‹ Okanda, Bangouens, OsyébaChapitre 7 sur 45 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Des explorateurs dont la santé laisse à désirer. — L'Arche de Noé. — Des chauffeurs ensorcelés. — Les h'iîis viennent-ils du Congo ? — Migrations en masse de certains peuples africains. — Causes qui les déterminent. — Mœurs des Ivilis. — Une danse très-caractéristique. — Volés par un dieu. — Papa Yousouf et le lac iVzingo. — Nouveaux retards. — Grand palabre. -^ 1 Tuez ma sœur, vous me laisserez vivre après. » — Le supplice d'une femme. — Horrible exécution. — Les hippopotames. — Un blanc qui adopte le costume des nègres. — Mort du gros hippopotame. — Les éléphants. — Impossibilité pour nous de les chasser. — Nous achetons un petit éléphant pour 8 fr. 75 c. — Chasse au ncago. — Mis en déroute par des singes. — Les touracos. — Nez à nez, pour la seconde fois, avec un serpent venimeux. — Le Mérops giilaris et le Mérops bicolor. — Départ pour le N'Gounié. — Les chutes de Samba. — Bouali, capitale des Ivéia. — Les prétendants au titre de roi. — Le monarque légitime. — Son Nwic dimittis. — Arrivée à Etambé. — Nous y plantons le pavillon français. — Mis à la porte comme mendiants suspects. — Une nuit très-pénible. — Retour au camp. — La rivière Akoio. — Echoués sur les rapides. — Abandonnés II. 1

2 L'AFRIQUE EQUATORIALE.

par les nègres et assaillis par les abeilles. — Retour à Adanlinanlango. — Défection de trois de nos serviteurs. — Chico reste seul fidèle. — Départ de M. Walker et de Marche pour les lacs. — Une invasion nocturne. — Etude sur les petites pestes du Gabon. — Les moustiques, les fourous, dix espèces de fourmis, les termites, cancrelats, scorpions, centipèdes , millepattes, et une foule d'autres non moins malfaisants.

Le départ de M. Walker pour Adanlinanlango avait été fixé au P' novembre. Nous résolûmes de ne pas manquer cette occasion. De nouveaux relards ne pouvaient qu'épuiser notre santé davantage. Comme médecin, me disait notre excellent ami le docteur Legrand , je ne vous conseillerai jamais de partir pour l'intérieur dans un pareil état, mais je crois avec vous que si vous le faites, il vaut mieux que ce soit tout de suite, car vos forces ne peuvent qu'aller en s' affaiblissant sous ce climat du Gabon. En conséquence, le 1"" novembre nous partîmes à bord du Batanga et en compagnie d'une foule de traitants noirs que M. Walker expédiait dans l'Ogooué. Chacun d'eux emmenait sa femme et ses enfants* Le Batanga nous conduisit jusqu'à Vombé, de triste mémoire. Là, M. Walker vint nous rejoindre avec son petit vapeur le Delta y à la remorque duquel on mit trois énormes chalands. C'est dans un de ces chalands que nous nous installâmes pour remonter TOgooué. Ce chaland, orné d'un toit, ressemblait à une véritable arche de IVoé dans laquelle s'entassaient pêle-mêle des nègres,

des négresses, des négrillons, des singes, un énorme mastifif appelé Jack, des fusils, des tromblons, des marchandises, une barrique d'eau-de-vie , M. Amoral, Marche et moi. Nous eûmes toutes les peines du monde à nous déblayer un petit coin dans lequel nous pussions nous étendre la nuit, et prendre nos repas le jour. Comme dans notre premier voyage, nous avions pris toutes les précautions nécessaires pour le cas d'une attaque, mais nous étions trop nombreux maintenant pour avoir quelque chose à craindre. On comprend qu'avec une pareille charge à la traîne, le Delta ne pouvait avancer que fort lentement. Le troisième jour après notre départ de Yombé, nous dûmes prendre un détour assez considérable pour n'avoir pas à lutter contre la violence toujours croissante du courant de TOgooué ; nous nous engageâmes dans la rivière Akalois, l'une des Voies de communication du lac Azingo avec TOgooué. Cette rivière, qui n'est indiquée sur aucune carte, est cependant assez remarquable ; son cours tortueux, quelquefois très-serré, présente souvent aussi une largeur non moins considérable que celle de rOgooué lui-même. L'Akalois reçoit trois ou quatre affluents d'une importance égale à la sienne et traverse deux lacs qui ont chacun environ cinq kilomètres carrés. A partir de ce point le paysage devient d'une extrême beauté , la rivière s'encaisse étroitement dans des montagnes couvertes d'une

