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LES ANCETRES DU CONNETABLE SON ENFANCE

Le CHATEAU DE ClISSON. — OlIVIER LE VIEIL ET OlIVIER LE JEUNE, AÏEUL ET GRAND-PERE DU CONNETABLE. — EX- PLOITS DE SON PÈRE ET DE SES ONCLES. — TrAHISON ET SUPPLICE DE SON PERE. — CrUAUTÉS DE JeANNE DE BeL- LEVILLE. — Le JEUNE OlIVTER PASSE SON ENFANCE EN

Angleterre, ainsi que le comte de Montfort. Libéralités DU roi d'Angleterre. — Un mot sur du

GUESCLIN, ClISSON ET JeaN IV.

Olivier de Clisson, comme son frère d'armes, Bertrand du Guesclin^ était issu d'une noble famille de Bretagne. Les ancêtres de Bertrand étaient d'assez humbles gentilshommes moins riches en terres qu'en noblesse ; au contraire, Olivier descendait d'opulents barons féodaux, qui recevaient chez eux les rois de France et qui étaient assez puissants pour faire la guerre, même aux ducs de Bretagne, leurs légitimes suzerains.

14 OLIVIER DE CLISSOX

Dans les armoiries et dans le chàteau-fort des Clisson se trouvent comme symbolisées les qualités de leur race.

Ils portaient : de gueule au lion d argent armé, couronné et lainpassé d'or, avec l'orgueilleuse devise : Pour ce qu'il me plest.

Leur château-fort s'élevait à l'extrême sud de la Bretagne, sur un rocher que baignent les eaux de deux rivières, la Sèvre Nantaise et la Moine. Les murs de cette lourde forteresse avaient à la base plus de quinze pieds d'épaisseur ; ils étaient solidement assis sur une roche granitique, dont ils prenaient les contours anguleux. Sa quintuple enceinte, son donjon s'élevant à pic à plus de cent pieds de hauteur, l'habile disposition de ses fossés, de ses bastions, de ses courtines épaisses flanquées d'énormes tours, avec leurs couronnes de créneaux, d'échauguettes ou de hourds circulaires, tout contribuait à donner à cette formidable construction une telle puissance défensive que, pendant tout le moyen-âge, elle ne fut guère attaquée, bien quelle fût située entre trois provinces et habitée par des seigneurs belliqueux et remuants.

Aujourd'hui ce château-fort n'est plus qu'une ruine, mais quelle ruine !... Essayons d'en donner une idée et de dégager le plan primitif de cette forteresse, dans cet enchevêtrement de murailles croulantes, dont les bizarres profils conservent encore des airs d'orgueil et de menace. L'examen de la demeure en fait déjà connaître un peu les habitants.

L'entrée, à double embrasure, est percée dans une courtine d'un grand relief ; la forme des ou ver-

tares et du couronnement rappelle larchitecture mauresque'. Des moucharabis et plusieurs meurtrières défendent l'extérieur comme l'intérieur des deux couloirs de pénétration. Si l'assaillant, se crOA^ant victorieux, avait forcé l'entrée et pénétré dans la cour intérieure, il devait vite regretter son imprudence.

A sa droite, deux énormes bastions formaient deux forts séparés : chacun d'eux était à double enceinte, la première de forme semi-circulaire emboîtant la seconde : celle-ci émergeait à grand relief et ses côtés pol3^gonaux formaient sur la première un commandement concentrique. A gauche, trois autres forteresses, séparées par des fossés profonds: leurs murailles n'étaient soudées qu'en apparence par le côté extérieur à la place. Elles formaient un demi-cercle très ouvert : la plus formidable occupait l'extrémité sud-est. C'est vers ce point que toutes les défenses semblent converger, comme vers leur centre de résistance : là s'élèvent la plus grosse tour et la plus forte masse des bâtiments. Les deux autres enceintes, situées plus au nord, paraissent s'appU3'er sur le réduit

1 Depuis longtemps cette remarque a été faite à propos du château de Clisson. Ses portes ogivales, ses fenêtres coupées par des meneaux en croix, la forme des créneaux et des mâchicoulis, tout éveille l'idée d'une construction orientale. M Cassas a même trouvé une grande ressemblance entre les tours de Clisson et la grosse tour de Césarée. en Palestine. De là on a conclu que les seigneurs de Clisson avaient pris part aux croisades et qu'ils avaient apporté d'Orient l'idée de leur château. Il est difficile de le prouver : néanmoins les grandes expéditions du XI1I« siècle, qui mirent en fréquent contact l'Orient et l'Occident, dcnnent une explication toute naturelle à ces ressemblances, que l'on rencontre d'ailleurs si souvent entre le style mauresque et le style gothique. V. Og-^e. t. I, i88, et Fontenelle d^ Vaudn'é, t. i. agi. P. J.

principal : mais leurs défenses sont distinctes et également disposées pour faire face aux attaques du dehors ou de Tintérieur. Les assaillants, ayant brisé ou escaladé les courtines, qui protégeaient l'intérieur des cours, se trouvaient donc enfermés entre cinq forteresses, exposés aux sorties combinées des assiégés et battus sans trêve par les projectiles, dont nous voyons encore des échantillons non loin de la porte d'entrée : ce sont des masses de grés, grossièrement arrondies, que lançaient les machines, pendant que les arbalétriers, à travers les archères, décochaient une nuée de flèches et de viretons'.

