‹ OlivierChapitre 1 sur 2 · Olivier · texte numérisé non relu

Olivier

Alors que du vieux spleen lui revenait l'accès; Et quand il était pris d'une vague tendresse Ou d'un confus désir d'amour, une maîtresse.

Dans les passionnés et gracieux romans

Qui peuplaient son passé de souvenirs charmants.

Les plus humbles faisaient comme les plus altières.

Jadis, quand il rimait des vers sous les gouttières,

Enfant par l'idéal et le rêve maigri,

Déjà, dans son grenier, plus d'un bonnet fleuri

Montait pour l'égayer avec sa chansonnette,

S'asseoir sur ses genoux et faire la dînette.

— Un peu plus tard, lorsqu'il se sentit fatigué

Des grisettes qui lui trouvaient l'air distingué

Et qu'il courut un peu le théâtre, une actrice

Se prit pour ses yeux bruns d'un violent caprice

Et mit ses diamants au mont-de-piété

Pour courir avec lui, libre, tout un été,

Et l'adorer, fourmi transformée en cigale,

Dans les bois de Meudon, en robe de percale.

Il fit un livre et fut connu le lendemain.

— Et dans un hôtel noir du faubourg Saint-Germain,

Sur son lit blasonné, le coude dans la plume,

Une duchesse lut le dangereux volume,

Et l'amour platonique et pur qu'elle rêva.

Finit par une intrigue à la Casanova.

Mais dans ses liaisons dont on prévoit le terme,

Il n'avait rencontré qu'un amour d'épiderme

Dans lequel il avait plus donné que reçu,

Et qu'il trouvait parfois, cœur sceptique et déçu,

Pareil au piano de valse et de quadrille,

Décor banal ornant le salon d'une fille,

Et sur lequel, pendant un instant, par hasard,

Un bon musicien vient jouer du Mozart.

Or, par un de ces jours où le soleil traverse Et change en diamants les gouttes de l'averse, Olivier, par la pluie en sa chambre enfermé. Tenait sur ses genoux un coffret parfumé. De ses amours défunts tombe étroite et discrète. Et relisait, tout en fumant sa cigarette, Ses anciens billets doux, liés par des faveurs. Distrait, il parcourait de ses regards rêveurs Tantôt un vélin bleu, tantôt un vélin rose;

Mais s'il reconnaissait l'écriture, la prose, Et même l'orthographe, excentrique parfois, S'il se rappelait bien la caresse, la voix, Le regard, le baiser, enfin toute la femme, Cependant la tristesse envahissait son âme. Car dans les mots écrits sur ces papiers relus. Ce qu'à présent, hélas! il ne retrouvait plus, C'était l'émotion autrefois ressentie.

Son âme, d'où la foi naïve était partie, Avait trop vite appris qu'une promesse ment, Qu'en disant : Pour toujours! on fait un faux serment, Et qu'on ne garde pas au cœur ni sur sa bouche Les baisers prodigués dans les pattes de mouches. — Quoi donc? Toujours l'adieu, le regret, puis l'oubli ! La passion, ainsi que l'encre, avait pâli Sur ces lettres d'amour, tendres ou libertines. Et puis Rosette ici réclamait des bottines, Florine un rôle en vers, Célimène un sonnet. Ces détails lui sautaient aux yeux; il comprenait; Et Tunique bonheur auquel on peut prétendre

En ce monde, est de croire ec non pas de comprendre.

Tout à coup le soleil étincela, plus clair.

— Le jeune homme voulut respirer le grand air ;

Il ferma le coffret, se mit à la croisée,

Et regarda.

La pluie, à la fin apaisée, Semblait avoir lavé le matinal azur.

Des nuages légers passaient dans le ciel pur.

— Oh! quelle bonne odeur a la terre mouillée ! — L'averse avait rendu plus fraîche la feuillée,

Plus blanches les maisons et les nids plus bavards.

Olivier habitait un de ces boulevards

Des faubourgs qui s'en vont du côté des banlieues.

Là-bas, vers l'horizon et les collines bleues,

Le peuple du quartier populaire et lointain

Bornant le Luxembourg et le pays latin.

Allait aux bois voisins, foule bruyante et gaie,

— Car c'était justement un dimanche de paie. —

Pour revenir le soir, les chapeaux de travers,

Les habits sous le bras et les gilets ouverts,

Et chantant le vin frais comme on chante victoire,

Les marronniers touffus, près de l'Observatoire,

Embaumaient, énervants, et sur les piétons

Jetaient leurs rieurs avec les premiers hannetons.

En gants blancs et tout fiers de leur grande tenue,

Des couples de soldats émaillaient l'avenue.

Des amoureux allaient, gais comme une chanson,

Faire leur nid d'un jour à Sceaux, à Robinson,

Sous les bosquets poudreux où Ton sert les fritures.

Des gens à mirlitons surchargeaient les voitures.

Entre les petits ifs, aux portes des cafés,

On buvait, et, jetant des rires étouffés,

Nu-tête et deux par deux, passaient des jeunes filles.

A la foule joyeuse ouvrant ses larges grilles ,

Le Luxembourg, splendide et calme, apparaissait,

Inondé d'un soleil radieux qui faisait

Plus verts les vieux massifs et plus blancs les vieux marbres.

A quelques pas, Guignol s'enrouait sous les arbres,

Ec le chant des oiseaux dominait tous ces cris. C'était bien le printemps, un dimanche, à Paris,

Dans le marasme auquel son âme était en proie. Le poëte Olivier souffrait de cette joie, Tout ce tumulte heureux lui semblait insensé ; Car il songeait au vide affreux de son passé. Aux souvenirs flétris de ses amours banales. Ce jeune avril avec ses grâces matinales, Ce soleil, ces frissons d'ades dans les tilleuls, Ces gens contents de vivre et de n'être pas seuls, Ces rires, ces gaîtés, cet entrain, cette vie. Eveillaient en lui-même une cruelle envie. Cet homme jalousé n'était pas heureux. Non. — Qu'importe un peu de bruit autour de votre nom, Qu'importe le laurier, bien souvent éphémère, Si quelque blanche épouse ou quelque vieille mère Ne doit pas de sa main le suspendre au foyer ? — Olivier avait pu sans peine se frayer

,o OLIVIER.

Sa route; le bonheur l'avait aidé tout jeune;

Il avait peu connu la misère et le jeûne,

Et pour qu'il la cueillît la fleur cherchait sa main.

Oui, mais il n'avait pas, au début du chemin,

Rencontré, dans un jour mille fois béni, celle

Dont le regard contient la sublime étincelle

Où s'allume l'amour vrai, constant, simple et bon,

Qui purifie ainsi que le brûlant charbon

Dont un ange toucha la lèvre d'Isaïe ;

La maîtresse soumise et l'esclave obéie.

Celle qui, sans serments jurés ni vains discours,

Nous prend en un moment, tout entier, pour toujours,

Et nous emplit le cœur de divines lumières,

Lorsque notre baiser descend sur ses paupières.

Fuyant donc ce spectacle aux mille bruits joyeux, Olivier, le front bas, le chapeau sur les yeux, Sortit, croyant gagner quelque coin solitaire. La petite fleuriste, au riant éventaire, Qui courut après lui, disant : Fleurissez-vous, N'obtint du promeneur qu'un geste de courroux ; Car aux mauvais instants où l'espoir nous renie, Les fleurs même nous font l'effet d'une ironie. Olivier, qu'un dégoût des hommes avait pris. Chercha la solitude au milieu de Paris...

— Mais sur les quais déserts, derrière Notre-Dame, L'ouvrier promenait son enfant et sa femme. Sur les trottoirs les plus paisibles du Marais, Le petit monde, assis dehors, prenait le frais. C'était un jour de fête et de boutiques closes. Pleins de chapeaux de paille et de toilettes roses, Sur la Seine fumaient les bateaux à vapeur. Dans les squares publics, la bonne et le sapeur Commençaient sur les bancs l'idylle habituelle. Pas d'humble carrefour, pas de triste ruelle Qui ne servît aux jeux d'enfants endimanchés ; Des mariés d'hier, l'un vers l'autre penchés, Allaient, l'homme tout fier et la femme un peu pâle Ayant encor les fleurs d'oranger et le châle De noce, et tous les deux très-gênés de leurs gants.

