CHAPITRE XV
Apaisement général. — Mort de Jean IV. — Dernières ARMES DE ClISSON CONTRE LES ANGLAIS. — Son TESTAMENT ET SA MORT. — CONCLUSION.
La vie militaire de Clisson était à peu près finie : il allait atteindre soixante ans. La forte génération de guerriers, au milieu de laquelle il avait vécu, avait disparu ou vieillissait dans le repos.
Le vieux vicomte de Rohan, beau-frère et compagnon d'armes de Clisson, mourut bientôt en son château de la Chèze, après avoir chargé « son très cher sire et frère, le sire de Cliçon et son très cher et amé cousin, M. Robert, sire de Beaumanoir*....» d'être ses exécuteurs testamentaires.
A la mort de Rohan, Jean IV voulut montrer à Clisson C[ue leur mutuelle réconciliation était sincère et complète. 11 accorda Y exemption de rachat, au territoire de la Chèze, comme faisant partie du Porhoët, « laquelle baronie de Porhoët, dit-il,
' Dom Morice Pr., t. ii, coL Gr-g.
tient de présent nostre très cher cousin et féal Olivier, sire de Cliçon'. »
Le duc ne tarda pas à donner encore à son ancien ennemi une nouvelle marque de confiance et d'estime. Au mois d'août 1396, ayant conduit à Paris son fils aîné âgé de neuf ans, pour le marier à la fille du roi de France, il choisit Clisson pour son lieutenant en Bretagne pendant son absence-. C'est à peine si les historiens mentionnent ce court passage de Clisson à la direction des affaires en Bretagne ; sans doute l'ex-connétable vit moins, dans cette lieutenance, une véritable délégation de l'autorité ducale qu'un titre et une distinction honorifique.
Retiré à Josselin, il se mêla désormais fort peu à la vie publique : il consacra les loisirs de sa vieillesse à l'administration de son immense fortune.
Il régla d'abord plusieurs difficultés pendantes entre lui et la vicomtesse de Thouars, au sujet des terres de la Garnache, Beauvoir^ Paluau, Montaigu, Châteaumur, Thouarcé, Saint-James et Biron^ Il avait déjà réparé et fortifié son château de Josselin : il reconstruisit, dans cette même ville, l'église Notre-Dame, où il se réserva pour lui et sa famille une magnifique chapelle\'"A
' Dom Morice, Pr.. t ii, col. CGC. Ces droits payables à la couronne par les héritiers des fiefs, à leur entrée eu jouissance, correspondaient à ce que nous appelions aujourd'hui les droits de mutation. (V. Coutume de Bretafjne, Planiol, 232 clpassim).
- Lerel. de Saint-Denis, 1. xiv, ch. 16. Chron. Brioc. A. MCCC\CVI.
^ Archives de Nantes. S. E. et Dom Morice, Pr., t. 11. col. Gyi.
* Cette chapelle porte encore le nom de chapelle de Clisson ou chapelle Sainte-Marguerite. (La seconde femme de Clisson était, comme on sait, Marguerite de Rohan). On y voit des M couronnés sculptés dansle granit.
Gâvres et à Blain, il commanda aussi des restaurations importantes. Il pourvoyait facilement à ces dépenses et aux nombreuses aumônes qu'il répandait autour de lui^ sans pour cela presser son suzerain de lui paj^er les sommes qui lui étaient dues^ En 1398, il put encore prêter 20,000 livres à son ami, le duc d'01éans% avec qui il restait toujours en étroites relations d'amitié.
Ce dernier sentait déjà sans doute autour de lui se nouer les intrigues et couver les haines des princes, ses proches parents, qui devaient un jour le faire périr. Le 18 octobre 1397, le duc d'Orléans et Clisson avaient contracté alliance, par un pacte solennel, qui rappelle celui que Clisson et du Guesclin avaient signé à Pontorson, il y avait déjà quelque trente ans. Dans ce traité, Clisson reconnaît qu'il a toujours eu dans le duc d'Orléans « refïuge et espérance de tout confort en ses adversitez. » Les deux alliés s'engageaient mutuellement à se prêter à l'avenir « aide et assistance... contre tous ceux qui peuvent vivre et mourir, excepté... le roy de France et monseigneur le Dauphin, son fils"... ».
^Bibl. deNantes, 1700 fr. i5i4.
s Bibl. de Nantes, 1691 fr. i5;i5.
3 En 1397, Jean IV devait encore à Clisson 10,934 livres. {Arch. de Nantes, S. E. 167).
* Archives de Nantes, S. E. 217. c. 97. Clisson ne prêtait pas seulement de l'argent au duc d'Orléans, mais à ceux que ce prince lui recommandait. Il prêta ainsi 2,000 écus d'or au sire de Werchin. Bibl. de Isante^, 1693 fr. 1537).
^ Arch. Nat. K. 67, n» 9. Ces sortes d'alliances n'étaient pas rares à cette époque. Une autre forme d'alliance, entre particuliers, était aussi usitée. Quand un grand personnage voulait s'assurer le dévouement et les services de créatures qu'il tenait à, s'attacher, il leur payait des pensions parfois ass3z élevées. C'est ainsi que les ducs de Berry et de
Un an après la mort de Clisson, le duc d'Orléans devait périr lâchement assassiné par son cousin germain, à quelques pas de l'endroit où Ton avait tenté de tuer le connétable. Il fallait s'attendre à tout, dans cette cour, c^ui recevait encore au milieu d'elle Pierre de Craon, après deux trahisons, un vol c[ualifié et deux assassinats. Les courtisans profitaient du calme relatif laissé par la guerre pour se livrer à des orgies et à des extravagances telles qu'elles firent de nouveau sombrer la faible raison du roi'.
On ne voit pas que Clisson ait désormais fréquenté la cour de France et qu'il ait séjourné à son hôtel de la rue du Chaume. Lui, qui avait tant aimé les agitations de la guerre^ les fêtes bruj^antes et fastueuses, il préférait sans doute des distractions plus calmes, la vie de famille-, la compagnie de ses petits enfants, et même les amusements de la chasse^ et de la pêche, que le
Bourgogne avaient en vain voulu gagner le Mercier et la Rivière. (Voir Etude sur Jean le Mercier, H. Morainvillç, p. 36 et suivantes). Aux Archives nous avons retrouvé un grand nombre de promesses faites par certains seigneurs de servir le duc d'Orléans, moyennant 200, 3oo, Aoo et 5oo livres de pensions annuelles. Les actes sont dates de 1897 et des années suivantes. [Arch. Nat. K. 67, n s 3, 4, 5, G, 9 etc.). Cette manière d'accroître son influence sociale et politique fait penser aux clients de l'ancienne Rome.
i Voir Le religieux de Saint-Denis, Charles VI, passim. Juvénal des Ursins, année iSgS et suiv. Froissart, 1. iv, ch. 82 et suiv.