L'indépendance réciproque des diverses parties de la défense, caractère que Viollet-le-Duc a signalé dans beaucoup de vieilles forteresses-, apparaît surtout à Clisson. Voilà pourquoi presque tous les murs qui, aupremier abord, semblent se joindre, ne sont que juxtaposés et non soudés les uns aux autres : de plus, les communications entre les diverses sections du monument sont peu nombreuses et faciles à couper. On pouvait donc obliger les défenseurs d'un point attac{ué à rester à leur poste

* Le château de Clisson, construit presque en enlier à la belle époque de larcliitecture gothique, vers le milieu du Xill« siècle, subit dans la suite diverses adjonctions ou modifications en rapport avec le progrès de l'art militaire : mais ces perfectionnements apportés à la défense ne nuisirent pas aux constructions premières, que l'on peut encore admirer et étudier, malgré leur état de délabrement. Jl est facile de connaître que plusieurs c'iemises ou terrassements semi-circulaires ont été ajoutés devant les murailles pour mieux résister à la force croissante des projectiles Les revêtements extérieurs de ces esplanades sont en granit appareillé et forment des escarpes 1res élevé» s. quoique très solides. D'après M- de Berthou, la première enceinte à gauche serait une barbacane, la seconde le donjon, et la troisième le château proprement dit.

» Viollet-le-Duc. Dict. de V architecture, t. i, 366.

et à se battre en désespérés ; il suffisait pour cela de leur refuser l'entrée des enceintes contiguës. Cette mesure était surtout applicable en cas de trahison. — Le château-fort était comme un navire à cloisons étanches; le flot des assaillants devait battre et détruire successivement toutes ses enceintes de granit avant de forcer dans son dernier repaire l'opiniâtreté des défenseurs.

L'esprit de ruse, découvert par Viollet-le-Duc, surtout dans la construction des châteaux normands, se retrouve encore ici dans une foule de détails. Des arcades sont dissimulées au sein des murs pour mieux tromper les mineurs qui pouvaient traA^ailler inutilement pendant de longues journées : ils risquaient fort en efîet de ne dégager qu'un blocage entassé sous une voûte , pendant que les assises supérieures reposaient toujours solidement sur des pierres taillées en voussoirs. Un grand nombre de murs de refend , quelquefois collés les uns aux autres, s'opposent encore au travail de la sape. Cette habileté de construction est surtout évidente au côté sud-est, où le mur d'une sorte de courtine arrondie paraît se souder et finir au flanc d'une grosse tour, mais en réalité il se prolonge à côté d'elle et il offre ainsi à la pioche des assiégeants le fil de son épaisseur énorme.

Ce château-fort, qui semble au premier coup d'oeil un dédale incompréhensible, était un véritable chef-d'œuvre de prévoyance et d'habileté. On y reconnaît bien cet esprit féodal, qui était l'exaltation de la puissance individuelle, l'instinct ombrageux de sa propre indépendance, en même temps que le désir de la domination par l'emploi

de la force et même de la ruse, pour maintenir les inférieurs dans l'obéissance. Cet esprit n'en a pas moins donné naissance à des monuments admirables, comme à de fortes personnalités.

Lorsque plus tard Olivier de Clisson eut à bâtir des châteaux ou à enclore des villes, il connaissait déjà dans tous ses détails l'art des constructions, ayant eu sous les^^eux un vrai modèle de fortifications féodales : il n'eut qu'à joindre, aux connaissances acquises par l'étude de son propre château, le résultat de son expérience personnelle, pour devenir un des constructeurs les plus compétents et les plus entendus de son siècle.

Il n'entre pas dans notre sujet de retracer la biographie de tous les seigneurs de Clisson^ ancêtres du connétable^ Il suffira de noter rapidement ce qui, dans l'histoire de cette famille^ peut offrir le plus d'intérêt.

Dans un document daté de Tannée 1205 un seigneur de Clisson est honoré du titre de haron^. Or on sait qu'à cette haute dignité étaient attachés les droits seigneuriaux les plus étendus\ Un de

1 De loaO à i33G, année où naquit le connétable le nom des Clisson est assez souvent mêlé à l'histoire de Bretagne. Ce mot n'a que deux syllabes : mais, comme au moyen-âge il y avait aiilant de diversité dans l'orthographe que dans les costumes, ces deux syllabes ont servi de thème à des variations étonnantes, dont voici les principales : en lalin, nous trouvons de Clizun, de Clizonio, de Glicio, de Clisson o, de Clicione, de Clichon, de Clicon, et mém? de Glichià. En français l'unité tend à s'établir, néanmoins nous lisons encore Cliczon, Cli'^son Clichon, Clicon, Cliçon et Clisson. Celte dernière orthographe a prévalu.

* Dom Morice. Pr. t i, 8oi. — En i4o3, ce titre fut réservé en Bretagne à neuf grands seigneurs qui furent les sires de Fougères, de Pen- Ihièvre, de Porhoët, de Rohan, de Vitré, d'Ancenis, de la Uoche-Bernard et de Rais. D. M. P. T. II. XX Vif.

> Dom Morice. Pr. t. ii, VUI-XVIII.

ces droits était la permission de fortifier une ville de sa baronnie. Olivier, dit le Vieil, fils et successeur de Guillaume, bâtit autour de la ville de Clisson de solides murailles et reconstruisit même, vers 1223*, le château-fort, dont nous connaissons les ruines.

Dans sa nouvelle forteresse, Olivier eut l'honneur d'offrir l'hospitalité à Louis IX et à Blanche de Castille. Se croyant inattaquable derrière ses murailles, il ne craignit pas de résister à son suzerain, le duc Jean-le-Roux, qui vint l'assiéger sans pouvoir le réduire. Mais les terres du sire de Clisson furent ravagées, ses autres châteaux rasés, et ses fiefs saisis- : il fut contraint de songer à la paix. J^e roi de France toujours prêt, par politique, à s'immiscer dans les querelles entre les suzerains et leurs vassaux, ménagea un accord entre le duc et le baron révolté, au mois de février 126P.

Le connétable, Olivier de Clisson, ne sera donc pas le premier de sa race qui ait osé tenir tête aux ducs de Bretagne : en soutenant ses longues luttes contre Jean IV, il pouvait s'autoriser d'exemples déjà trouvés dans l'histoire de sa famille.

