VOCATION
A Antoine Rénwnd.
C'est l'enfant à la lyre, aux célestes amours, Que depuis j'ai suivie, et que je suis toujours Dans son chemin aride.
Th. de Banville,
Comme un spectre drapé dans un long voile humide, Le Crépuscule encor planait sur le vallon; Les ombres voltigeaient sous la lune timide Qui blanchissait le sol de son premier rayon.
44 Rimes fantastiques.
C'était dans la forêt, à la voix argentine Des cloches qui tintaient la prière du soir ; La brise, en se jouant, balançait l'églantine Comme un végétal encensoir.
Un jeune homme était là, penché sous la charmille, Et tout enseveli dans sa réflexion :
Car il était à l'âge où, loin de sa famille. Chacun suit le sentier d'une vocation.
Le front dans ses deux mains, analysant la vie. Il songeait au bonheur que nul n'a pu fixer. Quand, devant lui, soudain, dans sa vague insomnie, Il vit une Ombre se dresser :
La Vision.
« Toi qui viens parcourir ces bois où je suis reine, (c Et demander conseil aux soufiles printaniers, (( Suis ma trace, jeune homme à la face sereine ! « Suis-moi dans la forêt où croissent les lauriers !
Le Zéphir caressant recueille mon haleine, L'emporte sur son aile à travers les buissons.
Vocation. 45
(( Et, la faisant vibrer dans les feuilles du chêne, « En tire de sublimes sons !
« Enfant, viens avec moi ! fais couler de ta bouche « De doux chants : qu'à ma voix s'unisse aussi ta voix ! « Nous charmerons le tigre et le lion farouche ; (c Tu me défendras contre un vieux sat3Te louche « Qui me poursuit au fond des bois ;
« Puis, nous écouterons le vent des nuits. — Les gnomes (c Danseront à nos yeux dans un rayon changeant ; c< Nous verrons s'éveiller les antiques fantômes « Qui dorment dans le tronc ou sous les vastes dômes (( Du saule au feuillage d'argent !
(( J'ai compris ton cœur : je devine « Que ton cœur est fait pour aimer !
« Moi, je suis la Muse divine...
(( Suis-moi sur la verte colline :
« Nos doux propos vont l'embaumer!
« Suis-moi près de la source aux ondes transparentes « Dont ma voix fait frémir les vagues murmurantes ; « Suis-moi sur ces rochers où je chante le soir !
« Tu seras mon amant, et moi ta bien-aimée ;
« Et, la nuit, sous ce cliêne à la sombre ramée,
« Ma main tenant ta main, nous viendrons nous asseoir !
«. Aimons-nous : — près de moi viens pleurer ou sourire, « Épancher tes soucis ou bercer ton bonheur, « Et je te donnerai tout ce que j'ai : — ma lyre, (c Un baiser, et mon cœur ! — »
La Muse disparaît, et la forêt discrète Sur l'enfant aux yeux bleus s'incline doucement. En une nuit, la Muse en a fait son amant ; La Muse en a fait un poète !
IJT