‹ Ombres et vieux mursChapitre 12 sur 16 · LA GUILLOTINE · texte numérisé non relu

LA GUILLOTINE

Rien n'était plus facile, en 4793, que do so débarrasser d'un créancier gênant, d'un mari brutal ou d'un rival odieux. Il suffisait d'une plume et d'une feuille de papier. En écrivant à la section que vous considériez le citoyen tel comme un aristocrate, vous le compromettiez; en le traitant de feuillant ou de brissotin, vous le rendiez suspect; en le désignant comme accapareur, vous l'envoyiez à l'échafaud.

Ce n'est pas que la justice du tribunal révolutionnaire ne fût exacte, prudente, équitable et soigneuse des formes , mais la loi sur les accaparements était précise et sévère; et telle ménagère, bonne républicaine et affiliée au club des femmes révolutionnaires,

se plaçait souvent sous le coup de la loi en accaparant un pain de sucre au lieu des six livres que les décrets lui donnaient le droit d'acheter; tel journaliste faillit avoir affaire au « rasoir national » pour avoir accaparé vingt mains de papier blanc.

Il est superflu de dire que le châtiment réservé aux accapareurs était la peine de mort, la guillotine étant le droit commun des citoyens français dans l'espace de temps qui s'écoula entre le 2 septembre 4792 et le 28 juillet 4794.

Là seulement régnait la sainte Égalité; point de privilège, point d'inviolabilité. La Convention condamnait ses membres, môme innocents, pour la plus grande gloire des principes.

Le fait tragi-burlesque que nous allons raconter remonte au 25 septembre 4793; il suivit d'assez près la mise en accusation des trente-deux députés girondins, et précéda de peu leur mort.

Un certain Robert, député de Paris et marchand de vins en gros, vit un jour sa maison envahie, ses marchandises pillées par la section du Théâtre-Français, dite de Marseille ou de Marat, en d'autres termes par les sans-culottes du quartier de l'Ecole-de-Médecine, où il demeurait. Le président de la section et le commissaire aux accaparements assistaient à cette exécution patriotique mêlée d'orgie.

Robert se plaignit à la Convention ; mais la section veillait, et elle se justifia par un mot terrible : accapa-

reurf Le député marchand de vin Robert était accusé d'accaparement, parce qu'il avait huit tonneaux de rhum dans sa cave.

Le cas était grave, d'autant plus grave que Robert était un modéré, un brissotin, un homme d'Etat, un crapaud du Marais, c'est-à-dire en langage moderne •qu'il siégeait sur les bancs du centre droit.

La Montagne tonna contre les traîtres et les agents de Pitt et Cobourg. Thuriot fit renvoyer l'affaire au comité de sûreté générale pour examiner si la saisie avait été régulièrement faite ; car, dit-il, pour être élu membre de la Convention, on ne devait pas avoir le privilège de contrevenir aux lois.

Je ne connais rien de plus joli que cet euphémisme, une saisie 1 . Le fait est que le commissaire aux accaparements et sa troupe avaient si bien saisi le rhum du citoyen Robert, qu'on les avait ramassés ivres-morts. Rien de plus régulier.

L'affaire traîna une quinzaine de jours. Pendant ce temps, le « char de la Révolution » continuait sa route majestueuse. Le tribunal criminel extraordinaire rendait bonne justice, et faisait rentrer les aristocrates et les calotins dans le sein du néant. Ainsi, le 24 septembre, Herman et ses jurés probes et libres avaient condamné à mort Louise-Catherine- Angélique Picard, belle-mère de Pétion, convaincue d'avoir tenu des propos contre-révolutionnaires, et le 27 ils avaient débarrassé le 3ol français de la personne de Joseph Bourguemont, notaire, coupable de s'être montré, dans la journée du 40 août, vêtu d'un gilet brodé de fleurs de lis.

Grâce à cette louable énergie, le pays s'épurait peu à peu. Les plus vaillants se réfugiaient à l'armée, heu-

reux quand ils pouvaient, à travers la fumée des batailles, fuir les bras rouges de l'horrible machine qui venait d'étreindre Houchard, Custine, Luckner, et qui menaçait Kellermann.

Le député Robert, claquemuré dans son arrière-boutique, n'osait plus affronter la tribune de la Convention. La section du Théâtre-Français n'en poursuivit pas moins sa dénonciation, et elle envoya des délégués à la barre de l'Assemblée.

« Législateurs, s'écria l'orateur de la députation dans le style à la fois emphatique, classique et néologique de ce temps-là, c'est avec douleur, mais su nom de la loi, que toute une section dont vous connaissez les sentiments et les principes vient vous demander justice contre un de vos membres. Il est trop vrai que François Robert est dans le cas de l'accaparement, qu'il est infracteur d'une loi à laquelle il a lui-même coopéré, loi qui, comme nous l'avons senti, repose sur les intérêts sacrés du peuple. Robert a fait plus : après avoir épuisé les moyens do se soustraire à la loi, il a calomnié toute la section, particulièrement et généralement, dans la personne de son président, qui n'est que son organe, et dans celle de son commissaire aux accaparements, qu'elle déclare digne de sa confiance. Il a présenté comme ennemis de la sainte Montagne des hommes qui n'ont jamais varié dans leurs actions et dans leur dévouement à la liberté. Nous attaquons le prêtre et non l'autel. Persuadé de votre inflexibilité et de votre respect pour les principes, la section demande le rapport du comité de sûreté générale ; elle va se retirer, en attendant avec conûance votre décision. »

II s'agissait donc des intérêts sacrés du peuple... et de huit tonneaux de rhum.

Là-dessus, un député dont l'histoire ne nous a pas conservé le non, fit observer que, d'un côté, la loi ne parlant pas du rhum, il n'y avait pas eu accaparement; mais que, d'un autre côté, la section avait pu raisonnablement croire le contraire, parce que le rhum est une eau^de-vie perfectionnée.

Cela n'était pas une raison sufûsante de boire le liquide suspect.

La Convention prenait l'affaire à cœur; elle ordonna que le comité de sûreté générale ferait son rapport séance tenante. Dans la séance du lendemain, 8 octobre, Osselin rendit compte des délibérations du comité.

Après sept heures de délibération (Moniteur du 40 octobre 4793), le comité n'avait pu décider la question de savoir si le rhum devait être considéré comme eau-de-vie; l'une et l'autre liqueur avaient été successivement goûtées, analysées, comparées avec un soin si persévérant, que le comité sentit ses idées s'embrouiller ; bref, il avait résolu de consulter les législateurs eux-mêmes sur l'interprétation de la loi. « C'est à vous à prononcer, dit Osselin; mais n'oubliez pas qu'il s'agit de la mort, qu'il serait cruol d'appliquer cette peine pour la première fois sur un fait incertain ; je vous propose de ne l'appliquer qu'à la récidive, et de décréter que, pour la première fois, l'accaparement ne sera puni que de la confiscation des objets accaparés. »

L'idée d'Osselin était toute philanthropique, mais elle présentait un problème bien ardu. Comment confisquer

huit tonneaux de rhum après qu'ils ont été saisis par une section tout entière? OU il n'y a rien, la République perd ses droits. On ne pouvait guère plus confisquer le rhum du député Robert que le lui rendre.

Mais la Convention avait l'habitude de ne tenir aucun compte des faits; elle aimait mieux combattre sur le terrain des principes.

Le représentant Thibault, se levant et plaçant un© main sur son cœur, s'écria :

« Je déclare qu'en votant cette loi, je n'entendais pas y comprendre le rhum ! »

Ce noble aveu fit une impression profonde sur l'Assemblée, mais il souleva la colère d'un certain Raffron, dont le nom présage tout de suite le caractère irritable et farouche.

« L'accaparement, dit ce Raffron d'un air incorruptible, est un crime capital contre la société. Je conclus do là qu'il n'est pas d'accaparement quelconque qui puisse ôtre toléré par les lois. » (On applaudit.)

Il n'est pas hors de propos de signaler la portée de ces applaudissements. Les tribunes étaient remplies des singuliers huissiers qui avaient saisi le rhum incriminé, et à qui le discours du citoyen Raffron donnait l'espoir d'instrumenter encore, le petit verre à la main.

Mais admirez la simplicité du comité de sûreté générale ! L'un de ses membres les plus actifs , le citoyen Voulland, avoue que son ignorance est complète en ce qui touche le rhum. Rien n'est chaste, sobre et prude comme ce représentant.

