Avis aux vrais Français. — {Actes des Apôtres, n
48. Le Réveil de M. Suleau, suivi du prospectus du journal politique que le public lui demande. — 1 er mars 1794 — de Timprimerie de l'homme sans peur. (Annexé au n° 237 des Actes des Apôtres.)
49. Voyage en l'air, par M. Suieau. — Second Réveil. — A Ballomanie, 45 mars 4794. (Rarissime.)
20. Journal de M. Suleau. — 42 numéros du 26 avril 4794 au mois de mars 4792.
24. Journal de M. Suleau. — (Deuxième abonnement.) — No 4«r. — Avril 4792.
QCOOCHDOOODC
De Clermont à Montferrand règne une avenue (Tonnes et de châtaigniers, d'oii Ton jouit d'une vue magnifique. A gauche, la noble chaîne des monts Dôme se dessine dans sa haute majesté ; à droite, la Limagne d'Auvergne déroule ses riants tableaux, interrompus par quelques buttes isolées, boursouflements partiels, oh se passent, comme dans des matras, d'étranges phénomènes; le plus curieux est celui du Puy-de-la- Poix, dont la source fournit, en moyenne , quinze kilogrammes de bitume par jour.
Cette promenade agreste est animée par des soldats qui oublient les ennuis do la garnison en buvant dans les cabarets voisins ce bon petit vin d'Auvergne, si épais qu'on pourrait le boire à la cuillère, comme des
confitures. Les cultivateurs de la Limagne conduisent tout doucement leurs longs chariots inclinés, dont la forme est évidemment traditionnelle depuis leurs ancêtres gaulois. Ils ont, pour la plupart, conservé le costume de 4790 : une veste à basques courtes, à grandes poches et à gros boutons ; un vaste gilet fleuri comme un pré, les cheveux longs et droits, que le vent, à défaut de peigne, môle et démôle à son gré, et le tricorne vénérable, sous lequel l'oeil cherche toujours une petite queue de rat ; mais ce dernier ornement est plus rare. Souvent aussi le tricorne fait place à un couvre-chef plus moderne, qui varie depuis le chapeau de Polichinolle jusqu'au chapeau de général. Cadet-Roussel, au théâtre des Variétés, ne s'habillait pas autrement. L'œil vif et malin, le sourcil épais, le nez busqué, le menton avancé et la bouche sardonique, l'Auvergnat chantonne en guidant le long du chemin sa paire de bœufs rouges, blancs ou noirs, attelés par la tôte à un joug de cormier. Une longue baguette, terminée par un aiguillon, lui suffit pour gouverner ces coursiers capricieux , mais timides, que l'approche d'un cheval effarouche toujours.
Bientôt la route, rejointe par la courbe des collines, se confond avec elles, et fait un brusque détour vers la gauche ; il en résulte une sorte de carrefour irrégulier, occupé par des maisons rustiques, des mares oh pataugent des oiseaux domestiques. Un abreuvoir, entouré des pierres antiques, alimente une fontaine au fronton de laquelle un lion fièrement dressé présente un écusson fruste ; une rue longue et raide s'efforce de gravir la colline : vous ôtes à Montferrand.
A la première inspection, on voit partout les restes
encore palpitants d'une forteresse démantelée. Cet abreuvoir est la portion non comblée du fossé de ceinture; ces gros murs sont des parapets. Cette maison, qui a l'air d'une bastille, a vu ses créneaux envahis par une toiture d'ardoises ; mais ces ornements bizarres qui courent sous sa gouttière, ce sont les meneaux par lesquels les assiégés faisaient pleuvoir sur les assiégeants l'huile et la poix bouillante.
La forte position de Montferrand, qu'avaient possédée les Anglais alors que le pays d'Auvergne faisait partie du duché de Guyenne, fut longtemps l'objet de leur convoitise ; ils s'en emparèrent le i 3 février \ 388, aprè3 un siège héroïque que décrit Froissard; mais ils ne la gardèrent pas longtemps, et Montferrand continua dépasser pour Tune des plus fortes places du royaume. Aussi fixa-t-elle l'attention du cardinal de Richelieu. Ce grand démolisseur de forteresses avait un agent dévoué dans la personne du maréchal d'Effiat, sénéchal de Bourbonnais et d'Auvergne, qui fit abattre les remparts de Montferrand, combla les fossés, fit sauter les chemins couverts, et réunit la ville à celle de Clermont. Cette réunion n'eut lieu que sur le papier, mais la capitale de l'Auvergne n'en a pas moins gardé le nom de Germon t-Ferrand, qu'elle tient de la munificence du maréchal d'Effiat. On sait de reste que le cardinal do Richelieu récompensa le zèle du père en faisant décapiter l'enfant. M. le marquis de Cinq-Mars était le fils puîné du maréchal d'Effiat.
Aujourd'hui Montferrand n'est qu'un bourg sans importance, une étape sur la route de Riom ; mais ce spectre d'une ville n'est pas dépourvu d'intérêt. La longue arête par laquelle se continue la route impériale
est le plus curieux spécimen d'une rue au moyen âge; il s'est conservé comme par enchantement. Les maisons neuves de Montferrand datent de la Renaissance; les vieilles sont romanes et remontent au dixième siècle, tout bonnement. Ce ne sont que pleins-cintres énormes taillés dans le granit, pignons immenses, fantaisies sculpturales de tout genre. La plupart dé ces édifices offrent une disposition particulière aux temps de défiance et de troubles, oii chacun se mettait en mesure de soutenir un siège dans sa maison. Le toit, au lieu de descendre vers la rue, forme avec elle un angle droit, et les croisées ont vue sur une cour intérieure, tandis que la façade n'offre d'aute ouverture qu'une porte à herse et à barreaux de fer. J'ai noté une boucherie dont un peintre flamand eût fait un chef-d'œuvre singulier : figurez-vous une masure droite et svelte, n'offrant en largeur que l'espace d'une croisée; le rezde-chaussée, au plein-cintre béant, semble une caverne mystérieuse ; on y descend par trois degrés, et dans l'ombre oscillent des formes vagues appendues au plancher ; le premier étage, au contraire, doré par un chaud rayon de soleil, aspire l'air par une fenêtre droite à colonnettes et à rinceaux, dont les compartiments supérieurs encadrent les vasistas d'un double châssis de pierre. Des viandes saignantes mêlent leurs tons vifs aux solives enfumées, tandis qu'une jeune paysanne en honnet blanc tricote, sur l'appui de la fenêtre, une paire de bas bleus.
L'église, bâtie au xi° siècle par un comte de Montferrand, ressemble à la cathédrale de Clermont, mais sans aucnn caractère particulier. Seulement (c'était un dimanche), je n'ai rien vu d'aussi gai, d'aussi sou-
riant que la nef envahie par cinq ou 3ix cents petites filles en bonnet blanc à grandes ailes, priant et chantant devant un autel garni de fleurs, dont les exhalaisons printanières se mêlaient au parfum de l'encens.
Montferrand a l'honneur d'être situé sur une rivière à lui qui s'appelle le Bédat. Au bord du Bédal, du côté de la montagne, règne un petit sentier ou deux personnes ne sauraient passer de front. Cet étroit* espace a été confisqué par des joueurs de boule, qui, sans le savoir, ont inventé un divertissement de nouvelle espèce : chaque fois que la boule est lancée sans justesse, elle dégringole dans le Bédat, oîi le joueur maladroit est forcé de l'aller pêcher à sés risques et périls ; ce n'est pas que ledit fleuve soit profond, mais il coule sur dix huit pouces de boue.
Une fois qu'on est sorti deMontferrand, laLimagne, sans cesser d'être belle, commence à ressembler à toutes les plaines possibles ; la déclivité du terrain a forcé de construire une nouvelle route en lacet, trèscommode et très-sûre, mais extrêmement longue et peu accidentée. Est-ce ma faute ou celle du pays? je n'ai recueilli dans mes excursions que peu de traditions anciennes. Seulement, au bord du chemin, je remarquai un grand carré dont l'aridité singulière contrastait avec la riche culture du terrain environnant ; j'en demandai la cause, et j'appris que là s'élevait au temps jadis le gibet de la sénéchaussée de Clermont. Les esprits superstitieux prétendent que cette place est in-
fertile à cause des visites nocturnes des sorciers, qui viennent y prendre leurs ébats. La vérité est qu'on ne la cultive pas, et ce m'est une raison suffisante.