Olivier regagna les quartiers élégants

Pour s'isoler parmi l'épaisseur de la foule...

— Mais les nobles jardins, le vieux fleuve qui coule,

Là, tout était encor plaisir, bonheur, repos. En haut des monuments, les grands plis des drapeaux Se gonflaient dans le vent sur l'azur clair et libre. Lorsque revenait l'heure où chaque clocher vibre. L'espace s'emplissait d'un joyeux carillon. L'Arc de triomphe, au loin, doré par un rayon, Brillait, et dans le ciel se cabraient des statues; Du fond de leur calèche et de printemps vêtues. Des femmes envoyaient un salut caressant Aux cavaliers montés sur ces chevaux pur-sang Qui blanchissent le mors et dont la croupe brille. — Enfin Paris, devant son immense famille, Semblait heureux comme est à sa fête un aïeul.

Olivier toujours sombre, Olivier toujours seul. Jusqu'à la nuit erra parmi la ville en fête, Puis il rentra chez lui. le corps las et la tête Lourde d'impressions et comme ivre de bruit. Là, près de la fenêtre ouverte sur la nuit

i+ OLIVIER.

Où passaient au lointain des chants et des risées, Repoussant de la main ces lettres méprisées Où plus rien ne restait alors qui lui fût cher, Devant ce ciel d'avril, si paisible que l'air Ne courbait même pas la flamme des bougies, Le cœur trop plein, en proie à mille nostalgies, Et sentant un sanglot monter en l'étouffant, Le poëte fondit en pleurs comme un enfant.

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Cependant Olivier reprit un peu courage. Le lendemain matin, et, sachant qu'un voyage Peut distraire, il faisait ses apprêts sans songer De quel côté ses pas allaient se diriger, Quand soudain, — la mémoire a de ces bons caprices, - Il fredonna tout bas ce refrain de nourrices Qu'il entendait jadis, rhythmé par le rouet De sa mère, du temps quà ses pieds il jouait

Au soleil, sur le seuil de sa maison de veuve.

Il se souvint alors que la pierre encor neuve

Qui la couvre, parmi l'herbe épaisse qui croît,

A côté de la vieille église de l'endroit,

Et sur qui, vers le soir, l'ombre du clocher tombe. -

Il résolut d'aller pleurer sur cette tombe

Et d'en orner de rieurs la simple croix de fer.

Et comme si ce fût un souvenir d'hier,

Il revécut les temps lointains de son enfance.

— Oui, c'est là qu'il irait. — Et, frémissant d'avance

De plaisir, il avait sous les yeux le tableau '

Des sveltes peupliers qui se mirent dans l'eau

En murmurant tout bas leur chanson familière,

Et de la ville blanche au bord de la rivière.

O l'enfance ! ô le seul et divin souvenir !

Lac sans rides ! miroir que rien ne peut ternir !

Olivier revoyait les plus minimes choses,

La chaumière natale aux espaliers de roses,

Le vieux fusil, au mur par deux clous retenu.

De ce père défunt qu'il n'avait pas connu,

Le grand lit qu'enfermait, l'alcôve en boiseries,

Le bahut de noyer aux assiettes fleuries,

Et le grand potager derrière la maison

Où, pour faire la soupe et selon la saison.

Sa mère allait cueillir les choux-fleurs ou l'oseille ;

— Puis l'école, où parfois le tirait par l'oreille

Le maître en pince-nez de fer, en bonnet noir,

Et l'orme de la place où l'on dansait le soir

Et qu'un jour de moisson, avait frappé la foudre,

Et l'enseigne où Jean-Bart près d'un baril de poudre

Fume, pour indiquer le débit de tabac,

Et le lavoir qui rit, et le vieux cul-de-sac

Où l'on jouait sous la charrette abandonnée.

La malle d'Olivier fut vite terminée.

Sans doute il y régnait le désordre insolent Qu'a le porte-manteau d'un acteur ambulant. Mais un quart d'heure après avoir bouclé l'agrafe, Il pouvait, à travers les fils du télégraphe

D'où les petits oiseaux s'envolaient, ayant peur, Le front hors du wagon qu'emportait la vapeur Et les cheveux livrés au vent qui les fouette, Voir de Paris décroître au loin la silhouette, Et, semés de mur gris et de blanches maisons, Verdoyer au soleil les vastes horizons.

L'express courut avec la vitesse d'usage, — Pour s'arrêter enfin dans un frais paysage Où l'heureux voyageur, ivre d'émotion, Reconnut, attendant devant la station, Au milieu des enfants qui demandent l'aumône, La vieille diligence et, sur la caisse jaune, Put lire, écrit en noir, le nom de son pays. Il jeta sa monnaie aux gamins ébahis, Chercha le conducteur et lui paya la goutte. Lestement, et pour voir de plus près sur la route, Il grimpa sous la bâche, au milieu des paquets, Et s'assit en* donnant leurs anciens sobriquets

Aux trois chevaux poussifs, plus maigres que nature,

Qui devaient tout à l'heure enlever la voiture.

— Hue! en route, la Grise. — Et le brave cocher

Qui nomme, en le montrant du fouet, chaque clocher

Et parfois d'un blasphème horrible se soulage,

Fait partir au grand trop son étique attelage.

O la délicieuse ivresse du retour !

Fou de joie, Olivier salqait d'un bonjour

Tous les gens qui passaient près de la diligence

Et qui se retournaient, surpris par l'obligeance

De ce monsieur bien mis qu'ils ne connaissaient pas.

Aux fillettes qui, tout en tricotant un bas,

Sur le bord des chemins font paître une ou deux chèvres ,

Olivier, en portant ses doigts joints à ses lèvres,

Envoyait un baiser qui les étonnait bien.

Ce fin poëte avait le bonheur plébéien;

Parfois il arrachait, de sa main bien gantée,

Des feuilles, quand un arbre était à sa portée.

Et, trivial, frappait sur l'épaule, ma foi!

Du gros cocher riant sans trop savoir pourquoi.

Car revoir son pays, c'est revoir sa jeunesse ! Il suffît qu'on y vienne et qu'on le reconnaisse, Et qu'il soit bien le même, et que rien n'ait changé, Pour que l'espoir ranime un cœur découragé !

rew

... Tenez, lecteur. — Souvent, tout seul, jemepromène

Au lieu qui fut jadis la barrière du Maine.

C'est laid, surtout depuis le siège de Paris.

On a planté d'affreux arbustes rabougris

Sur ces longs boulevards où naguère des ormes

De deux cents ans croisaient leurs ramures énormes.

Le mur d'octroi n'est plus; le quartier se bâtit.

Mais c'est là que jadis, quand j'étais tout petit,

Mon père me menait, enfant faible et malade,

Par les couchants d'été, faire une promenade.

C'est sur ces boulevards déserts, c'est dans ce lieu

Que cet homme de bien, pur, simple et craignant Dieu,

Qui fut bon comme un saint, naïf comme un poète,

Etqui, bien que très-pauvre, eut toujours l'âme en fête,

Au fond d'un bureau sombre après avoir passé

Tout le jour, se croyait assez récompensé

Par la douce chaleur qu'au cœur nous communique

La main d'un dernier-né, la main d'un fils unique.

C'est là qu'il me menait. Tous deux nous allions voir

Les longs troupeaux de bœufs marchant vers l'abattoir,

Et quand mes petits pieds étaient assez solides,

Nous poussions quelquefois jusques aux Invalides,

Où, mêlés aux badauds descendus des faubourgs,

Nous suivions la retraite et les petits tambours ;

Et puis enfin, à l'heure où la lune se lève,

Nous prenions, pour rentrer, la route la plus brève;

On montait au cinquième étage, lentement,

Et j'embrassais alors mes trois sœurs et maman,

Assises et cousant auprès d'une bougie.

