‹ Ombres et vieux mursChapitre 11 sur 16 · L'HERMITE · texte numérisé non relu

L'HERMITE

, de

L'Empire el la Restauration ont eu leur Addison ot leur Sterne dans la personne de M. de Jouy, membre de l'Institut. Le premier feuilleton de cette espèce de revue de Paris qui a pour titre VHermitc de la Chaussée-d'Antin parut le il août 48H, dans la Gazette de France. Une vogue immense accueillit ces études de mœurs qui se prolongèrent en cent vingt-un numéros, jusqu'au 13 mars 4844. A peine closes, elles devinrent la proie des éditeurs, qui les réimprimèrent à profusion sans que l'avidité du public fût lassée. C'est ainsi que les cinq gros volumes de VHermite de la Chaussée-d'Antin furent suivis de Guillaume-lefranc-parleur en deux volumes; de VHermite de la Guyane, en trois volumes ; de VHermite en province

en 12 volumes. Le trop fortuné M. de Jouy ne pouvait plus suffire à l'exploitation de sa renommée ; on lui donna des suppléants : M. de Rougemont écrivit le Bonhomme ou Observations sur les mœurs et usages parisiens; M. Colnet, auteur de l'Art de dîner en ville, publia VHermite du faubourg Saint-Germain; Madame Sophie Pannier mit au jour l'Ecrivain public. Il y eut encore VHermite à Londres, VHermite en Ecosse, VHermite en Irlande, VHermite en Italie, VHermite à Madrid, etc., etc.

C'était tout simplementune mode, et la mode a passé. Cependant bien que personne ne lise plus les Hermites, on les connaît de réputation, comme on se souvient des coiffures à la Titus, des spencers et des manches à gigot. Je viens de lire les cinq volumes du premier Hermite, et si je n'avais eu d'avance une juste idée des caprices du public, et de la vanité des réputations littéraires, je demeurerais confondu. Rien aujourd'hui de ce qui a pu séduire nos pères dans ces innombrables feuilletons n'a d'intérêt pour nous. Si légers que soient les tableaux de VHermite, ils reflètent quelque chose des mœurs qu'ils ont la prétention de peindre, et ces mœurs ont changé. Nous ne parlons plus la langue de ce temps-là; nous n'écrivons plus de ce style; les opinions qui triomphaient alors sont des opinions effacées ou vaincues; ces plaisanteries pseudo-voltairiennes ne nous dérident guères, et cet esprit n'a plus cours aujourd'hui que chez les rentiers lymphatiques qui se dégourdissent au soleil de la Petite-Provence.

Est-ce que l'esprit vieillirait tous les vingt ans comme la musique ?

Que les Hermites soient depuis longtemps déjà il-

lisibles et maussades, c'est ce qui s'explique par la cause même de leur énorme succès : la vulgarité.

Vulgarité d'invention et d'intention, car M. de Jouy ne cachait pas qu'il voulait imiter Addison et Sterne, refaire et corriger Mercier ; exécution si vulgaire, qu'il faut relire Tippo Saèb, la Vestale et Sylla, de peur de commettre la cruelle injustice de refuser à leur auteur Jes notions les plus indispensables de la capacité littéraire.

Chose digne de remarque ! voilà cinq volumes écrits patiemment par un galant homme qui sait penser et qui sait vivre ; qui donne à propos et avec grâce des preuves d'une suffisante érudition ; qui n'énonce rien que d'à peu près raisonnable, rien que de moral, rien que d'honnête ; qui écrit en bon français, en un français clair, limpide et marchant droit, comme il convient quand on connaît bien le caractère de cette langue rebelle aux arabesques; eh bien! ce livre est un livre ennuyeux, niais et absolument plat. La vulgarité le ronge comme la rouille ronge le blé, et la maladie est incurable.

Chose étrange ! cet homme, digne d'être rangé parmi les intelligences d'élite, écrit un livre qui est à l'art ce que le bourgeois est à l'artiste: cet homme, non vulgaire, produit une œuvre vulgaire au dernier point. D'où vient donc cette anomalie?

S'explique-t-elle par une timidité littéraire dont on sait quelques exemples, ou bien par une exploitation rusée des instincts médiocres du public?

Qui n'a souvent réfléchi à ces mystères de la composition littéraire? Qui n'a cherché avec anxiété à déterminer la ligne invisible qui. sépare le talent du gé~

nie, la ligne plus invisible encore qui sépare le talent do l'irrémédiable, de l'inconjurable médiocrité? Noscunlur poetœ. Le nombre est grand, chez une nation d'esprit cultivé comme la nôtre, des hommes chez qui les plus nobles facultés de l'intelligence dirigent et coordonnent l'expansion de la sensibilité; mais le nombre est petit de ceux qui savent traduire leurs impressions dans ce langage à la fois savant et intelligible pour tous, qui est le domaine de l'art; bien rares sont ceux qui savent appliquer leur génie à créer une forme nouvelle, parure éternelle et toujours jeune de la pensée. Napoléon, Carnot, Ampère, Mallebranche , d'autres hommes illustres encore, sont égaux sous certaines faces à tout ce que l'art a produit d'hommes éminents; tous quatre ont essayé d'être poètes : Napoléon a fait un madrigal; Carnot a cultivé la romance avec la collaboration du musicien Romagnesi; Ampère a ta té de l'élégie ; Mallebranche est l'auteur d'un distique innocemment célèbre ; et ces quatre grands hommes sont restés au-dessous du plus mince rimeur. Il y a plus : les gens de lettres eux-mêmes fournissent de singuliers exemples d'une impuissance particulière à pénétrer certains côtés de l'art. Balzac, ce colosse; Mérimée, cet ingénieux et savant conteur, n'ont jamais bien compris la poésie et s'en sont vengés par de3 railleries pleines d'une amertume secrète.

Sans aller si loin, et pour nous en teniràM. de Jouy, on peut conjecturer que cet académicien, qui eût été un guerrier distingué, comme il l'a prouvé dans les trente premières années de sa vie, n'était pas organisé pour la littérature; ce qui ne lui retire aucun des ses droits à l'estime et au respect.

Plus à l'aise avec la muse tragique, qui se dispense volontiers d'observation et de vérité, M. de Jouy, s'appuyant sur Montesquieu et Voltaire, a pu refaire le dialogue de Sylla et d'Eucrate en cinq actes et en vers; mais quand il s'est agi de décrire son époque, il n'a produit que de puérils caquetages ; il n'a pas su peindre parce qu'il ne savait pas voir.

Je ne suis pas sûr que, dans les cinq volumes de VHermite, il se rencontre un seul trait d'observation véritable, ni, par compensation, un seul mot spirituel. En fait d'observation, comme en fait d'esprit, M. de Jouy s'en tient aux choses convenues ; et — c'est pour cela que je le comparerais à M. Scribe — il montre une prédilection notoire pour la plaisanterie connue, acceptée, toute faite.

Qu'est-ce que la faculté d'observation, sinon la puissance d'embrasser les faits dans leur ensemble et d'en conserver la physionomie par les détails, en les expliquant dans leurs rapports avec les lois générales ? M. de Jouy n'a pas la moindre idée du détail ; il ressemble en cela à ces peintres de portraits qui dessinent tant bien que mal l'ovale d'une tête et ne savent que mettre dedans. Veut-il décrire la vie de château? «Je pourrais, s'écrie-t-il, au risque d'ennuyer mon lecteur, lui faire en style à la mode la description d'un des lieux les plus beaux, les plus variés, les plus pittoresques qu'il soit possible de rencontrer ; mais l'espace et le temps me pressent et je dois me borner à dire que le site oîi se trouve placé le château de B*** ne laisse rien à désirer à l'imagination la plus féconde et la plus riante. »

Rien n'égale la stérilité de ce procédé littéraire, où

tout est laissé à la discrétion du lecteur; M. de Jouy tombe aussi fréquemment dans une autre pratique mise à la mode par l'ancien théâtre, je veux parler des portraits en deux lignes, accumulés en une tirade qui prend le nom de couplet quand la pièce est en vers, et qui, dans le vaudeville moderne, ajustée sur un air, est devenue le couplet de facture.

Voici un échantillon de ces couplets de facture en prose :

« On avait annoncé Tannée dernière un petit poëme de la façon d'un cocher de fiacre. S'il existe en effet quelque bel esprit qui sache manier le fouet et la plume, il devrait bien nous faire l'historique de ses courses, seulement pendant un mois. Quelle foule d'observations ne pourrait-il pas recueillir ! quelle foule d'originaux n'aurait-il pas à dépeindre ! Ce solliciteur, ce candidat, en bas de soie dès neuf heures du matin, qui court assiéger l'antichambre de l'homme en place qui rêve au moyen d'éluder sa visite; ces champions, moins bouillants le matin que la veille, et qui, tout en s'acheminant vers le bois de Vincennes, etc. ; cette jeune dame cachée sous un voile, qui monte en fiacre d'un air si inquiet, etc. ; ce drapier de la rue Saint- Denis, tout fier de marier sa fille à un contrôleur des contributions, et qui trouve le moyen de faire entrer dans la voiture les douze personnes de la noce, etc. * — Refrain : « L'intérieur d'un fiacre serait une chose bien amusante à connaître ; et qui pourrait s'y cacher pendant huit jours, aurait en sortant de là bien des révélations à faire. »

Si l'intérieur d'un fiacre est une chose si amusanteà connaître, que M. de Jouy ne le décrivait-il? Les

auteurs économes ne perdent pas de gaîté de cœur l'occasion si difficile d'amuser le public.