A mesure qu'on s'éloigne de Clermont, les montagnes de gauche s'abaissent graduellement, jusqu'à ne plus former que des collines médiocres, auxquelles je ne saurais assigner un nom particulier. Sur une de ces hauteurs; au centre d'une sorte de demi-lune escarpée, d'où l'on doit jouir d'une merveilleuse perspective, s'élève un groupe de maisons blanches et bleues, appuyées sur un château crénelé de respectable apparence. Ce lieu de plaisance séduit au premier abord,
et quand j'appris qu'il s'appelait Château-Gay, je convins qu'il était impossible de le mieux désigner. Cette forteresse, construite avec les pierres basaltiques qu'on retire du sol, fut édifiée, en 1381, par ordre de Pierre de Gyac, ce chambellan du roi Charles VII dont Alexandre Dumas a si bien raconté la tragique aventure. Le seigneur de Gyac avait excité le ressentiment du connétable de Richemond et de Georges de la Trémouille. Or, une nuit, saisi et garrotté par ses ennemis, il fut mené à Dun-le-Roi, d'oii on le jeta dans une rivière, une pierre au cou ; après quoi l'on instruisit son procès. Ce sire de Gyac, si bien jugé, était, comme son grand-père, seigneur de Château- Gay : une singulière seigneurie pour une telle destinée t
A deux kilomètres de Riom, on distingue sur la droite un point éclairé dans une montagne sombre : c'est le château de Tournoël. En prolongement de cette ligne, et plus haut perché dans l'azur, se dresse un mur démantelé : c'est le château de Jazeron.
Riom s'annonce gaiement par des bouquets d'arbres et des clochers pimpants. Une longue rue, quelque peu tortueuse, pleine de cabarets et d'auberges oîi boivent des rouliers tapageurs, aboutit à des boule* vards majestueux qui font le tour de la ville et viennent se confondre, au nord, en une superbe esplanade, d'où l'œil embrasse toute la basse Limagne. Ce lieu pittoresque, sur lequel le Palais de Justice de Riom développe sa façade blanche et classique, porte le nom de Pré-Madame , souvenir monarchique qui a traversé toutes les révolutions, et consacre la mémoire de Madame Adélaïde de France, Tune des tantes de Louis XVI. Cette pieuse princesse vint à Riom en 1785, et y fut accueillie avec un enthousiasme rare, dont les archives du pays gardent la trace fidèle (<).
L'ancien Ricomagw, qu'il faut appeler Jfàm, et non Riome, offre un aspect saisissant. La rue de l'Horloge, qui le traverse dans sa largeur, ressemble à l'île Saint- Louis trempée dans l'encre. C'est une propriété trèssingulière de la pierre de Volvic de noircir au contact de l'air. L'architecture vénérable des maisons de Riom emprunte à cette particularité physique une morne sévérité, qui contraste poétiquement avec la grâce du paysage environnant et la vivacité de Fair.
Le Palais do Justice actuel a été construit sur les débris de l'ancien, dont il ne reste plus qu'une Sainte- Cha pelle fort remarquable. Cet édifice, plus petit et moins léger que son homonyme de Paris, fut élevé par
(I) Procès-verbal des hommages rendus à Madame Adélaïde de France par les laboureurs et paysans de la ville de Riom, avec une chanson en langue auvergnate. Riom, 1785, in-4» de huit pages.
Jean, duc de Beny, fils du roi Jean, et aussi grand bâtisseur de chapelles qu'intrépide guerrier.
Riom est la ville judiciaire par excellence. Pourvu, depuis dix siècles, d'un tribunal d'appel, mais destitué dès longtemps de son titre de capitale du duché d'Auvergne, il ne conserve une sorte de vie que grâce aux plaideurs qui y affluent sans cesse. Si mes souvenirs ne me trompent pas, Clermont parvint, sous l'Empire, à supplanter son rival et à devenir le siège d'une Cour impériale ; mais l'ancien ordre de choses fut rétabli en 1816.
Ainsi, la cour d'appel, le barreau, les plaideurs et les trafiquants nécessaires pour lut fournir les choses indispensables à la vie, voilà toute la population do cette ville morose. Qu'un jour ou l'autre le pouvoir, continuant les traditions enracinées de la centralisation, porte la Cour d'appel au chef-lieu du département, Riom mourra, frappé au cœur. En moins de vingt ans, l'herbe croîtra dans ses rues ; ses maisons de granit étaleront leur majesté solitaire, et porteront le deuil de son ancienne splendeur.
Riom a donné le jour à des hommes illustres, entre autres à Grégoire de Tours.
En sortant de Riom par le faubourg de Mozat, riche des débris de sa superbe abbaye, on se rapproche des monts Dôme, à travers une riche campagne émaillée de villas. Un sentier étroit court à travers les prés, et va se perdre dans les premières broussailles des collines. Alors se dresse à cinq ou six cents pieds une masse monstrueuse que couronnent des tours et des créneaux ; cette forteresse, grosse comme un bourg, écrase
LE CHATEAU DE TOURNOEL 1 1l
la montagne dont les flancs l'ont enfantée : c'est le château de Tournoël.
J'avais attendu, pour visiter Tournoël, une belle matinée de printemps, et je m'étais précautionné d'un char-à-bancs à la fois solide et léger.
Jusqu'au pied de la colline où commence le territoire de Volvic, tout alla bien, sauf les pierres et les secousses accoutumées. C'est ainsi que nous franchîmes sans encombre, Edmond Verdier-Latour et moi, le château neuf bâti par M. de Chabrol, au milieu de buissons d'aubépines et de genêts d'Espagne. Au delà, nous nous trouvâmes engagés dans un sentier si rude qu'il fallut mettre pied à terre, prendre les guides d'une main et de l'autre pousser à la roue ; après une demi-heure de ce travail sous un soleil brûlant, nous pénétrâmes dans une sorte d'impasse formée de huit ou dix maisons dépendantes aujourd'hui du château de Chabrol comme elles dépendaient jadis du manoir de Tournoël.
Des paysannes filaient et jasaient au milieu du chemin. A cette heure les hommes sont aux champs ; les matrones restent seules pour garder la maison. Nous obtînmes l'hospitalité pour notre char-à-bancs et notre jument blanche; et nous cherchions déjà le sentier le plus court pour monter au château, quand une petite fille fort alerte, et qui s'expliquait aussi bien en français qu'en patois, nous apprit une agréable nouvelle, à «avoir que les clefs do Tournoël étaient à Volvic. Une
pièce de monnaie décida l'aimable enfant à nous servir de messagère, ce qui ne lui prit guère qu'un quart d'heure.
Les clefs étant venues, et de maîtresses-clefs, je vous jure, lourdes comme des chaînes et couvertes d'une rouille respectable, nous arrivâmes promptement au sommet de la'butte par un petit chemin, qui n*est autre, comme dans la plupart des montagnes, qu'un ravin desséché. A la moindre pluie, le chemin est une rivière qu'on ne peut même pas remonter en bateau. J'ai ramassé dans cette fondrière quelques échantillons de fer oligiste, ce qui peut surprendre à quelques égards, le sol basaltique de Tournoël étant partout recouvert dune forte couche de terre végétale trèssucculente.
Aucune construction moderne ne saurait douner l'idée d'une forteresse pareille à celle de Tournoël. Vue d'en bas, on dirait d'une ville ; de près c'est un monde ; monde étrange qui ne vit plus que dans le souvenir des antiquaires et l'imagination des poètes. Les abords du plateau sont encombrés de débris, pierres colossales tombées des parapets, archivoltes brisées, voûtes écroulées, bastions éventrés. On croit d'abord à une ruine complète, et l'on se trompe.
Voici d'abord une tour ronde à bossages, telle qu'on en voit dans quelques ports de Normandie ; ce n'est qu'un ouvrage moderne, à peu près contemporain de François 1 er . Il est rasé presque à moitié de sa hauteur primitive, et le hasard des éléments en a fait une citerne qu'obstruent des plantes grimpantes. On franchit ensuite une haute poterne, aujourd'hui fermée par une porte charretière, mais les entailles de la
pierre gardent la rouille,séculaire des charnières monstrueuses où s'attachait la herse. Pour forcer une pareille entrée, il ne fallait pas moins qu'un siège en règle, et la herse forcée, c'était peu. La baie percée latéralement indique un couloir long et escarpé, dominé par de hauts parapets d'où les assiégés faisaient pleuvoir, outre les projectiles et les traits meurtriers, un déluge de poix, d'huile bouillante et de fascines enflammées. Si l'on évoque par la pensée les scènes sanglantes dont Tournoël fut le théâtre, on concevra mon impression première : ce coupe-gorge donne le frisson.
A l'extrémité supérieure, le défilé se courbe obliquement; on franchit des degrés de granit, une porto étroite se présente, et après avoir traversé une salle basse, où se tenait une sorte de corps-de-garde, on arrive à la cour intérieure du château féodal.