> Les deux filles de Clisson eurent de nombreux enfants. L'une d'elle, Marguerite, mariée à Jean de Penthièvre eut cinq garçons et une fille. (Voir Fontenelle de Vaudoré, t. 11. Appendice, n" i3).
3 Clisson, par testament, donna au duc d'Orléans six de ses chiens de chasse. Quant à son milion (faucon) favori, il le laissa à son gendre, le vicomte de Rohan. (Dom Morice, Pr., t. 11. col. 782). Les faucons dressés coûtaient fort cher. Charles V en paya un 200 francs d'or (8 à 10,000 fr., en monnaie actuelle) : cotait alors le prix d'une demi-douzaine de chevaux. [Bibl. Nationale, G. D. T. i" série. Dossier Berthaull).
voisinage de FOust^ et des grandes forêts de Lanouëe et de Paimpont lui rendaient faciles.
C'est à quelques pas de la terre de Mi- Voie, illustrée par le combat des Trente, que la petite ville de Josselin accroche ses maisons blanches sur les pentes abruptes, qui s'élèvent des deux côtés de la rivière d'Oust. Ce cours d'eau n'a pas les allures grondeuses de la Sèvre et de la Moine, qui baignent, ^ur les frontières du Poitou, la Aàlle et les ruines de la forteresse de Clisson, c'est une rivière paisible, qui coule dans un pa3^s plein de légendes, et dont le calme horizon devait plaire au vieux connétable, au soir d'une vie si troublée. Pendant plus de douze ans^ Olivier de Clisson demeura habituellement à Josselin, s'occupant moins des
La chasse étant la distraction favorite des gens de guerre, après les
campagnes contre les Anglais, tout le monde en France, nobles et
manants, se livrèrent à cet exercice. Les no^bles se plaignirent sans doute
delà concurrence : car le roi, par une ordonnance du lo février 1897
(n. s ) défendit la chasse aux roturiers. Voici quelques extraits de cette
curieuse ordonnance, que nous avons déchiffrée aux Arch. National''S :
« Charles . . etc.. salut. Il est venu à notre cognoissance. . . que
lilusieurs personnes non-nobles, laboureurs et autres, sans ce qu'ils
soient a ce privilégiez, ni qu'ils aient adveu de personnes nobles ou
d'autres ayans garennes ou privilèges, ont et détiennent devers culs
chiens suivans, cordes, loz, filez et autres cngine a prendre grosses
bestcs rouges et noires, comme lièvres, perdrix, faisans et autres bestes
et oyscaulx dont Ta chace ne leur appartient. . . parquoy il advient que
.les diz non-nobles délaissent à faire leurs labourages ou marchandises
et commettent plusieurs larecins de grosses bestes .. . Quant nous et les
nobles de nostrc dit Royaume nous avons voulu aller en déduit
(amusement) len a trouvé en plusieurs licus pou ou néant de bestes...
et par ce le déduit de nous et de nos nobles a esté empeschez. . . Avons
ordonné et ordonnons que dorénavant, aucunes personnes non-nobles
de nostredit royaume . . ne se enhardisse de chacier et tendre à bestes...
ne oyseaux en garenne ne dehors, ne de avoir, ne tenir pour ce faire
chiens, laz, filez, etc.. » Arch, Nationales, K. 54, n" 38.
' Sur rOust, Clisson avait un bateau de plaisance nommé Uiquerou, qu'il légua par testament à un noble du voisinage, Olivier de Castel. (Dom Moricc, Pr., t. ir, col. 782).
es
choses de la guerre que de prières* et de bonnes œuvres.
Les anciennes querelles de Clisson et de son suzerain menacèrent pourtant de se raviver, en Tannée 1398. Clisson, Penthièvre et Rohan intentèrent un procès à Jean IV, devant le Parlement de Paris, pour « plusieurs entreprises » du duc contre eux-. Mais tout fut heureusement arrangé par une entente à l'amiable.
La mort approchait pour Jean IV^ qui comptait déjà plus de cinquante années passées dans l'exercice du pouvoir. Par une déclaration publique, à laquelle assistèrent Clisson et les hauts barons de Bretagne, il avait fixé et précisé le douaire de sa femme, Jeanne de Navarre. Peut-être préA'o\^ait-il qu'il }■ aurait plus tard des difficultés entre ses enfants et cette femme, qui d'ailleurs allait bientôt quitter la Bretagne pour épouser en secondes noces le roi d'Angleterre.
Le duc de* Bretagne mourut à Nantes, dans la nuit du 1" au 2 novembre 1399.
Ce prince possédait toutes les grandes qualités du commandement : la sagesse, la prudence calme et réfléchie, l'esprit pratique joint à un caractère ferme et résolu. Il ne manquait pas de qualités militaires ; sans être comme Clisson un véritalile
' Par disposition testamentaire, il légua deux de ses bréviaires aux chapelains de Notre-Dame. En lisant l'acte dans lequel Clisson énumcra plus tard ses dernières volontés, on croit lire le testament d'un religieux. (Dom Moricc, Pr., t. ii, C0I.77Î1).
a Bill. Nationale, G. D. T. ms. '89, n'' 90. F ' Un peu auparavant, l'évcque de Vannes, Henri le Barbu, ayant été révoqué de ses fonctions de chancelier, cssaja de faire, devant le Pape, un ridicule procès au duc de Bretagne, à Clisson et au sire de Malcstroit : mais sa rancune demeura impuissante. [Djm Lobineau, 1. xiv, p. tiQÙ).
homme de guerre, il montra néanmoins dans les batailles une bravoure froide et opiniâtre, aussi redoutable souvent qu'une fougue plus impétueuse.
Plutôt homme d'état et sage administrateur que grand guerrier, il sut ramener dans la Bretagne, si souvent ruinée et dévastée par la guerre, une rapide et réelle prospérité. Au reste, toujours fort jaloux de son autorité, ombrageux à l'excès, tenace dans ses affections comme dans ses haines ; il était prêt à tout sacrifier à ses préférences ou à ses antipathies^ même sa couronne ducale et le bonheur de son peuple.
