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OLIVIER i;ORPHÉONISTE. 159
Olivier sortit du théâtre, aussi affecté de Téçhec ^e son camarade que s*il Teût subi lui-même. Il se sentit atteint d'une mélancolie profonde, et remonta tristement le cours de sa vie.
Il n'avait retrouvé son ami, que pour être le témoin impuissant de son désastre.
Il avait eu un protecteur ; il avait été forcé de quitter sa maison.
Son premier, et unique amour avait été pour lui une source de chagrin. Celle qu'il aimait était de- Venue la feinme d*un autre.
Ses pensées se reportèrent invinciblement vers Mariette. Que faisait-elle à cette heure, pendant qu'il marchait seul et découragé sur le pavé de la grande ville?Elle travaillait peut-être près d'un feu clair de sarment, tranquille et heureuse entre son père et son mari; peut-être agitait-elle doucement un berceau d*enfant, ep murmurant quelque naïve chanson, Sainte Catheriney oula Ros^ de pimprenellé.-
Le forgeron descendait une rue étroite et sombre.
Il remarqua devant lui une jeune ouvrière qui marchait précipitamment, pour échapper aux importunités d'un homme élégamment vêtu.
Évidemment cet homme prenait un méchant plaisir à effrayer la jeune fille attardée. Olivier hâta le pas, et, d'un coup de coude bien appliqué, jeta en bas du trottoir l'impertinent qui, sans mot dii'e, prit les devants et se relira dans l'encoignure d'une porte, attendant sans doute que le rude protecteur se fût éloigné pour recommencer ses poursuites*
Olivier devina son intention.
« Mademoiselle, dit-il à l'ouvrière , si vous me le permettez, je vous accompagnerai jusqu'au détour de cette rue. »
Un bras qui tremblait bien fort se posa sur le sien. Ils marchèrent quelque temps en silence, mais le trouble de la jeune fille, au lieu de se calmer, semblait s'accroître.
Olivier crut l'entendre prononcer son nom. Il s6 pencha pour voir le visage de sa compagne, et tout son sang reflua à son cœur.
• «Mariette, s'écria-t-il. Ou plutôt, madame Renou ! reprit-il avec amertume.
— Pourquoi me donnez-vous ce nom? dit la jeune fille offensée, il n'est pas le mien.
— Comment! fit Olivier, n'étes-vous pas mariée ?
— Après la lâche conduite de M. Renou, je n'ai pas^oulu.le revoir; et je me suis trouvée heureuse d'avoir une raison pour le repousser; si je l'avais accepté..., je ne l'avais pas choisi. »
Mariette s'arrêta et reprit en hésitant :
«Nous avons été potfr vous remercier.... pour avoir de vos nouvelles. Mon père voulait vous écrire, mais votre parrain, M. Ballu^ n'a pas voulu nous donner votre adresse. »
En effet, le maitre Ballu, qui regardait Mariette comme le mauvais génie de son filleul , avait rér pondu que le jeune forgeron faisait son tour de France, et n'avait pas de résidence fixe.
Olivier écoutait la jeune fille avec ravissement. La rue si déserte et si noire tout à l'heure lui semblait pleine de jnouvement et de lumière. Il voulut parler et entendre le propre son de sa voix pour s'assurer qu'il ne faisait pas un rêve*
« Mais, demanda-t-il , quel heureux événement vous a conduite à Paris.
— Ce n'est pas un heureux événement, répondit Mariette avec tristesse, c'est la ruine de mon père, *
— Votre père, ruiné ? lui qui était §i riche!
— Il l'était, il y a quelques mois. Aujourd'hui, . nous ne possédons plus rien. Mon père tenait sa
fortune d'un de ses cousins, François Goubeau, qui la lui avait laissée par testament. L'an dernier, des hommes d'affaires, qui n'ont pas d'autre métier
Ifla OLIVIER L'ORPHÉONISTE.
que de chercher à nuire, ont découvert ce qu'ils appellent un défaut de forme dans l'écrit qui a9n* tenait les dernières volontés de notre cousin. Ils ont engagé ses autres parents à nous faire un procès.
« On savait bien dans la famille que notre cousin François avait fait plusieurs testaments en notre faveur; lui-môme l'avait dit souvent, mais nous n'en possédions qu'un.
« C'est celui-là qu'on attaquait.