végétation gigantesque, fait mille détours, et vient enfin sans transition aucune déboucher brusquement sur le lac Azingo, magnifique nappe d'eau semée d'îles élevées et couvertes d'arbustes en fleur. Les bords de TAkalois sont aujourd'hui occupés par de récents établissements d'Ivilis, race venue du Sud, et qui devient chaque jour plus nombreuse dans les régions qui avoisinent l'Ogooué. L'amiral de Langle, dans une note sur le Gabon insérée au Bulletin de la Société géographique , dit que ces Ivilis sont originaires du Congo dont ils parlent la langue et avec lequel ils sont en relations suivies d'affaires. Cette assertion est très-importante à vérifier; les Ivilis sont des hommes doux, inoffensifs, désireux d'accueillir les blancs; s'ils ont conservé une voie de communication avec le haut Congo, il y a là une route toute tracée à l'explorateur, jusqu'ici toujours arrêté par la férocité des Sundi qui lui ont barré le passage à peu de distance de l'embouchure du fleuve ; si les Ivilis appartiennent aux races qui habitent le haut Congo, le voyageur trouvera sans doute chez ces races un accueil hospitalier, et pourra se procurer là des guides ou des porteurs pour aller plus loin dans l'intérieur. Cette question me préoccupait beaucoup : nous nous trouvions justement avoir avec nous M. Amoral, qui connaît très-bien la pJupart des dialectes parlés au Congo; Chico et un des hommes

d'Amoral connaissaient également la langue de ce pays. Je priai donc Amoral et dis aux deux noirs de caus.er avec les Ivilis en congo ; à mon grand regret il leur fut impossible de comprendre en quoi que ce soit ce que disaient les Ivilis ou de se faire entendre par eux. Je fis alors interroger en mpongwé ces mêmes Ivilis surles relations qu'ils pouvaient avoir avec le Sud, et ainsi que me l'avait annoncé M. Amoral, qui est parfaitement au courant de tout ce qui concerne les mœurs et les habitudes des peuples riverains de l'Ogooué , je pus m'assurer qu'ils ont cessé tout commerce et tout rapport avec le Sud, Je crus donc que l'amiral de Langle, d'habitude si exact, avait été mal informé sur ce point, mais plus tard, lorsqu'en m'avançant moi-même un peu vers le sud, je retrouvai les Ivilis aux chutes de Samba, je vis que ces Ivilis-là avaient une langue qui différait considérablement de celle de leurs compatriotes de l'Ogooué et qui renfermait une foule de mots appartenant, ainsi que le reconnut Amoral, à des dialectes parlés au Congo. Il est donc vraisemblable que ces Ivilis établis depuis longtemps sur le bord de l'Ogooué, n'ayant plus de rapport arec leur ancien pays, ont vu leur langue s'altérer, se mêler de bakalais et de mpongwé, et finalement ne plus ressembler du tout à ce qu'elle était autrefois ; mais je suis persuadé que plus on s'avancera au Sud chez eux, plus on retrouvera à la fois la langue mère et

les relations avec les pays dont ils sont originaires: le haut Congo, selon toute vraisemblance. J'en ai tellement la conviction que dans le projet de voyage que j'ai récemment exposé , et que ma santé m'a malheureusement forcé d'ajourner, c'est principalement sur les Ivilis que j'avais compté pour me guider, transporter mes bagages , en un mot , pour faire arriver mon entreprise à bonne fin. En ce moment les Ivilis , qui appartiennent selon toute probabilité à une famille très -importante, numériquement parlant, émigrent vers le Nord par quantités considérables ; leur avant-garde au milieu de laquelle nous nous trouvions, a déjà franchi l'Ogooué et ne s'arrêtera sans doute qu'en venant se heurter à l'invasion des Pahouins qui arrivent d'un autre côté. Les causes de ces grandes migrations, si fréquentes chez la population de cette partie de l'Afrique, sont un problème à la solution duquel travaillent depuis longtemps les savants du monde civilisé sans arriver à des résultats très-satisfaisants; seulement il est certain que le désir de se rapprocher des établissements des blancs, ou tout au moins des tribus qui font le commerce avec eux, et la superstition commune à tous ces peuples, qui leur fait considérer comme ensorcelée et maudite toute terre sur laquelle a sévi l'épidémie, la famine ou un fléau quelconque, doivent être comptés pour beaucoup

