‹ Olivier l'OrphéonisteChapitre 2 sur 7 · LE CHŒUR · texte numérisé non relu

LE CHŒUR

Do -si la sol fa mi ré do.

Tout oe qu'on sait, c'est qu'avec grâce.

Il chantait d'une voix de hasse, Gomme ferait>un rossignol :

LE CHOEUR {d^une voix formidable).

Sol la si do ré mi fa soL

Sa voix tonnait comme Torage

Il faisait tourner le laitage

Dès qu'il chantait un peu trop haut :

LE CHOEUR (fortissimo).

Do si la sol fa mi ré do.

Pour chercher fortune en voyage ,

Il réunit tout son hagage ;

Trois chaussetVs avec un faux col.

LE CHOEUR (gaiement).

Sol la si do ré mi fa sol.

n fit voile pour TAngleterre, Mais à cause du vent contraire , Il débarqua dans le Congo. ,

LE CHOEUR (stupéfait).

Do si la sol fa mi ré do.

La reine du pays sauvage Se promenait sur le ri?age ,

HabiUée d'un grand parasoL

LE GHOEtm (respectueusement).

Sol la si do rë mi fa sol.

Elle avait faim.... elle était triste....

Quand débarqua l'orphéoniste Frais et gras comme un aloyau.

LE CHOEUR {avec inguiétudé)* Do si la sol fa mi ré do.

« Petit blanc! dit la reine, approche!

Je t'aimerais bien à la broche. > L'autre répond en si bémol :

LE CHOEUR [d'une voix plaintive et en mineur). Sol la si do ré mi fa sol.

Cett' romance toucha la reine Qui reprit : « Partage mon domaine Et ma couronne de coco. »

LE CHOEUR (pompeusement), Bo si la sol fa mi ré do!

Il s'excuse, la reine insiste , Et fait monter l'orphéoniste Sur le trône du grand Mogol.

LE CHOEUR (satisfait).

Sol la si do ré mi fa sollf

Il fonda dans sa capitale Une grand' société chorale, Dont il chanta tous les solo :

LE CHOEUR (avec uneeccalfation considérable), Dolsillal^oll fa! mi! ré! do!!!

Pendant que le facétieux Pilou détaillait cette ballade brillamment coupée par les refrains du chœur, Olivier s'entretenait à l'écart avec M. Lefèvr^, le président de la société chorale de *** dont nous avons déjà parlé.

• M. Lefèvre était un homme dont la rude écorce cachait de rares qualités. Ses commencements avaient été difficiles; il s'en souvenait, et il aidait volontiers au début de leur carrière, ceux chez lesquels il reconnaissait de Tintelligence et de la volonté. Il avait été dans sa jeunesse, le camarade d'atelier du mattre Ballu. De simple ouvrier, il était devenu contre-maitre, puis patron, puis propriétaire d'une importante fabrique. Pour en arriver là, il , avait tant travaillé du corps et de la tète, il s'était si vaillamment attaché au char de la vie, que ses cheveux avaient blanchi de bonne heure. A force de soins, la fortune était venue, les honneurs avaient

suivi la fortune^ les soucis s'étaient envolés, mais ils avaient laissé des traces de leur passage dans les rides profondes qui sillonnaient son front. M. Lefèvre avait quarante ans, il en paraissait cinquante.

Cet homme positif qui devait à l'industrie une fortune et une influence considérables, professait pour les arts un véritable culte.

« Les industriels français, disait-il à Olivier, doivent beaucoup aux arts. Nos voisins fabriquent quelquefois plus vite et à meilleur marché que nous, ils ne font jamais plus beau, et, pour les produits où la forme et la couleur ont de l'importance, ils restent nos tributaires.

« Aussi j'aime non-seulement le dessin qui m'est plus spécialement utile, mais tous les arts; car ii se tiennent tous. Un tableau peut inspirer un musicien ; le cerveau d'un peintre peut être fécondé par une symphonie.

— C'est rindustrie qui fait la force et la. richesse d'un pays, dit Olivier.

— Ce sont les arts qui font sa gloire, dit le fabricant. Les arts créent et développent chez nous le sentiment du beau. Si un peuple venait à perdre cette notion élevée, il perdrait en même temps l'élan, l'enthousiasme, la générosité, il lui resterait le calcul. En calculant, on peut arriver à la puissance; on n'atteint jamais la grandeur.

