‹ Olivier l'OrphéonisteChapitre 1 sur 7 · OLIVIER · texte numérisé non relu

OLIVIER

« La plus jolie ville de France — disent les habitants de Francueil — c'est Francueil.

< C'est le pays de la belle eau claire et du bon vin rouge. Tous les coteaux sont plantés de vignes, et le dher coule dans la plaine.

« Une belle rivière que celle-là.

c Clair comme une fontaine, fort comme un fleuve, le Cher porte bateaux aussi lestement que la Loire, et reflète le ciel, les maisons et les arbl:es comme un miroir de cristal.

« Si, de Francueil, on veut descendre à la rivière, on n*a qu'à suivre un joli chemin creux tout

ombragé d'ormeaux, en tirant toujours sur la gauche , du côté des Lauderies^ la ferme au maître Goubeau.

« C'est le plus court.

« Si, de la rivière, oir veut remonter à la ville, on peut prendre aussi la grand'route pavée qui vient de Bléré, et on arrive à Prancueil par l'entrée d'honneur, en pa^Miant devant.la maison d'Olivier le maréchal ferrant.

« C'est le plus long.

« Le dimanche, ceux qui aiment la promenade,* grimpent dans les hauts de Francueil, jusqu'au jardin de Juchepie, d'où on découvre les coteaux bleus de la Loire derrière la verte vallée du Cher, et, au fin bout de l'horizon, les grands clochers de Saint- Gatien, la cathédrale de Tours, une ville que les Anglais appellent le jardin de là France.

« C'est le plus beau: »

Tbute cette description que nous empruntons au patriotisme d'un géographe de Francueil, est exactement vraie — sauf un point.

Or, nous ne voulons pas qu'une erreur dépare cette véridique histoire, et, dus8ions*nousoontrister Tamour^ropre de notre ami le géographe, nous devons déclarer que la ville de Francueil — n'est pas une ville.

C'est'seulementungrosyillage; un bourg, si vous voulez. A cela près, la description est fidèle, et la

première maison dé Prancueil, sur la routé de Bléré, est bien celle d'Olivier le iliaréchal ferraiit.

En 1857-, cette maison n'offrait pas une apparence bien gaie.

Les volets des fenêtres né tenaient plus sur leurs gonds descellés; les ais disjoints de la porte laissaient passer le vent et la pluie; en revanche les carrés de papier jauni qui remplaçaient les vitres brisées, empêchaient le soleil d'entrer.

La forge elle-iûôme avait un aspect misérable. Elle semblait avare de ses feux; à peine le cheval de quelque rare chaland était-il ferré que le foyer s'éteignait ; tout rentrait alors dans le silence et dans l'obscurité.

C'est dans cette triste demeure qu'OKvîer avait passé son enfance.

Sa mère était morte en le mettant au monde ; son père ne put se consoler de cette perte. Il devait h^ 0a femme deux années de bonheur, les seules qu'il ^t jamais goûtées; deux ans de bonheur^ c'est peu dans toute une vie : c'est assez pour regretter toujours.

Aussi le dur forgeron se souvenait-il trop que la naissance de l'enfant lui coûtait la vie de la mère, et il était avec lui plus sévère que de raison. D'autres fois il s'attendrissait en regardant le pauvre innocent dont le sourire lui rappelait celle qu'il avait" tant aimée.

Ces moments-là étaient les bons. Seulement ils venaient comme les dimanches dans l'année; ils étaient rares.

Tout en se montrant envers son fils d'une rigueur excessive, le père d'Olivier tenait à remplir ses devoirs de chef de famille.

Il n'avait pas hésité à payer trois francs par mois, pendant cinq ans, pour que le pi^tit apprit à lire, à écrire et à faire ses quatre règles. C'est encore une affaire, à la campagne, que de prendre trente-six francs tous les ans, pour ce qui n'est ni le boire ni le manger; et puis de se priver de la petite aide d'un enfant; car dans les villages on tire parti de tout.

Plus tard, le jeune garçon fut envoyé à Loches, et mis en apprentissage chez son parrain, le maître Ballu.

Ballu était le plus fin forgeron du département.

Quand Olivier revint de Loches, il battait le fer mieux que pas un; il remplaça son père à la forge de Francueil.

Mais alors celui-ci n'eut plus le travail qui l'aidait seul à chasser les souvenirs. Il se laissa aller à ses pensées noires. Déjà usé par le chagrin, il offrait une proie facile à la maladie

Quelques mois après son retour au pays, Olivier se trouva orphelin.

Il était déjà disposé à la tristesse par les pénibles

impressions de son enfance; la mort de son père augmenta la teinte sombre de son esprit. L'isolement qui, d'ordinaire, fait sentir aux hommes le besoin de la société, l'isolement rendit Olivier sauvage.

Un autre mal vint bientôt a^raver sa mélancolie. n eut beau vouloir le dissimuler et se le cacher à luimême, le mal existait; il empirait tous les jours. Désespérant d'y trouver remède, Olivier voulut s'étourdir; ne pouvant raisonner son chagrin, il prit le parti de le noyer, et du même coup, il devint paresseux et buveur. Ne le blâmons pas trop vite pourtant, Olivier n'avaitl)as appris à se servir de la liberté, il devait en faire niauvais usage.

Et puis îl avait une si terrible maladie!

La maladie d'Olivier avait nom Mariette.

Un joli nom pour un vilain mail Mariette était plus jolie que son nom. Elle avait la taille souple, les yeux bleus, les cheveux noirs et les bras blancs; c'était la plus belle fille du pays. Malheureusement c'était la fille du maître Goubeau, et le maître Goubeau était le propriétaire des Lauderies, et les Lauderies étaient une ferme qui rapportait tous les ans de cinq à six cents écus. De tout cela il résultait que Mariette était une riche héritière.

Olivier était très-amoureux, mais c'était un garçon plein de bon sens. Nous avons dit qu'il avait appris à compter.

Gomme il né possédait que sa maison qui tombait

en ruiner, et $e3 outils qui n'étaient guère en meU^ leur état que sa maison, il jugea tout de suite que Mariette n'était pas pour lui; aussi voulut^l Toublier. Il se nait à l'éviter avec solp; du plus loin qu'il l'apercevait, il rebroussait chemin pour u'étre pas forcé de lui parler. S'il supposait qu'elle dût moat^r à Francueil par la grand'route^ il prenait le chemiu creux qui descend au Cher. S'il pensait qu'elle dût descendre par le chemin creux, vite il remontai^ par Ja grand'routç. Mais, voyez la fatalité, malgré ce$ adrqites précautions, les deux jeunes gens se rencontraient sans cesse.

Cette conduite d'Olivier eut de singuliers résultats.

D'abord, l'fittention constante que le jeune forgeron mettait à chercher les moyens les plus ingénieux de ne pas se ;trouver avec Mariette, avait pour conséquence ^icecte de l'y faire penser plus que jamais.

Mais voiqile plus étraaige :

Mwetle, belle et riche, était recherchée par tous les garçons de la commune. Si Olivier se fût mêlé à la foule des soupirants, elle ne l'eût sans doute pas remarqué; n;iais il était le seul qui parût la dédaigner, elle en ressentit du dépit, puis elle eut de la curiosité; elle voulut savoir pourquoi Olivier par raissait la fuir. Alors elle connut son existence isolée, sa vie si monotone, si triste ; elle s'intéressa à lui, et de l'intérêt à l'amour il n'y a pas loin.

Le secret des deux amoureux fut biep vite éventé.

Les gens de la can^pagne sont des .malina; ils ont les yeux perçants et les oreilles fines ; ce sont des juges d'instruction doublés de Pawnies.

Mariette et Olivier furent bientôt les seuls va ne pas s'apercevoir qu'ils s'aimaient.

Grande fut ragitation dans la jeunesse de Francueil. Les prétendants à la main de Mariette qui se détestaient cordialement, se réunirent contre Tennemi commun; on tint desconciliabulea. ^Chaque jour le grand Bodin, le petit Crochard, JBailUfie sabotier, le vigneron £lbauveau :se rassemblaient chez J'élis Renou.

Renoû gui était le chef 4e la baxule, était le plus enragé de tous, p^rce qu'il "se ^croyait le {>his digne d'être agréé par la belle Mariette.

Dans le fait, il était grand, haut m couleur, fort comme un taureau, un bel homme enfin. Be plus il avait du bien au soleil, et il s'en faisait honnew- Aux foires «t siux assemblées il afSchadl un luxe insensé; c'étaient des habits bleu barbeau il boutons d'or, des gilets de satin vert, des d&apeaux ^ris à longs poils, des cravates en soie rouge attachées avec une ancre d'argent !