dans ce perpétuel changement de domicile. Les Ivilis dont je m'occupe en ce moment sont, peut-être plus encore que les autres noirs, superstitieux et craintifs à l'excès ; en revanche ils sont accueillants, hospitaliers et industrieux. Au physique, les hommes sont très-inférieurs comme taille et comme beauté plastique aux Mpongwés ; quant aux femmes, elles sont, à peu d'exceptions près, très-laides. Les tribus qui sont établies sur les bords de la rivière Akalois ont adopté les mœurs, la coiffure et la langue des Gallois au milieu desquels ils ont vécu longtemps; ils ne paraissent avoir conservé des traditions de leur pays qu'une sorte de danse assez originale pour que j'en dise quelques mots ici. Les danseuses sont généralement au nombre de quinze ou vingt, elles se rangent en cercle; chacune d'elles porte, piquées dans ses cheveux, sept ou huit longues baguettes surmontées chacune d'une grande plume blanche ou rouge. Le féticheur se place au milieu du rond et donne le signal des évolutions ; toute la bande se met en branle avec force contorsions et chansons; puis, tout à coup, une danseuse sort des rangs, se place vis-à-vis du féticheur et commence à mimer avec lui les péripéties d'un événement quelconque : dans une de ces danses dont je fus témoin oculaire, le premier sujet du corps de ballet faisait le rôle d'une femme qui mourait empoisonnée; elle imita, avec une réalité qui eût fait envie à mademoiselle

Croizette, les tortures et l'agonie de la victime, et finit par tomber sur le sol, frémissante et épuisée, au milieu des io ! io ! (bravos) frénétiques de l'assemblée. Je ne sais si cette danse est en usage au Congo; pour moi, je ne Tavais rencontrée nulle part, soit en Afrique, soit dans les autres pays que j'ai parcourus. Le 7 novembre, nous avions passé la nuit dans Tun de leurs principaux villages. Ces bonnes gens avaient là le sanctuaire d'un de leurs fétiches les plus vénérés, une statue de bois, de grandeur naturelle, dont la figure, peinte en blanc et en rouge, ressemblait, à s'y méprendre, à celle qu'affectait autrefois, au Cirque, le clown Boswell. Une foule d'ailes de chouette étaient clouées dans la niche au-dessus de ce puissant dieu, qui avait les mains solidement enchaînées et beaucoup de fusils tout autour de lui. Dans la matinée du lendemain, au moment de parlir, M. Amoral s'aperçut qu'on lui avait volé un fusil : il le réclama partout dans le village, mais naturellement personne ne savait ce qu'il était devenu ; cependant, M. Amoral tempêta et menaça si fort que la peur saisit les Ivilis : alors l'un d'eux se présenta et jura qu'il avait vu le grand fétiche entrer la nuit dans la case d'Amoral, et qu'il en était sorti emportant le fusil qui avait disparu : plusieurs personnes coururent à la case du grand fétiche, et l'on trouva en effet l'arme volée parmi celles qui ornaient son domicile. Amoral, content

de rentrer dans son bien, fit semblant de croire que le dieu était seul coupable, et nous partîmes sans encombre, à neuf heures du matin. Le Delta avait pour chauffeurs trois Kroumans et un homme de Cape-Coast. Ce jour-là, les Kroumans prétendirent que l'homme de Cape-Coast avait fait un sort pour empêcher la vapeur d'avoir de la pression et refusèrent de faire leur besogne si on ne les débarrassait pas de ce redoutable magicien : M. Walker se vit contraint de céder et d'enchaîner l'homme de Cape-Coast, qui fut relégué dans le dernier chaland de marchandises. Vers le soir, nous atteignîmes le lac Azingo. Un brave Sénégalais, médaillé et extrêmement populaire dans tout le pays sous le nom de Yousouf, tient sur ses bords une factorerie pour le compte de M. Walker. Il demeure au milieu des Pahouins, qu'il a su apprivoiser, et auxquels il achète en quantité des bûches de bois d'ébène. Ces Pahouins sont installés là depuis peu et vivent côte à côte avec les Adjoumbas, qu'ils auraient déjà violemment expropriés sans les prières de papa Yousouf. On appelle Adjoumba une tribu d'hommes cantonnés au sud du lac Azingo et sur les bords de la rivière Ojougavizza. Ils prétendent descendre des Gabonais, dont ils parlent du reste la langue avec pureté : mais ils sont, au moral et au physique, bien inférieurs aux Mpongwés. Nous n'avons jamais eu , avec les Adjoumbas, que des relations assez