Olivier-le-Vieil mourut âgé de plus de cent ans. Son fils, Olivier^le-Jeune, avait l'humeur turbulente et batailleuse de son père*. De son mariage avec Isabelle de Craon il eut trois fils : Garnier ou

' Ogée, I, i8i.

> Dom Morice. Pr. i, 976. OLim cur. Par F. loô. ' Dom Morice. Pr. i 980. (Gh. do Nantes). * Dom Lobineau, H. ati9.

Dom Morice. Pr. t. i, col. 987.

Gautier\ Amaurj^ et Olivier, père du connétable. Tous les trois furent de rudes guerriers et trouvèrent la mort dans les grandes luttes dites de Blois et de Montfort.

Garnier, que les vieilles chroniques appellent un des plus hauts barons de Bretagne, fut tué dès le début des hostilités, en 13^il. Il était gouverneur de Brest, quand le comte de Montfort vint assiéger cette Avilie. Sommé de se rendre, Clisson répondit : « Je n'en ferai rien, à moins d'avoir enseigne et commandement du seigneur, à qui la place doit être par droit-. » L'assaut fut aussitôt ordonné. La place, que gardaient seulement 300 défenseurs, ne pouvait longtemps résister : alors son capitaine résolut de tenter une diversion et de jeter par un coup d'audace la terreur et le trouble dans les rangs ennemis.

A la tête de 40 soldats choisis, il sortit de la forteresse, se rua à l'improviste sur les assaillants et ouvrit au milieu d'eux une sanglante trouée. Mais l'armée de Montfort revint bientôt de sa première surprise. Garnier de Clisson et sa poignée de braves accablés sous le nombre furent refoulés A^olemment A^ers leurs murailles. L'ennemi s'acharnait de préférence sur le capitaine, qui reculait pied-à-pied, et qui multipliait ses coups pour protéger la rentrée de ses compagnons; presque tous purent se mettre à couvert.

' D'ai^rcs quelques clironiquciirs, Garnier était, non pas le frère^ mais le cousin d'Amaury et d'Olivier. Le dossier bleu 5o37 (registre 197) de la Bibliothèque nalionale donne raison à ces chroniqueurs.

' Froissai't, t. I, ch. i/iy.

Par malheur, la presse fut telle au moment où Clisson allait rentrer, que les assiégés eurent peur de voir toat le flot des combattants pénétrer dans leurs murs : la herse baissée avec précipitation laissa l'héroïc^ue capitaine exposé presque seul aux coups furieux de mille ennemis. Une grêle de projectiles tombant du haut des remparts sur ceux qui attaquaient ralentit la lutte. La herse fut de nouveau levée et Clisson put enfin rentrer dans la place : mais il avait été si maltraité, dans cette mêlée sanglante, qu'il mourut quelques heures après.

Olivier et Amaurj^ de Clisson s'étaient, eux aussi, prononcés en faveur de Charles de Blois : mais Jean de Montfort fut assez habile pour les gagner à sa cause'. Olivier ne tarda pas à rentrer dans le parti français : Amaurj^ au contraire resta plus longtemps fidèle à Montfort, que les Anglais devaient bientôt soutenir en Bretagne.

Vers la fin de l'année 1341, le comte de Montfort se laissa prendre à Nantes par les Français ; mais il laissait un jeune fils, dont Amaur}' de Clisson fut nommé tuteur^ et une femme, qui par son énergie releva partout le courage et les espérances de ses partisans. Pendant qu'elle s'enfermait dans Hennebont, prête aux derniers sacrifices, Amaury fut envoj^é en Angleterre^ pour

1 Pierre Le Baud, ch. XXXV. p. 375,

» Rymer, P. llf, p. n, ii89.

' Alain Boucha /, L. IV, F. 120

obtenir des secours coûte que coûte, même au prix de l'indépendance de la Bretagne.

Bientôt une flotte anglaise ravitailla Hennebont et y jeta 6,000 hommes. Charles de Blois, qui n'avait su ni assiéger sérieusement la ville, ni barrer la route aux secours anglais, leva le siège et revint vers Vannes et Auray, dont il s'empara.

L'année suivante, une nouvelle flotte anglaise débarqua 10,000 hommes sous les murailles de Vannes, où commandaient HerA^é de Léon et Olivier de Clisson, père du connétable^ Ceux-ci se laissèrent tromper par une fausse attaque : ils portèrent imprudemment toutes leurs forces à la repousser, pendant que Gautier de Mauny, pénétrait dans la ville par un côté des remparts imprudemment dégarni. Les deux capitaines du parti français purent à peine s'échapper en toute hâte par une porte dérobée.

Honteux de leur imprévo^^ance, ils brûlaient du désir de réparer un échec qui les exposait aux railleries des deux camps. Pendant c[ue le gros des forces anglaises s'était porté sur Rennes, ils revinrent attaquer Vannes aA^ec 12,000 hommes^ s'en emparèrent et forcèrent Robert d'Artois

* Chronique normande, p. 55, et Chronogrnnhia regum Francorum, éd. Moranvillé. p. 198

' On a peine à s'expliqner qu'une si forte armée française ait pu se concentrer m quelques jours. La Chronog'-aphm regum Francorum et la Chronique normande nïVirment que ces troupes, qu'elles portent à 20 000 hommes, vinrent en grande partie de Beauvez-sur-Mer (Beauvoir). Or Beauvoir e-t le port le plus central par r;'pport aux fief» d'Olivier de Clisson Si on se rappelle qu'à ce moment Loui« d'Fspasrne lenait la mer avec luic flotte très nombreuse, on peut supposer que riisson fit un-î levée en masse de ses vassaux et que c'est avec leur secours, et celui des maiins et des solditts français, qu'il réussite recouvrer Vannes (V. Chrort. norm. p. ^5 et Chronog. reg. Francorum, p. i98).

blessé à mort à se rembarquer pour l'Angleterre, où il n'arriva pas vivant.