C'est un carré long, qui divise l'édifice en quatre parties distinctes ; l'aile droite, qui regarde la Li magne, contient les grands appartements ; l'aile gauche, appuyée à l'escarpement de la montagne, était vraisemblablement affectée à certains subalternes qualifiés ; le massif du nord, réservé à la châtelaine, s'unit à l'aile droite par un oratoire bien conservé ; il est protégé
par la petite tour. L'entre-deux des ailes est occupé vers le midi par la grande tour et son donjon, construction colossale et point de jonction des remparts crénelés, dont on ne yoit plus aujourdhui que de faibles vestiges. Quelques acacias et des giroflées jaunes croissent dans cette cour sinistre, qui, à de certaines époques, s'est emplie de cadavres et a vu s'abattre sur son pavé sanglant des nuées d'oiseaux de proie.
L'escalier du nord a pour cage une jolie tourelle
d'un golbique fleuri très-répandu en Auvergne. Voici à peu près en quoi consiste ce système d'ornementation : l'ogive , au lieu de se terminer en arête vive, comme dans le gothique pur, se prolonge démesurément, en forme de tige d'oii naissent des rameaux de fleurs ; ce n'est qu'au bout de cinq ou six étages de cette floraison architecturale que l'ornement conclut en un bouquet final.
Au premier étage, toute la largeur du massif entre les deux ailes est occupée par un palier en cintre surbaissé, appuyé sur des colonnettes basses, dont les nervures se coupent à angle droit, d'oii résultent d'élégantes ogives. Ce morceau porte l'empreinte d'une architecture sarrasine qui peut remonter au onzième siècle et môme plus haut. Il est à croire qu'un châssis vitré préservait cette antichambre des injures de l'air, mais je n'ai pas besoin de dire que le3 vents n'ont rien laissé dans Tournoël qui pût ressembler à un carreau de vitre. La famille de Chabrol-Volvic, qui possède depuis longtemps le château de Tournoël, a soin de réparer la toiture à mesure de sa destruction, et de maintenir par des poutres solides les communications menacées ; mais elle ne pousse pas la prodigalité jusqu'à faire poser des carreaux aux fenêtres. A lutter à ce jeu avec les vents de la Limagne, M. de Chabrol-Volvic mangerait certainement la plus belle part de son immense fortune.
Il n'y a rien à dire de la chambre de la châtelaine, si ce n'est qu'elle est fort grande et fort délabrée. La croisée principale encadre sur la Limagne un paysage miraculeux, que coupent pittoresquement la tour à bossages, les remparts et le chemin de ronde, sur lequel
les archers so promenaient non pas de long en largo (ce serait impossible même à un clown), mais de long en long. L'opinion générale gratifie nos aïeux d'une ignorance absolue en matière de confortable. J'en demande bien pardon à l'opinion générale, mais elle est fausse sur ce point. D'ingénieux constructeurs avaient subtilement mis à profit l'angle d'un bastion pour y creuser un ravissant boudoir ou cabinet de toilette, qui supplée en coquetterie tout ce qui manque à la chambre à coucher. La coquetterie est élémentaire, vu les quatre murs en pierre de taille et la fenêtre à doubles barreaux, il n'est pas impossible que les tours de la Conciergerie de Paris n'en puissent offrir autant aux amateurs ; mais ce qui rend le boudoir do Tournoël charmant, au milieu de cet appareil de guerre, c'est sa coupe demi-cylindrique, son élégante exiguïté, et surtout le point de vue superbe qu'on y découvre et qui se reflète, pour ainsi dire, sur les murs nus du vieux castel.
Au sortir de là, se présente une porte gothique chargée des enroulements que nous avons décrits : un bénitier de pierre en indique la destination. C'est l'oratoire, petite chapelle toute mignonne, toute étroite, presque intacte malgré les siècles écoulés. L'autel en bois, jadis doré, supporte une statue grossière, mais naïve, une bonne Vierge avec son bambino. Les murs sont couverts de peintures gothiques exécutées avec une netteté un peu sèche, que relève une chaude couleur. Il m'a fallu quelques minutes d'inspection pour constater ce détail; car ces fresques primitives ont été fort dégradées, non parle temps, mais parles hommes. Les visiteurs les ont rayées à coups de couteau pour y
inscrire toutes sortes de bêtises. Il restait une Annonciation à peu près conservée : un ami des arts Ta fait disparaître sous cette apostrophe taillée en lettres capitales de six pouces de haut et que je reproduis avec son orthographe : honte a ceus qui dégrade les monuments !
L'auteur de cette facétie vandale a gardé l'anonyme. En revanche, les piliers du vestibule conservent la trace des visites de messieurs les militaires. Un grand nombre de caporaux ont cru devoir marquer par une date précise l'époque de leur passage à Tournoël.
Les appartements de l'aile droite ne sont plus qu'une caverne béante depuis l'écroulement des plafonds ; mais une salle du rez-de-chaussée, couverte de grisailles dans le style de Fontainebleau, indique que cette partie du château fut habitée la dernière à l'approche des temps modernes, peut-être jusqu'à Richelieu.
Je ne conseille pas à ceux qui n'ont pas le pied sûr de visiter la petite tour, qui d'ailleurs est insignifiante ; on y arrive par un de ces chemins pour lesquels les couvreurs et les chats sont ordinairement privilégiés. J'étais Ger d'en être redescendu sans encombre, quand je m'aperçus que j'avais laissé mon album sur la plateforme do la petite tour, et je dus recommencer cette périlleuse traversée.
En revanche, la grosse tour de guerre mérite d'être vue : malgré sa prodigieuse hauteur, elle est d'un parcours agréable et sûr. L'escalier est parfaitement so* lide, et, sauf quelques marches qui manquent par-ci par là, on s'y promène comme chez soi ; il suffit de sauter adroitement par-dessus le précipice et de ne pas s'y laisser choir : voilà toute la difficulté. Le gros
oeuvre de la tour est accosté de plusieurs donjons de hauteurs différentes, et en partie ruinés. Dans l'épaisseur d'un de ces renflements s'ouvre un trou carré, qui plonge jusque dans les fondements.
Cela s'appelle les oubliettes de Tournoël.
A travers la profondeur inconnue de ce gouffre, un rayon de jour blafard oscille comme une lanterne sourde. Il paraît qu'un coup de pic, en creusant les entrailles de la montagne, a traversé l'épaisseur du donjon ; de là cette lueur mystérieuse qui flotte dans l'abîme et rend les ténèbres visibles.
11 va sans dire qu'il court toutes sortes de bruits sur l'oubliette de Tournoël. On y est un jour descendu, on a exploré le fond de l'antre, et on en a retiré des squelettes enchaînés. Lisez les procès- verbaux qui ont suivi la prise de la Bastille, c'est toujours la môme histoire. Je ne veux pas défendre absolument nos aïeux contre tout soupçon de cruauté ; les gens qui bâtissaient ces aires de vautour n'étaient sans doute pas des colombes ; je ne jurerais pas qu'on n'ait pas jeté dans ces horribles in-pace des créatures vivantes. Cependant la situation respective de la grande tour de guerre et du trou béant qu'on appelle l'oubliette, fait jaillir soudain la vérité aux yeux des plus prévenus. L'oubliette n'élaitelle pas tout simplement la fosse commune ouverte aux braves qui succombaient dans le combat? Il était de la politique du seigneur assiégé de faire disparaître les cadavres, au lieu de les laisser amoncelés sous les yeux des combattants, dont cette vue aurait pu étonner le courage. Il y avait une raison plus puissante encore, à savoir l'impossibilité de s'y prendre autrement. Sans doute les assiégés n'avaient pas l'innocence de sortir
de leurs murs pour procéder à un enterrement en règle au cimetière de Vol vie. Que pouvaient-ils faire? jeter les morts par-dessus le rempart? c'était accuser le chiffre de leurs pertes ; les enterrer dans la cour du château, c'était appeler la peste et la contagion. On trouvera que cette dissertation manque de charme ; c'est qu'en vérité elle est de mise dans le salon de Tournoël , qui n'est pas un lieu de plaisance.
Chaque étage de la grande tour (elle en a cinq ou six) est occupé par une saUe d'armes, percée de larges meurtrières, dans lesquelles les archers se plaçaient et se tenaient debout. L'ouverture extérieure de ces embrasures est trop étroite pour servir de but à une flèche ou à une balle ; aussi les projectiles meurtriers n'y passaient-ils que par hasard. Cependant l'ingénieux constructeur de Tournoël a poussé loin la prévoyance. Au lieu et place de la meurtrière septentrionale , qui , donnant sur la cour même du château, eût été inutile, il a dessiné une embrasure sans issue, combinée de telle façon que nul corps extérieur n'y atteindrait, quelle que fût sa portée. C'est là que les arquebusiers venaient charger leurs armes. Ce fait, extrêmement curieux , atteste un calcul très-savant de la loi de projection des corps, et, par conséquent, des études mathématiques extrêmement avancées.