« Je croyais, dit-il avec candeur, que c'était une de ces liqueurs de luxe qu'on prépare à grands frais en

Amérique pour les apporter aux riches Européens. Je n'ai donc point entendu la comprendre dans la loi. »

L'orateur qui vient ensuite, et qui réfute longuement l'opinion de Voulland et de Thibault, avait un nom qui le prédestinait à cette discussion bizarre : il s'appelait Romme, et Ton pourrait vérifier au Moniteur la parfaite authenticité de ce calembour historique, si d'ailleurs ce représentant n'était devenu célèbre par sa participation aux journées de prairial et de germinal. Voici quelques traits de sa harangue :

« Tout le monde sait que les mots étrangers de rhum et de rack ne signifient autre chose qu'eau-de-vie ; on ne peut donc, à l'aide de ces mots, éluder une loi salutaire pour le peuple. Autrement, il suffirait, pour y soustraire d'immenses accaparements d'eau- de -vie simple, d'y mettre des fruits ou de lui donner quelques perfections. La loi ne parle point d'eau -de -vie de grains; hé bien, si quelqu'un en avait un dépôt secret, serait-il un accapareur? Oui, quoique cette eau-de-vie soit inférieure aux autres. Pourquoi donc ne le seraitil pas, s'il y en avait dans ce dépôt d'une qualité supérieure? Robert était dans ce cas, et connaissait la loi. Je demande que votre décision fasse honneur à votre sévérité législative. Il faut que la loi soit appliquée dans toute sa rigueur h ceux de nous qui l'ont enfreinte ; vous pourrez, après cette explication, la renvoyer au comité pour vous en présenter une rédaction plus précise. »

Ce discours, que nous n'avons pas inventé, est l'expression la plus complète du terrorisme abêti de cette époque étrange.

C'est très -sérieusement que Romme propose de

guillotiner son collègue Robert, sauf à vérifier ensuite si la loi le condamne. Nous l'avons dit, la Convention traitait les faits par dessous la jambe. Or, qu'est-ce qu'un homme? C'est un fait. Guillotinez-le, ce fait cesse d'exister. Le moyen de s'intéresser vraiment à de si fragiles choses !

Néanmoins, la Convention nationale était de bonne humeur : en ce moment môme Marie-Antoinette comparaissait devant le tribunal révolutionnaire. Lebon, le digne émule des Carrier et des Collot d'Herbois , eut un accès d'humanité et, ce qui m'étonne davantage, un éclair de logique.

« La loi qui n'est pas claire, s'écria-t-il, est comme si elle n'existait pas ; or, comme nul ne peut être puni qu'en vertu d'une loi antérieure à son délit, je demande qu'on passe à l'ordre du jour sur le cas particulier qui nous occupe, et qu'on renvoie à l'examen du comité la question de savoir si le rhum doit être compris parmi les objets de première nécessité. »

La Convention , docile à la voix d'un des plus fervents montagnards, décréta la proposition.

François Robert ne fut point guillotiné, et môme, à quelque temps de là, ses collègues le désignèrent pour assister, au nom de la Convention, à une fête civique on l'honneur de Marat. Nous aimons à croire qu'il s'y amusa beaucoup.

Perspectives et paysages. — La plaine du Rhône.

... Le lendemain du jour ou nous arrivâmes au Pontde-Beau voisin était un dimanche, jour de foire, (jour de conseil de révision pour les conscrits et jour de vogue : quatre solennités qui attiraient une quadruple foule, et donnaient aux groupes houleux qui roulaient sur les chemins une physionomie piquante et variée. Les diligences et les omnibus ne suffisaient plus à l'affluence des voyageurs, qui avaient mis en réquisition toutes sortes de véhicules dont la description ne se pourrait faire qu'à l'aide d'un dénombrement imité de l'Iliade; des files de charrettes aux barreaux enrubannés traînaient des cargaisons de jeunes conscrits en

goguette ; sur des carrioles élégantes, sortes d'américaines eu osier, des paysans endimanchés allaient acheter ou vendre de petits ouvrages de bois, couteaux, assiettes, pelotes à tricoter. Puis venaient les voitures des marchands forains, épaisses, longues et bien closes, 011 gisent entassés les bas de filoselle, les bonnets de coton, les blouses, les pantalons de fil écru, les gilets de ratine, les chemises de madapolam et de toile bise, les cravates d'indienne, les foulards à carreaux, en un mot tous les objets de toilette à l'usage des fashionables du Pont-de-Beauvoisin , de Saint-Geoire, des Abrets, du Sablon et de Saint-Albin-de-Vaulserre. Je ne parle pas des piétons qui encombraient la route et qui se rejetaient sur les monceaux de cailloux comme les flots chassés par le sillage d'un navire, lorsque passait la diligence de Turin ou de Chambéry.

A l'approche des Abrets surtout, le mouvement devint plus tumultueux, les chants éclatèrent avec plus do violence ; de tous les sentiers débouchaient des pèlerins nouveaux. Jamais je n'avais vu pareil air de fête, et le cadre oii se développait cette procession joyeuse ne pouvait être plus admirablement choisi. Depuis notre départ de Virieu, nous n'avions traversé que des bois peu touffus et des plaines sans perspective; mais à la rapide descente qui suit le village des Abrets, l'horizon s'entr'ouvrit pour le spectacle le plus imposant et le plus merveilleux. Devant nous, le terrain, convergeant en lignes déclives et fuyantes, dessinait un ravin profond dont les sinuosités s'ombrageaient d'une végétation luxuriante et d'un vert sombre, qu'amortissait par l'effet de l'éloignement une brume bleuâtre ; de l'autre côté du ravin, se relovant par plans heurtés

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qui semblent s'escalader, l'un l'autre pour atteindre au pied des grandes chaînes de montagnes que les nuages couronnaient de leurs mirages aériens, se développait une contrée fertile et déserte, attrayante et mélancolique, la Savoie. Nous pouvions encore, en tournant les < yeux vers la droite, apercevoir des croupes inclinées et chargées de sapins noirs, dernières assises des montagnes de la Grande-Chartreuse. Voilà le cadre. Mais le tableau I

A gauche, dans une échancrure inondée des mille feux du soleil, la plaine du Rhône se développe transversalement du nord-ouest au sud-est, à travers ces vallons ombreux et ces grasses prairies qui rappellent la Suisse et qui valent mieux, car elles sont la France. . . On ne voit pas le grand fleuve, mais on le devine au creux de ses ondulations marquées par des allées de peupliers et des oseraies argentées. Peut-être, bravant l'éclat insupportable de cette grande lumière et de ce ciel embrasé, verrez-vous parfois étinceler à l'horizon comme l'éclair d'une lame d'acier poli. C'est le Rhône. Puis se retournant vers le septentrion et marquant la limite de l'Ain et de la Suisse, la vallée élargie semble repousser les collines et s'y ouvrir une large brèche pour laisser pénétrer plus d'air encore et de lumière. Un grand escarpement crayeux et rayonnant domine cet entonnoir gigantesque ; dans le blanc tigré des collines de gypse, un œil exercé peut distinguer encore une autre masse d'un blanc plus mat, comme les murailles d'une ville : c'est le fort de Pierre-Châtel, l'une des clefs du territoire* Une chaîne de collines droites dans leur escarpement et tourmentées dans leur longueur accompagne le Rhône, et par dessus leurs som-

mets chargés de vertes moissons s'élève dans des plans lointains la gigantesque Dent-du-Chat toute blanche de neige.

Tel est, autant que le plume peut le décrire, l'admi- * rable panorama qui se déroutait sous nos yeux à mesure que nous approchions du Pont-de-Beau voisin, oh se termine à la fois la route de Paris à Chambéry, le département de l'Isère et la France. De rares chaumières se montraient sur les deux côtés du chemin ; à travers les portes ouvertes, on distinguait les grossiers ustensiles des pauvres ménages de paysans; et des femmes à l'œil morne, au col gonflé par le goitre, silencieusement accroupies sur le seuil, filant leur laine, nous regardaient courir au travers d'un nuage de poussière

Saint-Geoire. — L'Eglise. — Le maréchal Dode. — Napoléon et Charles XII.

Dès le point du jour, éveillés parle tumulte des rues, le grincement des charrettes, le chant des conscrits et l'aboiement des chiens qui hurlaient aux clarinettes des saltimbanques, peut-être aussi par le concert de fourchettes, de plats et de brocs que menaient dans les salles basses de l'hôtel de la Poste les colporteurs réunis en un banquet matinal, nous étions debout, prêts à partir pour Saint-Geoire, oh notre couvert était mis.

On ne compte guère qu'une vingtaine de kilomètres de Saint-Geoire au Pont-de-Beauvoisin, et je n'emme-

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nerais pas le lecteur dans cette excursion trop brève, si ce n'était que Saint-Geoire a deux titres à notre admiration respectueuse : son église et la mémoire du maréchal Dode de la Brunerie.

Saint-Geoire est en lui-môme un fort médiocre village, assez joliment situé entre deux petites collines sur le cours du ruisseau d'Ainaut. Néanmoins, il se recommande à l'arrivant par un certain [air pittoresque. L'église se présente d'abord au détour du chemin qu'elle domine et commande. On peut conjecturer que l'espèce de promontoire sur la plate-forme duquel elle est assise, était autrefois défondu par un château fort, un castelîum romain, qui contribuait à protéger cette partie des frontières contre les Àllobroges insoumis. J'ai noté sur plusieurs points de la France des transformations de ce genre et aussi évidentes. Ainsi le château fort qui protégeait la fameuse montagne de Clermont en Auvergne (Clarus-Mons) fut changé en un temple, aujourd'hui cathédrale.