Kenou était à la fois le lion et le coq de Frascoeih Sa maison se trouva de droit le centre de la conspiration qui se tramait contre Olivier^

Un soir, les coitiurés étaient au grand ccmjdet, raaxiété blêmissait les visages.

« Ainsi, disait Renou au petit Crochard, tu Tas vu?

— Oui, je l'ai vu comme je te vois, reprenait Grochard, et bien mieux, je Tai suivi. Il s'approchait des Lauderies, moi je me cachais derrière les ormeaux. Pour lors, il est entré dans le pré du gué qui est à côté àe la grarige; sur ce coup de temps, la Mariette a passé sa léte par la lucarne, elle a vu Olivier, Olivier l'a vue, et....

— Et alors? fit le chœur suspendu aux lèvres de Torateur.

. — Et alors, Olivier s'est ensauvé.

— L'imbécile I s'écria le chœur avec satisfaction.

— Mais puisque je vous dis qu'Olivier ne sait pas que la Mariette a du goût pour lui.

— Non, interrompit Renou, mais il finira par le savoir. Il parlera; Mariette se mettra à pleurnicher, et le père Goubeau est si béte qu'il cédera à sa demoiselle.

— Cette fille-là n'a donc point de bon sens, hurla Baillif. Se prendre d'amitié pour un paresseux, un feignanty car Olivier n'est qu'un feignant.

— Et il est petit, dit le grand Bodin, en cambrant sa longue taille.

— Et point beau, ajouta le petit Grochard qui se croyait très-joli.

— Et point fort, appuya Renou.

— Enfin ça n'est pas un homme, glapit en voix de fausset, Chauveau le vigneron, galant un peu mûr

dont le nez tuberculeux commençait à prendre une belle teinte de pourpre : je dirai même quMl est pire qli'un animal, car enfin un animal a encore la raison de ne pas boire du vin, et Olivier se met dans des états, que j'en serais honteux rien que de les raconter.

— Attendez, les amis I . s'écria Renou, j'ai une bonne idée. Si vous voulez m'aider, je saurai bien débarrasser la commune de ce garnement-là. »

Toutes les tètes s'inclinèrent curieusement vers Renou, et celui-ci se mit k parler si bas, si bas, que la chronique n*a jamais pu savoir au juste ce qu'il disait. Seulement les auditeurs donnaient des marques réitérées d'approbation* La conférence dura quelque temps encore, puis Renou déclara la séance levée, et les conjurés se dispersèrent.

Le lendemain de cette scène, Olivier s'acheminait, après sa journée, vers le cabaret de Juchepie.

Le bourg de francueil ne possède qu'une école, mais à cette époque il était orné de deux cabarets.

L'un, affreux trou noir enfoui au milieu du bourg, avait .pris le nom prétentieux de café de BetUme^ sans doute parce que le propriétaire faisait paîrtie de la garde nationale, ou qu'on y vendait de la bière de Mars. C'était le café des élégants, de la jeunesse dorée, des Renou, des Crochard, Bodin et compagnie.

L'autre, admirablement situé près d'un grand jardin, portait fièrement son modeste nom de cabare de Juchepie ou de la Juchepie.

Une large et belle enseigne décorait le devant de la maison. On y voyait une superbe pie juchée sur un oranger, et, pour occuper le premier plan, un âne trottant vers le cabaret qui était figuré dans le lointain. Par un merveilleux effet de perspective, la

pie av2ii.t. tous les honneurs du tableau,; elle écrasait Tâne qui n'avait pas le tiers de sa grosseur. Quant à.cet âne qui allait au cabaret, aucun buveur n'avait jamais 3ongé à y soupçonner une allusion maligne, assurément bien éloignée de l'intention du peintre.

La façade blanche et gaie de la buvette, le pin fiché triomphalement au-dessus de la porte d'entrée, la grande ^alle claire d'où on a une si belle vue;, un billard :très-passable, un vin excellent, tout devail attirer les consommateurs au cabaret de Juchepie. Mais, 6 pouvoir de l'enseigne, comme Juchepie ne se parait point du nobje titre de café, les habitants de la ville n'y eAtraient jamais. C'est pourquoi OU* vier y venait :toujours.

Ce soir-là, le forgeron fut assez surpris de trouver dans la salle du biUard le beauRenou qui s'exerçait to\A sQul .en exécutant .une 3mte brillante de param" holages.

rO\jofw n'éprouvait pour Renou qu'une sympathie médiocre; néanmoins jl accepta la proposition qw celui-ci lui fit de jouer une bouteille .en partie liée. Renou, qui était très-fort au billard, perdit les deui: premières manches avec une surprenante iSacilité. Il demanda sa revanche à l'écarté ; ceci ne pouvait s$ refuser. D'ailleurs, Olivier aimait le j^au, et» pourvu qu'il battit des cartes, il s'inquiétait peu du partena^i^e que le hasard ilui 4ann^. L'^eu fut une autre bouteille.

Cette foîs-ci, Olivier perdit. Nouvelle revanche, nouvelle bouteille.

Olivier perdit encore. Il était mauvais joueur et la perte l'altérait. Il voulait une seconde revanche.

En ce moment, Crochard et Bodin entrèrent avec Baillif.

« Tiens, dit Renou, voilà Crochard qui va te la donner ta revanche; moi, j'ai la vue brouillée. Ah! tu n*as qu'à jouer serré mon gars; Crochard est un finaud. »

La chance tourna tout à coup ; Crochard perdit; ii fut remplacé par Bodin ; Bodin céda sa place à Baillif ; cela faisait six parties et six bouteilles. Olivier en avait bu trois pour sa part ; à la fin de la partie, il déclara qu'il avait assez joué.

« Un instant, fit une voix flûtée: c'était le vigneron Chauveau qui était arrivé le dernier. — Le forgeron gagne toujours, ça n'est pas juste. S'il veut être un bon enfant, je lui joue une bouteille de Saint- Ntcolas de Bourgueil. Ça va-t-il?

— Ça va, c répondit Olivier qui se remit à battre les cartes.

— A propos, continua Chauveau en s'adressant à la galerie, savez-vous la nouvelle, vous autres?

— Quoi donc? firent en duo le petit Crochard et le grand Bodin.

— La belle Mariette a l'amour en tête ; à la santé de la belle Mariette ! »

A ce nom» Olivier se dressa tout d'une pièce; mais il se rassit plus vite qu'il ne s'était levé, et ût semblant d'examiner son jeu pour cacher son trouble.

« Elle est fraîche ta nouvelle, répondit Renou ; je la connais depuis huit jours, et j'en sais même plus long que toi là-dessus. Je connais le nom de l'amoureux. »

Olivier laissa échapper les cartes qu'il venait de recevoir.

« Conte-nous ça un peu, lit Ghauveau.

— Point du tout. Si j'avais quelque chose à dire à quelqu'un, ça ne serait pas à toi que je parlerais. Seulement, et c'est le plus curieux de l'affaire, je peux assurer à la compagnie que celui qui plaît à la Mariette est à cent lieues de s'en douter.

— Je marque le roi, ût Olivier.

— Tu as du bonheur en tout, mon gars, murmura Kenou avec intention. Tu fais mentir le proverbe »

Olivier levait la tète pour demander à Renou ce qu'il voulait dire, mais celui-ci, affectant un air circonspect, montra ses compagnons du regard et mit un doigt sur ses lèvres.

Baillif prit la parole à son tour.

*« < Si celui qui est aimé de Mariette ne le sait pas à l'heure qu'il est, il ne le saura jamais. Je connais quelqu'un qui demandera la demoiselle à son

père, pas plus tard que cette semaine; demain, peut-être.

— Allons donc! Bâillif, interrogea Bodîn, veux-tu dire que ça serait toi?

— Oh ! moi, je ne suis qu'un pauvre paysan auprès de celui-là. Le bourgeois qui épousera Mariette Goubeau n'est ni plus ni moins que le fils Paneau, le médecin de Saint-Georges.

— Pardine ! je m'en doutais, dit ChauVeau.

— Je m'en doutais, » répéta le duo Grochard et Bodin.

Olivier écoutait toute cette conversation, la tête en feu, la poitrine serrée. Il gagna une dernière fois et tous les buveurs partirent à l'exception dô Renou.

Quand Olivier fut seul avec lui :

« Renou, fit-il, est-ce que tu ne m'as pas dit tout à l'heure que j'avais de la chance?

— Je t'expliquerai ça plus tard, lui répondit Rehou, quand nous serons dehors. Laissons les autres s'en aller devant, et, en attendant, buvons une goutte d'eau-de-vie pour nous remettre., »

Olivier but tout ce que voulut Renou qui se mélïàgeait, et il sortît en s'appuyant sur son bras.

« Maintenant que nous sommes dehors, lui dit-il, vas-tu m'apprendre pourquoi j*ai de la chance?