Peu scrupuleux sur le choix des moyens, il excusait à ses propres yeux ses fréquentes fourberies, en s'abritant derrière certaines formalités ou arguties puériles, mais qui suffisaient à rassurer sa conscience. Pour se délier à l'avance des engagements les plus solennels, il prenait d'ordinaire ce qu'il appelait ses siiretés\ c'est-à-dire qu'il se promettait à soi-même de ne pas s'eniraser. Grâce à ces misérables subtilités, il s'imao'inait avoir le droit de violer tous ses serments, lorsque ceux-ci étaient en opposition avec ses intérêts personnels. Pourtant il eut toute sa vie la manie de combiner des arrangements, de négocier des traités ! mais, dans sa pensée, ce n'était là trop souvent qu'une manière de tromper ses ennemis.
* Il n3 faut pis confondre ces sûretés avec Vassurement.VaLSsnvemeni était la promesse exigée de sa victime par un agresseur, pour que celleci renonçât momentanément à se venger, jusqu'à ce que la justice ait prononcé entre les deux parties. Deux assurements furent accordés vers cette époque : l'un par le duc Jean IV au connétable en i38i : ( D. M. Pr., t. II, col. 37i), l'autre donné au duc par Glisson et Penthièvre en 1393. (D. M. Pr., t. II, col. 623).
Homme d'affaires positif et formaliste, il aimait pourtant les arts, avait ses ménestrels, bâtissait avec goût' et se plaisait à dessiner des jardins anglais.
En fait, ce prince d'un tempérament bilieux et taciturne, qui semblait plutôt fait pour l'étude et la retraite, n'en gouverna pas moins près de cinquante ans avec sagesse : sa courageuse énergie sut faire respecter l'autorité ducale fortement battue en brèche par de trop puissants vassaux. Deux fois il reconquit son duché perdu et se maintint au pouvoir jusqu'à sa mort, en dépit des fréquents et terribles orages, qui menacèrent plusieurs fois d'emporter sa couronne de petit, mais jaloux et fier souverain.
Il ne manqua à Jean IV, pour avoir un beau nom dans l'histoire, qu'un peu plus de droiture et de grandeur d'âme, une notion plus claire de ses devoirs de Breton, qu'il oublia trop souvent pour n'écouter que ses rancunes et ses sj^mpathies personnelles. Ce duc, qui pouvait être un des plus grands souverains de Bretagne, ne fut que trop souvent le valet d'un monarque étranger.
La Chronique de Saint-Dvieiic rapporte que des bruits de maléfices et poisons circulèrent au sujet de la mort de Jean IV. Un prêtre de Nantes, soupçonné du crime, fut mis en prison et y mourut. Le prieur de Josselin fut aussi arrêté, mais il ne fut pas mis à la question, dit la Chronique, contrairement au vœu de l'opinion publique : il fut délivré grâce à de puissantes influences —
' Sucinio, près de Sarzeau, et, à Vannes, la tour du connétable sont l'œuvre de Jean IV.
0 magna pietas! s'écrie le moine panégyriste de son souvrain, o dira potestas ! quse permisit tam dirum et horribile maleficium sic impugnitam^ ! » — Il est probable que Clisson est ici désigné à mots couverts; mais pourquoi s'arrêter à discuter des insinuations sans preuves et d'ailleurs absolument démenties par le caractère et la conduite de l'ancien connétable.
D'après Alain Bouchart, Jean IV laissa le gouvernement de ses enfants et du pays au duc de Bourgogne et au sire de Clisson, « qu'il connaissait vertueux chevalier^ » DomLobineau affirme' qu'il laissa plutôt à sa femme et aux Etats de Bretagne la tutelle de ses enfants : mais il n'y a au fond aucune contradiction entre ces historiens. Le duc pouvait en effet laisser au duc de Bourgogne et à Clisson l'administration politique de la province^ tout en réservant à sa femme et aux Etats la tutelle de ses enfants.
A la mort de Jean IV, Clisson, d'après la Chronique de Saint-Brieuc, aurait fait venir le duc d'Orléans àPontorson, avec une armée française, pour s'emparer de la Bretagne. Ce témoignage unique d'un chroniqueur, admirateur passionné de Jean IV et toujours prêt à dénigrer Clisson, ne semble pas mériter cette croyance aveugle que lui accordent quelques historiens bretons. En effet, rien dans la conduite de Clisson ne permet de suspecter la sincérité de ses sentiments, après sa réconciliation définitive avec son suzerain. La manière
» Chr. Brioc. A. MCCCIC.
' Alain Boucnart, 1. iv, f. 170.
^ Dom Lobineaii, 1. xiv, p. /igS.
dont il traita, comme nous le verrons, sa propre fille Marguerite, qui lui conseillait un crime, en est une preuve ; en outre, le seul fait d'avoir été choisi pour armer chevalier le jeune Jean V montre qu'à ce moment la noblesse bretonne cro3^ait à sa loyauté. D'ailleurs aucun historien français ne signale la marche de cette prétendue armée conduite par le duc d'Orléans.
Vers cette époque, Clisson eut, il est vrai, du côté de Pontorson^ une entrevue avec son ami, le duc d'Orléans, qui était venu demander aux seigneurs bretons que les fils de Jean IV fussent élevés à la cour de France^ La proposition a3^ant été rejetée. le duc d'Orléans, avecson cortège d'hommes d'armes, reprit le chemin de Paris. Il n'en fallut sans doute pas davantage pour faire soupçonner au moine de Saint-Brieuc les plus perfides complots.Ce Briochain eut mieux fait de ruminer plus longtemps sa pitoyable poésie latine en l'honneur de Jean IV^
Marguerite de Clisson, épouse de Jean de Penthièvre , était à Josselin quand le duc trépassa. A^^ant appris la nouvelle, cette femme alla de
' Froissart, 1. iv, ch. 8i. Beaumanoir, et surtout Clisson ne cessèrent jamais d'être en fréquentes relations avec le duc d'Orléans. Ils s'envoyaient fréquemment des lettres et se faisaient de mutuels cadeaux, sans compter l'argent que Clisson avançait à son ami. (Voir Bibl. Xat., fr. io43i : ii3o : 3i6 et col. de Bastard. Actes originaux : a-jQ-i-j'j.) Nous voyons encore par ces documents que le duc d'Orléans, faisant ainsi de bonne politique française, entretenait des correspondances avec d'autres seigneurs bretons» tels que les sires de Rieux et de Rostrenen. {Bibl. Nat., io43i : 3737).
