LES PARESSEUX
M. Royer-Collard a dit : «Les paresseux sont la réserve de la France. »
Ce mot serait beau s'il était juste, et profond s'il était vrai.
Ce mot avait-il été bien médité? s'était-on demandé ce que c'était que la paresse, et si, la paresse étant donnée, il existait des paresseux?
La paresse est une et compacte ; mais les paresseux varient.
Il y a des paresseux par tempérament. Ceux-là ont une profession qu'ils oublient à moitié. Cependant il faut qu'ils vivent de cet état qu'ils ne font pas. Entraînés par les nécessités de la vie sociale, et retenus par leurs penchants apathiques, ils sont les plus malheureux des hommes et subissent toute leur vie — ils vivent fort longtemps — le supplice de l'écartellement.
Ils meurent sans avoir satisfait leurs désirs de fortune, de gloire et d'amour, et cependant ils n'ont pas goûté le bonheur ineffable de la paresse absolue.
Il me semble que cette classe appartient plutôt au domaine de la médecine qu'à celui de la psychologie. Tous ces gens-là sont sous l'influence d'un état pathologique; ils s'abrutissent très-jeunes, à moins qu'une saignée opportune et quelques moxas ne les sauvent.
Ne trouvant pas là les paresseux que nous cherchons, que ferions-nous des paresseux par impuissance : critiques d'art, musiciens-poètes, peintreslittérateurs? hommes chers au budget; car, grâce à eux , l'administration des tabacs voit ses receltes s'accroître chaque année. A peine trouverons-nous, parmi les impuissants, quelques nullités bruyantes et sonoros sur qui les partis battront tour-à-tour la charge, sauf à les crever le lendemain de la victoire. Mais après tout ce ne sont que des tambours : une peau d'Âne sur une caisse vide.
Il nous faut donc en venir aux paresseux par conviction, dont l'unique préoccupation est de ne rien faire, rien absolument, et cela par suite d'un système politique fortement arrêté.
Cette classe curieuse se restreint nécessairement à un petit nombre de gens d'élite. Penseurs éminents, esprits féconds et ingénieux, mais volontairement inutiles, ils connaissent leur époque et lisent couramment l'avenir.
Assez de niais font l'office de soc de charrue pour labourer le champ. Les paresseux, les vrais, se lèveront pour fauciller les gerbes quand la moisson sera mûre.
Pourquoi ne se font-ils pas hommes d'Etat, philosophes, poètes, peintres ou négrophiles? Ils ont plus qu'il n'en faut, — il n'en faut guère ! — des idées, de l'esprit, de la verve, du scepticisme à froid. Us seraient Ghatam ou Wilberforce. Mais quoi ! Comptez-vous les luttes, les souffrances, les périls! Combien d'énergie perdue, et que de chutes prématurées !
Pourquoi combattre? s'il suffit d'attendre. Pourquoi chercher le flot? la marée montera. Que sert-il de fatiguer la vapeur, puisque le vent doit souffler et conduire la barque?
Ne soyez rien, vous arriverez à tout. En adoptant une carrière vous vous mettez les fers aux pieds ; vous travaillez soit 1 mais vous n'avancerez pas. Vous vous condamnerez à tourner éternellement la meule pour toutes les moissons ; trois fois fortuné si les Philistins ne vous crèvent pas les yeux !
La paresse n'est pas un mal ; la bonne paresse est difficile. Elle exige une santé de fer, un esprit libre de préjugés, une fortune indépendante, une volonté indomptable. .
Un homme à préjugés ne saurait être vraiment paresseux. Il aurait lu quelque part que le travail est la loi de la nature; et ce proverbe ironique pèserait sur lui comme un cauchemar. Il se ferait une conscience, pour que cette conscience lui parlât de temps en temps et prît la peine de lui montrer sa turpitude secrète. Il serait bourrelé de remords, et le remords conduit à tous les crimes. Le vrai paresseux ne saurait être criminel : le crime est un travail. Retournez la phrase * si vous voulez : le travail est un crime.
Les considérations précédentes s'appliquent aussi
m LA PARESSE ET LES PARESSEUX
bien à la pauvreté; il est inutile de démontrer l'enchaînement logique deces deux termes : pauvreté — crime ; — enchaînement si étroit, qu'ils se confondent souvent dans la synonymie des langues modernes.
Povreté empesche les bons esprits de parvenir! disait Bernard de Palissy. Masaniello, lazzarone, devint roi; mais il fut massacré le troisième jour de son règne. D'ailleurs, Masaniello, qui ne pouvait pas acheter de poisson tous les jours, avait la faiblesse d'en vendre quelquefois. D'après ce trait, je le juge un homme médiocre ; il fut tué justement.
Je veui donc un paresseux riche et sain d'esprit.
Riche seulement, il briguerait la députation. Sain d'esprit, il n'y songera pas.
Sain d'esprit, il deviendrait amoureux peut-être, et alors adieu la noble ordonnance de sa paresse ! 4liche, il prend l'amour tout fait et l'emploie à bourrer le chibouck de sa sécurité.
Admirable équation ! Pondération miraculeuse !