— Parce que parce que Après tout, iln'^

a pas besoin de faire tant de mystères. Tu as de la chance par la raison que les plus beaux partis du

pays ont tourné autour de la Mariette; les plus riches et les mieux bâtis, moi le premier, je ne m'en cache pas ; mais tout le monde en a été pour sa peine, ei celui que Mariette a choisi dans son cœur,, c'est quelqu'un qui ne lui a jamais dit plus Haut que son nom; c'est quelqu'un qui ne lui a jamais fait seulement la politesse de lui cueillir un bouquet le jour de sa fête, ou de l'inviter à la danse dans les assemblées, et ce quelqu'un, Olivier:...., c'est toi. »

Olivier s'arrêta.

« Renou I Benou ! murmura*t-il d'une voir sourde, tu es fort, on le sait, mais je tô préviens que si tu veux me plaisanter

— Je ne te plaisante point, mon petit Olivier: La chose est sûre* Je la tiens de ma propre sœur qui est amie avec la Mariette. Moi, quand j'ai su que je perdais mon temps, j'ai cherché ailleurs^ et, ma foi, je crois que j'ai trouvé. Tu vois que je n'ai pas de quoi t'en vouloir, au contraire. »

Si Olivier n'eût pas été surexcité par le vin, il ne se fût jamais laissé convaincre de ce qui, pourtant, était à peu près la vérité. Mais il voyageait en en ce moment* dans ce pays chimérique et décevant qu'on appelle les vignes du Seigneur. L'impossible n'existait plus pour lui.

«C'est égal, reprit Renou après une pause, si c'était moi que la Mariette eût choisi, je ne l'aurais

16 OUVIER L'ORPHÉONISTE, .

pas laissée devenir Mme Faneau; j'aurais pris les devaDts ; j*aurais fait ma demande avant l'autre. »

En parlant ainsi, Renou entraînait son compagnon dans la direclioh des Lauderies.

Olivier ne s'apercevait pas qu'il avait changé de route. Le grand air l'avait saisi et la rapidité de la marche hâtait chez lui les progrès de l'ivresse. Mais au milieu du désordre qui se faisait dans son cerveau, surgissait une idée lixe : Mariette l'aimait, il devait épouser Mariette. Les derniers mots de Renou répondaient à sa pensée : il répéta tout haut :

« J'aurais pris les devants , j'aurais fait ma

demande avant l'autre.

— Pardine, s'écria Renou, cane fait pas de doute. Je n'ai pas de conseil à te donner, mais, à ta place, j'irais chez le père Goubeau demain plutôt qu'aprèsdemain, ce soir plutôt que demain, et on verrait.

— Ce soir, oui... tu es mon ami, dit Olivier avec cette expansion affectueuse, particulière aux gens ivres. Mais.... c'est drôle.... je ne peux pas marcher.... prête-moi ta canne. »

Renou lui donna son bâton de houx et continua à l'entraîner.

Le temps était calme; il ne faisait pas un souffle de vent: pourtant, chose singulière, 6n aurait pu voir quelquefois remuer les branches des ormeaux, on aurait pu entendre craquer les buissons.

Olivia ne voyait, n'entendait rien, ou plutôt il ne

voyait qu'nne petite lumière tremblottante au bout de l'horizon. Cette lumière jaillissait d'une fenêtre des Lauderies.

C'était peut-être la lampe qui éclairait la veillée de Mariette.

OQ^O

18 OLIVIER L'OBPHâONISTE.

La salle basse des Lauderies ressemble à l'intérieur de toutes les fermes de Touraine.

C'est une vaste pièce avec un plafond à solives brunes d'où pendent des paniers et des provisions. Dans un des angles, un grand lit à colonnes garni de serge verte ; dans un autre, un buffet de noyer chargé de vaisselle ; au milieu, une longue table massive: au fond, une immense cheminée surmontée d'un vieux fusil, d'une statuette de la vierge en plâtre colorié, et d'un buste de l'Empereur. Sur les murs on voit accrochés un petit miroir, une grande horloge à poids, et les images traditionnelles : Saint Vincent, patron des vignerons, et le Juif errant; l'histoire amoureuse d'Henriette etDamon» et le siège de Sébastopol.

Depuis près d'une heure, les garçons de la ferme étaient couchés. Mariette, restée seule avec son père dans la salle basse , [travaillait près de la < table, à la lueur d'une petite lampe de -cuivre. Le

OLIVIER L'ORPHÉCmiSTB. 10

mattre Groùbeau sommeillait au coin de la cb^ minée.

On n'entendait que le petit bruit sec et replier du balancier de rhorloge et les hurlements pro* longés des chiens de garde qui rôdftient dan» la cour.

Enfin neuf heures sonnèrent.

A ce bruit, le mattre Goubeau se réveilla, et Mariette se leva pour plier son ouvrage. Les chiens hurlaient; leurs aboiemente devenaient Airieux; uq coup retentit à la porte.

« Qui est là? cria le fermier*

— Moi ! répondit une voix qui fit tressaillir Ms^ riette.

~ Qui ça, vous? demanda le maître Goubeau^ Ma foi, continua-t il plus bas, je n'ouvre point. C'est quelque vagabond.

— Père, fit Mariette, je croiâ que vous poutez ouvrir. On dirait la voix de M. Olivier le; maréchal ferrant. »

Rassuré par l'idée de sa fille, le fermier alla à la porte, l'ouvrit, et le forgeron parut sur le seuil, la figure blême, l'œil sans regard, la lèvre pendante et hébétée. Ses habits étaient souillés de bôue; il offrait un triste et grotesque spectacle.

Mariette était atterrée.

« Eh bien ! monsieur Olivier, dit le mattre Goubeau d'un ton mécontent, est-ce que le feu est au

bourg que tu viens chez le monde à des heures pareilles?

— Non, bégaya Olivier, le feu n'est pas.,., où vous dites.

— Et où est-il le feu? reprit le maître Goubeau qui était prompt à se fâcher. Qu'est-ce que tu veux î Qu'est-ce que tu demandes?

— Ce que je demande? répondit le raal^contreux forgeron. Ah! oui! ce que je demande? c'est clair.;., je demande.... la main de votre fille. »

Mariette jeta un cri, et s'enAiit dans sa chambre,

Olivier entendit ce cri; il crispa sa main sur son front pour en arracher l'ivresse.

Quant au fermier , l'indignation lui avait 6té la parole, la colère la lui rendit bientôt, et il se mit à crier de toutes ses forces :

« Ah! méchant Brûle fer! tu viens te ficher demoi, dans ma maison ! va-t'en, ivrogne! va-t'en malhonnête ! sauve-toi vitement et n'y reviens pas.

— Maisj père Goubeau, voulut dire Olivier, je demande....

— i Sauve-toi! reprit le fermier exaspéré par l'interruption , va-t'en et ne reviens pas, voilà ce que je te dis. Et si je te reprends à tourner, virer dans ma cour, je te fais manger par mes chiens, vrai comme je suis Goubeau de mon nom. »

Là-dessus, l'irascible Goubeau prit son interlocuteur par les épaules et le mit & la porte.

OUVIER i;ORPHÉONlSTE. 21

Un bruyant édât de rire accueiUit la déconvenue d'Olivier. .

Ce rire se prolongea; il devint circulaire; il sor-^ tait de chaque buisson. A la clarté deja lune qui se dégageait d'un nuage noir, Olivier aperçut Renou^ et, à côté de lui, Baillif, Ghauvéau, Grochard, Bodin et d'autres encore, avec des femmes et des filles de Francueil ; la moitié du village enfin* Tout ce inonde riait à cœur joie.

Une lueur soudaine se fit dans l'esprit d'Olivier que la voix de Mariette avait déjà dégrisé. La présence insolite de Renou et dé ses compagnons au cabaret de Juchepie, les propos des uns pendant le jeu, les fausses confidences de l'autre dans le chemin, tout lui était expliqué. Il s'avança vers le • groupe des rieurs et leur dit d'une voix altérée : , « C'était un complot, n'est-ce pas? un complot contre moi qui ne vous ai jamais rien fait. Oh! je sais celui qui l'a monté; c'est Renou.

— Et quand ça serait! ricana le beau Renou en croisant ses bras d'Hercule sur sa poitrine. Que voudrais-tu y faire mon pauvre gars? je suis trois fois fort comme toi.

— Tu es trois fois lâche alors, repartit Olivier.

— Dis donc encore ce mot-là, pour voir.

— Oui, répéta Olivier, lâche! lâche! trois fois....» il n'avait pas achevé que Renou le frappait au visage.

2S OUVIBR L'ORPHÉONISTE.

Olivier chancela^ mais se redressant' avant que son ennemi eût pu. le prévoir, il lui assena sur la tâte un coup terrible de son l>&ton de houx.