— Eh bien, quand m'abandonne un instant l'énergie,

Quand m'accable par trop le spleen décourageant,

Je retourne, tout seul, à l'heure du couchant,

Dans ce quartier paisible où me menait mon père,

Et du cher souvenir toujours le charme opère.

Je songe à ce qu'il fit, cet homme de devoir,

Ce pauvre fier et pur, à ce qu'il dut avoir

De résignation patiente et chrétienne

Pour gagner notre pain, tâche quotidienne,

Et se priver de tout, sans se plaindre jamais.

— Au chagrin qui me frappe alors je me soumets

Et je sens remonter à mes lèvres surprises

Les prières qu'il m'a dans mon enfance apprises.

Je le revois, assez jeune encore, mais voûté

De mener des petits enfants à son côté,

Et de nouveau je veux aimer, espérer, croire!...

— Excusez. J'oubliais que je conte une histoire ; Mais en parlant de moi, lecteur, j'en fais l'aveu, Je parle d'Olivier qui me ressemble un peu.

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Nous l'avons donc laissé sur son impériale,

Plein d'une bonne humeur bruyante et joviale

Et dans l'oubli complet du « cant » et des salons.

Il suit un de ces. doux et plantureux vallons

De Touraine où, parmi les fleurs des prés en pente,

Capricieusement et mollement serpente

Un cours d'eau calme et pur, sans île et sans bateaux.

De tous côtés, les bois couvrent les deux coteaux

En haut desquels parfois une svelte tourelle

OLIVIER. ns

Dessine sa blancheur sur un ciel d'aquarelle. Le paysage cher où voyage Olivier A son heureux retour semble le convier. Rien n'a changé pendant la longueur de l'absence. Tout l'accueille comme une ancienne connaissance. Ces détails du chemin, il les reconnaît tous, Jusqu'à la vache brune, à l'œil profond et doux, Qui pose, pour le voir, son cou sur la clôture. Comme autrefois, le poids de la vieille voiture Fait, en passant dessus, trembler le pont de bois. La chute du moulin bruit comme autrefois. Il reçoit le salut des curés en soutanes, Menant leur carriole au trot sous les platanes, Et dans les halliers verts comme lui rajeunis. Les oiseaux dont jadis il déchinait les nids Chantent la bienvenue à leur vieux camarade.

— Non, le marin de qui le navire entre en rade Et qui voit les maisons du port blanchir là-bas,

.(s OLIVIER.

N'a pas d'émotion plus poignante, n'a pas Le regard plus joyeux, l'âme plus consolée Qu'Olivier, lorsqu'il vit, au bout de la vallée, Entre les deux parois de l'étroit débouché, La place du village, un beau jour de marché.

C'est bien cela. Voici les rouges parapluies Qui paraissent de loin des fleurs épanouies, Voici les chapeaux ronds, voici les blancs bonnets, Et dans le ciel léger, le vol des martinets Sur la tour de l'église en ruine et fleurie. Gare ! les vieux chevaux ont senti l'écurie ; Les boucles des harnais sautent sur le garot, Et l'on claque du fouet, et l'on entre au grand trot, Effarant devant soi la fuite d'une poule. On arrive. Au milieu du bruit et de la foule, Le voyageur joyeux saute sur le pavé, Et, du premier coupd'œil, voilà qu'il a trouvé Des visages connus autrefois, et qu'il serre,

En riant de bon cœur, plus d'une main sincère. — Comment, c'est lui?

— C'est moi.

— Te voilà?...

— Pour longtemps.

Et l'on retrouve alors des amis de vingt ans. Le sabotier du coin qui sort de sa boutique Et vous embrasse avec une barbe qui pique, C'est le fils du voisin avec qui vous alliez A l'école; et l'on rit comme des écoliers :

— Monsieur?... Dis donc mon nom tout court, vieux Boniface!

Et le maître charron, du charbon plein la face, A qui l'on tend la main, mais qui, pour la broyer Plus proprement, s'essuie après son tablier, C'est à côté de lui qu'on chantait à l'église.

A moins d'être un sans-cœur, la minute esc exquise; Oui, cela rajeunit, et c'est délicieux,

Ce sourire attendri qui vous pique les yeux.

Jâ&

Olivier s'éveillait dans la chambre d'auberge,

Et la bonne tirant les longs rideaux de serge

Y faisait pénétrer la joie et le soleil,

Quand un vieillard, à l'air joyeux, au teint vermeil,

En veste de velours, en casquette de chasse,

Entre, se jette au cou d'Olivier et l'embrasse.

Puis s'écrie en riant :

— On me l'avait bien dit.

3o OLIVIER.

C'est lui, notre grand homme!... Embrasse-moi, petit. — Voilà ce qui s'appelle une bonne surprise. — Sur l'autre joue... encore...

Et sous la barbe grise Du bonhomme qui l'a reconnu le premier, Il retrouve les traits d'un vieux noble- fermier, Le meilleur, le plus cher ami de sa famille.

— Et la santé?

— Toujours vaillante!

— Et votre fille ?

— Bien grandie... Elle aura seize ans à la moisson. Mais il ne s'agit pas de cela, mon garçon.

Nous restes-tu longtemps ?

— Que sais-je? Une semaine Ou deux, ou trois...

— Dix ans, si tu veux, je t'emmène.

Nous déjeunons, et puis, en voiture!

Etait venu pour voir une tombe et prier.

Mais savons-nous jamais où les destins nous tirent?

— Est-ce dit? fît le vieux.

— C'est dit.

Puis ils partirent.

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Hier, quand j'arrivai, vers sept heures du soir, Mon hôte, tout joyeux, me fit d'abord asseoir Dans un petit salon de bambous et de perses; Et là, nous devisions de matières diverses, De sa maison, de ses récoltes, quand soudain, Sur le seuil de la porte ouverte du jardin, Sa fille entra, des fleurs plein son chapeau de paille. Et, comme au bruit du vent un chevreuil qui tressaille,

OLIVIER. 3j

Surprise, s'arrêta devant moi, l'inconnu.

Et son père lui dit pourquoi j'étais venu, Comment je m'appelais et que j'étais leur hôte, Et que je l'avais vue alors qu'elle était haute Comme cela, — la main du bonhomme indiquait La taille d'un enfant debout sur le parquet, — Et qu'on me garderait le plus longtemps possible.

Elle fixa sur moi son clair regard paisible Et sourit.

Le soleil, assez ardent encor, Mettait dans ses cheveux une auréole d'or Et lui faisait un fond joyeux de paysage. Mais, tourné du côté de l'ombre, son visage, Dans ce rayonnement lumineux encadré, M'apparaissait alors, seulement éclairé

Par la sombre clarté de ses yeux de pervenches ;

— Et sa robe était blanche avec des ruches blanches.

Suzanne, — c'est son nom, — s'assit auprès de nous. Elle avait répandu les fleurs sur ses genoux Et, tout en arrangeant la gerbe encore humide, Elle nous regardait, curieuse et timide. Nous causâmes tous trois; elle rit et parla. C'est bien cette voix-ci qu'il faut à ces yeux-là. Elle est exquise, et c'est vraiment la jeune fille.

... Oui, je cède à l'accueil de l'aimable famille. Je veux, pendant un mois ou deux de cet été, Accepter franchement leur hospitalité.

Vraiment, je ne crois pas que je les embarrasse. A minuit, nous fumions encor sur la terrasse, Mon hôte et moi. Je suis dans la chambre d'ami Où j'ai, jusqu'au matin, comme un enfant dormi.

Je suis bien. Tout à l'heure, en ouvrant ma fenêtre,

Pour voir les environs et pour me reconnaître,

J'étais comme grisé par le vent du matin.

Une fille chantait sur la route, au lointain;

Elle a passé, portant une cruche à l'épaule.

