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DES TRIBUS QUI HABITENT LES BORDS DE L'OGOOUÉ

Dans la première partie du récit de mes voyages, j'ai déjà eu occasion de dire quelques mots sur l'importance capitale de la langue mpongwé pour les voyageurs qui se préparent à pénétrer par le fleuve Ogooué ou les régions situées sous Téquateur jusqu'au cœur même de l'Afrique. Cette langue, dont se servent habituellement huit tribus, et qui, à notre connaissance, est comprise par onze autres, n'est pas ignorée chez les Osyébo et les Madouma, le pays le plus lointain dont nous ayons vu les habitants, et va sans doute jusqu'au centre même de l'Afrique. Il ne saurait entrer dans nos intentions d'en faire une grammaire ou un vocabulaire; ce travail serait déplacé ici, et a d'ailleurs été récemment fait par le R. P. Leberre avec toute la perfection possible \ Je veux seulement donner, pour les philologues, quelques notions sommaires sur le génie de cette langue, puis dire quelques mots

* Grammaire de la langue pongouée, par le Père Leberre. Paris, Raçon, 1875.

des idiomes en usage parmi les diverses tribus que nous avons eu occasion de visiter.

Dans la première partie de cette étude, je prendrai pour guide la grammaire du Père Leberre ; dans la seconde, je me servirai de mes études personnelles.

Comment la langue mpongwé, qui jusqu'à l'arrivée des missionnaires catholiques et protestants n'avait jamais été écrite, a-t-elle pu, pendant des siècles, se conserver intacte avec ses règles de grammaire, de syntaxe et d'euphonie, au milieu de plusieurs tribus qui n'ont naturellement ni professeurs, ni écoles, ni enseignement quelconque? c'est là un problème aujourd'hui encore parfaitement insoluble : toujours est-il que la langue mpongwé est parfaitement rationnelle, et qu'elle obéit à des lois grammaticales bien déterminées, assez complexes, et qui n'ont d'équivalent dans aucun autre dialecte africain.

L'alphabet mpongwé est à peu près identique à notre alphabet français ; on y trouve même Vu ,, et c'est , à ma connaissance , la seule langue où cet u ne se prononce pas ou; seulement, Vu gabonais ne s'emploie que comme consonne et ne forme jamais de voyelle avec la syllabe qui le suit; le c et le q

sont remplacés par le k^ le g est toujours dur et il n'y a pas à'x. Comme en espagnol, toute lettre qui se prononce est écrite et tout ce qui est écrit est prononcé.

Le genre se détermine d'une manière assez primitive, en faisant suivre le nom du mot onomé^ homme, ou du mot gnanto^ femelle, qui se modifie suivant les besoins de l'euphonie. Exemple : nioni nome, un oiseau mâle; ojino onomé, un merle mâle; sinioni smome, ou ijino morne, des oiseaux mâles, des merles mâles.

Les noms sont divisés, pour la formation du pluriel, en quatre classes ou déclinaisons, dans le genre des déclinaisons allemandes ; ils forment ce pluriel de différentes manières, suivant qu'ils commencent par une consonne, par un e, par un i, par un o. Exemple: shouaha, couteau, ^Inr . ^ si shouaka ; épélé, plat, plur., pelé; ido, pierre, plur., ado; olonda, fruit, plur., Honda. Il y a des exceptions et des mots irréguliers.

Le relatif \o\iQ un grand rôle dans la langue pongouée \ il y est souvent employé comme pronom

' Grammaire du Père Leberre : le Père Leberre écYÏipongoiiée au lieu de m'pongwé ; peut-être le ou à la place du w est-il plus conforme à la prononciation des naturels; mais, autant que ma faible compétence me permet de juger de la question, il serait mieux de maintenir le m' placé dans l'ancienne grammaire des missionnaires américains au commencement du mot, car les noirs disent bien m'pongoué et non

et entre dans la composition de plusieurs pronoms; il se modi6e suivant la lettre initiale qui s'y rapporte. J'ajouterai que ces constantes modifications, gouvernées par des règles très-complexes quoique bien définies, sont une difficulté constante pour les Européens; nous ne savons jamais, quand nous parlons, s'il faut dire ^Y^ yij gni^ mi, loi, sij, et, quand les noirs nous parlent, nous ignorons s'il faut traduire ces mots par de j, que, qui^ il, elle, le, la, les, car ils ont à la fois toutes ces significations.