L' église de Saint-Geoire offre à l'extérieur une masse irrégulière dont la formation ne s'explique pas au premier coup d'oeil. Des investigations successives, qu'il faut contrôler avec les résultats des observations faites & l'intérieur, permettent cependant de le comprendre. La nef principale est une sorte de maison rustique à haute toiture que la coutume du pays avait formée de lames de chêne posées à plat; ces lames, qu'on appelle essendes ou essendolles, ont l'aspect brun et luisant des vieux meubles et sont d'un bel effet. Malheureusement, la belle toiture d'essendolles qui, depuis sa construction, couvrait l'église de Saint-Geoire, est tombée en poussière faute d'un entretien intelligent. Elle est rem-

placée aujourd'hui par do grosses tuiles rouges qui donnent au monument, vu d'un certain côté, l'aspect d'une grande ferme, comme celles des riches cultivateurs du pays.

A l'angle nord-ouest, appuyée au chevet, s'élève une tour carrée à usage de clocher ; enfin l'édifice se termine par un chevet gothique, évidemment ajouté après coup, ainsi qu'on le constaterait facilement en étudiant son point d'attache au nord-ouest avec les assises inférieures de la tour. Il en est de môme du portail, qui vint plus tard encore, car la Renaissance y a laissé l'empreinte de sa main délicate. Ce portail est surmonté d'un fronton ogival à crosses fleuries, appuyé sur des colonnettes, et d'un bas-relief très-ancien représentant un homme sur un échafaud qu'entourent des soldats armés de hallebardes. Un feuillage de sarments, assez finement fouillé dans la pierre, encadre la porte, dont les vantaux sont eux-mômes séparés par un pilier de marbre blanc que couronnaient jadis des figures sculptées. Ce portail est à peu près détruit, et je doute que la commission des monuments historiques puisse la refaire jamais, à moins qu'il n'en existe quelque dessin fidèle. A droite et à gauche du portail, le mur est percé d'un œil-de-bœuf dans lequel des meneaux figurant des trèfles incomplets, dessinent un grand S.

Le clocher est sans contredit la partie la plus curieuse du vieil édifice. La tour en est carrée, et dans l'appareil de sa construction on retrouve aisément des traces de l'art romain. Elle se termine sur chaque face par une fenêtre cintrée et géminée que divise une colonnette, absolument comme à Saint-Germain-des-Prés de Paris, ce qui nous reporterait à une époque rapprochée du

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X e siècle. Au-dessus, entre la dernière assise et la toiture pointue, l'œil est arrêté par une sorte de cage carrée, jadis couverte d'essendolles, aujourd'hui de tuiles, et percée sur chaque face de quatre ouvertures carrées en damier qui ressemblent à des sabords. Le diamètre de cette cage excède celui de la tour qu'olle surplombe des quatre côtés. C'est dans cet appentis que sont les cloches. Le clocher, en forme de pyramide à huit pans, s'accoste de quatre clochetons pareils. Sur les faces principales, on peut distinguer une petite fenêtre à chambranle et à linteau sculptés qui rappelle la Renaissance.

Tout, dans ce monument, malgré les inégalités de style, atteste une haute antiquité. La nef est une simple basilique qui n'affecte aucune forme de croix ; le plein cintre domine dans le système de3 croisées; enfin elle est divisée en chœur et bas-côtés par des colonnes basses, courtes, octogones, sans chapiteaux. Seulement, au-dessus de chacune d'elles, se détache du mur un modillon ou console sculptée représentant quelque monstre difforme ou quelque tête grimaçante. De ces modillons partent des nervures surbaissées qui s'entrecroisent quatre par quatre à la voûte, y dessinant des ogives inégales entre elles, et sont séparées à [chaque trouée par un arc doubleau. Ce caractère indique le xi c et le xn e siècles. L'ornementation est très-simple, pour ne pas dire très-pauvre. Au-dessus de la porte d'entrée, faisant face au chœur et tenant lieu de la tribune des orgues, se dresse une tribune en charpente qui repose sur une énorme poutre, posée elle-même à cru et sans autre procédé sur deux colonneltes de pierre isolées, très-basses, et qui, en dépit de la sin-

gularité du fait, ne peuvent avoir été construites là que pour un usage spécial.

Il y a. quelques fresques sur les murs, mais elles sont de l'école primitive, tranchons le mot, de l'école sauvage. La chaire en bois, d'un travail médiocre, est surmontée d'un groupe sculpté, colorié et doré. Des statuettes, du même genre et du même style, ornent le maître autel. Les stalles du chœur sont curieuses. Dans le dossier de chacune d'elles est inscrit un médaillon qui renferme une ûgure dont le profil anguleux se détache du bois avec une âpre énergie. On prétend que ce sont les portraits des Visigoths qui envahirent le pays à une époque indéterminée; peut-être sont-ce seulement les portraits des ducs de Bourgogne, des seigneurs de la Tour-du-Pin ou des comtes de Savoie, c'est ce que je n'ai pas eu le loisir d'étudier; les bras d'appui ou museaux de ces stalles se terminent en bêtes fantastiques de l'aspect le plus effrayant (4).

Enfin diverses bannières appendues aux murs reprétent saint Geoire à cheval et combattant avec sa longue épée ; car saint Geoire, c'est saint Georges tout bonnement, dont la prononciation locale a fait autrefois saint Geoirge, puis saint Geoire, pour plus de facilité.

En somme, l'église de Saint-Geoire méritait pour toutes ces étrangetés, d'être revendiquée par l'Etat comme un monument national dont la conservation importe à l'histoire et aux arts. C'est ce qui a été fait. Malheureusement, on s'en est tenu là ; tous les jours

(i) Une tradition, dont j'ai eu connaissance tout récemment, porte à croire que ces figures horribles sont la caricature colossale des ennemis de la puissante maison de Clermont-Tonnerre, qui a longtemps possédé la seigneurie de Saint-Geoire.

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la ruine augmente, et quelque pierre écartée par les racines du lierre ou de la joubarbe se détache et se pulvérise au pied du monument.

Quand on a vu l'église, on a vu tout Saint-Geoire ; mais à l'autre extrémité du bourg, au bas d'un chemin creux, se dresse une belle et bonne maison, qui domine de quelques pas le cours de l'Ainant : c'est la maison où naquit, le 30 avril 1775, Guillaume Dode, vicomte de la Brunerie, maréchal de France, pair de France et grand-croix de la légion d'honneur.

Peu de personnes ignorent la renommée d'homme de bien du maréchal Dode de la Brunerie ; mais sa gloire militaire, quoique bien appréciée des hommes spéciaux, ne lui a pas valu la popularité qui s'attache à plusieurs de ses illustres compagnons d'armes. C'est que Dode appartenait à une arme spéciale, le génie, dont les services sont immenses sans avoir jamais l'éclat extérieur des grands faits d'armes, dont les périls sont terribles mais inaperçus aux yeux de la foule qui se passionne plus pour les héros de furieuses mêlées que pour le stoïque ingénieur plongé jusqu'à la ceinture dans l'eau du Danube et du Rhin. C'est ainsi que Dode acquit les titres les mieux mérités à la reconnaissance du pays : à Alexandrie, au pont de Vienne, à Brûnn, à Ostrolenka, à Saragosse, dont l'héroïque résistance se brisa contre sa science et sa résolution.

Le maréchal a laissé sinon des mémoires du moins une collection très-volumineuse de notes que possède sa famille et dont la publication éclairerait d'un jour nouveau les épisodes les plus dramatiques, hélas ! et les plus tristes de notre histoire. Il était de la campagne de

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Russie, dont le début, quoique heureux en apparence, ût naître tant de lugubres pressentiments. On sait que la grande armée envahit d'abord le territoire moscovite sans rencontrer d'obstacles de la part d'un ennemi qui se dérobait et se concentrait en fuyant. Quarante jours s'écoulèrent en poursuites inutiles. « Jusqu'ici, écrivait le maréchal, courir, dormir, boire et manger, c'est là notre existence d'à peu près tous les jours; existence fort pénible, quoique nous n'ayons, pour ainsi dire, pas encore vu l'ennemi... A cheval, certains jours , depuis trois heures du matin jusqu'à neuf heures du soir par un soleil ardent, dans des routes de sable, au milieu de la poussière des colonnes, sans rencontrer un endroit pour s'arrêter ; n'ayant pour se restaurer que ce que renferment les sacoches ; trouvant enfin à peine de l'eau pour les chevaux, encore plus à plaindre que leurs maîtres... on arrive enfin; il faut alors se disputer quelques granges, car de maisons il n'y en a pas d'habitables en Lithuanie. On arrache une portion du toit pour donner à manger aux chevaux, et on se sert de ce qui reste pour se garantir du serein et du froid de la nuit. On espère reposer ; mais de subits et monstrueux incendies vous font trembler incessamment. Ici, en effet, tout est en bois, et les soldats prennent un malin plaisir à rapprocher leurs feux de ces chaumières pour les voir cuire, elles et la nombreuse vermine qu'elles renferment. A peine ces angoisses fini ssent- elles , sans qu'on ait pu fermer l'œil, qu'il est deux heures ; il fait grand jour, tout est déjà en mouvement, et, pour se réparer d'une si bonne nuit, on recommence* une nouvelle marche, plus pénible encore que celle de la veille. Voilà quel a été

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notre régime pendant tout le mois du juin, sans compter quelques autres courses extraordinaires qui nous ont mis à de rudes épreuves. Un jour, par exemple, après avoir fait quatorze lieues, notre actif maréchal (Ney), pour nous délasser, nous en a fait faire de suite quatorze autres au galop, de sorte que, depuis minuit jusqu'au surlendemain deux heures du matin, nous n'avons, pour ainsi dire, pas quitté la selle ; heureux encore d'avoir eu des chevaux capables de résister à un pareil exercice... »

Dode fit des miracles dans cette campagne, et la défense de Polotsk est un trait de génie qui vivra dans nos fastes militaires. Vinrent les désastres du mois de novembre. L'armée était en pleine retraile ; elle n'avait plus, pour se soustraire au fer des Russes et à la faux du climat, plus meurtrière encore, qu'un seul passage : le pont de Borisoff, sur la Bérésina...

