‹ Olivier de Clisson, connétable de FranceChapitre 31 sur 60 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Puissance de Clissox ex Bretagne. — Comment il

PEUT LUTTER CONTRE SON SUZERAIN. — TrOIS ANNEES DE guerres intestines. — RÉCONCILIATION DEFINITIVE.

La disgrâce de Clisson provoqua la guerre civile en Bretagne. Jean IV, apprenant les malheurs de son puissant vassal, en prit occasion pour essayer de l'anéantir. Pendant que les envoyés des régents cherchaient en vain le connétable de châteaux en châteaux, le duc de Bretagne leur prêta mainforte. Mais la capture d'un tel fugitif n'était pas aisée. Si le vieil homme de guerre était abandonné par la France, il avait encore pour lui ses talents militaires, d'immenses ressources et des amis nombreux et dévoués. D'ailleurs Jean IV, dans la guerre qu'il fit à son vassal, ne put obtenir l'appui de ses plus hauts barons, c{ui répondaient aux convocations de leur duc c^ue ses démêlés personnels avec Clisson leur étaient indifférents. Nous savons en effet que Clisson avait des liens d'amitié

OU de parenté avec toute la haute noblesse du duché.

OliAÛer ne pouvait songer à prendre l'offensive. Il adopta dans sa nouvelle campagne le système qu'il avait employé si souvent et avec tant de succès contre les armées anglaises. Son but fut, en les harcelant sans cesse, de détruire en détails les troupes ducales, de- prolonger la guerre le plus possible et de forcer ainsi peut-être son haineux adversaire à entrer en composition.

Les positions qu'il occupait en Bretagne se prêtaient merveilleusement à cette tactique. Il dominait dans le centre de la province, c'est à-dire dans la partie la plus boisée et la plus montagneuse^ par ses possessions du Porhoët, avec Josselin, comme centre de résistance. Il pouA^ait également s'appuj^er, dans ce pays, sur la forteresse de la Chèze, où habitait son gendre, le vicomte de Rohan, sur la ville forte de Moncontour et enfin sur toutes les places et tous les châteaux-forts du Penthièvre, c|ui appartenait à son autre gendre, Jean de Blois. En plein pays bas-breton, Clisson possédait les enclaves de Quemenet, de la Roche-Moysan et Pontcallec : l'accès de ces derniers fiefs lui était rendu plus facile par leur proximité de la mer^

Les sires de Rochefort et de Rieux lui étant dévoués, leurs forteresses, et celle de Blain, étaient des étapes qui mettaient Olivier en communication continuelle avec ses domaines de Clisson et

* Là s'étendaient les immenses forêts de Lanouée et de Paimpont où du Guesclin avait déjà fuit la guerre de partisans.

' Voir la Géographie féodale de M. de la Borderie, avec la carte correspondante, Rennes, 18S9.

ses autres fiefs de l'Anjou et du pa3's de Poitiers, et aussi avec la France, d'où le duc d'Orléans lui envoyait des secours*.

C'était une seconde guerre de Blois et de Montfort, qui allait recommencer, avec cette différence qu'à ce moment ni la France, ni l'Angleterre ne soutiendraient les belligérants. De plus, la situation de Jean TV, reconnu comme duc incontesté de la Bretagne, lui donnait de grands avantages sur son ennemi : mais cet adA-ersaire n'était plus l'incapable Charles de Blois. mais l'un des plus grands hommes de guerre du XI V<^ siècle.

Les hostilités s'ouvrirent par une série d'escarmouches fort meurtrières. « Nul n'osait plus chevaucher par les champs dit Froissart, ou aller par les chemins. Marchandise en était toute morte parmi Bretagne : et toutes gens es cités et bonnes villes s'en sentaient. Et les laboureurs des terres n'osaient plus les travaillera »

Pierre de Craon arriva bientôt d'Espagne pour se mettre au service de Jean IV, qui fit de cet assassin l'un de ses capitaines. Mais de son côté Clisson en personne tenait la campagne, réparait ses châteaux-forts et les mettait en défense^ enrôlait et armait de nouveaux soldats, multipliait les attaques imprévues et portait la terreur dans la Bretagne tout entière. Son Adieux compagnon d'armes, le sire de Beaumanoir, avait repris le casque et l'épée en faveur de son ami : dans une

• Les auteurs français nous apprennent qu'un de ces détachements fut tralii par un guide et fait prisonnier. [Le rel. de Saint-Denis, \. xri, ch. 8. Juréaai des Ursins, p. Syg).