« Mon père plaida ; il perdit à Tours et à Orléans. . L'acte fut cassé, et, un jour de cet été, il nous fallut quitter notre belle ferme des Lauderiesl Ah ! monsieur Olivier, ce fut un triste moment. La maison où j'ai été élevée, la chambre où ma pauvire mère est morte, les' champs où mon père a tant peiné, tant travaillé, nous abandonnions tout.. Nos pauvres bêtes elles-mêmes avaient Tair de nous regretter. Quand nous sommes passés devant l'étable, les bœufs ont tourné leurs grands yeux de notre côté comme pour nous dire adieu, et le cheval qui était dans le pré nous a conduits jusqu'au long du Cher. ' Mon père et moi nous n'osions plus nous regarder de peur de nous voir pleurer.
. « Le procès avait usé nos ressources. Mon père s'est loué au notaire de Saint-Georges pour faire sesvignes à l'année; et moi, j'allais entrer en condition, quand une dame de Paris, Mme Marsy, qui était veftue à Francueil pendant les vacances, eut
ridée, en me voyant travailler, que je gagnerais plus, et que je serais mieux traitée comme ouvrière à la ville que comme servante à la campagne.
Mme Marsy m'emmena à Paris où elle a un atelier de confections pour dames. Je travaille avec elle, et je demeure dans sa maison. Je venais de porter de l'ouvrage en ville quand je vous ai rencontré. »•
Olivier reconduisit Mariette jusqu'à la demeure de Mme Marsy. Avant de se séparer d'elle, il demanda et obtint la permission de revenir.
QjÇAr^
Pendant que notre héros retrouvait à Paris celle qu'il n'espérait plus revoir, d'autres événements s'accomplissaient à***.
C'était par une froide matinée de décembre ; un épais manteau de glace couvrait la terre, le ciel était d'un gris de plomb, un vent âpre et sec sifflait dans les arbres blanchis par le givre.
Mme Lefèvre se sentait engourdie par un singulier malaise; elle qui sortait tous les jours, hésitait à faire sa promenade accoutumée. Pourtant elle secoua sa torpeur, fit seller son cheval et partit.
Arrivée aux Maisons-Blanches , petit hameau de huit à dix feux , elle s'arrêta, attacha sa monture à un arbrisseau , et entra dans une pauvre maison couverte en chaume.
Une vieille femme se leva pour aller à sa rencontre.
« Comment ma bonne Martine , fit Mme Lefèvre, vous êtes debout!
OUVJER L'ORPHÉONISTE. 165
— Eh! oui, madame, répondit gaillardement Martine, grâce à vous ; j'aurais été vous remercier de vos bontés, si mes vieilles jambes avaient voulu faire leur devoir; car malheureusement me voilà guérie.
. — Pourquoi malheureusement ? dit Amélie.
— C'est que je voudrais être toujours malade pour vous voir souvent. Quand vous êtes ici, je crois que le soleil est entré dans ma' chambre.
— Eh bien! si mes visites vous font plaisir, je les continuerai après votre guérisôn. Je comptais aujourd'hui vous laisser une vilaine médecine bien noire, mais puisque vous n'en avez plus besoin^ je vous enverrai ce soir du vin et des provisions.
— Oh ! je sais que vous ne viendrez plus guère Vous-même, fit la vieille, il y en a tant d'autres que
• moi qui vous aiment et-qui vous attendent. Tout ce que je souhaiterais, ça serait de savoir que vous pensez à moi de temps en temps.
— Je vous promets. ...
— Tenez, interrompit Martine, voulez-vous me rendre contente jusqu'à la fin de mes jours. Gardez ce petit présent en souvenir de moi. Cela me vient d'un parent, qui, de son vivant, demeurait bien loin d'ici. »
Et la vieille femme donna à Amélie un livre de prières dont la reliure ancienne en chagrin du Levant était garnie d'un fermoir d'acier.
166 OUVIER L'ORPHÉONISTE.
< Vraiment, ma chère Martine, dit Mme Lefèvre, je n'ose vous priver de votre beau livre!
— Vous ne me privez pas, au contraire. Je ne sais pas lire!... Après cela, continua Martine, en re^ gardant le livre d'un air affligé, c'est peut-être que vous ne le trouvez pas beau. »
Voyant qu'elle ferait de la peine à la bonne vieille si elle refusait son présent, Amélie l'embrassa et ne manqua pas de prendre le volume avant de partir.
La reconnaissance de ceux qui reçoivent, double le plaisir de ceux qui donnent. Amélie avait été touchée de l'intention délicate de la pauvre femme; heureuse de se sentir aimée, elle éprouvait la joie du semeur qui a jeté son grain dans un terrain fertile.
« Olivier a raison, pensa- t-*elle, le bonheur, est là. »
Et , sautant légèrement en selle, elle rendit la main à son cheval qui partit comme le vent.