J'ai là, devant mes yeux, logé dans ce vieux saule.

Un nid de loriots et, si j'étais méchant,

Je pourrais en voler les œufs, en me penchant.

Je me parle tout seul, à voix haute, et divague;

Et je sens naître en moi l'espoir confus et vague

D'on ne sait quel bonheur qui vient et que f attends.

Qu'est-ce qui disait donc que je n'ai plus vingt ans?

25 mai.

Vraiment, les braves gens! la bonne vie agreste! Tant pis pour eux. Ici je me plais, et je reste.

La maison, aujourd'hui ferme, jadis château, A bon air. Un fossé l'entoure ; un vieux bateau Plein de feuillage mort, pourrit là, sous le saule. Par l'étroit pont de pierre où la volaille piaule Répondant à grands cris aux canards du fossé, Et par la voûte sombre au cintre surbaissé, On entre dans la cour spacieuse et carrée Que jonchent le fumier et la paille dorée. Avant le déjeuner, parfois j'en fais le tour. Je regarde rentrer les bêtes de labour,

Gros chevaux pommelés, les pieds velus, la queue

Troussée, avec le lourd collier de laine bleue,

Le gland rouge à l'oreille, et le grossier harnais.

Je fus un paysan jadis, je m'y connais,

Je parle aux laboureurs, je leur dis ma rececte

Pour extirper du blé la nielle et la luzette

Et que le temps humide est meilleur pour faucher.

La grosse cuisinière alors vient me chercher;

Je rentre dans la salle à manger confortable

Où je trouve Suzanne arrangeant sur la table

Les fruits de la saison dans un grand plat de Gien.

On déjeune gaîment. Quelquefois le vieux chien

Qu'on tolère au logis, car il n"est plus ingambe,

Vient poser en grondant sa gueule sur ma jambe

Pour avoir un morceau qu'il avale d'un coup.

En prenant le café, nous fumons, pas beaucoup,

Puis mes hôtes vont voir leurs travaux de campagne ;

Ils prennent le panier, et je les accompagne.

La voiture d'osier a trois places. Devant,

La chère blonde avec son voi'e brun au vent,

jH OLIV1LR.

— Tandis que le papa maincienc au trot Cocotte, Se retourne, voulant mettre dans la capote

Son parasol doublé de vert et ses bouquets. Moi, derrière, occupant le siège du laquais, Pour l'aider, je m'incline et je la touche presque.

— Et nous suivons alors un chemin pittoresque. Où souvent, par-dessus les grands épis penchés, Nous regardent de loin les pointes des clochers.

2 juin.

Qu'est Suzanne après tout?' La première venue.

Oui, le type banal et joli, l'ingénue

Que ce bon monsieur Scribe employa si souvent.

C'est la pensionnaire au sortir du couvent,

C'est l'idéal bourgeois, la fillette étourdie

Qui sert au dénoûment de toute comédie

Et que l'on peut partout aisément retrouver.

— Soit! mais c'est l'innocence! Elle me fait rêver

A la candeur du lys, du cygne et de la neige.

Que n'ai-je encor seize ans? Oh! que n'ai-je, que n'ai-je

Des yeux purs pour la voir, un cœur pur pour l'aimer?

Fou que je suis!.. Déjà je me laisse charmer.

Sa pureté me va jusqu'à l'âme; elle y crée.

Le désir virginal de la blancheur sacrée.

+o OLIVIER.

Elle offre ce contraste, en causant avec nous. D'un rire très-joyeux avec des yeux très-doux; La bouche est d'un enfant, le regard est d'un ange. Quand elle est au grand air, le moindre vent dérange Ses cheveux blonds qui sont très-fins et très-soyeux ; Elle en a contracté ce geste gracieux De porter une main à son bandeau rebelle...

Et l'on ne peut pourtant pas dire qu'elle est belle.

5 juin.

Espiègle, j'ai bien vu tout ce que vous faisiez Ce matin, dans le champ planté de cerisiers Où seule vous étiez, nu-tête, en robe blanche. Caché par le taillis, j'observais. Une branche, Lourde sous les fruits mûrs, vous barrait le chemin Et se trouvait à la hauteur de votre main. Or, vous avez cueilli des cerises vermeilles, Coquette, et les avez mises à vos oreilles, Tandis qu'un vent léger dans vos boucles jouait. Alors, vous asseyant pour cueillir un bleuet Dans l'herbe, et puis un autre, et puis un autre encore. Vous les avez piqués dans vos cheveux d'aurore ; Et, les bras recourbés sur votre front fleuri, Assise dans le vert gazon, vous avez ri.

Et vos joyeuses dents jetaient une étincelle.

Mais pendant ce temps-là, ma belle demoiselle, Un seul témoin, qui vous gardera le secret, Tout heureux de vous voir heureuse, comparait, Sur votre frais visage animé par les brises, Vos regards aux bleuets, vos lèvres aux cerises.

OLIVIF. R +j

-juin.

Il n'y faut pas songer. Quand même dans l'oubli

Mon malheureux passé serait enseveli,

Pourrait-elle m'aimer? Est-ce que, moi, je l'aime?...

— Eh! qu'importe? A quoi bon se poser ce problème?

Tout ce que je sais bien, c'est qu'être ici m'est doux,

C'est que j'aime à la voir. Eh bien, enivrons-nous

De cette bonne vie oisive et paysanne.

Et du plaisir de voir et d'entendre Suzanne.

Le spleen est dissipé, — c'est là l'essentiel, —

Et le reste viendra plus tard, s'il plaît au ciel.

— On ne peut demander de bonheur à la vie

Qu'une minute exquise et sur le champ ravie,

Pas plus que ne pourrait, dans l'onde d'un ruisseau,

En se penchant au bord, boire un petit oiseau.

Jouissons du moment heureux, saisissons l'heure, Sans en attendre une autre aussi bonne ou meilleure. Satisfait d'admirer, sans vouloir le saisir, Ce frêle papillon de l'âme, le désir.

De son calme nouveau mon âme est étonnée; Jadis, quand revenait le printemps, chaque année, J'étais triste et songeais : Encore un de perdu! Sachant que le bonheur à personne n'est dû, Résigné, mais cachant une intime souffrance, Aux matins décevants qui parlent d'espérance, Je m'attachais, j'aurais voulu les ralentir. Eh bien, cette fois-ci, printemps, tu peux partir. J'attends le lendemain sans regret de la veille; A tous les jours je trouve une douceur pareille Et ne désire plus en suspendre le cours. Il me semble que c'est au bonheur que je cours Et versjin horizon tout rose de promesse.

Hier Suzanne m'a dit, en sortant de la messe, Qu'elle ne se sent pas de curiosité, Qu'elle aime ce pays natal, jamais quitté, Qu'elle y voudrait enfin passer tout sa vie, Qu'elle n'a jamais eu la plus légère envie De Paris ni d'aucun des plaisirs qu'il y a, Et qu'elle y souffrirait comme un camélia Transporté sous le froid soleil de la Norvège.

Je puis bien vivre ici toujours... — A quoi rêvé-je?

26 juin.

C'est elle! oui, c'est elle! Ah! c'est bien celle-là!

Oui, ce fut hier soir, quand elle me parla,

Soudain je fus troublé d'une émotion telle

Que tout de suite j'ai senti que c'était elle!

Et mes lèvres, mes yeux, mon cœur, tout disait : oui!

Ah ! mon passé n'est plus et s'est évanoui

Comme au premier soleil fond la dernièr'e neige.

Ai-je espéré, joui, souffert, aimer Que sais-je?

Je n'ai ni souvenir, ni regret, ni dégoût ;

Car je n'ai pas vécu. J'attendais, voilà tout!