Hé! le public 1... Le public s'amusait; plus le ponci était banal, plus il applaudissait; plus le mot était trivial et roulé comme un galet dans le flux et le reflux de la conversation au point d'avoir perdu tous ses angles, plus le public riait.

L'Hermite rencontre un auteur furieux d'avoir été attaqué dans le feuilleton de la Gazette de France. « On m'a tout contesté, dit-il, jusqu'au mérite du style, sur lequel il n'y a qu'une voix. — En comptant la vôtre, répond l'Hermite. — On se rétractera, continue l'auteur piqué au vif, ou l'on se brûlera la cervelle avec moi. — Permettez-moi de vous dire qu'on peut se dispenser do vous rendre ce dernier service, car votre cerveau me paraît déjà passablement brûlé. »

L'ouvrage entier est dans ce goût; à peine méritet-il de figurer, môme par curiosité, dans une bibliothèque ; faut-il le dire? je ne le conserve dans la mienne qu'en l'honneur d'une demi-douzaine de faits-Paris,, qui d'ailleurs se trouvent vraisemblablement dans les journaux de l'époque; par exemple (24 août \S\i) : « Avec quel plaisir je remarquai hier, en me promenant, le soin que l'on prend de faire disparaître ces petits fossés pratiqués le long du boulevard, dans l'espace qui sépare les arbres, et dont la vue me rappelait la chute que j'y ai faite Tannée dernière dans une nuit obscure. Ces espèces de sauts-de-loup viennent d'ôtre remplacés par des bornes élégantes, lesquelles, en atteignant le môme but, celui d'empêcher les voitures d'arriver jusqu'au pied des arbres, présentent un coupd'oeil plus agréable, et, ce qui vaut mieux encore, offrent

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aux hommes de peine un point d'appui pour eux et leur fardeau. »

Je donnerais tous les portraits comiques de VHermite pour un petit tas de ces renseignements précieux, faute desquels on n'a pas encore écrit l'histoire intime de Paris et de la France sous l'empereur Napoléon.

Cependant, est-ce tout-à-fait la faute à M. de Jouy si son œuvre est débile? La faiblesse endémique de la littérature depuis la Révolution française jusqu'à nos jours ne s'explique- t-elle pas naturellement par l'état moral et politique de la France, qui a permis à un trèspetit nombre d'exceptions glorieuses de se développer?

Les premiers plans sont restés occupés : Voltaire mort, Châteaubriand naîtra; ensuite Balzac viendra résumer en une immense épopée romanesque toutes les passions et toute la philosophie française. Mais dans les seconds plans, quel amoindrissement déplorable ! Quelle différence, par exemple, entre VHermite de la Chaussée d'An tin et le Tableau de Paris; entre l'élégant et disert académicien, ancien officier-général, moitié administrateur, moitié journaliste, et le vieux dramaturge, écrivain grossier, mais énergique, qui trouve quelquefois les élans sauvages et la couleur brutale des maîtres espagnols?

Que d'observations vraies, précises, profondes, que de finesses enfouies dans les taillis de ce style inculte ! que d'épicuréisme vulgaire et d'égoïsme inavoué dans les pages froidement correctes de l'auteur de Sylla! Entre le dernier disciple de Jean-Jacques Rousseau et l'auteur du Lys dans la vallée, quelle effroyable lacune dans la littérature des idées I Quelle funeste abondance dans la stérilité 1 Comme la littérature corruptrice et

révolutionnaire se développe tout à l'aise, depuis les romans jacobins de Pigault- Lebrun jusqu'aux chansons impies de Béranger !

M. de Jouy figure avec une certaine dignité dans cette mauvaise ère ; et peut-être aussi a-t-il dû sa vogue transitoire à l'honnêteté sincère de ses écrits. Arrêtonsnous à cotte pensée consolante, et souhaitons que IV venir nous donne des écrivains aussi respectueux d'euxmêmes et du public, mais plus instruits dans les secrets de l'art, et bien décidés à ne consacrer leur plume qu'à de moins frivoles labeurs.

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(septembre 1792)

« II faut faire peur aux royalistes! » s'était écrié Danton ; et les prisonniers avaient été égorgés. Le massacre, commencé dans la journée du dimanche 2 septembre, se prolongea jusqu'au milieu de la semaine. Le samedi suivant, les Parisiens, attirés par la fêle de Saint-Cloud (1), laissaient, en dansant sous les ombrages du parc, la trace de leurs pas imprimée dans le sang des victimes.

En même temps, on procédait à l'élection des représentants du peuple pour la Convention nationale. Marat dictait la liste, et les électeurs votaient sous le couteau. Tous les chefs des assassins, Danton, Sergent,

ii) Prudhommc, Révolution* de Paris, n° 165, p. 445,

Panis, Camille Desmoulins, Fabre d'Eglantine, Marat lui-môme furent élus.

Les honnêtes gens se turent, courbés sous une indicible terreur. La commune de Paris, le club des cordeliers, le club des jacobins crurent un instant avoir dompté l'opinion.

Un incident inouï la réveilla en sursaut.

Dans la journée du 1 4 septembre, Paris fut envahi par une bande de voleurs (4) coiffés du bonnet rouge et ceints de Técharpe tricolore, qui, au nom de la commune de Paris, se jetèrent sur les femmes et leur arrachèrent leurs bijoux, montres, bagues, pendants d'oreille, chaînes, anneaux de mariage, etc. Jamais vol plus audacieux n'avait été exécuté avec plus de sang-froid et d'originalité.

Non-seulement les brigands parlaient au nom de la commune, mais encore ils agissaient en forme de pouvoir exécutif, en vertu du décret qui invitait les citoyens à se défaire de leurs bijoux inutiles pour contribuer aux frais de la guerre. L'expédition fut trèsfructueuse en de certains quartiers, celui des Halles, par exemple ; les citoyennes ci-devant dames de la Halle ont de tout temps étalé un grand luxe d'orfévrerie qu'elles seules pouvaient se permettre impunément à cette époque, ou la moindre apparence de luxe désignait les victimes à la rapacité des assassins.

Nos voleurs agirent donc avec le plus grand calme et la plus cynique régularité. Quelques-uns portaient des balances, pesaient les bijoux et en délivraient un récépissé en due forme. Mandrin ne se comporta pas

(I) Prudhomme, Révolutions de Paris, w 165, p. 444.

plus civilement avec les douaniers de Louis XV. D'autres parcoururent la banlieue et dépouillèrent des laitières qui venaient vendre leur lait à Paris. Ces percepteurs de nouvelle espèce disaient plaisamment qu'ils étaient chargés do faire l'extérieur.

Pendant toute la matinée, ces drôles réalisèrent do brillantes recettes; mais ils commirent la faute de s'attaquer aux femmes des sans -culottes. Ceux-ci voulaient bien qu'on volât les aristocrates, mais non pas qu'on les pillât eux-mêmes : aussi s'armèrent-ils dans leurs sections et tombèrent-ils à coups de baïonnettes sur les agents de la caverne municipale, dont plusieurs furent tués.

La commune, désagréablement affectée du résultat de cette entreprise par trop patriotique, jura qu'elle n'y avait point trempé, et publia une proclamation.

La rumeur fut grande dans Paris; Pétion promit à l'Assemblée qu'il ferait saisir tous les voleurs. Mais ce candide fonctionnaire avait affaire à forte partie : pensant qu'il faisait la chasse aux voleurs de bijoux, divers commissaires de section, parés de leurs insignes et assistés de la force armée, pénétraient dans les maisons, s'emparaient des objets précieux, et imposaient de vé- ' ritables contributions de guerre. Les vainqueurs du 40 août pillaient les caves des Tuileries; mais, plus tempérants et plus avisés que leurs petits-fils de février, ils ne burent pas le vin de la liste civile : ils so contentèrent de le vendre. Dans la vallée de Montmorency, les agents du club des jacobins, « dignes précurseurs des houlans, » dit Prudhomme, violèrent le domicile des citoyens, et, le sabre à la main, levèrent un emprunt forcé.

L'Assemblée législative gémissait sans doute en secret, nous le supposons pour son honneur, mai3 en public elle encourageait les exactions de tout genre. Ainsi, dans la séance du 44, Chabot annonça qu'il avait fait la capture de 27,000 livres en or trouvées chez un contre-révolutionnaire, et qu'il avait requis son emprisonnement à l'Abbaye ; en d'autres termes, Chabot s'était mis en mesure de faire guillotiner l'aristocrate pour l'empêcher de réclamer son argent. L'excapucin termina sa harangue en demandant « la mention honorable » pour le caporal de la section du Panthéon qui l'avait aidé dans cette glorieuse entreprise. La mention honorable pour uu vol à main armée ! Eh bien ! l'Assemblée législative estima que cette récompense était insuffisante, et elle vota, avec la mention honorable, 300 livres de gratification à L'honnête caporal.