« Froissart, L iv, ch. 34.

' Bibl. de Nanfes, 1700 fr. i.^Vi.

rencontre, il avait défait six cents hommes de l'armée ducale^

Jean IV voulut finir la guerre d'un seul coup, en s'emparant de Clisson. Il concentra une nombreuse armée et se présenta devant Josselin. Mais Clisson averti par son gendre, le vicomte de Rohan, était déjà parti pour Moncontour. Le duc furieux voulut au moins enlever la ville et le châteaufort de Josselin, où se trouvait encore la femme de son ennemi, Marguerite de Rohan, l'ancienne veuve de Jean de Beaumanoir.

L'armée ducale était divisée en deux corps : le sire de Malestroit et le vicomte du Fou commandaient les Bas-Bretons. Pierre de Craon dirigeait l'autre aile, où se trouvaient les Bretons-Gallos.

Les troupes de Craon devaient attaquer le côté est de la ville, tandis que les Bas-Bretons, qui avaient de longues rangées de boutons à leurs habits, campaient à l'ouest, sur les bords de l'Oust. Dans le paj^s, on appelle encore le lieu de leur séjour le camp des Boutonnes.

- De part et d'autre, on montra à la lutte beaucoup d'acharnement. Les machines de guerre étaient si près des murailles que les assiégés y mettaient le feu avec des torches enflammées. Le château-fort était solide : mais les murs de la ville s'ébranlaient en plusieurs endroits. La famine se fit bientôt sentir, et les défenseurs de la place, trop peu nombreux, succombaient à la peine.

Une nuit, un homme dévoué et résolu sortit et, traversant le camp du duc, avertit Clisson qu'il

* Chron. des 1 Valois, p. 33i.

était temps d'aviser, s'il voulait sauver sa ville et son château de Josselin. Le vieux batailleur n'avait pas assez de soldats sous la main ; il eut recours à la politic[ue.

Le vicomte de Rohan, frère de la femme de Clisson, avait épousé en secondes noces Jeanne" de Navarre, sœur de Charles le Mauvais et tante de la duchesse actuelle de Bretagne. Clisson fit agir ces deux femmes et proposa, par elles, d'entrer en accommodements. Le siège de Josselin fut levé aux conditions suivantes : d'abord Clisson renoncerait à son privilège de ne pas comparaître pendant huit an» devant le duc ; il renoncerait aussi aux c[uatre-vingt mille francs, qui lui étaient encore dus, de sorte que le produit du fouage resterait aux mains du duc de Bretagne. De plus, Clisson avancerait immédiatement au duc 50,000 francs, qui lui seraient remboursés plus tard. Enfin il fut convenu que le duc recevrait les clefs de Josselin des mainsde Robert de Beaumanoir, pour les remettre ensuite aux mandataires de Clisson, les vicomtes de Rohan et du Fou. Cette dernière clause fut exécutée le premier mardi de j uillet 1393.

Le duc, satisfait des conventions, partit alors pour le château de la Chèze, qui appartenait au vicomte de Rohan. Là Clisson devait se rendre pour ratifier l'accord conclu à Josselin. Mais il manqua au rendez-vous, prétextant qu'il ne voulait pas se rencontrer avec certain ennemi. Il faisait allusion à son assassin, Pierre de Craon, alors en faveur à la cour ducale. Jean IV s'aperçut alors qu'il avait été joué. Des deux côtés, on se prépara à la guerre pour le printemps prochain.

Vers le commencement de janvier 1394, le roi de France, se trouvant un peu mieux, fit un pèlerinage au mont Saint-Michel. Comme il était tout près de la Bretagne, il voulut pacifier cette province'. Déjà Clisson et le duc de Berry s'étaient réconciliés. Charles VI députa au duc de Bretagne l'évêque de Langres et d'autres ambassadeurs. Jean IV leur refusa d'abord un sauf-conduit et s'écria : « Que viennent faire ici ces Français ? Qu'ils s'en aillent, au nom du diable, je n'ai que faire d'eux-. »

Néanmoins les députés royaux furent assez heureux pour déterminer les deux adversaires à convenir d'une trêve, qui devait durer du 3 janvier au l*^mars. Clisson n'exceptait de cette trêve que Pierre de Craon et ses complices. Les ambassadeurs français réussirent même , en menaçant Jean IV de la colère du roi, à faire signer à ce prince la paix avec son vassal sur les bases du traité de Tours\ Mais ce dernier accord fut vain et sans effet, comme on pouvait s'y attendre.