Qu'importe au voyageur rendu sa longue course,

Au fleuve le torrent qu'il franchit à sa source,

Au soleil de midi l'orage du matin,

Et que m'importe à moi tout ce passé lointain,

La douleur, le travail, l'ambition, la lutte,

Puisque je ne vivais que pour cette minute,

Puisque mon cœur n'avait, — quoique sans s'en douter,-

Pas une autre raison de battre et d'exister,

Et puisqu'enfin j'ai fait ta rencontre imprévue, '

Toi que je reconnais sans t'avoir jamais vue?

30 juin.

Par son secret divin mon cœur est parfumé.

Oui j'aime, et je suis sûr, tôt ou tard, d'être aimé.

... L'Angélus dit, ayant fermé la sacristie,

Le soir, le curé vient pour faire la partie.

C'est un bonhomme avec un doux rire indulgent,

Laissant voir ses souliers et leurs boucles d'argent;

Car sa soutane est courte, et l'abbé prend du ventre.

Respectueusement Suzanne, quand il entre,

Vient le débarrasser de son large chapeau,

Prépare l'échiquier, allume le flambeau

Dont un abat-jour vert tamise la lumière;

Et les deux vieux, quittant leur gaîcé coutumijre,

So OLIVIER.

Deviennent des joueurs d'échecs de pied en cap.

— Suzanne arrose alors ses bruyères du Cap,

Dans les vases de Chine, auprès de la fenêtre;

Et cette intimité, ce calme, ce bien-être,

Ce silence profond seulement traversé

Par le bruit peu fréquent d'un pion déplacé

Ou par le froissement de la robe de soie,

Me mettent dans le cœur une si douce joie,

Un si délicieux espoir d'avoir trouvé

La fiancée exquise et le bonheur rêvé,

Qu'assis dans un coin sombre et cachant mon ivresse,

Sans qu'elle en sache rien, je pleure de tendresse!

2 juillet.

Ce seraic sur les bords de la Seine. Je vois

Notre chalet, voilé par un bouquet de bois.

Un hamac au jardin, un bateau sur le fleuve.

Pas d'autre compagnon qu'un chien de Terre-]Neuve

Quelle aimerait et dont je serais bien jaloux.

Des faïences à fleurs pendraient après des clous;

Puis beaucoup de chapeaux de paille et des ombrelles.

Sous leurs papiers chinois les murs seraient si frêles

Que, même en travaillant, à travers la cloison,

Je l'entendrais toujours errer par la maison

Et traîner dans l'étroit escalier sa pantoufle.

Les miroirs de ma chambre auraient senti son souffle

Et souvent réfléchi son visage, charmés.

Elle aurait effleuré tout de ses doigts aimés;

Ec ces bruits, ces reflets, ces parfums venant d'elle. Ne me permettraient pas d'être une heure infidèle ; Enfin, quand poursuivant un vers capricieux, Je serais là, pensif et la main sur les yeux, Elle viendrait, sachant pourtant que c'est un crime, Pour lire mon poëme et me souffler ma rime, Derrière moi, sans bruit, sur la pointe des pieds. Moi, qui ne veux pas voir mes secrets épiés, Je me retournerais avec un air farouche; Mais son gentil baiser me fermerait la bouche. — Et dans les bois voisins, inondés de rayons, Précédés du gros chien, nous nous promènerions, Moi, vêtu de coutil, elle, en toilette blanche, Et j'envelopperais sa taille, et sous sa manche, Ma main caresserait la rondeur de son bras. On ferait des bouquets, et, quand nous serions las, On rejoindrait, suivis toujours du chien qui jappe, Près du bosquet criblé par le soleil couchant ; La table mise avec des roses sur la nappe, Et tout en s'envoyant des baisers en mangeant,

Tout en s'interrompant pour se dire : je t'aime! On assaisonnerait des fraises à la crème Et l'on bavarderait comme des étourdis, Jusqu'à ce que la nuit descende...

— O Paradis !

il juillet.

Faudra-t-il aujourd'hui lui dire que je l'aime?

— Pas encore. L'aveu doit venir de lui-même,

Sans que nous y songions, et naturellement.

J'attendrai jusque-là. Jusque-là seulement.

Je veux vivre en extase auprès d'elle, et lui faire

Du feu de mes soupirs une chaude atmosphère;

Je veux que mon regard, tendre encor plus qu'ardent,

Lui paraisse toujours doux en la regardant;

Je veux que dans mon cher silence elle comprenne

Que je l'adore, ainsi qu'un page aime une reine,

Sans oser l'effleurer même par un désir,

Et que je mourrais bien pour lui faire plaisir,

Qu'elle est toute ma joie, et présente et future,

Que les enchantements de la belle nature,

Les diamants de l'aube ou l'or d'un soir d'été,

Ne sont pour moi qu'un cadre où flelirit sa beauté;

Que l'air qui vienc toucher sa personne adorable

Est le seul aujourd'hui qui me soit respirable,

Et que même l'éclat magnifique des cieux

M'est bien égal, s'il n'est reflété par ses yeux!

Enfin, — je ne vis plus que parce que j'espère

Cet instant. — nous serons tous deux loin de son père.

Une nuit, au jardin, et tu t'apercevras,

Olivier, que sa main a tremblé sur ton bras.

Comme un enfant qui tient captives des mésanges,

Tu lui prendras les mains. Le langage des anges

Pour lui parler d'amour te sera révélé;

Et marchant lentement sous le ciel étoile,

Les doigts unis, tes yeux fixés sur ses prunelles,

Vous vous direz tout bas des choses éternelles,

Et ton premier baiser effleurera son front

Sous les astres du ciel qui se réjouiront!

Sur ces pages qui sont aujourd'hui déchirées,

Le poëce passaic de bien douces soirées.

— On le voit par ces vers écrits au jour le jour, -

Il croyait, au foyer de son nouvel amour,

Avoir purifié sa coupable jeunesse.

La débauche, invoquant son triste droit d'aînesse,

N'était pas une fois venue encor ternir

Par un désir honteux, par un vil souvenir,

Cet amour qui naissait comme monte une aurore.

Pas une seule fois, pas une fois encore,

Il n'avait vu surgir, entre Suzanne et lui, Le spectre d'un passé mauvais, évanoui ; Et laissant s'écouler les jours et les semaines, Il espérait.

Hélas ! Illusions humaines !

mz^mm^z®

Olivier, pourquoi donc es-tu triste ce soir?

Près de la lampe, après être venu t'asseoir, Pourquoi n'est-elle pas encore commencée La page où chaque nuit tu fixes ta pensée, Comme on couche une fleur aux feuillets d'un herbier ? Dans ce livre de loch que tu tiens, Olivier,

Comme un navigateur qui va vers les surprises, Tu n'as, jusqu'à présenc. inscrit que bonnes brises. Mer tranquille et berceuse, astres clairs et ciel pur. Le voyage était doux et tu te croyais sûr D'avoir bien mis le cap sur la terre inconnue D'où, comme pour fêter déjà ta bienvenue, Les beaux oiseaux de pourpre et d'or des chauds climats Venaient en voltigeant se poser sur les mâts. Qu'est-ce donc qui t'attriste et qui te décourager Les cris des goélands ont-ils prédit l'orage ? Est-ce que l'horizon se couvre et s'assombrit? Et quel pressentiment naît donc dans ton esprit Que l'orage s'émeut et que le vent se lève Pour t'empêcher d'atteindre au pays de ton rêver

... Les raisins étaient mûrs déjà sur le coteau. Et les feuilles tombaient dans le parc du château. Par une après-midi pacifique et sereine, Comme le mois d'octobre en a pour la Touraine,

<So OLIVIER.

Ils avaient décidé de monter à cheval.

L'automne déployait son ciel beau triomphal Et son dernier soleil aux chaleurs mensongères. De grands vols tournoyants d'hirondelles légères Pour le prochain départ s'assemblaient dans L'azur ; Et les feuillages d'or montaient parmi l'air pur Balancés par le vent aux haleines moins douces.

