‹ Olivier l'OrphéonisteChapitre 6 sur 7 · EPILOGUE · texte numérisé non relu

EPILOGUE

l)ans les premiers beato jours <ie faiinée qui suivit le festival de Londres, je me rendais enTmiraîne chez un ami dont ITiahitation est située entre Loches et Amboîse.

J'avais annoncé ITieure de mon arrivée ; à la statioii ifAmboîse, un dogcart m'attendait. Quoiqueci ne soit pas mon habitude de prendre le plus long quand je vais voir mes amis, je ne suivis pourtant pas, cette fois, le chemin le plus court, et' je me dé-* tournai de ma route pour passer parPrancueil.

Le pays me sembla tellement changé que j'hésilais à lé reconnaître. Partout on. avait semé, planté^ construit.

A la place de la masure délabrée qui s'élevait à l'entrée du bourg dans un terrain inculte, je retrouvai, entre deux massifs d'arbustes, une maison blanche, fraîche et coquette, dont le toit d'ardoises neuves flamboyait au soleil couchant. Dans un atelier séparé de la maison, trois forgerons martelaient une barre de fer rouge; plus loin, des charpentiers équarissaient des poutres sous un appentis.

J'adhiirais cette villa qui ressemblait à une fabrique, ou cette fabrique qui ressemblait à une villa, quand Olivier parut sur le seuil. Je descendis de voiture pour lui serrer la main.

« Je parie que vous allez à Beauchêne, me dit-il.

— Moij cher ami, vous avez gagné.

— Non, j'ai perdu, car vous restez chez moi.

— Impossible I je suis attendu, et sous aucun prétexte

— Nous sommes sur la grande route, je vous arrête ; il* y a force majeure, c'est mieux qu'un prétexte. Le domestique va repartir avec sa voiture ; il préviendra M. de La Chesneraye que vous arriverez plus tard, la semaine prochaine. »

Au bruit de nos voix^ une jeune femme sortit de la maison. C'était Mariette. Elle joignit ses instances à celles de son mari.

Refuser plus longtemps, devenait difficile ; je transigeai. Il fut convenu que je dînerais à Francueil, et que, le lendemain, Olivier me reconduirait à

Beauchêne dans la carriole de son beau-père, le maître Goubeau, qui avait été réinstallé aux Lauderies. . ,

Pendant que sa ménagère veillait aux apprêts du repas, Olivier me montra, avec le naïf et légitime orgueil du propriétaire, son jardin, les fleurs cultivées par sa chère Mariette, sa maison et ses deux ateliers.

« Vous le voyez, me dit-il, je ne suis plus seulement forgeron. Les vendanges de ces dernières années ont été heureuses ; le pays est riche; on bâtit beaucoup. Moi qui n'ai pas de vignes, j'ai songé à utiliser dans les entreprises le peu que j'ai appris à Paris en fait de dessin linéaire et d'architecture ; le fer me connaît de longue date, et, pour la charpente, je me suis adjoint un associé de votre connaissance.

— M. Pilou, peut-être?

— - Lui-même ! • répondit' une voix de bar j ton qui • ne m'était pas inconnue, et Pilou m'apparut, radieux, engraissé, et coiffé d'une superbe casquette de loutre.

Comme je le félicitais sincèrement d'avoir quitté la carrière dramatique, il s'écria :

« Je n'ai pas renoncé au théâtre ! j'ai changé de scène, voilà tout. On représente ici le drame bourgeois en costume de ville, avec la vallée du Cher pour décor. C'est à se croire au grand Opéra. Nous commençons le cinquième acte, <îeluioii la vertu est 373 • n

récompensée. Dans la pièce, je joue les charpentiers ; ce n'est pas plus fatigant que de jouer les comiques, et .c'est n^iéux payé. »

Le maître GouBeau, prévenu que je m'arrêtais chez son gendre, arriva bientôt des Lauderies en habits de gala, avec son gilet à fleurs et son grand col empesé.

On n'attendait plus que lui pour se mettre à table. Mariette avait -déjà improvisé son dîner. Elle en fit les honneurs avec une grâce parfaite. Le repas fut gai, la conversation intéressante; chacun parla de ce qu'il savait.

Le grave bonhomme Goubeau s'étendit sur l'agriculture, la grande nourrice du monde ; sur les vendanges passées, sur la récolte prochaine, les blés verts et les prés fleuris ;' ij parla mûriers blancs et vers à soie aussi bien qu'Olivier de Serres, et pronostiqua la pluie ou le beau temps mieux que M. Babinet.

Olivier nous communiqua ses projets d'avenir. Il avait étudié au Crystal-Palace 'des machines agricoles, des moissonneuses, des .batteuses, des piocheuses à vapeur qu'il avait vues fonctionner dans la Brie et dans le Nord, pendant ses voyages orphéoniques. Il voulait construire des machines du même genre, les simplifier, les rendre moins coûteuses, et en généraliser l'usage dans son département.

Pilou causa théâtre et charpente. Vers le milieu

du dîner, il sortit en faisant un signe d'intelligence à son ami, et ne revint qu'après le dessert; Il était orné d'une casquette de toute beauté, avec un gland d'or.

« C'est prêt, » dit-il laconiquement.

Tout le inonde se leva de table ; on me proposa une promenade dans le bourg, d'un ton qui me fit pressentir une surprise.