Edouard III voulut à tout prix venger la mort de cet homme, que ses trahisons envers la France lui avait rendu cher : il prit lui-même le commandement d'une forte expédition et débarqua à Brest. Il marcha sur Vannes, qu'il ne put emporter d'assaut : de là il partit pour Rennes qu'assiégeait toujours la première armée anglaise*.

Après une nouvelle marche sur Nantes, où il laissa un autre corps d'assiégeants, Edouard revint à Vannes. Les Anglais faisaient ainsi en même temps le siège des trois grandes places de Bretagne: Rennes, Vannes et Nantes. C'était beaucoup entreprendre à la fois : aussi les sièges traînaient-ils en longueur, sans incidents notables, sinon que, à Vannes, dans une sortie imprudente, Hervé de Léon et Olivier de Clisson tombèrent aux mains des Anglais^

La trêve de Malestroit, 13 janvier 1343, marqua la fin de cette première période des hostilités entre Blois et Montfort.

Nous avons vu que, pendant les trois années qu'avait duré la guerre, Olivier de Clisson avait tour à tour suivi les deux partis^ bien qu'il fût resté plus longtemps dans celui de Charles de- Blois. Ses sjmipathies personnelles le rappro chaient en effet de la France ; mais la versatilité de son esprit, l'influence de son frère Amaury et

• Pieve Le Baud, ch. a8^.

' Frnissart, t. 1, p. i, ch. CGVr.

surtout celle de sa femme, Jeanne de Belleville, amie personnelle de la comtesse de Montfort, l'entraînèrent de nouveau dans le parti anglais.

Cette inconstance était explicable : en effet, les droits de chaque prétendant pouvaient donner lieu à l'incertitude et à la discussion. Nombre de seigneurs bretons n'avaient-ils pas, comme les Clisson, changé plusieurs fois d'opinion et de parti? Néanmoins, Olivier de Clisson semble blâmable d'avoir agi secrètement et d'avoir donné à son changement les apparences d'une trahison.

Avant la trêve de Malestroit, il avait été échangé, ainsi que Godefro\^ d'Harcourt, contre le comte de Stanfort. Quelques mois plus tard, il fut arrêté à Paris, au milieu d'un tournoi, en présence de toute la cour et jeté en prison : sans autre forme de procès, il fut conduit presque nu aux halles en- C/iam/^cawj-, où on lui trancha la tête, le 2 août 1343'. Son corps fut pendu aux fourches de Montfaucon et sa tête exposée à Nantes sur la porte Sauvetour. Godefroy d'Harcourt , mis également en accusation, put se réfugier en Angleterre.

Voici pour quels motifs le roi de France se serait déterminé à ces actes d'excessive rigueur. Le comte de Salisbury, prisonnier du roi de France^, apprit à son arrivée en Angleterre que sa femme avait été victime d'Edouard III. Résolu à se venger, il aurait livré à Philippe de Valois la preuve des intrigues nouées par Clisson et plusieurs autres chevaliers avec Edouard et les Anglais. La chronique normande raconte en effet qu'il existait « une

' Archives nationales, U. 785, aA.

* Ibid., J. 362, n» i.

SON ENFANXE 25

lettre cl aliance, où plusieurs mistrent leurs seaulz et celle lettre garda le conte de Salbery de par le roy Edouart*. »

. (( Je ne sais, dit Froissart% si le sire de Cliçon était coupable ou non, mais je croirais moult envis(à contre-cœur) que un si noble gentilhomme comme il était, et si riche homme, dut penser, ni pourchasser fausseté, ni trahison. »

Néanmoins, la chronique des quatre premiers Valois^ admet et précise les griefs reprochés à Clisson, quand elle dit : « Et se tourna monseigneur Olivier de Clichon contre le duc Charles de Blois couvertement... et mandait la convine (faisait connaître les dispositions) des Français au conte de Montfort. » — Bien plus, les preuves de la trahison durent être accablantes, puisque Clisson lui-même, d'après les documents originaux, avoua et confessa son crime « si comme li diz (le dit) messires Oliviers le cognut et confessa*. »

' Chron. normande, éd. Mol., 54.

' Siméon Luce tr.iitc de conte celte prétendue explication : à l'appui de son opinion, il cite deux, documents, qui prouvent qu'en mars i3/j3, et même au 2 septembre de la même année, Salisbury n'avait pas encore perdu la confiance du roi d'Angleterre. (S. Luce, Bertrand du Guesclùi, 48), Mais les deux documents invoqués ne iirouvent qu'une chose, c'est qu'au a septembre i343, c'est-à-dire un mois après l'exécution d'Olivier de Clisson, le roi d'Angleterre ignorait encjre que Salisbury avait livre des secrets d'Etat. [V. Chron. regum Francorum, p. ao5 ; et les Grandes Chroniques de France, éd. P. Paris, Charles le Bel, XXXIII, p. 1357). La Chronique de Flandres est très explicite : « Li comtes de Sallerin su par sa femme meisme que par forchc elle avoil esté violée du roy Sdouart. Se parti li comtes... et vint au roy Phelippe et li bailla la lettre de l'alianche que Oliviers de Clichon et Godcfroy de Har«.ourt avoient fait au roy Edouwart. [Tstoire et Chroniques de Flandres, par Kervvyn de Lettenhove. Bruxelles, 1880, p. g).

' Froissart, L. I, ch. 21a.

* Chron. des 4 Tpremiers Valoir. Pr, éd. S. H. F.

