui se manifestent à la surface : une bande littorale de largeur variable, atteignant parfois 100 kilomètres, formée de couches horizontales de grès calcaires, découpée de lacs nombreux et de baies profondes ; une chaîne d'âge ancien, formée de gneiss, de micaschistes, de schistes métamorphiques fortement plissés, avec de puissantes veines granitiques ; puis des couches peu ondulées de schistes et de quartzites avec, en certains points, des massifs de calcaire, le tout recouvert d'une épaisse formation de grès horizontaux, qui s'avancent même sur les sommets de la chaîne entière. Zone littorale, région montagneuse, région des plateaux, tels sont les trois aspects que présente le pays, quand on s'avance de la côte vers l'intérieur. La forêt équatoriale s'étend sur les terrains argileux qui proviennent de la décomposition des schistes, et sur les alluvions qui couvrent la zone littorale; elle est plus clairsemée dans les parties où le quartz prédomine, elle disparaît presque sur lesplateauxde grès et desable.

L'Ogôoué prend sa source dans la région des plateaux ; la partie supérieure de son cours jusqu'à Franceville est encore peu connue; à partir des chutes de Poubara et de Machoco, il coule dans une vallée dont la direction moyenne est parallèle à la côte et aux plissementsdu terrain, jusqu'au confluent de l'Ivindo, sauf dans la partie comprise entre

Dûumé et Boundgi ; les rapides sont formés, soit par des bancs de roches, granits ou diorites (Boundgi, Léboka),soit par des dalles de grès (Mopoko) ou par des bancs de quartzites (Doumé). A partir de l'Ivindo, le fleuve creuse péniblement son lit à travers la chaîne côlicre, perpendiculairement à sa direction, c'est-à-dire est-ouest; les rapides se succèdent sans interruption, excepté en amont de la chute de Boue, où s'étale un bief navigable d'une certaine longueur. A Ndjolé, rOgôoué a franchi les dernières barrières du pays des Okotas; il prend alors son allure de grand fleuve et coule majestueusement vers la mer; son delta s'est singulièrement rétréci depuis le diluvium ; il est probable, en effet, qu'il s'étendait à celte époque du cap Sainte- Catherine au cap Estérias, comprenant ainsi la lagune de Nkomi et le Fernan Vaz, toute la région des lacs, le Ramboé, le Bokoué et l'estuaire du Gabon; le Como, au contraire, issu des plus hauts sommets des monts de Cristal, parait avoir toujours eu, du moins dans la partie supérieure de son cours, une existence propre.

De l'étude sommaire qui précède, il résulte que rOgôoué constitue, à partir de Ndjolé, un moyen de pénétration insuffisant; le pagayage, tel qu'il existe actuellement, et il paraît bien avoir atteint sa perfection, ne saurait suffire à une exploitation régulière du pays; sans doute les pirogues des Okandais et des Adoumas parcourront encore pendant longtemps certaines parties les plus navigables du fleuve, pénétreront dans l'intérieur par quelques-uns de ses affluents (Ofoué); mais ce ne seront jamais que des auxiliaires, et, jusqu'à ce qu'un chemin de fer suive le cours de l'Ogôoué, il faudra avoir recours à une voie de terre. C'est pour ouvrir cette voie que nous avons fait le trajet de Franceville à Ndjolé. En une vingtaine de jours au plus, les produits du haut Ogôoué, seront apportés aux petits bateaux à vapeur ou à pétrole qui peuvent remonter le bas fleuve, tandis que ceux du pays des Batékés iront par l'Alima et le Congo

prendre la voie française qu'une Société est en train d'étudier entre Brazzaville et Loango, ou la voie belge qui doit relier Léopoldville à Matadi. Le portage existe déjà depuis longtemps entre Loango et Brazzaville ; mais il est fait par les populations voisines de la côte dont les exigences deviennent de plus en plus grandes; le transport d'une tonne arrive à coûter 1,500 francs; au contraire, entre Franceville et Ndjolé, il conviendra d'employer des gens de l'intérieur que l'on pourra avoir à bien meilleur compte.

Le pays est encore trop peu connu pour que l'on puisse porter un jugement définitif sur ses richesses minérales. Dans la vallée du Niari-Kouilou existent d'importantes mines de cuivre qui sont exploitées, d'une façon rudimentaire, par les indigènes ; ces gîtes sont probablement en relation avec les veines de diorite et de diabase que j'ai retrouvées dans le haut Ogôoué ; il est donc permis d'espérer que la région cuprifère s'étend vers le nord. On trouve également dans le sud de la colonie des minerais de plomb et de zinc, auxquels correspond le minerai complexe que j'ai signalé dans les monts Saménamenga. Les conditions ordinaires des gisements d'or et d'étain semblent être réunies dans les monts de Cristal; malheureusement, en fait de paillettes d'or, on n'y a jamais trouvé que du mica; on a signalé des traces d'étain, mais aucun gisement important de ce métal n'a encore été découvert. D'après la nature du terrain, il ne semble pas qu'il puisse exister de bassin houiller, mais les forêts se chargeront, pendant longtemps encore, de fournir du combustible; cependant il existe, à l'embouchure de la rivière Mounda, un gisement de lignite d'origine récente. Dans toute la région de la côte, on trouve des puits et des sources intermittentes de bitume qui sont peut-être en relation avec des couches pélrolifères. J'ai signalé, en plusieurs points, des gisements de calcaires et d'argiles qui pourront fournir la brique, la chaux et la pierre à bâtir. Enfin, sur la route du lac Azingoau Ramboé,

on trouve une source salée, d'où l'on pourra extraire le sel, si utile aux transactions. En résumé, si ce ne sont pas là des richesses de premier ordre, il ne convient pas toutefois de les négliger : elles peuvent être Tappoint d'une exploitation commerciale et agricole.

