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Olmedo

Quelques considérations sur Olmedo, champion de l'Indépendance américaine, homme d'Etat équatorien et chantre de Bolivar. — Raisons de cette biographie et de cet essai de traduction de ses poésies en vers français.

Les poésies de José Joaquin de Olmedo, homme d'Etat américain, peu connu des lettrés en France, sont célèbres dans tous les pays où l'on parle la langue de Cervantes. Son nom est un des plus illustres et des plus populaires de l'Amérique Méridionale. Depuis trois quarts de siècle, il y rayonne d'un vif éclat, inséparablement uni à celui de Simon Bolivar, \e Libérateur, cet immortel artisan de l'indépendance américaine, si digne d'être moins oublié dans le vieux continent. Olmedo le connut, l'admira et le servit. Par-dessus tout il le chanta comme nul autre, dans des vers superbes, éclatants et passionnés, avec cet enthousiasme sincère et communicatif que, dans un noblejcœur, embrasé d'amour pour la patrie, provoqueront toujours la grandeur d'ùme

et les merveilleux exploits d'un héros sacrifiant les prérogatives de la naissance et les avantages de la fortune, les joies et le repos de l'existence, pour conquérir, au prix de vingt années d'eiïorts prodigieux, la liberté de cinq nations.

S'il est vrai que tout grand guerrier donne l'essor à un grand poète, Bolivar en inspira un à sa taille, car Olmedo, dans le célèbre chant de La Victoire de Junin, où il perpétue le souvenir des derniers faits radieux de l'épopée américaine^ lui dresse un temple digne de sa gloire, à la façon dont Homère^ Virgile et Pindare, qu'il imite ou rappelle en maints endroits, ont élevé d'impérissables monuments à leurs héros. A ce titre, Olmedo aurait vécu éternellement dans la mémoire reconnaissante des peuples américains dont Bolivar est l'idole, s'il n'avait aussi laissé son nom gravé au livre de l'Histoire par une longue et brillante carrière d'honneur et de dévouement au service de sa patrie.

Poète inspiré, tantôt majestueux et vibrant, tantôt mélancolique et doux, toujours plein de sève et d'harmonie, mais dont la muse capricieuse déploya surtout les ailes lorsque, la voix du canon réveillant l'écho des Andes, la terre craquait partout

Au passage du char terrible de la guerre,

Olmedo semble avoir été marqué par le destin pour vivre sous des cieux orageux, dans des temps où le monde était bouleversé d'un pôle à l'autre pôle, au milieu de celte crise terrifiante et grandiose de l'émancipation d'un continent, autant pour y jouer son rôle considérable comme champion de la liberté, que pour

y puiser les sensations puissantes et profondes, nécessaires à l'éclosion de son génie.

Au souffle des idées révolutionnaires venues de France et secondée par l'ambition de Napoléon, dont l'astre pâlissait au delà des Pyrénées, l'Amérique Méridionale, imitant sa grande sœur du nord, secouait audacieiisement le joug quatre fois séculaire du lion d'Espagne qui devait le croire éternel. Jusque-là, dans les lieux que l'oppression et le despotisme enveloppaient des ténèbres de l'ignorance, tout essor de la pensée, toute tentative d'art ou d'industrie chez les fils du sol américain, avaient été systématiquement refoulés ou circonscrits dans d'étroites limites. Les peuples asservis, habitués à souffrir, se taisaient tristement. Nul, parmi eux, n'élevait la voix pour faire retentir à leurs oreilles les accents vibrants et fiers, mais touchants et flatteurs, du grand langage lyrique, car rien dans les faits présents de leur histoire, ou dans leur passé depuis la conquête, ne leur rappelait des prouesses personnelles, propres à relever les courages abattus ou les aspirations défaillantes.

Il fallut que l'aube de la liberté éclairât le sol natal arrosé du sang de milliers de martyrs, tandis que, sur la cime des Andes, se dressait glorieuse la figure d'un colosse, son rédempteur, pour que l'àme d'un véritable poète s'y réveillât soudain et que sur sa lyre on entendît vibrer la corde des grandes épopées.

Olmedo fut ce poète-là, Olmedo de qui l'on a dit aussi très justement que les lettres et les écrits sortis de sa plume révèlent un penchant naturel, invincible, au lyrisme et que son style est celui « d'un homme qui pense en vers » .

Comme il fut le premier, Olmedo demeura longtemps

le seul représentant de la poésie lyrique dans l'Equateur, cette jeune République, dernière apparue au lendemain de l'Indépendance sur le continent nouveau, qui s'enorgueillit aujourd'hui d'avoir vu naître Olmedo, l'un des plus grands poètes et Juan Montalvo, le plus grand prosateur de l'Amérique Méridionale (1).

(1) Juan Montalvo, né en J833 à Ambato, berceau d'un grand nombre d'hommes de lettres de l'Equateur, mourut le 17 janvier 1889 à Paris, qu'il habita pendant plusieurs années d'exil. Sa patrie réclama ses cendres. On pourra lire dans notre recueil de poésies, Héros des Andes, (édité chez A. Lemerre), le sonnet que nous écrivîmes à cette occasion. Prosateur le plus remarquable de l'Amérique latine, il a écrit la langue castillane avec la plus grande pureté. Parmi ses nombreux ouvrages il faut citer : le Cosmopolite, les Sept Traités, le Spectateur, les Catilinaires, la Mercuriale Ecclésiastique, Granja, V Excommunié, le Père Lachaise, la Jeunesse s en va, les Lettres d'un Père jeune, etc., où il se révèle publiciste, philosophe, érudit, critique, polémiste, dramaturge et poète. — Le Comité « Juan Montalvo » de Guayaquil nous fit l'honneur de nous désigner, en même temps que deux fervents amis des lettres, le regretté M. Clémente Ballé.n et M. J. E. Seminario, pour surveiller l'impression faite en France de VEssai d'Imitation d'un Livre Inimitable ou chapitres oubliés par Cervantes. Cette œuvre posthume de Montalvo est une merveilleuse suite aux aventures de Don Quichotte avec des allusions mordantes à des personnalités politiques ou mondaines de l'Equateur. La verve satirique du railleur épique y coule abondamment. Le coloris et la variété des scènes, l'élévation des pensées et la correction impeccable du style de ce livre paru en 1893 ont vivement intéressé la presse espagnole qui a rendu hommage au génie de l'auteur. — Montalvo connut Lamartine. II écrivit sur lui un article ému et touchant. Le grand poète lui répondit: « J'ai lu ces lignes et j'ai aimé la main étrangère qui les a tracées. Plût au ciel que dans ma patrie on conservât des sentiments semblables I Je ne me verrais pas