Enfin les créneaux de six pieds qui couronnent la plate-forme sont calculés d'après des données analogues, afin de couvrir concentriquement l'espace qui les sépare.
Du haut de cet observatoire immense , on domine trois des arrondissements du Puy-de-Dôme, Riom, Thiers et Clermont. La Limagne se déroulait à mes
pieds dans toute sa splendeur; je voyais, selon la belle expression de Sidoine Apollinaire, « cette mer de champs, en laquelle ondoient les sillons d'une riche moisson, sans crainte de naufrage; délectable aux voyageurs, profitable aux laboureurs, plaisante aux chasseurs ; les doz de ses montagnes sont entassés de paysages, les pentes de vignobles, le terrain de pascages, les rochers de châteaux, le couvert de bocages, le découvert de labourages, le creux de fontaines, les précipices de fleuves (4). »
Il n'y a plus qu'un trait à ajouter au tableau, et ce trait est caractéristique de l'Auvergne : c'est l'immense population rurale qui l'anime et le rend enchanteur. Chaque segment de cercle coupé sur l'horizon renferme deux ou trois villages , non pas de ces villages champenois composés de six huttes de chaume, mais de bons gros bourgs, blancs, rouges et verts, bien portants, bien nourris, groupés autour de quelque château à poivrières bleues , séjour féodal d'une magistrature populaire. Ces vastes perspectives, douées d'une incroyable vigueur, sont éclairées de grandes masses de lumière, à travers lesquelles se jouent des ombres transparentes et mobiles, qui voyagent sans cesse d'un bout à l'autre de l'horizon visuel. Ces effets soudains, qui varient le site et le sauvent de toute monotonie , sont dus aux ombres portées des montagnes, incessamment modifiées parla course des nuages au devant du soleil.
Si de cette immensité splendide on reporte tout à
(4) Sidoine Apollinaire, Ep. xxi, liv. iv, traduction d« Savaron.
coup les yeux sur la montagne sombre et nue où Tournoël muet est assis, on comprend tout à coup l'existence extraordinaire de ces barons perchés, comme les vautours, dans de grands rochers nus, planant sur leur proie, s'abattant comme l'éclair, et la ramenant pantelante dans leur aire imprenable.
Maintenant, si vous voulez savoir comment et pourquoi l'on s'est battu dans Tournoël, je vous dirai qu'en 1213, Guy II, comte d'Auvergne, s'étantmis en rébellion contre le roi de France, son légitime suzerain, Philippe-Auguste envoya une armée pour s'emparer des terres du rebelle. Le château de Tournoël, castrum fortissimum, comme l'appelle Jean, chanoine de Saint- Victor, fut assiégé, au nom du roi, par Guy de Dampierre, seigneur de Bourbon, et Renaud de Féry, archevêque de Lyon. Malgré la vaillance de Gualeran, qui le défendait pour le comte d'Auvergne, Tournoël fut pris après une lutte acharnée. Voici quel fut le butin fait dans la place après la victoire : une serpe, un mortier de cuivre, deux cordes, deux écheveaux de fil, six marteaux, du froment, des fèves, et une provision de vin.
Le poète Guillaume Guyart a conservé la mémoire de ces faits héroïques.
A l'époque de la Ligue, Tournoël fut pris et repris plusieurs fois par les ligueurs. Le duc de Nemours le livra aux flammes; mais, à la mort de ce prince, la place fut rendue au roi. Je ne sais si elle a été habitée depuis, mais tout porte à croire que Charles d'Apfeu, tué dans une sortie contre les ligueurs, fut le dernier seigneur qui ait habité Tournoël.
Je redescendis au hameau, plein de ces bruits de
guerre évoqués dans le silence des ruines ; des siècles héroïques s'étaient dressés tout armés devant moi , et je contemplais avec mélancolie les petites giroflées jaunes que j'avais cueillies dans les créneaux de Tournoël.
La Guillotine est très-connue ; mais sa sœur aînée , la Lanterne, est demeurée jusqu'à présent dans une sorte d'obscurité dont il la faut absolument tirer. La Lanterne a fait de moins nombreuses victimes que la Guillotine, mais elle les a fait souffrir davantage. Elle a donc des titres sérieux à l'attention d'une époque comme la nôtre, ou Ton a démontré que la place Louis XV a été faite pour la Guillotine, de même que le nez est fait pour porter des lunettes, et que la rade de Lisbonne a été créée « pour que cet anabaptiste s'y noyât. »
La nation de 1789 était de mœurs féroces : bourgeoisie ou menu peuple, nobles et soldats, ne savaient plus ce que c'était que la douceur et la générosité. La
grossièreté du langage précéda les atrocités de l'action. Il se tenait dans la bonne compagnie des propos que l'historien le plus hardi ne saurait retracer. La littérature et la polémique s'armaient d'obscénités à peine dignes du langage des halles, et plus d'une fois le Moniteur recula devant les écarts de la tribune, aimant mieux manquer d'exactitude que de pudeur.
Les coutumes de la justice pénale avaient habitué les yeux aux spectacles les plus sanglants. La question préparatoire venait d'être abolie, mais la question principale subsistait; la potence se dressait fréquemment sur la place publique ; la marque, le fouet, la roue, en familiarisant l'œil et l'oreille avec les cris de la'douleur physique, avaient depuis longtemps endurci les âmes. Ne vit-on pas, dans le propre palais des rois de France, les gardes du corps, commandés par le duc d'Ayen, tenailler les jambes de Damiens avec des pincettes rougiesau feu? Et la population parisienne ne fut-elle pas témoin du supplice de ce misérable, supplice peutêtre plus atroce encore que le crime (1)?
L'éducation grecque et romaine , distribuée par les collèges laïques et même par le clergé , avait préparé la jeunesse à la férocité des mœurs antiques, en même temps qu'elle répandait le germe d'idées républicaines. Le temps n'était pas éloigné ou des étourneaux sanguinaires, comme Camille Desmoulins, allaient entourer les victimes de bandelettes classiques; on allait voir comment la hache fonctionne dans la main des rhéteurs et des avocats.
(I) Il avait d'abord subi la question ordinaire et extraordinaire de deux heures; ensuite on lui brûla la main droite, on le tenailla, on jeu du plomb fondu dans ses plaies et on l'écartela.
La Lanterne date du 1 4 juillet 4789, jour de la prise de la Bastille. Elle fut essayée par le peuple sur le peuple. Deux invalides, capturés dans l'intérieur de la forteresse, se virent traînés sur la place de Grèvejusqu'au coin de la rue de la Vannerie et de la rue du Mouton, oh régnait, au dessus de la boutique d'un épicier, une potence de fer qui soutenait une lanterne. La lanterne fut décrochée et successivement remplacée par les corps des deux invalides. Une demi-heure après ils cédaient la place au major de Losme, exécuté par l'ordre d'un combattant de la Bastille, qui se faisait appeler le capitaine La Reynie.
On voit que la Lanterne fut bien étrennée. D'ailleurs, depuis trois mois déjà, l'inoiïensive potence avait captivé l'attention de la populace. Le 27 avril 1789, on y avait accroché l'effigie de Réveillon.
La foule prit goût à ces exécutions sommaires. La vogue de la Lanterne fut immense : on trouva pour la célébrer un refrain qui courut dans la rue, dans les chaumières. Le Ça ira, qu'on attribue aux talents poétiques du citoyen Dupuis, auteur de YOrigine de tous les cultes, a fait le tour de la France. En voici le texte primitif, tel qu'on le chantait sur un air favori de Marie-Antoinette :
Ah! ça ira! ça ira! ça ira!
Les aristocrates à la lanterne !
Ah! ça ira! ça ira ! ça ira !
Les aristocrates on Us pendra.
La liberté triomphera; Malgré les tyrans tout réussira.
Ah! ça ira! ça ira! ça ira!
Grâce au Ça ira, les rues devinrent très-dangereu-
ses, surtout en plein jour. Un citoyen se prenait-il de querelle avec un cocher de fiacre? A la Lanterne! criait l'automédon. La foule s'assemblait, menaçait, criait sans savoir pourquoi, et Ton ne parvint pas toujours à sauver les victimes de ses aveugles et ineptes fureurs.
