LE VIEILLARD
Au fond d'un parc immense où l'Art et la Nature Ont uni leurs trésors : — marbres de prix, sculpture, Feuillage dentelé qui flotte au gré du vent, — On aperçoit au bout d'une humide avenue Longue, large, lugubre et mal entretenue, Un banc où le vieillard se repose souvent.
Ce siège a pour dossier un chêne séculaire
D'où s'épand alentour la paix crépusculaire. Sur la pierre moussue il est là, le vieillard : Il est assis, le corps ployé, courbant la tête. Les pensers d'autrefois, en proie à la tempête, Roulent, tumultueux, sous son crâne blafard.
Soudain, un regard vif brille dans la caverne
De son œil, — comme on voit sur un vieux miroir terne
Resplendir tout à coup un rayon de soleil ; —
Il parle à ses enfants qu'il croit voir apparaître ;
Il se redresse ; il a la dignité du prêtre,
Et le surplis de lin à son front est pareil :
« — O mes fils, quand je viens m'asseoir sous cette « Sur ce banc qui porta mon enfance rêveuse, [yeuse, « Vous me voyez tout pâle et frissonnant d'émoi : « C'est que je sens courir sur ma tête chenue « Les souffles du passé peuplant cette avenue, « Et l'âme des aïeux palpiter près de moi !
« Enfants, c'est que mon père, et mon grand-père, et
[même, c( Ceux dont le front était chauve, et la face blême « Au temps où mon grand-père avait des cheveux blonds,
Le. Vieillard. 15
« Se sont toujours assis sur le vieux banc de pierre « Où l'ombre protégeait leur timide paupière « Contre les rayons d'or et les froids aquilons !
« A vous mon parc avec ses splendeurs d'émeraude ! « A vous tout mon château ! Ma grande serre chaude « Où règne et resplendit un éternel printemps ! « Mais respectez ce banc ! Mais respectez ce chêne ! « Respectez cette place antique, et toute pleine « De mes chers souvenirs et de mes soixante ans ! »