Renou étendit les bras en avant et tomba lourde* ment la face contre terre.

Épouvante de sa victoire, le forgeron prit la fuite à travers champs, sans que personne songeât à le poursuivre.

Qn^ClP

OLIVIËB L'OBPfiâOMISTË. S3

Olivier courait ati hasard; ses jambed l'empor* taient il ne «avait où. Se« oreilles tintaient, isa respiration devenait iftifflante, pourtant il allait toujours. Il marcha ainsi toute la liuit, et quand le ciel coni^ mença à blanchir, il aperçut les haute» tours de Loches. Cette vue ranima ses forces prêtes à Tabandonner. Le hasard l'avait mieux conduit que ne l'eût pu faire ata volonté, car c'était à Loches que demeurait le maître Ballu, son parrain et son ancien patron.

Olivier entra daniï la ville, et arriva devant Ystelier du maître Ballu, ati moment ofi le mâtinetix forgeron en ouvrait les portes. Ballu recula de surprise en voyant son filleul.

« Dieu me pardonner s'éeria-t-îl, ^êst Olivier! mais comme te voilà défait et saccagé t sans te faire compliment, tu as la mine d'un homme qui aurait fait un mauvais coup.

— Vous rave^ dit, mon pôrr«û, ré^pôndîl Olivier

^4 OUVIER L'ORPHÉONISTE.

en se laissant tomber sur une borne^ j'ai fait un malheur. >

Et il raconta ce qui venait de se passer à son affligé parrain.

« Diable! diable! fit Ballu, quand il eut tout appris. C'est une grosse affaire qui t'arrive là. Je sais bien que tous les torts ne sont pas de ton côté, puisqu'on t'a attaqué et que tu n'as fait que te défendre. Ensuite^ tu avais bu; mais cette excuse-là ne vaut guère ; d'un autre côlé, ce grand Renou n'était pas un bien fameux sujet.... c'est égal, c'est une grosse affaire. Comment te tirer de là? ce n'est pas aisé,.,, nous chercherons.... En attendant, il ne faut pas qu'on te voie dans la rue; entre à la maison. »

Olivier ne pouvait plus se relever; Ballu le prit dans ses bras, et, sentant que son filleul tremblait la fièvre, il le porta dans sa chambre, l'aida à se déshabiller, et le fit mettre au lit.

« Vois-tu, filleul, lui disait-il en bordant la couverture, voilà mon idée : je vais fermer la boutique; qu'on frappe ou qu'on appelle, ne réponds pas, ne bouge pas. Moi je cours chez le voisin, je lui emprunte sa jument qui me mènera à Francueil en deux heures de temps ; là, jeverrai, je m'informerai et ce soir nous pourrons causer de ce qu'il faudra faire.»

Là-dessus, le brave Ballu quitta son filleul, ferma sa maison et partit.

Olivier, brisé par li^ fatigue, s'endormit de ce

sommeil lourd et agité pendant lequel le corps est anéanti, tandis que l'esprit reste éveillé et se tourmente sans cesse.

Olivier rêvait qu'il se promenait dans un jardin planté de cyprès; et ce jardin était un cimetière. Il voyait, sous un saule, une grande tombe blanche qui avait un aspect funeste. Il s'approchait, malgré lui, pour voir un nom gravé là, et qu'il ne pouvait lire; et voilà que la terre se remuait et se soulevait d'elle-même; la fosse s'ouvrait béante, et Renou pftle, sanglant, le crâne ouvert, sortait de son toinbeau.

Olivier voulait fuir; il entrait dans des maisons inconnues ; il fermait toutes les issues, mais il en. oubliait une, et le spectre entrait derrière lui.

Il se réfugiait dans une chambre tout en pierre, fermée par une porte de fer avec des verrous d'acier. Devant cette porte, il entassait des meubles d'un poids énorme, il était sauvé! Mais les verrous qu'il avait tirés glissaient silencieusement hors de leurs gâches, les meubles qu'il avait entassés s'affaissaient sans bruit, et le spectre entrait encore.

Puis son rêve changeait.

Il se trouvait dans une prairie, au bord d'une fontaine. Mariette agenouillée sur l'herbe se mirait dans Feau. Olivier se penchait comme elle,... et il apercevait au fond de la source, l'œil vitreux du spectre qui montait.

26 OUVIER L'ORPHÉONISTE.

£t il recommençait à fuir.

Il courait, il volait comme le rent dans la plaine; mais le spectre marchait plus vite qne le vent. Défà le forgeron sentait sur ses épaules le souffle glacé du mort, quand une harmonie céleste passa dans Tair.

C'étaient des accords lointains qui ne ressemblaient à rien dece qu'Olivier avait jamais entendu. On eût dit le murmure d'un fleuve, ou la chanson de la brise, si Dieu avait donné une voii à la brise et au fleuve; ou plutôt, c'était comme un orgue dont les tuyaux vivants eussent été animés par un soufQe humain.

A ces bruits si suaves, les visions funestes se dissipèrent, et Olivier se retrouva sur son lit, dans la chambre de son parrain. Il se sentait réveillé, et pourtant il entendait encore les accents qui l'avaient diarmë dans son rêve.

Il se leva et alla ouvrir la fenêtre,

La nuit était venue ; le vent qui s*était élevé rafratdiissaît sa tête, pourtant il entendait toujours* Enfin les accords affaiblis se voilèrent, se perdirent dans la nuit, et le forgeron eut beau prêter Voreille, il n'entendit plus rien.... rien que le trot d'un cheval dont les fers sonnaient sur le pavé de la rue. Le cheval s'arrêta, une porte s'ouvrit^ c'était le matfre Ballu qui revenait de Francueih

«Eh bien f quelles nouvelles? cria Olivier en se précipitant à la rencontre de son parrain.

OUVIER L'ORPHÉONISTE. 27

— Bonnes, répondit le maître Ballu ;trèfr4)0nnes; Renou n'est point mort. Mais^ sans reproches, il parait que ta lui avais donné un fameux coup à ce pauvre gars. Il a le front tout fi^du, heureusement qu'il avait la tête dure. Le médecin de Saint-Georges répond de le guérir ;mânement il m'a dit que dans trois semaines ou un mois, le Uessé ne s'en porterait que mieux.

— Ahl mou parraili, s'écria Olivier^ je recommence à vivre! et il tfjouta en hésitant : je devrais peut-être repartir à présent, mais quand je me rap*pelle ce qui s'est passé là-bas, la honte me retient.

-^ Tu as raison, filleul, l'air de Francueil ne vaut rien pour toi à cette heure ; plus tard, quand tavA sera oublié, nous verrons. Dld là, tu "vas rester à Loches, chez moi. Justement mon apprenti yieaat de me quitter ; tu es un bon ouvrier, ça sera tout profit pour nous deux.

— Merci parrain, c'est convenu ; nous travailleron» dur, vous verrez. Je me sens tout dispos maintenant.

— A propos, interrompit BalIu, comment a»-4u passé la journée?

— Moi, j'^ai dormi, quoique d'un mauvais sommeil ; et, continua Olivier en baissant la voix, il m'est arrivé une diose bien extraordinaire. Je ne sais pas si je dois vous la conter, vous ne pourrez pas me eroire«

S8 . (HJVIER L'ORPHÉONISTE.

rr- Dis toujours.

— * J'ai entendu en rêve une musique^ mais une musique si belle,, que vous ne sauriez vous imagi* ner la pareille^ et, voilà le surnaturel, un gros quart d'heure après m*étre réfeillé, j'entendais encore^ j'entendais toujours ces ai^s qui m'avaient fait tant de plaisir pendant que je dormais.

— Tu avais la fièvre, filleul.

— Non mon parrain, je n'avais point la fièvre, j'étais dfi^ns mon bon sens, et je suis s0r.... mais tenez*... ne dites rien; ça recommence! >

Et Olivier, le cou tendu, l'œil grand ouvert, écoutait les bouffées d'harmonie que le vent ^ipportait dans la chambre.

Ballu partit d'un éclat de rire.

€ Pardine, filleul, il n'y a rien de surnaturel dans ton histoire. Ce que nous entendons là c'est l'Orphéon de Loches.

— L'orphéon de Loches, répéta Olivier.

— Sans doute! tu ne connais pas ça, l'orphéon? c'est une invention nouvelle. Quand je dis nouvelle, entendons-nous. Il y a des années que l'orphéon existe dans les pays d'Allemagne et de Belgique; seulement il n'y a pas longtemps que l'orphéon est venu en France, et pour Loches, c'est tout nouveau.

— Mais mon parrain, qu'est-ce que c'est que l'or^ phéon? demanda Olivier très-intrigué.