« On trouve dans le procès- verbal des électeurs (4 6 juillet), que Bailly a sauvé une femme qu'on voulait assommer ; Lafayette un abbé Cordier qu'on allait pendre ; le commandant provisoire le la Bastille, Soulès, que la foule emmenait. Dans les premiers jours, plus de vingt autres personnes, parmi lesquelles on peut citer deux officiers de la division du général Falkemheim ; M. de Boisgeliu, qui avait été président de la noblesse aux Etats de Bretagne, où il avait prêté le fameux serment contre la cause de la Révolution ; M. de Lambert, arrêté aux barrières au moment où il cherchait à les forcer ; le général Turkeim, la belle madame Fontenay (depuis madame Tallien , aujourd'hui princesse de Chimay, qui depuis a elle-même sauvé tant de victimes), etc., ont été arrachées par Lafayette aux fureurs populaires ... » (Mém. de Lafayette, t. II.)
Le général en chef des gardes nationales ne fut pas toujours aussi heureux. Il ne put empêcher que , le 22 juillet, le conseiller d'Etat Foulon, qui venait d'être nommé par le roi ministre des finances, ne fût attaché à la corde fatale qui pendait au coin de la rue de la Vannerie. On coupa ensuite la corde, puis la tête...
Là ne devaient pas se borner les horreurs de cette journée ; le soir on amena à Paris M. Bertier de Sauvigny, ex-intendant de Paris et gendre de Foulon. Des hommes le précédaient portant des grandes perches, au bout desquelles était un écriteau contenant des
phrases comme celle-ci : « Il a volé le roi et la France. — Il a bu le sang de la veuve et de l'orphelin. — Il a trahi sa patrie! » Près de l'Hôtel-de- Ville, on lui pré-
senta la tôte de son beau -père, et on le força de coller sa bouche sur ses lèvres livides. La scène du matin se répéta dans l'intérieur de l'Hôtel-de-Ville ; le peuple eut sa seconde victime. Mais Bertier n'arriva pas jusqu'à la Lanterne. Il fut tué d'un coup de pistolet sur la place.. .
« Montons à l'Hôtel-de-Ville ! dit un pamphlet du temps. [Lanterne magique nationale.) Voyez -vous, messieurs, mesdames, la grande municipalité composée de messieurs les électeurs qui n'ont plus rien à élire, qui sont là sans savoir pourquoi. Voyez-vous ce peuple qui est assemblé à la place de Grève? Voyez* vous ces hommes qui courent, qui parlent, qui excitent messieurs les piquiers du faubourg Saint-Marcel?
» Voyez-vous ce postillon habillé de rouge qui arrive de Versailles au grand galop, gare, gare, et voilà le postillon qui monte à la Ville, et qui dit aux municipaux : Il n'y a pas de temps à perdre; il faut faire arrêter tous les aristocrates, nobles, prêtres, femmes et filles, et les mener au Palais-Royal.
» Voyez-vous ces municipaux qui lui demandent comme il se nomme, et il s'appelle Saint- Barthélémy; qu'ils s'informent quel est celui qui l'envoie, et il ne le dira pas; et voyez-vous qu'il est habillé comme un valet, et qu'il parle comme un gros monsieur...
» Et voyez-vous Bertier et Foulon qu'on amène, et voyez-vous comme de braves gens qui sont là animent le peuple ; il va les tuer tout de suite, tout de suite.
» Et voyez-vous comme on les tue, comme on les
déchire ; comme le bon peuple est bien content, et les braves encore plus. On porte le cœur de Bertier à l'Hôtel-de-Ville, et le Français, tigre et singe, chante dans la place de Grève : II n'est point de fête quand le cœur n'en est pas. »
Le lendemain, la première émigration commençait....
L'assassinat de Foulon et de Bertier resta complètement impuni. L'Assemblée nationale borna sa sollicitude à une proclamation vague dans laquelle elle prêchait la paix et la concorde. Mais dans la séance de ce jour-là retentit une parole lugubre : « Le sang qui a coulé, s'écria Barnave, ce sang est-il donc si pur qu'on
n'en puisse verser quelques gouttes? » Cette atrocité froide fit courir un frisson dans l'Assemblée... mais personne ne répondit.
On a beaucoup reproché à Barnave ces mots cruels, que les écrivains royalistes reproduisirent et parodièrent avec un acharnement extrême, mais mérité. Le lecteur y verra sans doute la preuve de ce que nous avons dit plus haut au sujet de Tâpreté farouche de toutes les classes à celte malheureuse époque. Barnave appartenait à la haute bourgeoisie, à l'aristocratie de la fortune et des talents, et tout le monde sait qu'il n'avait pas l'âme dure. Qu'on juge par le triste exemple donné de si haut des sentiments barbares qui animaient les classes ignorantes et pauvres!
De nos jours, il s'est trouvé un homme pour continuer froidement cette apologie des assassinats populaires.
« En principe, dit l'historien que nous nommerons tout ô l'heure, on était embarrassé pour dire que ce ne
fût pas là de la justice, puisqu'il était enseigné que toute justice émane du peuple, et que c'était à lui de nommer les juges. »
Cet historien, c'est M. Bûchez, le fameux président du 15 mai 1848.
Les exécutions parisiennes donnèrent le signal du massacre dans les départements. Le vicomte de Belzunce fut assassiné à Caen ; un meunier de Saint-Germain- en-Laye, le maire de Saint-Denis, furent pendus et déchirés.
Un voile de sang couvre la France. On a perdu toute notion du juste et de l'injuste ; le crime revêt sa forme la plus hideuse, il se fait plaisant... Une disette dont on n'a jamais bien connu les causes afflige la capitale. Cette situation est exploitée par les pamphlétaires, et prépare les journées d'octobre 1789.
Camille Desmoulins, qui venait de publier la France libre, avec cette épigraphe : « Quœ quoniam in foveam incidit, obruatur! Puisque la bête est dans le piège, qu'on l'assomme ! (Cic.) » s'intitule hardiment Procureur général de la Lanterne, et publie le Discours de la Lanterne aux Parisiens. L'épigraphe de ce nouvel opuscule n'est pas moins significative que la première; Desmoulins emprunte à saint Mathieu cette sentence : « Qui mail agit odit lucem, » qu'il traduit par : « Les fripons ne veulent point de Lanterne. » Mais ces enseignes, bonnes pour allécher les amateurs do friandises cruelles, ne tiennent pas ce qu'elles promettent.
i 48 LA LANTERNE
Desmoulins court à bâtons rompus dans le champ de la politique ; il touche à tout, gâte tout à la façon des bêtes fauves qui engluent leur proie d'une salive âcre avant de l'avaler... A travers beaucoup de lieux communs que le style assaisonne, il disserte sur le secret des lettres, mais pour reprocher à l'Assemblée nationale de l'avoir respecté ; il parle de la religion, mais il dévoue les prêtres à la Lanterne et le dogme au mépris. S'il était forcé de choisir, il préférerait le protestantisme au catholicisme ; mais quant au fond de ses opinions, le voici :
« La Lanterne demande des églises, c'est-à-dire des lieux d'assemblée pour huit millions de Théistes. Cette religion serait digne de la majesté et des lumières du peuple français. Dépouillée des mensonges des autres cultes, qui nous ont défiguré la divinité, elle ne conserverait que ce qu'ils ont d'auguste : la reconnaissance d'un Être suprême. »
Le lecteur relira curieusement ces lignes oh se trouve révélé, cinq ans à l'avance, le culte révolutionnaire dont Robespierre sera pontife souverain. Maximilien l'a-t-il emprunté de Camille, ou bien Camille était-il déjà l'écho des pensées secrètes du député d'Arras, c'est ce que le lecteur essaiera de démêler, s'il trouve que la chose en vaille la peine ; mais . n'était-il pas urgent de mettre en lumière ce fait caractéristique et nouveau : le culte de l'Être suprême et de la déesse Raison plaçant son exégèse sous l'invocation de la sainte Lanterne , patronne des Parisiens ?
Si Desmoulins se montre en quelque sorte modéré en attendant que les Révolutions de France et de Brabant nous le montrent exalté jusqu'à la frénésie, en
revanche les libelles anonymes procédaient contre la cour, et môme contre l'Assemblée, avec une rage féroce qu'on n'imaginerait pas à moins d'en avoir quelques exemples sous les yeux.
€ Tant que la reine et ses favoris vivront, s'écrie le Patriote véridique, vous n'aurez pas du pain.
» Tant que vous n'épurerez pas la commune , l'holelde-ville, les districts et surtout l'Assemblée nationale, vous n'aurez pas de pain.