C'est pendant cette courte suspension d'armes que Clisson rentra en faveur à la cour de France. Charles VI, non content, d'avoir fait tous ses efforts pour réconcilier son ancien connétable avec son suzerain, annula en outre la sentence rendue contre lui par le Parlement. Ce fut pendant ce mois de janvier 1394 que le roi ordonna aussi la mise en

' Juvénal des Ursins^ p. 38 1.

2 Le religieux de Saint-Denis, 1. xiv, ch. ii.

' J an IV donna procuration, le 22 janvier, à Geoffroy Ruffiur el à llobert Brocliereul pour signer l'accord en son nom. {Archives de Nant ts^ S. E. 166).

liberté de le Mercier et de la Rivière'. Enfin, vers ce temps, une entrevue fut ménagée entre Clisson et les deux oncles du roi, les ducs de Berry et de Bourgogne. «Et fut mandé Clisson par les ducs tout seuls, lequel parla à eux en toute douceur et humilité, et tellement qu'il y eut bonne paix et accord fait, dont tout le paj^s fut bien joj'eux-. »

D'après Fontenelle de Vaudoré^ on aurait même proposé à Clisson de reprendre la connétablie, mais il aurait refusé, à cause des difficultés qui le retenaient en Bretagne. — Nous n'avons pu trouver les preuves de cette affirmation de Fontenelle contredite par les faits. Les historiens français sont unanimes à dire que le duc de Berry avait déjà disposé de cette charge en faveur de son gendre, le comte d'Eu. D'ailleurs ce ne fut qu'à sa mort que Clisson voulut rendre l'épée du connétable au roi de France : ce qui prouve qu'il protesta toute sa vie contre l'injustice, dont il se voyait victime, et qu'il ne jugeait pas suffisamment réparée.

Le pénible échaffaudage de négociations et d'arrangements, que les diplomates français avaient préparés, pour réconcilier Jean IV et Clisson, s'écroula, quand le printemps eut ramené la saison des hostilités. On comprend que Clisson

' Les pièces du procès intenté à ses ministres furent remises à Charles VI, le 3 avril i3j4, sur les instances des ducs d'Orléans et de Bourbon. {Le Parlement de Paris, par M. F. Aubert, p. 193).

^ Juvénal des Ursins.p. 38i. Juvénal se trompe en affirmant que les ducs, qui mandèrent Clisson. étaient les ducs de Bourgogne et de Bretagne. CV|isson refusa pondant plusieurs années de paraître en présence de Jean IV, qui de so:i côté n'agissait que par procureurs [Ai'Ch. de Nantes, S. E. 166).

5 Fontenelle Vaudorc, l. iv, p. i3f.

désirât la paix : mais Jean IV, qui venait d'avoir un fils, n'en était que plus décidé à réduire à l'impuissance des vassaux, tels que Clisson et Penthièvre, qui étaient pour sa couronne un perpétuel danger. Bien que dom Lobineau*, et en général les historiens bretons, rejettent sur Clisson la responsabilité de la nouvelle guerre, il est plus vraisemblable d'admettre, avec les historiens français-, que Jean IV, croyant toujours pouvoir s'emparer de Clisson par surprise, n'avait pas encore le désir sincère de se réconcilier avec son redoutable ennemi. Aussi ce fut le duc C[ui le premier entra en campagne.

Au lieu de recommencer ses attaques contre Josselin et le Porhoët^ il porta ses forces vers le Penthièvre et assaillit brusquement, mais sans succès, la ville de Moncontour. Alors il s'en alla du coté de Lamballe, dont il brûla les faubourgs. Mais le séjour dans le Penthièvre lui était rendu difficile par le voisinage des fortes places de Moncontour et de Jugon. Le duc se dirigea vers le pays de .Guingamp et s'empara de la Roche-Derrien% qu'il détruisit, en présence des ambassadeurs français venus pour l'engager à cesser la guerre^ Peu après, il descendit vers Tréguier. C'est là que les ambassadeurs, qui, dans l'interv^alle, avaient dû aller trouver Clisson, revinrent lui demander

* « Après avoir été trompé par Clisson, [le duc] ne laissait pas de s'exposer encore à traiter avec lui ; mais ces avances du duc n'ayant rien produit, il mena son armée devant Moncontour. » Dom LobDieau, H. 1. XIV, p. 487).

» Juvénal. Le rel. de Saint-Denis^ Froissart.

s piQyyQ Lq Baud, ch. 45, p. 420.

' Bibl. nationale, ms. 789, no 79.