- Ce petit chef-d'œuvre se trouve aux Preuves, de Dom Morice (t. i, col. 79-80).
grand matin trouver son père encore au lit et lui dit : « Monseigneur mon père, or ne tiendra-t-il plus qu'à vous, si mon mari ne recouvre son héritage de Bretagne. Nous avons de si beaux enfants. Monseigneur, je vous supplie que vous nous y aidez. » Clisson ne comprit pas. Alors elle lui dit ouvertement qu'il fallait faire mourir les enfants du feu duc, avant l'arrivée du duc de Bouro^ogne. — Ha, s'écria Clisson, cruelle et pervei'se femme, si tu vis longuement tu seras cause de détruire les enfants d'honneur et de biens. » Le père irrité saisit un épieu et, dans sa colère, il eut tué sa fille, si elle ne fût sortie avec tant de précipitation qu'elle se cassa la cuisse en descendant l'escalier. Tout le reste de sa vie elle demeura boiteuse des suites de cet accident*.
Tout le monde en Bretagne désirait la paix et l'union des partis : on redoutait de voir renaître les sanglantes querelles des Montfort et des Penthièvre. Le 1*'" janvier 1400, une entente fut ménagée par les seigneurs bretons entre la duchesse d'une part, et d'autre part, entre Clisson, Penthièvre et Rohan. Cet accord-, qui ratifiait tout ce qui avait été conclu entre Clisson et Jean IV, fut homologué, le 22 janvier, par le Parlement de Paris^
' Alain Bouchart, 1. iv, fol. 170. La conduite de Marguerite de Clisson, après la mort de son père, donne à cette anecdote une grande vraisemblance. Cette femme, était pourtant, par sa mère, assez proclie parente des enfants dont elle désirait la mort. Catlierine de Laval pre* mière femme de Clisson, était, en effet, comme on s'en souvient, la couine germaine de Jean IV.
- Dom Morice, Pr., t. ii, col. 702.
' BibL de Nantes, iG95 fr. ifSg.
En mars 1401, le jeune duc de Bretagne, âgé de 12 ans, fit son entrée solennelle dans la ville de Rennes. Selon l'usage, avant d'entrer, il jura sur les reliques à la porte Morlaize, « de défendre la foi catholique et de conserver l'église de Bretagne dans ses droits légitimes, de conserver de même les comtes, barons, seigneurs et nobles du païs dans la possession de toutes leurs franchises et libertés et de rendre bonne justice au peuple'. » Il veilla, pendant toute la nuit suivante, devant le grand autel de saint Pierre. Le lendemain , avant la grand'messe, il fut armé chevalier par Olivier de Clisson, devant ce même autel^ et lui-même donna ensuite l'ordre de la chevalerie à ses deux frères, Arthur et Gilles de Bretagne.
La cérémonie achevée, Jean V monta à cheval, ainsi que son frère Arthur, en compagnie du comte de Penthièvre, d'Olivier de Clisson, du vicomte de Rohan et des sires de Montfort et de Malestroit. Tous s'en furent alors « en grande joie » diner à la co/u/e de Rennes.
Dès l'année suivante, la duchesse de Bretagne se remaria. Avant d'aller rejoindre en Angleterre son nouvel époux, elle manda le duc de Bourgogne et lui confia le duché et ses trois enfants : Jean l'ainé, déjà couronné duc de Bretagne, n'avait encore que treize ans. — La remise au duc des enfants de Bretagne ne se fit pas sans difficultés. En faveur du duc de Bourgogne s'étaient déclarés la duchesse, mère des enfants, les évêques de Rennes, Nantes, Vannes, Léon et Tréguier, ainsi
• Dom Lobineau. H. 1. xiv, p. 5oo.
que les sires de Laval, de Châteaubriant, de Montfort, de Montauban et de la Hunaudaie. Mais le parti de Penthièvre fit un instant opposition, ayant à sa tête Olivier de Clisson, Jean de Penthièvre et les sires de Rohan, Malestroit, Beaunianoir, Derval, Rostrenen, Pont-Labbé, Kaër et Coëtmen. Le duc de Bourgogne dut jurer sur les évangiles, de garder intactes les libertés et franchises du pays et de rendre les enfants et l'autorité gouvernementale au teinps fixé. Les deux enfants de Bourgogne, les comtes de Ne vers et de Rethel, se portèrent « pièges et cautions » pour leur père dans des lettres datées du 22 octobre 1402.
Le roi de France avait d'abord encouragé l'opposition, mais il écrivit, le 6 novembre, au vicomte de Rohan, qui semblait le plus contraire au duc de Bourgogne, pour lui enjoindre de cesser toute résistance. « Nous mandons, commandons, témoignons . . . que , nonobstant nosdites autres lettres, auxquelles nous ne voulons c|ue vous ayez aucune considération, vous donniez tantôt et sans délay pleine obéissance à nostre dit oncle^ » La cour du Louvre craignit un instant que la duchesse de Bretagne n'emmenât ses enfants en Angleterre. Or, il fallait à tout prix les faire rester en France, afin de les soustraire à l'influence britannique : c'est ce qui explique la lettre de Charles VI au vicomte de Rohan. L'ordre royal remit tout en paix et le duc de Bourgogne put recevoir le serment des gouverneurs et capitaines des places fortes.
' BihL dP Nantes, 1G89 fr i5 '3.
Après deux mois de séjour en Bretagne, toutes les difficultés étant aplanies, ce prince partit de Nantes, le 3 décembre, emmenant avec lui les enfants de Jean IV, dont les deux plus jeunes étaient si petits qu'ils pouvaient à peine se tenir à cheval. Mais ces futurs souverains de la Bretagne' ne devaient pas être, comme leur père, élevés par les Anglais : la politique française remportait une importante victoire.
Quatre ans avant de mourir, le duc de Bretagne avait ajouté au douaire de sa femme le comté de Nantes. Comme elle avait besoin d'argent, elle voulut, avant de partir pour l'Angleterre, emprunter à Clisson 12.000 écus d'or, en lui laissant en gage le commandement de la Tour neuve et de la ville de Nantes. Mais Gilles de Lesbiest, capitaine de Nantes, refusa avec raison de livrer la ville, parce qu'il avait juré sur les évangiles de ne la rendre qu'au duc de Bourgogne. Ce refus assez simple fait dire à dom Lobineau que Gilles de Lesbiest sauva l'état (î) — Dans la même page, le même historien dit que le duc de Bourgogne dut extorquer à son pupille des promesses contraires à l'indépendance de la Bretagne ; il ajoute naïvement : « on ne dit point en particulier qu'elles furent ces promesses^ » Peut-être ce religieux estil un peu exagéré dans ses craintes et susceptibilités patriotiques, qui sont d'ailleurs très louables.
< Les deux aines devaient successivement ceindre la couronne ducale. Le cadet, Arthur, s'illustrera même un jour au service de la France, sous le nom d'Arthur de Richemont, connétable, comme du Guesclin et Clisson.
* Dom Lobineau, 1. xiv, p. 5oa.