» Tant que vous ne pendrez pas les scélérats qui paient pour vous affamer, vous n'aurez pas de pain. »
En même temps on lisait dans un petit journal : t Chevaux et voitures à vendre. — Le sieur Sanson, exécuteur des hautes œuvres, voudrait trouver à vendre le cheval de sa charrette. Il veut profiter de l'exemple, et trouve que son cheval lui est inutile, puisque la canaille traîne elle-même les cadavres dans les rues. »
La même idée (quelle idée I) revient dans un pamphlet très-amusant, la Démission du bourreau de Paris, dont voici les principaux passages :
« Quoique je sois bourreau, messieurs, vous saurez que je suis patriote ; et si un usage ridicule, imité des Romains, qui l'avaient pris des Rhodiens, me force à coucher hors barrière, je n'en suis pas moins de la nation qui couche dans la ville...
» Et même, attendu que la nation qui monte la garde à ces barrières n'y arrête pas les feuilles à deux sols avec autant de sévérité que les munitions, vous saurez que je suis philosophe et républicain comme le Palais- Royal lui-même.
» Les fonctions publiques ne peuvent être une propriété, et tout citoyen a droit d'arriver à tous les hon-
neurs. En suivant ce principe dans tous ses corollaires, il est clair que tout le monde a un droit égal à devenir chancelier, maréchal de France, cardinal ou bourreau.
» De plus, toutes les professions doivent être libres, ce qui est très-favorable au progrès des arts, d'où je conclus, en bon économiste, que la liberté de pendre est du droit commun ; qu'il est bon d'ouvrir cette nouvelle carrière à l'industrie nationale, et que la bonne compagnie n'en serait que mieux justiciée pour ne l'être que par le premier venu.
» Je vois dans ce principe que je n'ai été jusqu'ici qu'un privilégié, un monopoleur, et une manière d'aris locrate ; en vérité, j'en suis honteux.
» Mais le moment des sacrifices est venu. La belle chose, messieurs, que la prise de la Bastille, pour rendre généreux des nobles, des prêtres et des bour. reaux ! Je me joins donc, sauf votre respect, à la noblesse et au clergé ; je remets entre les mains de la nation non-seulement mes exemptions pécuniaires , mais même mes droits honorifiques, et notamment le privilège exclusif d'écartelor, rouer, brûler, pendre, décapiter, etc ; , dont ma famille et moi nous jouissons comme de raison par les droits du sang.
» Vous m'avouerez du moins qu'en qualité d'exécuteur, je m'exécute assez joliment.
» Mais il faut que je le déclare, c'est vous seuls, mes chers confrères, qui m'avez entraîné, car j'hésitais. Si beau que fût le droit que je rendais à la nation, la nation pouvait fort bien ne pas s'en soucier ; un peuple bourreau n'est pas chose commune, et je ne vous croyais pas si avancés. Bien loin de refuser ma démission, vous l'avez devancée ; vos brillantes expéditions
me surpassent; vous avez porto l'art des supplices à une perfection dont je ne suis plus digne, et tout professeur que je suis, je rends les armes aux amateurs.
» Dites-moi pourtant, chers confrères, pourquoi tout le monde ne vous admire pas autant que moi ! 11 y a une cabale de ceux qu'on appelle honnêtes gens, même des meilleurs amis du peuple et de la liberté ; ces genslà tiennent de singuliers propos.
» Ils prétendent que la liberté ne consiste pas à ce que tout le monde commande également, mais au contraire, à ce que tout le monde obéisse également ; que lorsque tous les citoyens concourent à la formation des lois, ce ne serait pas la peine de les faire soimême pour les violer barbarement...
» Enfin, ils se récrient sur les circonstances des dernières expéditions. A les entendre, les atrocités de la mort de Foulon et Bertier déshonorent un peuple généreux et éclairé...
» Vous n'exigez pas sans doute, mes chers confrères, que je réponde sérieusement à ces billevesées. Je ne les rapporte que per maniera di gioco.
» Que veulent-ils dire, par exemple, avec ces circonstances déshonorantes, etc. ? Chicane de forme ! Quelles pauvretés ! Quoi ! parce que vous faites baiser à un intendant la tête sanguinolente et livide de son beaupère ? Ils ignorent donc que cet ingénieux raffinement est l'imitation d'une coutume de Siam ? On y attache la tête du criminel au col de ses complices, usage qui fait, comme chacun sait, le plus grand honneur à la philosophie siamoise.
» Quoi de plus ridicule encore que l'espèce de honte dont ces bonnes gens voudraient couvrir notre art! La
profession de bourreau est en honneur par toute la terre. Sans parler de l'Allemagne, mon confrère de Pékin porte la ceinture jaune comme les princes du sang chinois. Cette charge est la première prérogative et le plus beau talent des seigneurs de Géorgie, qui ne ressemblent pas mal à nos feudataires du règne de Hugues-la-grosse-tête, dit Capet. Qui est-ce qui ne sait pas que le très-gracieux empereur de Maroc s'est toujours fait un honneur et un plaisir de couper lui-môme les têtes de ses fidèles sujets? C'est une petite satisfaction que Mahomet ne se refusait point. Quelles autorités pour un bon Français qu'un prophète, un empereur, et, qui plus est, un Marocain I
» Mais, puisqu'on veut raisonner, qu'on réponde à mon argument. Le droit de vie et de mort est l'attribut de la souveraineté. La souveraineté réside dans la nation. Or, quatre ou cinq cents amateurs comme vous font la nation , plutôt qu'un chétif carnifex comme moi ; d'où je conclus que toutes les fois que vous vous trouverez quatre ou cinq cents souverains sur le pavé de Paris, vous ferez sagement d'user de votre droit de vie et de mort ; à moins cependant que vous ne trouviez sur votre chemin cinq ou six cents souverains plus forts que vous, auquel cas votre droit ne serait plus si clair. »
L'ironique bourreau avait prévu M. Bûchez.
En môme temps que les exécutions populaires se multipliaient, la justice régulière cessait de fonctionner. Le Châtelet tenait bien sous les verroux le baron de Bezenval, accusé d'avoir fait son devoir contre l'insurrection; mais on n'osait ni le juger ni le laisser partir. Les provocations les plus violentes, les propos
LA LANTERNE m
les plus atroces, les complots les plus clairs n'étaient ni réprimés ni poursuivis. La presse clandestine allumait incendie sur incendie ; des listes de proscription circulaient. On demandait la tête de la reine..
L'historien impartial qui se donnerait la pénible tâche de raconter la révolution française, aurait beaucoup d'erreurs à dissiper, beaucoup de préjugés à vaincre, beaucoup de faits à remettre en leur vrai jour. La première chose à faire serait d'appeler touto la sévérité du jugement public contre quelques-uns des hommes de 1789, et de reconnaître certaines circonstances atténuantes en faveur de 1793. La mémoire de la Convention restera toujours odieuse, sans doute; mais pour moi, comme pour tout homme qui puisera sa conviction dans l'étude des documents originaux, les grands coupables siégeaient dans l'Assemblée con-
stituante. 89 est l'excuse de 93. Les pendaisons approuvées valent bien les assassinats juridiques, et les listes des proscrits de la nation n'ont rien à reprocher aux suspects des comités de surveillance.
« Quand jugera-t-on M. de Bezenval? lit-on dans lo onzième numéro du Fouet national. Si le peuple ne se fait justice par lui-même, tous nos ennemis nous échapperont ; le crime de lèse-nation, ce crime abominable, restera impuni. »
— « Depuis lundi, s'écria ensuite l'auteur de ce libelle, les bons Parisiens ont toute la peine du monde à avoir du pain. Il n'y a que Monsieur le Réverbère qui puisse leur en procurer, et ils dédaignent de recourir à ce bon patriote.
» Nous croyons devoir prévenir nos chers concitoyens qu'ils ne pourront jouir d'un sort heureux tant
m LA LANTERNE
que V Autrichienne, le comte d'Artois, Condé, Conti et tous les autres chefs de la cabale aristocratique seront au nombre des vivants.
» Qu'ils tremblent! ajoutait-on. La tranquillité du royaume demande leur téte. Nous la verrons tomfier à nos pieds. La perspective du bonheur public diminuera Thorreur de cette scène sanglante. »
Les misérables qui écrivaient ces lignes ont si bien pris leurs précautions que leur nom se dérobe aux sévérités de l'histoire; au surplus, ils avaient parfaitement la conscience do leur perversité. « Nous venons d'apprendre, disent-ils, que beaucoup de personnes désiraient s'abonner pour ce journal. Qu'elles aient la bonté de nous mettre à l'abri d'être fouettés, et nous nous empresserons d'établir un bureau d'abonnements. » On aime à voir qu'ils se rendaient justice.
