‹ Ombres et vieux mursChapitre 2 sur 16 · TII · texte numérisé non relu

TII

La rue actuelle de la Grange-Batelière, qui joint le faubourg Montmartre aux nouvelles constructions , existait très-anciennement et s'appelait rue Batelier. Elle aboutissait au fief de la Grange-Batelière, composé d'un hôtel bâti sur remplacement de la maison de plaisance du duc de Vendôme, et qui, par une suito de reconstructions partielles, a subsisté jusqu'à ces derniers temps. Tout le monde a pu le voir ; il est donc inutile de le décrire. Ce bâtiment qui n'avait d'ailleurs aucun mérite d'architecture, était précédé d'une vaste cour, dont la grille faisait face au boulevard, et suivi de- jardins qui occupaient au nord tout l'espace compris entre l'hôtel et le grand égout découvert, devenu plus tard la rue de Provence. A l'ouest, entre la terrasse latérale des jardins et le mur de la propriété voisine, s'écoulaient, par un petit ruisseau pavé, les eaux du faubourg Richelieu, qui venaient s'accumuler au bas du boulevard. Cette rigole infecte est très-bien indiquée par le tracé de la rue Chauchat ; la propriété riveraine, quoique close de murs, n'était qu'un marais exploité par un sieur Bourgoin.

Sur ce marais s'élève aujourd'hui le joli hôtel d'Ei-

chtal, où la mairie du 2 e arrondissement fut installée pendant les premiers mois de la révolution de 4848, et qu'occupèrent aussi les bureaux de la maison de banque Leroy, Chabrol et compagnie. Devant le fief passait une ruelle fangeuse qui s'allait perdre dans les petits chemins des cultures. Enfin de la grille d'entrée on ne pouvait gagner le boulevard que par une sorte d'allée fort irrégulièrement percée à travers les marais. J'écris marais par politesse. Tout le côté gauche de ce qui est aujourd'hui la rue Drouot, entre la rue Rossini et le boulevard, correspond sur le plan de 4705 à cette double indication : cloaque, voirie.

Il résulte de ce qui précède qu'en 4705 cette région du faubourg Richelieu ne contenait encore d'autre mai* son que l'hôtel de la Grange-Batelière. Mais on avait pressenti l'importance que ce point central des faubourgs ne manquerait pas d'acquérir. Le gouvernement entreprit en sa faveur des améliorations indispensables.

Louis XIV venait de transformer les boulevards, qui, de remparts de guerre, parfaitement inutiles, devinrent la plus belle promenade de l'Europe. Us dominaient de beaucoup les faubourgs, comme on en a vu

longtemps la trace à la rue Basse-du-Rerapart et à la rue Basse-Saint-Denis (4); toutes les eaux ménagères et pluviales s'accumulaient au pied de l'escarpement et

(I) Probablement aussi s 1 élevaient-ils, par un talus rapide, au-dessus de la villa ; ainsi, ayant le percement moderne de la rue NeuYe-d'Antin , la rue d'Antin joignait le boulevard; mais les eaux repoussées par le talus y avaient formé un cloaque; on fut obligé de le boucher pour éviter l'infection, et cette portion, de la voie publique disparut sous les constructions. Les exemples ne sont pas rares de ces rues supprimées et rétablies après un siècle ou deux. Pour en revenir au détail qui noua occupe, on peut constater encore aujourd'hui que plusieurs maisons du boulevard des Italiens, notamment en face de l'hôtel du marquis de Hertford, possèdent des cours intérieures qui ont une pente en contre-bas du sol.

devenaient une cause permanente d'insalubrité. On voulut satisfaire aux prescriptions de l'hygiène en même temps qu'aux projets favoris du grand roi, et l'on procéda au nivellement des boulevards, opération qui resta forcément incomplète sur bien des points,mais qui s'accomplit aisément quant au faubourg Richelieu.

Une ordonnance de 4698 avait prescrit également que le Cours (ainsi nommait-on fort justement les boulevards) fût planté d'arbres entre la Ville-1'Evôque et la Grange-Batelière.

Ces grands travaux étant parachevés, Louis XIV voulut qu'on élargit le chemin de la Grange-Batelière à partir de son point de rencontre avec le cours. Voici le texte de l'ordonnance :

« Le Roy estant en son conseil a ordonné et ordonne que la rue de Richelieu sera continuée, depuis le Cours, de la môme largeur de six toises, jusqu'à la rencontre d'un pan coupé, qui sera formé de huit toises de face, jusqu'à distance de trois toises de la maison de la Grange-Batelière, et qu'il sera formé une rue en retour de trois toises de largeur, depuis ledit pan coupé, le long du mur do ladite maison jusqu'à la rencontre du chemin des marais.

