BAINS DE SANG
A mon ami Maurice Barrés.
« Oh ! dégradation de l'empire romain !
« (Déclame le pédant, son Pétrone à la main.)
« On vit des empereurs, esclaves de leur vice,
« L'épée au poing, tout nus, descendre dans la lice,
« Et s'offrir en spectacle au peuple avide et plat,
« Sans que, pour les flétrir, une voix s'élevât!
134 Rimes d'ébène.
« On vit des empereurs tombés en pourriture,
« Baigner leur corps maigri dans un ruisseau de lait,
« Dans un cuveau de sang retremper leur luxure..,
« Tous le sachant, — grand Dieu ! — personne ne parlait ! »
Ainsi hurle, gonflé d'orgueil et d'assurance,
Le pédant ébahi de sa propre éloquence.
— Pauvre sot! n'est-il pas des hommes aujourd'hui
Nés d'Héliogabale, et plus souillés que lui,
Qui ne s'élancent pas — il est vrai — dans l'arène,
Mais qui, la face calme, impassible et sereine.
Sans que l'âpre Remords vienne au cœur les ronger,
Contemplent les humains sous leurs yeux s'égorger,
Et, faisant de l'Europe une nouvelle lice.
Nous traînent au combat, ou plutôt au supplice ?
On les appelle encor héros et conquérants...
Et pas un d'entre vous qui ne dise: «Ils sont grands! «
Vous entendez, pédants! Parmi vous, nul ne bouge!
N'insultez plus celui qui trouvait, impuissant, Un reste de vigueur dans sa baignoire rouge : En ce siècle, plus d'un, jusqu'à lui s'abaissant, Comme Héliogabale, a pris des bains de sang!
Baùis de sang. 135
Maudits soyez-vous dans l'histoire, Maudits par la postérité, Vous qui cherchiez, les uns la gloire.
Et les autres la volupté, Dans le sang de votre baignoire.
Qu'importe!... ou dans le sang de l'Univers dompté !
Maudits soyez-vous ! — Que le monde, Conquérants et voluptueux.
D'un flot d'anathèmes inonde Tous vos attentats monstrueux :
Toi, Néron, ton plaisir immonde.
Et toi, Napoléon, tes exploits odieux !