Quelques temps après le mariage de la duchesse de Bretagne avec roi d'Angleterre, les Anglais, comme pour remercier les Bretons de leur avoir donné une reine, capturèrent plusieurs vaisseaux en vue des côtes bretonnes. Clisson, qui gardait toujours ses veilles haines contre l'Angleterre, engagea ses compatriotes à s'armer contre les étrangers. Les Bretons se réunirent autour du vieux capitaine et, au nombre de douze cents montèrent plusieurs vaisseaux : ils infligèrent à la flotte anglaise une sanglante défaite non loin de la pointe du Raz*. Olivier de Clisson, à qui revenait en grande partie l'honneur de cette victoire avait déjà plus de 65 ans. Une véritable guerre navale continua entre Bretons et Anglais^ avec diverses alternatives de succès et de revers.
En 1404, une flotte anglaise fît une descente tout près de Brest. Clisson fit avertir en toute hâte le duc de Bretagne, qui était rentré dans ses Etats. Jean V se mit à la tête de deux mille deux cents hommes. Olivier de Clisson et le maréchal de Rieux prirent les devants avec sept cents soldats et rejoignirent les paj^sans bretons qui, armés d'arbalètes, de fléaux et de fourches étaient déjà sur le point d'attaquer les Anglais. Clisson, malgré ses soixante-huit ans, n'hésite pas à engager la lutte. La partie était inégale : mais l'armée du duc arriva et le fameux Tanguy du Châtel abattit d'un coup de hache le commandant anglais. Les
* Monstrelet, 1. i. ch, 12.
* V. Walsingham, Henri IV, p. 6 12 et suivantes. Cette rivalité sur mer entre les Bretons et les Anglais ne devait que s'accentuer dans la suite. Elle fut une des grandes causes de l'alliance de plus en plus étroite qui unira désormais la Bretagne et la France.
insulaires poursuivis de tout côté s'embarquèrent au plus vite.
Cro3^ant les côtes bretonnes mal gardées sur d'autres points, les Anglais redescendirent inopinément près de Guérande et enlevèrentoOmuids de sel que Clisson avait fait amasser : ce fut tout le butin de leur campagne'.
Le vieux duc de Bourgogne, protecteur des enfants de Bretagne, mourut en i401b. Le jeune Arthur de Richemont mena le deuil enveloppé dans un grand manteau noir, qui traînait derrière lui- ; ce fut la dernière marque officielle d'amitié que la maison de Bretagne devait donner à la maison de Bourgogne...
Jean IV, dans sa dernière lutte contre Clisson et Penthièvre, avait surtout été soutenu par le duc de Bourgogne, tandis que le duc d'Orléans avait pris le parti du connétable persécuté. Tout allait changer. Le comte de Penthièvre, petit-fils de Clisson, se maria avec la petite fille du défunt duc de Bouro;o2jne : Jean V mécontent fit alors alliance avec le duc d'Orléans et maria sa fille à un d'Armagnac^
Comme la famille de Rohan était en Bretagne la plus puissante de celles qui pouvaient soutenir le parti des Penthièvre, le duc Jean V voulut marier son autre sœur, Marguerite, avec Alain de Rohan,
* Tout porte à croire qu'Olivier de Clisson était chargé de la défense des côtes : mais nous n'avons pu trouver aucun document à ce sujet.
* itf moine de Saini-Denis, l. \xv, ch. 4.
3 A cause de ce revirement, la Bretagne suivit plus lard le parti d'Armagnac contre le parti bourguignon, c'est-à-dire que les descendants de Jean IV furent désormais dans le parti français contre le parti anglais: car les Bourguignons devaient avoir l'appui de l'Angleterre.
414 OLlViËR DE CLISSON
fils aîné du vicomte de Rohan et de Béatrix de Clisson, qui était elle-même fille aînée du connétable.
Pendant toutes les démarches et les négociations occasionnées par ces mariages^ Clisson s'affaiblissait de plus en plus. Sa femme, Marguerite de Rohan, mourut vers la fin de l'année 1406, quelques jours après avoir fait son testament daté du 14 décembre^ Après cette mort, le vieux guerrier pensa, lui aussi, à son départ de ce monde. Il partagea son immense fortune entre ses deux filles, assignant, selon la coutume, les deux tiers de ses biens à l'aînée, et l'autre tiers à la cadette. En cas de conflit, il institua un conseil de litige composé de l'évêque de Saint-Malo- et des sires de Rieux, de Rochefort et de Beaumanoir^
Les premiers jours de février, il rédigea son testament, dans lequel il énuméra au long toutes ses volontés.
(( ... Considérant la fragilité de humaine nature qui chascun jour laboure, en tirant homme et femme à sa fin^, et qu'il n'est chose plus certaine que la mort^ ne moins certaine que l'heure d'icelle...
Premièrement, je recommande mon âme à Dieu nostre Père et Créateur, à la benoiste et glorieuse Vierge Marie, à Monsieur Saint Michel, et à toute la dévote compagnie de Paradis. Après je Anieil,
• Bibl. de Nantes, i7o2, fr. i546.
- L'évêque Saint-Malo était alors Robert de la Motte. (V. Pouillé de Rennes, i, 790).
3 Dom Morice, Pr. t. 11, col. 778.
commande et ordonne que mon corps, après mon decez de ce siècle, soit baillé et livré à la sépulture de notre Mère sainte Eglise, laquelle sépulture je eslis en l'Eglise de Notre-Dame de Jocelin, joignant de la sépulture de ma très chère et très amée compagne Marguerite de Rohan, que Dieu absolle.
Item veuil et ordonne que mon enterrement et obsèques soient faitz et célébrez o (avec) le moins de pompe que faire se pourra, honesteté gardée...
Item, donne et laisse a icelle Eglise de Jocelin huit marcs d'or p©ur en faire deux beaux galices et douz patènes à l'usage d'icelle église. Item je laisse et donne à ladite Eglise deux de mes Bréviaires, lesquels soient enchaisnez sur la sépulture de ma dite compagne et de mo}^ pour l'usage des chapelains et clers qui y viendront dire leurs Heures... »
Le vieil homme de guerre avait sans doute des remords, en songeant à sa longue vie d'aventures et de combats. Pour soutenir ses guerres, et même pour s'enrichir, n'avait-il pas violé parfois les règles de la stricte équité ? Ses vassaux avaient eu souvent à supporter de bien lourdes charges. D'un autre côté, pour les grands travaux de défense exécutés dans ses forteresses, il avait été obligé d'abattre ou d'exproprier beaucoup de constructions particulières. Avait-il toujours suffisamment indemnisé les propriétaires anciens ? Clisson donne des ordres, afin que tous les torts soient réparés, dans la limite du possible.