5 Archives nationales^ X a 4. fol iS^.

Philippe de Hainaut, reine d'Angleterre, parente du roi de France, fut aussi mêlée à cette affaire. Qui sait si elle-même n'avait pas fait agir Salisbur3% pour se venger de son mari infidèle?

La nouvelle de la terrible exécution du 2 août consterna toute la noblesse bretonne, parmi laquelle Clisson avait de nombreux amis. Ceux-ci vinrent même trouver sa veuve, Jeanne de Belleville, pour lui offrir leurs services. Cette femme se trouvait alors au château de Saint-Yves, près d'Hennebont. D'un caractère doux et timide, elle fut tout-à-coup transformée par la douleur et la haine en une sorte de furie ne respirant plus que la vengeance. « Comprimant sa douleur, dit un auteur breton*, elle vient à Nantes. Là, s'arrêtant à la porte, elle fait contempler à ses fils le trophée sanglant. — Voilà, leur dit-elle, la tête de votre père ! Jurez-moi de le venger. — Puis, élevant vers le ciel les mains des deux orphelins, elle leur fit prononcer le serment d'une haine éternelle à la France. Pendant de longues années, le souvenir de cette lugubre consécration se dressa comme une barrière infranchissable entre Clisson et la France, dont il devait être un jour une des plus grandes gloires militaires. »

Ce serment ne fut guère tenu par les deux enfants, dont l'un mourut jeune et dont l'autre mérita le surnom de boucher des Anglais. Quant à Jeanne de Belleville, elle ne parait pas avoir gardé à son mari défunt une fidélité bien héroïque :

' Pierre Levot. Biographie bretonne^ t. i, p. 36o.

peu après, elle se remaria à Gautier de Bentle^^ avec lequel elle vécut jusqu'à un assez grand âge. Néanmoins elle satisfit aussitôt ses désirs de vengeance.

Avec 400 hommes, elle arrive à l'improviste devant un château gardé par Le Galois de la Heuse. Ce dernier, qui ignorait encore le supplice d'Olivier de Clisson, n'a pas plutôt reconnu Jeanne de Belleville que, sans défiance, il fait baisser le pont-levis pour donner l'hospitalité à cette noble dame. Jeanne entre alors avec ses gens qui, excités par elle, se mettent à massacrer la garnison'. Le capitaine, à peu près seul, s'échappa par une porte dérobée : mais le sang de tous les autres gardiens ou habitants du château fut impitoyablement répandu, comme un premier sacrifice expiatoire offert à la mémoire d'Olivier de Clisson.

La fureur extraordinaire de cette femme pevsi donner lieu à une supposition plausible. Jeanne de Belleville était l'amie personnelle de la comtesse de Montfort II est assez naturel de penser qu'elle-même avait préparé la défection d'Olivier et son changement de parti. On s'explique ainsi sa folle colère, quand elle apprit le châtiment d'un mari qu'elle aimait et dont elle-même aA^ait causé la mort-.

Après cet exploit et d'autres semblables, Jeanne de Belleville, poursuivie par les troupes françaises.

* Cfv'owqne normande, p. Ri.

' Les grandes chroniques semblent confirmer celte supposition, quand elles disent que la femme d'Olivier de Clisson, « qui esloit appelée Jeanne de Belleville. tant comme coupable des devant dites traïsons fut renoncce en parlement : laquelle n'osa comparoir . . »

fut forcée de s'embarquer sur un navire avec ses deux jeunes fils. Mais elle avait vendu ses joyaux et avait fait armer en guerre le vaisseau qu'elle montait : elle continua sur mer ses terribles représailles^ S'attaquant aux bâtiments de guerre français moins forts que le sien et à tous les vaisseaux marchands, elle mettait à mort sans merci tous les Français tombés entre ses mains-.

Un jour ce corsaire d'un nouveau genre fut attaqué par plusieurs vaisseaux du roi de France : Jeanne n'eut que le temps, pour éviter d'être prise, de se jeter dans une chaloupe avec ses deux fils et trois serviteurs fidèles. Pendant six jours, les infortunés errèrent sur les flots, dans la plus affreuse détresse. Ils n'avaient pas de vivres : la mère vit un de ses enfants mourir de faim entre ses bras. C'était le plus jeune : sa faiblesse ne lui avait pas permis de résister plus longtemps à de telles épreuves^

Les impressions de cet affreux drame durent se graver dans l'âme d'Olivier, qui avait alors de sept à huit ans : elles ne contribuèrent pas peu à tremper et à durcir sa nature ardente, déjà exaltée par le meurtre de son père et les exemples de cruauté donnés par sa mère.

Enfin l'embarcation put aborder près de Morlaix, ville qui était occupée par les partisans de Montfort. De là Jeanne de Belle ville se rendit à Hennebont, auprès de la comtesse, sa suzeraine.

' Fontenelle de Vaudoré, L. I, p. 26.

' Chronique normande , p. Oi.

» P. Levot. Diog. bret. H. I, p. 36i.

La conformité de situation et de caractère devait resserrer encore les liens, qui unissaient ces deux femmes, et donner plus de force à leur amitié qui ne se démentit jamais.

Tous les biens d'Olivier de Clisson avaient été confisqués et saisis. En apprenant les exploits et les cruautés de Jeanne de Belleville, le roi de France fît également prononcer contre elle la peine de bannissement, avec confiscation de sa fortune. Or, suivant la coutume de cette époque, le roi distribuait à des serviteurs, qu'il voulait récompenser, les biens provenant des confiscations légales. C'était un mo3'en journellement emploj^é pour paj^er les services rendus, comme aussi pour alimenter le trésor royal souvent épuisé.

Tous les domaines, qui auraient dû former l'héritage du jeune Olivier, passèrent ainsi dans des mains étrangères. Pierre du Lac en eut d'abord l'administration sous le nom de Séneschal et Juge : mais presque tous les châteaux et toutes les terres ne tardèrent pas à être assignés à divers possesseurs'.