Qu'il fait bon de courir dans les bruyères rousses Au trot de chasse, avec du vent dans les cheveux, De sentir son cheval frapper, d'un pied nerveux, L'élastique terrain sous les hautes futaies, De sauter les fossés et de franchir les haies, Et puis, après un long galop aventureux^ De revenir, au pas, par quelque sentier creux, Laissant flotter la bride et respirer sa bête, Qui souffle bruyamment en secouant la tête, Tandis qu'en lui flattant le col avec la main, On laisse ses regards errer sur le chemin.

Ce plaisir, Olivier l'avait plus que personne. Car, près de lui, Suzanne, en sa noire amazone, Ses cheveux blonds massés sous un feutre élégant, Maintenait par la ferme étreinte de son gant, Au trot doux et berceur, sa jument alezane. — Loin, derrière eux, suivait le père de Suzanne. Ils allaient donc, tout seuls, effarant les oiseaux, Et leurs bêtes parfois, rapprochant leurs naseaux, Semblaient se confier des choses à l'oreille. Ils s'enfonçaient ainsi dans la forêt vermeille Que le soleil au loin zébrait de bandes d'or, Dévorant au galop la route, ou bien encor, Leurs montures ayant de l'herbe jusqu'au ventre, Ils fouillaient les taillis d'où partent quand on entre, Vifs et la queue en l'air, les lapins gris et blancs. Les chevaux écrasaient les faines et les glands, Et les grands champignons dans les feuilles tombées. Il leur fallait souvent passer, têtes courbées, Sous un rameau trop bas qui voulait, familier. Décoiffer l'amazone ou bien le cavalier,

Puis, quand était franchi ce pas très-difficile, Ils riaient, éveillant un vieil écho docile Qui riait à son tour, sous les chênes, là-bas.

tm^

Vers le tomber du jour, ils revenaient au pas. Devant eux, encadré par le berceau des branches, Un somptueux soleil couchant, plein d'avalanches De rubis, s'écroulait sur des montagnes d'or. Ils se taisaient, devanc ce sublime décor Où le regard se perd et le rêve se noie, Quand Suzanne poussa soudain un cri de joie. Elle avait aperçu, sur le bord du sentier, Là, tout près de sa main, un buisson d'"églantier Qui, dupe d'un automne aux si belles journées,

Se couvrait de nouveau de ses fleurs étonnées. Ravie, elle poussa son cheval vers les fleurs Dont le couchant vermeil avivait les couleurs, Et voulut les cueillir, en restant sur sa selle.

— Olivier, tenez-moi ma cravache, dit-elle, Et, d'un geste rapide, elle la lui tendit.

Quand ce geste fut fait et quand ce mot fut dit, Olivier frissonna jusqu'au fond de son âme. Car il crut devant lui revoir cette autre femme, Cette duchesse, auprès de laquelle autrefois Il avait chevauché de même, par les bois, Juste en cette saison où naît la chrysantème. Le geste était pareil, la voix était la même; Le soleil se couchait comme en ce moment-ci. L'autre amazone avait voulu cueillir aussi Une tardive fleur sur un églantier rose.

Sur sa selle elle avait pris cette même pose Pour tendre sa badine, et, d'un ton cavalier, Dit ces mots :

— Tenez-moi ma cravache, Olivier.

Oh! qui dira combien est prompte la pensée?

Dans la minute où fut la phrase prononcée

Et le mouvement tait, dans ce rapide éclair,

Olivier revécut quatre longs mois d'hiver,

Les premiers rendez-vous, l'orgueil de la conquête,

Puis le tourment d'aimer une froide coquette

Qui traite son amant comme on traite un laquais,

Froisse les billets doux et jette les bouquets,

Et tour à tour prodigue à l'homme qu'elle enlace

Le baiser qui le brûle et le mot qui le glace.

Il revit à la fois, mais dans un jour très-net,

La noble rue avec le chemin qu'il prenait,

Le perron de l'hôtel et l'étroit boudoir mauve

Où la duchesse, dans un demi-jour d'alcôve,

Fumait du tabac russe et relisait Faublas.

Il revécut les bals, les dîners, les galas,

Avec les noms fameux criés dans l'antichambre.

Puis la vie au château, les grands feux en décembre

Dans le salon orné de bergers d'éventails,

La forêt et la chasse à courre. Cent détails

Eurent en un moment le pouvoir d'apparaître,

Tout jusqu'au fier blason qui timbrait chaque lettre,

Cyniquement écrite en mots licencieux,

Et qu'on signait pourtant du grand nom des aïeux.

Ceci dura le temps que brûle une étincelle.

Il avait devant lui la jeune fille en selle,

Les yeux baissés, groupant son bouquet comme il sied,

Tandis que sa jument grattait le sol du pied.

— Toutes les visions s'étaient évanouies.

Suzanne, souriant aux fleurs épanouies,

Lui dit, sans voir son front et ses yeux mécontents :

— Voyez donc, Olivier. C'est un second printemps, Puisqu'Octobre permet qu'un églantier renaisse.

Olivier répondit :

— On n'a qu'une jeunesse, Suzanne; mais il faut rentrer. Le jour finit.

Le père de Suzanne alors les rejoignit,

Et les trois cavaliers regagnèrent la plaine.

Ils ne se parlaient plus. — La nature était pleine De l'immense regret du soleil disparu.

Du côté du couchant un nuage accouru .

A peine en conservait une lueur d'opale.

Un grand frisson courut sur la verdure pâle;

Le funèbre horizon devint couleur de fer ;

Et déjà l'on sentait au loin venir l'hiver,

Comme un homme attardé dont les pas s'accélèrent.

A gauche d'Olivier, des corbeaux s'envolèrent.

Et, pendant ce retour lent et silencieux, Muet, il confondit, en promenant ses yeux Sur le mélancolique et sombre paysage, Son mauvais souvenir et ce mauvais présage, Et, rhythmés par les pas des chevaux sur le sol, Ces vers dans son esprit, prirent aussi leur vol.

C'est donc vrai. Le passé maudit subsiste encore,

Le voilà ! c'est bien lui !

Impitoyable, il souille, avec ce que j'abhorre,

Ce que j'aime aujourd'hui.

La débauche a donc mis, dans mon âme de fange,

Un virus éternel, Pour que j'ose évoquer en face de cet ange

Ce souvenir charnel.

7o OLIVIER.

Comme lady Macbeth qui passe, pâle et lente,

Dans la nuit du remord, Frottant, sans l'effacer, une trace sanglante

Sur ses mains qn'elle tord;

Comme un homme qui sent, jusque dans son vieil âge,

Ses membres grelottants D'une fièvre qu'il a prise dans un voyage

Il y a bien longtemps;

Faudra-t-il que toujours, ô voluptés menteuses,

Où n'était pas mon cœur, Je sente remonter à mes lèvres honteuses

Votre ancienne rancœur?

Baisers de feu de qui j'ai senti la brûlure, Chairs que toucha ma chair,

Garderai-je toujours votre froide souillure Et votre goût amer ?

OLIVIER. 7i

— Pourtant j'ai cru mon cœur guéri de son ulcère;

J'ai voulu rajeunir, Et, n'étant plus naïf, j'ai fait l'effort sincère

De le redevenir.

Oui, tout ce que L'amour peut mettre en la pensée

De pur et d'ingénu, Près de cette adorable et blanche fiancée,

Je l'ai pourtant connu.

Pendant ce doux printemps que j'ai passé près d'elle,

Pendant ce doux été, J'ai connu l'espérance innocente et fidèle

Et m'en suis contenté.

Et, je le jure ici, par l'âme de sa mère

Qui d'en haut la défend Jamais un seul désir mauvais, même éphémère,

N'a touché cet enfant.

Du vieil homme il n'était plus en moi de vestige.

Ni remords, ni regrets, Un regard de Suzanne avait fait ce prodige,

Hélas ! et j'espérais.

Soudain tu sors du gouffre où je dois redescendre

Et tu me ressaisis, O passé ! Ton simoun étouffe sous la cendre

Cette exquise oasis.