La volonté opère cet accord merveilleux ; je dis une volonté inexorable, féroce, car elle doit dompter l'amour et comprimer l'ambition. Sans cette volonté droite et dure comme une règle de fer, la machine oscillerait et perdrait son équilibre
Cette volonté n'est pas moins nécessaire pour résister aux chocs extérieurs. Le catéchismo social a besoin qu'on le refonde, ne fût-ce que pour y inscrire la paresse au nombre des vertus théologales. Jusqu'à l'accomplissement de cette réforme essentielle, les paresseux seront méconnus et traqués. La bourgeoisie permet qu'on l'attaque, mais elle s'offense d'un silence dédaigneux. Elle a beau faire : un jour vient oh le
millionnaire, fils de ses œuvres, laisse sa fortune à ses neveux, jeunes et oisifs. Les déshériter est impossible. A qui la bourgeoisie léguerait-elle son coffre?
On ne peut calculer la force du tourbillon qui nous enveloppe et tend à nous entraîner dans la sphère active. Heureux ceux qui résistent; ils restent plus purs que la vertu et plus redoutables que la force. Il est si facile de travailler ! Il suffit de ne rien vouloir.
Mais il faut tout un art trismégiste, tout un système de conjurations pour écarter de son foyer les intrus malfaisants et les amis perfides, pour garder sa liberté , pour fermer son cœur aux espérances prématurées, pour tracer autour de son coussin un cercle magique que personne ne puisse franchir.
Cette opiniâtreté sublime est tout simplement du génie, mais de l'espèce la plus singulière, la plus rare et la moins appréciée. C'est une ardeur concentrée, une force latente, qui ne peut se manifester sous peine de se nommer activité et de tuer l'homme et son œuvre.
La belle affaire! vraiment, que de mettre dehors toutes ses voiles et de courir sus à un but. Vous cherchez la pierre philosophale et vous découvrez le mercure; vous voulez être Homère, vous mourez à l'Académie; vous rêviez l'empire du monde, on vous fait maître des requêtes.
Non pas, non pas! restez chez vous! dormez I rêvez ! faites-vous moins qu'une plante, moins qu'une pierre, plus qu'un homme, et quelque jour on vous saluera roi ! Qu'une comète intelligente s'arrête dans le ciel, tous les astres se grouperont autour d'elle ; et la vagabonde, qui se fût perdue dans sa course sans but, aura détrôné le soleil.
A la vérité, si les comètes ne s'arrêtent jamais, c'est qu'apparemment elles n'en ont pas la puissance, diraient monsieur de la Palisse ou les économistes qui affirment la nécessité du travail ; mais, si les géologues ne mentent pas, la terre a deux fois changé son axe et laissé tomber son anneau sur quelque astre indolent. La lune est morte, dit M. Toussenel. Pourquoi les comètes ne prendraient-elles pas une grande résolution?
Qu'importe à l'univers que nous tournions par ici plutôt que par là, à droite plutôt qu'à gauche? Si l'univers avait un centre, la question changerait.
La paresse seule peut exister toujours égale à ellemôme. Elle se confond avec le fluide général ; elle est impondérable, indécomposable, incolore. On ne s'en pénètre que par un procédé semblable à celui du magnétiseur : par la confiance, par la volonté.
Le magnétiseur n'a pas le droit d'être malade ou faible. Il perdrait toutes ses facultés. Le paresseux que la nature n'a pas doué d'un cerveau de bronze, de vertèbres de fer et d'un estomac inexpugnable , doit renoncer à son culte. Il le trahirait au moment décisif.
La maladie détruit les avantages qui résultent d'un grand caractère et d'une opulence suffisanté. Le médecin peut tuer le paresseux en ressuscitant l'homme.
A ce compte, combien y a-t-il en France de paresreux possibles, de paresseux réels et par conviction? Question grave, profonde, insoluble ! Outre que j'irais droit à la discussion de noms propres, ce qui m'est interdit, j'avoue mon insuffisance. Les incarnations de Wishnou sont moins nombreuses que les transformations de la paresse. Ne prend-elle pas tour-à-tour l'apparence de la philosophie la plus sublime et de la folie
la plus endiablée? Ne va-t-elle pas jusqu'à se déguiser en courage, en stoïcisme, en grandeur d'âme?
Rien ne me guiderait dans cette recherche ardue. La conviction môme me ferait défaut; car faut-il dire toute ma pensée, la paresse, telle que je la décris, dépasse les forces de l'homme. Si nous avions bien la conscience de notre être, certes nous nous dépenserions moins en agitations stériles. La vie est un chemin qui marche. En restant immobiles, nous arriverions toujours au rendez-vous commun — la mort.
Les partisans de la métempsychose se sont fait une douce illusion : ils croyaient fermement que la prévoyante nature nous faisait elle-même la variété de destinées que nous cherchons dans l'activité.
Mais Dieu seul embrasse le passé, le présent, le futur et le post-futur. Lui seul joint mentalement les deux bouts de la chaîne, ce qui a été, ce qui sera. Lui seul est éternel, fort et grand.
Il n'y a pas d'autre paresseux que Dieu. Et encore a-t-il créé le monde.
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