» Fait au conseil d'Etat, séant à Fontainebleau, le 48 octobre 4704. »

La rue Neuve-Richelieu ne garda pas ce nom ; on la connut pendant tout le xvm* siècle sous celui de rue Neuve-Grange-Batelière. Aussitôt qu'elle fut exécutée et raccordée avec le boulevard, les terrains maraîchers qui le bordaient devinrent très-recherchés. Le site champêtre attira les hommes de finance, qui se plu-

rent à voir, d'un côté, les beaux arbres du cours, et de l'autre, la butte Montmartre et les moulins à vent. On aimait tant la nature, en ce siècle fardé, spirituel et en réalité peu connu, que, pour jouir d'un peu de verdure sans s'éloigner de Paris, les hommes les plus riches et les plus délicats supportèrent le voisinage du grand égout découvert et de ses affluents.

Bientôt l'élite de la ûnance et de la robe se disputa à prix d'or ces terrains enchantés. La simple nomenclature des habitants de la Grange-Batelière ferait passer devant nos yeux la plupart des figures originales du xviii* siècle.

Dans l'ancienne rue, c'est-à-dire vers le faubourg Montmartre, logeait M. Le Normand d'Etiolés, le mari, peu content, de madame de Pompadour. Jamais époux trompé ne manifesta plus de chagrin de sa disgrâce. L'amour vengea l'hymen. La marquise avait à peine rendu le dernier soupir, que son époux volant à de nouveaux dangers, contractait un second mariage avec mademoiselle Rem, de l'Opéra. Le lendemain des noces les nouveaux mariés furent régalés de cet épithalame un peu pédant :

Pour réparer miseriam Que Pompadour laisse à la France, Son mari plein de conscience Vient d'épouser Rem publicam (1 ).

0 ; Mémoins secret», i 1 février 1765.

C'est ce même Normand d'Etiolés qui sê fâchait si fort quand de mauvais plaisants rappelaient « monsieur le marquis de Pompadour. » On peut, sans se donner la peine de creuser très- profondément les mœurs du xvm 0 siècle, se convaincre qu'on en a fort exagéré la légèreté.

Depuis monsieur de Pompadour jusqu'à monsieur de la Popelinière, on peut citer nombre de maris trompés qui prirent leur aventure au tragique. Il ne faut pas perdre de vue que l'histoire du siècle dernier a été écrite dans les antichambres par des philosophes laquais et par des laquais philosophes, qui commencèrent par avilir la société qu'ils voulaient perdre.

A côté de M. Le Normand d'Etiolés, l'Almanach royal nous indique M. de La Borde, banquier de la cour, qu'on a confondu, par une distraction très-concevable, avec le musicien Laborde, l'un des valets de chambre de Louis XV. Si celui-ci mérite qu'on honore sa mémoire parce qu'il fut honnête homme et cultiva les arts avec succès, le banquier de la cour a des titres plus considérables à notre reconnaissance. La ville de Paris devrait conserver le souvenir de cet homme de bien, ne fût-ce qu'en lui dédiant une rue, car elle lui doit le plus riche, le plus aimable et le plus brillant quartier de Paris {{).

Il avait acquis du célèbre Bouret d'immenses terrains compris entre le faubourg Montmartre et la Chausséed'Antin, et traversés par le grand égout découvert qui joignait ces deux voies. La Borde fit voûter l'égout dans toute l'étendue de son parcours, et sur le sol nouveau,

(<) Il existe une rue de ce nom, consacrée au souvenir de M. Delalwrdc. ancien préfet de la Seine.

il bâtit la rue de Provence, ainsi nommée en l'honneur d'un des petits-fils de Louis XV, qui devint le roi Louis XVIII. La rue neuve avait besoin de débouchés : La Borde la mit en communication avec le boulevard des Italiens et la rue Chantereine, en perçant à la fois la rue d'Artois (depuis rue Laffite), la rue Taitbout et la rue Chauchat (1).

Nous avons nommé Bouret : saluons au passage l Voilà le modèle des courtisans, non pas du courtisan vain, obséquieux, avide, surtout ingrat, mais du courtisan idéal, fin, ingénieux, dévoué, enthousiaste, presque poétique, épris de son maître autant que si c'était une maîtresse, et capable d'expirer de douleur le jour ou l'auguste objet de son amour loyal rendrait son âme à Dieu, comme fit co gentilhomme qui mourut les yeux levés au ciel en apprenant la mort de Henri IV.

Une fois, au rapport de Grimm, Bouret eut l'honneur de recevoir le roi très-chrétien à la Croix-Fontaine, sa maison de campagne, dans la forêt de Sénart. Le premier objet qui frappa les yeux du roi dans le salon de Bouret, fut un livre grand in-folio. Ce livre était un manuscrit qui avait pour titre : Le vrai Bonheur ! et sur chaque page on lisait : « Le roi est venu chez Bouret, » avec la progression des années depuis 4760 jusqu'en 4800.