' Dès le 23 août iSiS, le roi Pliilippe donnait à sou chambelUn, Thibaud, le manoir « de Tuvt séant à l'un des bouts de la forest de Cinqueldis (Normandie), les minières de fer de Biaumont,qui peuvent valoir cent livres tou n.jis... » [Archives nationales, JJ. 75, p. i4i, f. 72).

La baronnie de Tuyt devait passer plus tard en la possession de Pierre de Tournebu (Le/op. Delisle, documents iaédits, 980).

Pendant le même mois d'août, l'évèque de Léon obtenait les 25 livres de renie annuelle en terre, que « possédait feu Olivier de Clisson » dans la paroisse de Guémené. {Arch, nationales, JJ. 76, p. 90).

Pierre des Cbamps eut la Garnache ; les terres et appartenances de Goulaineet de Lépine furent données au sire de Derval. Arch. nationales-! JJ. 75, SyS, et JJ. p. 18.Ô, f. 70, et JJ. 75, n» i35.

D'après le rapport fait au roi par Boutaric sur la situation financière du royaume, les revenus des biens confisqués à Clisson et à sa femme s'élevaient à 20.000 livres tournois. Des rentes montant à 5955 livres furent immédiatement distribuées' : parmi les destinataires, se trouvèrent l'évêque de Léon et le sire de Derval. Le roi d'Angleterre, qui usait aussi largement que le roi de France du droit de confiscation, fit saisir un peu plus tard les domaines du sire de Derval et en donna une part à Jeanne de Belleville.

Le jeune Olivier de Clisson et le fils de la comtesse de Montfort étaient à peu près du même âge : ils furent conduits ensemble à la cour d'Angleterre^ où Edouard III les traita avec beaucoup d'égards et de générosité. Leur jeunesse fut ainsi

Louis de Màchecoul. maître des requêtes de l'hôtel du roi, put jouir des seigneui les de Châteaumur et des Deffeus, jusqu'à la valeur de 5oo livres tournois par an. Blein et une propriété siluée dans les faubourgs de Nantes devinrent la propriété de Louis de Poitiers, comte de Valentinois {Font, de Vaudoré. t. i, l. I. note ko et Hihl. deVEcole des Chartes, t. xLviii, année 1887, p. 388). Louis de Poitiers laissa plus tard cette seigneurie à son frère.

' Extraits du rapport Boutaric — « Monseigneur Loys de Poitiers pour don a li faict suz la fortune du seigneur et de la dame de Clichon, m» vie 1. t par an.

« A Madame Durlay sus la dicte forfuilure, II"» 1. t par an

« Jehan Clarembaut sur la forfaiture du seigneur de Clichon, W 1. t. par an

« Le seigneur Derval sur la dicte forfaiture, V. 1. t. par an.

« L'evesque de Léon sur la dicte forfaiture, XXV 1. t. par an

« Monseigneur Gilles d'Espaigny sur la terre du seigneur de Clichon en Normandie, c. 1 t. par an.

« Monseigneur de Beu suz les dictes forfaiclures en Normandie, Vie XXV 1. t. par an. {Bibl. de l'Ecole des Chattes^ t. xlvui, année 1887. p. 388-90).

' Guillaume de Saint'André, v. 34o.

soustraite aux hasards des guerres qui ne cessaient de bouleverser la Bretagne.

Ces deux seigneurs étaient tout différents de tempéraments et de caractères. Le comte de Montfort, de complexion assez délicate, montrait en tout un esprit calme et réfléchi, mais ombrageux et opiniâtre. Au contraire, la nature ardente du jeune Clisson, sa vive intelligence, sa mâle beauté plaisait davantage à toute la cour'.

Le comte de Montfort n'était pas sans éprouver souvent une secrète jalousie : il avait conscience de la comparaison qui s'imposait entre lui et Olivier. De là sans doute des froissements intimes, des humiliations dévorées en silence... Ce ne fut que plus tard que les circonstances firent éclater librement ce fond de haine et d'amertumes concentrées : mais n'est-ce pas jusqu'à leur jeunesse qu'il faut remonter pour trouver l'origine de ces haines implacables qui divisèrent Jean IV et Olivier de Clisson? Les sentiments les plus vivaces sont d'ordinaire ceux qui. dès notre jeune âge, se sont comme formés et développés en même temps que nous-mêmes.

La situation d'Olivier était en réalité plus indépendante que-celle de Montfort : ce dernier en effet devait tout au roi d'Angleterre, qui fixait et réglait le montant de sa pension et de chacune de ses dépenses. Sa mère, la comtesse de Montfort, la fameuse Jeanne la Flamme, vécut en Angleterre

* Walsingham^ Ed. III. — P. Levot, t. i, 36 1.

jusqu'à un âge assez avancé : mais on ne voit pas qu'elle se soit occupée de l'éducation de son fils. Après la trêve de Malestroit, elle s'était, avec Edouard III, embarquée pour l'Angleterre. Une horrible tempête soulevée, disent les auteurs du temps, /)ar les magiciens du j^oi de France, retint en merpendant plus d'un mois les vaisseaux anglaise La comtesse de Montfort fut enfin jetée à la côte dans le comté de Devons II est probable que les émotions c^u'elle éprouva dans ces longs jours de péril, s'ajoutant aux fatigues et aux agitations excessives des dernières campagnes, ébranlèrent pour toujours ses facultés intellectuelles^ Toujours est-il que le jeune Jean IV, considéré comme un orphelin à la cour de Londres, fut élevé par des mains étrangères.