Mais, quelque innovateur qu'il fût en introduisant dans la poésie nationale un genre où les poètes, ses prédécesseurs, ne s'étaient pas essayés ou n'avaient pas réussi, Olmedo, n'ayant pu être le créateur de ce genre qui existe depuis les temps les plus reculés, devait en avoir puisé les règles dans une éducation, même sommaire, et appartenir ainsi à une école, ne fût-ce que sous des formes vagues et indéterminées. Olmedo, qui se trouvait au point culminant de sa carrière alors que Victor Hugo commençait à poindre comme un astre, se rattache à l'école classique, avec un esprit pourtant moderne dans les idées où passe le souffle révolutionnaire du siècle dernier tout en conservant au style la noblesse et la pureté du siècle d'or de la poésie castillane. S'il a puisé largement, comme Racine, Lamartine et tant d'autres, aux sources fécondes, profanes ou sacrées, de l'antiquité, c'est avec un art profond. Son érudition étonne quand on se reporte par la pensée auxtempstroublés, aux lieux obscurcis où il vivait. Malgré ses fréquentes réminiscences classiques, il est resté toujours très personnel dans ses grandes compositions où son langage imprégné de couleur locale est animé par l'inspiration et soutenu par l'enthousiasme. Sa supériorité est incontestable sur ce que le génie poétique a produit sous le même ciel avant lui.

Ses poésies, ses poèmes épiques surtout, et parmi ceux-ci son Hymne à Bolivar, que tout américain moyen-

alors réduit à partager l'ombre de mes arbres entre ma famille et mes créanciers ». (Fragment de lettre publié par M. A. L. Yerovi dans son « Essai Biographique sur Montalvo » (1901).

nement instruit apprend à connaître sur les bancs de l'école et sait par cœur, ont inspiré des pages éloquentes aux plus remarquables écrivains du monde hispano-^ américain.

Andrés Bello (i), cet illustre vénézuélien qui seul en Amérique peut prétendre à partager avec Olmedo le sceptre de la poésie lyrique, a fait de celui-ci le plus enthousiaste éloge. Tous deux s'étaient connus et appréciés à Londres, où, en qualité d'agents diplomatiques, ils représentaient deux nations américaines. Ils s'y lièrent d'une amitié sûre et touchante qui dura, sans rivalité, jusqu'à la mort. Nous aurons l'occasion d'en parler plus loin. Après lui, des poètes tels que : Rafaël Pombo (2), en Colombie ; Felipe Pardo (3), au Pérou et, dans l'Equa-

(1) Andrés Bello, né à Caracas le 30 novembre 1780, la même année qu'Olmedo, mort recteur de l'université de Santiago en 186o, au Chili, qui lui a élevé une statue. Il est le plus éminent des hommes de lettres du Venezuela et l'un des plus grands génies poétiques de l'Amérique. Polyglotte, il traduisit Racine, Molière et La Fontaine, une tragédie de Voltaire, un chant de l'Enéide et le Roland Amoureux de Boiardo. La plus célèbre de ses poésies est VOdc à VArjviculture de la Zone Torride. Membre de la légation envoyée par Miranda à . Londres et plus tard ministre, il y fut le collaborateur de James Mill. Son Code civil du Chili est un monument précieux de haute sagesse, d'érudition et de justice. Ses quatre fils, formés à son image, ont tous brillé dans la carrière des lettres comme poètes, prosateurs, historiens et orateurs.

(2) Rafaël Pombo, né à Bogota en 1833, écrivain, journaliste et poète distingué ; secrétaire de l'Académie Colombienne ; traducteur du Childe Harold ; auteur de nombreuses études biographiques et d'ouvrages didactiques. Son chant au Niagara est non moins célèbre que celui de Heredia.

(3) Felipe Paudo ï Aliaga, — 1806-1868 — , né à Lima,

STATUE DE JOSE JOAQ.UIN DE OLMEDO par Falguière, à Guayaquil.

leur, le chantre mélodieux de La Vierge du Soleil, Juan Léon Mera (1) ; le vice-président Pablo IIerrera (2) et Pedro Carbo (3), qui fut le vénérable chef du parti hbé-

horarae politique, diplomate ; mais, surtout, poète satirique dont les chansons très spirituelles et les comédies, peintures df mœurs péruviennes, lui acquirent une grande réputation. li fut le père de Manuel Pardo, le plus illustre' et le plus bienfaisant des présidents du Pérou, lâchement assassiné par un soldat.

