‹ OlivierChapitre 2 sur 2 · O L IV I E R · texte numérisé non relu

O L IV I E R

VS

Qu'imporce que le vent gémisse et que l'eau pleuve, Va, cours! et pour franchir le vallon ou le fleuve, Fais des ponts de métal frémir le tablier ! Car ce voyageur sombre a hâte d'oublier, De s'étourdir... Va donc infernale machine! — Enfin, voici là-bas les tuyaux d'une usine, Des remparts, et plus loin, dans la brume ébauchés, Des murs, des toits fumants, des dômes, des clochers. Sous la halle aux arceaux de fer le train fait halte. C'est Paris! Olivier a sauté sur l'asphalte Et, grisé de douleur, de fatigue et de bruit, Il plonge dans la ville, au tomber de la nuit.

Là, sous le gaz blafard, vainqueur du crépuscule, De toutes parts, la foule effrayante circule. C'est l'heure redoutable où tout ce peuple a faim. Sur le seuil des traiteurs et des marchands de vin, L'écaillère en rubans joyeux, ouvre les huîtres, Et chez les charcutiers, sous leurs remparts de vitres,

Çrt OLIVIER.

Les poulardes du Mans gonflent leurs dos truffés. L'odeur d'absinthe sort des portes des cafés. C'est l'heure où les heureux trop rares de la vie S'en vont jouir ; c'est l'heure où la misère envie. L'homme qui rit se heurte à l'homme soucieux. Le lourd omnibus passe en roulant ses gros yeux Sur l'épais macadam qu'en jurant on traverse. Tous se hâtent, courant dans la boue et l'averse, Ceux-ci vers leur besoin, ceux-là vers leur plaisir. Partout on voit le flot de la foule grossir, Et l'ivrogne trébuche, et la fille publique Assaille le passant de son regard oblique. Le pauvre qui mendie avec un oeil haineux Vous frôle, et sous l'auvent des kiosques lumineux S'étalent les journaux, frais du dernier scandale. En un mot, c'est la rue, effrayante et brutale! Du luxe, des haillons, de la clarté, des cris Et de la fange ! C'est le trottoir de Paris !

Il plongea dans Paris, comme on se jette au gouffre ;

Et depuis lors, c'est là qu'il vit, c'est là qu'il souffre, Sous un air calme et doux cachant un cœur amer, Comme un beau fruit d'automne où s'est logé le ver. C'est là qu'Olivier vit, si l'on appelle vivre Se livrer au courant qui nous prend et le suivre, Ainsi que nous voyons une plume d'oiseau Descendre avec lenteur la pente d'un ruisseau. N'importe, Olivier vit, supportant comme un autre Son chagrin. Tous, d'ailleurs, n'avons-nous pas le nôtre? Jamais il ne se plaint et souvent il sourit. Tout comme un autre, il sait répondre auxmots d'esprit Lancés après souper comme au jeu de raquettes, Derrière l'éventail amuser les coquettes, Voir le monde, lorgner les gens à l'Opéra, Aller au bal, au club, aux eaux, et caetera. — Le sourire survit au bonheur. Qui peut dire Cet homme malheureux, puisqu'on le voit sourire? Savons-nous, quand, le soir, rêveurs, nous admirons Le zodiaque immense en marche sur nos fronts, Combien dans la nature, Isis au triple voile,

La lumière survit à la mort d'une étoile, Et si cet astre d'or, dont le rayonnement A travers l'infini nous parvient seulement Et décore le ciel des nuits illuminées, N'est pas éteint déjà depuis bien des années?

Donc, mort à toute joie et sans espérer mieux,

Olivier vit et souffre, et peut devenir vieux.

Indifférent à tout ce que le sort lui laisse,

Bon par occasion ou méchant par faiblesse,

Il est pour le vulgaire un sceptique élégant.

Comme on donne sa main, mais sans ôter son gant,

Même au plus cher ami qui de lui le réclame

Il ne dit qu'à moitié le secret de son âme;

Il jette la réserve entre le monde et lui

Et de son désespoir ne montre que l'ennui.

Né fier, il garde encor la pudeur de sa peine.

Si parfois dans ses vers, il fait comme Henri Heine,

En ces heures de crise où tous nous faiblissons,

« De ces grandes douleurs de petites chansons, »

Il n'y dit pas jusqu'où va sa mélancolie.

Il porte vaillamment sa douleur, et s'il plie,

C'est ainsi qu une épée à l'acier pur et clair

Et pour se relever en lançant un éclair.

Mais, lorsque, tisonnant son foyer plein de cendre,

Jusqu'au fond de son âme il ose encore descendre

Et qu'il en voit l'espoir envolé sans retour,

Quand du temps qui lui reste à vivre sans amour

Son esprit accablé mesure l'étendue,

Songeant à la dernière illusion perdue

Qui fit son triste cœur à jamais se fermer,

Il voudrait bien mourir ne pouvant plus aimer.

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