ORATOIRE D OLIVIER DE CLISSON En V église de Josselin.

Thospitalité. Il leur répondit qu'il ne délogerait pas ses gens pour eux. Ce manque de courtoisie ouvrit les jeuK aux députés royaux, qui rentrèrent aussitôt en France, « après avoir fait beaucoup de dépenses et perdu beaucoup de temps. »

Content de la prise de la Roche-Derrien, le duc, après avoir fortifié la cathédrale de Saint-Brieuc', congédia son armée et se retira à Morlaix pour chasser avec quelques seigneurs. Clisson n'avait pas eu assez de troupes pour résister à l'armée ducale : celle-ci étant dissoute, il en profita pour entrer à son tour en campagne. Il avait préparé à l'avance de nombreuses machines de guerre. Avec ces engins il brisa les murs et les guérites de la place de Saint-Brieuc et s'empara même de sa cathédrale. Il prit ensuite le château du Périer, qu'il rasa pour répondre aux actes de vandalisme commis par le duc à la Roche-Derrien. En somme, la campagne de 1394, comme la précédente, laissait les adversaires dans la même situation. Clisson était resté insaisissable et les attaques de son suzerain l'affaiblissaient peu. De France, il lui arrivait sans cesse de nouvelles troupes, qui lui permettaient de continuer la guerre et de porter oà il voulait ses coups et ses ravages, sans courir de grands dangers.

Jean IV se repentait de n'avoir pas, après la prise de Roche-Derrien, dirigé son armée vers la frontière de France, pour couper le chemin aux renforts qui arrivaient à Clisson. Il rassembla bientôt à Vannes toutes les forces qu'il put trouver

' Les églises servaient souvent de forteresses au moyen-âge. V. Arch. nat., K.. ig, i^} .

et s'imaginant que Clisson, dont les troupes grossissaient toujours, accepterait la bataille, il marcha tout droit sur Saint-Brieuc. Le chroniqueur fait remarquer que cette armée marchait à la manière bretonne nioî-e hritannico^ : les fantassins sur les deux ailes et la cavalerie au centre et à Tavantgarde. Elle était composée « de 5,553 hommes, sgavoir 2,500 tant chevaliers que escuyers ayant leurs armoiries sur leurs cottes d'armes : 3,056 arbalétriers et archers, sans les sergents et serviteurs très bien armés^.. » A ce rassemblement d'au moins 7 à 8,000 hommes. Clisson, retiré dans Saint-Brieuc, ne pouvait opposer que 2000 combattants, parmi lesquels ses deux gendres, Jean de Penthièvre et Alain de Rohan ; Robert de Beaumanoir, ainsi que les seigneurs de Rochefortet de Rieux étaient aussi dans son armée.

Retranché dans une ville fermée , à proximité de la mer, au milieu d'un pays boisé et montagneux, Clisson occupait une position très forte et qui se prêtait à merveille à la défensive. Le duc lui proposa avec ostentation une bataille en rase campagne, sur les grèves d'Hillion. Mais le Adeux capitaine n'était pas un héros d'Homère : il était incapable de commettre^ par fanfaronnade, la moindre imprudence. Il dédaigna de répondre aux défis de Jean IV, attendant avec tranquillité les assauts d'une armée trois ou quatre fois plus nombreuse que la sienne.

Pendant que Jean IV se morfondait loin de Saint-Brieuc, n'osant attaquer la place, il reçut

' Chron. Brioc, A. MCCCXCIV.

* DWrgentré, \. x, ch 21.

des lettres du roi de France^ qui lui proposait, pour mettre fin à cette guerre stérile, qui désolait la Bretagne, de s'en remettre à l'arbitrage du duc de Bourgogne. De plus, pour montrer ses dispositions conciliantes , Charles VI aurait donné l'ordre aux hommes d'armes français, alors en Bretagne, de rentrer dans son roj^aume. — Le duc de Bretagne comprenait enfin son impuissance à triompher par la force de son vassal ; il vieillissait; ses enfants étaient bien jeunes : sa mort ne leur laisserait qu'une couronne mal assurée, une province ruinée , déchirée par des guerres intestines toujours renaissantes. La plus vulgaire sagesse conseillait au haineux suzerain de faire taire ses passions personnelles et de chercher sérieusement la paix. Sans repousser l'arbitrage du duc de Bourgogne, Jean IV voulut d'abord s'entendre directement avec Clisson.