(1) Juan Léon Mera, — né à Ambato, comme Montalvo, — 1832-1896 — , poète lyrique animé d'une grande ferveur patriotique et religieuse. La Vierge du Soleil est une de ses compositions célèbres. Il y a raconté, dans un style élevé, une intéressante histoire d'amour chez les indiens. Ce poème, un délicieux roman, Cumanda, et plusieurs travaux importants surla race aborigène de l'Equateur l'ont fait appeler» le poète des indiens». Il a laissé des recueils de chants populaires de son pays et, comme œuvre capitale, son Coup d'œil d'histoire critique sur la 'poésie cqualorienne depuis les iempslesplus reculés jusqu'à nos jours.

(2) Pablo Herrera, — 1820-1896 — , jurisconsulte et homme politique éminent né à Quito. Il y fut plusieurs fois ministre et, peu avant sa mort, vice-président de la République. Son Essai sur Vhistoire de la littérature équatorienne sera toujours consulté par ceux qui s'intéressent aux lettres hispano-américaines et nous l'avons mis à profit ainsi que sa Biographie d'Olmedo.

(3) Pedro Garbo, — l8io-i89o — , chef du parti libéral à l'Equateur, par son caractère intègre, son abnégation patriotique et son grand cœur, il donna pendant toute sa vie le plus digne exemple des vertus civiques. Il occupa successivement tous les postes publics auxquels peut prétendre l'ambition d'un homme politique dans son pays. A plusieurs reprises, dans des temps troublés, les rênes du pouvoir lui furent confiées et jamais il n'en profita pour l'usurper ni pour s'enrichir. 11 posséda autant de savoir, révélé dans de nombreux écrits.

l^ OLMEDO

rai ; plus récemment encore, M. Clémente Ballén (1), le très regretté consul général de la môme République, si universellement estimé en France, dans un recueil complet des poésies d'Olmedo; tant d'autres, enfin, dont la liste serait longue, lui ont prodigué des témoignages éclatants d'admiration qui ont répandu son nom et rehaussé ses titres à l'immortalité.

Au premier rang de ces éminents critiques nous devons placer deux frères chiliens, MM. Amunategui (2), qui estiment, à tort, selon nous, qu'Olmedo eut plus d'habileté que d'inspiration, plus de science que de passion, mais déclarent en même temps que ce poète véri-J

que de modestie. Par ses qualités morales et les services rendus à sa patrie nul ne s'y rapproche d'Olmedo mieux que lui.

Sa statue va s'élever sur une des places de Guayaquil, sa ville '

natale, où une rue porte déjà son nom. î

(1) Clémente Ballén, né aussi à Guayaquil, en 1828. 11 fut j pendant de longues années le consul général de l'Equateur à l Paris, où il mourut le 18 juillet 1893, chevalier de la Légion : d'Honneur. Sollicité à plusieurs reprises d'accepter lamagis- ! trature suprême du pays natal, il préféi^a toujours lui rendre

à l'étranger des services désintéressés. Une des principales rues de Guayaquil porte son nom. Grand admirateur d'Olmedo, il fut chargé de faire couler en bronze, en Europe, la statue du poète et il choisit à Paris M. Falguière, comme auparavant il avait confié à M. Millet celle du président Bocafuerte. Il a écrit la biographie d'Olmedo qui figure en tête du recueil des poésies éditées après sa mort.

(2) Miguel Luis et Gregorio Victor Amunategui, historiens, hommes politiques et professeurs chiliens. Nés en 1826 et 1830, ils ont écrit en collaboration de nombreux ouvrages ayant trait presque tous à l'histoire du sol natal ou des biographies d'Américains illustres. Leur Jugement critique des œuvres de quelques-uns des principaux poètes hispano-américains fut couronné par l'université du Chili.

tablemcnt classique sut son métier à la perfection et accomplit tout avec talent, qu'il est pour la poésie ce que Bolivar ou San Martin sont pour la guerre (1). Leur jugement a semblé « plus passionné que savant » au remarquable écrivain colombien Miguel Antonio Caro (2), qui affirme que « personne n'imita avec plus d'originalité qu'Olmedo et n'eut plus d'originalité dans le style sans pour cela blesser la pureté de la langue ni s'émanciper des traditions d'école ». Ailleurs il ajoute, tout

(J) Le général José de San Martin naquit en 1778 dans la Confédération Argentine. Elevé en Espagne, il y prit du service, se trouva à la bataille de Baylen et obtint le grade de colonel. De retour en Amérique il organisa au pays natal les troupes qui combattirent avec succès pour rindépendance dans le territoire Argentin et au Bas-Pérou. Sa traversée des Andes est un des faits les plus grandioses de l'épopée américaine, comme sa bataille de Chacabuco en est un des exploits les plus glorieux. Après avoir libéré le Chili il promena triomphant le drapeau de la Liberté à travers le Pérou qui lui décerna le titre de « Protecteur ». Il y abolit l'esclavage. Après une entrevue avec Bolivar à Guayaquil, il s'effaça devant ce héros et lui céda l'honneur d'achever l'œuvre de rédemption au Pérou. Il fut aussi grand que Bolivar par l'héroïsme et presque aussi grand par le génie militaire ; mais, plus heureux que lui, il rentra dans la vie privée avant que les déceptions et l'injustice n'eussent empoisonné ses derniers jours. Il partit pour la France et mourut à Boulogne en 1830.