— Je vais te dire, reprit Ballu : à Loches, l'or-

phéon est arrivé un peu par ma faute. C'est pour cela que je suis membre honoraire ; parce qu*à mon âge, vois-tu, on est trop vieux pour être actif. »

Cet éclaircissement ne parut pas sufBsant à Olivier qui répéta sa demande. Mais le mattre Ballu coupant court à toute explication, prétendit qu'ils devaient être fatigués tous les deux, qu'il fallait souper d'abord, et qu'il conterait le reste, à table.

Les deux forgerons s'attablèrent donc, et vers la fin du repas, sur une troisième question de son filleul, le mattre Ballu prit la parole en ces termes :

^ZQ^Q^

« Il est bon dé te dire, mon garçon, que M. Marins, l'organiste de Saint-Ours, la collégiale de Loches, est mort Tan dernier.

« M. Marins avait un petit bien du côté de Beautertre ; il était à son affaire ; il n'avait besoin de personne; aussi tout le monde cherchait à l'obliger et à lui faire plaisir.

« Quan4 une fois il fut défunt, on fit venir pour le remplacer un nommé Mullerqui était natif de Strasbourg. En arrivant à Loches, ce pauvre homme ne connaissait âme qui vive. Il était descendu à l'auberge avec un petit paquet et une cage où il y avait un écureuil; c'était toute sa fortune. Avec ça, il vous avait un petit habit gris râpé, des grands cheveux si blonds qu'ils en paraissaient blancs, une figure carrée et un accent alsacien qu'il avait rapporté de son pays, si bien qu'on l'aurait pris pour un vrai Allemand.

« Tu connais les gens de notre endroit; ils ne re-

gardent que ce qui se voit. Ils estiment plus ceux qui vendent du blé que ceux qui vendent du son, tu m'entends. Aussi un pauvre musicien qui n'avait pas l'air bien riche, ne pouvait pas recevoir grand ' accueil à Loches.

« C'est ce qui arriva.

« Bien mieux! au bout d'un temps quand MuUer sortait pour aller de chez lui à la collégiale, les polissons se mirent à le suivre en criant : « Ohé 1 la tête < carrée ! Ohé ! le père choucroute! » Le bon homme ne bougeait point. Le dimanche d'après, on en vint à lui jeter des pierres; il ne bougeait toujours point. Mais les gamins sont mauvais. Ils inventèrent de faire des grands tuyaux en ôtant la moelle des branches d'un sureau pour lancer des boulettes de terre . sur l'écureuil qui jouait à la fenêtre de l'organiste.

« Cette fois, ils avaient trouvé le joint; le père Muller se mit dans une colère terrible; les gamins recommencèrent de plus belle. Muller finit par retirer la cage du pauvre animal qui ne vit plus le «>• leil à la croisée.

« J'observais tout cela parce que Muller avait loué la petite maison qui est vis-à-vis de la mienne. Voyant qu'on n'était pas trop honnête avec le nouveau venu, j'eus honte pour les habitants de ma ville. Je trouvais que cet organiste avait une bonne figure, et, en ma qualité de voisin, je l'invitai à dîner sans façon. Au dessert, il me demanda la permission

32 OUVIER L'ORPHÉONISTE,

d'emporter une noix sèche pour son ami, disait-il; ça me fit rire, et le lendemain je lui portai un plein sac de noisettes, de noix et d'amandes.

« Muller me remercia comme si je lui avais rendu un service. Il avait presque les larmes aux yeux.

« Vous l'aimez donc bien, que je lui dis, votre écureuil?

« Que foulez- vous, me répondit-il avec son accent, il faut pien aimer sur la derre; et les hommes sont si méchantes! chen'ai chamais troufé personne te

pon que cette bétite pète et fous, ajouta-t-il en

me serrant la main.

< Ça me fit plaisir et ça augmenta mon bon vouloir pour les deux amis.

« Faut dire aussi que Técureuil de Muller était un animal bien gentil, bien leste, et tout à fait curieux à regarder. Son maître l'avait nommé Petit-Jacques. Petit-Jacques avait autant d'esprit qu'une personne naturelle. Il obéissait à la parole. Quand' on lui avait fait compliment, il ne vous quittait plus des yeux, il avait l'air de comprendre ce qu'on disait de lui. Fallait le voir quand Muller tirait son violon de sa botte noire; il sortait aussitôt de sa cage ; il allait se poster le plus près possible de la musique. Âhl Olivier l toi qui es un amateur, tu aurais été joliment content d'entendre le violoti de Muller ; c'était un son qui Vous remuait jusqu'au fond de la poitrine ;

OLIVIER L'OHPHÉONlSTi:. 3i

ça vous faisait penser à toutes sortes de choses qu'on n'aurait jamais été chercher tout seul. En l'écoutant, je, voyais devant moi le souvenir d'un tas d'histoires de châteaux, de belles dames, de jfl^rdins, de soldats, enfin tout ce que MuUer voulait, quoil Si cet homme-là avait vécu du temps des anciens Romains, on l'aurait brûlé comme sorcier.

€ Pour en revenir à l'écureuil, cette petite bête semblait comprendre tout ce qu'il y avait dans le violon dé son maître. Quand la musique était finie, il grimpait après lui, il venait le caresser, il le remerciait d'avoir bien joué.

« Depuis que j'ai vu celte chose-là, j'ai compris l'amitié de MuUer pour Petit- Jacques. On peut trouver ridicule qu'un homme s'attache à une béte; moi, je pense autrement, et je me méfie de ceux qui n'aiment rien.

« En arrivant à Loches, Muller s'était mis dans la tête d'apprendre la musique aux gens de chez nous. Il ne demandait pas d'argent pour ça, au contraire, il fournissait les livres et il offrait sa maison, son feu et sa chandelle; pourtant il ne se présentait personne. Moi je connaissais assez Muller pour savoir que ce qu'il voulait était bien. Je lui envoyai mon apprenti ; d'autres finirent par faire comme moi ; l'un envoya son fils, l'autre son neveu, plusieurs y allèrent eux-mêmes. Ils furent bientôt une quîn-. zaine à la leçon, et, chaque fois qu'ils y allaient, ils

â4 OLIVIER L'ORPHÉONISTE.

en revenaient contents de ce que le musicien leur avait montré.

<r Tu crois peut-être que les bontés de MuUèr firent revenir les gens de leurs mauvaises intentions. Ah! bien oui! Il n'était sorte de misères qu'on ne lui fit. Muller était si patient qu'il lassait la méchanceté; alors on s'en prenait à son écureuil; mais ca devenait de plus en plus difficile, parce qu'il tenait son Petit-Jacques renfermé.

« Un soir, c'était un lundi, un jeune homme de Beaulieu se présenta chez l'organiste, soi-disant pour apprendre la musique avec les autres. La leçon se passa comme de coutume; après la leçon, mon apprenti rentré, j'avais fermé ma boutique et je m'apprêtais à me coucher tranquillement.

« Voilà que j'entends frapper en bas, à coups redoublés. J'ouvre la fenêtre et je vois Muller qui avait un air égaré et qui me criait de descendre. Tu penses si j'accourus.

« Venez, me dit Muller avec désespoir, le mal- <i: heur est entré dans ma maison; vous êtes un peu « vétérinaire, je n'espère qu'en vous. »

« Je le suivis dans sa chambre, et là, je vis dans la cage ouverte, le pauvre Petit-Jacques qui était tombé dans les convulsions. Il était couché sur le dos, sa petite gueule rose toute grande ouverte; il battait l'air de ses pattes ; sa petite poitrine blanche se soulevait sans qu'il pût respirer; il tournait ses

beaux yeux noirs sur son maître comme pour lui dire : « Aide-moi donc! Sauve-moi donc! toi que « j'aime tant; est-ce que tu vas me laisser mou- « rir? » MuUer tordait ses mains. «Voisin, me criait- « il en sanglotant, vous le voyez î les scélérats ont « empoisonné Petit-Jacques. » Moi, ça me remuait le cœur de voir pleurer un homme ; ensuite, j'aimais bien ce joli écureuil. Je pris son petit corps dans mes mains ; son cœur battait bien fort, et puis.... il ne battit plus. « Mon pauvre MuUer, que je lui « dis, c'est fini. Le Petit-Jacques est mort. » Muller leva ses bras au ciel et, les laissant retomber, il me répondit avec une voix qui me faisait mal : « Voi- « sin, j'ai perdu mon dernier ami.

« — Non sacredié! T)ère Muller, que je lui fis, il « vous en reste un autre et.... je ne vous disque ça; «« vous vous en apercevrez. » C'est tout ce que je pus trouver pour le consoler. Il me remercia de l'intention, et mè fit comprendre qu'il voulait rester seul pour pleurer à son aise. Le pauvre homme, il avait honte de son bon cœur.

• — Parrain, interrompit Olivier, a-t-on su celui qui a empoisonné le Petit-Jacques ?

