AU COLLEGE
C'est l'heure du sommeil des entants. — Il fait noir; Un pion vient de souffler la lampe du dortoir, Et dans l'obscurité les objets se déforment. Parmi les collégiens souriants qui s'endorment, Il en est un qui pleure et qui gémit tout bas. Étendu dans un lit étroit, glacé, là-bas. Il pleure doucement, pour n'éveiller personne : On rirait tant de lui !.,. Son petit corps frissonne. Il dit: — « Oh! qu'ai-jefait pour quitter la maison, «Et pourquoi, malheureux, m'a-t-on mis en prison?
38 Rimes d'ébène.
« Si ma mère était là, je dormirais près d'elle
« Dans un lit bien bordé. — ■ Ma bonne sœur Adèle ,
« Ouvrant soudainement mes grands rideaux de lin,
(c Viendrait me taquiner avec son air malin ;
« Mais maman n'est plus là ; papa veut qu'on travaille :
(( Il prétend que, chez soi, l'on reste un « rien qui vaille »
« Que, pour devenir homme, il faut, en pension,
« Goûter le fruit amer de la dérision.
« Et j'ai bien étudié ; — mais pas assez, sans doute,
« Puisque notre censeur, qu'un pion même redoute,
« A dit que je serais privé de voir papa...
« Et c'est une injustice... et moi, je ne veux pas! »
Puis l'enfant se remet à sangloter. — Il pleure
Lamentablement, comme il faisait tout à l'heure :
Dans son âme bondit le morne Désespoir.
Il a pensé d'abord à quitter le dortoir,
A retourner chez lui, nu, frissonnant... qu'importe!
Mais le maître sinistre a verrouillé la porte.
Le petit fouille alors ses habits : un gros sou
Heurte sa main. — Saisi d'un long délire fou.
Il le met dans sa bouche, et se crispe, et le mâche :
« Le censeur ! m'empêcher de voir papa ! le lâche ! »
Dit-il ; puis il avale, -- et sans peur, et sans cris, —
Au collège. 139
Le gros sou corrodé tout bleu de vert-de-gris. Enfant, si l'on savait! — Est-ce donc à ton âge Que l'on peut tout quitter sans changer de visage?. L'ombre s'est épaissie, et minuit a sonné : Le petit collégien est mort empoisonné.
Demain, lorsque ta voix, ô cloche des élèves,
S'élançant, va briser les plus splendides rêves,
J'en sais un — des plus purs — que tu respecteras!
C'est celui d'un enfant pâle comme ses draps,
Q,ai dort, calme ; mais dont la bouche semble dire :
« Vous qui riez de tout, — ma foi ! vous pouvez rire ! »
.vC^JJ!^