Tout à coup, ranimai lancé au galop tomba dans une ornière profonde cachée par la neigcT; la sangle de la selle se rompit, et Amélie fut précipitée sur les pierres du chemin.
Des paysans qui travaillaient non loin de là» voyant passer un cheval sans cavalier, accoururent et trouvèrent la jeune femme étendue sur la neige, ~ privée de sentiment.
OUVIER L'ORPHÉONISTE. 167
Ils 86 mirent aussitôt à couper dans leurs champs deux jeunes peupliers, improvisèrent avec les branchages un brancard qu'ils rendirent plus doux en Èe dépouillant de leurs blouses et de leurs vestes de travail, et transportèrent jusqu'à la manufacture la malheureuse Amélie qui leur inspirait une vive compassion, car elle était connue et aimée de tous.
Quand le funèbre cortège entra dans la cour, les domestiques sortirent de la maison en tumulte; les ouvriers quittèrent leur travail; on jetait des cris, on parlait à voix basse; M. Lefèvre arriva plein d'épouvante. Il envoya chercher des secours dans toutes les directions. La fatale nouvelle s'était 'déjà répandue dans la ville avec une foudroyaiite rapidité.
Amélie fut déposée sur son lit autour duquel son mari, un médecin et un prêtre épiaient avec anxiété les symptômes de la vie ou de la mort.
Ses traits si nobles et si beaux étaient calmes, mais plus pâles que la cire; elle respirait encore, mais son souffle ternissait à peine le miroir que le médecin présentait à ses lèvres décolorées.
Vers le soir, Amélie reprit ses sens.
Elle fit signe qu'elle voulait rester seule avec son mari.
c Jacques, dit-elle d'une voix faible^ quand tout le monde se fut retiré, je sens que je vais mourir....
mais.... je ne veux pas te quitter.... sans te dire.... tu es si bon.... il ne faut pas que tu laccuses d'ingratitude rhomme qui fa fidèlement servi. »
Elle mit alors sous les yeux de son mari et de son juge sa vie tout entière, sa vie restée pure malgré les rêves fiévreux, d'une imagination inquiète.
M. Lefèvre, agenouillé près du lit, les traits altérés, les lèvres tremblantes, pressait convulsivement les mains de sa femme sans pouvoir pleurer.* L'homme énergique et fort avait disparu; il ne restait plus qu'un vieillard débile, brisé par la douleur.
« Mon ami, dit Amélie, je voudrais qu'Olivier sût que tu as cessé de le méconnaître.... je voudrais aussi lui laisser un souvenir.... »
i.e tegard de la mourante tomba sur le livre de prières que Martine lui avait donné le matin.
« Ce livre.... tu le lui remettras, n'est-ce pas? »
La tète d'Amélie qui s'était soulevée à demi, retomba sur l'oreiller.
Le médecin était parti. Le prêtre renixa seul. Lefèvre éclata en sanglots.
Cette nuit même, la tefre compta un ange de moins; le ciel, une sainte de plus.
Olivier avait sincèrement partagé le chagrin de Mhriette, en apprenant de sa bouche, les malheurs qui avaient frappé son père. Cependant il ne put se défendre d'un mouvement de joie bien naturel à régoïsme de Thomme et à l'égoïsme de l'amour, en réfléchissant que, par suite de ces malheurs, la jeune fille habitait la même ville que lui. Lai différence de fortune qui le séparait d'elle avait cessé d'exister ; il lui était permis de former des projets dont la réalisation était possible, pourvu qu*il sût faire partager les sentiments qui l'animaient.
C'était l'important ; c'était le difficile.
Chaque fois qu'il voulait lui dire les pensées qui remplissaient son cœur', Mariette feignait de ne pas comprendre, et donnait un autre tour à la conversation.
Pourtant elle semblait prendre plaisir à l'écouter. Elle l'attendait avec impatience. Si, le dimanche, il tardait à venir, elle jetait des regards inquiets sur
la pendule, elle quittait son ouvrage, et allait se blottir derrière le rideau de la fenêtre pour regarder dans la rue et tâcher de l'apercevoir de loin,
Olivier ne pouvait deviner les réticences et les innocents manèges de Mariette ; mais un autre que lui observait la jeune ouvrière.
Cet observateur aussi clairvoyant que désintéressé» c'était notre ami Pilou, l'artiste dramatique, qui, peu de jours après sa mésaventure, avait reparu sur l'horizon.
Il était plus jovial que jamais, et parlait de sa chute d'un ton fort dégagé; l'attribuant à des motifs politiques d'un ordre si transcendant qu'il était impossible de les comprendre, quand il se mettait à les expliquer.