Nous citons aussi textuellement que possible : ces choses-là ont tant besoin d'être prouvées pour être croyables !

Dans la séance du 13, le ministre de l'intérieur se plaignit que des personnes, se disant commissaires de la commune de Paris, faisaient dans les départements • des visites domiciliaires et des enlèvements d'effets précieux. L'Assemblée ne prit aucune décision.

Trois jours après, Roland revient à la charge, et informe l'Assemblée des dilapidations énormes qui se commettent dans les domaines nationaux : « Des individus, revêtus de l'écharpe municipale, se présentent, dit-il, dans différents hôtels appartenant à la nation; ils en font enlever les meubles et tout ce qu'il y a de précieux. Dans une seule maison on a enlevé pour cent mille écus. »

Cette fois, l'Assemblée, passant d'un extrême à l'autre, décida la peine de mort contre tout individu qui porterait illégalement l'écharpe municipale. Mais ce décret hypocrite ne pouvait atteindre les vrais voleurs, dont Fécharpe était aussi légale que leurs déprédations l'étaient peu.

Aussi, le 19, les réclamations recommencent : la municipalité de Ris se présente à la barre et avertit l'Assemblée qu'elle a fait arrêter dans son territoiro do prétendus commissaires de la municipalité de Paris qui faisaient des visites domiciliaires et des enlèvements d'argent. L'Assemblée paie les pétitionnaires en applaudissements. Pendant la nuit précédente, le gardemeuble avait été dévalisé.

Tant de méfaits honteux soulevèrent l'indignation publique. De toutes parts les accusations les plus graves inculpèrent la commune de Paris, qui se défendit mal. On rit de pitié quand on la vit rejeter le pillage sur le petit nombre de prisonniers échappés à la fureur de ses sicaires. On la soupçonna justement quand les déclarations de Roland, ministre de l'intérieur, établirent que le vol du garde-meuble était dû à l'ineptie ou à la complicité de la municipalité parisienne, qui n'avait pas établi de corps-de-garde dans ce monument précieux, et qui avait laissé sans réponses toutes les réquisitions qui lui étaient faites à cet égard. On fut pleinement convaincu, quand on vit les voleurs du garde-meuble, mis sous la main de la justice, échapper de délais en délais à la vindicte des lois.

Et alors, le cri de l'opinion retentit jusque dans la Convention, nouvellement assemblée. Les coupables y

m LE LENDEMAIN DU MASSACRE

siégeaient en vertu de l'assassinat; le vol faillit les en faire exclure.

Ce fut la Gironde qui leur jeta le gant. Le premier, Kersaint flétrit et détesta du haut de la tribune l'horrible exploit des massacreurs ; le premier, Roland , dans un mémoire à l'Assemblée, inculpa de dilapidation et d'escroquerie la commune de Paris.

On peut s'étonner que Roland, homme intègre, mais faible de caractère, se soit jeté volontairement dans cette lutte périlleuse ; mais, outre que le crime lâche et vil lui faisait horreur, il y avait, au fond du débat par lui si résolûment soulevé, une question de parti : plus et moins qu'une question de parti, une querelle personnelle. Au plus fort de l'égorgement, une main sanglante avait signé sur une table de l'hôtel-de-villo l'ordre d'arrêter Roland. L'arrestation, c'était la mort. Le mandat fut déchiré, parce qu'on craignit la popularité du ministre. Mais dans cette tentative avortée, on crut reconnaître l'influence de Robespierre, ennemi juré de Brissot, de ce même Brissot qui gouvernait la France sous le nom de Roland, et l'Assemblée par les cent voix de la Gironde. Ainsi, dans la bouche des Girondins, le cri de l'humanité outragée devint le mot d'ordre d'un parti politique ; l'indignation de quelques cœurs honnêtes dicta le thème des hommes d'Etat. Les Girondins, souvent moins scrupuleux, poussèrent loin leur agression contre les assassins de septembre. L'histoire leur en tiendra compte ; afin de rester fidèles à

cette haine, ils refusèrent, en 1792, l'alliance de Danton, qui pouvait les sauver; ils repoussèrent magnanimement tout contact avec ces mains souillées du sang de septembre ; et c'est pour cela qu'ils sont morts.

L'épisode que nous racontons n'est que le prologue de cette lutte suprême : prologue inconnu, et qu'il faut publier pour l'instruction de la France et pour la honte éternelle de la démagogie.

Ce fut le 29 octobre 4792 que Roland, se présentant à la barre de la Convention pour rendre compte de la situation de Paris, dirigea contre la commune les accusations les plus formelles. L'état de la France était grave. L'opinion, comprimée, pouvait faire éclater une mine sous les pas des conventionnels ; les démagogues euxmêmes n'étaient pas sans inquiétude, et tout fait croire qu'ils rêvaient un nouveau 2 septembre. Les catastrophes de Paris venaient de se reproduire à Lyon : la guillotine avait été dressée sur la place des Terreaux, les portes des prisons brisées, et les détenus guillotinés sans jugement. De tous côtés s'élevaient des pressentiments sinistres : tantôt c'était une section de Paris qui dénonçait à la barre de l'Assemblée le nombre croissant des prisonniers entassés illégalement dans les prisons; tantôt c'était un journaliste, franchement républicain s'il en fut, qui s'écriait : * Pourquoi désigner les propriétaires à la fureur de ceux qui ne le sont pas ? Pourquoi nos prisons se remplissent-elles si vite ? Aurait-on de nouveaux projets ? » Tout à coup, de sourds murmures se répandaient dans la ville ; et le ministre de la guerre s'étonnait, dans une lettre publique au conseil général, de voir arriver à Paris dos

citoyens armés qu'aucun ordre n'avait appelés eUiont il ne pouvait prévoir la destination. Enfin, pour ajouter à l'anxiété fébrile des esprits, le ministre de la justice, Garât, venait poser cette question aussi infâme qu'inepte : « Les prisonniers élargis le 2 septembre peuvent-ils ôtre encore soumis au jugement des lois ? »

Voilà dans quelles circonstances critiques Roland vint signifier aux assassins et aux voleurs de septembre leur acte d'accusation : « J'avais cru voir, dit-il, dans l'événement des premières heures, le désespoir et l'indignation d'un peuple frémissant à l'approche du péril et tombant sur des coupables, qu'il trouve ôtre trop longtemps épargnés par la loi. » Au moyen d'une telle précaution oratoire, bien digne de cette fangeuse époque, le ministre arrive à dire qu'il s'est trompé, que les massacres ne sont pas l'œuvre du peuple, mais celle d'une poignée de scélérats, rassemblés, guidés, commandés et payés par la commune de Paris. Leur moyen, c'était le meurtre ; leur but, le pillage. Sans doute, Roland ne s'exprime pas ouvertement; il dore la pilule, il noie ses accusations dans l'abondance des périodes, et jette quantité d'antithèses, de comparai- * sons et de figures à la Démosthènes sur les nudités de son discours. « Département sage, dit-il en concluant, département sage, mais peu puissant ; commune active, mais despote; peuple excellent, mais dont une partie est intimidée ou contrainte, tandis que l'autre esj travaillée par les flatteurs et enflammée par la calomnie ; confusion de pouvoirs ; mépris des autorités ; force publique faible ou nulle par un mauvais commandement : voilà Paris. »

LE LENDEMAIN DU MASSACRE m

Personne ne se méprit sur la portée de ce discours. Déjà, la veille, un décret avait mandé la commune à la barre pour rendre ses comptes relatifs à la maison de secours. Cambon accusait formellement la commune d'avoir détourné dix-huit cent mille livres ; un débat orageux s'était élevé, mais l'arrivée d'une députation de la cavalerie nationale l'avait interrompu, et il n'y avait pas été donné suite. Mais après le réquisitoire de Roland, tous les voiles furent déchirés : on somma de toutes parts la commune de rendre compte des trésors qu'elle s'était appropriés. Les noms de Sergent et de Panis passaient dans toutes les bouches, accolés aux épithètes les plus flétrissantes. « La commune de Paris n'est pas une vierge, s'écriait Prudbomme; mais, ajoutait-il insolemment, quel pouvoir constitué , à commencer par la Convention nationale aurait le droit de lui jeter la première pierre? Au surplus, ajoutait le célèbre folliculaire, la plaie la plus honteuse de la Convention est peut-être la députion de Paris. »

Désormais, on ne pouvait plus rien cacher des turpitudes commises sous le manteau de l'insurrection. La vérité devait se faire jour ; elle apparut complète le lendemain même du discours de Roland , et ce fut un de ses collègues, le ministre des contributions, qui l'apporta, à la tribune. Il se plaignit en termes justement irrités de n'avoir pu obtenir aucun renseignement sur le dépôt fait au comité de surveillance de la commune d'une somme de 340,440 livres en or, argent et assignats, de beaucoup de diamants et bijoux, de deux grands portefeuilles pleins de papiers et d'un riche écrin provenant de la liste civile. L'assemblée ,

à la fin émue de ces scandales, ordonna que ces effets fussent remis sous vingt-quatre heures à la trésorerie nationale.

Ce n'était pas tout : voici ce qu'on apprit.