Nos lecteurs nous sauront gré de transcrire quelques lignes des mémoires du maréchal. Ici tout est nouveau, tout est tragique, — et je ne crois pas qu'aucun écrivain eût rendu avec tant de simplicité sinistre la scène étrange à laquelle Dode assista.

L'armée marchait vers le pont fatal; tout à coup un aide-de-camp d'Oudinot remit à Napoléon une lettre; elle lui annonçait que les Russes venaient de s'emparer du pont de Borisoff. L'empereur ne manifesta aucune émotion; seulement, peu après il mit pied à terre; et, s'étant chauffé un instant au feu d'un bivouac, il entra dans une maison voisine, et fît signe au général Dode de le suivre. « A peine nous trouvâmes-nous seuls, raconte celui-ci, qu'il me dit, en les accompagnant d'un regard que je ne saurais décrire, ces seules

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paroles : Ils y sont!... Il suivit du doigt, sur la carte, le cours de la Bérésina, puis celui du Dniéper; et continuant ainsi, comme par un mouvement machinal» son exploration vers le sud, ses yeux rencontrèrent le mot de Podolie. Alors Napoléon, se relevant et me regardant fixement, s'écria : Podolie! ah! Pultawa, Charles XII!... Et après cette exclamation, en quelque sorte involontaire, il se mit à parcourir la pièce, oit nous étions seuls, levant les yeux au ciel et sifflant je ne sais quel air »

Le Pont-de-Beanvoisin. — Le Guicrs mort et vif. — France et Savoie.

À deux heures nous étions de retour au Pont-de- Beauvoisin. Notre rentrée ne s'opéra pas sans obstacles. La foule était si compacte, que notre voilure, lancée au grand trot, n'y eût pas fait une trouée : foule variée, composée en grande partie de paysans, venus pour la vogue et la foire ; de chevaux, de mulets, de bœufs, mais surtout de cochons. Les cochons du Dauphiné méritent bien une mention de deux lignes, non pour eux-mêmes, mais pour la façon singulière dont ils sont livrés au commerce. Ce sont de petits cochons noirs, un peu plus gros que des cochons d'Inde, un peu plus petits que des agneaux. Le marchand vante leurs qualités, la finesse de leurs oreilles, le développement de leurs grouins, le brillant de leurs soies ; l'acheteur est défiant et secoue la tête en signe de doute. Le

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vendeur fait entendre un juron énergique» empoigne le cochon par la queue, l'enlève à un mètre de terre et le met sous le nez de sa pratique , qui peut alors examiner la bête de plus près. Comment décrire le désespoir du cochon suspendu dans cette position anormale ! Ce sont des cris gutturaux, déchirants et terribles, qui n'ont rien d'analogue dans aucun des hurlements connus. La première fois que nous les entendîmes, nous fîmes arrêter la voiture, émus et pâles de terreur. Nous étions persuadés qu'un homme venait de tomber sous les roues de notre berline. Ce concert lamentable dura jusqu'au coucher du soleil, c'est-à-dire jusqu'à la vente du dernier cochon noir.

A mesure que tfous avancions, le vacarme changeait de nature. Les marchands forains appelaient leurs pratiques avec des voix de Stentor enrhumé; des chanteurs en plein vent célébraient les hauts faits de l'empereur ; des buveurs ivres mêlaient leurs refrains bachiques à ces épopées populaires , et une cuivrerie retentissante, exécutant à tour de bras et de poumons l'ouverture de Fra Diavolo, annonçait la présence d'un saltimbanque quelconque.

Ce saltimbanque était une saltimbanque de cinq pieds six pouces, en costume d'amazone Louis XIII : un feutre gris à plume rouge s'inclinait sur son oreille rougie, ornée d'un faux diamant gros comme la moitié d'un œuf; un justaucorps de velours grenat à basquines serrait sa forte taille et, avec une jupe gris de lin, complétait le costume. Le théâtre se composait d'une de ces voitures qui participent du panier à salade et de l'omnibus et qui peuvent donner asile à une colonie tout entière. Une vaste impériale était l'orchestre, du haut

duquel les musiciens, vêtus pour la plupart en hussards hongrois ou pandours, versaient sur une foule idolâtre des torrents d'harmonie. Enfin sur le siège du cocher, vaste et garni d'un coussin de cuir aussi grand qu'un matelas, gisait étendu, avec le plus parfait stoïcisme, un paysan sexagénaire, le bras nu jusqu'à l'épaule, et qui se laissait gravement frictionner par l'amazone, laquelle n'y allait pas de main-morte, et pour enlever la douleur commençait par enlever la peau. L'ouverture de Fra Diavolo allait toujours son train, et l'homme impassible paraissait charmé qu'on l'écorchât avec tant de cadence. Il nous fallut bien un quart d'heure pour franchir l'espace compris entre la tête et la queuo du groupe immense rassemblé pour cette séance musico-médicale. L'amazone ne suspendit pas une minute son travail herculéen ; des gouttes de sueur tombaient de son front moite. A la fin la respiration du patient, d'abord un peu haletante, devint plus calme ; sa tête se détondit mollement en arrière. Il s'était endormi...

M'éloignant de l'attroupement des badauds, je suis allé visiter la frontière. On ne la voit pas cette frontière, car elle coule au fil de l'eau. Une ligne idéale suit le thalweg du Guiers vif; du côté gauche, c'est la France, du côté droit, c'est la Savoie. Un pont en dos d'âne réunit les deux rives. En franchissant le sommet de ce pont, on entre dans les Etats de S. M. le roi de Sardaigne. Comme le pont n'est pas large, on voit d'un coup-d'œil le corps-de-garde français et le corps -de-garde piémontais : soldats et douaniers des deux nations causent bénévolement, appuyés sur le parapot et fumant leur >pipe.

SAINT-GEOIRE Ml

Le Guiers vif est un torrent profondément encaissé dans la traversée du Pont-de-Beauvoisin , et dominé iies deux côtés par des collines couvertes de buissons dans lesquels on voit briller do temps à autre la carabine d'un douanier. Entre le Pont-de-Beauvoisin et les Echelles, le Guiers vif reçoit les eaux du Guiers mort, qui descend de la Grande-Chartreuse.

Il y a dans le nom de ces torrents une singularité qui choque toujours le voyageur : le Guiers vif coule paisiblement dans un lit à peu près horizontal et passerait aisément pour la plus inoffensive des rivières. Le Guiers mort est une véritable cascade qui roule de roc en roc dans d'effroyables abîmes. Cependant, les Français et les Savoyards ont dit juste, et la dénomination qu'ils ont imposée aux deux Guiers s'accorde parfaitement avec le vocabulaire de la science. Un torrent mort est celui qui a définitivement assis son lit; il déborde quelquefois , mais il ne change jamais son cours. Tel est le Guiers mort, qui, malgré ses allures tapageuses, paraît fixé pour l'éternité dans la tranchée qu'il s'est creusée au sein du calcaire jurassique. Au contraire, le Guiers vif, qui court en plaine ou à peu près, est un véritable vagabond qui se déplace chaque année et cause de grands dommages.

Vu du Pont-de-Beauvoisin, le Guiers vif est sinistre. Au surplus , je ne connais rien de plus mélancolique que la frontière; que ce soit la frontière d'Italie ou la frontière d'Allemagne, l'endroit ou le Français sent la terre natale manquer sous ses pas prend des aspects douloureux et devient pour lui une terre d'angoisse. Lorsque j'eus fait vingt pas dans les rues du Pont-de-Beauvoisin-Savoie, je pris à peine le temps d'y

acheter quelques-uns de ces mauvais petits cigares dont la Suisse et la Savoie ont le précieux monopole, et je me hâtai de rentrer en France; malgré l'air candide des petits soldats sardes, malgré la physionomie paterne des carabiniers de S. M. le roi Victor-Emmanuel, dignes émules de nos gendarmes, je ne me sentais plus en sûreté.