Olivier de Clisson éprouva, lui aussi, les largesses du roi d'Angleterre; mais son état de sujétion lui fut moins sensible. Son oncle Amaury occupait une haute situation à la cour; de plus il semble que sa mère, Jeanne de Belleville, fut toujours en grande faveur auprès d'Edouard III, qui lui prodiguait ses bienfaits. Quand elle se remaria à Gautier de Bentle\% le roi d'Angleterre voulut accroître la fortune des nouveaux époux.

1 Depuis la fin de janvier jusqu'au a mars {Rymer, II, p ii, 1220),

« Adam de Murimuth, p i35.

s Nous la voyons en effet traitée comme une prisonnière : on la conduit de château en château et on lui enlève l'éducation de ses enfants, Jean et Jeanne, qui sont confiés au clerc, Guillaume de Wakefcld. {Issue rolls, 17. Ed. III. Easterm. Sa) Ce Guillaume s'acquitte de sa charge jusqu'en i346. A celte époque Edouard confie à la reine, sa femme, les enfants de Montfort et lui donne pour cela une rente annuelle de 200 1. si « pro sustentatione liberorum ducis Britannise in custoiià ipsius reginoB morantium {Issue rolls. 21, Ed. 111).

Jeanne avait déjà reçu des mains du comte de Montfort la terre de Pontcallec et la seigneurie de Quistinic, en Bretagne^ : Edouard donna aux deux conjoints les terres et châteaux de Beauvoirsur-Mer, d'Ampant, de la Barre, de la Ba3^e, de Châteauneuf, de Noirmoutiers, de l'île Chauvet, bien plus il ajouta la moitié de Tîle de Boyn et les forts de Villemaine^.

Gautier de Bentle}^ avait de grandes qualités militaires : aussi le roi d'Angleterre croyait-il avoir fait acte de bonne et sage politique en lui confiant des domaines situés sur les frontières du Poitou et de Bretagne, pa3^s si souvent troublés par la guerre. Il est néanmoins probable que ce fut cette donation qui détermina l'aventurier Cahours à passer au service du roi de France. Ce redoutable chef de partisans tirait de grands profits des salines de Bouin et de Beauvoir : il réornait même un peu en maître sur tout le pays de Rais. Les dons faits par Edouard à Gautier de Bentley portèrent ombrage à Cahours : et l'année suivante il attaquait et tuait aux environs d'Auray le capitaine anglais Thomas Ageworte, le vainqueur de la Roche-Derrien^

' Dom Morice. Pr. t. i.coll. i/jSa.

' Dom Lobineau. Pr. col. Agi.

' Siméon Luce {Ilist. d^i B du Guesclin, p. 97J s'appuyant sur Texpression nuper employée dans un acte de confirmation daté de iSSg, dit que les donations ci-dessus mentionnées furent faites beaucoup plus tard. Les preuves qu'il invoque ne paraissent pas suffisantes pour infirmer le témoi;^nag-e des Bénédictins {Dom Lobi7ieaii,U, S'41). En effet le scribe qui rédij^ea l'acte de iSôg. pouvait aussi bien employer l'adverbe nuper que l'adverbe olim pour un fait passé dix ans auparavant. D'ailleurs ce qu'il importe pour nous de constater, c'est moins la date exacte des donations que les donations elles-mêmes.

Gautier de Bentlej^ succéda à Thomas Ageworte comine lieutenant du roi d'Angleterre en Bretagne'. Mais il fut rappelé et emprisonné à Londres en 1354^ — Il rentra vite en faveur, grâce sans doute à l'influence de sa femme, à qui Edouard donna cette année même les paroisses de Bubiy et de Questergus, en lui confirmant l'entière possession de Pontcallec-. L'année suivante Jeanne reçut encore tout ce que le sire de Derval avait possédé en Kemenetboé, Brorotet LizqueP. Quelques années auparavant, elle avait encore recouvré, par l'entremise d'Edouard, tous les droits de ses ancêtres sur les hricfs et coutumes de Bordeaux^ : c'était le privilège de délivrer des jDasse-ports à tous les vaisseaux qui sortaient de la Gironde. Ces droits devaient être une source de revenus considérables.

L'immense fortune, qu'Olivier de Clisson posséda plus tard, commençait ainsi à se former et à s'agrandir. Peut-être n'était-il pas lui-même étranger aux libéralités dont on comblait sa mère. En effet, le roi Edouard, songeant aux services que ce jeune homme pouvait rendre un jour à l'Angleterre, emplo3^ait tous les moyens pour se l'attacher.

Vers la fin de l'année 1356, Edouard III vint en personne faire le siège de Rennes, que défendaient les partisans de Charles de Blois. Olivier de Clis-

* Becord office. French roll. 26, éd. III. ' Issue rolls 28, éd. IH. Easter m. 8.

^ Dom Lobineau, Pr., col. Agi.

* Ibidem.

* Itidem.

son, qui avait alors une vingtaine d'années, accompagna peut-être le monarque anglais dans cette campagne : ce qui pourrait le faire supposer, c'est un acte du 5 janvier 1357, par lequel Edouard étant au siège de Rennes donna la baronnie de la Roche-Moisan à Gautier de Bentle}^, mari de Jeanne de Belleville, à sa « très cher et très amé cousine, la dame de Belleville et de Clizon, » et à son (( très cher et amé cousin monsieur Olivier de Clizon et aux hoirs qui ysseront de lui*. »

Ce fut contre l'armée anglaise, qui bloquait Rennes, que Bertrand du Guesclin, le futur compagnon d'armes d'Olivier de Clisson, commença à se révéler, non seulement comme un brave et rude soldat, mais aussi comme un capitaine habile et fécond en ruses de guerre-. « Et y étoit adoncques un jeune bachelier qui s'appelait messire Bertran du Guesclin, qui depuis fut moult renommé au royaume de France et au royaume d'Espagne, pour ses grands prouesses, si comme a^ous orrez (entendrez) avant en l'histoire^ »

Nous avons vu qu'Olivier de Clisson était âgé d'environ vingt ans : du Guesclin avait déjà une trentaine d'années. Jusqu'alors ce dernier n'avait été qu'un chef de partisans courant les forêts et les grands chemins avec quelques compagnons de bonne volonté : il guettait les, bons coups à faire,

' Le monarclue anf^lais joignait à ce don tous les héritages des partisans de Charles de Blois confisqués dans ladite baronnie et en particulier tout ce que Guillaume de Baden possédait dans l'ile de Groaye. 'Bibl. de la ville de JSantes, 1703, franc. 1547. — Bibl. nationale, mss. 789, n° 37).