Parmi les traits de la hideuse journée du 2 septembre que la lugubre notoriété de l'histoire nous a transmis, personne n'a oublié comment les assassins prononçaient aux victimes leur sentence de mort : aux prisonniers de la Conciergerie, « Passez, disait-on, pour vous rendre à l'Abbaye ; » aux prisonniers de l'Abbaye, « Passez pour vous rendre à la Conciergerie. » Les malheureux sortaient et étaient immolés sur le seuil. Mais on a trop négligé de dire qu'aucun détenu ne pouvait franchir le guichet sans avoir déposé entre les mains du concierge ses papiers, son argent et ses bijoux. Les valeurs ainsi recueillies s'élevaient à une somme considérable. Les prêtres réfracta ires, enfermés aux Bernardins en attendant que le décret de déportation rendu contre eux fût exécuté, s'étaient presque tous munis d 4 or et d'assignats ; dans la chambre de Rulhière, ancien commandant du guet, tué à l'Abbaye, on trouva beaucoup de doubles louis, de l'argent, des bijoux et des assignats. Les commissaires que la commune préposait à l'égorgement veillèrent avec une grande sollicitude sur tant d'objets précieux, qu'ils firent déposer sous le scellé dans les bureaux du comité de surveillance.

On avait totalement oublié ces faits quand les honteuses prévarications de la commune appelèrent sur elle la sévérité de quiconque gardait encore un peu d'honneur au fond de l'âme. Qu'avait-on fait de ces dépôts sanglants? Voici la réponse à cette question,

telle que la fournit un article des Révolutions de Paris sous forme d'entrefilets (n° 177, p. 444) :

« La commune s'occupe, ainsi qu'elle Ta promis, de faire rendre les comptes du comité de surveillance. Le rapporteur pour la reddition de ces comptes a déclaré à la commune que dans le nombre des objets précieux qui se trouvent manquer tels que bijoux, argenterie, louis, etc. , on comptait trois montres d'or, une agato montée en bague et un autre bijou , lesquels effets, a dit le rapporteur, sont entre les mains de Scrgent, député de Paris à la Convention et alors présent. Sergent est convenu du fait, à l'exception d'une montre qu'il a dit ne pas avoir, et a déclaré que son intention était de payer les effets au prix auquel ils auraient été portés. Ce disant, on a remarqué qu'il avait au doigt l'agate réclamée. Cette petite circonstance a affligé les patriotes, qui aimaient à voir dans le citoyen Sergent un homme probe autant que délicat. »

Bientôt on eut d'autres détails sur cette odieuse et déshonorante affaire. Le procès-verbal des commissaires chargés d'examinor les comptes de la commune est sous nos yeux. Ne pouvant le transcrire à cause de son étendue, il faut du moins l'analyser.

Les commissaires demandèrent d'abord aux administrateurs du comité de surveillance les registres sur lesquels devaient ôtre inscrits les impôts. Il n'en existait pas. Ils demandèrent ensuite les procès-verbaux détaillant les objets déposés : ils furent introuvables. Il fallut faire venir à la commune chacun des individus qui avaient effectué les dépôts, et procéder à un récolement purement de mémoire.

Quel ne fut pas l'étonnement des commissaires en

voyant les différents objets dans un désordre tel, qu'il fallut trois jours entiers pour en faire le triage préalablement à toute vérification ! Les scellés apposés sur les objets pillés chez le comte d'Artois, chez M. de Polignac et chez M. de Lambertye, consistant en argenterie et autres effets contenus dans des malles, furont trouvés brisés. Le comité prétendit qu'ils l'avaient été par la commission de la Convention chargée de rechercher les papiers des prétendus conspirateurs. La commission, interpellée, infligea le plus sanglant démenti au comité de la commune.

Sur le dépôt fait par la section de la République, consistant en argenterie, on constata la disparition de douze fourchettes.

Une malle, déposée parla section du Contrat social, contenait dix sacs d'écus ; on n'en trouva plus que neuf. Le citoyen Dufort, administrateur de la commune, prétend qu'un de ces sacs s'étant rompu, il en a reporté le contenu dans les neuf autres. « Mais, objectent fort sensément les examinateurs, il eût fallu représenter le sac vide, pour plus de régularité, afin de constater que si les neuf autres étaient tout neufs, comme le fait est vrai, le dixième sac, par extraordinaire, était vieux. »

Vient ensuite le dépôt Coëtlogon, sur lequel il manque une grande cuiller à potage, quatre à ragoût, treize fourchettes et vingt-quatre cuillers, le tout en argent, dit naïvement le procès-verbal. Parbleu ! Cinquante louis d'or et huit mille livres en assignats ont suivi l'argenterie.

L'énumération complète de ces coquineries lasserait notre plume ; tenons-nous en aux plus piquantes. D'un

dépôt fait par la section du Louvre, il manque deux couverts et une garde d'épée (en argent, dit encore le procès-verbal) et vingt et un doubles louis d'or... Mais, ô surprise I le voleur était honnête et délicat : il avait pris cent quatre livres en or, mais il les a remplacées par mille livres en assignats. Peut-on faire agréer plus galamment à la patrie un don patriotique?

Nous remarquons aussi le dépôt effectué par la section des Lombards : celui-là brille absolument par son absence; on n'en a rien laissé.

Il faut lire sur chacune des interpellations qui lui sont faites les réponses du citoyen Dufort ! Pour ne pas rire à chaudes larmes , on a besoin de se rappeler que chacun de ces objets volés, bousculés, échangés, perdus comme par enchantement, quelquefois retrouvés comme par miracle, portent une tache de sang.

Un des commissaires examinateurs paraphait des papiers dans un petit bureau situé dans le rez-dechaussée de l'hôtel-de-villo. Dans ce bureau, il y avait un poêle; près de ce poêle, des bûches; sur ces bûches, un bonnet de grenadier. Un choc inattendu, dû peut-être à la présence d'un rat ou de quelque autre animai domestique, amène Téboulement de cette montagne de bois : le bonnet de grenadier roule aux pieds du commissaire, qui le ramasse tout effaré et qui trouve dans cette coiffure militaire un paquet d'assH gnats portant le timbre de la section des Arcis. On s'étonna de la découverte, car le vertueux Dufort avait déclaré que le rez-de-chaussée ne renfermait aucun dépôt. L'incident est mis sur le compte du hasard , ce bouc émissaire des malfaiteurs honteux, et l'on écrit

à la section des Arcis de reconnaître son dépôt. Mais la lettre du commissaire ne parvient pas à la section, qui reçoit en échange un petit mot du citoyen Dufort, l'invitant à lui envoyer un délégué pour conférer sur des affaires importantes. Les sectionnaires comprirent et ne bougèrent pas. La guillotine allait si vite!

Il y a aussi dans le procès-verbal un curieux inventaire d'habits, linges et hardes provenant des prisonniers massacrés. Rendons justice à qui de droit : le compte s'y trouve. Bien mieux, l'état officiel ne portait que vingt-six chapeaux , la commune en représente vingt-huit ! L'homme aux louis d'or aura passé par là.

« Il est encore bon d'observer, dit Prudhomme, qu'une pendule provenant de saisies exécutées par la municipalité de Suresnes, pendule qui ornait quelques jours avant la cheminée d'une des pièces de l'appartement du citoyen Dufort, est revenue toute seule sans que les commissaires s'en soient aperçus. »

Mais les montres! les montres! Patience, nous y voici. L'état des objets provenant des prisons est on no peut plus exact; mais il ne mentionne que huit montres. Huit montres pour tous les prisonniers égorgés! C'est bien peu. Encore sur ces huit en manquet-il deux : suivant le citoyen Dufort, l'une est entro les mains d'un certain citoyen Six , l'autre orne le gilet du citoyen Sergent, député de Paris; et comme il était de bon goût d'en porter deux, l'une dans le gousset gauche, l'autre dans le gousset droit, le citoyen Sergent a complété sa parure au moyen de la montre, de la chaîne et du cachet d'agate de défunt M. Buob, ancien juge de paix , tué dans la cour de l'Abbaye ;

item, il est toujours bon d'avoir une montre de rechange ; c'est pourquoi le citoyen Sergent n'a pas dédaigné de s'en adjuger une troisième dont le propriétaire n'est point connu.

Ces faits terribles, accablants, furent longuement consignés dans le rapport des commissaires examinateurs. Sergent assistait à la lecture qu'ils en firent au conseil général. Le jour même il déposa une déclaration signée constatant que, d'après une autorisation des administrateurs du comité de surveillance , il lui aurait été remis deux montres, deux chaînes et une bague, qu'il offrait de payer d'après estimation; et trois jours après il envoya trois montres, trois chaînes des cachets et une bague ornée d'une agate, avec une lettre par laquelle il priait qu'on lui mît ces objets « à part, » afin qu'il pû t s'en rendre adjudicataire au moment de la vente. Le conseil général ordonna l'impression de cette lettre à la suite du rapport de ses commissaires.