(2) Miguel Antonio Caro, né en 1843, ancien vice-président de la République de Colombie (1892-1898) et poète très renommé, issu d'une famille distinguée dont tous les membres ont brillé dans les lettres, son père José E. Caro, surtout. 11 a publié dans le Répertoire Colombien, en 1879, une étude enthousiaste et impartiale sur La Victoire de Junin, poème d'Olmedo.

aussi justement, qu'Olmedo, imprégné de la lecture des classiques latins, agitait sans cesse leurs phrases dans sa tête et les retrouvait sous sa plume, comme si elles eussent exprime des idées personnelles : « On ne peut expliquer autrement les réminiscences classiques dont fourmillent ses écrits, ceux-là même qu'il a dû tracera la hâte sur le papier. Ce n'est pas lui qui les cherche ; elles le hantent. Il semble s'identifier surtout avec Horace... »

ToRRES Caicedo (1) qui, lui aussi, mérita de grands éloges de Jules Janin en France et de la plupart des écrivains en Amérique, renchérissant sur tous les admirateurs d'Olmedo, s'est écrié; <( On trouve tout chez ce poète: l'inspiration, le feu, le sentiment, la profondeur et l'élévation ; la finesse, la pureté et la richesse du langage; l'harmonie. Dans ses poésies rivalisent les plus belles fleurs et les plus riches parures de l'imagina-

(1) ToBREs Caicedo (José Maria), Essais de Biographies américaines, José Joaquin de Olmedo, tome I, 1863, 3 vol. Poète et publiciste colombien né en 1830 à Bogota où il remplit des fonctions officielles; mort ù Paris en 1889. Il occupa en France une haute situation dans le monde diplomatique et représenta successivement, en qualité de chargé d'affaires et de ministre plénipotentiaire, le Venezuela, la Colombie et le Salvador. 11 a collaboré aux principaux journaux hispanoaméricains et publié à Paris de nombreux ouvrages en prose et en vers, parmi lesquels : Religion, Patrie et Amour ; Etudes sur le Gouvernement anglais; Mes Idées et 7nes Priricipes ; Bagatelles Littéraires ; Les Principes de 1789 en Amérique, etc. Membre correspondant de l'Institut de France, grand officier de la Légion d'Honneur, il fut le défenseur ardent de la cause américaine et a joui d'une grande renommée de savoir et de haute intégrité.

tion avec les plus sages maximes d'une saine philosophie et les principes de la morale chrétienne... »

L'Espagne à son tour, oubliant les vieilles rancunes et pardonnant au fils émancipé de trop dures paroles, pour s'enorgueillir de la gloire du poète, a définitivement confirmé lejugement favorable des critiques américains.

L'académicien Canete (1), décédé depuis peu, s'est fait l'interprète de ses compatriotes en déclarant hautement, dans un travail très documenté, qu'Olmedo n'est pas une célébrité exclusivement américaine, « car tous les fils de la grande patrie littéraire espagnole se félicitent de pouvoir l'applaudir... »

La consécration officielle de l'Académie Espagnole manquait au poète. Elle lui a été largement octroyée dans VAnthologie des Poètes Hispano- Américains (2), publiée sous ses auspices par un de ses membres les plus distingués, qui s'exprime ainsi : « Olmedo est assurément l'un des trois ou quatre grands poètes du monde américain. Quelques-uns lui décernent la première place qu'il mérite^ si l'on n'a en vue qu'un genre et qu'un style déterminés. Bello est plus parfait, plus élégant; il parle une langue impeccable ; il est plus humaniste et d'un art plus exquis ; de Hëredia (3), plus

(\) Manuel Canete, Escritores E^parwles é Eispano-Americanos, Madrid, 1884.

(2) M. Menéndez y Pelayo, Antologia de los Poetas Hispano- Americanos, publiée par l'Académie Royale Espagnole, tome III, Madrid, 1894.

(3) De Heredia (José Maria), né à Santiago de Cuba en 1803, mort en 1839, surnommé le Cygne du Niagara pour son admirable ode à la fameuse cataracte. Poète fécond et sentimental, il a enrichi sa langue d'un grand nombre de traductions exquises de poètes étrangers.

passionné, est aussi plus spontané, mais plein d'hésitations et d'inégalités quand il n'a pas trouvé la souveraine idée du premier jet. Or, si le chantre de La Végétation de la Zone Torride eut le don de la science profonde de rélocution, comme le poète du Niagara celui de la contemplation mélancolique et sentimentale, Olmedo, lui, mieux et plus qu'aucun d'eux, reçut le don de la grande éloquence lyrique, du verbe pindarique, de la continuelle effervescence d'un souffle mâle et généreux; il posséda l'art des images splendides, des cadences sonores et des mètres ronflants qui peuplent le cerveau de visions éblouissantes. Los magna sonafurum d'Horace semble inventé pour des poètes tels qu'Olmedo et Quintana(l)... »

Il nous semble impossible de rendre mieux justice à son génie.

Le Parnasse espagnol a ouvert ainsi grandement ses portes au poète américain en assignant une place d'honneur dans son cénacle, auprès de Ouintana, l'une de ses plus grandes gloires, à ce fils du régime colonial, comme le fait remarquer avec fierté, mais non sans amertume, l'érudit académicien. Olmedo n'est donc pas seulement une de ces gloires de terroir dont l'orbite de radiation doit se circonscrire au ciel natal de peur que son éclat ne se ternisse. Si sa renommée, s'élevant au-dessus des cimes majesteuses des Andes, a traversé les mers pour atteindre dans son vol le vieux continent, pourquoi, alors qu'elle plane radieuse au delà des Pyrénées, ne

(1) QuiNTANA (Manuel José), grand poète, le premier auteur dramatique de sou époque, homme politique professant des idées libérales, né à Madrid en 1772, mort en 1837.

dépasserait-elle pas d'un coup d'aile leurs pics neigeux pour venir hardiment affronter la splendeur du ciel français ?