En passant «dans la grande rue (les plus minces villages possèdent une grande rue, beaucoup même n'ont que celle-là), je cherchai vainement le café de Bellone, débit de bière. Le café avait disparu. Il avait été absorbé par le développement extraordinaire qu'avait pris la boutique du sabotier Baillif. Baillîf était devenu un notable commerçant; à sa fabrique de galoches, il avait joint un magasin de casquettes. La sœur du sabotier-chapelier trônait au comptoir.

Olivier m'apprit: que cette sœur était fort gentille; que Pilou, devenu subitement amateur passionné de belles casquettes, en achetait une nouvelle tous les dimanches; et que, si je restais quelques semaines dans le pays, je courais grand risque d'assister à une noce de village.

Nous approchions d(ts hauteurs de Juchepie.

fragilité des destinées! Instabilité des choses humaines 1 Le cabaret était transformé; le bouchon avait disparu. L enseigne, le chef-d'œuvre du maître

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inconnu, la pie, Torang' r, Tâne, tout était effacé, 2:ratté, remplacé par une lyre d'or au-dessou» de laquelle on lisait en lettres majuscules :

CERCLE DES ARTS. v

Nous étions arrivés au Lut de notre promenade.

Olivier nous précédait de quelques pas ; je le suivis dans la grande salle de Tex-cabaret de Juchepie. Une trentaine de vignerons rangés en demicercle saluèrent notre entrée avec un chœur lancé à pleine voix.

Celait l'orphéon de Prancueil.

Olivier, fondateur, président, directeur, battait la mesure. Parmi les exécutants, je reconnus le vigneron Chauveau, Baillif le sabotier, le grand Bodin , le petit Crochard, Renou lui-même !

Que de patience, d'abnégation et d'énergie, n'avait-il pas fallu déployer, pour amener là tous ces esprits étroits et hostiles.

Après le premier chœur , les hommes ouvrirent leurs rangs, et je vis s'avancer en bon ordre quinze bambins qui marchaient au pa» comme de vieilles troupes. Sur un sijne de l'instituteur communal qui les accompagnait, les enfants s'arrêtèrent, se mirent en ligne, et chantèrent d'une façon merveilleuse un petit morceau à deux voix.

Voici l'orphéon de l'avenir, » me dit Olivier,

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'Ensuite, les enfanlset les hommes se réunirent pour exécuter ensemble un grand chœur à cinq parties.

Mou, avec ses chateonnettes, se cnargea d'égayer le programme du concert iniprovisé. Plus heureux que le ménétrier de Meudon, le transfuge de l'orphéon de Loches retrouva ses succès d'autrefois.

La soirée nous sembla, trop courte, pourtant il était près de dix heures (une heure indue à la campagne), quand on se décida à quitter le Cerâle des Arts. Les orphéonistes nous accompagnèrent jusqu'à la maison de leur directeur en répétant, par les chemins plantés d*ormeaux^ leurs chœurs favoris dont les joyeux accords faisaient vibrer l'écho des bois de Juchepie, et réveillaient les oiseaux endormis sur les branches.

Le lendemain, de bonne heure, Olivier me conduisit à Beauchëne.

Pendant notre court voyage, la conversation roula sur Paris, sur Londres, sur les souvenirs de l'orphéoniste» sur les espérances de l'ouvrier.

Olivier semblait heureux de redire ses pérégrinations lointaines, plus heureux d'ajouter qu'elles étaient terminées. Il se félicitait par-dessus tout d'avoir choisi cette calme et laborieuse retraite des champs.

< A Paris, me dit-il , en faisant allusion à l'enga* gement théâtral qui lui avait été proposé , j'aurais.

pu courir après la fortune, après la réputation. J'ai préféré le bonheur tout fait qui m'attendait à Francueil.

« D'ailleurs, j'avais l'idée que je serais plus utile id en conduisant ma petite barque, que là-bas sur' votre grand navire encombré d'hommes, et où tant de gens qui se croient indispensables ne font que gêner la manœuvre.

c Si je réussis dans mon village, les jeunes gens du pays ne seront plus si pressés de déserter les champs pour aller s'étouffer dans les villes. Ils auront la preuve que les besoins, les d'ésirs, et môme les belles ambitions de l'homme peuvent trouver leur satisfaction au soleil de nos campagnes, aussi bien qu'à l'ombre des grandes cités.

* Cette pensée que mon succès pourrait servir d'exemple me donne plus de cœur pour travailler dans la voie du* progrès. Sur cette route-là, grâce à Dieu, il y a d'autres cantonniers que moi; mais bien que je ne sois que l'un des derniers parmi les plus obscurs, je puis déjà être lier d'avoir. posé un des jalons qui marquent le bon chemin, en plantant dans nos vignes le drapeau de l'orphéon.* »

Le cheval du maître Goubeau était un excellent trotteur ; il n'y .avait pas une heure que nous avions quitté Francueil, et déjà nous traversions les hautes futaies de Beauchêne.

.Je mis pied à terre devant la grille du parc. Quant à mon hôte, il m'avait prévenu qu'il ne pouvait s'arrêter au château. Des travaux urgents le rappelaient; il voulut, sans délai, retourner à ses chantiers.

Nous échangeâmes une dernière poigjiée de main, et je me séparai, non sans regrets, d'Olivier Torphéoniste. •

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