Le roi fut digne de Bouret : il revint tous les ans.

(1)La rue Chaucbatnc fut ouverte par La Borde que de la rue Chantereine à la rue de Provence. Le 29 juillet 4793, le corps municipal , sur la demande de la citoyenne Borlange, veuve Pinon , et du citoyen Thévenin, co-proprié taire d'un terrain situé entre les rues Pinon et de Provence , leur accorda l'autorisation de prolonger la rue Chauchat jusqu'à la rue Pinon ; mais ce percement ne fut définitivement exécuté qu'en vertu d'une ordonnance royale du 3 octobre 1821. (Lazare, Dict. des rues de Paris.)

A force de galanteries plus coûteuses que celle-là, car Bouret se mêlait d'ériger des monuments de marbre à la gloire de son maître et de doter les filles bâtardes des princes du sang royal, il arriva qu'un jour, Bouret, qui n'avait guères que deux millions de rente, se trouva très-gêné. La Borde entreprit de le tirer d'affaire, s'empara de l'administration de se3 biens, le réduisit provisoirement à une pension de 15,000 livres (imaginez le héros immortel do l'aventure de la vache aux petits pois réduit à 45,000 livres de rente !) fit plusieurs opérations fructueuses, paya les créanciers, et finalement remit Bouret à la tête d'une fortune princière. Un des incidents de cette liquidation transmit à La Borde les grands terrains que Bouret possédait au nord du boulevard. Nous avon3 dit ce qu'ils devinrent.

La rue Neuve-Grange-Batelière, successivement peuplée de magnifiques hôtels, eut aussi ses hommes d'élite. Tous ces grands financiers se recherchaient entre eux, et vivaient en paix dans de doux et tendres loisirs , ennoblis par la culture des lettres. En butte aux dédains de la noblesse , qui les attristaient peutêtre moins que la haine aveugle du peuple, ces pauvres riches tâchaient de se faire pardonner leur opulence à force de grâce, de libéralités et de bienfaits. Ils ne parvinrent pas à vaincre l'opinion, qui les a définitivement mal jugés.

Ces parias dorés sentaient vivement leur humiliation secrète, et comme les parias, ils se consolaient en s'ainiant. Nous avons vu La Borde quitter ses affaires et ses plaisirs pour sauver son ami Bouret d'une ruine imminente. Dans le même temps, Gautier de Montd'Orge, trésorier de la chambre aux deniers, et l'un

des plus vieux habitants de la Grange-Batelière, épousait in extremis une fille naturelle de M. Le Normand d'Etiolés, pour donner un nom et une fortune indépendante à la fille de son ami. Ce Gautier de Mont-d'Orge cultivait aussi les arts; on a de lui le ballet des Talents lyriques, dont Rameau composa la musique, et VÂcte de société, qui réussit à la Comédie-Française.

Citons encore l'un des membres les plus distingués de ce cénacle, M. de Blair, conseiller au Parlement, qui jugea si bien YEmile. Voir le onzième livre des Confessions.

M. d'Ogny, fermier-général, père du comte d'Ogny, qui fut intendant-général des postes sous Louis XVI, enrichit la Grange-Batelière de son plus beau joyau en construisant le magnifique hôtel qui abrita plus tard l'opulente existence de M. Aguado, marquis de las Marismas.

L'hôtel d'Ogny était immense ; il y avait de petits appartements « comme chez le roi (1) », un manège couvert, des bains et jusqu'à une ferme, située vers l'extrémité des jardins, du côté du faubourg Montmartre. La moitié environ de ces dépendances a été absorbée, il y a déjà longtemps, par des constructions bourgeoises.

M. d'Ogny fut célèbre à deux titres : son hôtel, et sa maîtresse. L'hôtel, tout le monde le connaît. La maîtresse, c'était mademoiselle de Boismenard, ou plutôt la

(0 Vie privée de Louis XV, 3 toI. in-8», 1781 .

Gogo, qui, après avoir brillé à la Comédie Italienne {elle jouait à ravir dans le Coq du village) débuta à TOpéra ou elle ne réussit point, parce qu'elle ne chantait pas assez, puis à la Comédie-Française, oîi Ton trouva qu'elle ne jouait guère. Cependant, on la mit en possession de l'emploi des soubrettes, qu'elle tenait, dit un contemporain , « à faire lover le cœur. »

Voici le portrait de mademoiselle Gogo, peint par Clément dans ses Nouvelles littéraires :

« On lui reproche de porter une main un peu grosse au bout d'un bras assez long ; mais sa taille est déliée; de petits yeux ronds , un nez carré , une lèvre relevée et une raine charmante : voilà ce qui fait les grandes passions. »