« Item, je vueil et ordonne que dez le temps de présent par touz mes terres ne soient levez au
temps avenir aucuns guiez par deniers, et que ce qui a esté lait ou temps passé ne puisse porter aucun préjudice ou temps avenir!
(i Item, je veuil et ordonne que tous les héritages, hostels, moulins, terres, rentes et revenus c^ue j'ay fait prendre et mettre en ma main, de quelques églises, personnes et gens Cj[ue ce soit... leur soient rendus, restituez et délivrez...
« Item, je veuil et ordonne que tous les hostels, maisons, édifices et héritages que j'ay fait abatre et empéscher pour les fortifications de mes chasteaux et villes enclorrë dedans iceulx, soient rendus et en soient dédommagez ceulx à qui ils doivent appartenir , par l'ordrenance demes exécuteurs cv-après nommez*... »
Clisson^ dans sqn testament, établit une longue liste de. tous les dons- qu'il- destine à ses amis, aux églises, aux pauvres... Il assure des revenus à plusieurs collèges, chapelles et monastères, afin qu'il y soit prié pour son âme, et il distribue des cadeauxen argent ou en nature à ses fidèles serviteurs.
Par deux codicilles, qu'il ajoute le 16 avril 1407 à son premier testament, il complète l'énumération. de tous "ses legs. Il partage jusqu'à ses armes, ses cheyaux et ses habits. Il donne sa haquenée fauve.à l'évêque de Saint-Brieuc, sa houppelande fourrée à, son fidèle. Vauclerc, son~ bateau de plaisance à son filleul, Olivier de Castel, et son cheval de chasse au vicomte de Rohan.
' 11 est à remarquer que, dans son testament, Clisson ne fait aucune allusion aux malversations, dont l'avaient accusé les régents. Pourtant il reconnaît tous ses torts et manifeste l'intention de les réparer. On peut donc croire quil ne se regardait pas comme coupable sur ce point.
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Quant à son épée de connétable, il charge son vieil ami et compagnon d'armes, Robert de Beaumanoir, de la remettre, après sa mort, au roi de France'.
Nous avons vu que le Parlement de Paris avait condamné Pierre de Craon et ses complices à pa^'^er solidairement à Clisson une centaine de mille francs: la créance fut remise aux chanoines du Mans pour la fondation de quelques messes-.
Après avoir ainsi réglé toutes ses affaires spirituelles et temporelles, le vieux connétable infirme et malade avait bien le droit de s'attendre à ce qu'on le laissât mourir tranquille à Josselin, où sa femme venait d'être enterrée. — Mais Jean V, sentant sa couronne ducale affermie sur sa jeune tète, se montra plein d'ingratitude envers l'homme qui pourtant l'avait lo3^alement protégé jusque-là. Si nous en croj'ons dom Lobineau, Jean V intenta un procès à l'illustre vieillard « en la cour et barre de Ploërmel... pour raison de plusieurs crimes, excès et maléfices... et par défaut d'obéir et comparoir en personne^ devant eux. » — Clisson aurait même été condamné à être pris, mis en prison et toutes ses terres confisquées devaient passer « en la main du duc. » La sentence peut paraître excessive contre un homme qui possédait un cinquième de la Bretagne, sans compter ces autres domaines : mais lesrobins de Ploërmel se seraient ainsi vengés de ce que le vieux capitaine ne venait pas en personne devant eux, quand un de ses
1 BibL de Nantes^ iToa fr. i546. - liifjl. de Xantes, 1708 fr. 15^7.
* Dom Lobir.eau, Pr. c:l. 823.
vassaux avait un procès de débornenient ou de mur mitoyen.
Le jeune Jean V aurait alors commis l'infamie de venir à Josselin avec deux mille hommes, pour assiéoer dans son château ce vieillard mourant, par qui lui-même, quelques années auparavant, avait été armé chevalier. Clisson, sachant ce qu'on voulait de lui, aurait proposé 60,000 francs, pour qu'on le laissât mourir en paix'. Le duc aurait exigé 100.000 francs, comme son père lors de l'attentat de l'Hermine.
11 reste un certain doute sur cette affaire, en somme peu honorable pour la mémoire de Jean V, Les vieux auteurs, qui ont écrit avant dom Lobineau, tels que Alain Bouchart^ Pierre Le Baud et d'Argentré ne disent pas un mot de cette prétendue campagne de Jean V. Le fait ne repose que sur un bout de parchemin, qui a été sans doute découvert à Blain par dom Lobineau et qui contient le récit d'un siège de Josselin entrepris par un duc de Bretagne. Dans ce mémoire, on lit ces mots : « lors le dit Cliçon était malade audit lieu de Josselin de la maladie dont il mourut. »
Le scribe de Blain, qui d'ailleurs ne se proposait nullement d'écrire l'histoire, n'a-t-il pas reporté à la mort de Clisson un fait qui se serait passé quelques années plus tôt? Il écrivait en effet assez longtemps après la mort du connétable et n'avait d'autre but que de jeter quelques notes pour s'en servir dans un procès pendant entre Marguerite de Clisson et sa sœur, Marguerite de Rohan. Lui-
1 Dom Lobineau, II. 1. xn, p.
même avoue qu'il n'avait en histoire que des idées bien vagues, puisqu'il ne s'appuie que « sur la commune renommée. » Or, en examinant les documents authentic^ues et leurs dates précises, on est porté à croire que cet homme s'est trompé, du moins en ce qui concerne la campagne supposée de Jean V.
Olivier de Clisson termina son testament le 16 avril 1407 et mourut le 23 du même mois, comme en témoigne son inscription tumulaire. Ni dans le testament, ni dans les codicilles, il n'est cj[uestion de cette levée de boucliers ordonnée par le duc, Jean V. La cause de cette dernière querelle, le rassemblement de la petite armée, les longues négociations c[ui eurent lieu, d'après le scribe luimême, entre Clisson et le duc, tout cela se serait produit, ce serait terminé en cinq ou six jours : ce Cj[ui est d'autant plus improbable que, le 19 avril, le duc signait à Saint-Jean-Brévelay le contrat de mariage entre sa sœur et le petit-fils de Clisson'.
Bien plus, Jean V accordait, dès le 22 avril, au vicomte de Rohan le droit de prendre possession de l'héritage de son beau-père qui se mourait à Josselin-. Dans ce document, il n'est pas non plus fait mention de la prétendue guerre. Jean V, dans un autre acte authentique et signé le même jour appelle Clisson « nostre cher et très amé cousin et féal le sire de Ciicon... détenu de maladie ecraveusement. » Du rassemblement des deux mille hommes d'armes, du siège de Josselin, des 100,000
' Dibl. de Nantes, col. Bi/eul, a» 29. ' Archives de Bretagne, t. v, p. 2^.