Nous croyons Olmedo vraiment digne d'être connu en France, parce qu'il est une des grandes figures et des plus sympathiques de l'Indépendance Américaine, autant qu'un remarquable poète. Il n'y sera d'ailleurs pas en pays inconnu, quelque effacée que puisse être la trace qu'il y a laissée. En qualité d'agent diplomatique, délégué par Bolivar, il habita assez longtemps la grande capitale. Ses lettres à son ami Bello, resté à Londres, prouvent qu'il admirait Paris, qu'il s'y plaisait. De l'Hôtel des Princes, à la date du 1" décembre iS'HQ, ne lui écrivait-il pas, plaisamment, avec sa bonne humeur habituelle :

Mon apparition ici a dû faire sensation. Le Palais Royal semble une fourmilière en pleine ébullition ; tout Paris est en mouvement et le soleil lui-même a voulu célébrer mon arrivée par une éclipse. J'ai mal choisi le moment de ma visite. Les jours sont très courts et plus court encore le terme fixé pour mon séjour dans cette ville exquise pour quiconque y a des affaires ou cherche des plaisirs. Les théâtres m'ont paru bons ; mais moins que je ne l'imaginais, exception faite pour l'Académie Royale de Musique. Le Musée mérite d'être considéré comme le Musée de l'Europe. Ce fut une sottise de rendre à leurs propriétaires les statues et les tableaux dont Napoléon l'avait enrichi. Mais, c'est toujours à la louange des rois, qui disposent à leur gré des provinces et des royaumes d'autrui, ce scrupule de garder des pierres et des toiles...

Un an plus tard, le 9 février 1827, il lui écrivait en-

core de Paris, alors qu'il soupirait ardemment pour le retour au sein de sa famille :

Comme ce climat, ces coutumes, cette langue me plaisent mieux que n'importe quels autres qui ne soient pas les miens, je me suis laissé aller à ne pas hâter mon départ...

Notre joie serait profonde et notre but atteint si, en rappelant son nom, glorieux ailleurs, et en révélant ses œuvres, nous pouvions le faire revivre dans la belle cité où il aimait à s'attarder, où soixante années plus tard ses traits devaient renaître dans le bronze, sous l'habile ciseau d'un artiste renommé, M. Falguière, avant d'être^ sur une des places publiques du sol natal, l'objet de la vénération d'un peuple.

Délicieuse et passionnante fut notre ambitieuse, mais légitime ardeur, de présenter dans leur éclat, radieux comme le soleil des tropiques, ses grandes et belles compositions où le tonnerre gronde et le canon rugit, répercutés au loin par la voix des Andes ; où les cieux s'ouvrent largement pour laisser entendre des prophéties et des chants, tandis que, dans des strophes délicates, avec une harmonieuse imitation, murmure la voix troublante des forêts vierges et coule rapide l'onde abondante des grands fleuves, qui reflète le riant décor des campagnes embaumées.

S'efïorcer, pourtant, de dévoiler l'àme d'un poète en traduisant quelques-unes de ses œuvres, c'est toujours une entreprise ardue, hasardeuse, hérissée de difficultés, parfois insurmontables. Nous signalerons parmi les moindres^, dans un poème de longue haleine surtout, les noms propres exotiques, durs à prononcer, souvent

répétés, qui écorchent l'oreille du lecteur, prêtent à rire ou l'impatientent. Combien plus justifiées ces craintes, lorsque notre effort a visé ce but : transposer en vers les vers d'une langue dans une autre. 11 y faut de l'audace pour présumer de nos forces; mais Oimedo l'a dit luirnême en traduisant Pope admirablement, manière qui pour servir d'excuse n'est pas à la portée de tout le monde :

Une fois que l'on s'est mis à l'ouvrage, qu'il est dur de reculer! Il y aune certaine honte à renoncer à un projet résolument entrepris et l'on arrive insensiblement à se persuader qu'il est plus difficile de revenir en arrière que de vaincre les difficultés qui se présenteront par la suite.

Comme lui, nous nous sommes trouvé sans volonté pour nous arrêter en route. Si, dans notre acharnement à poursuivre la muse d'Olmedo dans son vol superbe par delà les fiers sommets neigeux et ensoleillés, nous sommes resté loin derrière elle et si sa renommée doit en souffrir, c'est notre insuffisance seule qu'il faut en accuser. Pour nous consoler nous n'aurions même pas l'orgueil de penser ce qu'OImedo écrivait à Bolivar en lui faisant hommage de son chant : « Si l'œuvre est manquée, je sens que j'étais capable de faire mieux ! » Notre consolation sera dans cet espoir que d'autres, plus doués et plus heureux, s'intéressant à cette étude imparfaite sur un poète américain, tourneront leurs regards vers ces régions jeunes encore, mais fécondes déjà en esprits d'élite, dignes d'être appréciés par les fervents des lettres en Europe, qui fouillent tous les pays du monde pour y découvrir les œuvres intéressantes de leurs maîtres les plus renommés.

Olmedo est un de ceux-ci en Amérique. L'un des premiers, il a su imprimer son cachet de véritable grandeur et d'originalité à la poésie américaine à l'époque où les fils de la captive de l'Espagne ne connaissaient d'autres poèmes épiques que La Conquête de Grenade et se contentaient, comme héros, du Cid, de Pelage ou de Gonzalve, ces demi-dieux des antiques légendes castillanes.

Si ses poésies n'ont pas toutes les qualités des œuvres des maîtres français, ses contemporains, on y trouve, à notre avis, de réelles beautés qui doivent lui conquérir assez d'estime et de sympathie pour que son nom reste en lumière.

Le plus important de ses chants puise ses réels mérites dans l'explosion énergique de sentiments sincères, inspirés par un patriotisme ardent et lui doit en grande partie sa vogue; mais nous savons 'que de tels sentiments ne laisseront jamais indifférent le lecteur français, quel que soit le sol où les manifestations de l'héroïsme éclatent et les événements qui les fassent naître.

Notre engouement de chauvin pour le poète né sur le même sol que nous sera-t-il compris et partagé ?