Cette fois» sa. bonne humeur avait une raison d'être. Par une heureuse chance, il était entré en qualité de chanteur comique dans un café--conciert; et sa physionomie baroque ayant plu aux mélomanes du petit verre et aux dilettantes de la chope, il . se voyait une existence assurée au moins pour une saison. •
Libre de toute préoccupation^ il s'était rapproché dXHivifiT, et le voyait fréquemment. Lorsque celuici qui l'avait pris pour son confident, se plaignait de la réserve avec laquelle Mariette l'accueillait quelquefois, le chanteur comique lui répondait ;
« Mariette est une brave fille, et je crois que je la
comprends. Elle est en apprentissage; elle ne gagne rien, et son père, pas grand'chose. Si Aie n'a pas Talr de fécouter maintenant, c'est qu'elle ne veut pas que tu sois çeul à supporter les charges du ménage, »
Rassuré par les bonnes paroles de son ami, Olivier reprenait avec plus de calme le cours de ses occupations. Toutes ses journées étaient prises par les travaux de la manufacture, excepté le dimanclié qui appartenait à Mariette ; toutes ses soirées étaient partagées entre les cours gratuits ouverts aux adultes par la Société pjlilotechnique, et les répétitions de rôrphéon.
Ces répétitions venaient de prendre une activité extraordinaire. Dans chaque société chorale, on étudiait les chœurs qui devaient être chantés au Festin val de Londres.
L'idée de ce festival était venue à un homme énergique et hardi qui a consacré sa vie à la propagation du chant choral. Cet homme qui avait déjà pu réunir à Paris^ au palais de l'Industrie, dans une fête sans précédents, six mille orphéonistes venus de tous les points de ta France, caressait un autre projet plus gigantesque, plus impraticable que le premier. Il avait* résolu de transporter trois mille chanteurs français au Crystal-Palace de Londres, pressentant que de là, sorthrait quelque chose de grand.
Olivier craignait de ne pouvoir se joindre aux aventureux touristes. Le voyage entraînait des dépenses assez considérables ; il durait huit jours. Ses patrons consentiraient-ils à lui accorder un congé d'une semaine? quoi qu'il pût arriver, il répétait toujours sa partie de premier ténor dans les chœurs du festival.
Un soir qu'il se préparait à sortir pour se rendre à la société chorale, un vieillard vêtu de noir se présenta devant lui. '
C'était M. Lefèvre qui venait remplir le dernier vœu d'Amélie, et remettre à Olivier le livre d'heures qu'elle lui avait légué.
Olivier enveloppa pieusement ces tristes reliques dans un mouchoir de toile iine, et les serra comme un trésor.
Pressant la main de son ancien contre-mattre, le manufacturier lui dit :
c Ma maison vous est ouverte, et mon atelier attend toujours son chef; je vous avais donné un successeur, mais je ne vous ai pas remplacé. »
L'ouvrier avait toutes les délicatesses du cœur. Comprenant que sa présence à *** pourrait rappeler à son protecteur de pénibles souvenirs, il le remercia sans accepter.
Alors M. Lefèvre parla du besoin qu'il aurait eu d'examiner, en Angleterre, des machines nouvelles dont on lui proposait l'acquisition; mais il ne pou-
vait rester plus longtemps absent de ***;il demanda à Olivier de partir à sa place.
•Cette ouverture de M. Lefèvre détermina l'orphéoniste à se rendre au festival de Londres.
Mariette l'encourageait à faire ce voyage.
Pilou lui-même, saisi par la fièvre de la locomotion, se fit recevçir dan^ une société chorale qui venait de se former {le Choirai des ar^w/es) pour avoir le droit de passer la Manche.
QlC^CCP
174 OnVIBR L'ORPHÉONISTE.
Pour descendre en Angleterre, ils se sont levés trois mille : des bords du Rhône et de la Méditerranée, des plaines de la Champagne, des sillons de la Brie, des coteaux verts de la Bourgogne, des rives de l'opulente Gironde.
Ils accourent de Dunkerque et de Narbonae,de la Rochelle et de Colmar, de Valenciennes et d'Agen, de Caen, la vieille cité normande, et de GhamBéry, la nouvelle ville française.
Trouvères de la Picardie, Ménestrels du Langue* doc, Troubadours de la Provence, Maîtres chanteurs de TAlsace, ils sont là tous; voilà les orphéons français.
Ils partent.
Dix steamers les emportent, de Dieppe à New- Haven, de Boulogne à Folkestone, de Calais à Douvres.