— Oui, on 1^ su; c'était le jeune homme de Beaulieu. Ilaeulabêtise de s'en vanter. Moi je suis allé le trouver au café , ce brigand, et là, devant tout le monde, je lui ai dit ma façon de penser sur son compte...; les reins lui en ont cui pendant plus de quinze joursi »

Et là-dessus, le maître Ballu avala un verre de vin avec une satisfaction marquée.

« Je ne m'en suis pas tenu là, poursuivit-il, j'avais travaillé dans le temps pour M. Delphin, l'adjoint . au maire, un savant et un homme de bien, qui me fait le grand honneur de m'estimer un peu. J'ai été le trouver ; je lui ai fait connaître MuUer comme je le connaissais. M. Delphin a voulu voir mon ami, il s'y est intéressé, il a parlé de lui au maire. Ces deux messieurs ont eu souvent des conversations avec le bonhomme; le maire a fini par l'inviter à dîner.

a Dame! quand on a su dans la ville que l'orga* nîsle de Saint-Ours avait dîné chez le maire, ça a fait une révolution. MuUer n'était plus le même homme, non pas qu'il eût changé lui, oh! non; il n'était pas plus fier qu'auparavant; c'était le monde qui changeait. On le saluait, on venait lui parler, et les plus lâches lui faisaient des politesses^ comme s'il eût poussé des galons d'ôr à son vieil habit gris.

« Pour te finir l'histoire, Muller eut des leçons plus qu'il n'en pouvait donner, et dans les plus hautes familles de la ville. Il put prendre un logement plus convenable et s'accorder quelques petites aises qui lui faisaient regretter Petit-Jacques davantage. Il n'abandonna pas pour cela ceux à qui, le soir, il montrait à chanter pour rien; au contraire, sa chambre étant plus grande, il recevait plus d'élèves.

« Tout dernièrement enfin, le conseil municipal lui â voté une somme, pn encouragement d'honneur. De plus, et par la même délibération, on â décidé que les jeunes gens qui se rendaient trois fois par semaine le soir chez MuUer, pour chanter ensemble, se réuniraient dorénavant dans un local appartenant à la ville, chauffé par la ville, éclairé par la ville, et que la réunion de ces chanteurs, dirigés par mon ami MuUer, prendrait le nom d'orphéon Lochois.

— Ah ! fit Olivier, voilà donc ce que c'est que Torphéon. Ainsi cette musique que j'entendais?...

— Était celle de notre orphéon Lochois, reprit Ballu avec une modestie qui ressemblait à de l'orgueil.

— C'est drôle, objecta Olivier, je n'aurais jamais dit des voix d'hommes.

— Sans doute, répondit Ballu d'un ton suffisamment doctoral, parce qu'ils faisaient des bouches fermées. Oh! tu en entendras bien d'autres vraiment; mais ce soir, il est tard ; allons nous coucher ; demain il fera jour. »

En prononçant ces paroles prophétiques, maître Ballu alluma une seconde lumière et se retira. Toute la nuit, Olivier rêva orphéon.

38 OUVIER L'ORPHÉONISTE.

Le lendemain, en descendant à l'atelier, Olivier annonça au maitre Ballu qu'il voulait faire partie de l'orphéon Lochois.

— Oui-da ! lui répondit Ballu, crois4u qu'on entre à l'orphéon comme dans une grange? Il faut être présenté.

— Ce sera bientôt fait, repartit Olivier, vous êtes membre honoraire.

— D'accord, fit Ballu, ensuite il faut avoir de la voix,

— Pour de la voix, dit Olivier avec une certaine vivacité, je crois que j'en ai.

— Je le sais ; de ce côfé-là tu es riche; tu as une voix haute et claire, et tu chantes en vérité mieux que bien d'autres. Mais ce n'est pas tout; pour faire partie de l'orphéon, appuya Ballu, il faut encore avoir de la conduite. Et comme Olivier se récriait, il ajouta : — je ne prétends pas dire que tu sois ce

qu'on appelle un noceur; au contraire, tu es un brave garçon; seulement tu n'as pas toujours le cœur à l'ouvrage, et quand une fois par hasard tu as travaillé comme il faut, tu aimes assez à boire un coup, pas vrai? à preuve ce qui t'est arrivé l'autre soir à Francueil. »

Olivier baissa la tôte et garda le silence.

Ballu poursuivit:

« Les jeunes gens de notre orphéon sont bien connus dans rarrondissement. Ils sont les bien reçus partout; il n'y a pas de bonnes fêtes sans eux; leur nom est quelquefois sur le journal ; et pourquoi tout ça? Parce qu'on a autant de plaisir à les voir qu'à les entendre; ils savent se tenir en société; le monde qui les reçoit ne les connaît pas chacun par leur nom, tu le penses bien ; mais on sait qu'ils sont de l'orphéon, ça suffit. Aussi nos chanteurs sont unis comme les cinq doigts de la main; ils répondent tous l'un de l'autre. II y a une bonne raison à cela ; si le malheur voulait que l'un d'entre eux fit quelque chose qui ne serait pas à faire, on ne dirait pas : c'est un tel qui a été fautif, ou c'est celui-ci, ou c'est celui-là; on dirait, sans en chercher plus long: c'est un orphéoniste de Loches, et ça ferait une tache au drapeau de l'orphéon. »

Pendant que le maître Ballu parlait, Olivier avait allumé la forge. Sans répondre un mot à son pa^tron, il prit avec de longues tenailles la barre de fer qui

chauffait, et Ton n'entendit plus dans Tatelier que le bruit retentissant et cadencé des marteaux.

A l'heure du déjeuner, Ballu voulut remettre la conversation sur les orphéonistes de Loches; c'était un sujet sur lequel il aimait à s'étendre.

Olivier l'arrêta en lui disant:

« Si vous ne me croyez pas digne d'entrer dans votre orphéon, il est inutile de m'en parler. »

Ballu ne voulait pas désoler son filleul qu'il aimait beaucoup malgré ses défauts. Il chercha à revenir sur ce qu'il avait dit , protestant qu'il n'avait parlé qu'en général , et non point particulièrement pour Olivier.

« Tout le monde a ses côtés faibles, ajouta-t-il, moi comme toi. Si tu ne travailles pas toujours assez, je parle quelquefois trop. Au fond, je suis content que tu aies le désir d'entrer à l'orphéon ; tu ne pourras qu'y gagner, et pour commencer, tu y apprendras l'ordre et l'économie.

— Bon! fit Olivier, vous voulez rire à présent; voilà la musique qui va m'apprendre l'économie.

— J'ai dit l'économie et l'ordre, et je le prouve : prenons toi, par exemple, qui ne connais pas la valeur de l'argent; tant que tu en as, tu en dépenses; quand tu n'en as plus, tu travailles; jamais tu ne mets un sou de côté. Dans f orphéon, tu auras à payer une cotisation de quinze centimes par semaine. Ce n'est pas lourd ; mais cette petite dette te

OOVIER L»0RPHÉ0N1STE. 41

fera songer le samedi , jour de ta paye , que tu dois garder quinze centimea pour le vendredi suivant; et tu les garderas, car tu ne voudrais pas rester en affront pour trois sous. Une fois que tu auras pris l'habitude de ratnasser des petites sommes, tu en ramasseras bien vite des grosses.

« Voilà pour l'économie. Maintenant, voici pour Tordre.

« Tu sais lire, écrire et compter ; tu seras du comité de l'orphéon. Trésorier, ou secrétaire, ou souschef. Alors tu administreras les affaires des autres, tu seras comptable de leurs deniers, tu prendras leurs intérêts, cela t'apprendra à ne pas songer pour toi tout seul. Si tu te maries....

— Ne parlons pas de ça, interrompit Olivier qui écoutait attentivement.

— J'en parle, continua Ballu. Si tu te maries, tu auras à gouverner ta famille , à diriger tes enfants; si un jour tu es du conseil municipal de ta commune, tu voudras être autre chose qu'une machine à dnre oui, ou à dire non. L'orphéon sera pour toi l'apprentissage de la famille et de la vie publique. Tu me diras que bien des gens n'ont pas le bonheur d'avoir des enfants, j'en suis la preuve ; et que tout le monde ne peut pas entrer au conseil municipal, c'est encore vrai. Mais tout le monde est destiné à vivre en société, et on devient sociable en se voyant les uns les autres, non pas à travers la fumée d'une

pipe, entre deux verres de vin ou de bière dans un cabaret, mais dans un endroit honnête où on se délasse des travaux de la journée, en chantant quelque chose de beau qui vous ouvre le cœur.

« Tu ne te fais pas une idée du bien queTorphéon a fait dans Loches.