Toujours aux plus hardis appartient la victoire Et, sans l'espoir de vaincre, on est déjà vaincu,

s'est écrié Olmedo en parodiant son cher maître Horace. Nous les avons écoutés tous deux, persuadé que le lecteur, s'il daigne nous aider dans notre tâche, et prendre du goût à ce travail, voudra bien lire ces poésies à travers le prisme de l'Histoire.

Sans cela, nous dit l'auteur de V Anthologie (i), combien peu de vers survivraient ! Non pas que la beauté leur manque, mais parce qu'elles sont très rares, les œuvres artistiques dont les beautés irréprochables sautent aux yeux, sans qu'il faille les expliquer en quelque sorte, afin que tout le monde les reconnaisse et les admire. Or, si l'art lyrique d'Olraedo, par certains et même par beaucoup de côtés, est éternellement admirable, il se trouve assujetti de même à des conditions de temps et de lieu, à des habitudes d'école, à des traditions de langage qui peuvent plaire plus ou moins, mais dont il faut chercher la clef dans l'étude impartiale de l'histoire littéraire, seul remède efficace pour nous mettre en garde contre les préventions d'un goût trop exclusif.

Il faut aussi se rendre compte des faibles ressources dont disposa le génie d'Olmedo à son berceau. N'a-t-il pas écrit lui-même, peu de temps avant sa mort, non sans modestie :

Avec ma prédilection pour les belles-lettres où l'on a cru voir une heureuse disposition pour la poésie, j'aurais pu tirer quelque fruit de ces agréables études et produire une œuvre démérite, si dans mes années de collège j'avais trouvé des maîtres et un enseignement.

Pour le juger impartialement, le lecteur devra enfin connaître la vie agitée du poète au milieu des convulsions incessantes de la terre américaine, des préoccupations politiques d'un Etat naissant, le rôle considérable qu'il y joua et ses missions diplomatiques en Europe, qui contribuèrent à parfaire son éducation, à

(1) M. Menéndez y Pelayo, lac. cit.

épurer son goût, à fortifier son génie, avant que, palpitant d'inspiration, il se soit écrié dans un emportement lyrique :

Qui me délivrera du feu qui me dévore? Comment chasser le dieu qui trouble mon repos?

Naissance d'Olraedo. — Son éducation. — Ses premières poésies : Prologue à une Tragédie ; Mon Portrait ; Elégie à la mort de Marie-Antoinette de Bourbon, Princesse des Asturies ; l'Arbre.

Le 20 mars 1780, José Joaquin de Olmedo naquit à Guayaquil. Cette ville, aujourd'hui l'un des ports les plus importants de l'océan Pacifique et capitale commerciale de la République de l'Equateur, se trouvait alors sous la juridiction militaire du Pérou, mais formait partie intégrante du territoire de la présidence de Quito. Elle fut fondée par Benalcazar, le fameux capitaine^ qui, bien inspiré dans le choix de son emplacement, la bâtit sur les bords d'un superbe fleuve, non loin de son embouchure dans la mer, — ce qui permet aux navires de tous les tonnages de séjourner dans ses eaux, — et en un site appelé à devenir le centre des plus florissantes campagnes et des plus riches propriétés.

C'est au cacique Guayas, l'un des vaillants chefs indiens vaincus là, que le conquérant, prit, pour baptiser le fleuve, le nom d'où dériva celui de la ville de Guayaquil « qui semble un gazouillement d'oiseau », d'après l'heureuse expression d'un poète français (1).

(1)... « ces villes exotiques dont les noms semblent des

Par les avantages de sa situation et le développement toujours très avancé de son commerce, Guayaquil, à l'aurore de son indépendance, devint l'objet des convoitises de deux Républiques naissantes, la Colombie au nord, que Bolivar encourageait dans ses prétentions, et, au sud, le Pérou, qui croyait y avoir certains droits. La création d'un troisième Etat mit heureusement un terme à la querelle, qui commençait à s'envenimer, et Guayaquil, berceau d'Ûlmedo, devint une ville équatorienne.

Ûlmedo descendait d'une famille très distinguée de Malaga. Son père, le capitaine Don Miguel Agustin de Olmedo, qui en était originaire, débarqua en Amérique vers 1757 et jusqu'en 1762 remplit à Panama les fonctions d'administrateur des rentes royales. On le retrouve à Guayaquil, en 1764, occupant divers postes de conlîance. Il y épousa une américaine de sang espagnol. Deux années plus tard, il était nommé à Quito corrégidor et haut justicier, puis alcade. De retour à Guayaquil, il y mourut le 27 août 18U8, laissant deux enfants, ce fils qui devait illustrer son nom et dont les succès universitaires lui avaient donné les plus belles espérances et une fille, dont la mort, en arrachant au poète un superbe cri de douleur, lui inspirera un de ses plus beaux sonnets.

L'enfance d'Olmedo et une grande partie de son existence s'écoulèrent sur les bords du merveilleux Guayas au cours rapide et abondant qui, par endroits, mesure plus de deux kilomètres de largeur. Quiconque le regazouillements d'oiseaux, comme Guayaquil, ou des cris de perroquets, comme Caracas ». (François Coppée, Les Vrais Riches, La Cure de Misère, ch. ui.)

monte jusqu'à sa source dans la Cordillère, depuis l'océan, où il se jette au milieu d'un dédale d'Iles verdoyantes, recouvertes de palétuviers géants et de plantes halophyles, blanchies par des efflorescences salines, ne peut se lasser d'admirer la diversité des paysages qui sur chaque rive étalent à ses yeux la luxuriante végétation d'un sol comblé de bienfaits par la nature. Fermes pittoresques et riches domaines s'y succèdent, où des milliers d'animaux paissant en liberté émaillent de taches multicolores les fertiles pâturages et les vastes savanes tapissées de haute verdure. On y voit de magnifiques plantations, touffues comme des bois, où disparaissent les rayons brûlants du soleil, qui font éclore la blanche fleur du caféier ou germer la graine d'or des théobromes, cette nourriture des dieux, véritables mines d'inépuisables richesses.