Nous ne les suivrons pas dans }eur pèlerinage artistique; nous ne^ dirons pas cette grande épopée du
.chant choral qui s'est élevée à la hauteur d'un fait politique.
Nous renonçons à peindre ce magnifique specta* cle d'un peuple qui chante et d'un peuple qui écoute, dans le plus grand vaisseau du monde ; ces chaudes effluves qui se dégagent du contact des masses' étrangères l'une à l'auti^e ; ce courant électrique qui passe dans l'air, qui fait frissonner les épaules, qui serre les poitrines, qui ouvre les cœurs, qui brise les volontés, qui fait jaillir des larmes; et ce ehoc inattendu de deux nations sœurs qui se reconnais** sent après trois siècles de luttes, qui se tendent les bras et qui s'écrient : c Assez dé combats, assez de guerres, assez de vengeances! plus de haines désormais; alliance entre nous et paix au mpnde! c'est notre espoir, c'est notre vœu, c'est notre volonté l »
Cet espoir, ces vœux seront-ils constants? cette volonté sera-t-elle toujours celle 4e tous? c'est le secret de l'avenir. Mais quoi qu'il advienne, ce sera un étemel honneur pour l'orphéon, d'avùir provoqué ce cri humain qui a retenti» et qui a été entendu.
Les orphéonistes sont partis.
Le soleil brille, la mer est calme ; que Dieu con« duise les soldats de la grande armée de la paix.
Huit jours après, le chemin de TOuest versait dans la gare de Paris (rive droite), un flot noir d'orphéonistes. Deux d'entre eux, se détachant de la masse, prirent la rue Saint-Lazare et cheminèrent d'un pas leste, leur sac de nuit à la main.
« Ma foi^ disait l'un, je suis bien aise de me retrouver à Paris, la ville me paraît plus claire et plus gaie que le jour de notre départ.
, — Moi, disait l'autre, je ne suis pas fâché défaire
itia rentrée au café-concert. Vu l'immense succès ob-
. tenu au Crystal-Palace par moi et par les trois mille
autres qui m'accompagnaient, je demanderai de
l'augmentation.
— Pressons le pas, seigneur Pilou! Mariette nous attend, j'ai hâte de la revoir.
— Arpentons, seigneur Olivier! il me tarde d'être garçon d'honneur; à quand la noce définitivement?
— Je compte aujourd'hui même m'expliquerfran-
chement avec Mariette, lui dire tout ce que j'ai dans le cœur; mais.... à mesure que nous approchons, je sens que le courage me manque.
— Veux-tu que je parle pour toi? en prose ou en vers, ça m'est égal, j'emprunterai le langage du tendre Racine :
Fidèle confident da beau feu de mon mattre,
Souffrez que je l'explique aux yeux qui Tont fait naître....
— Ah ! mon ami , interrompit Olivier , si je pouvais être sûr des véritables sentiments de Mariette!
— Laisse-moi donc tranquille avec tes incertitudes ; je te dis qu'elle t'adore. Je connais le cœur humain; j'ai joué le répertoire de M. Clairville. »
Tout en causant, les deux camarades étaient arrivés devant la maison qu'habitait la jeune ouvrière. Ils avaient franchi la porte, et commençaient à monter l'escalier, quand 'la portière, vieille femme dont la figure rechignée offrait une remarquable expression de malice, sortit de sa loge et courut après eux.
« Que demandez-vous? leur cria-t-elle d'une voix aigre.
— Mme Marsy.
— Elle est sortie.
— Et Mlle Mariette? ■
— Elle est partie.
— Comment! partie! murmura Olivier d^me voix étranglée, et.... où est-elle allée î
— Est-ce que je le sais moi? Voilà trois jours qu'elle a pris sa volée sans me dire ni bonjour, ni bonsoir, ni chien qui es-tuî Un jeune homme briin est venu la chercher en fiacre, ajouta la portière qui, en réaUté» a*avâit vu ni fiacre ni jeune homme, mais qui voulait faire un rédt à efifet.
— C'est impossible I fît impétueusement Pilou.
— Dites-donc quei^ai menti, tout de suite, reprit la portière en retroussant militairement le madras de coton jaune qui comprimait les mèches ébouriffées de sa chevelure. Je vous soutiens, moi, que la demoiselle a filé avec un joli jeune homme, à preuve qu'il avait un chapeau gris, des bottes .et un habit bleu, ah!
— Renoul dit Olivier en se parlant àluî-mème.
— C'est bien ça, Renou; j'ai pardié bien retenu son nom. *
Pilou entraîna son ami dans la rue.