Quant aux listes de proscriptions, non-seulement elles circulaient librement dans Paris ; mais elles se répandaient à des milliers d'exemplaires sous forme de journaux, chansons ou pamphlets. Exemple : La chasse aux bêtes puantes et féroces qui, après avoir inondé les bois et les plaines, se sont rendues à la cour et à la capitale, suivie de la liste des proscrit* de la nation , et de la notice des peines qui leur sont infligées par contumace, en attendant le succès des poursuites qui sont faites de leurs personnes, ou l'occasion.... Paris, de l'imprimerie de la liberté, 4789.
Nous ferons grâce à nos lecteurs de ce pamphlet cynique. Voici seulement le passage qui concerne la reine :
« On est fortoment conyaincu qu'une panthère échappée de la cour d'Allemagne a séjourné en France quel-
ques années sans y commettre de ravages. On l'a aperçue à Versailles dans plusieurs parcs, quelquefois aux promenades. La douceur du climat paraissait avoir apaisé sa férocité. Le roi môme se plaisait à la voir ; mais, depuis un certain temps, elle a repris toute la rage germanique. Fixons sa mort à quarante mille livres. Elle est forte, puissante, les yeux enflammés. Elle porto un poil roux, ci... 40,000 livres, qui seront payés {sic) sur-le-champ au Palais-Royal au chasseur assez habil (sic) pour ne la pas manquer. »
Cette allusion au Palais-Royal, séjour du duc d'Orléans, qui se trouve ainsi désigné indirectement comme l'autour de complots dirigés contre la vie de la reine, donne lieu de signaler une particularité notable : la plupart des pamphlets du temps sont à double détente, ou, pour mieux dire, à deux tranchants. C'est ainsi que beaucoup de brochures attaquent à la fois la dynastie régnante et la dynastie à venir* l'Assemblée nationale et le pouvoir oxécutif, etc. On peut voir dans ces contradictions apparentes les traces d'intrigues dont le fil nous échappe aujourd'hui; mais j'y vois surtout la révélation et le progrès de l'esprit d'anarchie. C'est le propre des révolutions de produire des hommes qui abhorrent le passé, condamnent le présent et se défient de l'avenir.
Ces provocations, applaudies dans les clubs et dans les réunions ambulatoires des motionnaires du Palais- Royal, amenèrent l'explosion des 5 et 6 octobre, où les jours do Marie-Antoinette coururent le plus grand danger. Ce n'est pas ici le lieu de raconter les lamentables épisodes de ces deux journées, défigurées par tous les historiens, efr surtout par le Monitew. La reine
fut dix fois menacée de la corde et pis encore. Le cœur nous manque pour transcrire ici les propos de la foule ameutée. Une femme de la halle s'étant écriée qu'il fallait emmener l'Autrichienne à Paris: — « Nous n'avons pas besoin de son corps ! s'écrièrent d'autres harengères ; emportons seulement la tête ! »
Voici en quels termes l'auteur de la Parisiade, qui n'épargne pas plus la lâcheté du roi que la férocité des émeutiers, fait allusion à l'attentat contre la reine :
Je Vai vu ce bon roi, déposant toute pompe, Venir leur confesser qu'aisément on le trompe. « Je sais que ma cour fut celle du roi Pétau, Et qu'on me prit souvent pour le roi de carreau; Mais je promets, dit-il, et de plus vous le jure, Que je ne serai plus un monarque en peinture. Je dois vous prévenir, messieurs, qu'il n'est pas beau De faire dans Paris le métier de bourreau.
Vous osez menacer ma moitié de la corde?...
Mais comme à ses bourreaux Dieu fit miséricorde, Elle pardonne aussi... Mais n'y revêtiez pas, Car je ferais tuer tout ce qui serait gras!... »
Le poète, remarquant que
Le roi dans son palais se vit échec et mat,
ajoute
Cette fois, du bon roi l'aimable ménagère
A frisé de bien près le fatal réverbère...
Par la porte bâtarde elle s'enfuit soudain,
Emportant ses jupons et ses bas à la main;
Elle dénonce au roi cet infernal tapage.
« Cet attentat, dit-il, n'est rien aux yeux du sage;
U peuple de Paris, qui nous fait la leçon,
Nous apprend que malheur à quelque chose est bon..
Je rends grâce au Très-Haut de cette catastrophe, Qui m'a fait à trente ans monarque philosophe. »
Le monarque philosophe revint à Paris escorté par ses vainqueurs, qui portaient sur des piques les têtes des gardes-du-corps massacrés, et qui chantaient à gorge déployée divers refrains, tels que celui-ci, sur l'air de Vive Henri IV :
Vive Louis seize, Vive ce roi vaillant !
Au diable! au diable!
Tous les gardes -du-corps !
Au diable ! au diable !
Ils n'vivront pas longtemps.
On criait générale'ment : Vive la nation ! mais surtout (nous empruntons ce détail à un journal du 43 octobre) les calotins à la Lanterne ! « Ces cris de tendresse et d'amour, ajoute notre journaliste, rendront peut-être le clergé raisonnable. »
Mais qui, dans toute cette catastrophe, courut de plus près le risque de la Lanterne? Je le donnerais on mille à mes lecteurs, si la morale de l'histoire ne le leur indiquait d'avance : ce fut M. de Lafayette.
Pressé dans la journée du 5 octobre de se mettre à la tête des citoyens-soldats, c'est-à-dire des gardes françaises et de la garde nationale qui voulaient marcher sur Versailles, le commandant en chef eut de longues hésitations. Pour les vaincre on usa do deux moyens excessivement hétérogènes : premièrement les gardes françaises lui offrirent la régence du royaume au cas ou Louis XVI serait déposé ou fugitif; deuxièmement la populace descendit le fatal réverbère...
Lafayette partit. « 0 réverbère, dit à ce propos le Fouet national, que ta vertu est admirable ! Per le surdi audiunty muti loquuntur et daudi ambulant! »
En réalité, Lafayette ne fut déterminé que par sa propre volonté. Il conçut la pensée honorable d'employer l'armée parisienne au salut de la reine et du roi, et il faut reconnaître qu'au milieu de beaucoup d'hésitations, il rendit à l'ordre, dans ces jours funestes, des services signalés. Les factieux ne s'y trompèrent pas, et dès ce jour il leur fut suspect.
Aussi, le lendemain de l'expédition de Versailles, on criait dans los rues : Dialogue entre la Lanterne de Paris et la Lanterne de Versailles ou le retour du roi au Louvre, avec cette épigraphe, très-honorable d'ailleurs pour le commandant général : « La gloire en est aux femmes et non au marquis de Lafayette. » Dans ce dialogue il se dit de fort belle choses, en style un peu trop national pour qu'il soit possible de les transcrire tout à fait textuellement.
« Je comptais, ma chère sœur, dit la Lanterne de Paris, que vous renonceriez à votre virginité en faveur de la patrie ; j'apprends cependant avec douleur que vous l'avez conservée, et qu'il n'est point sorti de. vous un Messie.
» — Vous avez tort, ma chère sœur, répond la Lanterne de Versailles, de me faire des reproches : il y a longtemps que je souhaitais de n'être point pu colle et d'enfanter le bonheur public. Nous manquons d'exécuteurs patriotes dans cette ville ; je suis forcée de brûler sans pouvoir me marier et sans pouvoir rendre la postérité fortunée ; mais vous, ma sœur, il me paraît que vos ordinaires ont cessé et que yos galants ont cessé
de vous caresser, car il m'est revenu que votre almanach ne marque plus le nom de vos maris et que tous vous fuient comme la peste.
» — Ce n'estpoint ma faute, ma chère sœur, reprend la Lanterne parisienne. Le lundi 5 octobre, le bedeau et le sonneur ont porté devant moi le flambeau de l'hymenée, Ton m'a descendu dansle lit nuptial, Von a mis des draps neufs; j'attendais avec empressement Lafayette, Bailly, Beaumarchais, etc., mes favoris et mes amants, qui trahissent la nation; mais aucun n'a voulu bénir notre union, nous avons manqué de prêtres patriotiques ; je brûlais d'amour, et je me suis vue obligée d'éteindre mes feux sans rendre le devoir patriotique.