C'est dit. Le vieil enfer me poursuit de sa haine

Jusqu'en mon nouveau ciel, Sa boue est sur ce lys. Cette gravure obscène

Se cache en ce missel.

Cette candeur devient l'innocente complice

De mon indignité.

— O mon Dieu ! qu'ai-je fait pour souffrir ce supplice,

Et l'ai-je mérité?

Mon Dieu, quelle rigueur implacable est la vôtre

Pour les hommes mauvais !

Car ces désirs auxquels j'ai cédé, comme un autre,

Vous me les avez faits.

J'étais jeune et voulais aimer. J'avais la fièvre

Des sens impérieux. Des femmes ont passé, le sourire à la lèvre

Et l'amour dans les yeux.

Pouvais-je donc, alors qu'elles se sont données,

Prévoir ce lendemain?

Et pourquoi semiez-vous de fleurs empoisonnées Le bord de mon chemin?

— Vous ne défendrez point que l'homme qui s'égare

Revienne sur ses pas Et qu'ici-bas le mal accompli se répare.

Cela ne se peut pas !

7t OLIVIER.

Non. je redeviendrai maîcre de ma pensée

Et de mon souvenir; Et. lorsque enfin sera toute trace effacée

Qui pourrait les tenir;

A ses pieds, attendant que son regard y tombe,

Je mettrai, quelque jour, Comme un pâtre à genoux présente une colombe,

Mon pur et jeune amour.

L'hiver vient à grands pas. C'est le soir ; le vent souffle.

... Le vieux père lisait, en chauffant sa pantoufle Au foyer rallumé pour la première fois. Suzanne, au piano, laissait suivre à ses doigts Le caprice tournant d'une valse allemande, Ou bien lorsqu'Olivier en faisait la demande. S'interrompait afin de jouer un motif Où Chopin soupirait son ennui maladif.

Dehors on entendaic la bise monotone Gémir dans les rameaux dépouillés par l'automne; Mais Olivier n'avait nulle tristesse au cœur. Des mauvais souvenirs il se croyait vainqueur ; Il avait reconquis son calme de naguère.

Or un de ses amis qui se trouvait au Caire Et lui voulait de loin donner un souvenir, Dans l'exil d'Olivier avait fait parvenir Un présent, justement arrivé de la veille. Le coffre égyptien, délicate merveille, Exhalant doucement son parfum de sérail, Laissait voir des sequins, des perles, du corail, Grand ouvert sur la table ; et l'ivresse physique Que lui donnaient l'odeur exquise et la musique Et l'éclat d'or joyeux des bijoux d'Orient, Enchantait le poëte heureux et souriant. Il faisait ruisseler aux lueurs des bougies Les perles, regardait les vieilles effigies,

Maniaic un collier, essayait un anneau, Lorsquen apercevant Suzanne au piano, Dans l'ombre qu'éclairait sa blonde chevelure, Olivier lui voulut donner cette parure.

Il vint près du vieillard.

— C'est bien peu m' acquitter ; Mais Suzanne pourtant devrait bien accepter Ces choses du Levant, ou du moins quelques-unes. Ces bagatelles-ci sont faites pour les brunes ; Mais tout lui sied si bien. Laissez-moi le plaisir De la voir essayer elle-même et choisir.

Le bonhomme d'abord refusa.

— Non, j'insiste, Dit Olivier. Ce sont des bibelots d'artiste,

7f) OLIVIER.

Des objets sans valeur, à peine des bijoux. J'ai passé, mon ami, quatre longs mois chez vous, Et c'est un peu mon droit d'ami de la famille De faire ce petit présent à votre fille.

C'était juste, et le père à la fin consentit En souriant.

Suzanne, elle, n'avait rien dit; Mais son merci d'enfant et sa rougeur d'oreilles, Quand Olivier lui mit dans les mains ces merveilles, Dénoncèrent sa joie et son désir caché.

Dans un coin du salon était une Psyché. Suzanne, rejetant sa mante de dentelle, Vint, afin d'essayer les bijoux, devant elle; Et dans la grande glace où l'enfant se mirait

Olivier pue la voir comme dans un parerait.

Quand elle eut mis avec un sourire de joie

Le petit fez mignon et la veste de soie

Dont l'or du filigrane égayait le fond vert,

Chargé de bracelets ses deux bras et couvert

De colliers de sequins son front et son corsage,

L'œil brillant, un éclair d'orgueil sur le visage,

Heureuse d'être ainsi plus belle et de le voir

Et sans se retourner parlant dans le miroir

Elle eut pour le jeune homme un regard de coquette

Et, sans timidité, s'adressant au poëte

D'un ton libre et léger dont il fut tout saisi,

Elle lui dit :

— Comment me trouvez-vous ainsi?

Il frémit. — Sa mémoire, en son cruel caprice, Evoquait tout à coup devant lui cette actrice Dont il avait été ajdis six mois l'amant Elle avait à peu près ce même ajustement.

8o OLIVIER.

Et devait se montrer dans une rôle d'aimée, Le soir où, dans sa loge étroite et parfumée, Il fumait un cigare assis dans un fauteuil. C'était le même geste et le même coup d'ceil, C'était la même voix hardie et dégagée, Quand la comédienne, après s'être arrangée Et sans cesser de faire au miroir les yeux doux, Avait dit :

— Olivier, comment me trouvez-vous }

Par un effort d'esprit aigu jusqu'au supplice, Olivier se revit dans l'étroite coulisse Sentant la cave humide et la poudre de riz, Où les comédiens, aux visages flétris, Derrière le portant tout placardé d'affiches, En attendant leur tour, rajustent leurs postiches. Il suivit les détours compliqués du couloir, Il entra dans la loge où devant le miroir Traînent le pot de fard et la patte de lièvre;

Ec sous le gaz qui siffle et qui donne la fièvre Il reconnut, debout dans le rayon blafard, L'actrice, les seins nus et belle sous son fard, Qu'ajuste d'une main empressée et que touche L'habilleuse avec des épingles dans la bouche. Il eut comme un dégoût de ces jours anciens Où, chaque soir, assis près des musiciens, Il écoutait jouer la même comédie.

Il revit, en un mot, cette folle étourdie Qui riait aux éclats et vivait sans soucis Dans le luxe indigent de ses meubles saisis, Mêlait dans un tiroir les protêts et les rôles, Au théâtre embrassait et tutoyait des drôles, Engageait pour souper quelque parure en or Et qui l'avait enfin quitté pour un ténor.

La vision s'enfuit ainsi qu'un éclair brille.

Il n'avait sous les yeux que cette jeune fille

Rougissant de plaisir sous l'éclat des bijoux.

— Suzanne, gardez-les, dit-il, ils- sont à vous; Et je suis trop content que ce cadeau vous plaise.

Puis, brusquement, donnant pour prétexte un malaise, Il sortit en fermant les portes avec bruit, Remonta dans sa chambre, et, tout seul dans la nuit, Il laissa succombant de tristesse et de rage, Éclater ses sanglots comme éclate un orage.

Ainsi, voilà le but où je suis arrivé; L'hallucination, et demain la folie!

Déborde, ô pauvre cœur, ô coupe trop remplie ! Et pleure jusqu'au sang ton beau rêve achevé!

Meurs, ô suprême espoir qui me restait dans l'âme ! Meurs, ô dernier foyer de pur et chaste amour, Qui dans moi pâlissais et brillais tour à tour, Comme au vent se relève et se courbe une flamme !

lî+ OLIVIER.

Meurs ! Pour les souvenirs il n'est pas de Léché ; Meurs! Car les vieux remords sont exacts et fidèles Ainsi que la marée et que les hirondelles, Et tout baiser mauvais vibre une écernité !

Je ne veux plus la voir, oui, je veux fuir Suzanne. Mon regard lui devient un outrage odieux, Puisqu'il ose évoquer dans le ciel de ses yeux L'âme d'une adultère ou d'une courtisane.