Je me suis enhardi plus tard, et j'ai parcouru la Savoie. Sept années se sont écoulées depuis cette excursion, dont je supprime le récit, parce qu'on pourrait croire que je l'ai combiné en vue de circonstances récentes. L'actualité n'est pas ce que je recherche; et d'ailleurs, qui me saurait gré de traduire ici le vœu secret des Savoyards, qui n'ont cessé de regarder la France comme leur véritable patrie?

Voilà une grande renommée. L'a-t-on surfaite ou appréciée justement? Modèle des satiriques pour les uns, pour d'autres penseur de premier ordre, pour tous grand écrivain, restaurateur de la pureté de style, disciple fervent ou même heureux rival de Montaigne, d'Amyot, de La Fontaine et de Pascal, Courier doit-il être laissé à la place où l'ont mis la reconnaissance de ceux qu'il a servis et la facile connivence de ceux qui ne l'ont pas lu, — dans le bleu calme de l'empyrée oii trônent les maîtres de l'art ?

Question frivole si la littérature seule était en jeu, question grave et d'un intérêt présent, parce qu'après les crises d'où les Etats sortent rajeunis et forts, lorsqu'ils n'y périssent pas, rien n'est plus essentiel que de rechercher et d'expliquer les causes qui les ont ame-

nées. Les écrits de Paul-Louis Courier renferment toutes les idées, toutes les doctrines, toutes les passions et tous les préjugés, c'est-à-dire tout l'esprit d'une époque. Nous en voulons résumer la substance. Un pareil exposé, fait avec la sincérité convenable, peut offrir l'imprévu d'une révélation; d'honnêtes gens, des gens de bonne foi s'étonneront peut-être de ce qui les charma naguère, et y trouveront de quoi regretter l'entraînement d'uno admiration irréfléchie.

J'avoue qu'aujourd'hui, après une lecture nouvelle et complète des pamphlets de Courier (1), j'ai quelque peine à comprendre qu'un homme de cœur les ait écrits, qu'un public éclairé les ait applaudis, qu'un gouvernement qui voulait vivre les ait tolérés. Mais tout en admettant, puisqu'il le faut, les exagérations et les violences de la lutte, on ne peut que plaindre le pays qui s'y abandonnait et qui croyait marcher à la conquête de l'avenir à mesure qu'il roulait plus profondément dans l'abîme.

Que Paul-Louis Courier ait été pour la Restauration un ennemi perfide, cruel, acharné, ce n'est pas ce qui peut nous préoccuper ici. Mais il ne calcula ni la direction, ni la portée de ses coups. Il combattit, ennemi des Bourbons, la monarchie ; du clergé, la religion ; de l'aristocratie, la propriété. Pour avoir raison du gouvernement qu'il voulait perdre, il fallait l'isoler de la magistrature : il déshonora la justice et les juges; — et de l'armée : — il s'en prit à la discipline , véritable foi du soldat.

(1) Toutes les citations qui vont suivre se rapportent à l'édition Paulin. 2 vol. in-<8. Paris, 1832.

Cette opposition sans probité a eu son heure de triomphe ; mais la société tout entière en a payé les frais. Le gouvernement a été rendu pour longtemps impossible, et l'esprit public faussé pour plus d'un quart de siècle.

Il y a, en effet, des générations favorisées à qui l'expérience vient au moment opportun, qui, placées de manière à saisir le vrai jour des événements, se trouvent mûres pour les grandes choses, et les font. Les hommes de trente ans, en 4804, avaient assisté jeunes gens à la chute de Louis XVI, au drame de la Terreur, à la comédie d'intrigue du Directoire ; ils aspiraient à un gouvernement définitif et fort. Leur éducation première avait été monarchique et religieuse ; ce premier fonds ne se détruit jamais ; il se retrouva lorsque la France nouvelle voulut être gouvernée par un homme nouveau.

Mais notre génération, j'entends celle dont je fais partie, celle qui a eu trente ans hier, n'a pas été si bien douée; si elle fit des fautes, si elle s'associa à beaucoup de folies, elle s'en peut excuser sur le malheur des temps. Le canon du Trocadéro marqua l'heure de sa naissance ; le canon de juillet tonnait quand elle s'assit sur les bancs de l'école ; le coup de pistolet du 23 février 4 848 a salué sa majorité politique. Elle fît sa première communion au bruit du marteau qui renversait l'archevêché et mutilait Saint - Germain-l'Auxerrois. Les libéraux lui enseignèrent l'histoire ; les éclectiques, la morale et la religion. 0 notre jeunesse , qu'en a-t-on fait ! Tant d'enthousiasme pour tant de sophismes ! tant d'élan pour tant de vide ! tant de piété pour tant de faux dieux ! Béranger fut notre Virgile ;

Paul-Louis Courier notre Bossuet. « Courbe la tête fier Sicambre , disait saiat Réuii au roi Clovis ; brûle ce que tu as adoré, adore ce que tu as brûlé. » Parole digne d'être écoutée encore après quatorze siècles Brûlons, c'est-à-dire discutons seulement : la discussion sincère est le bûcher où les fausses doctrines se réduisent en cendres.

Il importe d'indiquer avec précision l'époque où Courier vécut, le but qu'il poursuivit et les moyens qu'il employa. C'est ce qui se peut faire clairement en très-peu de lignes.

Le gouvernement de la branche aînée des Bourbons était suspect aui yeux de la Révolution. Cette idée préconçue, Louis XVIII la combattit, Charles X l'accrédita. Les écrits de Paul-Louis Courier doivent donc être réputés d'autant plus violents qu'ils s'appliquent à la période la plus libérale de la Restauration.

L'indépendance nationale et le maintien des principes de la Révolution, telle est la donnée générale de ces pamphlets dont le sujet particulier est toujours des plus simples. C'est « une pétition aux chambres » ( pour des paysans emprisonnés) ; des lettres aux rédacteurs de divers journaux (le Censeur, le Constitutionnel) sur la liberté de la presse, la division de la propriété, la liberté individuelle ; des lettres particulières à propos d'élections, de séditions populaires, d'insubordination dans l'armée; quelques mémoires à consulter ( Paul- Louis était processif) où la politique a le pas sur la

chicane ; un « simple discours » à ToGcasion de la souscription proposée pour acquérir Chambord et l'offrir au duc de Bordeaux ; une pétition pour des villageois que Ton empêche de danser ; une gazette de village; un livret où l'écrivain tourangeau note ses impressions pendant un séjour à Paris, etc. , etc.

Tous ces pamphlets, qui ont très-peu de pages, sans être cependant très courts, se distinguent par un style vif, aiguisé, tranchant, alerte, acerbe et sec. Je ne crois pas utile de m'expliquer plus longuement sur le talent littéraire qu'on reconnaît à Paul-Louis Courier ; c'est une périlleuse besogne que de s'attaquer à une réputation établie, et j'en laisse le soin à de plus hardis que moi.

Cependant, le téméraire qui, peu soucieux de sa tranquillité, se chargerait d'attacher ce grelot, trouverait de bonnes choses à dire, mais qui l'entraîneraient un peu loin. Tout ce qu'il peut me convenir d'en laisser entrevoir, c'est que la langue de Paul-Louis Courier n'est point celle de Voltaire, de La Fontaine ni d'Amyot, comme le répètent les bonnes gens ; et qu'en dépit d'une admirable souplesse et d'un art de bien dire qui ne se dément guère, elle n'a pu se garder de l'affectatation, j'ose ajouter de la pire de toutes, l'affectation de la naïveté. Courier cherchait avec délices, avec puérilité, la musique du discours ; il s'est trompé sur celle qui convient à la langue française ; il a pris le rhythme pour le nombre, erreur grave ! J'en citerai à témoin les hémistiches multipliés dont fourmille sa prose dansante (4). Son plus fervent admirateur, Armand

(1) Et plaignez-vous un peu,

adressez-vous au maire,

Carrel, ne signalait-il pas lui-même (4) « le retour fréquent des. mômes formes, le suranné d'expressions qui montrent la recherche et n'ajoutent point au sens ; le maniéré de cette naïveté villageoise un peu trop ingénieuse, etc. ? » Mais c'est peut-être trop insister sur ce point. Il s'agit moins d'examiner scrupuleusement les ciselures de cette lame de poignard que d'analyser le poison dont elle est imprégnée. Poison, c'est

ayez recours, pour voir, aux juges, au préfet...

(Simple discours, 1. 1, p. 154.)

Actif, infatigable, il ue s'endort jamais...

il n'est affront, dédain, outrage ni mépris...

Econduit, il insiste ; repoussé, il tient bon ; qu'on le chasse, il revient.

(«., p. iK.)

Voici un passage de la Pétition pour les villageois (liv. xi, p. S).

Vous, Messieurs, songez-y pendant qu'il en est temps ; avisez entre vous s'il ne conviendrait pas...

de vaquer le saint jour, etc.

Nos dévots, toutefois, l'entendent autrement.