10 L'AFRIQUE EQUATORIALE.

désagréables. Le 10 novembre, nous quittâmes le lac Azingo pour entrer dans la rivière Ojougavizza, qui part du sud de ce lac pour aller se jeter dans rOgooué, à quelques centaines de mètres au-dessus d'Adanlinanlango. Nous arrivâmes le lendemain à notre ancien quartier général, où notre vieil ami, le roi-Soleil, nous reçut avec mille pasquinades et mille démonstrations de joie; seulement, nous eûmes Fennui d'apprendre de sa bouche qu'il fallait encore contenir notre impatience d'aller en avant durant plus de trois semaines, parce que la crue excessive des eaux de TOgooué ne permettait pas pour le moment de s'engager dans les rapides. Le 14 novembre, trois jours après notre arrivée, les Gallois furent mis en émoi par un grand palabre dont je vais donner les détails, car je les regarde comme caractéristiques des mœurs de ces pays barbares. Voici le fait : Un esclave venait d'assassiner un homme libre du village d'Aïéno , village voisin du nôtre. D'après la loi du pays, non-seulement cet esclave, mais encore son maître ^ doit subir la peine de mort, car, disent les Gallois, l'esclave ne compte pas : pour payer la mort d'un homme libre, il faut la mort d'un autre homme libre, et qui prendra-t-on pour acquitter cette dette de sang, sinon le maître de l'homicide qui est responsable pour lui ? J'ai vu le palabre qui a suivi ceiie affaire. Deux ou trois cents hommes demandèrent à la fois

DÉPART DÉFINITIF POUR L INTÉRIEUR. Il

la tête de celui à qui appartenait Fesclave assassin. Ce malencontreux propriétaire, chef âgé et jadis influent, cherchait en vain à se faire entendre au milieu du tumulte. Chaque fois qu'il ouvrait la bouche, tous ces sauvages hurlaient avec ensemble sur un rhythme digne de l'air des lampions : louva ! iouva! (qu'il meure! qu'il meure) ; après des efforts désespérés, il finit enfin par obtenir un instant de silence : ce Je sais, dit-il, qu'il faut que le meurtre soit vengé, mais je suis un vieillard utile dans les conseils : j'ai une sœur qui est jeune et belle, immolez-la à ma place. — Non, lui cria-t-on de tous côtés, ta sœur est une femme, et c'est la mort d'un homme libre que nous avons à faire payer. — Eh bien, s'écria cet excellent frère, pour compenser la différence, avec ma sœur je vous donnerai trois esclaves et deux paquets d'ivoire, mais, je rous en prie, ne me tuez pas. » Après de longues délibérations, cette offre fut acceptée et déclarée telle par N'Combé, qui présidait le palabre. La malheureuse, ainsi condamnée à mourir pour expier un assassinat commis par un esclave de son frère, s'était, en voyant la tournure que prenait la discussion , enfuie à toutes jambes et réfugiée à Adanlinanlango , mais sa retraite fut aussitôt découverte : on s'empara d'elle, et son supplice fut fixé au lendemain. Sa famille se mit à la pleurer comme si elle n'était plus de ce monde, et toutes ses parentes chantèrent durant la

nuit ce chant funèbre dont j'ai déjà eu Toccasion de parler. En principe, un voyageur ne doit jamais se mêler des palabres des noirs entre eux, sous peine de s'attirer des haines et des difficultés sans nombre ; aussi nous les laissions ordinairement s'égorger les uns les autres comme bon leur semblait. Mais, dans le cas présent, cette exécution, qui allait se faire, pour ainsi dire, sous nos yeux, nous parut si inique, si monstrueuse, que nous résolûmes, M. Walker, Marche et moi, de nous y opposer de toute la force de nos moyens. Pour cela, nous eûmes recours àN'Combé, qui commença, selon son habitude, à prendre la chose en riant, mais il vit bientôt que ses plaisanteries nous exaspéraient et qu'il lui fallait changer de ton : il nous dit alors qu'il trouvait bien singulier que nous prissions tant d'intérêt à une femme qui n'avait jamais été la nôtre; qu'il ne savait pas pourquoi nous voulions bouleverser des lois qui ne nous gênaient pas, enfin qu'il fallait le prévenir plus tôt : la veille encore il aurait influencé le palabre dans un autre sens, mais maintenant le jugement était rendu et il était trop tard. Néanmoins , des menaces de toute sorte, et spécialement celle d'écrire à l'amiral, jointes à la promesse de payer la rançon de la condamnée, le firent changer de ton, et il nous promit que le lendemain il arrangerait l'affaire.

Le lendemain, à six heures du matin, il entra

brusquement dans notre case et nous déclara qu'il était désolé, mais que la femme avait été égorgée, à son insu, pendant la nuit. Nous saisîmes cette occasion pour invectiver vivement le roi-Soleil et lui retrancher toute espèce de cadeaux, y compris sa ration de rhum. Durant trois jours, notre rigueur ne se relâcha pas, nous refusions même de lui adresser la parole ; ce que voyant X'Combé, il vint nous trouver et nous avoua qu'il nous avait menti, que la femme était encore vivante, et que, si nous voulions la racheter, il se chargeait de la sauver. M. Walker, Marche et moi, nous convînmes de payer chacun le prix d'un esclave et un paquet d'ivoire', c'est-à-dire une valeur de près de sept cents francs de marchandises au prix du pays. N'Comhé revêtit un gilet d'argent (dépouille de quelque financier du théâtre des Balignolles), qu'il tenait de notre récente munificence, il coiffa son chef du fameux chapeau à soleil d'or et partit con-