Sans essayer de lui ofirir des consolations banales ou irritantes, il tenta de faire diversion à cette violente douleur, et, pour la première fois, il lui dit ce que lui-même avait souffert.
c Allons, allons! Olivier, un homme est un homme, on sait bien que lexistence n'est pas toujours semée de roses mousseuses. Quand on isoufire. Vois-tu, il ne faut pas regarder en dedanisdësoi; si
on a du cœtir, comme tu en as, on doit songer aux autres et voir s'ils ne sont pas plus à plaindre que nous. Tu es encore heureux, toi qui peux f affliger en pensant à tes amours. Qu'aurais-tu fait à ma place si tu'avais connu le besoin.... la faim?
« TieAS, je peux bien te Tayouer, à présent que ma position est changée : le jour où je t'ai rencontré sur le boulevard Saint-Martin, il y avait trente-six heures que je n'avais mangé; et ce n'était pas la première fois que cela m'arrivait, et je n'en suis pas mort! » •
Olivier regarda Klqu avec sttipeur. Il n'avait ja^ mais soupçonné que le dénùment de son brave car marade pût avoir été jusque-là.
«Ah! mon pauvre ami, continua Pilou, si ton estomac était plus creux, ton cœtfr ne serait pas si malade. »
En ce moment, une femme traversa la chaussée; une femme hâve, flétrie et si usée par le malheur qu'elle semblait n'avoir plus d*âge. Ses os saillaient Sous l'étoffe mince et sans couleur qui enveloppait son corpa amaigri. Elle faisait froid à voir.
C'était la misère qui pasisait.
Non pas la misère de la campagne qui ne manque ni de pain ni de bois ; mais la navrante pauvreté de Paris, la misère de Londres, moins le vice et le gin.
Cette femme tourna vers les orphéonistes un œil
qui n'avait plus de regard, et continua son chemin, sans parler, sans demander. Ou allait-elle?
Olivier et Pilou ne se communiquèrent pas leur pensée ; du même geste, ils prirent l'argent qui leur restait, etledqnnèrent à la malheureuse.
Celle-ci ne put que balbutier un remerdment; mais elle parut changer de dessein et retourna sur ses pas.
Le spectacle du mal physique avait attiré Olivier hors de luirméme. Un instant soutenu par le sentiment d'intime satisfaction, naturel à l'homme qui vient de soulager une infortune, il retomba bientôt dans son abattement.
Un vide affreux s'était fait dans son âme. Trahi par celle à qui il voulait donner sa vie, il éprouvait une douleur souïde, intense, un dégoût profond, une tristesse mortelle.
Il s'appuya sur le bras de son compagnon et se laissa machinalement conduire vers sa demeure. • Deux lettres l'attendaient.
L'une venait de la province, l'autre portait le timbre de Paris.
Cette dernière était signée d'un nom glorieux dans les arts. Un compositeur illustre priait l'orphéoniste de passer chez lui, le jour même, à deux heures.
Dans tout autre moment, Olivier eût été fier de recevoir un pareil autographe. Il mit le billet de
côté, et décacheta Tautre lettre avec distraction; mais à peine y eut il jeté les yeux, quM! étouffa un cri de surprise et de joie.
I Voici ce qu'il lisait :
* Monsieur Olivier,
« Il y a deux jours que j'ai quitté Paris, sans avoir le temps de vous laisser un mot.
« On m'écrivait de Saint-Georges que mon père avait pris une mauvaise fièvre, qu'il était bien mal, et demandait à me voir. Les chemins de fer ont beau aller vite, j'ai cru que je n'arriverais jamais. Tout le long de la route,au milieu des bruits des wagons, les cloches des morts me sonnaient dans la tête.
« Un grand bonheur m'attendait pourtant. J'ai trouvé mon père hors de danger. Le plaisir qu'il a de me voir achève sa guérison.
« Une grosse somme qu'il croyait perdue va lui être payée. Le voilà à labii du besoin, et moi je suis libre de vous écrire que — mais je ne sais comment vous marquer cela sur le papier ; il me semble que je parlerais mieux si vous étiez là pour m'encourager.
« Venez donc, si vous êtes curieux de savoir ce que voudrait vous dire
A Votre Mariette. »
« Ingrat et fou que j'étais, de m'abandonner au
désespoir, s'écria Olivier. Tiens, lis. toi-même ce qu'on m'écrit, il faut que je parte ce soir.