« Le général Favière, qui a fondé l'usine de Yau-

celles, me diisah dernièrement : « Une nation sans < industrie, c'est un soldat sans armes ; mais Tin- « dustrie sans les arts, c*est un ftisil sans baïonc nette^ une arme qui ne brille ni ne coupe. >

— Ce que vous dites là est bien vrai, monsieur Lefêvre, dit le maître Ballu qui s'était approché des causeurs; mais ça n'empêche pas que je voudrais vous demander un petit service. »

Le mattre Ballu avait un air inquiet qui ne lui était pas habituel.

« Le service que je voudrais vous demander, continua-t-il, est uii cadeau que je serais bien aise dé vous faire. Vous rappelez-vous la serrure mécanique que je vous ai montrée ce tantôt?

— Parfaitement, un petit chef-d'œuvre.

. — C'est mon filleul ici présent qui l'a faite. Olivier est aussi bon ouvrier que fort chanteur, il a de l'éducation, et si vous vouliez le prendre avec vous....

— De grand cœur, dit le fabricant. Vous aviez raison, Ballu, c'est un vrai cadeau que vous me faites. Si M. Olivier veut entrer chez moi, il ne sera pas mécontent des conditions que je lui ferai. »

Olivier s'inclina, remercia M. Lefèvre de sa bienveillance, mais insinua qu'il n'avait pas envie de quitter son parrain.

c Allons donc! interrompit Ballu, les jeunes gens ne se doutent pas de ce qui leur convient, il faut sortir de son trou pour se former. Rei?arde M. Le-

fèvre, mon garçon, tu vois ce qu'il est; gros fabri*- (îant, gros richard, président d'honneur delà grande société de ***, membre du conseil général, décoré, et tout; c'est justice. Eh bien, il a commencé comme moi, mais il a voyagé. Si j'avais voyagé aussi, je serais peut-être comme lui au jour d'aujourd'hui; en supposant que j'aurais su lire, que je me serais entendu à la fabrication, que j'aurais trouvé des commandq^, et que j'aurais fait des bénéfices.

— Mon vieux camarade, fit M. Lefèvre en appuyant amicalement sa main sur l'épaule de Ballu, vous ne savez ce que vous dites. Le bonheur est réparti plus également que vous ne le croyez. Vous avez toutes vos dents, bon pied, bon œil, le caractère facile et l'estomac excellent, croyez-moi, votre part n'est pas la plus mauvaise.

— Est-ce que vous n'auriez pas l'estomac solide? demanda Ballu avec intérêt.

— Si, grâce à Dieu, dit en riant le manufacturier; et il ajouta d'un ton plus sérieux, en s'adressant à Olivier : quand vous verrez passer ceux qu'on appelle les heureux du siècle, ne les enviez jamais, leurs beaux habits cachent plus d'une blessure. »

Ballu se crut obligé de répondre :

« Ce n'est pas pour vous que vous parlez, monsieur Lefèvre. On sait' bien que vous n'avez rien k cacher^ ni blessure, ni chagrin, ni rien. »

OIJVIER L'ORPHÉONISTE. 63

Un nuage passa sur la figure de M. Lefèvre.

Ballu s'aperçut qu'il avait été indiscret, il se mordit les lèvres, voulut changer la conversation, et ne trouva riQn à dire.

Olivier se taisait embarrassé de la contenance de son parrain.

Un bruyant acqord vint mettre un terme à cette situation désagréable. C'était l'orphéon qui attaquait un quadrille choral.

QQ^Oi?

La salle du banquet s'était transformée en salle de bal. On avait ôté la table et dressé une estrade pour l'orchestre.

Les sœurs, les femmes et les filles des orphéonistes arrivaient parées de leurs plus beaux atours. La plupart avaient des robes blanches, et portaient à leur ceinture, ou dans leurs cheveux^ les couleurs de l'orphéon Lochois : un ruban bleu de ciel, liséré d'argent. De nombreuses invitations avaient été lancées en dehors du cercle orphéonique ; la soirée promettait d'être brillante.

« Partons^nous? dit Ballu à son filleul, en passant son bras sous le sien.