' On appelle paquet d'ivoire la collection des articles qu'il faut pour acheter une dent d'éléphant; ces articles sont trèsnombreux; la quantité en est déterminée par le nombre de fusils que l'on paye pour la dent. Si, par exemple, on doit donner pour une dent cinq fusils, on sait tout de suite qu'aux cinq fusils il faut ajouter dix barils de poudre de quatre livres chacun, dix marmites, vingt brasses d'étoffe, quarante pierres à fusil, vingt mesures de sel, vingt couteaux, etc. On paye généralement un fusil par cinq livres d'ivoire; j'ai vu des défenses qui pesaient plus de cent livres.

voquer un nouveau palabre. Il revint vers quatre heures de l'après-midi, nous dit que l'affaire était réglée et nous amena en effet la femme, qui fut devant nous mise en liberté. Nous crûmes naturellement le danger conjuré , et nous nous félicitâmes chaudement de notre intervention, à laquelle une créature humaine devait la vie. Hélas! nous ne connaissions pas encore à fond les Gallois. Tout cela n'était qu'une sinistre comédie. Celle que nous croyions sauvée fut, le soir même, ressaisie et chargée de fers, et le 22 novembre, dans la nuit, elle fut exécutée. On la tua en lui mettant sur la gorge un énorme tronc d'arbre que ses bourreaux piétinèrent jusqu'à ce qu'elle eût le cou écrasé ; puis, comme la mort ne venait pas assez vite, on l'éventra, après quoi on lui arracha les entrailles. C'est N'Combé qui a inventé ce supplice du tronc d'arbre; il est très-fier de cette invention, dont il a déjà pu faire onze applications pratiques. Cette nuit-là, il avait ordonné de procéder avec le plus grand mystère, et pensait que nous ne saurions jamais la mort de notre protégée; mais les meurtriers, ivres de sang et de rhum, vinrent tout de suite se vanter, devant la porte même de notre case, de leur hideux exploit, qu'ils célébrèrent en tirant des coups de fusil jusqu'au jour. Que faire avec de pareilles brutes, surtout lorsqu'on dépend entièrement d'elles? Se taire est le seul parti à prendre,

aussi nous ne reparlâmes même pas à IV'Combé de cette ignoble affaire.

Durant la première quinzaine de novembre et les premiers jours de décembre , notre temps fut consacré à des études géographiques, dont le compte rendu , un peu spécial , trouvera mieux sa place dans les Bulletins de la Société de géographie, et à la chasse, surtout à la chasse des oiseaux. Ce n'est pas que le gros gibier manquât ; chaque nuit de notre case nous pouvions entendre le hou! hou! des hippopotames ; ils venaient très-fréquemment pâturer dans de petites îles qui se trouvent au milieu de rOgooué, presque en face d'Adanlinanlango ; mais j'avoue que, malades et fatigués, nous ne nous sentions pas le courage de passer la nuit à l'affiif, dévorés par les piqûres des moustiques, pour tuer un animal qui, en somme, n'offrait pour nous aucun intérêt, puisque sa peau et son squelette figurent dans tous les musées et qu'on peut le voir vivant dans bon nombre de jardins zoologiques : ses défenses elles-mêmes ont perdu presque toute leur valeur depuis que messieurs les dentistes fabriquent avec de l'émail la plupart de leurs râteliers. Il y avait cependant parmi les hippopotames qui fréquentent Adanlinanlango un vieux solitaire , dont la taille gigantesque avait excité notre envie , et nous nous proposions de lui tendre une embuscade, lorsque nous fûmes devancés par un intrépide chasseur,

16 L'AFRIQUE ÉQUATORÏALE.

M. Hills, agent de M. Holt pour une factorerie située à deux ou trois milles de celle de M. Walker, sur la rive opposée de TOgooué. Hills était un Anglais encore très-jeune, beau garçon et Tair assez distingué : c'était un bon tireur et un aimable compagnon, mais un original de premier numéro : envoyé par M. Holt pour gérer cette factorerie, il adopta tout de suite les mœurs, la nourriture et le costume (ou plus tôt le manque de costume) des indigènes au milieu desquels il vivait; il s'en allait par les bois sans chapeau, sans chaussures, sans autre vêtement qu'un pelit morceau d'étoffe autour des reins, narguantles piqûres des moustiques elles morsures des fourmis , buvant de l'alongou de traite, mangeant énormément de piment et dormant nutête sous un soleil ardent. Ce qui nous eût tué cent fois semblait lui réussir à merveille , et je ne lui ai jamais vu d'autre maladie que des ulcères aux jambes. Hills avait remarqué comme nous l'hippopotame monstre; il passa inutilement deux nuits à l'affût, mais la troisième, au moment où les premières lueurs du jour commençant à paraître, il se préparait à quitter son poste, il vit tout à coup l'énorme animal surgir de l'eau, gagner un banc de sable et s'y coucher paisiblement : il y avait plus de quarante pas, c'est-à-dire que la distance était beaucoup trop grande pour M. Hills, qui n'avait ni balles à pointe d'acier ni balles explosibles; néanmoins, il