Dans une rectification très-curieuse, adressée par Sergent à l'éditeur des Révolutions de Paris, les faits sont racontés un peu autrement : « Un arrêté de la commune, .dit Sergent, ordonnait que les effets des prisonniers tués dans les prisons seraient vendus au profit de la commune. Les administrateurs de la police avaient en conséquence fait estimer les objets... Je choisis, ainsi que d'autres, ce qui me convenait, et j'en versai le prix dans la caisse de la police. »

Le dégoût nous saisit à mesure que nous transcrivons cette honteuse justification. Quoi î c'est un administrateur de la ville de Paris, c'est un représentant du peuple, qui avoue comme une chose toute simple, qu'il a

choisi sa proie dans les dépouilles de victimes égorgées par ses ordres ! Eh ! qu'il ait ou non payé son infâme butin, que m'importe I

Représentez-vous cette scène qui eût tenté le pinceau de Tacite. On égorge dans les prisons, on assomme dans les préaux, on sabre dans les cours. Voyez-vous ces hommes qui plongent leurs bras dans le sang jusqu'au coude? Que cherchent-ils? Des cœurs d'aristocrates pour les porter sur le bureau de l'hôtelde-ville de Paris (1 ) ? Des entrailles fumantes pour en parer leur tête (2) ?

Vous les connaissez mal ; ces gens-là cherchent des montres !

Et ils en trouvent, et ils les comparent. — Celle-ci me plaît : n'est-elle pas de Lepaute? — Moi, je prends celle-là : c'est une Leroy. — Mais celle-là est ornée de pierres fines. — Mais celle-ci porte un diamant de la plus belle eau. — Je la retiendrai à la commune. — Je prierai mon ami Dufort de me la mettre à part.

Et l'on continuait d'égorger sous leurs ordres.

Quant à moi, dont le cœur se serre pendant que j*écris ces tragédies immondes, j'avais entrevu depuis longtemps le rôle qu'ont joué les montres dans les fastes de la démagogie du dernier siècle. Les assassins du 6 octobre 1789 ne prirent-ils pas la montre du premier garde du corps qui tomba expirant sur le seuil de la reine (1)?

(1 ) Le cœur de Bcrtier, intendant de Paris, fut déposé tout sanglant sur le bureau des électeurs, malgré les protestations et la fureur indignée du marquis de Lafayette.

(2) Les femmes qui se transportèrent à Versailles dans la journée du 5 octobre 1789, demandaient les entrailles delà reine pour en faire des cocardes. Voyez la Procédure suivie au ChàUlet de Part*, t. i et u, peusim.

(3) Voir la déposition de Durepaire, Procédure du Chdtelct.

. Que si Ton veut savoir comment finit l'histoire des montres et de la commune, j'ajouterai que je ne me fais pas juge des moyens justificatifs proposés par Sergent, pas plus que je ne connais les griefs allégués contre son collègue Panis. Je me borne à transcrire ici la délibération qui fut prise :

« Le conseil préposé pour l'apurement des comptes, après avoir délibéré, considérant les soustractions, dilapidations, malversations que présentent les résultats des comptes, suivant le rapport de ses commissaires, contre les citoyens Sergent et Panis, alors administrateurs du comité de surveillance du 10 août et jours suivants; que les scellés apposés sur partie des effets déposés audit comité ont été la plupart brisés ; que les réponses des administrateurs, entendus contradictoirement , sont en opposition les unes avec les autres , et présentent un ensemble de violation de dépôt et d'infidélité; que les déclarations mômes ne peuvent excuser ces infidélités ; que le prétexte vague qu'on n'a rien eu en maniement ne peut être regardé que comme un moyen illusoire dans la bouche d'un administrateur, toujours comptable de son administration;

» Arrête que le tableau de la situation des comptes du comité de surveillance de l'époque du 40 août, ensemble copie des pièces justificatives déposées dans le registre du conseil général, et notamment la lettre du citoyen Sergent aux commissaires et le procès-

verbal du comité des vingt-quatre de la Convention, seront envoyés au conseil exécutif, avec les noms des citoyens Panis et Sergent, et que le conseil exécutif sera invité à prononcer, d'après les pièces, s'il doit ou non poursuivre les comptes de ces deux citoyens; môme se retirer à la Convention pour faire prendre des mesures de rigueur pour les forcer à rendre leurs comptes et à les discuter devant le conseil général , d'autant plus intéressé à l'apurement qu'on semble verser sur lui seul tout l'odieux du déficit; renvoie le présent arrêté au procureur de la commune pour en faire suivre l'exécution ; arrête que le présent arrêté sera imprimé et affiché dans toute l'étendue du département de Paris. »

Et tout fut dit. Panis et Sergent continuèrent de siéger à la Montagne à côté de Danton , le spoliateur de la Belgique, et de Fabre d'Églantine, le faussaire. Seulement l'un s'appellera dorénavant Panis-Barrabas et l'autre Sergent-Agate (i). « C'est le règne des hommes de proie! » s'écriait Roch Marcandier, le pamphlétaire, qui paya son courage de sa vie, et qui mourut en s' écriant :

« La cause de tous nos malheurs est dans la misère du peuple, qu'ils ont pillé, volé, assassiné, proscrit, pour s'élever à la domination et se gorger de nos dépouilles ! »

Voilà, dans toute sa basse horreur, un épisode vrai de cette épouvantable époque , qu'un orateur appelait naguère une bataille, tandis qu'un autre y voyait une Iliade !

(4) Voir les pamphlets de Roch Marcandier, si heureusement remis en lumière par le laborieux et savant M. Edouard Fleury.

Une Iliade 1 mais quel était l'Ilium assiégé? Une bataille ! contre qui ?

La France, voilà la place forte dont la Convention fit le siège !

Le peuple français, voilà son ennemi !

LE

CHATEAU DE LESDIGÙIÈRES

LE

Le jardin de la préfecture, à Grenoble, est orné d'une statue d'Hercule au repos. Jamais sans doute on ne vit d'Hercule plus lamentable, malingre et souffreteux. Cet Hercule provient de l'ancien parc du château do Lesdiguières, me dit un antiquaire du pays. Voilà comment j'appris que François de Bonne, duc de Lesdiguières, avait un château dans les environs de Grenoble (1).

Cela prouve que jo suis un auditeur distrait. En deux heures de séjour à Grenoble, on entend parler dix fois du connétable de Lesdiguières, et cent fois du château de Vizille. Mais les bouleversements de l'histoire ont

(4) La terre dont François de Bonne portait le nom était les Diguières; il était donc seigneur des Diguières ; de les Diguières est un barbarisme, mais ce barbarisme a prévalu.

creusé un abîme entre les souvenirs qu'éveille le nom du possesseur et ceux qu'évoque le domaine.

Lesdiguières , c'est la domination féodale; Vizille, c'est la Révolution. Là se tinrent, contre la volonté du roi Louis XVI, les Etats du Dauphiné; là retentirent pour la première fois la voix éloquente de Mounier, la parole élégante et froide de Barnave ; de là partit le signal de la résistance. Le serment du Jeu-de-Paume n'est que la répétition sur une grande échelle des Etats de Vizille. Les Dauphinois, très-fiers de leur précocité", s'attribuent, de par cet événement, une sorte de droit d'aînesse révolutionnaire, et regardent comme un devoir de marcher à la tête de ce qu'ils appellent le progrès.

Nous verrons tout à l'heure ce que le progrès a fait du château de Vizille.

Nous allons partir, si vous voulez, pour cette antique demeure, et nous trouverons Lesdiguières tout le long du chemin. La porte même qu'il faut franchir pour gagner la campagne est placée sous l'invocation du connétable. C'est la porte de Bonne. — Lesdiguières et Napoléon !

L'empereur, en effet, entra dans Grenoble au mois de mars 1815 par la porte de Bonne. Mais la porte de Bonne a subi le sort du couteau de Jeannot. C'est toujours la même porte, à cela près qu'elle a changé de plan et qu'elle est neuve. On cite à ce propos quelque chose d'assez curieux.

M. Alexandre Dumas, qui visita Grenoble vers 1 832, eut la fantaisie, mû qu'il était par une sorte de fanatisme pour la mémoire de l'empereur, d'emprunter un gros clou à la porte de Bonne. La véritable existait

encore. On lui objecta les règlements. Le célèbre écrivain fit une demande en forme tant à l'autorité militaire qu'à l'autorité municipale, à l'effet d'être dûment autorisé à scier un gros clou, en se conformant d'ailleurs aux règles de la prudence et de l'art. La double autorisation fut refusée. Un an après, le génie fit complètement disparaître l'ancienne porte de Bonne, dont les matériaux furent vendus aux marchands de bois et aux marchands de ferraille.

Après avoir franchi la nouvelle porte de Bonne, on se trouve sur le Cours.

Cette fameuse promenade, de huit kilomètres de long, conduit des bords de l'Isère au pont de Claix sur le Drac. Une si longue avenue, même extrêmement belle, impatiente un peu le promeneur, surtout quand elle est en ligne droite ; mais le paysage que celle-ci parcourt n'est pas à dédaigner. A gauche et fuyant vers les frontières de la Savoie, s'élève la haute chaîne des Alpes, dont les cimes, étincelantes de neige, portent des noms poétiques, terribles ou gracieux : Taillefer, les Chalanches, Chanrousso, la Belle-Donne, les Sept- Lacs et le Grand-Charnier. A droite, la route est côtoyée par des collines énormes, sorte d'îles de rocs, échouées au milieu de la vallée de l'Isère, et dont le plateau renferme ce pays étrange et pittoresque qu'on appelle le Villard de Lans. Au fond , estompé par les brumes, mais découpant encore nettement ses pics neigeux sur le ciel obscurci, pointe une roche colossale : c'est l'Obiou, dernier refuge assuré du chamois contre les plus intrépides chasseurs. Vous la voyez à deux pas, cette roche ; il semble qu'en deux heures de chemin vous en atteindrez la base, à défaut d'en pouvoir

escalader le sommet. Eh bien, de Grenoble à L'Obiou, il y a quinze ou dix-huit lieues en ligne droite, et davantage par les chemins.