— Pourquoi ne pas rester avec nos amis? répondit Olivier; ils auraient sujet de se formaliser si nous les quittions si vile. >

Olivier avait une autre raison qu'il ne disait pas, la soirée l'intéressait réellement ; il n'avait pas si bien oublié la fille du mattre Goubeau, qu'jl ne

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trouvât un plaisir secret à évoquer son souvenir au milieu du bal. Il lui comparait intérieurement chacune des danseuses qui passaient et repassaient devant ses yeux. Naturellement la comparaison était tout à l'avantage de Mariette. Quelques jolies Loçhoises avaient sa taille mince et ronde, celle-ci souriait comme elle, celle-là se coiffait de même, mais qui possédera jamais le cHarme, la grâce, Tattrait indéfinissable de la femme aimée! Au plus fort de sa contemplation et de ses comparaisons, Olivier fut saisi par un vertige:

Il avait aperçu, ou cru apercevoir Mariette qui traversait le bal au bras d'une femme âgée ; était-ce vraiment Mariette? ou bien, à force de la chercher dans chacune des réalités qui la lui rappelaient, s'était-il créé une illusion complète? il voulut le savoir et s'élança en avant; une main vigoureuse le retint, c'était celle de Ballu qui l'entraînait vers la porte.

« Viens-nous-en, lui dit-il, j'ai à te parler.

— C'est que j'ai cru la voir ici, fit Olivier. • — Bon ! je savais bien que ça arriverait.

— C'est donc vraiment elle? comment se fait-il?.. .

— Oui, c'est elle, et c'est justement pour cela que je t'emmène ; il n'est pas bon que lu lui parles. »

Olivier pressentait une mauvaise nouvelle; il suivit Ballu, et lorsqu'ils furent arrivés à la maison, il lui dit en faisant sur lui-même un violent effort :

« Mariette se marie, n'est-ce pas?

6e ^ OLIVIER L'OÏE^PHÉONISTE.

— Si cela était, pourrais-tu l'en empêcher, et serais-tu content de rester ici pour danser à sa noce?

— Elle se marie! vous !e savez ! » s'écria Olivier avec désespoir.

Ballu fut effrayé de cette explosion de douleur :

« Mol, je ne sais rien du tout. Seulement, il y a des choses que je comprends ; j'ai été jeune aussi , ça t'étonne peut-être, mais c'est comme ça. Je sais qu'il ne faut pas fréquenter les personnes qu'on ne peut pas épouser, et je veux épargner à mon filleul les crève-cœur que j'ai pu avoir. Je te dis ça comme je te dirais autre chose. »

Quand Olivier vit que son parrain se retranchait dans les généralités , il le pressa de questions.

« Comment saviez-vous que Mariette était à Loches? Gomment saviez-vous qu'elle viendrait au bal?

— Mon- Dieu ! c'est bien simple. J'avais appris que Mariette était venue passer une huitaine chez une de ses tantes qui reste à Chanceaux, et comme nous avons à l'orphéon un deuxième ténor qui est ée Chanceaux, j'ai pensé qu'il fiM*ait inviter ces dames au bal. Voilà.

— Mon parrain, ce n'est pas toiit ; il y a du vrai et du faux dans vos paroles; pourquoi avez-vous demandé à M. Leffevre de m'emmener dans son pays? Je vous en supplie, dites-moi franchenîent....

(MJVJER L'ORPHÉONISTE. 67

— Franchement, je te dis que tu m'ennuies, qu'il est minuit, et qu'il est heure de dormir, interrompit Ballu qui redoutait sa loquacité naturelle autant que les supplications de son filleul. »

Il quitta brusquement Olivier et se hâta de monter à sa chambre pour cacher son émotion.

Pourquoi le vieux forgeron était-il ému ? Comment cet homme si ferme, si plein de raison, se sentait-il faiblir devant la douleur d'un amoureux de vingt ans?

C'est que, parmi les existences les plus calmés et les plus paisibles en apparence, il s'en rencontre parfois qui ont 4^té prctfondémettt et secrètement troublées.

Le maître Ballu n'avait jamais voulu se marier.

Olivier ne se coucha point. Il passa la nuit à former les projets les plus extravagants. Au matin, il s'aperçut qu'il n'avait pas quitté ses habits de fête ; il prit son costume de travail, et descendit à Tatelier.

Ballu le rejoignit ; les deux hommes travaillaient sans ^changer une parole.