Il envo^^a à Josselin les sires de Rohan, de Dinan et de Léon, avec mission de déterminer Clisson à venir à Vannes, en personne, pour entrer en accord avec lui. Ces trois seigneurs s'offrirent à rester eux-mêmes en otages à Josselin jusqu'au retour d'Olivier. Mais l'ancien prisonnier de l'Hermine répondit : « Il vaut mieux que vous viviez et moi aussi, plutôt que de vous mettre en ce danger. Je me garderai bien de lui : qu'il se garde de moi. »

Charles de Dinan, que Clisson aimait beaucoup, insista, au nom du bien général et de la pauvre Bretagne désolée par ces sanglantes querelles.

l Doin Muiice, Pr., t. ir, col. G^a.

Clisson déclara alors qu'il était disposé à se rendre à Vannes, pourvu que le jeune fils du duc de Bretagne vînt en otage à Josselin, pendant le temps de l'entrevue.

Jean IV ne consentit pas à laisser partir son fils et la guerre continua encore plus cruelle qu'auparavant. Le duc de Bourgogne envoyait des secours en hommes et en chevaux au duc de Bretagne ; le duc d'Orléans agissait de même envers Clisson : mais la plupart des barons bretons ne voulaient pas prendre une part active dans une guerre inutile et désastreuse pour leur pays.

Clisson chevauchait continuellement en personne, tandis que le duc se contentait de faire agir ses troupes : c'est ce qui explique les grandes pertes c^ue, sans trop de dépenses de sa part, Clisson infligeait au duc et à ses gens.

Un jour le terrible borgne rencontra deux de ses geôliers de l'Hermine. L'un s'appelait Bernard et l'autre Yvonnet. « Te souviens-tu, dit-il à Yvonnet, comment, au château de l'Hermine, tu m'as enchaîné cruellement?... Et toi, Bernard, tu avais pitié et même tu dévêtis ton habit pour m'en couvrir : car j'étais étendu sur le froid pavé avec un simple doublet... » Alors Clisson tua Yvonnet d'un coup de dague et donna à Bernard une forte récompense.

La chronic{ue des quatre Valois^ raconte qu'un autre jour le sire de Beaumanoir assaillit une troupe de soldats ducaux, qui escortaient une charge d'argent. Il en tua une quarantaine et fit

* Chronique des 4 Valois, p. 332.

autant de prisonniers. Parmi ces derniers, Clisson reconnut encore trois de ses gardiens de l'Hermine et les mit à mort : « ce dont, ajoute la chronique, il fut blâmé par Beaumanoir. »

Ces traits nous montrent que l'âge n'avait pas adouci la férocité du boucher des Anglais. D'ailleurs il était toujours aussi actif et aussi intrépide, se moquant des entreprises de son suzerain et allant le défier lui-même jusqu'aux portes de ses forteresses. Un jour Olivier fit grâce de la vie à quelques pillards, tout près d'Auray^ à condition que ceux-ci allassent dire au duc, enfermé dans la ville, de venir chercher le blé vert, que ses maraudeurs avaient coupé. Clisson l'attendrait jus- • qu'au soleil couchant — Froissart nous raconte que « ledit messire Olivier de Clisson se comporta si bien en cette guerre que le duc ne conquit rien sur lui : mais qu'il conquit sur le duc et prit par deux fois toute sa vaisselle d'or et d'argent et grand foison d'autres beaux joj^aux, lesquels il tourna tout à son profit-. »

En Bretagne comme en France, on était las de cet état de guerre entretenu par des haines toutes personnelles. Le duc de Bourgogne, accepté enfin comme arbitre, demanda aux parties de se rendre à Ancenis, où il les attendrait. Des sauf-conduits furent expédiés : mais Jean IV parut seul à la conférence, qui se tint dans l'église paroissiale. Clisson se rendit pourtant dans les faubourgs de la ville, où il demeura. On vint d'abord lui lire la cédule,

* Auray se trouvait sur la roule de Josseliu aux trois fiefs que Clisson possédait en Basse-Bretagrae.

» Froissart^ l. iv, ch. 34.

par laquelle les adversaires déclaraient se soumettre à l'arbitrage. Clisson jura ensuite « sur la Passion, les Evangiles et tous les saints du Missel qu'il s'en tiendrait à tout ce que le duc de Bourgogne aurait jugé. » Il envoya les sires de Rieux, de Beaumanoir et de Harpedanne pour être témoins du serment semblable, que prêta le duc de Bretagne, après avoir pris ses sûretés^.

Le duc de Bourgogne et les parties allèrent ensuite à Angers, où chacun exposa à loisir ses plaintes, défenses et répliques.