« n y a un an, la noblesse du pays boudait dans ses châteaux, sans même voir les juges de la ville. Les juges ne voulaient pas recevoir les avoués ni les avocats qui formaient une bourgeoisie à parf . De son côté, la bourgeoisie se tenait roide pour laisser à l'écart le commerce, et le commerce aurait rougi de frayer avec les simples ouvriers comme toi et moi. Les gens d*ici étaient, sans comparaison, comme ces chiens de faïence qui sont assis au-dessus de l'enseigne du marchand de porcelaine ; depuis plus de* cent ans qu'ils sont là, ils se regardent sans rien se dire.

« Notre petit orphéon a rapproché toute la ville.

« Chacun s'était intéressé à sa formation ; à son tour, l'orphéon a tendu ses mains à ses protecteurs, et les a ralliés sur le même terrain. On s'est vu de près, on s'est mieux connu, et bien des malentendus ont cessé.

« On ne devrait pas se citer, mais je suis moimême un exemple de ce que je te dis. J'avais une dent contre le gros M. Calliot, le juge de paix, qui, dans la rue, ne me rendait jamais mon salut. Je le

OUVIBR L'ORPHÉONISTE. 43

trouvais fier, et je ne l'aimais point. M. Calliot a été nommé membre' honoraire de l'orphéon, ce qui fait que je suis devenu son collègue. A cette heure, j'ai la preuve qu'il n'y voit pas clair, et qu'il a la manie de ne pas porter de lunettes.

« Autre exemple : M. La Bénardière qui a le château de l'Épinay m'en voulait sans que je le sache, parce qu'on lui avait rapporté que j'étais un ouvrier perturbateur, et que je disais du mal des propriétaires. Nous nous sommes rencontrés à l'orphéon, et tu penses comme il est revenu sur mon compte quand il a su que ma maison était à moi! »

De pareils discours n'étaient pas faits pour refroidir le désir d'Olivier; la semaine n'était pas achevée, qu'il entrait à l'orphéon.

Il ne faudrait pas juger Torphéon de Loches d'après rémotion vraiment extraordinaire qu'Olivier avait ressentie en écoutant ses chants, le soir de son arrivée chez le maître Ballu.

C'était la première fois que le jeune forgeron entendait de la musique chorale; il était d'une nature très-impressionnable, son esprit se trouvait ébranlé par les événements qui avaient amené* sa fuite; qu'on ajoute à cela Tobscurité de la nuit, l'éloignement des voix, et Ton concevra sans peine son enthousiasme.

Les Lochois ne possèdent en général , comme la plupart des habitants du centre de la France , que des voix médiocres, sourdes et cotonneuses.

Mais MuUer, leur chef, était un grand artiste.

Ses procédés étaient d'une extrême simplicité. Il ne forçait jamais l'organe des chanteurs, et s'appliquait uniquement à en rendre le timbre plus pur. En outre» il choisissait pour les mettre à l'étude, des

chœurs faciles, sans intonations scabreuses, sans rhythmes trop brisés; ce qui rendait très-possible une exécution parfaite. Par-dessus tout, il savait communiquer au groupe qui: Tentourait, l'entrain, le feu et le sentiment dont il était animé.

Une fois que les orphéonistes tenaient un chœur, pour nous servir de leur expression, ils se réunissaient attentifs, immobiles, autour de Huiler ; leurs yeux dans ses yeux, leur respiration attendante sienne ; ils l'entouraient d'un cercle magnétique. Le corps débile du vieux maître puisait une incroyable énergie dans le concours de toutes ces forces jeunes qui se donnaient à lui; sa vie passait dans son regard, sa volonté dans son geste, et il renvoyait son inspiration aux chanteurs avec une irrésistible autorité.

On eût dit qu'un même souffle s'exhalait de toutes ces gorges ardentes; qu'un même cœur battait dans toutes ces poitrines; l'orphéon n'était plus seulement une réunion de voix habilement fondues, c'était un être particulier, vivant de sa vie propre, un instrument étrange et plein de puissance.

Olivier avait une voix de ténor étendue, vibrante, sympathique.

MuUer apprécia à sa valeur la nouvelle recrue de l'orphéon. On lui eût donné un piano de trois mille francs, qu'il n'eût pas été plus heureux que le jour où il essaya la voix d'Olivier.

Depuis la mort de Petit-Jacques, MuUer ne touchait plus à son violon; il se promit d'utiliser le magnifique instrument que la Providence lui envoyait. Il fit venir le.forgeron chez lui, lai apprit à lire la musique, lui fit travailler des exercices, dire des phrases de chant, enfin il mit à instruire un élève si précieux, autant de soin qu'un lapidaire en met à tailler un diamant.

On eût dit que, sur Olivier, reposait la fortune de MuUer. Pourtant le grand artiste agissait avec le désintéressement le plus noble; il ne se proposait pas de montrer son élève comme un prospectus vivant de son savoir-faire.

« Mon pon ami, disait-il à Olivier, ne sois chamais artiste! buisque tu es assez heureux pour fifre de ton édat, fends tu fer, fends tu pois, ne fends chamais te la musique. L'art, fois-tu, c'est unrelîchion qu'il faut carter > quand on peut, pourfêter ses choies et consoler ses beines. »

Olivier avait des dispositions remarquables; avec un pareil guide, il fit de rapides progrès.

Chaque soir, il se rendait à l'orphéon, on dans la maison de Muller. Le jour, il travaillait chez Ballu qui, dans son genre aussi, était un maître; à la fois forgeron, serrurier et même un peu mécanicien, le maréchal ferrant perfectionnait son filleul dans l'art difficile de travailler le fer.

Le dimanche, Olivier se promenait le long des

vertes prairies qui bordent l'Indre, ou il venait s'asseoir à l'ombre des grandes tours du château de Charles Vil dont Louis XI fit une prison d'État. Là, il lisait quelque livre d'histoire, il regardait longuement le donjon massif, l'enceinte fortifiée, l'élégant palais de la dame de Beauté, et la fenêtre de l'oratoire où Agnès Sorel venait' prier pour son amant, pour son roi, pour la France. Les souvenirs des anciens âges revivaient dans sa pensée, et la voix qui chante dans les ruines, murmurait à son oreille des refrains de guerre, des hymnes de gloireet des chants d'amour.

Des hymnes de gloire à un ouvrier forgeron! des chants d'amour au pauvre exilé de Prancueil!

Olivier fermait son livre et songeait à celle qu'il aimait toujours. Il demeurait jusqu'au soir, perdu dans ses pensées, k moins que son ami Pilou qui le cherchait toujours, ne vînt le relancer jusque sous les remparts du château.

Pilou (Oscar) était un baryton léger qu'Olivier avait rencontré à l'orphéon. Le baryton s'était pris d'une bell§ amitié pour le ténor, en vertu de la loi des contrastes.

Olivier était brun, parlait peu et gardait une contenance sérieuse. Oscar Pilou s'annonçait par un flux de paroles; il avait les cheveux d'un blond ardent, deux gros yeux bleu faïence, peu ou point de nez; une physionomie éminemment comique;

Ledit Oscar abusait de ses avantages extérieurs, pour chanter, avec le plus grand succès, une foule de chansonnettes qu'on était convenu de trouver trèsdrôles. Il exécutait toutes les plaisanteries traditionnelles avec un entraiu toujours nouveau. C'était le loustic de l'orphéon. Tout lui était permis; oii l'applaudissait quand même. On riait avant qu'il n'eût parlé.

L'opinion publique des orphéonistes de Loches avait donné à Pilou une haute idée de ses talents.

Le baryton léger en vint à avoir de l'ambition. Il rêva des horizons plus étendusj une sphère plus élevée, un théâtre plus digne de sa verve comique. Il se plaignait du sort qui l'enchaînait dans l'atelier d'un charpentier gâte-bois, au fond d'une province momiGée, tandis qu'une multitude de gens qui ne le valaient pas, disait-il, se gorgeaient d'or et de célébrité au grand soleil de la capitale.

Quand par hasard, Muller entendait les doléances de Pilou, il bondissait d'indignation.

« Le miséraple ! s'écriait-il, il n'a pas pUs te fois qu'eine garpel il a l'honneur d'être jarpentier gomme le Christ l'a été, et il n'est pas gontant ! »

Une circonstance solennelle vint faire diversion aux préoccupations ambitieuses de Pilou et à la tristesse d'Olivier.

La Sainte-Cécile approchait.

Il s'agissait pour l'orphéon de fêter dignement la

patronne des musiciens et de clore d'une façon brillante, une première année de travaux. Le comité élaborait des projets, discutait des plans, dressait des listes d'invitations; les sociétaires répétaient quatre ou cinq fois par semaine; les plus paresseux devenaient les plus zélés. Travailleurs le jour, artistes le soir, les orphéonistes n'avaient pas un moment à eux.

