Ombres et vieux murs
Les Parisiens ont un amour singulier pour leur bonne ville ; ils ne lui trouvent de charmes qu'à proportion des changements qu'elle subit. C'est pour eux une maîtresse d'autant plus piquante qu'elle fait une toilette nouvelle chaque jour, et qu'elle ajoute cent colifichets de plus à sa robe de pierre.
Heureux Parisiens! si bien compris parleurs édiles ! Heureux édiles ! dont les efforts, bénis de siècle en siècle, reçoivent pour récompense l'immortalité sous la forme d'un écriteau blanc à fond bleu : livre de lave, ou plutôt livre d'or, dont un feuillet ouvert au coin do chaque rue, laisse une vaste marge aux bonnes renommées municipales qui voudront s'inscrire à côté des noms, désormais impérissables, des Caumartin , des
Chauchat, des Bufïault, des Chabrol, des Peletier et des Rambuteau.
Grâce à tous ces habiles alchimistes, grands transmuteurs de pierre de taille, abstracteurs de quintessence en matière de petite et de grande voirie, Paris s'est agrandi, amélioré, embelli. Les marais et les plaines ont disparu sous une pluie de maisons colossales ; de nouveaux quartiers se sont élevés; d'anciens quartiers ont été démolis. Cette place est devenue une rue ; cette rue est devenue un square ; hier les maçons accumulaient pierre sur pierre, comme pour une nouvelle Babel ; aujourd'hui le pic a remplacé la truelle ; et l'œil s'effraye de ces steppes de décombres, telles que n'en firent point de si vastes les Gaulois de Brennus se ruant sur la ville éternelle.
Mais pendant qu'en certaines régions on démolissait incessamment sans jamais reconstruire, sinon à la mode de ce Pisthétérus, le fondateur aristophanesque de Néphélococcygie, nos modestes architectes et leur armée de maçons paciûques réédiflaient plus vite qu'ils n'abattaient; si bien qu'ils vous coupent, vous cousent, vous doublent un quartier neuf à la mode du jeune Paris, en moins de temps que n'en exigeaient les impromptus de Mascarille.
Voilà ce que nous pensions un jour, en suivant, par manière de promenade, le parallélogramme que décrivent autour du nouvel hôtel des commissaires priseurs les quatre rues Rossini, Chauchat, de Provence et Drouot.
En aucun point de son immense surface, Paris n'a subi de métamorphoses plus rapides et plus multipliées qu'en cet agréable quartier de la Grange-Bate-
Hère, qui n'existe plus depuis deux ans (\), et qui n'existait pas il y a deux siècles ; quartier de gens affairés et de gens amoureux, ou l'or appelait le plaisir, et que la spirituelle administration de la ville la plus spirituelle du monde comprit à merveille et résuma d'un trait lorsqu'elle y bâtit l'Académie royale de musique.
A cette galanterie ingénieuse et profonde, on vit sourire dans leur linceul de salin rose tous les fermiers-généraux et toutes les filles d'Opéra : Bouret, d'Ogny, Laborde, Grimod de la Reynière, et mademoiselle Liancourt, et mademoiselle Gogo, et mademoiselle Fel, et mademoiselle Duthé, et la Coupée, et la Clairon, et la Brillant, et la Mimi, et la Lyonnois, et mademoiselle Aurette, et la douce Amédée, la brillante Puvignée, et la belle d'Azenoncourt : tous ces morts charmants dont l'ombre plane sur la Grange-Batelièro comme le souvenir de la Vénus antique sur Paphos dévasté.
Ce n'est pas que la Grange-Batelière manque de titres de noblesse : elle existait au temps des premières croisades, de nombreux documents en font foi. Le Paris du xu e siècle était entouré de marais qui, de la porte Saint-Antoine à Cbaillot, appartenaient au chapitre de Sainte-Opportune, et servaient de pâtis aux troupeaux de la communauté. Louis VII et Philippe-Auguste autorisèrent les chanoines à les vendre par lots, sous la condition de les faire dessécher et cultiver par les ac-
(I) Écrit enmi.
quéreurs. Les contrats de vente recueillis par Sauvai, constatent l'existence de plusieurs granges sur ce vaste domaine; lune appartenait en 4240 à un certain Adam Cochetur; une autre, dont Raoul Farcy était le propriétaire, se trouvait en 4 252 près de Saint-Laurent.
La plus remarquable de ces granges est désignée successivement sous le nom de Granchia-Batillia (4243), Granchia-Bataillia (4 254) , Granchia-BatalUria (4 260), Granchia-Bailtaillée (4290); enfin des contrats du xiv e siècle lui attribuent la dénomination de Grange-au-Gastelier. Si nous ajoutons que sous Louis XIV et Louis XV on l'appela fréquemment la Grange-Batalière, le lecteur apercevra combien il est difficile d'établir sur de telles variantes une étymologie probable. L'abbé Lebœuf y a perdu son latin, et son érudition, moins fine que prodigieuse.