Un paysan entra. Il portait sous sa blouse bleue un vieux pistolet rouillé qu'il montra au maître Ballu, en lui demandant s'il pouvait le mettre en état pour le soir môme. Dans les petites villes, les artisans cumulent plusieurs professions; le forgeron était armurier au besoin. Il répondit que le pistolet serait prêt, mais il voulut savoir ce que le paysan voulait faire de cette arme.

« Je vais à Ligueil demain, lui djt l'homme au sarrau bleu. C'est jouf de marché, et je suis bien aise d'être armé. D'aucuns m'ont dit que, de ces côtés-là, on avait vu un chien gdtê. »

C'est ainsi que les paysans de la Touraine nomment les chiens atteints de la rage.

Bàllu prit le pistolet et se mit à le démonter. Olivier leva les yeux sur le paysan qui sortait; en même temps son regard plongea dans la rue. Il devint livide, sa main laissa tomber son marteau.... il venait de voir passer Mariette ; un homme marchait à côté d'elle, cet homme était Renou de Prancueil.

Olivier sortit de l'atelier et les suivit sans savoir ce qu'il faisait. Mariette allait, la tête inclinée sur sa poitrine, Renou faisait sonner ses souliers ferrés sur le pavé de la chaussée.

Ils entrèrent chez un horloger. Le forgeron vit qu'ils achetaient ces bijoux destinés aux fiancées, et que, dans les campagnes, on appelle des dorures.

Il s'appuya au mur pour ne pas tomber.

Les deux jeunes gens sortirent de la boutique du marchand sans s'apercevoir qu'ils étaient suivis, et continuèrent à marcher dans la direction de Chanceaux.

Ils eurent bientôt dépassé les dernières maisons de Loches, et s'engagèrent dans un chemin de traverse, taillé dans le roc et si étroit qu'il ne permet pas à deux voitures de passer de front. Arrivée à un endroit où la route fait un coude, Mariette se rejeta en arrière, en montrant à son compagnon un objet qu'Olivier ne pouvait voir, et qiii devait être

70 OUVIER L'ORPHÉONISTE.

terrible, car Renou abandonnant la jeune fille, se mit à fuir du côté de Loches, en donnant les signes du plus violent effroi.

Mariette, adossée au rocher, ne faisait plu^ un mouvement ; elle semblait pétrifiée. Olivier' courut à elle, et il vit arrêté, à quelques pas en avant, un énorme chien, qui, le poil hérissé, le sang dans les yeux, la langue tuméfiée et la gueule toute blanche d'écume, se tenait prêt à fondre sur la malheureuse enfant.

C'était la mort, la mort inévitable, la mort sous sa forme la plus hideuse.

Olivier chercha des yeux autour de lui un objet qui pût lui servir d'arme, un bâton, une pierre. Il ne vit rien que la route déserte et san^ abri. Sans hésiter, il se jeta au devant de l'animal, et replié sur lui-mém§, il attendit*

D'un bond, le chien fut sur lui. Le forgeron avait épié son mouvement; il lui lança dans la tête un coup de pied qui l'envoya rouler de l'autre côté du chemin.

« Fuyez, Mariette, » criait-il.

Mariette ne l'entendait pas. Elle restait immobile, paralysée par la terreur. Le chien se releva en poussant un hurlement de rage, Olivier le reçut comme la première fois.... mais il jeta un cri de douleur.

Il avait été mordu à la jambe.

Le chien était déjà debout^ il revenait avec un élan sauvage. L'homme comprenait qu^ la force allait lui manquer. G*ea était fait de Mariette.

En ce moment suprême, un coup de feu retratit. Une balle siffla dans l'air, et le chien tomba fou-^ droyé.

M. Lefèvre accourait, tenant à la vmn un fu^l dont le canon fumait encore.

% Pour Dieu, inonsieur, dit Olivier à son sauveur, secourez cette jeune fille. »

Avant que Mariette eût pu reprendre ses sens^ le forgeron avait disparu.

Il était arrivé à l'atelier.

Ballu, muet et pâle, activait le feu de la forge; le foyer flambait, des étincelles éblouissantes jaillissaient sur les murs. Olivier prit dans le brasier un fer rougi à blanc, et, sans sourciller^ jl le plongea à plusieurs reprises dans sa blessure. Ballu déchira la manche de sa chemise de toile pour en bander la plaie. Il achevait de panser les chairs fumantes de son filleul, quand M. Lefèvre entra.