— Évidemment, fit le baryton Pilou; cette péripétie ne m'étonne pas; j'ai vu bien pis au . théâtre. Mais il ne faut pas que tu oublies l'autre lettre que tu as reçue. On t'attend à deux heures, tu n'as que le temps de t'habiller. Pendant que tu iras à ton rendez-vous, j'arrangerai tes affaires, et je préparerai ton paquet. »
Olivier prit ses plus beaux habits pour se rendre chez le compositeur qui l'avait appelé, tandis que le chanteur comique, furetant dans tous les coins de la chambre et vidant péle-méle sur le lit, le sac de nuit, la malle et tous les tiroirs de son ami, commençait è produireun assez beau désordre.
OLIVXEa L'ORPHÉONIâTEL 183
Daus un cabinet de travail dont la sévérité était tempérée pai; la présence d'un piano et de quelques objets d'art, se tenaient deux hommes. L'un, dont Tattitude méditative annonçait l'habitude des occupations de l'esprit, portait à sa redingote boutonnée une imperceptible rosette rouge; c'était un compositeur de musique, un des chefs de l'école française. L'autre était le directeur d'un des grands théâtres lyriques de Paris.
« Et votre partition? disait le directeur au musicien.
— Terminée, répondait le compositeur.
— Quand la mettrons-nous à l'étude ?
— Quand vous aurez un ténor.
— Mais nous avons X.
— Il sait chanter, mais il n'a plus de voix.
— Nous avons Z.
—Oh I lui> il a de la voix ; mais il ne chante pas.
—Vous êtes difficile, maître ; cherchez-nous quelqu'un alors.
— C'est ce que j'ai fait.
— Vraiment! vous avez cherché....
— J'ai fait mieux, j'ai trouvé sans chercher.
— Par hasard ! c'est toujours comme cela que se font les grandes découvertes. C'est par hasard que R.... lorsqu'il dirigerait l'opéra a trouvé son ténor dans une société chorale, je crois ; c'étaiit un fondeur. On ne chante pas mieux Éléazar que ce garçon-là.
— C'est aussi dans une société chorale que j'ai rencontré l'homme que je vous propose.
— Quand me le ferez-vous entendre?
— Tout à l'heure. »
Olivier, car c'était lui qu'on attendait, ne tarda pas à arriver. Il crut que le compositeur qui avait promis un morceau à la société chorale dont il faisait partie, désirait l'entendre pour prendre, en quelque sorte, mesure de sa voix, avant de lui confier un solo.
Il chanta la cavatine de Guida avec tant de perfection, qu'à la fin de l'air , le directeur s'approcha de lui, et lui dit, avec cet accent bref et concis qui caractérise les hommes d'affaires :
« Monsieur, je suis le directeur de.... votre voix me platt infiniment, il vous manque peu de chose pour devenir un acteur complet, et, sî vous n'êtes pas trop paresseux, je me charge de vous faire dé-
buter avant la fin de Tannée. Dès à présent je vous engage à raison de 800 francs par mois. Cela vous convient-il? Voyez. »
L'orphéoniste eut un éblouissement.
Le théâtre ouvrait devant lui ses brillantes perspectives.
Pourtant, il hésita. Il comprenait que cet instant était décisif dans son existence, et que, de sa ré- . ponse, allait dépendre tout son avenir. Mille pensées, claires et rapides comme les étincelles que le marteau fait jaillir d'un fer incandescent, se pressèrent à la fois dans son esprit.
Aurait-il la force et le talent ? Sa voix pourrait-elle supporter les incessantes fatigues de la scène? ne serait-il pas écrasé par le souvenir de ses devanciers, par la présence de ses rivaux? Quel effet produirait sur lui cette masse sombre et imposante du public qui écoute?
La médiocrité durable lui faisait horreur, plus encore qu'une chute éclatante comme celle de Pilou.
Et, s'il réussissait, quelle vie agitée 6t fiévreuse! et puis, réussirait-il toujours.
Ses idées prirent un corps, et deux spectres passèrent devant ses yeux. Un vieillard qui s'était éteint dans la pauvreté et l'abandon, et un homme plein de vie qui s'était jeté lui-même dans les bras de la mort. Tous les deux pourtant avaient été célèbres;
1S6 OUVIER L'ORPHÉONISTE.
tous les djÊux avaient été les premiers sur la pre* mière scène du monde.
Ces visions funèbres furent effacées par de riantes images.
Le forgeron revoyait Prancueuil avec ses coteaux verts, ses eaux, ses ombrages et Mariette assise sous le grand portail des Lauderies qui encadrait sa jolie tète brune dans un coin du cieL ^ Il n'hésita plus.
Le directeur avait répété sa question.