Jean dePenthièvre reprochait au duc : premièrement de ne pas lui avoir donné les gages accordés par le traité de Tours, notamment la terre du Helgouët. En second lieu, le duc avait pris et détruit la Roche-Derrien, sans tenir compte même des observations que lui faisaientles ambassadeurs du roi.

Eq outre, Clisson se plaignait que le duc, après lui avoir fait tort de 6^000 francs, sur les 20.000 dont parlait le traité de Tours, avait encore assiégé Josselin et fait courir et piller tous ses domaines de Bretagne, et même du Poitou. Il estimait ces dégâts à 300.000 francs, sans parler des frais de guerre évalués à la même somme.

Le duc répliquait que la terre du Helgouët valait 3^000 francs de plus que la somme due à Jean de Penthièvre : d'ailleurs ce dernier entravait l'exercice de l'autorité ducale dans son comté, où, ainsi que Clisson dans ses propres terres, il percevait indûment certains impôts. Jean IV reprochait

' Chron. Drioc, A. MDGCCXGV.

encore à Jean de Penthièvre de revendiquer, sans juste cause, le temporel des églises de Saint-Aubin et de Saint-Jacu : enfin il se plaignait amèrement de ce que ses ennemis avaient fortifié Saint-Brieuc etles églises de Brélevenez et de la Roche-Derrien: il disait hautement que toutes ces rébellions lui avaient coûté plus de 600.000 francs.

Le gendre et le beau-père répliquaient qu'en toutes choses ils avaient agi conformément à leurs droits. S'ils avaient commis certains actes de \\olence, tels que l'arrestation de plusieurs officiers ducaux, c'était pour repousser, même par la force, l'arbitraire et l'injustice.

Il était bien difficile d'arranger les parties. Plus la guerre avait duré, plus il y av^ait de griefs et plus chaque adversaire se regardait comme injustement lésé.

Enfin, après une prorogation d'arbitage accordée parles procureurs des parties jusqu'à la Chandeleur, et après une nouvelle intervention du roi de France, qui expédia de nouveaux pouvoirs, le duc de Bourgogne prononça son jugement, le 24 janvier, dans le palais épiscopal de l'évêque de Paris.

Clisson aurait désormais recours à la juridiction ducale, mais pourrait se faire représenter par procureurs pendant deux années de plus que les huit ans fixés à Tours. — On ferait une nouvelle estimation des terres cédées par le duc pour payer sa dette à Jean de Penthièvre, qui pourrait rebâtir la Roche-Derrien. — Les prisonniers seraient de part et d'autre mis en liberté sans rançon — . Quant aux 100.000 francs que le duc prétendait avoir versés, mais que Clisson affirmait n'avoir

jamais reçus, on en informerait plus tard par des personnes non suspectes. Les frais de guerre, que les deux parties réclamaient, seraient couA'erts par un impôt de 30 sous par feu, qui serait levé par les commissaires du duc de Bourgogne et attribué moitié au duc de Bretagne, moitié à Clisson et à son gendre*.

Tel est le résumé de cette sentence, dont la teneur ne remplit pas moins de dix colonnes infolio, dans les Preuves de doni Morice.

C'était surtout la Basse-Bretagne, qui avait souffert des hostilités. Le 7 février, le duc y fit publier les premiers ordres de cesser les voies de fait'-.

« Vieille rancune est pire que mauvais malon (ulcère) », dit à ce sujet une vieille chronique française. La o-uerre cessa d'être ouvertement déclarée, « mais on se fit de part et d'autre tout le mal dont on put s'adviser'. »

Clisson et le duc « demeurèrent en querelle et se firent encore dure et aspre guerre, tellement que leurs gens se tuaient partout où ils se trouvaient, le seigneur de Clisson se soutenant par sa force sienne et de ses amis, le duc de Bretagne n'étant servi que de dissimulation*. »

Le château de Tonquédec devait être rendu au sire de Coëtmen : Jean IV le fit préalablement démolir.

D'après dom Lobineau, ce fut alors que Clisson.

' Arch. de Saint-Brieuc, S. E, i. Dom Morice^ P/*., t. ii, col. 633 643.

> Arch. de Nantes, S. E. 1 26-50.

^ CnrOiiique des 4 Valois, p. 329. « Quà dcclaralione non oljstante, iurgia et rancores diu inter ducem et Dominum de Clicio duraverunt. » {Chron. Brioc. A. MLCCXGV, n. s).