Au milieu d'elles et tout autour des coquettes habitations, groupées en hameaux ou capricieusement disséminées, que les lianes enlacent depuis le sol jusqu'aux tuiles étincelantes de leurs toits, les palmiers royaux, en nombre imposant et majestueux, s'élèvent à des hauteurs prodigieuses, rivalisant avec d'autres couronnés de palmes qui retombent comme un flot de rubans verts sur les puissantes mamelles pleines d'un lait exquis et rafraîchissant. Combien encore de ces palmiers, plus ou moins élevés, aux variétés innombrables, s'y dressent offrant, soit leurs branches dentelées au paysan pour couvrir sa chaumière, soit leurs larges feuilles en éventail qui, tressées par la main de l'homme, protégeront son front des ardeurs tropicales et lui donneront aussi le délicieux hamac pour délasser son corps ou bercer sa paresse.

Non loin d'eux frissonnent les gerbes épaisses des bambous élancés qui donnent un cachet particulier si pittoresque à ces contrées et, projetant leurs ombres sur les troupeaux, s'inclinent, doucement caressés par l'haleine du vent, comme pour rendre plus respirable l'air ambiant aux hôtes d'alentour.

Les champs gracieux des frêles cannes à sucre sont annoncés par le bruit monotone des moulins, le seul, avec celui des bateaux courriers traversant le fleuve à de longues heures d'intervalle, ou avec les cris des animaux, qui trouble la paix de ces campagnes.

Sur les plaines humides apparaissent les épis légers des rizières, les barbes blondes du maïs, suivis de près par des légions de bananiers, dont le fruit délicat sert de pain aux indigènes, mieux que celui de l'arbre qui en porte le nom. Partout, les tamariniers sombres, les gais manguiers, les orangers et les citronniers parfumés et d'innombrables arbres exotiques, au puissant feuillage, alternent sur les terrains plus cultivés, où s'épanouissent aussi les diverses plantes qui promettent d'excellents légumes, comme l'igname et le manihot, ou sont chargés de fruits savoureux dont le plus apprécié, l'ananas, leur roi,

porte sa couronne

Sur un trône doré, vrai sceptre de Pomone.

Que les yeux s'abaissent sur les plages près desquelles se chauffent, parmi les nénuphars et les ajoncs, les caïmans, ces ouvriers aquatiques qui servent, dit-on, à ouvrir de nouveaux estuaires pour fertiliser les plaines, mais dont la repoussante laideur fait contraste avec la

radieuse beauté des lieux environnants, là déroule ses feuilles aux nervures fines la plante du tabac. Plus loin, sur la lisière des savanes, et, dans certains endroits, à partir des bords du fleuve, commencent les noires forêts impénétrables, palais des singes, volières des perruches, des colibris et des oiseaux-mouches, demeure du jaguar ; véritables forteresses dont les murailles végétales servent de bois de construction, plus durables que le marbre, quand, pour les chercher, l'homme s'y fraye, la hache en main, un passage que les abondantes pluies de l'hiver auront bientôt fait disparaître. Là, vit en bonne compagnie des cèdres, des lauriers et des gaïacs, la bienfaisante famille des quinquinas ; là, se cachent en parasites les passiflores et les divines orchidées ; là, mimosas, frangipanes et vanilliers exhalent à toute heure leurs enivrants parfums.

Des collines où l'imagination ardente des habitants se plaît encore à rêver de trésors cachés par les Incas, mamelonnent par endroits les terrains boisés, variant mieux les attrayantes perspectives, comme des chaînons détachés de l'imposante masse « assise sur des bases d'or », dont les pics neigeux, couronnés de flammes, se perdent dans la nue et dont les plateaux étages cachent dans leurs replis nombreux d'autres florissantes campagnes et tant de paisibles cités.

Dans sa longue course au pied de la chaîne des Andes, le Guayas et les deux fleuves qui par leur réunion le forment, serpentent ainsi capricieusement à travers les plus éblouissantes campagnes du monde tropical. Le charme en est inoubliable pour qui les contemple en toute saison, mais plus vif encore, si c'est après les premières pluies de janvier. Le tapis des savanes devient

alors d'un vert plus séduisant ; des effluves printaniers répandent de tous côtés le parfum des gardénias, des jasmins et des roses, exhalé par des milliers de jardins le long du fleuve ; les oiseaux, parés de leur plus beau plumage, chantent en bâtissant leurs nids ; les papillons, aux ailes étincelantes, semblent, en volant, des touffes lumineuses détachées d'un arc-en-ciel et les petits insectes multicolores bruissent dans les herbes ou se poursuivent dans l'espace.

Au milieu de ce décor féerique, la ville de Guayaquil, adossée à trois collines pittoresques, resplendissante de lumière sous un ciel flamboyant, mais ombragée par les palmes et rafraîchie par la brise vivifiante d'une mer très peu lointaine, déroule sur de larges quais, coupés par des estuaires, le premier cordon de ses maisons fleuries à deux et trois étages, soutenus par les arcades de vastes galeries, et mire coquettement ses clochers dans le grand fleuve où elle plonge elle-même, par tout un quartier de plaisance planté sur pilotis.

On se plaît à reconnaître, et c'est justice, que sur ce sol embrasé où tout atteint un très haut degré d'intensité, le développement des séductions de la nature et des passions humaines, les hommes sont doués d'une imagination vive, féconde, exubérante. On comprend que parmi ceux qui vivent dans la continuelle contemplation des merveilles de cette chaude nature, un jour, sous l'influence irrésistible des événements grandioses d'une crise héroïque, une âme d'élite se réveille et prenne son essor, génie prédestiné, à qui il suffira de regarder autour de lui pour que les cieux, les monts, les fleuves et les champs lui fournissent les matériaux divins d'une œuvre immortelle.