^cs e^toxqués^ il ii'jT çL aucune trace, ni dans ces 4ociiment?,^ ni dans les quatre autres du 22 avril, q>ii traitent ppurtant, des graves affaires qu'allait faire naître la mort du vieux connétable.
..y^ pa^.^]VI,.^René Blanchard, dans
ses Archives, de Bretagne, nous donne peut-être la clef du mystère. Ce document nous apprend que plusieurs, procès étaient alors pendants entre Jean V et Clisson, ainsi qu'entre Jean V et le vicomte de Rphan'. Ces longs débats judiciaires, qui naissaient fatalement sur un point ou sur un autre des immenses possessions de Clisson et de ses gendres,: ne faisaient pas rompre, comme nous la,.y03'onsrp^r Iç.n^aria^e du vicomte de Rohan, toute relation entre ces seigneurs et la cour ducale. Les questions en litige ; entre Clisson et le duc furent arrangées;. le. 22 ayril» la veille de la mort du connétable, par Jean/V lui-même.
Clisson, condamné par les juges ducaux-, renonça à ses appels js ç^jX: .parlement de Frcince » : les siens consentirent miêpa^ , à verser par avance une centaine de rmiUe francs, montant des droits fiscaux, pour le rachat imminent des biens de Clisson dangereusement malade. Alorsle duc imposa à tous les robins de Rennes, Nantes et Ploërmel, « un perpétuel silence » et leur ordonna
• Bibl. de Nantes, coll. Bi2eul, n» 3o.
-il semble étrang^e que l'on ait acciusé CUsson de « crimes,^ excè«-ct maléfices. » On peut rapprocher cette accusation des bruits de maléfices, qui coururent sur la mort de Jean IV, mort que les gens mal intentionnés attribuèrent au prieur de. Jx)sseliii, villàoù habitait Clisson-, Le diic d'Orléans, ami de Clisson, fut, lui aussi, accusé de maléfices et d'évocations sacrilèges. {Le religieux de Saint-Denis , 1. xui, ch. i). En l'absence de tout document sérieux et lirécis, noxi^ ne pouvons que.mcntionner ces bizarres manifestations des croyances populaires.
DERNIERES ANNEES DE CLISSON 42l
« de cesser de poursuivre ledit sire de Clisson'. >> Quant à la véritable entrée en campagne' àè Jean V, nous avons peine à l'admettre.' * ^'ï'^i-':
Le scribe de Blain, avec un peu d'imagination^ et beaucoup d'ignorance, a dû confondre et téunîp dans un même récit les difficultés survenuéà' pendant la dernière maladie du connétable avec ♦ la grande campagne de Jean IV contre Josselin' en 1393. Au siège de cette ville Jean IV employer ¥hJ effet deux mille hommes et ne se retira qu'aprë.^' avoir exigé une forte somme d'argent. rjfn
Olivier de Clisson mourut le jour saint Georgeè'/ 23 avril, 1407^
Conformément à ses dernières volontés, il fut' inhumé dans l'église Notre-Dame de Josselin, où il reposa pendant plusieurs siècles. Sa tombe fut ouverte en 1793 et ses restes furent sans doute jetés à la voirie : car on ne retrouva depuis, dans le cercueil profané, que les débris d'un banquet, des os de poulet et autres victuailles.
Dans une des salles du vieux château de Josselin, les visiteurs peuvent voir la statue de celui qu'on appela le boucher des Anglais. Il est là solidement assis sur son cheval de bataille : son épée haute commande et menace : c'est elle qui a sans doute tracé sur la pierre l'orgueilleuse devise des Clisson : Pour cequil meplest.
Un casque entouré d'une couronne protège la
' Actes de Jean V, n" 67^.
' Chron. française, Juvénal des Ursins et Alain Bouchart. 1. iv f. 172.
tète, où tout respire la puissance et l'audace. Les joues osseuses semblent usées au frottement de la visière : la bouche est amère et méprisante : la poitrine s'étale largement dans l'attitude de la provocation. Clisson est là, dans l'épanouissement de tous ses ors^ueils.
Nous avons voulu étudier la vie de cet étonnant personnage, véritable t3"pe de ces barons féodaux, fiers et intrépides, capables de tous les dévouements et de tous égoïsmes, des actions les plus généreuses comme de toutes les cruautés. Avides de gain et de gloire, durs à eux-mêmes et aux autres, toujours en querelles avec leurs voisins, en révolte contre leur suzerain ou en guerre contre leurs ennemis, ils ne vovaient dans le monde qu'un vaste champ de combat, où ils pouvaient donner libre cours à leurs passions aventureuses et terribles : il leur fallait de continuelles aç^itations, des fêtes extravagantes, des tournois fastueux, ou mieux encore les jeux sanglants de la. guerre. Ils devaient difficilement comprendre pourquoi l'homme n'était pas né revêtu d'une cuirasse comme les clavicornes et les caïmans. Aussi brutaux que peu scrupuleux, ils étaient au demeurant fort dévots : ils construisaient des chapelles, dotaient les monastères et payaient grassement les autres pour prier à leur place.
Clisson fut un de ces derniers barons du moyenâge : il résuma dans sa personne tous leurs défauts et toutes leurs qualités. Son bilieux suzerain se crut assez fort pour mettre à la raison ce remuant et dangereux vassal : mais, si Jean IV avait l'esprit
de ruse et riiabileté d'un Louis XI, il n'en avait pas la puissance. Il put poursuivre Clisson. le tromper et le surprendre, s'acharner contre lui pendant trente années, il fut impuissant à le dompter et à le soumettre par la force des armes. Tout entiers à leurs passions haineuses, ni le suzerain ni le vassal ne voulurent voir c|ue c'était la Bretagne qui payait tous les frais de leurs mineuses querelles. Aux conseils d'apaisement donnes parles sages, Jean IV répliquait : ^ Clisson est l'homme c^ue je déteste le plus au monde : jamais je ne pourrai l'aimer. » — « Qu'il se garde de moi, répondait Clisson. je me garderai bien de lui. » Et la guerre continuait sanglante et implacable.
Les longues luttes de Clisson contre son suzerain ne permirent pas à Jean IV d'asseoir solidement sa puissance dans son duché : elles contrarièrent les tendances autonomistes des Bretons. Sans elles, Jean IV, soutenu par l'Angleterre, aurait pu se détacher de plus en plus de la France, d'où venait le principal danger d'absorption. Mais Olivier de Clisson donna une nouvelle vie au parti des Penthièvre, c'est-à-dire au parti français. Ce parti fut en Bretagne, pour le roi de France, un pointd'appui, une caused'intervention continuelle, un moj^en d'accroître, dans cette province, le prestige et l'influence de l'autorité royale.