Les adjectifs se mettent presque toujours devant le nom ; ils se divisent, quant au pluriel, en quatre classes, qui varient les unes suivant la classe du mot auquel ils se rapportent, les autres suivant leur propre initiale. Exemple : shouaka mpolou, un grand couteau ; sishouaka smipolou, des grands couteaux ; idonihé 7npolou, un gros mouton ; adomhé ^Mpoulou, de gros moutons.

Pour compter en mpongwé, on compte depuis un, mori, jusqu'à dix, igomi ; on dit ensuite igomi mori, dizaine une et un, etc., etc. Trente-quatre , par exemple, se âhaagomi araro nintcharo, dizaine

pongoué. Au sujet de la grammaire faite par les missionnaires de V .hneincan tnissionary Board, je dirai que c'est un travail très-méritant; seulement, en raison même de la date à laquelle il a été publié, il est fait avec beaucoup moins d'expérience, et, de plus, beaucoup moins complet.

trois et trois. Le mot 7i^a/??« veut dire cent; cent cinquante-deux se dira donc : n'kama mort, agomi naï, ni mhani^ centaine une, dizaines cinq et deux. Cette manière de procéder est très-simple, presque identique à la nôtre; elle diffère constamment de celle des autres peuples africains, notamment des Pahouins et des Bakalais, qui ont un système primitif et compliqué.

Les adjectifs démonstratifs sont yino ^ ce, cette, susceptibles de quatre modifications; les adjectifs possessifs sont yami, yo , yé , yajio ^ y ami, yao , également susceptibles d'être modifiés suivant la classe des noms auxquels ils se rapportent. Les adjectifs indéfinis sont gouvernés par des règles trop compliquées pour que je les décrive ici. Les pronoms personnels sont : mi ^ o , e, azooue, anoue , vij je, tu, il, nous, vous, ils.

La langue mpongwé a des verbes actifs, passifs, neutres, pronominaux et irréguliers, elle n'a de verbe auxiliaire que le verbe étre^ qui n'a point de forme radicale régulière. La forme radicale de tous les verbes réguliers commence par une des consonnes suivantes : bj, dj, f, y , lî , l, m, rij, fj, Sj t, V.

Les conjugaisons des verbes gabonais sont compliquées et difficiles; non-seulement ils ont presque tous nos temps, mais encore ces temps ont euxmêmes quatre ou cinq formes différentes : il fau-

drait, pour en donner une idée exacte, entrer dans des détails que le cadre restreint de cette notice ne nous permet pas d'aborder. Il y a six conjugaisons, des verbes passifs, des verbes irréguliers et des verbes négatifs. Les verbes négatifs sont très-difficiles pour nous, car souvent la négation ne s'exprime que par le seul ton de la voix^ ce que les Européens n'arrivent presque jamais à imiter ; pour le langage écrit, les missionnaires sont convenus d'indiquer le sens négatif par un accent circonflexe placé sur le verbe. Les verbes mpongwé forment leur futur avec l'auxiliaire he y qui joue un peu le rôle du mot werden dans la langue allemande; mi gna^ je mange; mi he gna^ je mangerai. Il y a un verbe être négatif qui veut àivQJe ne suis pas ; il n'afiecte pas moins de six formes différentes, dont chacune se conjugue et a tous ses temps. Exemple : Je ne suis pas, mi ajele, aranga mié^ gà miéj, mié aja, dyo mi ajele^ dyo mi alouana. Le participe présent s'exprime généralement par le relatif avec le verbe à l'infinitif : Je vois des enfants s'amusant sur le rivage, mi dyena awana wi shéva g'ogégé (qui s'amusent). De même pour le participe passé. Exemple : Vous avez acheté des oiseaux morts, alloue aholi ignoni si re djouvapa (qui sont morts).