Après les répétitions, un tourneur, un horloger qui savait graver, et quelques autres ouvriers prolongeaient leur veillée et travaillaient en secret., une partie de la nuit, à un ouvrage mystérieux pour le-quel une basse profonde, cartonnier dfe son état, fabriquait un étui de velours. - Enfin la Sainte-Cécile arriva.

Le matin de ce grand jour, l'orphéon Lochois au grand complet faisait retentir les voûtes romanes de la collégiale, des larges accords d'une messe chorale à quatre voix d'hommes sans accompagnement.

Le chœur chantait une religieuse mélopée. Parfois les m^les accents paraissaient s'éloigner et s'éteindre, tandis que la voix pure d'Olivier s'élevait seule au milieu d'un harmonieux murmure ; puis la masse imposante du chœur reprenait la phrase mélodieuse.

Les voix se taisaient, et Torgue vibrait à son tour sous les doigts inspirés de Muller ; l'âme tendre et ardente de l'artiste semblait animer le clavier.

Les chants répondaient à l'orgue; enSn les voix et rinstrument se réunissaient, se confondaient dans un ensemble magniflque.

Muller se surpassait lui-même.

Loches se souviendra longtemps de Muller l'organiste. Ce jour-là, il y avait dans la collégiale des enfants bien jeunes, et pourtant émus. Dans dix ans, ces enfants seront devenus des hommes ; les hasards de la vie les auront emmenés loin de leurs mères, loin de leur pays, dans quelque grande ville où la passion dévore ceux que le travail a épargnés. Et là, à une de ces heures troublées quisuiventun jour de fatigues ou une nuit de plaisir, ils entreront ces jeunes gens, ils entreront insoucieux dans quelque cathédrale sombre et parfumée d'encens. L'orgue gémira sous la nef, et ils se rappelleront ceux qui chantaient dans l'église où on les menait prier. Ils reverront les jours de leur enfance, leur jardin plein de soleil et d'ombre, et le regard aimant de leur mère qui n'est plus ; et surpris, et vaincus, ils sentiront couler des larmes sur leurs joues flétries avant le temps.

Puissance de l'harmonie ! magie des souvenirs i

Avant la fin de la messe de Sainte-Cécile, le vénérable doyen de la collégiale monta en chaire. En quelques mots partis du cœur, il félicita les orphéonistes de leur talent; il les remercia de leur

charité, car ils venaient encore de chanter pour les pauvres.

Aussitôt^ le& commissaires de l'orphéon gantés de frais, et le bras orné d'une écharpe bleue à franges d'argent, conduisirent à travers la foule, d'élégantes dames qui recueillaient les offrandes des fidèles dans leurs aumônières brodées.

La quête s'éleva à 317 francs, chiffre fabuleux qu'on n'avait pas atteint dans Saint-Ours depuis les dernières inondations de la Loire.

Qj^AOCP

Le soir, un banquet fraternel réunissait tous les membres de Torphéon dans le vaste local de Técole communale, que la ville avait généreusement mis à la disposition des organisateurs de la fête. Une décoration simple et pittoresque donnait une couleur charmante à la salle du festin ; les murs de Técole disparaissaient sous des tentures de percale blanche que relevaient, de distance en distance, de frais bouquets de verdure ; sur la table dressée en fer à cheval, brillaient les dernières fleurs de la^saison; au milieu de cette table, on avait réservé pour le président du banquet, une place surabondamment indiquée par lamajesté d'un fauteuil en velours d'Ulrecht rouge, et par la grâce particulière d*une serviette à liteaux roses disposée en éventail sur un grand verre à pied.

La bannière de l'orphéon était aussi de la fête ; suspendue au fond de la salle, au milieu d'un tro-

phée de drapeaux tricolores, elle attirait tous les regards.

C'est que cette bannière était plus qu'un simple morceau d'étoffe ;-pour nos orphéonistes, chacun de ses plis contenait un souvenir.

Les dames de la ville en avaient offert le velours •aux reflets chatoyants, le secrétaire de Torphéon avait ciselé la lyre argentée qui surmontait la hampe, et c'était la fille du sous-chef, qui, de ses jolis doigts, avait brodé en lettres d'argent, cette belle devise de l'orphéon de Loches : Chanter c'est prier.

A sept heures, les convives entrèrent en séance. M. le maire qui avait bien voulu accepter la présidence de l'orphéon de sa ville, s'assit sur le fauteuil de velours d'Utrecht rouge, vis-à-vis de la serviette disposée en éventail. Il fit placer le bon MuUer à sa droite, et à sa gauche, un étranger dont le visage énergique était inconnu à la plupart des orphéonistes.

C'était un grand manufacturier, le président de la société chorale de ***, que des affaires de commerce avaient amené à Loches.

Autour de ces trois notabilités, se rangèrent les membres actifs et les membres honoraire^ de l'orphéon Lochois, qui, sans trop de cérémonie, se placèrent à leur convenance ; les amis à côté des amis, Olivier près du maître Ballu, Oscar Pilou près d'Olivier.

Chaque convive trouva sous sa serviette, merveilleusement calligraphié sur un beau vélin blanc, le menu du dîner qui devait être entremêlé de morceaux de chant.

Voici la carte-programme de ce dîner-concert :

PREMIER BANQUET AKNUEL DE l'orphéon LOGBOIS .

Potage à là julienne ,

Hors-d'œuvre et petits pâtés chauds ,

Les Eafaats de Paris Adam.

Premier service.

Cafpe du Cher, Civet de lièvre , Salmis de perdreaux , Chœur des Gardes-Chasse Amb. Thomas*

DeuxièfM service.

Poulets rôtis , Macaroni napohtain, Prière de la Muette de Portici Auber.

Entremets, Crème grillée , Le chant du Forgeron Halévy.

Dessert,

Mendiants et fromages ,

Le Renard et le Corbeau. ; Go\knod,

Café.

Romances par M. Olivier, premier ténor de l'orphéon Lochois.

OUVIER L'ORPHÉONISTE. 55

Liqtkeurs,

Chansonnettes comiques par M. Oscar Pilou, sociétaire de Torphéon Lochois.

Ce programme copieux fut scrupuleusement exécuté et mangé. On redemanda de la musique, et plusieurs plats eurent les honneurs du bis.

Oscar Pilou qui avait l'heureux privilège de pou- ' voir vocaliser la bouche pleine, disait ne savoir à quels morceaux donner la préférence.

Olivier fut couvert d'applaudissements; le président de l'orphéon de *** se leva pour le complimenter, et causa longtemps avec lui.

Le maire porta un toast ; « A l'Orphéon Lochois ! à son avenir ! à son digne chef! »

Après le discours du maire, trois orphéonistes s'approchèrent deMuUer, et lui remirent l'ouvrage mystérieux des délégués de l'orphéon. C'était un superbe bâton de mesure en ivoire et en argent ciselé. Un ruban de métal délicatement travaillé s'enroulait autour de la baguette, et j)ortait ces mots : « A MuUer son fondateur, l'Orphéon de Loches reconnaissant. »

L'excellent Muller voulut répondre :

« Mennesier le maire.... la file te Loches.... mes ponsamis.... à votre santé I »

L'émotion l'empêcha d'en dire davantage, et il se rassit au milieu des applaudissements.

Le sous-chef porta la santé des maîtres de Fart, de ces illustres des grandes scènes lyriques, qui n'ont point dédaigné la tâche modeste d'écrire les chants que répéteront la chaumière et l'atelier !

Le secrétaire buta la presse qui enregistre les victoires du chant choral !

Le caissier, aux chemins de fer qui transportent 'les légions orphéoniques !

D'autres portèrent d'autres toast.

On but à l'industrie, à la concorde, au télégraphe électrique, à toutes sortes de choses.

Les chansonnettes comiques d'Oscar Pilou portèrent l'enthousiasme de l'auditoire à son comble. Les amis du chanteur l'entouraient en criant « Dis-nous le docteur Mirobolampouf! —Non! la Mère Michelau Théâtre-Italien 1 — NonI c'est trop vieux; les Deux Notaires ! »

Pilou ne savait auquel entendre.

Une basse profonde dominant le tapage, demanda d'une voix tonnante :

La légende de l* orphéoniste!

Toutes les voix se' rallièrent au vœu de l'honorable préopinant, et il n'y eut plus qu'un cri : La légende de V orphéoniste!

Pilou ne se fit pas prier, il monta sur une chaise, et d'un geste, commanda le silence :

« Messieurs et amis, voici le la; attention, et soignez-moi le refrain. »

Un tutti majestueux entonna le prélude do re ui FA SOL LA SI DO; Pilou commeuça :

Il était un orphéoni3te.

Avait-il nom Pierre ou Baptiste?

L'histoire n'en dit pas ua mot.

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