n*hésita pas à le tirer et le fit avec tant de bonheur, que l'hippopotame, frappé d'une balle au-dessous de Tœil droit, tomba roide mort sur la place. Hills a fait soigneusement nettoyer son crâne et le garde comme trophée de sa victoire.

Si en général nous faisions fi des hippopotames, il est inutile de dire que nous aurions donné beaucoup pour tuer un éléphant. La beauté du coup de fusil d'une part, la valeur de Fivoire de Fautre, nous faisaient on ne peut plus envie ; certes les éléphants ne faisaient pas défaut à quelque distance d'Adanlinanlango; nous en avions souvent trouvé, notamment sur les bords de la rivière Ojougavizza, des traces nombreuses et toutes fraîches : malheureusement la chasse de Téléphant au Gabon, déjà hérissée de difficultés par la nature même des pays dans lesquels il séjourne, est rendue à peu près impossible par suite de la très-grande mauvaise volonté des noirs. Les éléphants se tiennent presque constamment au milieu de marais dans lesquels un blanc serait englouti, ou dans des fourrés impénétrables pour lui ; peut-être, s'il avait pour guide quelque bon chasseur d'éléphant, comme il y en a parmi les noirs, pourrait-il, au prix de mille dangers et de mille fatigues, arriver à découvrir et à approcher ces grands pachydermes, mais ce guide il ne le trouvera jamais :^un éléphant est, en raison de la valeur considérable qu'a l'ivoire jusque dans les parties

18 L'AFRIQUE EQUATORIALE.

les plus reculées de l'Afrique, un véritable trésor pour les naturels du pays, et ils ne consentiront jamais à en faire part aux blancs. Lorsque nous demandions à un chasseur nègre de nous guider à Tendroit où étaient les éléphants, il acceptait avec enthousiasme et, selon la louable habitude de son pays, nous promettait monts et merveilles, mais il s'empressait de nous conduire dans une direction opposée à celle du gibier, et nous promenait toute la journée à travers d'affreux roncis ou des bourbiers terribles , si bien que nous nous lassâmes bientôt de revenir régulièrement exténués de fatigue, souillés de vase de la tête aux pieds, déchirés par les épines et les cactus. Un jour Sinclair reçut avis à la factorerie que les Bakalais venaient de capturer un tout jeune éléphant : ils avaient tué la mère et saisi son petit, qui n'avait pas même essayé de se sauver. Les Bakalais firent offrir à Sinclair de lui vendre le petit éléphant moyennant cent piastres en marchandises; c'était fort cher, mais en somme cela ne faisait que 250 francs en argent, et Sinclair mourait d'envie de l'avoir : il accepta donc de payer le prix demandé, mais en même temps il eut l'heureuse idée de dire aux Bakalais qu'il ne voulait l'éléphant que dans huit jours ; s'il était encore vivant à cette époque, il donnerait les cent piastres. Bien lui prit d'avoir mis cette close restrictive, car le septième jour, au moment où l'on se préparait à

amener l'animal en grande pompe à la factorerie, il mourut tout à coup : il était gros comme un àne et naturellement n'avait pas encore de dents; les pauvres Bakalais ne purent qu'apporter son cadavre. Ce fut à nous, bien entendu, qu'ils s'adressèrent pour le vendre , car nous seuls achetions des bêtes mortes; on nous demandait la valeur de 75 francs, mais nous marchandâmes tant et si bien que nous l'obtînmes pour un pagne , du tabac et des perles, coûtant en tout 8 fr. 75 ; il est vrai que nous prîmes seulement de l'éléphant ce qui nous était utile , la peau et le squelette \ La viande fut consciencieusement rendue aux Bakalais : ils en firent séance tenante un grand repas , dans lequel ils mangèrent, suivant leur usage en pareil cas, jusqu'à ce que leur ventre fût gonflé comme un véritable ballon.