Au bout de ces huit kilomètres d'admiration, nous voilà donc au pont de Claix. Le pont de Claix, c'est encore Lesdiguiôres. Comme tous les grands hommes, le connétable aimait à bâtir pour la postérité; le pont de Claix est un monument, en môme temps qu'un service rendu au pays. Le pont de Claix assure l'existence de Grenoble. Voici comment.

Les eaux, en descendant de la haute Italie à travers les Alpes françaises, ont formé la valléo de l'Isère, qui est le canal par ou elles vont rejoindre la grande vallée du Rhône. Qui dit neiges éternelles dit torrents impétueux. Aussi les torrents du département de l'Isère jouissent-ils d'une réputation méritée. Rien n'est plus tapageur, plus irascible; rien non plus n'est si dangereux.

Or, la nature a voulu que, des grandes montagnes qui s'élèvent entre le département de l'Isère et celui des Hautes-Alpes, s'échappassent deux des plus notables torrents qui soient connus : des flancs méridionaux des Hautes-Alpes coule la Durance ; de ses flancs septentrionaux bondit le Drac, c'est-à-dire le Dragon.

Le Dragon est vraiment terrible et mérite toutes sortes de malédictions ; Grenoble est son ennemi ; il a juré de l'engloutir un jour, ce qui serait fait sans douté si François de Bonne n'avait mis le holà.

A l'endroit même oh nous venons de faire halte, en nous appuyant à ce solide et haut parapet, un banc de rochers barrait jadis le cours du Drac ; l'eau méchante avait beau battre et se tordre et mugir, rien n'ébranlait

la masse calcaire, et le Dragon vaincu se courbait en replis convulsifs, jusqu'à ce que, dardant sa tête formidable, il se précipitât avec une vigueur irrésistible sur la ville de Grenoble, qu'il traversait audacieusement pour se jeter dans l'Isère. Ainsi pris entre ce Drac indomptable et l'Isère, eau sournoise qui a tous les débordements du Nil sans en avoir la vertu fécondante, Grenoble devait quelque jour périr dans son berceau de pierre, si un nouvel Alcide n'étouffait les serpents. C'est ce qu'exprime très-bien un vieux distique :

Lou serpent et lou dragon mettront Grenoublo en savon,

Lesdiguières vit l'état des choses, et comme il agissait aussi promptement qu'il concevait, il fit miner tout bellement le rocher monstrueux, qui s'ouvrit comme une porte gigantesque par ou le Dragon se précipita haletant. Il courut droit comme une flèche le long des jolis coteaux qui masquent le flanc le plus abrupte du Villars de Lans, et que récréent, comme un champ de villas, la Tour-sans-Venin , Seyssins, Seyssinet, les Balmes de Fontaine et Sassenage, et ne se conjoignit plus à l'Isère qu'à une lieue au-dessous de Grenoble. Depuis ce temps, le torrent n'a pas quitté son lit.

Ce n'était pas assez pour Lesdiguièros que d'avoir dompté le monstre s'il ne lui posait un bât sur l'échiné. Il construisit le pont du Drac, qui réunit les deux tronçons du vieux rocher. Une seule arche de pierre sans ornements, voilà le pont de Claix ; mais cette arche a quarante mètres de hauteur et quarante-un mètres d'ouverture. L'œuvre est tellement gigantesque, qu'en

dépit des cimes monstrueuses qui cachent l'horizon, elle paraît grande. Quand on a vu le pont de Claix, on comprend Lesdiguières.

C'est que le Drac est vraiment terrible. Il ne coule pas, il ne murmure pas ; il roule, il se précipite, il mugit, il tonne. Souvent peu profond, il développe ses larges et courtes lames dans un lit parfois aussi vaste que celui du Rhin. Il est sinistre et meurtrier. L'homme qui tombe au Drac est mort. Les courants contraires qui se heurtent avec mille rejaillissements d'écume le ballottent comme un jouet, et bientôt on le voit reparaître à la surface du torrent, défiguré, broyé, haché par les cailloux aigus qui roulent dans ces eaux funestes, pareils à des milliers de rasoirs qui recevraient, avec une vitesse incalculable, le mouvement circulaire d'une machine à vapeur. Les galets que l'Océan triture incessamment sur ses plages donneraient à peine une idée des immenses quantités de cailloux que roulent l'Isère, la Romanche et le Drac, ces trois serpents à une seule téte.

C'est d'abord le rocher qui croule au sommet des monts, sous la triple influence des vents, de la glace et d'une végétation active, dont les fibres déliées, les racines tenues agissent à la façon des coins et font éclater les masses les plus dures. Le vent ébranle les quartiers de roc et les déchausse jusqu'à ce qu'ils tombent dans le glacier, qui les fait glisser par leur base. Un jour le glacier devient torrent et le roc bondit avec lui jusque dans la vallée. Le granit, le lias et le cal* caire so mêlent et s'entrechoquent avec un bruit sec et affreux; ce ne sont bientôt plus que des cailloux, quelquefois ronds comme une bille d'agate , le plus

souvent polis et affilés comme ces haches do pierre qu'on trouve sous les dolmens dans les pays celtiques. Ils emplissent le lit des torrents, les comblent, enflent les eaux, produisent mille ravages parmi lesquels rinondation n'est pas toujours le plus terrible. Du moins ce n'est pas celui-là que les cultivateurs redoutent davantage. Mais ce qui les désole, ce qui ruine la vallée du Graisivaudan, autrefois si belle et si féconde, c'est l'infiltration produite par l'élévation des eaux audessous du niveau des terres. L'infiltration, rien ne l'arrête, rien ne la combat, rien ne la prévoit. Elle travaille à des profondeurs souterraines qui ne se devinent point à la surface des terres cultivées. Seulement, en une matinée, un champ s'affaisse, tout disparaît, le sol et les semailles ; là ou le laboureur contemplait hier l'espoir d'une riche moisson, le soleil n'éclaire plus que la terre en friche au creux d'une fondrière. Le printemps suivant, les eaux débordent et les cailloux comblent la fondrière. Le propriétaire est ruiné. En môme temps, grâce aux vices secrets de la législation, il se passe quelque chose d'horriblement grotesque, car les terres ainsi minées, inondées, éventrées, n'en restent pas moins classées par le cadastre dans les terres de première classe et paient l'impôt en conséquence. Aussi pour le Dauphiné, il n'y a plus qu'une politique et qu'un intérêt : la défense contre l'inondation.

Nous avons repris la route qui fuit parallèlement à la digue du Drac, et qui nous mène en peu de temps

au point précis oîi la Romanche vient y mêler ses eaux. Là, profitant du vaste entonnoir ouvert auprès des collines, le Drac et la Romanche forment une nappe d'eau dont l'œil perçoit à peine les bornes, et qu'interrompent seulement quelques îles de cailloux. Nous entrons dans l'étroite et sombre vallée de la Romanché. Mais avant, embrassez de l'œil cette échappée de lumière et de verdure qui fait oublier un instant la tristesse solennelle des Alpes. Ces douces collines d'un vert gai, relevé de tons roux, ne sont»ellos pas un souvenir du Berry, du Nivernais et du Forez? Là-bas, c'est Uriage, la bruyante colonie des baigneurs. N'apercevez-vous pas, alternativement découverte et voilée, la route pittoresque d'Eybens? C'est par là que le chevaleresque La Bédoyère se précipitait, à la tête de quelques braves, au devant de l'Empereur.

Nous voici donc à Vizille. Ne regardez pas la [ville : deux rues en équerre et de pauvres maisons. C'est une bourgade sans intérêt. Mais le château vaut la peine qu'on s'y arrête : noble édifice ou se retrouvent le dernier souffle du génie de la Renaissance et la grave sérénité du règne de Henri-le-Grand. La masse en est énorme et imposante. Les grands pignons à haute toiture, lesencoiguures de pierres de taille en saillie, sculptées, cannelées, vermiculées ; quelque chose de grave, de patriarcal et de souriant comme le portrait de Sully. Voilà mon impression. Ce n'est pas une description, Dieu m'en garde ! Cependant je dois signaler une singularité dont l'architecte de Lesdiguières a profité pour accomplir un rare tour de force.