« La jeune fille que vous m'avez confiée, dit-il...^» il n'acheva pas.

Ballu s'était élancé vers lui.

« Je vous en prie, monsieur Lefèvre, ne loi parlez jamais de Mariette. Cette fille*là me tuera mon filleul , c'est sûr, » ajouta-t-il en luimême.

• Olivier était parvenu à se lever; il s'approcha en boitant de M. Lefèvre, et lui dit :

« Hier, monsieur, vous avez eu la bonté d'accueillir une demande que mon parrain avait eu raison devons faire, je le reconnais maintenant. Seriez-vous aujourd'hui aussi bien disposé pour moi que vous l'étiez hier. »

Le manufacturier aimait le courage. La force d'âme du jeune forgeron l'avait touché. Ensuite, il faut bien le dire, on s'attache aux gens, non pas àcause des services qu'on reçoit d'eux, mais à cause de ceux qu'on leur rend, et M. Lefèvre avait sauvé la vie d'Olivier.

« Venez à ***, lui dit-il, vous n'aurez pas d'autre maison que la mienne. Nous partons ensemble aujourd'hui. »

Ballu grimpavitement à la chambre de son filleul, fit un paquet de ses bardes, y glissa quelque argent, et accompagna les voyageurs jusqu'à la voiture.

Peu d'heures après, M. Lefèvre et son protégé arrivaient à la station d'Amboise. Le lendemain, ils entraient à***.

Avant de continuer ce récit, il nous faut remonter le cours des années, et parler delà famille à laquelle M. Lefèvre s'était allié.

. Le co mte Louis de Montcarné se trouva, de bonne heure, héritier d'une grande fortune territoriale.

Archéologue passionné, chasseur intrépide, agriculteur aventureux, sportman fanatique, le comte se livra h tous ses goûts avec l'ardeur d'un homme jeune, plein de santé, et qui se sent trois fois millionnaire.

Il fit achever et meubler dans le style du seizième siècle le château que Raoul de Montcarné, un des plus riches seigneurs de la cour d'Henry II, s'était trouvé trop pauvre pour terminer. Il forma une meute de quatre-vingts chiens, dessécha ses étangs, défricha ses bruyères, et ses landes, éleva des chevaux, acclimata des races étrangères, produisit des lauréats aux concours de Poissy, et fit courir à Chantilly et à Epsom.

Pour subvenir à toutes ces dépenses, le comte hypothéqua ses domaines ; au bout de dix ans, il fut obligé de les vendre.

74 OUVIBR L'(M<PHÉONISTE.

Dans l'espoir de rétablir sa fortune, M. de Montcarné vint se fixer à ***, et y fonda une maison de banque.

Les premières spéculations du nouveau banquier réussirent à merveille. Il racheta les poneys de sa fille Amélie, fit venir de Paris une maîtresse de piano pour elle, et une voiture neuve pour sa femme. Plus grand seigneur que financier, il prêta de l'argent à tous ceux qui voulurent bien lui en demander; sa clientèle fut immense.

M. Lefèvre fut un des obligés de M. de Montcarné ; avec l'appui du banquier, il commença à entreprendre de grandes affaires. Une fois lancé sur ce terrain, Lefèvre ne «'arrêta plus. Perspicace, hardi, âpre au travail, il bâtissait rapidement sa fortune.

Pendant ce temps, M. de Montcarné achevait de compromettre la sienne. Ébloui par çon bonheur qu'il prenait pour de l'habileté, il dépensait sans compter le produit de ses heureuses spéculations. Quand la veine changea, le comte, qui n'avait ni l'instinct ni l'expérience des affaires, se trouva visà-vis d'un passif considérable immédiatement exigible, avec un portefeuille gonflé de valeurs au moins difficiles à réaliser. Il se troubla et entrevit le spectre de la faillite assis à la porte de sa caisse vide.