Pour moi, j'avais renoncé à tirer Téléphant; mais, en revanche , je poursuivais les singes avec une ardeur impitoyable : il y a surtout une grande espèce appelée par les noirs le ncago, à laquelle j'ai fait une guerre acharnée; le ncago dont le sommet de la tête est d'un rouge tirant sur le roux, atteint souvent une taille assez élevée ; c'est un des animaux les plus bruyants que je connaisse, lis sont fort sociables entre eux et grands amateurs

^ La peau n'a pas pu être bien conservée, faute des ingrédients nécessaires; le squelette a été expédié à M. Bouvier, dans la collection duquel il figure aujourd'hui.

de crustacés; aussi le matin, au lever du soleil, on les Toit souvent sur les bords de Teau, marchant à la file indienne et en bandes innombrables; de temps à autre ils s'arrêtent pour happer les crabes et les poissons de marais qu'ils rencontrent sur leur passage ; en tête s'avance toujours d'un air digne quelque vieux mâle beaucoup plus grand et beaucoup plus méchant que les autres : une fois je comptai quatre-vingt-sept ncagos à la suite l'un de l'autre, je crus que la procession ne s'arrêterait jamais; une autre fois je tombai à l'improviste droit au milieu d'une troupe presque aussi nombreuse, ils grimpèrent lentement sur les arbres qui étaient au-dessus de ma tête, et se mirent à pousser des hurlements affreux, à sauter sur les branches basses, et à faire mine de vouloir m'attaquer; j'en blessai deux de mes deux coups et les autres s'enfuirent : cette fois je m'en tirai avec les honneurs de la guerre; il n'en a pas toujours été ainsi. Je me souviens qu'un jour, à la Tismité (Nicaragua), m'étant vu obligé par suite de besoins culinaires très-pressanls, à tirer un jeune singe qui gambadait au-dessus de ma tête, sa mère, une énorme guenon noire, s'élança vers moi d'un bond prodigieux : je la reçus presque sur mon fusil et la tuai à bout portant; au même instant toute la bande, qui se composait d'une vingtaine de singes noirs, se mit à lancer sur moi une quantité

de sapotes (sorte de fruit aussi gros que le coco et non moins dur) qui faillit m'assommer. Je remis deux cartouches dans mon fusil et tuai deux de mes adversaires : la rage des autres redoubla, les projectiles plurent dru comme grêle , et je fus obligé de fuir honteusement, abandonnant mes victimes sur le champ de bataille. C'est de ce jour que date ma grande haine contre les singes. Mais je dois dire que de toutes les chasses, c'est celle des oiseaux que je préfère, de certains surtout , comme le foliotocole et les touracos , avec lesquels il faut constamment lutter de ruse et de vigilance; peu d'oiseaux sont aussi méfiants que les touracos : il n'y a qu'un moyen de les atteindre , c'est de les chasser comme on chasse en France le ramier et le coq de bruyère, marchant sur eux quand ils font entendre leur chant, restant immobile et à plat ventre aussi longtemps qu'il leur plaît de garder le silence ; malheureusement le touraco est très-peu bavard, il ne chante ou plutôt il ne croule que toutes les vingt minutes à peu près, et de plus il change constamment de place ; aussi j'ai souvent mis trois ou quatre heures pour en approcher un et le tuer, mais aussi j'étais bien dédommagé de ma peine. Peu d'oiseaux sont aussi beaux et aussi gracieux dans leurs mouvements : leur taille est à peu près celle du ramier, le plumage de leur corps est d'un vert éclatant; ils courent sans cesse avec une extrême

ââ LAFRIQUE ÉQUATORIALE.

vitesse sur les grosses branches d'arbres, agitant leurs ailes couleur de pourpre , étalant leur queue d'un noir métallique et dressant leur belle huppe; quand ils ne sont que blessés, ils échappent presque toujours au chasseur, car ils se sauvent généralement beaucoup plus vite qu'une perdrix démontée. Le touraco constituait non-seulement un fort bel oiseau pour nos collections , mais encore un assez bon manger pour notre table; durant ce second séjour à Adanlinanlango, j'en tuai une assez grande quantité, car je découvris des arbres sur lesquels ils venaient tous les matins manger des grains rouges dont ils semblaient très-friands. Malheureusement tout n'était pas rose dans cette chasse qu'il fallait faire dans l'eau jusqu'à mi-jambe au milieu d'un marais infect, et je crois qu'elle a passablement contribué à me redonner avec plus de violence mes fièvres, qui, par hasard, s'étaient un peu ralenties depuis mon retour chez le roi-Soleil. J'eus de plus le désagrément d'y faire une rencontre qui aurait pu très-mal tourner pour moi : un jour que je pataugeais avec le moins de l)ruit possible dans mon marais, cherchant à me dissimuler derrière quelques grandes lianes, pour m'approcher de deux touracos que je voyais à une centaine de mètres , je me trouvai tout à coup nez à nez avec un énorme serpent vert qui, au lieu de fuir, ainsi que le font habituellement tous les reptiles devant l'homme,