Pour satisfaire à des convenances locales que nous ne pouvons apprécier maintenant, mais qui tenaient

sans doute au systèmo défensif de ce domaine fortifié, Lesdiguières avait voulu que lo principal corps de logis joignît à angle droit les deux ailes, de manière à donner un T. Le rez-de-chaussée, occupé par les cuisines, la salle d'armes, le jeu de paume et les communs, et appuyé, d'un côté, au plateau d'un petit monticule, se trouvait, de l'autre, suspendu à la hauteur d'un grand premier étage, sur d'immenses caves et de grandes casemates dont la destination n'est pas parfaitement connue. Il fallait donc, sur cette façade, un escalier extérieur, comme à Fontainebleau. A Fontainebleau, rien de plus simple : la rampe de l'escalier s'applique symétriquement aux deux ailes du vieux palais. A Vizille le problème était autrement difficile, puisque l'escalier devait être circonscrit dans l'angle formé par le corps de logis principal et l'aile droite. L'architecte inconnu a abordé de front l'obstacle; son escalier fôrme l'angle par une diagonale hardie; mais cet homme de génie a combiné ses rampes et ses paliers de telle sorte que l'escalier diagonal paraît droit. % L'analyse ot la raison démontrent clairement l'absence de symétrie ; l'œil, plus heureux, ne s'en aperçoit pas, et l'effet général est aussi grave, aussi imposant que celui de la royale demeure de François I er . Seulement, l'escalier de Vizille a deux grands paliers et deux étages.

Aujourd'hui Ton entre au château par le portail qui ouvre sur le parc au pied même du grand escalier ; il n'en était pas ainsi du temps de Lesdiguières. Une rampe douce conduit au sommet du monticule dont nous venons de parler, et oh s'appuie l'angle oriental du rez-de-chausséo. Arrivé là, vous trouvez une porte

majestueuse et dans le goût antique, un des beaux ouvrages de la Renaissance pour la pureté des lignes et l'exactitude des proportions. La baie s'encadre de deux colonnes d'ordre toscan, qui supportent un beau fronton dont le tympan renferme encore un bas-relief de bronze : c'est le portrait de Lesdiguières. Le duc est sur son cheval de bataille; il porte la cuirasse et le bâton de commandement. Sa contenance est flère, son visage sérieux et calme, un peu hautain. Au-dessous, dans un cartel formé par le linteau de la porte, on avait gravé une longue inscription, aujourd'hui fruste, oh je n'ai lu distinctement que ces mots : Anno œtatis LXXVIIL Le duc avait soixante-dix-huit ans quand il se fit représenter si ferme en selle et si bien campé dans sa sénile verdeu r.

Esquissons rapidement la physionomie du vaillant connétable.

Il était né le premier dimanche d'août 4543 et il mourut le 28 septembre 4626, âgé de 84 ans. Il traversa par conséquent les règnes de François I er , de Henri II, de François II, de Charles IX, de Henri III, de Henri IV et de Louis XIII. Fils de Jean de Bonne et de Françoise de Castellane, le hasard de la naissance l'avait fait seigneur de Lesdiguières ; sa valeur et les services qu'il rendit à ses rois le portèrent successivement aux plus hautes dignités. La Saint-Barthélémy et la sédition des Guise le jetèrent, de catholique qu'il était, dans la Roligion réformée, qui se confondait alors

avec le parti du roi légitime. Le Béarnais se connaissait en hommes; il jugea Lesdiguières et lui donna sa confiance du premier coup. En ce temps où le roi n'était, pour ainsi dire, que l'épée et la clef de voûte du système féodal, les exemples n'étaient pas rares d'une amitié durable entre le souverain et un simple sujet. C'est une de ces liaisons de gentilhomme à gentilhomme qui unit pour jamais Henri IV et François de Bonne.

Le roi de Navarre mandait à Lesdiguières : « Votre femme va vous rendre père. Si vous avez un fils, songez que je le veux tenir sur les fonts baptismaux. » Et Lesdiguières répondait au roi de Navarre : « Vous me mettez dans un étrange embarras, mon bon ami ; j'ai promis au duc de Savoie. » Le Béarnais eut de l'esprit, commo, toujours, et il partagea le différend ; le rejeton de la maison de Bonne devait s'appeler Henri comme son parrain : il eut deux parrains et se nomma Henri- Emmanuel.

Dès son avènement au trône, Henri IV Ot Lesdiguières lieutenant-général de ses armées de Piémont, de Savoie et de Dauphiné, et sans plus de souci du parrain de son fils, Lesdiguières lui prit le duché de Savoie. Là-dessus, il fut fait maréchal de France. Chose rare 1 la faveur dont il jouissait survécut à Henri IV. Dès la première année de sa régence, Mario de Médicis érigea pour lui en duché-pairie les terres des Diguières et de Champsaur, ce que Louis XIII confirma à sa majorité. En 1607, il fut créé maréchal de camp général de toutes les armées du roi ; et enfin, comme le vieux calviniste, voyant la mort approcher, venait d'abjurer solennellement le protestantisme dans l'église

Saint-André de Grenoble, il reçut, en revenant de la cérémonie, des lettres par lesquelles le roi Louis XIII le faisait connétable. Entre autres éloges, le roi lui donnait celui d'avoir toujours été vainqueur et de n'avoir jamais été vaincu. Le lendemain on lui conféra le collier de tous les ordres.

Voilà l'homme officiel, tel que le dépeint son trèsvéridique et très-naïf historien le sieur Louis Videl. L'homme privé va nous découvrir d'étranges choses.

Pour indiquer rapidement ce caractère farouche, cuirassé d'ironie, il faut citer deux mots décisifs : « Monsieur le connétable, disait le cardinal de Richelieu, est un abisme de bonté.» — « Quant au duc de Lesdiguières, s'écriait M. de Fassin, gentilhomme dauphinois, je le tiens pour le plus vaillant capitaine de ce temps; il a toujours vaincu parce qu'il s'est toujours bien concerté ; c'est un foudre de guerre, et c'est un monstre de prudence. »

On sait que le cardinal de Richelieu parlait d'ordinaire assez sérieusement, et j'aime à croire que M. de Fassin non plus n'y entendait malice.

Mais enfin, Monsieur le connétable, qui était un abisme de bonté, avait fait la guerre pour les huguenots du Midi, gens de mœurs très-brutales; il avait connu Montbrun et fréqueuté le baron des Adretz. Ces contacts répétés lui durcirent l'épiderme, et lorsqu'il administra sa province pour le compte du roi, les Dauphinois s'aperçurent qu'ils avaient un vrai maître. Les catholiques se mutinaient. « Que nous veut ce huguenot qui commande au nom de son maître hérétique, s'écriaient-ils? Il peut compter sur notre estime parce qu'il est brave, mais il n'aura pas notre

argent. » Et les impôts ne rentraient pas. Lesdiguières fit publier à son do trompe que tous seigneurs, gentilshommes et bourgeois eussent à vider leurs bourses dans sa caisse. Personne ne bougea. Lesdiguières prit alors la plume, et de son écriture la mieux moulée il rédigea cette énergique et courte circulaire en forme d'avertissement sans frais :

« Viendrez ou brûlerez. »

Ils vinrent.

Ces souvenirs, vivants encore dans la mémoire des Dauphinois, nous les évoquions en gravissant les degrés de l'escalier de pierre , que protègent les deux lions de Lesdiguières et de Champsaur, pour visiter, non pas le château de Lesdiguières, hélas, non I pour visiter la fabrique. Le château de Vizille est une fabrique d'impressions sur soie (4). La grande salle oh le connétable de France, ou le duc et pair, oh le grand seigneur féodal rendait haute et basse justice, ce jeu de paume oh plus tard les Etats du Dauphiné firent entendre au pays la voix de la Révolution française, tout cela n'existe plus. Il a fallu les couper par des soupentes et des cloisons qui les ont transformés en de vastes ateliers oh les plus belles soies de Lyon viennent recevoir l'empreinte capricieuse de la mode. La cuisine de Lesdiguières, avec son âtre fait pour rôtir les bœufs entiers et son vaste manteau porté sur de fortes co-

(1) Le directeur de cette fabrique , l'honorable et excelleut M. Revilliod. a rendu de grands services à Vizille, qu'il a administré comme maire depuis

lonnes, n'a subi aucun changement. Le feu est toujours vif, les casserolles toujours étamées, les marmitons toujours alertes et affairés; mais ne goûtez pas de leurs sauces. Ce qui cuit là-bas, dans ce grand coquemard, c'est du bois de teinture des Indes ; ce qui mitonne, dans ce bassin à confitures, c'est de la cochenille; ce qui gratine sous ce four de campagne, ce n'est pas du macaroni, c'est du jaune do chrôrae. Les marmitons sont des teinturiers.

En sortant de ce laboratoire à l'atmosphère chaude, humide et chargée d'âcres parfums, il est bon de chercher les frais ombrages du parc, vaste étendue de bois, de taillis et de prairies, arrosée par les plus belles eaux vives qu'on puisse imaginer. Ici encore l'industrie introduit dans le paysage une variété de couleurs tout-àfait imprévue. Mille petits ruisseaux charrient des flots à teinte plate comme on n'en voit que sur la palette des peintres chinois. Heureusement on a songé à préserver la pièce d'eau de ces nuances accentuées, et elle reste à peu près telle que les sources la donnent. Ce soin n'est peut-être qu'une terreur d'amateur de poisson frais qui veut conserver les truites.

Les truites ont ici un intérêt presquehistorique.Tout est grave dans la vie d'un homme tel que Lesdiguières ; il y eut un moment oîi cet abismc de bonté trouva la tragédie dans une truite.