* D'Argentré, 1. x, ch. 23.

enleva pour la seconde fois au duc toute sa vaisselle d'or et d'argent et plusieurs joyaux de prix^

La 2:uerre détrénérait en méchantes escarmouches, en vrais brigandages. Les nobles en étaient aussi lassés que le peuple. Tout le pays était ruiné. « La plus grande partie des seigneurs étaient secrètement ou même ou^^ertement dans les intérêts de Clisson et de son gendre. »

L'aristocratie bretonne désirait moins la paix que la fin de tous les maux causés parla guerre. Elle gardait son irréductible esprit d'indépendance contre cette autorité ducale^ que Jean IV avait toujours cherché à étendre et à consolider. Ces ombrageuses susceptibilités de la haute noblesse bretonne, jointes à ses préférences françaises, nous expliquent pourquoi Clisson trouva toujours de solides appuis en Bretagne dans ces luttes contre son suzerain. Ce dernier ne put jamais sérieusement compter que sur une partie de la moyenne noblesse^ sur les Hunaudaie, les Lohéac, les Montbourcher. Au contraire, les Laval, les Léon, les Beaumanoir, les Rieux étaient facilement disposés à soutenir l'opposition faite au duc. D'ailleurs, Jean dePenthièvre, que Clisson opposait, comme rival, à Jean IV, pouvait par sa naissance revendiquer la couronne ducale : il était riche, bien apparenté et avait déjà plusieurs enfants de Marguerite de Clisson. La mémoire de son père . saint Charles de Blois, comme on disait alors, lui donnait en outre un grand prestige aux yeux des pieuses populations de la Bretagne.

En France , Jean IV ne pouvait absolument compter que sur l'appui du duc et de la duchesse

1 Dont Lobineau, H. 1. xiv, p. A93.

de Bourgogne : encore ce dernier, cousin de Jean de Penthièvre et réconcilié avec Clisson, se montrait depuis quelque temps animé d'un grand esprit de modération et de justice. Les autres barons français, y compris le duc d'Orléans et même le roi, n'avaient oublié ni les sympathies anglaises de Jean IV, ni son dernier mariage avec une fille de Charles le Mauvais. Les enfants issus de cette union ne pouvaient vraisemblablement espérer protection et secours du côté de la France.

Quant à l'Angleterre, elle paraissait incliner de plus en plus vers la paix : l'annonce du futur mariage du roi d'Angleterre avec la fille du roi de France permettait même d'espérer un complet rapprochement entre les deux nations. D'ailleurs, Jean IV connaissait les Anglais : il savait bienqu'ils ne sacrifieraient pas leurs propres intérêts pour garder le duché de Bretagne à leur ancien allié.

Le duc avait déjà eu de longues conversations avec les grands seigneurs de Bretagne, les sires de Rohan, de Laval, de Harpedanne et de Châteaubriant : leurs conseils l'avaient enfin complètement déterminé à vouloir une paix sincère etdurable.

Un jour, il s enferma seul dans une chambre, avec un secrétaire, et dicta une lettre fort affectueuse, dans laquelle il demandait à Clisson une entrevue secrète. Un de ses plus sûrs valets de chambre apporta cette lettre à Josselin. Clisson la lut deux ou trois fois attentivement et resta étonné, presque touché. Il donna Tordre de bien traiter le messager, ce qui surprit beaucoup ses gens : car auparavant il n'eut jamais tenu en son pouvoir un valet ou serviteur du duc, « qui ne fût mort

OU mis en prison douloureuse\ » Le vieux guerrier se retira ensuite dans ses appartements. Le ton humble, que prenait le duc envers lui, l'inclinait à accéder à la demande exprimée dans la lettre : mais d'un autre côté il se souvenait qu'il avait failli perdre la vie pour s'être laissé prendre aux belles paroles de son ennemi. Il écrivit donc à son suzerain qu'il était prêt à lui obéir et à se rendre à Vannes, à condition que le jeune héritier de Bretagne viendrait à Josselin et y resterait en otage, pendant que durerait l'entrevue.