Les produits indigènes, qui alimentent aujourd'hui le commerce, sont l'ivoire et le caoutchouc. Bien que nous ayons trouvé dans l'intérieur des stocks considérables d'ivoire, je ne crois pas que cette substance puisse donner des revenus sérieux et durables ; j'estime que les bénéfices réalisés sur sa vente doivent être seulement un appoint pour les premières années de culture, si difficiles à supporter. Il serait plus logique, au lieu de pousser les indigènes à détruire systématiquement les éléphants, d'essayer de dresser ces intéressants animaux, qui pourraient nous être d'une si grande utilité pour les transports. Nous avons trouvé également dans l'intérieur, sinon des forêts de caoutchouc, du moins des lianes à caoutchouc dans la forêt; mais là encore, l'action de l'indigène est néfaste, et l'on n'a rien fait pour l'améliorer; il faut, non pas couper, détruire la liane, mais en recueillir la sève au moyen d'incisions. Voilà donc un premier élément de culture; à côté, il convient de placer l'arbre à gutta, dont on commence à faire quelques tentatives d'acclimatation. Une grande partie^des terrains de la colonie convient à la culture des cacaoyers et des caféiers; j'ai déjà cité la prospère plantation d'Achouka. Enfin certaines régions, où le sol est moins fertile, seraient réservées à diverses cultures spéciales, celle du tabac par exemple ; de l'avis des connaisseurs, le tabac batéké n'est pas inférieur à celui de la Havane.

L'étendue des terrains à mettre en valeur est immense, et j'estime que, pour rendre leur exploitation plus rapide, il conviendrait de les diviser en deux groupes. Les parties voisines de la côte, qui sont d'un accès relativement facile, seraient découpées en concessions de peu d'étendue sur

lesquelles des colons, possédant un capital de quelques dizaines de mille francs, pourraient vivre largement, et même réaliser une modeste fortune. Quant aux terrains immenses qui sont traversés par la chaîne côtière et qui s'étendent sur la région des plateaux, il conviendrait de les diviser en grandes concessions et de les donnera exploiter à des compagnies à monopole, présentant de sérieuses garanties, et disposant d'un capital de plusieurs centaines de raille francs; dans l'intérieur du pays, en effet, les difficultés sont plus grandes ; il faudra, pour réussir, semer des sommes considérables et avoir les moyens d'attendre l'heure de la moisson ; il faudra pouvoir s'assurer la main-d'œuvre à vil prix, soit pour la culture, soit pour les transports, et cette condition exige que l'on ne soit point exposé à la concurrence; sans cela les marchandises européennes, qui ont encore une valeur si considérable dans l'intérieur du pays, seraient rapidement dépréciées, comme elles le sont au Gabon et sur toute la côte.

Cette mise en valeur exigera une grande dépense d^énergies et de volontés, il ne s'agit point ici de venir cultiver le sol de ses propres mains, le climat ne le permet pas, et. quoi qu'on en ait dit, la main-d'œuvre indigène ne fera pas défaut; mais, pour exploiter un pays si vaste, il faudra des quantités de surveillants, de contre maîtres, d'agents de toute espèce; il faudra surtout des jeunes gens instruits, possédant des connaissances techniques, spéciales ou générales; des ingénieurs qui parcourront le pays dans tous les sens pour dérober au sol le secret de ses richesses minérales; des botanistes qui chercheront dans la forêt des essences nouvelles; des agronomes, qui détermineront la culture spéciale à laquelle convient le mieux chaque partie du sol; ainsi on évitera les tâtonnements et on diminuera les risques. C'est dans cette voie que je me suis engagé, et j'ai la prétention d'avoir donné le bon exemple.

Le moment est opportun, un élan tout nouveau se mani-

feste dans la jeunesse vers les entreprises coloniales; longtemps cet élan fut retenu par des conventions et par des scrupules, par une sorte de culte, mesquin dans son exagération, du foyer paternel et du sol natal ; mais ces barrières commencent à craquer de toutes parts; on commence à comprendre que la France n'est pas seulement ici, mais qu'elle est aussi là-bas, oii tant de braves ont succombé pour nous conquérir de nouveaux territoires, et ont nationalisé le sol de leur sang ; on commence à se dire que le fruit de tous ces généreux sacrifices ne doit pas être perdu. Quand ces idées seront devenues celles de la jeunesse française, on cessera, j'espère, de reprocher à nos colonies africaines d'être l'apanage de quelques rares dévouements, et aussi le refuge de bien des épaves; car tous les jeunes gens possédant une instruction solide, doués de quelque énergie physique et de quelque ressort moral, tiendront à aller passer là-bas quelques années de leur jeunesse, les plus actives et les plus fécondes. Et alors nous assisterons à ce spectacle : à l'avant-garde nos grands explorateurs, ceux dont les noms volent de bouche en bouche, sont gravés dans toutes les mémoires et dans tous les cœurs, iront, reculant sans cesse les limites des territoires sur lesquels peut flotter le drapeau français, avançant lentement, mais sûrement vers ce Tchad mystérieux qui doit être le lien de toutes nos possessions africaines; et nous les jeunes, nous les humbles, nous les suivrons de loin, bataillon toujours grossissant; ne laissant inexploré aucun recoin du vaste empire, mettant en valeur ses richesses, fécondant le sol ingrat de notre travail et de nos peines. Et, quand nous rentrerons en France, modestes, sans nul souci de gloire, nous serons tout de même fiers de nous dire, qu'à l'âge oh d'autres ne pensent encore qu'à « la fête », nous avons déjà travaillé et souffert pour la Patrie.

LA HAUTE SANGHA

(CONGO français)

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