resta immobile, dardant sa langue et fixant sur moi des yeux qui me semblèrent alors lancer des éclairs ; la morsure du serpent était mortelle et je le savais \ tout mouvement trop brusque l'aurait déterminé à s'élancer sur moi. Je reculai donc lentement, jusqu'à ce que, élevant graduellement mon fusil, je pus le tenir en joue; je respirai alors, comme quelqu'un qui vient d'être soulagé d'un poids terrible. C'est la seconde fois que pareille aventure m'arrive ; la première fois, c'était un floride dans les roseaux de Saltlake, avec un serpent mocassin, espèce également très-venimeuse , et les deux fois je rendis grâces à Dieu de m'en être tiré sain et sauf.

Parmi les oiseaux que je tuai avec le plus de plaisir à cette époque, je dois citer un énorme coucou et un ravissant petit guêpier bleu, à la gorge d'un rouge très-vif (mérop» gularis). Depuis , Marche en a tiré deux d'un coup ; ces trois spécimens, que nous avons, bien entendu, empaillés avec le plus grand soin, sont les seuls que nous ayons jamais rencontrés; en revanche, une autre espèce de guêpier fort joli , le mérops M'color, qui a la poitrine et le devant du corps d'un très-beau rose, se trouve en abondance dans toute

^ Il ne s'agit pas, bien entendu, du serpent leit dit serpent des palmiers, qui est très-commun au Sénégal et au Gabon, et parfaitement inoffensif.

l'Afrique équatoriale ; son vol ressemble à celui de rhirondelle, et comme elle il se rassemble enbamles nombreuses. Les belles couleurs de ces oiseaux brillent d'un éclat incomparable quand, par un beau soleil, ils se jouent dans les airs à la poursuite des moucherons et des insectes de toute nature dont ils font leur proie.

Mais laissons de côté ces volatiles, qui inspireront sans doute à la plupart des lecteurs beaucoup plus d'intérêt qu'à moi, et arrivons au récit d'une excursion que nous fîmes aux chutes de Samba et au pays des Ivéia , peuple inconnu même de nom jusqu'à notre voyage. Le 27 novembre, nous entrâmes, àvecleDelta^, qui avait à son bord M. Walker, M. Amoral, Marche et moi, dans le N'Gounié, vaste affluent de TOgooné, dont l'importance est considérable à tous les points de vue. Ses bords sont habités par des 3akalais , puis par des Ivilis, qui, comme je l'ai dit, ont depuis peu opéré un grand mouvement d'émigration vers le Nord. Le 30 novembre, nous arrivions aux chutes de Samba, point extrême atteint par les blancs avant nous. M. Duchaillu y serait, d'après ses écrits, arrivé par le pays des Ashiras ; mais avec l'exagération qu'on trouve trop souvent dans les récits de ce voyageur, il fait une description fantastique de ce qu'il appelle des chutes immenses dont le fracas retentit à plusieurs milles de distance; il les a pompeusement

tJÉPART DÉFINITIF POUR L'INTÉRIEUR. 25

baptisées du nom de cataractes Eugénie , en Thonneur de S. M. Tlmpératrice \ La vérité est que les chutes de Samba sont fort ordinaires, et que lorsque les eaux du N'Gounié ont crû, ce qui était le cas au moment de notre voyage, ces cataractes tant vantées ne tombent pas de plus de trois ou quatre pieds de haut.

Nous campâmes sur une petite île, presque au pied des chutes. Marche prit deux ou trois vues photographiques de notre installation ; il est bien malheureux que ces photographies n'aient pas réussi % car il est impossible de rien imaginer de plus pittoresque que le coup d'oeil présenté alors par notre camp.

Des huttes de feuillage avaient été construites à la hâte, l'une pour M. Walker, l'autre pour Marche et moi. Sur la première flottait le pavillon anglais; sur la seconde se déployait un grand drapeau franfrais ; les moustiquaires en paille de nos hommes, bien alignés et plantés chacun sur quatre pagaies, ressemblaient à autant de petites tentes; les fusils

1 jVI. Duchaillu , en parlant de ces chutes, les appelle à tort Samba n'Agoshi (Samba et Agoshi). Agoshi est un lieu révéré des noirs, éloigné de Samba de plus de quinze milles.

2 Nous avions emporté de France des plaques toutes préparées par un procédé nouveau inventé par M. Strebing, préparateur au Collège de France , mais l'humidité sans égale du climat a couvert les cUchés de moisissure et les a à peu près tous entièrement détériorés. Il y a là une perte infiniment regrettable sous tous les rapports.

Page 1