Et combien pensez-vous qu'Us soient à notre charge ?

Vous le savez d'ailleurs, et le voyez, Messieurs, ceux qui haïssent tant le travail du dimanche veulent des traitements, envoient des garnisaires, augmentent le budget ; nous devons chaque année, selon eux, payer plus.

Ces dix-huit hémistiches se rencontrent en moins d'une seule page. (i) Essai sur les ouvrages de P.-L. Courrier. Paris, Pauliu, 1832, p. 30.

un gros mot, un mot violent, peut-être; mais je remprunte à mon auteur. « Qui dit pamphlet, dit un écrit tout plein de poison. — De poison? — Oui Monsieur (1). » Je sais bien que Paul-Louis s'exprime ainsi par ironie et pour se moquer d'un honnête libraire, M. Àrthus Bertrand, lequel avait eu le malheur, faisant partie du jury, de déclarer Courier coupable. Car ces libéraux sont ainsi faits : ils ont passé nombre d'années à réclamer l'application du jury aux procès de presse ; mais que le jury les condamne, ah ! no leur en parlez plus ! Ces citoyens indépendants, ces boucliers de la liberté de penser et d'écrire ne sont bons qu'à jeter aux chiens, et j'aurais honte de ramasser ici toutes les injures dont on les couvre. Néanmoins, on voit qu'au fond Courier ne s'effrayait pas précisément d'être taxé de débiter du poison ; on dirait presque qu'il s'en flatte. Je remarque, d'ailleurs, que ce poison est bien éventé et ne peut plus nuire. Le temps des dénigrements systématiques est passé ; on demande aujourd'hui à l'écrivain politique un autre talent que celui de détruire ; l'esprit du siècle est au dogmatisme et à l'affirmation. Cela est si vrai, qu'en ces dernières années, les sectes destructives ellesmêmes n'avaient gagné quelque faveur parmi les diverses classes de la population qu'en produisant do prétendus plans d'organisation sociale. La preuve en est encore qu'un écrivain qui d'abord avait attiré une portion du public autour de sa banque d'échange, demeura voué au plus profond isolement dès que l'insuccès de sa tentative l'eut contraint de chercher un refuge dans le domaine de la critique pure.

(i) Pamphlet des pamphlets, t. II, p. 156.

Courier avait le vrai tempérament de l'homme d'opposition , bilieux et sceptique (1). Je pourrais faire la liste des institutions, des sentiments et des hommes qu'il a déprimés ou avilis; je serais embarrassé d'indiquer ce qu'il a défendu, excepté ses bois et ses vignes. La République ne l'a pas charmé; il a vu l'Empereur et ne l'a pas compris ; la Restauration le froissait. En pleine paix européenne il rêvait et prêchait la guerre ; au milieu des merveilles guerrières de l'Empire, il était resté froid, cachant son esprit contempteur sous le masque d'une philanthropie banale. Il ne croyait pas beaucoup au dévouement : « Le dévouement, disait-il, doit toujours être un peu idiot (2); » ni à la charité : « J'ai vu mille pauvres recevoir mille écuelles de soupe à la porte de Marmoutiers. Le couvent et les terres vendues, je n'ai plus vu ni écuelles, ni soupes, ni pauvres pendant quelques années, jusqu'au règne brillant de l'empereur et roi, qui remit en honneur toute espèce de mendicité. J'ai vu jadis, j'ai vu madame la duchesse donner à la fabrique cinquante louis en or et dix écus aux pauvres. Les pauvres ont acheté ses terres et son château, et ne donnent rien à personne. Chaque jour la charité s'éteint depuis qu'on songe à travailler, et se perdra enûn, si la Sainte-Alliance n'y met ordre (3). » Si cela veut dire que le travail est préférable à la mendicité, et que le jour est

(1) Je viens de voir un portrait de Courier, dessiné, je crois, d'après nature. Le* yeux sont fins, mais un peu ternes et indécis ; la lèvre supérieure un peu pendante et dédaigneuse ; le menton, menu, contraste avec le développement des pariétaux; les oreilles sont éloignées, presque rejetées derrière la tète. Gai! le classerait parmi les carnassiers. Quelque chose d'indécis, d'inquiet et de rusé dépare cette physionomie d'ailleurs intelligente.

(2) Livret, II, 133.

(3) Lettre au rédacteur du Censeur, I819 r I, 65.

venu où lo laboureur, affranchi des entraves de Tantique servage, prend possession de la terre fécondée par ses sueurs, voilà bien de la rhétorique et bien du fiel perdus !

Au fond, je ne suis pas bien persuadé que Paul- Louis ait beaucoup aimé ces paysans qu'il paraît servir et dont il se sert. Du moins ne les voyait-il pas en beau. Pour lui, le paysan, l'homme des champs, le laboureur, n'est à tout prendre qu'un rustre madré, sans foi ni loi, avide, sordide, et qu'il ne fait pas bon de rencontrer au fond d'un bois. Le portrait n'est pas flatté,

et, je m'empresse de le dire, il n'est pas ressemblant. Courier a vu les paysans non tels qu'ils sont, mais comme il désirait qu'ils fussent; il leur prête des opinions extrêmement raffinées sur beaucoup de choses et beaucoup d'hommes qu'ils ne connaissaient guère, tels que la liberté de la presse et M. Benjamin de Constant, et il les fait parler comme Voltaire et le baron d'Holbach sur les matières de religion. Quelle aberration est-ce là? Quel aveuglement ou quelle mauvaise foi? « Le peuple prie est une thèse un peu sujette à examen [\). » Sans doute : aussi fallait-il l'examiner. C'est ce que Paul-Louis ne fit pas ; il prit la thèse toute rédigée. « Nous allons à la messe le dimanche à la paroisse, pour nos affaires, pour y voir nos amis ou nos débiteurs : nous y allons; combien reviennent (j'ai

(I) Lettre au rédacteur du Censeur, l, 69.

grand'honte de le dire) sans l'avoir entendue... Le curé d'Azai, à Pâques dernier, voulant quatre hommes pour porter le dais, qui eussent communié, ne les put trou- / ver dans le village ; il en fallut prendre de dehors (4). » Voilà qui va bien ; l'heureux village ! quelle bonne fortune pour le parti libéral I Aussi n'en doutez pas, ce fait écrasant va porter le dernier coup au catholicisme qui se meurt; car « on ne restaure point un culte. Les ruines d'une maison, — c'est le mot du bonhomme, — se peuvent réparer, non les ruines d'un culte (2). » Donc, gloire aux paysans d'Azai qui ne communient point. « Dieu a permis que l'Eglise romaine, depuis le temps de Léon X, déchût constamment jusqu'à ce jour (3). — En matière de religion, le peuple fait la loi; le peuple de tout temps a converti les rois. Il les a fait chrétiens de païens qu'ils étaient; de chrétiens catholiques, schismatiques , hérétiques; il les fera raisonnables s'il le devient lui-môme (4). » Allons ! sus ! écrasons l'infâme ! Mais Voltaire s'adressait à d'Alembert, à Damilaville et au marquis d'Argens. Courier parle au peuple et croit être compris; cette erreur est le signe d'une excessive faiblesse de jugement, d'où naît la langueur secrète de ces pages si vigoureuses en apparence et si vivaces.

Au reste, pour un ami du peuple, Courier avait de singulières façons de le comprendre. Que, dans sa verve amère, il montre le duc d'Angoulôme qui visite les églises et baise les reliques, et qu'il s'écrie : « Le peuple

(1 ) Pétition pour les villageois, II, 14.

(9) Lettre au rédacteur du Censeur, I, 69.

(3) Lettre au rédacteur du Censeur, 72.

(4) Lettre au rédacteur du Censeur, 73.

en aime d'autant moins l'Eglise et les reliques (1), » je le comprends ; c'est haineux, voilà tout ; mais quand il dit : « Défendez la messe , demain le peuple sera dévot, » j'incline à penser que notre homme s'est fait un peuple à son image, je veux dire à l'image de ces honnêtes opposants, qui, sous le régime parlementaire, rejetaient une mesure quand le ministère la proposait, et la proposaient quand le ministère n'en voulait pas.

^ Ces déclamations, assez puériles, ont sans doute porté coup en leur temps, je le veux croire, tout en soupçonnant qu'on s'en exagère aujourd'hui l'influence; toutefois, elles s'opposent à ce que l'homme qui les a écrites soit classé parmi les écrivains supérieurs. La grande pensée fait la grande parole. Le pamphlet, par lui-même, n'est ni plus durable ni plus éphémère que telle autre production de l'esprit humain ; s'il peut briller un instant par le scintillement du style et par l'éclat de la passion , il ne se préserve de l'oubli que par une conviction forte ; il faut qu'il attaque quelque chose, c'est là son succès ; il faut aussi qu'il ait quelque chose à défendre, et c'est là sa gloire. Camille Desmoulins mérite d'être flétri pour le Discours de la Lanterne, qui lui valut tant de bravos ; il a mérité d'être glorifié pour le Vieux Cor délier, dont une page lui coûta la vie.