Un matin que, seul dans son cabinet, il examinait ses livres avec terreur, M. Lefèvre entra, selon son

OLIVIER L*ORPHÉC«îISTE. 75

habitude, sans se faire annoncer. Le banquier rece-' vait souvent rintelligent entrepreneur; il Tavait présenté à sa fèmme et à sa fille; il l'avait admis dans son intérieur, dans son intimité. Une certaine sympathie unissait ces deux hommes partis de points si différents, et qui se rencontraient au milieu de l'échelle sociale. M. Lefèvre vit l'angoisse peinte sur le visage de M. de jUontcarné; il hasarda ime ques* tion. Montcarné était dans une situation d'esprit où la force morale est anéantie, où l'homme le plus coïtcentré laisse échapper son secret.

Lefèvre fut bientôt au courant de la situation. L'examen du portefeuille et des comptes coinçants révélait un déficit de cent mille francs.

En caisse, pas d'argent.

Il fallait cent mille francs pour empêcher la suspension de payements^ conjurer la faillite et recojnmencer la lutte.

Enhardi par les aveux de M. de Montcarné, M. Lefèvre lui fit à son tour une confidence étrange et imprévue.

Il lui avoua qu'il n'avait pu voir sa charmante fille, sans s'attacher profondément à elle. Le plus cher désir de sa vie, disait-il, était d'unir sa destinée à celle de la jeune Amélie. Il possédait déjà une fortune assez importante, et sans se laisser effrayer par les difficultés de la position, il offrait à M< de . Montcarné de s'associer avec lui.

Cette communication jeta le banquier dans une perplexité extrême. Il avait à payer trente mille francs le lendemain, et toutes ses ressources étaient épuisée*

Devait -il suspendre ses payements ?

Pouvait-il fiancer sa fille à un entrepreneur de serrurerie?

L'honneur du négociant et Korgueil du gentilhomme se livraient dans son âme un combat cruel. Mais Montcarhé songea à sa fille; le gentilhomme et le négociant disparurent, le père seul répondit à Lefèvre.

« Mon ami, j'estime, vous le savez, vos nobles qualités; je vous remercie du fond du cœur de vos généreuses propositions, mais je ne puis les accepter. Nous sommes tous les deux, presque du même âge, et ma fille est bien jeune ; elle n'a que dix-sept ans. Vous ne seriez heureux ni l'un niTautre, je ne veux pas acheter mon repos au prix de votre bonheur.

« Quant à moi, ajou!a-t-il avec un triste sourire, n'ayez aucune inquiétude, je sais ce qui me reste à faire, et, quoi qu'il arrive, le déshonneur ne m'atteindra pas. »

Lefèvre dissimulant ses pénibles impressions, sortit précipitamment.

Le soir môme il revenait chez le banquier.

« Monsieur le comle, lui di't-îl, c'est à vous que

je dois ma fortune; elle vous appartient tout entière. Voici trente mille francs en or et en billets de banque; dans ce portefeuille vous trouverez soixante mille francs d'actions au porteur, et quatre-vingt mille francs de traites sur Paris.

— Mon cher Lefèvre, fit M. de Montcarné, vous ne m'avez pas conapris ce matin.

— Pardonnez-moi, je vous ai parfaitement compris ; avec cet argent, vous pouvez ressaisir la fortune, et, continua-t-il avec effort, choisir pour Mlle Amélie un époux plus digne que moi.

— Cependant, objecta le banquier palpitant d'espoir et d'incertitude, cette fortune que vous m'offrez, que vous coinpromettez pour moi, elle est néces- . saire à vos travaux, sans argent que ferez-vous?

— Je reprendrai mon marteau I » reprit fièrement l'entrepreneur.

Pendant ce débat, la porte du cabinet s'était ouverte, Amélie était entrée sans bruit; elle vint placer sa main dans la main loyale qui sauvait l'honneur de son père.

C'est ainsi qu'Amélie de Montcarné devint Mme Jacques Lefèvre.

Amélie, grande, svelte et blonde, étaitun type d'aristocratique beauté.

La pureté de sa race éclatait dans l'ovale de son beau visage, dans la délicatesse de ses mains efQlées, dans la blancheur de son teint nacré. Ses longs cils

noirs, qui voilaient ses yeux d'un bleu d'acier, ajoutaient de la profondeur à son regard ; l'habitude des exercices du corps donnait à sa démarche une souplesse féline. Elle montait achevai comme une amazone, dansait comme une nymphe et nageait comme une sirène.

Elle lisait Shakspeare sans annotations, et Goethe sans dictionnaire.

Au piano, elle déchiffrait la partition.