Enfin, la langue mpongwé contient une foule d'adverbes et de locutions proverbiales. Quand on rencontre quelqu'un, on doit lui souhaiter le bon-

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jour par le mot MTholo^ Sois vivant, et celui auquel on s'adresse répond immédiatement : Aï mbolo nkéy Ah! sois vivant aussi! Ajoutons enfin que les noirs parlent avec une vivacité , une volubilité , une mobilité de physionomie et une abondance de gestes dont un Européen ne peut avoir aucune idée. Ils ne sont jamais à court, et pérorent pendant trois ou quatre heures de suite sans hésiter ou se reprendre une seule fois; seulement, les règles de l'éloquence veulent que Ton répète la même pensée cinq à six fois sous des formes difiFérentes, ce qui est exaspérant pour nous autres blancs.

Les personnes qui se sont consacrées à l'étude des langues diverses qui se parlent dans l'Afrique équatoriale, je veux parler surtout des missionnaires, ont dû se borner à l'étude du mpongwé, du bakalais et du benga : quelques-uns ont appris le pahouin. Ces quatre langues sont celles qui se parlent sur la côte ; mais on était resté dans une ignorance complète au sujet des langues parlées par les tribus de l'intérieur; d'une part, la multiplicité des tribus et de leurs dialectes effrayait; de l'autre, les renseignements sérieux étaient difficiles à obtenir et ne pouvaient venir que de seconde main.

Des études consciencieuses faites pendant notre voyage nous ont amené à reconnaître qu'on avait à tort supposé à chacune de ces tribus une langue qui lui était propre, et que, pour les vingt et une tribus avec lesquelles nous avons été en contact, toutes les langues parlées par elles ont pour clef le mpongwé, le bakalais, le benga et le pahouin, et ne s'écartent que très-peu sensiblement de l'un de ces dialectes; ce qui permettrait de ramener toutes ces tribus, et sans doute beaucoup d'autres plus loin dans l'intérieur, à quatre grandes familles.

Voici la division que nous croyons pouvoir indiquer comme certaine :

M'PONGWE.

BEVGA.

BAKALAIS. PAHOUIM.

Gabonais.

Corisco.

Bakalais. Pahouin.

Oroungou.

Okôta.

Bangouen. Osyéba.

N'Comi.

Yalimbongo.

Ivilis*.

Apingi.

1 Les Ivilis ont adopté la langue

Toungouzoti.

Okanda.

m'pongwé, qui n'était pas la leur.

Adjoumba.

Oaka.

J'GaIlois2.

M'Oshébo.

--^ Ces deux tribus parlent

Inenga3.

Madouma.

indifféremment le m'pongwé ou

Sbibé.

l'okanda.

(Gallois.)

(Inenga.)

Comme on le voit, huit tribus ont adopté comme langue-mère la langue mpongwé, neuf la langue benga, deux la langue bakalaise et deux la langue pahouine. Mais il est juste de dire que les Pahouins

OU les Bakalais sont à eux seuls, chacun des deux, plus nombreux que les autres nations réunies. A mesure que Ton avance dans l'intérieur , les langages ne semblent plus tirer leur source que de deux langues-mères : le pahouin , parlé par les tribus envahissantes des Osyéba, et le benga, qui est la langue des anciens possesseurs du sol.

Les études sur lesquelles nous avons basé ces théories donneraient lieu, si on les reproduisait, à des développements qui n'ont pas leur place ici. Je veux cependant donner quelques exemples à l'appui de ce que j'avance. Prenons les nombres ordinaux jusqu'à dix dans toutes les langues que je viens de citer :

LANGUE M'PONGWÉi.

GABONAIS.

OROUNGOU.

ADJOUMBA.

Mori.

Moshi,

Mori.

Mbani.

Baï.

Mbani.

Ntcharo, araro.