Courier n'a rien défendu, mais peut-être a-t-il tout envié.

(I) Livnt, II, 137.

Il voulait entrer à l'Académie des Inscriptions, et n'y réussit point. Vite un pamphlet contre l'Académie! « Tu ne seras jamais rien, c'est-à-dire tu ne seras ni gendarme, ni rat de cave, ni espion, ni duc, ni laquais, ni académicien (\). » Le style épigrammatique est le plus mauvais fruit du xvin e siècle; ne retrouve-t-on pas, dans la phrase que je viens de citer, le double arôme de Beaumarchais et de Piron?

La moquerie infinie, le sarcasme sans trêve, sont incompatibles avec la hauteur du caractère et du talent. Il est dans le cœur humain de respecter quelqu'un et quelque chose; prenez-en votre parti, et si vous ne respectez pas le duc, alors respectez le gendarme. Aux mauvaises époques de la vie des nations, les rhéteurs et les sophistes transposent ce respect et l'appliquent à des abstractions pures. Les philosophes du dernier siècle, qui ont tout vilipendé, adoraient «la Nature. » La philosophie fut ensuite remplacée par le libéralisme, et la statue de la Nature par un exemplaire de la Charte délicatement inscrit dans la périphérie d'une tabatière - Touquet. Le costume et le jargon ont changé ; la doctrine subsiste. Un profond critique, M. Jules Barbey d'Aurevilly, signalait l'autre jour cette erreur étrange de s'imaginor que le xvm e siècle est mort. Oh ! quo non ! du moins vivait-il encore en 4820. Il ne s'appelait plus Voltaire, ni Grimm, ni d'Holbach, ni Morellet : il s'appelait Courier et n'en valait pas mieux. Voyez ces hommes doués de rares facultés, préparés par la richesse de leur organisation à devenir les précepteurs et l'exemple des autres hommes I Ils ont éteint dans

(1} Lettre à MM. de l'Académie, II, 120.

leur âme le flambeau de la religion, et, effaçant de leurs écrits le nom du Christ et le signe de la croix, ils ont voulu y substituer, qui un mot, qui un chiffre, qui une entité, qui une antinomie. Fous fieffés qui suppriment le soleil et veulent éclairer l'univers avec des bouts de chandelle. Aussi quel chaos dans leurs œuvres ! quelle faiblesse dans leurs conceptions ! quelle humiliation dans leur chute ! Comme ils se trouvent hors de l'idée chrétienne, parce qu'ils en ont voulu sortir ! Ils ont ceci de très-particulier qu'ils ne comprennent plus rien à l'histoire. Courier a pris une certaine part, assez minime, aux guerres de la Révolution et de l'Empire, et jamais son esprit n'a pu pénétrer le sens de cette épopée grandiose, qui pour lui est restée une énigme. La Révolution organisée, agrandie, jetée dans un moule d'airain, voilà l'œuvre de Napoléon. Courier n'en vit que l'accident; l'empereur ne fut jamais pour lui que l'officier d'artillerie arrivé à travers mille hasards parce qu'il a eu du bonheur. D'où Courrier, qui, lui aussi, avait chargé des canons et compté des gargousses, se disait peut-être en soi-même qu'il ne lui avait manqué que la bonne chance pour succéder à Charlemagne. Que si Courier eût vécu jusqu'à nos jours et contemplé nos dernières crises, je doute qu'il se fût corrigé.

11 est à supposer même que les doctrines socialistes ne l'auraient que médiocrement effarouché. « Il se passera longtemps avant qu'on s'accoutume, dans la plupart de nos provinces, à voir un paysan vêtu, semer et recueillir pour lui, à voir un homme de bien posséder quelque chose. Ces nouveautés choquent furieusement

les propriétaires; j'entends ceux qui, pour le devenir,

n'ont eu que la peine do naître (4). »

N'entendez-vous pas d'ici le cri : A bas les riches! Mais qu'un homme hérite de cent mille livres de rente ou d'un écu de six francs, c'est tout un quant au principe ; et le paysan à qui son père a laissé un moulin à vent et deux arpents de terre, qu'a-t-il fait pour devenir propriétaire, sinon qu'il a pris la peine de naître?

Au surplus, >si Courier n'avait pas môme une compréhension très -nette de l'histoire moderne, telle qu'elle s'était accomplie sous ses yeux, il ne portait guère plus de sagacité instinctive dans l'étude du passé. Institutions d'ancien ou de nouveau régime, il les juge avec une égale malveillance en les mesurant toujours par le petit côté. Dans l'ouragan des mauvaises passions déchaînées contre le catholicisme par l'esprit parlementaire et bourgeois, Courier susurre sa calomnie et siffle son propos libertin. Par son procédé les questions religieuses sont bien vite tranchées. « Du dogme on n'en dit rien... Il est question de savoir si les évôques auront de quoi entretenir des chevaux, des

laquais, des (2). » Pour un homme qui vise au

goût littéraire et qui, de fait, en avait, et du plus fin, Paul-Louis ne sut pas se préserver assez des tristes plaisanteries dans le style des Visitandinesei de Pigault- Lebrun. Sous le prétexte de battre en brèche la congrégation et les missionnaires, fallait-il déverser le sarcasme graveleux et grossier sur de pieuses filles en qui le peuple vénère l'image vivante et sublime de la

(1) lettre au rédacteur du Censeur, <8I9 ? I, 49.

(2) Lettre au rédacteur du Censeur, 4619, 1, 75.

charité (4)? Mais comment auraient-elles échappé aux éponchements de cette bile qui a gâté les dons naturels de Paul-Louis Courier? S'il évoque les plus grands noms, les plus pures gloires de nos fastes patriotiques, c'est pour les souffleter du revers de sa plume, et c'est pitié de voir cette encre corrosive filtrer goutte à goutte à travers le cercueil oh gisent tant de grands hommes. Napoléon, Louis XIV, Henri IV et François l 9T ne trouvent pas de grâce devant le vigneron de la Chuvonnière, qui, pour ne s'en point tenir à de si hauts noms, ne dédaigne pas d'insulter en passant Lannes (2), le héros d'Essling, et Junot (3), l'ancien sergent de la batterie des « hommes sans peur. » Courier prétend bafouer en eux la noblesse moderne, celle qui « traînait dans les antichambres de Bonaparte. »

Mais Courier s'inquiète fort peu de savoir de quel sang généreux la noblesse nouvelle avait payé ses blasons. Noblesse ancienne et nouvelle excitent avant tout sa noire fureur égalitaire ; il ne veut pas être dérangé dans sa thèse contre la noblesse, dont la signification historique lui échappe absolument.

« Sachez, disaîtril (4), qu'il n'y a pas en France une seule famille noble, mais je dis noble de race et d'origine antique, qui ne doive sa fortune aux femmes. Vous m'entendez... »

Puis au revers de la page, craignant sans doute qu'on ne l'entendît pas, il ajoute : « Il n'est, ne fut, ni ne sera jamais, pour nous autres vilains, qu'un moyen de for- Ci) Lettre au rédacteur du Censeur, I, p. 100. tbid., i, 49.

(2) Lettre au rédacteur du Censeur, I, 100.

(3) Lettre au rédacteur du Censeur, I, 400.

(k) Lettre sur l'acquisition du château de Chambord, I, 459.

tune, c'est le travail ; pour la noblesse non plus, il n'y en a qu'un, et c'est la prostitution (i). » *

A ce propos, Courier fut traduit en cour d'assises, et, mieux que par les rigueurs du jury, la justice, la vérité, la morale publique outragées furent vengées d'un seul mot. « Les faveurs de la cour, disait le président des assises, s'obtiennent sur le champ de bataille par des services. — Par des femmes ! monsieur le président, interrompit vivement Courier. — Votre décoration de la légion d'honneur, reprit le président avec gravité, l'avez-vous donc eue par les femmes (2) ? »

Cette noble et terrible réplique, Courier ne la sentit pas, car il l'a publiée lui-môme, et paratt croire que c'est lui qui a reçu les applaudissements de l'auditoire. Il est possible, après tout, qu'il ne se soit pas mépris et que nous nous trompions, le président de la cour fut peut-être hué et Courier acdamé. Une telle interversion du sens moral n'aurait rien qui nous surprît outre mesure. Entrer ce temps-là et le nôtre-, il y a tout un monde : la politique a changé de pôles, comme la terre aux temps antédiluviens. En relisant quelquesunes des appréciations qui 'précèdent, je crains de m'ôtre laissé emporter et de m 'être montré inéquitable envers Courier et ses écrits. Mais il faut convenir d'une chose : c'est que le point de vue est perdu. Le Pamphlet des pamphlets, son triomphe, laisse le lecteur parfaitement froid. Ce qui, dans le temps, parut énormément comique, ne serait plus, du nôtre, que matière à scandale. Nous ne voyons plus le petit mot pour rire dans des attaques contre la religion, la justice et l'au-

(1) Lettre sur l'acquisition du château de Chambord, I, 160.