Elle ayait donc reçu une instruction variée, mais son éducation était restée incomplète; on araît négligé d'attirer ses regards sur les cOtés sérieux de la vie. Ses parents, gens frivoles eux-mêmes, étaient demeurés sans force contre la générosité de son caractère, contre la bonté de son co&ur. Uenfant gâté se développa sans direction, comme ces arbres fruitiers à qui on laisse toutes leurs branches.

Amélie n'était pas la femme qu'il fallait à M. Lefèvre;elle l'avait épousé dans un accès de reconnaissance irréfléchi, mais au fond, elle restait avec lui en opposition directe de principes, de goûts et d'ha-^ Wtudes.

X A peine entré dans la famille de Montcamé, Le-f fêvre inaugura un système complet de réformes qui froissèrent l'élégante jeune fille ; il soumit la maison à une régularité militaire, ordonna les dépenses avec une méticuleuse économie, et fit travailler scm associé comme il travaillait lui-même, sans tnàve^

sans relâche, sans distractions. Au bout de cinq ans, les affaires de la maison de banque étaient rétablies, mais M. de Montcarné déclara qu'il ne pouvait tenir à un pareil régime, et annonça l'intention de se retirer en Bourgogne, dans la famille de sa femme.

On liquida.

M. Lefèvre abandonna à son beau-père tout Tactîf de la société et recommença une nouvelle carrière, sans capitaux, mais avec un immense crédit et une haute réputation d'intégrité ; il construisit une usine, devint manufacturier, et obtint d'admirables résultats;

Pourtant, Lefèvre n'était pas heureux.

Il aimait sa femme qu'une distance énorme séparait de lui; il essaya de se rapprocher d'elle, sans pouvoir y parvenir. En vain voulait-il aller au-devant de ses fantaisies, il ne savait pas les deviner ; il cédait à ses caprices, mais après les avoir combattus ; il était bon, noble, généreux ; il n'était pas ai^ mable. Et puis il se voyait vieux; sa tête blanche et flétrie contrastait durement avec^ le visage frais et reposé de la jeune femme qui était dans tout l'éclat de sa beauté.

Amélie avait vingt-six ans; elle se isentait au cœur lin irrésistible besoin d'aimer; elle voulut aimer son mari. Ne pouvant le rendre jeune comme elle, elle essaya de se faire vieille avec lui. Cette tentative redoubla son ennui. Uiie tristesse vague, une langueur

sans motif l'envahit tout entière. Pour se fuir ellemême, elle chercha une occupation, en trouva mille, n'en choisit aucune, et dépensa son temps entre toutes.

Elle étudiait son piano avec acharnement, montait à cheval, lisait tous les romans nouveaux, allait dans le monde, et changeait de toilettes trois fois par jour.

•M. Lefèvre avait la perspicacité d'un vieillard et l'instinct d'un amant ; il voyait venir la crise, et se sentait impuissant à la conjurer.

C'est dans cet intérieur gros d'orages intimes qu'Olivier fut introduit.

ciQ^cir?

Lorsque M. Lefèvre et son protégé arrivèrent à la manufacture, Amélie était absente; elle rentra à l'heure du dîner. Son mari lui présenta Olivier, et lui apprit que celui-ci devait habiter leur maison et s'asseoir à leur table. Amélie fut choquée de ce qu'elle regardait comme un manque de tact de la part de M. Lefèvre.

Olivier lui déplut.

Le jeune homme boitait par suite de sa blessure de la veille ; ses habits étaient simples et d'une coupe rustique; pendant le dîner, il parla peu. Sa réserve fut prise pour de la gaucherie, son silence pour de la nullité.

Le repas achevé, le manufacturier pria sa femme de faire un peu de musique pour lui et pour son hôte. Cette demande parut souverainement ridicule à Mme Lefèvre. Elle alla au piano en haussant imperceptiblement les épaules, prit le premier livre venu, qui se trouva être la partition des Mystères 373 c

82 OLIVIER L'OBPHÉONISTE.

(Tlsis (édition de Sieber), l'ouvrit au hasard, à la moitié de l'ouverture à peu près, et se mit à jouer l'adagio solennel qui précède la reprise deTallegro. Au bout de quelques mesures, elle s'arrêta brusquement, et, jetant* à son mari un regard chargé d'ironie, elle demanda à Olivier avec une feinte politesse :

«Est-ce que cette musique vous amuse, monsieur?»