A do si rares attraits , mademoiselle de Boismenard joignait dos mœurs très-délicates ; Clément assure , sans trop rire, que la vie pou décente des demoiselles de l'Opéra avait blessé la Gogo , et qu'elle s'attacha à la Comédie-Française, parce qu'on « y trouve dos mœurs vraiment convenables, et cet air de dignité si nécessaire aux personnes bien nées qui ont du goût pour le plaisir. »

La légèreté do la forme ne détruit pas le fond de cette remarque, qui est un trait de mœurs. Le Théâtre- Français s'est toujours distingué par une certaine tradition d'honneur qui n'a guère moins contribué" que le talent de ses sociétaires à le maintenir au rang élevé qui lui est acquis dans les arts. Sans rappeler l'anecdote si connue qui valut à mademoiselle Clairon, à Brizard età Molé un emprisonnement au For-l'Evôque, pour n'avoir point voulu paraître sur la scène avec un de leurs camarades coupable d'improbité, la vie de

mademoiselle de Boismenard, dite Gogo, fournit un exemple notable de ces scrupules qui nous étonnont à pareille époque et en pareil lieu.

Mademoiselle de Boismenard , enrichie par M. d'Ogny, s'était retirée du théâtre dans tout l'éclat de cette beauté si bien décrite par Clément ; elle avait trentedeux ans à peine, un joli hôtel, de belles rentes, et ne demandait pas mieux, comme ce personnage de Turcaret, que de faire souche d'honnêtes gens. Elle allait bien encore à la Comédie-Française, mais dans sa loge à l'année ; et ses rivales enrageaient. Pauvre Gogo ! c'était là que l'Amour l'attendait. Elle vit le comédien Bellecourt, et reconnut son vainqueur» C'est un des plus beaux exemples que je connaisse de ce fameux coup de foudre si bien décrit par les romanciers du temps.

On jouait Nanine ou le Préjugé vaincu, comédie de M. de Voltaire. Bellecourt parut sous les traits du comte d'Olban, vainqueur du préjugé. Il avait l'œil vif, la taille bien priso et la jambe belle, un certain air de fatuité qui plaît, mais adouci par je ne sais quoi de tendre. Il captiva d'abord les yeux ronds de la Gogo, et lorsque, s'adressant en scène à la baronne de l'Orme, « sa parente, femme impérieuse, aigre et difficile à vivre, » à ce que dit le libretto, il lui débita ce couplet si connu et si digne de l'être :

Je vous l'ai dit, V Amour a deux carquois; L'un est rempli de ces traits tout de flamme Dont la douceur porte la paix dans l'âme, Qui rend plus purs nos goûts, nos sentiments, Nos soins plus vifs, nos plaisirs plus touchants. L'autre..,

La Gogo ne voulut pas entendre parler de l'autre, et se contentant de ce premier carquois, elle offrit à Bellecourt son cœur, sa fortune et sa main. M. d'Ogny, d'abord désespéré, se vengea très-spirituellement en opposant l'hymen à l'hymen. Le jour ou mademoiselle de Boismenard devint madame Bellecourt, mademoiselle Liancourt, de l'Opéra, devint madame d'Ogny (1).

La belle passion do mademoiselle de Boismenard pour son mari survécut de beaucoup à son mariage et se fortifia par les traverses qu'elle subit. Bellecourt était vain, coquet, jeune et dépensier; il écorna les rentes de sa femme qui fut obligée pour soutenir son luxe de reprendre le cotillon et le tablier des soubrettes. Le premier carquois était vide ; madame de Bellecourt lut en pleurant la fin de la tirade :

L'autre n'est plein que de /lèches cruelles, Qui, répandant les soupçons, les querelles, Rebutent l'âme, y portent la tiédeur, Font succéder les dégoûts à l'ardeur...

Hélas ! Nanine lui fournit bientôt un grand nombre d'applications plus douloureuses encore. La Gogo, née au village, avait placé dans sa maison « une sienne sœur très-grossière, qui lui tenait lieu de femme de chambre. » Cette Maritorne séduisit Bellecourt. Du moins sa femme en eut le soupçon, et les deux époux, continuant la scène du comte d'Olban et de la baronne

(1) L'abbé Morellet, dans ses intéressants Mémoires, désigne cette dame sous le nom de mademoiselle de Liancourt, et la présente comme une personne du monde, distinguée par ses talents lyriques. C'est une erreur, mademoiselle Liancourt avait chanté à l'Opéra, dont sa mère, mademoiselle Durai, chanteuse elle-même, lui avait ouvert les portes.

de l'Orme, durent s'expliquer dans le style même de M. de Voltaire.

LA GOGO

. . . . Un enfant vous domine, Une servante, une fille des champs, Que j'élevai par mes soins imprudents.. .

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