* Chronique de Bertrand du Guesclin, ch. IX.

' Froissart, 1. I, p. 11, ch. LVII.

tombant sur les Anglais^ sans trop compter leur nombre, surtout sur les pillards chargés de dépouilles, et, le glaive au poing, il leur faisait rendre gorge. Quelquefois battu, le plus souvent vainqueur, mais toujours prêt à recommencer, il jouait sa vie dans mille aventures où il n'avait guère à compter que sur sa force prodigieuse et son audace encore plus extraordinaire.

Au demeurant, du Guesclin était gai compagnon, bon camarade avec ses soldats, partageant avec eux tout le butin. Tous faisaient ripaille en commun, après quelques bonnes farces jouées aux Anglaise — Bertrand garda toute sa vie cette liberté d'allure, ces goûts un peu plébéiens contractés dès son enfance et entretenus par sa vie aventureuse. Les Anglais l'appelaient le boule-dogue ou le gros marmiton : mais il s'inquiétait peu de ce cju'on pouvait penser de ses manières ou de son éducation : il rendait raillerie pour raillerie et traitait à^ordeux gars^ les ministres de Charles V.

Toute autre furent la jeunesse et l'éducation d'Olivier de Clisson. Au physique comme au moral, les deux futurs amis ne se ressemblaient guère. Du Guesclin était trapu, gros et court : Clisson était plutôt maigre, osseux et élancé, comme on peut le constater par ses portraits^ D'ailleurs, ainsi que Bertrand, il était doué d une force extraordinaire, qualité presque nécessaire, à cette époque^ dans un homme qui embrassait la carrière des armes. Du Guesclin , quoique noble , appartenait au

1 Voir Y Histoire de Bertrand du Guesclin^ pir Siméon Lucc, ch. IV.

« Chron. des 4 Valois, p. 279

' Bibl. nationale, ms. 789. n 69, ci dom L^b U, 3G/i.

peuple par ses goûts et ses habitudes ; Clisson, au contraire, élevé à la cour de Londres et dans les châteaux de son oncle Amaury, ou de son beaupère, Gautier de Bentley, était déjà le grand seigneur fier et dédaigneux, ayant un peu de la raideur et de la morgue britanniques. Riche et honoré pendant sa jeunesse, il n'éprouva jamais les gènes de la pauvreté et n'eut guère l'occasion de se mêler aux humbles et aux petites gens. Son langage même , quoiqu'empreint d'une rudesse hautaine^ devait être celui d'un homme de cou et d'un personnage de haut rang. Rien dans leur passé, ni dans leur caractère, ne faisait alors présager cette amitié inaltérable, qui devait unir Clisson et du Guesclin.

Au contraire, on pouvait prévoir que dans la suite Clisson et le comte de Montfort ne conserveraient pas entre eux leurs bonnes relations. La cour d'Edouard était alors la plus fastueuse de l'Europe : Olivier y avait tenu une aussi grande place que le comte de Montfort, alors sans duché et perdu dans la foule des jeunes seigneurs. Clisson, par son extérieur et ses qualités brillantes, était plus remarqué que ce prétendant bilieux et taciturne. Plus tard, lorsque grâce aux Anglais, Jean IV eut ceint la couronne ducale, Clisson devait être disposé à voir en lui, moins un suzerain cju'un ancien compagnon d'enfance, presque un égal. Or, Jean IV était un homme ombrageux et

' Dans un complot, où l'on désignait par des surnoms les grands officiers de Charles V, Clisson était appelé bubulcus [le bouNier), uniquement sans doute à cause des duretés de son langage {Hist. de Charlea U' Mauvais, t. ii, p. 388, et Chroniques de Pierre Cochon, p. 153).

très jaloux de son autorité; Olivier de son côté avait une très haute idée de lui-même, de sa noblesse et de sa valeur personnelle. Une rupture entre ces deux hommes était donc à craindre.

Le respect, la fidélité aux devoirs féodaux, qui seuls pouvaient assurer la soumission d'Olivier à son suzerain, étaient déjà des liens affaiblis. En Bretagne, de même que l'autorité des rois de France n'était guère que nominale, Tautorité des ducs bretons sur leurs grands vassaux était également très amoindrie, surtout depuis les grandes querelles de Blois et de Montfort. Les puissants barons féodaux de cette province profitaient de la rivalité des prétendants au duché pour se faire valoir, eux et leurs services : ils pouvaient passer, et en fait ils passèrent assez fréquemment, d'un parti à l'autre, au gré de leurs intérêts ou de leurs caprices. Les Laval, les Clisson, les Malestroit, les Léon, lesRohan avaient déjà servi, ou devaient servir, successivement les deux causes opposées. Toutes ces compétitions et tous ces changements portaient une grave atteinte aux institutions féodales, qui ne reposaient que sur le serment et sur la fidélité du vassal à son suzerain. Les grands seigneurs, se déliant avec tant de facilité de leurs obligations, ne pouvaient plus raisonnablement, compter sur l'absolu dévouement de leurs propres subordonnés. Olivier de Clisson, par ses dissensions et ses querelles avec Jean IV, allait encore hâter la fin de la féodalité^ bien que ce ne fut là ni sa pensée, ni son désir.

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