» Quant à vous, ma sœur, vous plaisantez lorsque vous dites que vous manquiez de ministres ; ne vous avaisje pas envoyé quatre-vingt mille missionnaires ? Il ne tenait qu'à vous de leur demander la bénédiction nuptiale patriotique. Vous n'aviez point faute de prétendus, sans compter Lafayette, qui est resté au château depuis onze heures jusqu'à une heure du matin, après avoir laissé mes quatre-vingt mille missionnaires et mes prétresses exposés aux injures du temps le plus désagréable. Le bon général! l'excellent fiancé! il voulait conférer avec nos ennemis pour mieux trahir les amis du bien public I »
Les journées d'octobre comme la prise de la Bastille furent le signal d'épouvantables violences. Un malheureux boulanger, nommé François, coupable d'avoir réservé trois pains rassis pour le dîner de ses garçons, fut arraché de sa boutique, traîné à la Grève et pendu par un fort de la halle appelé Belin. Ensuite, un garde national, appelé Noble-Epine, lui scia la tête avec son
sabre. Cette fois, l'Assemblée nationale sortit de sa honteuse torpeur. Elle voyait sa prépondérance assurée par la défaite du roi et se croyait à la veille de clore la révolution. « Consummatum est! s'était écrié
Camille Desmoulins lui-même ; nous pouvons dire à l'Assemblée nationale : A présent vous n'avez plus d'ennemis, plus de contradicteurs, plus de veto à craindre ; il ne vous reste qu'à gouverner la France, à la rendre heureuse, et à lui donner des lois telles, qu'à notre exemple, tous les peuples s'empressent de les transplanter et de les faire fleurir chez eux. »
Aussi, l'Assemblée sentit le besoin de mettre un terme aux attentats qui ne lui profitaient plus et dont la responsabilité allait désormais peser sur elle seule. Belin fut condamné à mort et exécuté ; Noble-Epine fut banni à perpétuité ; et l'on décréta la loi martiale, la loi du drapeau rouge, dans les plis duquel devaient s'ensevelir un peu plus tard la renommée de Lafayctte et la popularité de Bailly.
C'est à propos de ces mesures vigoureuses qu'une brochure déjà citée, le Patriote véridique, émet cette réflexion mélancolique :
« Si vous pendez à la Lanterne les insolents mitrons, auteurs de la famine, vous serez vous-même pendu le lendemain par les ordres du synode aristocratique, et alors vous n'aurez plus besoin de pain... »
Huit jours après, l'assemblée fut prévenue qu'un citoyen nommé Planter, chargé d'acheter des blés pour le comité des subsistances de Paris, avait été saisi comme accapareur par les habitants de Vernon, et que c'en était fait de lui si l*As3emblée ne le réclamait. Le président écrivit à la municipalité de Vernon ; les trou-
pas marchèrent. Mais ces secours fussent arrivés trop tard pour sauver le malheureux Planter, si, par un hasard providentiel, la corde n'eût cassé au moment ou on l'élevait à la lanterne. Il tombe ; on le ramasse ; on le porte au réverbère voisin ; on l'accroche, on le hisse; la corde casse encore...
Les troupes survinrent : il fut sauvé. Cet événement singulier devint le thème de beaucoup de brochures. J'en possède une sous ce titre : la Corde a cassé, heureusement! ou Dialogue entre un Normand, un Parisien, un Picard et un Gascon ; petite comédie révolutionnaire et conciliatrice, qui exprime assez précisément l'opinion des modérés du temps, qui, satisfaits de s'être emparés du pouvoir, désiraient s'y maintenir, sans permettre qu'on allât plus loin dans le bouleversement.
Nous touchons à la décadence de la Lanterne. Les passions du tiers-état sont satisfaites; on s'occupera, pendant quelques mois, de réprimer celles du peuple. En vain Marat demande huit cents potences pour y pendre tous les traîtres, et à leur tête « l'infâme Riquetti l'aîné ; » en vain Fréron adjure Mirabeau en ces termes : « Moins de talents et plus de vertus, ou gare la Lanterne ! » En vain Camille requiert dans chaque département « la descente comminatoire d'une Lanterne au moins. » En vain fait-il observer que « la loi martiale du sage Minos permettait l'Insurrection et la Lanterne, lorsque les magistrats du Châtelet s'étaient ren-
dus prévaricateurs et criminels de lèse-nation. » En vain un précurseur du Père Duchesne crie-t-il au peuple dans une curieuse brochure : Pendez -moi ces b -là!
La fureur populaire cessa de s'exercer dans les rues. La bourgeoisie alarmée ne songeait plus qu'à assurer l'ordre matériel. Une série do mesures répressives qui se termina par le massacre du Champ-de-Mars contint les agitateurs et les brigands. On décréta Marat d'accusation; on décréta Camille Desmoulins; on décréta Danton ; et M. de Lafayette, prenant des mesures pour la sûreté personnelle des députés du côté droit, trop souvent assaillis d'injures et de menaces au sortir des séances de l'Assemblée, disait : « Je veux que la police soit faite au point que M. l'abbé Maury se promèno aussi libroment que moi dans Paris. »
La Lanterne n'a duré que huit mois. C'en fut assez pour préparer le peuple aux plus grands excès par ces supplices anonymes et par une nouvelle corruption du langage. La Lanterne jouit d'une véritable vogue. Il était de bon goût d'y faire allusion dans le discours, et le plus médiocre orateur se faisait applaudir s'il touchait quelques mots de cette actualité piquante.
« Vous n'aviez pour spectacle, dit un pamphlet du vicomte de Mirabeau, quand l'argent vous manquait, que les farces du boulevard qui se donnaient gratis pour le peuple ; aujourd'hui vous avez la tribune de l'Assemblée nationale, la salle où 3e fait l'instruction criminelle du Châtelet, et de temps à autre une petite représentation de la Lanterne. »
Suivant le même polémiste : « Un des changements opérés dans la langue sur lequel semble avoir porté da-
vantage le doigt de la Révolution, c'est sur les meurtres nécessaires pour l'opérer, qu'on a nationalemcnt qualifiés d'erreurs. Les incendies ont été appelés éclaircissements, et c'est au flambeau qui si souvent et tout récemment encore vient d'éclairer la Bretagne, à l'illustre Chapolier, que nous devons ces modifications ingénieuses et nécessaires. »
On accusait Duport d'avoir inventé \ejeu de la Lanterne, et Duport ne s'en défendait point. On attribuait à Charles de Lametb la définition suivante : « Un aristocrate est une bête puante qu'il faut fuir lorsqu'il est le plus fort, et détruire lorsqu'il est le plus faible. « Ou disait que Thibault, curé de Soupes, qui siégeait au côté gauche, avait fait pour la petite Jenny Lamotb, âgée de trois ans, un catéchisme dont le premier article était :
«Demande. — Que faut-il pour faire une constitution?
» Réponse. — Une assemblée nationale et des Lanternes. »
Les faiseurs de bons mots avaient construit divers synonymes fort extraordinaires. Le coin de la rue de la Vannerie fut appelé le coin du roi : on disait d'un homme à pendre qu'il allait faire le soubresaut à la Fatras; Suleau publiait le « moyen de papillonner autour de toutes les Lanternes de la capitale et des provinces, sans être jamais fixé par leur vertu attractive qui donne une esquinancie jugulatoire à tous ceux qui se trouvent forcés de faire une station dans leur atmosphère apoplectique. »
On ajoutait que les citoyens guerriers, les guerriers citoyens, les dames de la nation, l'illustre coupe-tête,
le bon duc d'Orléans, le Châtelet et la Lanterne étaient les sept merveilles de la Révolution.
Mirabeau jeune, terminant sa Lanterne magique, s'écriait :
« Si ma lanterne n'est pas celle qui élève les aristocrates, c'est au moins celle qui immortalise les démocrates; l'une vaut bien l'autre. »
Enfin, le Bulletin des couches de M* Target, père et mère de la constitution, représentait le berceau de celle-ci orné d'une lanterne, « pour graver dans sa mémoire le tribut de reconnaissance qu'elle lui doit à tant de titres. »
Puis c'est M. Rabaud-Saint-Etienne, qui fait présent à la jeune constitution de quelques joujoux destinés à son amusement, tels qu'une petite Lanterne, une petite pique et un petit poignard merveilleusement travaillés.
Par suite de la môme plaisanterie, le malin libelliste rédige en ces termes le dernier article du testament de M e Target, mort en couches :
« Je désire que mes entrailles, renfermées dans une boîte de plomb, soient enterrées dans la Place nationale, ci-devant dite de Grève, sous la fameuse Lanterne, au coin de la rue du Moufôn. »
La Lanterne reçut le coup de grâce lorsque M. Guillotin «ut mis la dernière main à son invention. La démagogie refoulée s'organisait en secret : ce n'est plus par le meurtre isolé qu'on procédera , mais par le meurtre en masse. Voici venir le règne de la Guillotine; on l'inaugurera en mars 1792, comme pour marquer l'étape parcourue par la Révolution entre la fuite de Varennes et la journée du 10 août.