Raro.

Araro.

Naï.

Ina.

Naï.

Nchani, atani.

Atani.

Atani.

Orôua.

Orôua.

Orôoua.

Orôaguénon.

Orôaguénon.

Orôaguénon,

Enanai.

Diiiâuâ.

Enanai.

Inogomi.

Ipoi.

Inogomi.

Igomi.

Igoum.

Igomi.

* Les Ivilis , Toungoujoti , Gallois et Inenga parlent le m'pongwé comme les Gabonais, à part quelques différences. Les N'Comi parlent l'orouiigou ; mais les IV'Comi et les Oroungou se servent presque exclusivement du m'pongvvé.

L'AFRIQUE EQUATORIALE.

LANGUE BENGA.

BENGA.

OKOTA.

OKANDA.

OAKA.

Mpoco.

Mpiko.

Mpoko.

Mpoko.

Ibali.

Mbali.

Bâli.

Bâli.

Ilala.

Tâto.

Tâto.

Tâto.

Inaï.

Mai.

Nao.

Na.

Itano.

Taï.

Ta.

Ta.

Otoba.

Ntoba.

Motôba.

Motôba,

Embouaidi.

Nâpo.

Nâpo.

Nâpo.

Logambi.

Mouarabi.

•Enana.

Enâna.

Iboui.

Mbouka.

Bouka.

Bouka.

Dioum.

Djimo.

Djima.

Djima.

LANGUE BENGA (Suite).

MADOUMA.

YALIMBONGO.

SHIBE.

MOSHEBOS.

Mpoko.

Mpoko.

Mpoko.

Poko.

Niolé.

Mbali.

Bâli.

Yolé.

Tâto.

Tâto.

Tâto.

Nchâlo.

Na.

Naï.

Na.

Na.

Tani.

Taï.

Ta.

Ta.

Motôba.

Ntoba.

Motôba.

Benaï.

Nâpo.

Nâpo.

Napo.

Napo.

Enânâ.

Mouambi .

Enana.

Enana.

Mboui.

Mbouka.

Bouka.

Bouka.

Dioum.

Djimo.

Djima.

Djima.

Comme on le voit, toutes ces langues sont presque identiques pour les tribus de l'intérieur; elles diffèrent un peu plus pour le benga, parlé à Corisco, mais lui ressemblent cependant beaucoup.

LANGUE BAKALAISE.

BAKALAIS.

BANGOUENS ^.

léwotaou.

léwotaou.

1 Les différences en-

Béba.

Béba.

tre ces deux dialectes

Bilali.

Bilali.

consistent seulement

Bénaï.

Bénaï.

dans la manière de pro-

Bitani.

Bitani.

noncer et sont, pour

IVa jéwotau.

Na jévotau.

nous du moins, qui par-

Bilali nabiba.

Bilali nabiba.

lons à peine quelques

Bitani nabilali,

Bitani nabilali.

mots de bakalais, im-

Bitani nabéna'i

i. Bitani nabénaï

, possibles à reproduire.

Dioum.

Dioum.

LANGUE PAHOUINE,

PAHOUIN.

OSYÉBA.

Fo

Foc.

Béi.

Bé.

La.

Lai. 1

Les Osyéba ne comptent

Né.

Né. que

jusqu'à huit et recom-

Tani.

Tani. mencent : huit et un, huit et

Shémé.

Chama. deux, etc.

Zangoua.

VVolo. 2

D'aprèsM. Duchaillu ; mais

Moum.

Oouon ^ les

Pahouins que nous avons

Iboum ou

Ibou2. vus

ne comptaient que jusqu'à

Wooo ou

Aboum2. huit

, comme les Osyéba.

Pour terminer ces exemples, je citerai quelques mots du vocabulaire fait par nous des langues okôta, okanda et osyéba, qui, naturellement, étaient, comme ces tribus, absolument inconnues jusqu'à ce jour.

OKÔTA.

Fusil. Njâli.

Homme. Dibâka.

Femme. Moïàmi.

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