Olivier avait reconnu l'ouverture de la Flûte en-chantée que MuUer lui avait souvent jouée, en accompagnant son exécution de longs commentaires sur le génie de Mozart.

a J'aime beaucoup ce morceau, dit-il, mais..., il s'arrêta sans oser continuer.

— Vous avez peut-être quelques observations à m'adresser? dit la railleuse Amélie, je serais curieuse de les entendre. »

Le forgeron comprit qu'on se moquait de lui; sans se déconcerter, il s'approcha du piano.

« Je crois, madame, que vous jouez l'allégro un peu trop vite ; ensuite chaque phrase de r adagio se compose de trois accords, et vous n'en frappez que deux. Je vois bien que dans votre partition les deux derniers accords sont liés ; mais c'est une faute. Mon maître qui a vu le manuscrit original , m'a affirmé que la liaison n'existait pas, et qu'elle ne devait pas exister ; parce que Mozart, en écrivant ces trois accords, avait voulu reproduire un frappement

OWVIER L'ORPHÉONISTE. 83

usité dans les loges maçonniques, et faire ainsi allusion aux cérémonies secrètes de l'ancienne Egypte, pour donner de la couleur locale h son ouverture. Gela est d'autant plus vraisemblable que la francgoaaçônnerie était très en vogue au dix-huitième siè^ de, et que les adeptes donnaient à leur association une origine égyptienne.»

Cette réponse du jeune ouvrier jeta An^élie dan3 la plus grande siirprise. Les lions dorés qui ornaient les chenets de son salon eussent ouvert leurs gyeules de bronze pour lui adresser un discours en vers , qu'elle n'eût pas été plus stupéfaite.

•M. Lefèvre était radieux ; son protégé lui faisait honûeur.

Pour ne pas rester sous le coup de ce petit échec, Amélie, froissée dans sa vanité de virtuose classique , ferma sa partition, choisit une grande fan* taisie de concert qu'elle avait minutieusement étudiée, et la joua avec autant de soin que si elle eût été devant le plus brillant auditoire. Elle trouva dans la piqûre de son amour-propre une verve qu'elle ne se connaissait pas. Les traits capricieux, les arpèges rapides, les trilles étincelants, lesgam-mes impétueuses se succédaient, se mrêlaient, s'enchevêtraient, avec une volubilité prestigieuse, sous la pression ferme ou caressante de ses doigts légers. Les derniers accords sonnèrent comme un orchestre.

Mme Lefèvre se retourna pour jouir de son triomphe.

Olivier n'avait pas Tair ébloui du tout; il dit simplement qu'il n'avait jamais entendu d'exécution aussi rapide. Cela ne faisait pas le compte de la jeune femme, qui s'attendait à une explosion d'enthousiasme, ou au moins à une muette admiration. Elle crut qu'Olivier n'osait pas exprimer toute sa pensée, et, voulant lui faciliter les moyens de se répandre en compliments, elle lui dit :

« Avez-vous encore d'autres observations à me faire.

— A vous, madame? Oh î certes, non! j'ai beau , n'être pas grand musicien, je sens qu'il n'es^ pas possible de jouer mieux que vous ne le faites. Mais je n'aime pas cette musique; elle ressemble à un homme qui dirait peu de choses en beaucoup de paroles; on écoute longtemps, et à la fin on n'a rien entendu. ■ ■ *

« M. Muller, mon maître, avait une élève très-forte qui avait pris des leçons à Paris. Ne pouvant plus rien apprendre à des doigts presque aussi souples que les vôtres, madame, il changea de système et lit jouer à son élève des airs très-simples, et ou il n'y avait guère de notes. Mais ces airs-là parlaient au cœur, et en disaient plus que des pages noires de musique.

— Vous voyez, ma chère, dit M. FiCfèvre, que j'a-

OLIVIER L'ORPHÉOJïïISTE. 85

vais raison de vous engager à jouer, et qu'un orphéoniste tel qu'Olivier peutdonnerun bon conseil, même à une artiste telle que vous.

— Je reçois là mieux qu'un conseil, répondit Amélie, c'est une leçon. »

' Quelques instants après , elle quitta le salon. C'était la première fois qu'elle abandonnait la partie sans prendre sa revanche.

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