Le duc accepta cette fois la condition. Il manda en toute hâte le vicomte de Rohan, qui habitait la Chèze. Il voulait confier son fils à ce vieillard vénéré de tous, qui était l'oncle de l'enfant et le beaufrère de Clisson. — Quand Rohan fut venu, le duc lui dit : <( Vous et le sire de Montbourcher, vous mènerez mon fils à Chastel-Josselin et le laisserez là, et m'amènerez messire Olivier de Clisson, car je me veuil accordera lui. »

Le jeune héritier du duché de Bretagne avait environ sept ans, quand il fut conduit à Josselin. Clisson, apprenant par le sire de Beaumanoirque Tentant venait chez lui, fit seller dix-huit ou vingt chevaux et partit à sa rencontre, pour lui faire honneur. Rentré à Josselin, il demanda aux chevaliers, qui venaient de Vannes, s'ils savaient pourquoi le duc le faisait appeler. Ils lui dirent que c'était pour s'accorder avec lui et que, à leur avis, le duc était cette fois très sincère. « Et de ce vous pouvez bien nous croire, dirent-ils, car nous sommes de votre sang. »

' Froissart, 1. iv, ch. AG.

Clisson ne voulut pas se laisser vaincre en générosité et partit sur-le-champ pour Vannes ramenant avec lui l'enfant pour le rendre à son père : car , disaitil, « en bonne paix, concorde et amour, il ne doit y avoir nulle ombre de trahison, ni dissimulation.»

Le duc et Clisson se rencontrèrent d'abord dans l'église des Cordeliers. De là ils descendirent bientôt par des jardins jusqu'au bord de la mer, où ils montèrent dans une barque pour n'être entendu de personnel

Les deux ennemis se séparèrent réconciliés. Le 19 octobre 1395, la paix fut signée à Aucfer, près Redon, par les délégués des deux partis. Le lendemain, au château de Rieux, Clisson apposait son sceau au traité. Cinc[ jours après, Jean de Penthièvre le signait aussi à Guingamp. Les conditions de l'entente étaient à peu près les mêmes que celles qui avaient été stipulées dans la sentence arbitrale du duc de Bourgogne. Au lieu d'une rente de 8,000 livres, Jean IV donnerait à Jean de Penthièvre Helgouët, Châteauneuf-du-Fou, Gourin, Derault, Châteaulin et Lannion. D'autres terres lui seraient encore assignées comme garantie des 22,000 livres de capital, que lui devait Jean IV. En retour, Hédée, la Guerche, Saint-Père-en-Rais seraient rendus au duc et les fortifications de Tonquédec resteraient démolies.

Les deux parties voulant enfin sincèrement la paix, les conventions furent de part et d'autre loyalement observées.

1 Froissart, 1. iv, ch. hQ. Alain Boucliart, s'appuyant sans doute encore sur la tradition, dit que les deux ennemis restèrent à s'entretenir dans le jardin des Cordeliers. [Alain Boucharl, 1 iv, ch. 162).

Tout s'apaisait en Bretagne, en France et en Angleterre. Nous avons vu qu'à Paris, les deux amis de Clisson, Jean le Mercier et le sire de la Rivière avaient été délivrés de leur prison. Clisson envoya 2,000 écus d'or à Bureau de la Rivière^

De son côté, le roi de France restitua à Clisson la garde « des ville et chastel de Pontorson... aux gaiges de mil frans d'or par an. » L'acte de cette restitution est une des preuves authentiques de la réhabilitation de l'ex-connétable que Charles VI appelle encore « son cher et féal cousin-. . »

Quant à Pierre de Craon, il revint à Paris, comptant sur l'appui du duc de Bourgogne : mais il fut arrêté et traduit devant le Rarlement. Clisson ne daigna pas soutenir l'accusation' n'aj-ant sans doute qu'un souverain mépris pour ce Parlement, qui l'avait condaftiné lui-même : mais la veuve du duc d'Anjou obtint de celui c[ui avait trahi et volé son mari 100,000 francs de dommages-intérêts^ Le coupable fut emprisonné jusqu'au paiement des amendes. Grâce aux intrigues de la duchesse de Bourgogne, il fut bientôt remis en liberté. Cette fois le Parlement, par un reste de pudeur, refusa d'entériner les lettres de rémission*.

1 Bibl. de Nantes, 1703, fr. 15^7.

* Bibl. Nat , ms. 789, n» ai.

* De plus, Pierre de Craon et ses complices furent condamnés solidairement à payer 100,000 francs à Olivier de Clisson. {Eibl. de Nantes, 1703 fr. 1^97) .

* L'assassin reparut quand même à la cour Nous trouvons son nom, à côté de ceux de Clisson et de Beaumanoir, sur la liste des trois cent cinquante seigneurs, à qui le roi donnait, le i""mai l'ioo, une houppelande « pour eux veslir de sa livrée. » [Pièces inédites sur le règne de Charles VI, par Douël d'Arcq, i'' mai i4oo\

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