Nous ne sommes pas davantage en mesure d'établir comment l'humble grange, sur laquelle les religieuses de l'abbaye Saint-Antoine avaient le droit de prendre un muid de grains, devint en moins d'un siècle un fief noble, digne des plus grands seigneurs. Nous savons seulement que le fief de la Grange-Batelière appartenait vers la fin du xiv e siècle, au comte Guy de Laval, et cela dit, nous n'avons rien éclairci; car, à la fin du xiv e siècle, trois seigneurs du nom de Laval vivaient, aimaient, guerroyaient et menaient grande chère; tous trois étaient de la môme famille, tous trois s'appelaient Guy. La tige principale des Laval nous fournit Guy, onzième du nom, sire de Laval, de Vitré et de Gaure, gouverneur de Bretagne en l'absence du duc. Ce Guy avait épousé en secondes noces la veuve de Duguesclin.
Nous trouvons dans la branche des seigneurs de Chatoyan et de Retz un Guy de Laval II, chevalier, seigneur de Retz et de Blazon. Celui-ci eut le bonheur de naître d'un des plus braves compagnons d'armes de Duguesclin, et le malheur d'engendrer un monstre que l'histoire a déshonoré sous le nom de maréchal de Retz. Enfin, parmi les seigneurs de la branche d'Atlichy, voici un Guy de Laval II, seigneur d'Attichy, La Malmaison, Chantilly, Moncy-le-Neuf, Nointel, Conflans, Coyme, Méry-sur- Seine, etc.
De ces trois Guy de Laval, qui furent contemporains et cousins, quel est le nôtre? Sauvai n'avait pas prévu la difficulté ; mais ce n'en est pas une. Nous avons affaire évidemment au seigneur d'Attichy, le seul de tous les Guy qui soit venu brûler ses ailes et perdre ses domaines aux flammes de la cour. Chantilly, la Malmaison et la Grange -Batelière ne vont pas mal en* semble. Et puis l'histoire n'a-t-elle pas ses malices ? Voyez un peu la rencontre ! Guy de Laval d'Attichy épousa Ade de Mailly ; et cette Ade de Mailly était doublement veuve d'Albert de Genlis et de Jean de Nesle. Ainsi les quatre filles du marquis de Nesle, la comtesse de Mailly, madame de Vintimille, la duchesse de Lauraguais et cette fameuse marquise de la Tournelle, duchesse de Chateauroux, qui se disputèrent et se partagèrent tour à tour le coeur de Louis XV, pouvaient écarteler leurs armes de l'écusson des Laval d'Attichy, l'écusson de la Grange-Batelière.
Guy de Laval avait vendu tous ses biens. Nous retrouvons, en 4424, la Grange-Batelière aux mains de Jean Malestroit, évôque de Nantes, et chancelier de
Bretagne, qui donna l'hôtel, cour, colombier, jardin, etc., aux religieuses des Blancs-Manteaux.
On voit dans l'acte que cette propriété relevait de l'évéque de Paris et qu'elle contenait 420 arpents.
Enfin, en 4 473, elle était possédée comme maison de campagne par Jean de Bourbon, comte de Vendôme. C'est le trisaïeul d'Henri IV.
Voilà une généalogie bien en règle. Peu nous importe ensuite qu'elle soit interrompue pendant environ trois cents ans, le lecteur remplira cette lacune au gré de ses connaissances historiques ou de son imagination. Seulement, il faut avouer que les conditions imposées par le chapitre de Sainte-Opportune à ceux qui achetaient ses terres, furent bien mal remplies. Non seulement les marais ne furent pas desséchés par les sujets de Philippe- A uguste, mais ils durèrent jusqu'au commencement du dernier siècle. Un plan manuscrit conservé dans les archives de la ville et daté de 1705 l'atteste irrécusablement.
Ce plan parcellaire est très -précieux parée qu'il prend le quartier de la Grange-Batelière à sa naissance. En essayant de le décrire, nous donnerons une idée juste de l'état de Paris vers les dernières années du règne de Louis XIV.
La ville était encore tout à fait distincte de3 faubourgs qui s'y confondent aujourd'hui ; les boulevards en traçaient la limite septentrionale depuis la Porte- Saint-Honoré jusqu'à la Porte-Saint- Antoine, absorbée dans les agrandissements de la Bastille. Après les faubourgs Saint-Antoine, du Temple, Saint-Martin, Saint- Denis, Poissonnière et Montmartre, dont la dénomination subsiste, les constructions éparses entre ce dernier
et la future Chaussée-d'Antin composaient le faubourg Richelieu ; de là jusqu'à la Porte-Saint-Honoré c'était la Ville-l'Evêque ; au-delà enfin, c'était le faubourg Saint-Honoré.
Voyons ce qu'était alors le faubourg Richelieu dans sa portion la plus voisine de la Grange- Batelière.