Le connétable avait épousé en secondes noces une dame de Grenoble nommée Marie Vignon. La seconde duchesse de Lesdiguières aimait beaucoup les truites de la pièce d'eau, et un serviteur du château avait coutume de pêcher les plus grosses pour la table ducale. Le malheureux s'oublia un jour jusqu'à en dérober

une pour en faire un repas clandestin. Lesdiguières, instruit du larcin, fit trancher la tête du coupable, et, par son ordre, on sculpta sur la pierre môme qui avait servi de billot un bas-relief d'une atroce simplicité : une tôte d'homme et un poisson. La pierre existe encore, monumentd'un âge qui n'est plus. Le propriétaire actuel du château, M. Adolphe Perier, est moins avare de ses truites, et loin de trancher la tête du coupable, il lui tirerait son chapeau en le remerciant d'avoir jugé ses truites dignes d'être dérobées. Elles le méritent à tous égards.

En dépit de cetto férocité, malheureusement trop commune en temps de discordes civiles, on remarque chez Lesdiguières quelque chose de chevaleresque, et comme un reste de cette vieille humeur française qui marque d'un trait distinct entre toutes la physionomie de Du Guesclin.

Dans une trêve qui ne fut qu'un court épisode des longues guerres de la France et de la Savoie, le duc Emmanuel résolut de garantir sa frontière contre les incursions des Français, et il commença d'élever le fort Barraux pour obstruer le passage de la vallée d'Isère. A cette nouvelle, on pressa Lesdiguières de courir sus au duc, de disperser les ouvriers et de démolir les murs à peine sortis de leurs fondations. « Laissez faire, dit le connétable I Ne voyez-vous pas que monseigneur le duc nous bâtit une belle forteresse, qui nous sera de grande défense et ne nous coûtera pas un écu? » Il tint parole. Dès que le dernier créneau fut posé, la dernière meurtrière percée, le dernier pan de mur ravalé proprement, Lesdiguères prit une poignée d'hommes d'armes, marcha droit au fort, l'escalada et

l'offrit au roi son maître. Depuis, le fort Barraux n'a pas cessé d'être Français.

On prétend que le château de Vizille ne coûta pas au duc plus que le fort Barraux n'avait coûté au roi de France. La corvée en fit les frais. Tel vassal fournit la pierre, tel autre la charpente et tel autre le fer. Maçons, serruriers, menuisiers, tailleurs de pierre furent mis en réquisition à vingt lieues à la ronde ; et la besogne fut vite faite, et si vite que quelques-uns prétendent que le diable s'en est môlé.

A moins de méconnaître l'instinct du merveilleux qui domine dans l'esprit des campagnes, on doit prévoir que dans les récits du temps, Lesdiguières et le diable ont dû se rencontrer. Voici dans quelle circonstance.

Le château était achevé. Mais il restait à enclore le parc, et pour cela que fallait-il? Un mur de près d'une lieue de circuit. Or, Lesdiguières, qui se méfiait des braconniers et des rôdeurs de nuit, voulut avoir son mur tout de suite.

Dans cette pensée, il attendit que minuit sonnât, et il évoqua le malin.

Le malin vint à l'instant môme sous la forme d'un maigre compagnon , vêtu d'une demi-blouse toute blanche de plâtre et de chaux. Il avait les cheveux plats, les mains calleuses, et cet œil dauphinois qui regarde en dedans.

Lesdiguières caressa sa barbe pointue, et toisa le démon d'un air fort méprisant.

— Tu sais ce que je veux, camarade? dit-il en jouant la bonhomie.

— Un mur.

— En une nuit.

LE CHATEAU DE LESDIGUIÈRES î<7

— Tu l'auras.

— Tu seras bien payé.

— Eu quelle monnaie ?

— Or ou argent, à ton souhait.

— En or.

— En or soit.

— La somme ?

— Evalue toi-même.

Le diable calcula quelque temps, tant pour les moellons et tant pour le mortier, tant pour le crépi et tant pour le ravalement, plus les tessons de bouteilles pour le couronnement et quelques briques pour l'agrément des yeux, et d'une des griffes de sa main droite il gribouillait des chiffres dans le creux de sa main gauche.

— Dix mille livres tournois ! dit-il* enfin.

Lesdiguières ouvrit la bouche pour marchander.

— C'est tout au juste ! reprit le diable avec précipitation ; je n'en peux rien rabattre : c'est le prix courant...

Lesdiguières se mit à rire.

— Tu es un bon diable, et je te trouve raisonnable. Je craignais que tu n'eusses d'autres exigences.

A son tour le diable ricana silencieusement ; néanmoins les portes battirent et les volets tournèrent sur leurs gonds.

— Tu voudrais peut-être vendre ton âme? imbécile ! dit-il effrontément.

A ces mots, Lesdiguières, qui n'était pas endurant, donna au diable une paire de soufflets ; ce dont il se repentit aussitôt, parce que les mains lui cuisaient comme s'il les eût trempées dans l'eau bouillante.

— Merci, dit le diable, tu m'as rafraîchi un instant. Le connétable reprit son sang-froid.

— Si tu es le diable, pourquoi veux-tu de For?

— Parce que je suis gêné. J'ai des dettes d'honneur. Quant à des âmes, j'en ai à revendre; je te recède la tienne si tu veux.

— Tope ! dit Lesdiguières ; mais je vais faire mes conditions. Le mur sera fini avant le premier rayon du soleil, et alors je te compte dix mille livres en écus d'or. Mais quand les glaciers commenceront à blanchir doucement, si ta besogne n'est pas faite, je ne te dois plus rien, et tu me rendras mon âme.

— Entendu I dit le démon, qui disparut dans une lueur verdâtre et puante.

— Ce diable-là n'est pas fort ! pensa le connétable resté seul. Je crois que j'ai fait une bonne affaire.

Là-dessus le noble vieillard alla s'accouder sur le grand escalier de pierre pour se recueillir un peu et voir si le diable gagnait bien son argent. La nuit était noire ; le connétable ne vit rien.

Il rentra doucement, réveilla son écuyer et ordonna qu'on sellât son cheval le plus rapide.

Au bout d'un quart d'heure , Lesdiguières ayant enfourché un petit cheval noir comme l'Erèbe et dont les yeux jetaient dans l'ombre une flamme jaune , se mit à faire le tour du parc. Il ne vit pas le diable, mais bien le mur qui s'élevait avec une rapidité surprenante. La construction, commencée des deux côtés à la fois à partir des murs du château , s'avançait en sens contraire comme les pinces ouvertes d'un crabe, de façon à devoir se rejoindre et à se refermer à peu près dans la direction du sud-est.

Lesdiguières retourna au petit pas vers le château , se raffermit en selle et se tint en arrêt... Du point où il était placé, il pouvait, grâce à ces clartés incertaines qui précèdent le crépuscule, distinguer la lisière du parc encore confondue avec les fayards de la colline prochaine. Le diable travaillait vite, mais l'ouvrage était fort.

Lesdiguières attendit patiemment.

La brèche, qui tout à l'heure avait encore cent pieds d'ouverture, se rétrécissait à vue d'oeil. Soudain un rayon blanchâtre passa sur le glacier qui domine Vizille , un coq chanta , et Lesdiguières piqua des deux.

Plus prompt que l'éclair, il se précipita dans la brèche, moins large qu'un portail d'église, juste au moment ou elle se refermait; le petit cheval qui l'avait déjà franchie s'arrêta brusquement et hennit de douleur : les deux pans du mur, se rejoignant, avaient enfermé la queue du cheval dans la maçonnerie.

— Ohé, maraud I s'écria le connétable, maçon d'enfer, détestable galfâtre, viens un peu que je te dise ton fait!

Le diable parut : il avait la tête inclinée, et son nez, prodigieusement allongé, dessinait une ombre portée sur sa poitrine.

— Tu n'es qu'un bélître, un fainéant, un saint lâche, et tu as perdu le dédit.

— Mais, monseigneur... murmura Satan.

— Regarde, pauvre bête, reprit le connétable avec commisération. La queue de mon cheval est prise dans le mur. Donc il y avait de la place. Je ne le donnerai pas dix mille livres, parce que j'aime mieux les

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garder; mais il ne sera pas dit que Lesdiguières manque de générosité. Tu aimes à te rafraîchir, à ce qu'il paraît. Voilà un écu, et va boire un coup à tous les diables !

Ce disant, Lesdiguières d'un coup de sa dague coupa les crins du cheval, qui libre, se mit à bondir r et passant près du pauvre Satanas, il l'effleura négligemment du bout de son pied couvert d'une chaussure de buffle. Mais une douleur aiguë lui rappela que le diable n'était bon qu'à toucher avec dos pincettes ; et faisant plier le petit cheval sur ses jarrets de derrière, il franchit le mur d'un saut.

— A propos I s'écria- t-il en se retournant, et mon âme?

Le diable s'enfuit en sifflant un air connu.

— Bah I se dit le connétable , j'ai un grand mur qui ne me coûte qu'un écu... Soyons modeste : on ne peut pas tout avoir.

Et il alla se coucher.

M. de Fassin n'avait-il pas raison de dire que le connétable était un monstre de prudence ?

Lesdiguières fut le dernier connétable de France. Sa charge et sa race s'éteignirent avec lui.

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