Olmedo devait avoir, et il l'eut au plus haut degré, le sentiment profond, l'amour inné de la nature. Nul ne se plut davantage dans sa contemplation. Les séduisants paysages des forêts tropicales servent souvent de fond à ses grandes poésies. Fréquemment il rappelle en termes émus et peint d'un coup de pinceau sobre et juste, inoubliable, son superbe fleuve, les monts géants, sa florissante campagne. Il nous mène, suivant le caprice de sa muse, « errer dans les bois endormis », nous reposer pour méditer en paix sous un grand arbre vénérable.

Où la fureur des vents, si redoutable, Vient se rompre et s'apaiser

Il nous conduit près des bords du fleuve, où fleurit son jardin, à travers les rosiers. Parfois, il nous fait

D'un vol impétueux planer sur les sommets

dont il pouvait apercevoir de sa fenêtre, par les temps clairs, le pic le plus élevé, celui du fier Ghimborazo, auquel il adressa un jour ces paroles :

Roi des Andes, que ton front radieux s'incline. Car voici le vainqueur

Ces mots ne s'appliquent pas malheureusement à Bolivar, le seul homme dans l'Amérique méridionale qui pouvait, en méritant tous les hommages, rendre excusable la hardiesse de ce lancace.

Olmedo avait neuf ans quand, en 1789, son père l'emmena à Quito pour y commencer ses études de

grammaire au collège de Saint-Ferdinand, dirigé par les dominicains. Il y devint le condisciple de Mejia (1), l'un des orateurs les plus éloquents des cortès de Cadix en 1810 et le plus remarquable des députés américains qui s'y rendirent. Tous deux furent les élèves d'un homme fort érudit pour son époque, né à Quito, le Dr. EsPEJo (2), qui, devinant l'intelligence des deux enfants, leur donna d'excellents conseils et les encouragea vivement à persévérer dans l'étude des lettres. Trois ans plus tard, des événements imprévus rappelaient Olmedo à sa ville natale où il séjourna jusqu'en 1794-. A cette date, il fut envoyé à Lima, au fameux collège de Saint- Charles, pour suivre les cours de philosophie et de ma-

(1) Mejia (José), l'un des fils illustres de l'Equateur qui, par son éloquence, fut aux cortès de Cadix en 1810 le rival du célèbre Arguelles et mérita d'être surnommé le Mirabeau américain. Olmedo a écrit sur sa tombe : « Il posséda tous les talents, aima et cultiva toutes les sciences; mais il aima» surtout sa Patrie. Il défendit les droits du Peuple Espagnol avec la fermeté de la vertu, les armes du génie et de l'éloquence et avec toute la liberté d'un Représentant du Peuple. Né à Quito, mort à Cadix en octobre 1813, à l'âge de 36 ans. Ses compatriotes et ses amis gravent en pleurant ces mots pour la postérité. »

(2) EsPEJO (Francisco de Santa Cruz),né à Quito (1740-1796), de race indigène, mourut dans un cachot victime de son patriotisme. Habile chirurgien et savant professeur qui possédait les plus vastes connaissances encyclopédiques que Ton pouvait acquérir de son temps dans sa patrie, il y fonda le premier journal : Les Prémices de la culture et publia des ouvrages manuscrits célèbres, parmi lesquels Le Nouveau Lucien ou Réveil des Esprits, œuvre satirique, puissant pamphlet qui donna l'impulsion au premier mouvement révolutionnaire en faveur de l'Indépendance.

OLMEDO àô

thématiques. Son intelligence et son application le firent remarquer de ses maîtres et, à la fin de ses études scolaires, il obtint, en concours public, la chaire de philosophie de l'université de Saint-Marc. Il ne l'occupa que peu de temps. A peine reru docteur en droit, il se vit désigné pour la chaire de droit romain. Sa réputation commençait à s'établir déjà et ses premières poésies se répandaient dans le public. Malheureusement il ne nous reste que cinq, peu importantes, de celles qu'il écrivit avant l'âge de trente ans.

Olmedo n'était qu'un étudiant lorsque, à la prière de ses camarades, il composa son Prologue en vers pour une tragédie de Quintana qu'ils allaient jouer. Preuve incontestable de la supériorité littéraire, poétique au moins, qu'ils lui reconnaissaient sur eux.

Sans s'élever bien haut, cette poésie ne manque ni de charme ni de goût. Ecrite dans un style élégant et correct, elle semble inspirée en partie par Lucrèce. Le poète y célèbre l'utilité des récréations saines, des distractions honnêtes qui encouragent au travail, favorisentie progrès des sciences, donnent plus de vigueur au talent, de l'essor au génie. Aussi compare-t-il cette oisiveté momentanée à la bienfaisante rosée que répand le ciel en gouttes légères pour féconder le sol, faire verdir les champs et s'épanouir les fleurs

Portant l'heureux augure

De leurs milliers de fruits aux laboureurs ,

Source pour eux certaine de richesse.

Cette petite pièce est un éloge éloquent et bref de la loi du repos, imposée par Dieu à la nature entière, d'où

l'excuse des jeux de ses condisciples alternant avec de sérieuses études,

Tout en suivant le long sentier

Très escarpé qui mène

Au temple glorieux de la science humaine.

Il expose ensuite le sujet de la tragédie du poète espagnol, à qui plus tard il devait être comparé luimême, et trouve des notes justes pour flétrir en quelques mots la tyrannie, tout en exaltant le courage et l'amour.

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