Je ne veux plus la voir, et, d'amour éperdu, De sa vue hier encor, je faisais mon délice ; Ainsi qu'un condamné le matin du supplice, Je jette et trouve amer le pain où j'ai mordu.

— Mais l'aimais je après tout? C'est l'erreur éternelle D'un cœur dont s'est toujours assouvi le désir. Non, mais l'illusion que je n'ai pu saisir, Mais l'amour pur, voilà ce que j'aimais en elle.

Navré, mais sans regrets, je m'en vais donc d'ici. Je ne la pleure pas, je pleure sur moi-même; Je ne crois pas non plus que la simple enfant m'aime. Et peut-être, vraiment, tout est-il mieux ainsi!

Parce que plus d'un front de folle ou "de coquette S'est caché dans mon sein d'un air tendre et honteux, M'eùt-elle aimé? Pourquoi? Pour mes lauriers douteux. Pour ma gloire d*un jour, pour ce nom de poëte?

Qui sait? J'aurais été peut-être son martyr? Peut-être se fùc— elle à quelque autre donnée? Peut-être, un beau matin de sa vingtième année, L'aurais-je vue, au bras d'un jeune homme, partir?

Elle heureuse par lui, lui tout enivré d'elle,

Je les aurais vus fuir dans leur rêve enchanté,

Ainsi qu'un conquérant par un fleuve arrêté

Voit deux libres oiseaux le franchir d'un coup d'aile !

— Elle, m'aimer? Qui sait si même elle y songea? Mon déparc ne saurait troubler son âme blanche. A peine voyons-nous tressaillir une branche, Lorsque vient de tomber le nid qui s'y logea.

L'oubli suivra l'adieu. Du miroir de ses rêves Mon nom s'effacera sans rien laisser d'amer, Tels que ces pas empreints des pêcheurs que la mer Efface chaque jour sur le sable des grèves.

Elle oublîra, mais moi, l'oublîrai-je ? Hélas ! non. J'emporte, en la quittant, la douleur immortelle De n'être plus naïf, pur, jeune et digne d'elle, Et ma voix tremblera quand je dirai son nom.

Rien ne fera pâlir, ni le temps ni l'absence, Ce souvenir, pour moi si cruel désormais, De l'entant qui m'a mis au cœur, et pour jamais, L'affreux, le dévorant regret de l'innocence !

Il me suivra toujours ! La femme que demain

Jettera dans mes bras l'amère destinée.

En me parlant d'amour, sera tout étonnée

De me voir soudain fondre en larmes sur sa main ;

Et ses baisers viendront raviver mon envie,

Mon désespoir profond de ne connaître pas

Le seul bonheur que l'homme ait peut-être ici-bas :

— Avoir le même amour pendant toute sa vie !

Olivier doit partir le lendemain matin ; Et près des grands tilleuls dépouillés du jardin Sur qui, bleuâtre et froid, le clair de lune plane, Silencieux, il marche à côté de Suzanne, Quand celle-ci, laissant son pas se ralentir, Longuement le regarde et dit :

— Pourquoi partir ?

Il s'arrête à ce mot, et quand la jeune fille, Fixant sur lui des yeux où la tristesse brille, Bien douloureusement a répété :

— Pourquoi )

Il lui prend les deux mains et dit :

— Oubliez-moi!

Oubliez-moi, Suzanne, et pour toujours! Qu'importe Le vent capricieux qui passe et qui m'emporte? Si je vous disais tout, je vous ferais pitié. Oubliez-moi, cela vaut mieux. Mon amitié Ne peut pas dans votre âme encor presque enfantine Avoir déjà poussé tellement sa racine Que vous deviez beaucoup souffrir en l'arrachant, Comme une mauvaise herbe éclose dans un champ. Faites-le, vous disant que cette herbe sauvage Aurait dans votre cœur fait un mortel ravage. Perdez tout sentiment pour moi, sans nul regret, Et même maudissez celui qui l'inspirait.

Dites-vous que je suis un ingrat, un frivole,

Que je quitte ce toit comme l'oiseau s'envole

De l'arbre où tout l'été, s'est abrité son nid.

La raison qui bien loin de vos yeux me bannit,

Suzanne, ne cherchez jamais à la comprendre.

Pour moi ne conservez rieji de bon, rien de tendre,

Et si mon souvenir persiste, oui, s'il le faut,

Pauvre enfant, que ce soit de la haine plutôt.

Car si j'avais troublé votre exquise innocence,

Si vous deviez souffrir demain de mon absence

Et ne pas m'oublier comme on oublie un mort,

Ce serait dans ma vie un éternel remord.

Adieu. Je ne puis pas en dire davantage.

Il la tenait toujours par la main.

Un nuage Passa devant la lune et tout devint obscur. Pourtant l'air était calme et dans le sombre azur Où les sept diamants épars de la Grande Ourse

Vers le sepcencrion accomplissaient leur course, Régnait tant de silence et de sérénité Qu'on aurait pu se croire en une nuit d'été. Mais tout à coup, ainsi qu'au début d'un orage, Le poëte sentit sur sa main sans courage Où Suzanne laissait la sienne, doux fardeau, Tomber une brûlante et lourde goutte d'eau !

Fuis, malheureux ! Le temps est long, le monde est vaste. Fuis! et pour oublier l'heure à jamais néfaste Où naquit dans ton sein le remords étouffant D'avoir troublé la paix de cette pure enfant, Insensé, plonge toi dans toutes les ivresses ! Pars! Change de climats et change de maîtresses. Le secret d'oublier que tous veulent en vain, Cherche-le dans l'amour, dans le jeu, dans le vin. Tâche de t'étourdir enfin, et cours le monde. Dans les flots des cheveux dénoués d'une blonde Tu pourras rafraîchir parfois ton front pâmé,

92 VIE il.

En respirant cet or fluide et parfumé; Assis au tapis vert d'où la dame de pique Darde sur le joueur son œil microscopique, Tu pourras t'absorber un instant dans l'émoi De voir un monceau d'or s'élever devant toi ; Sur la table en désordre où coulent les bougies, Tu pourras, t'accoudant à la fin des orgies, Noyer dans les vins noirs tes souvenirs amers; Tu pourras les bercer au roulis des steamers Et vers les cieux nouveaux où ton rêve s'égare Les dissiper avec la vapeur d'un cigare. Mille chemins divers s'ouvrent devant tes pas. Va, misérable fou! pars, mais n'espère pas Que le remords te quitte et que jamais s'efface. — Quel que soit le destin que l'avenir te fasse, Et jusqu'au dernier jour de ton voyage humain, ■ Cette larme d'enfant qui tomba sur ta main !

Il partit, les yeux secs, mais plein de rage sourde. Aux vitres du coupé, la pluie épaisse et lourde Faisait, en se brisant, couler de longs ruisseaux. Les arbres noirs montaient dans le ciel sans oiseaux Et le feuillage mort pourrissait dans les boues. La diligence, avec un bruit grinçant de roues, Traversait, ruisselante et d'un trot cadencé, Ce pays que naguère il avait traversé, En mai, quand le printemps splendide se déploie. Mais Olivier sentait comme une sombre joie

y+ OLIVIER.

Que l'automne lui fît cet horrible retour. Prométhée eu raillant excite le vautour, Lear appelle le vent qui tourmente sa tête; Et les désespérés demandent la tempête!

Aussi quel éclair brille en ses regards flétris, Quand il entend crier enfin ce mot : Paris ! Par la sonorité de la salle d'attente ! Comme il s'installe avec une fureur contente Et des gestes nerveux dans le wagon souillé, Infectant le cigare et le vieux drap mouillé. — En route ! siffle donc, sombre locomotive ! Ebranle-toi, train noir, et toi, chauffeur, active Le foyer rouge avec le charbon du tender, Car le bruit furieux du lourd galop de fer Et les cris déchirants de la machine en flamme Peuvent seuls dominer l'orage de cette âme. A Paris! à Paris! vole, monstre trop lent! Dans la nuit des tunnels disparais en hurlant.

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