En France , pour résister aux princes du sang, Clisson et ses amis s'appuyèrent également sur l'autorité personnelle du roi, que la victoire de Rosebecque et le châtiment des Parisiens avaient fortement consolidée. L'œuvre de Clisson fut donc,
en somme, éminemment française : car l'autorité du roi était alors la grande force de la France^ le vrai lien de notre unité nationale. Sans cette maladie de Charles YI, qui vint si fort à propos servir les intérêts et les ambitions de ses oncles et leurs tendances séparatistes, il est probable c^ue jamais la France n'aurait vu les désastreuses divisions des Bourguignons et des d'Armagnacs, ni cet efîroj^able chaos de guerres intérieures mêlées de guerres étrangères, qui devraient retarder pendant cinquante ans l'union des divers éléments appelés à la formation de notre nationalité.
La grande gloire de Clisson ne lui A^ient pourtant pas de son action politique, qui fut toujours subordonnée aux événements, à des causes complexes et variables, indépendantes de sa volonté : c'est dans la galerie de nos grands hommes de guerre que le compagnon et le frère d'armes de du Guesclin mérite une place d'honneur.
Elevé à l'école des Anglais, le peuple le plus intelligemment guerrier de cette époque, Clisson sut profiter des leçons de ses maîtres et ensuite les retourner contre eux. Il apprit aux Français à plus compter sur la discipline que sur une bravoure fougueuse et imprévoyante : en outre^ il s'opposa aux rassemblements sans cohésion que donnaient les levées en masse, préférant au grand nombre une petite troupe de soldats solides et exercés. Il sut néanmoins varier ses plans de campagne, d'après les circonstances et les ennemis qu'il avait à combattre. En face des Anglais, il évita tout engagement d'ensemble , toute action générale capable de compromettre en une journée le sort
d'une nation. Au contraire, contre les Flamands, soldats moins solides et moins disciplinés que les Anglais, Clisson, sûr de vaincre, provoqua et engagea une bataille décisive. Artewelle commit l'imprudence d'accepter la lutte et essuya le désastre de Rosebecque. Les années suivantes, les Flamands, instruits par l'expérience, se gardèrent bien de concentrer toutes leurs forces et n'échappèrent qu'ainsi à une ruine totale.
Dans ses guerres contre son suzerain, Clisson revint à sa première tactique. Une grande défaite l'eut perdu sans ressource : il pouvait au contraire entretenir indéfiniment des hostilités partielles, livrer mille combats meurtriers, mais non décisifs. Ses richesses, son influence, sa science des armes lui permirent ainsi de lasser à la longue les rancunes opiniâtres de Jean IV.
Les formidables expéditions préparées surtout par Clisson contre l'Angleterre ne donnèrent pas de résultats. Le connétable A^it toiis ses desseins contrariés par des ennemis perfides et haineux. Il n^en est pas moins vrai que, cinq siècles avant Napoléon, un homme conçut sérieusement et tenta d'exécuter le projet d'aller frapper l'Angleterre, dans son île, au centre de sa puissance. Les deux grands ennemis des Anglais furent réduits à l'impuissance, l'un par l'attentat de l'Hermine, l'autre par la défaite de Trafalgar, c'est-à-dire par des événements que ni l'un ni l'autre ne pouvaient conjurer.
Nous avons essayé de mettre en lumière la puissante personnalité d'Olivier de Clisson, telle
que les docunientsauthentiques nous l'on révélée, sans atténuer ses défauts, sans exagérer ses mérites. Jusqu'ici les historiens ne se sont peut-être pas suffisamment arrêtés devant cet homme, cj[u'ils ont regardé comme un personnage secondaire. Ils l'ont trop relégué au second plan, pendant que du Guesclin attirait à lui toutes les s\^mpathies et tous les éloges. Il est juste de rendre à chacun la gloire qui lui appartient.
Nous axions déjà esquissé, dans le cours de cette €tude, une sorte de parallèle entre ces deux généraux, si dignes d'ailleurs de se connaître et de s'apprécier. Nous avons vu que Clisson avait à un plus haut degré que son frère d'armes les qualités du commandement. Tous deux eurent une égale bravoure, un égal amour du métier des armes, mais Clisson fut doué d'une intelligence supérieure plus capable de juger une situation, de prévoir les imprévus d'une bataille et de tout organiser en vue de la victoire. Jamais Clisson ne fut vaincu.
A la science du tacticien^ Olivier unissait encore celle de constructeur de forteresses, d'ingénieur militaire. Peut-être notre travail contient-il à ce sujet certaines études, certaines remarques que nous croyons nouvelles. ,. r.^
Pour la première fois aussi, nous avons voulu donner un aperçu général de la fortune et des richesses d'Olivier de Clisson : faute de connaître cette intéressante question, beaucoup défaits dans la vie de ce grand homme paraissent inexplicables. Les 1,700,000 francs dont il était possesseur en 1392, son influence considérable en Bretagne et
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même à la cour de France, ses longues guerres soutenues contre son suzerain, tout paraît une énigme à qui ne songe à la puissance donnée au connétable par ses incroyables richesses. Quant à sa fortune elle-même, nous en avons montré les origines, les accroissements successifs par les héritages, par une sage administration et surtout par les bénéfices réalisés à la suite des rançons et des saisies opérées à la guerre. Les jalousies qu'excitait cette immense fortune ne furent pas étrangères aux attaques de toute sorte et aux accusations d'avarice et de concussions, dont Olivier fut l'objet pendant sa vie, et qui ont jeté des doutes sur son intégrité et son honneur.
Le reproche de cruauté adressé à Clisson nous paraît plus grave et mieux fondé. Avec lui, la guerre, déjà si dure aux vaincus et aux pauvres gens, prit un caractère de sauvage barbarie. Le Bennon, Derval, les campagnes de Flandre éveillent encore d'atroces souvenirs.
Pour pallier ces véritables crimes, rappelons que le boucher des Anglais fut aumônieux pour les pauvres, loyal et fidèle envers ses amis, à qui il inspirait, comme à ses ennemis, une entière confiance. Après avoir mis généreusement son épée et ses richesses au service de ses alliés et compagnons d'armes, il put, lui aussi, compter sur eux dans ses disgrâces. D'ailleurs, il ne fut jamais fourbe ni hypocrite : c'est pourquoi il l'emporte, surtout par son caractère, sur ses perfides ennemis, les Pierre de Craon, les Jean IV, les ducs de Berry et de Bourgogne.