. « Je ne puis accepter» fît Olivier sortant de son rêve.
— Vous ne m'avez pas compris. £n entrant au théâtre dans les conditions que je vous offre « voua sortezde votre condition actuelle; vous vous élever au-dessus de vos camarades. «
Ces expressions malheureuses blessèrent la fierté de l'ouvrier.
«Je ne crois pa^, répondit-il, qu'il soit nécessaire de sortir de sa condition pour s'élever. Dans toutes les professions, Thommequi a le courage de persévérer jusqu'au bout est plus près de réussir que celui qui méprise son état, et qui se presse trop d'en changer.
— Je ne dis pas le contraire ; mais ce que je vous propose est tellement avantageux! Songez que» dès la seconde année, je puis doubler le chiffre de vos appointements.
—Ce n'est pas une ambition d'argent qui me fera
déserter les rangs dans lesquels je suis né , reprit Olivier qui avait été froissé et dont le parti était du reste bien arrêté, je vous remercie de vos offres, monsieur, mais j'ai d'autres idées. »
Voyant que son insistance augmentait l'obstination d'une nature à laquelle il ne comprenait rien, le directeur se retira pour ne pas coinpromettre davantage l'issue de la négociation.
'En sortant, il dit au compositeur :
« Mon cher, votre homme est vraiment un premier ténor; il a un caractère insupportable. Je veux qu'il soit mon pensionnaire. Pressez-le un peu; il vous écoutera mieux que mai, et ce que vous au* rez promis, je le tiendrai. »
Quand ils furent seuls, le compositeur demanda à l'orphéoniste le motif de son refus.
Olivier avait une haute estime pour le caractère de l'homme qui l'interrogeait; il lui exposa franchement sa situation, p
« Je puis me tromper, ajouta-t-il en terminant, mais j'ai confiance en vous; si je fais fausse route, dites-le moi. »
Le maître serra la main d'Olivier.
« Non, vous ne vous trompez pas, lui dit-il. C'est votre cœur qui vous inspire, et votre première résolution est la bonne. Elle ôte, il est vrai, une chance de succès à mon opéra, maiâ elle donne à tous un grand exemple. »
Comme il rentrait chez lui, Olivier entendit des bruits extravagants qui partaient de sa chambre. II ouvrit la porte et vit Pilou qui se livrait à d'étranges ébats chorégraphiques en chantant : La victoire est à nous, avec des rentrées de trompettes d'une haute fantaisie.
En apercevant Olivier, le jovial personnage interrompit son chant triomphal et s'écria :
« Enfoncés les hommes d'affaires! Enfoncés les collatéraux! Mam 'selle Mariette a une belle dot! Regarde un peu ce que j'ai trouvé au fond de ta malle. »
Et, prenant le livre d'heures qu'avait apporté M. Lefèvre, il en ouvrit le fermoir d'acier.
« D'abord Ifs sur la première page :
Ce livre appartient à moi, François Goubeau « avec un parafe, bon !
« Maintenant, voilà ce que j'ai découvert entre les feuillets du bouquin, en cherchant les images: un
testament dudit François en faveur du père de Mariette! »
Olivier déplia d'un air de doute le précieux papier, lut avec attention l'écriture jaunie par le temps, et dit en secouant la tète :
« Oui... tu as raison. Avec ce titre-là le père Goubeau devrait rentrer en maître aux Lauderies. Mais les dernières volontés de son cousin ne seront pas respectées. On trouvera encore quelque défaut de forme.
— Du tout, du tout, répliqua vivement Pilou, l'acte est bon. Il est écrit, daté et signé de la main du testateur. Cela suffit. Article 970 du Gode civil.
— Où peux-tu.avoir appris cela?
• — Au théâtre parbleu ! toujours au théâtre. J'ai joué les avocats I C'est que j'étais un acteur soigneux, moi. Lorsque j'avais Thonneur de représenter la magistrature ou le barreau, je ne me bornais pas à me rouler une serviette autour du cou en guise de cravate blanche, et à retrousser les pans de ma redingote bleue pour en faire un habit noir. Je m'identifiais complètement avec mes rôles. Si j'avais joué les médecins, j'aurais appris la médecine. »
Tandis que le chanteur comique, enfourchant son dada favori, se livrait, dans sa joie, à ses divagations dramatiques, Olivier, silencieux et recueilli, contemplait la chaîne mystérieuse des destinées, qui
rapprochait ainsi deux femmes dont Tinfluence sur sa vie avait été si grande, et se servait de la main mourante d'Amélie pour rendre une fortune à Mariette.
QC^OCP