(2) Procès de Paul-Louis Courier, 1. 479.

torité. Au moment où il est visible que l'auteur se grise un peu de sa propre parole, parce qu'il s'adresse moins à un lecteur qu'à un complice, nous restons sérieux, et notre gravité déconcerte la plaisanterie posthume.

Mais, en réalité, quel triste spectacle que celui de l'intelligence humaine aveuglée par la passion, et n'employant sa force qu'à lutter contre la notion divine du juste et de l'injuste ! Dans ce combat sans issue, Courier abandonna sa plume aux plus incroyables excès.

Le droit qu'a la société de punir les délits commis contre elle ou ses membres est parfaitement évident pour les honnêtes gens que la justice préserve ; il l'est moins aux yeux des hommes pervers qu'elle poursuit. Or, c'est à ceux-ci que Courier ne dédaignait pas de s'adresser, défendant « la victime, » c'est-à-dire le criminel, contre le « bourreau, » c'est-à-dire contre le juge qui représente la société. « On va ici couper le col à un pauvre diable pour tentative d'homicide. Il se plaint et dit à ses juges : Supposons qu'en effet j'aie voulu tuer un homme. Vous connaissez des gens qui ont tenté de faire tuer la moitié de la France par les puissances étrangères. Ils voulaient de l'argent, et moi aussi. Le cas est tout pareil. Vous n'avez contre moi que des preuves douteuses ; vous avez leurs notes secrètes signées d'eux ; vous me coupez le cou, et vous leur faites la révérence [i). » Ainsi, entre l'assassin et

(I) Lettre II.

le gouvernement qui aie malheur de déplaire au libelliste, la comparaison est poursuivie au bénéfice de l'assassin . Le voleur n'est pas moins bien traité, tou-

jours par comparaison au gouvernement : « Peu de gens aujourd'hui mettent dans un contrat le vrai prii de la vente. Le gouvernement trompe, et qui peut le tromper est approuvé de tous (4). »

Le parti libéral applaudissait à ce langage, qui satisfaisait ses haines secrètes plus que ses véritables intérêts. Courier démontrait qu'être ministre c'était faire pis que de tuer et voler ; cependant les bourgeois libéraux voulaient être ministres, et ne souhaitaient pas qu'on les tuât pour les voler. Dans leur inconséquence, ils recommençaient la Gironde et oubliaient 93. Sans prévoir qu'un jour ils auraient à leur tour besoin de s'appuyer sur la magistrature, ils encourageaient Courier à cette guerre perverse. Tout lui était bon : bois ou pierre, fer ou plomb, pois chiches ou mie de pain. Qu'importe le projectile, pourvu qu'il touche et qu'il meurtrisse ! Le hasard met entre les mains de Courier certain ordre donné par le procureur du roi à un gendarme, et qui se termine par : « Je suis votre serviteur. » Eh bien, voilà matière à diatribe, et vous verrez ce qu'il en sortira : « Le procureur du roi est serviteur du gendarme, qui, au besoin, sera le sien ; ils sont serviteurs l'un de l'autre contre l'administré qui les paie tous deux, car l'homme qu'on emprisonne est un cultivateur. C'est un bon paysan qui a déplu au maire en lui demandant de l'argent. Celui-ci, par le moyen du procureur du roi, dont il est serviteur, a fait

(I ; Gazette du village, II, p. 115.

juger et condamner l'insolent vilain, que ledit procureur du roi, par son serviteur le gendarme, a fait constituer ès-prisons. C'est l'histoire connue; cela se voit partout.

» Oh! que nos magistrats donnent de grands exemples ! Quelle sévérité ! Quelle exactitude scrupuleuse dans l'observation de toutes les formes de la civilité ! Celui-ci a peut-être oublié dans sa lettre quelque chose, comme de faire mention d'un jugement; mais il n'oubliera pas le très-humble serviteur, l'honneur d'être, et le reste, bien plus important que le jugement, et tout pour monsieur le gendarme. Au bourreau, sans doute, il écrit : Monsieur le bourreau, veuillez tuer, et, je suis votre serviteur (1) »

A de pareilles phrases il n'y a point de commentaires. Il faut les présenter telles qu'elles furent écrites, et livrer le lecteur à ses réflexions. Mais du moins ne laissons point passer sans la flétrir l'hypocrisie des rhéteurs qui, sous prétexte d'humanité, n'arrachent des mains de la société son arme que pour la donner à l'assassin. Ah 1 c'est un beau rôle que de défendre la vie humaine contre l'erreur irréparable des passions politiques ! Mais se placer entre la société et l'ennemi social, dire à celle-là : Jette ton glaive! Si tu frappes, tu seras maudite ; — et à celui-ci : Voilà le poignard, frappe et tu seras grand ; c'est le plus grand crime qui se puisse commettre ; et je regrette de n'en pouvoir absoudre Courier.

Que l'on médite ces lignes, à propos d'une noce qui fut troublée par une arrestation :

(1) Lettre au rédacteur du Censeur, 1819, 1, 58.

« L'italien (un des convives) prétend que notre nation est lâche et capable de tout endurer désormais ; que ces choses, chez lui, ne se font point. Ils ont, dit-il, dans son pays, deux remèdes contre l'insolence de messieurs les maires, l'un appelé stilettata, l'autre scopiettata. Ce sont leurs garanties, bien meilleures, selon lui , que notre conseil d'Etat. OU scopettade manque, stilettade s'emploie; au moyen de quoi le peuple se fait respecter. Sans cela, dit-il, le pays ne serait pas tenable (1). »

M. Mazzini n'a rien écrit do si farouche ni de si clair.

« Le plus bel acte dont l'homme soit capable, avait dit Courier, est de résister au pouvoir (2). » Cette traduction libre d'une phrase célèbre sur la sainteté de l'insurrection devait aboutir aux poignards de la jeune Italie ; et le libéralisme ne reculait pas devant de telles conclusions nettement formulées !

Mais enfin que faut-il donc penser ? Que veut Courier? Quel but poursuit-il? Est-ce un illuminé qui veut dresser sur les ruines de la monarchie la statue d'airain d'une république sans entrailles ? Est-ce un économiste de l'école de Saint-Simon, qui n'aperçoit dansle gouvernement d'un grand peuple que la gérance d'une société en commandite ? Est-ce un Spartiate affamé de brouet noir? Est-un Caïus Gracchus armé pour la loi

(0 Gazette du village, II, <M.

(*) Livret, H, m.

PÀUL-LOUIS COURIER Î71

agraire ? Est-ce un an-archiste qui veut que l'individu soit son législateur, son pontife et son roi? Non !

C'est un bourgeois ami des lettres, grand possesseur de bois qu'il ne veut pas qu'on pille (4) ; il est électeur, éligible (2) et tient à ses droits politiques (3) ; c'est un constitutionnel, énamouré des beaux yeux de la Charte. Que lui faut-il donc, et pourquoi ces haines, pourquoi ces violences, ces provocations, ces colères? Pourquoi sape-t-il à la fois les institutions , les lois et la société? Pourquoi? je vais vous le dire : pour que les Bourbons de la branche aînée cèdent la place aux Bourbons d'Orléans ; pour que le roi ne s'appelle plus Louis ou Charles, mais Philippe (4).

Cet ennemi du gouvernement combat l'hérédité dans la ligne directe, mais il l'admet dans la ligne collatérale ; il regarderait le fils de l'empereur comme un usurpateur, mais il accepterait le fils d'Egalité comme un roi légitime ; il travaille au renversement de la monarchie, mais il veut la monarchie ; il excite au mépris des princes , mais tout est perdu si un certain prince ne règne pas ; il injurie la cour, les ministres, les prêtres, les magistrats, cependant il veut une cour, des ministres, des prêtres, des magistrats, qui feront sans doute respecter Louis-Philippe mieux que maître

\i) Livret, II, 49 et suiv.

(2) Lettre particulière, I, 449.

(3) À MM. du conseil de préfecture, I, 4SI.

(4) Ce n'est pas une induction, mais un fait. Voir le Simple discours à /'occasion d'une souscription pour r acquisition de Chambord (t I, p. 450 et 454) ; le Procès de Paul-Louis Courier (t. I, p. 832) ; le Constitutionnel du 8 octobre 4823 (II, 64) ; le Journal du Commerce du 3 novembre 4823 (II, 67); la Réponse aux anonymes (II, 74, 82, 84) ; le Livret (II, 429), etc.

tll PAUL-LOUIS COURIER

Marchangy et maître de Broë ne firent respecter Louis XVIII et Charles X.

Dira-t-on qu'il attaquait non le droit, mais les abus; non les principes, mais les personnes? Pure défaite 1 On nous a en effet enseigné bien longtemps qu*on pouvait diffamer le clergé sans blesser la religion, attaquer les ministres sans offenser le monarque, et les propriétaires sans toucher à la propriété ; mais la pratique n'a guère répondu à la théorie ; si bien que les patriotes de la Convention, après avoir hué les prêtres, les chassèrent, puis, se ravisant, les tuèrent, et pour en finir supprimèrent la religion ; si bien aussi que M. de Polignac emporta Charles X, et M. Guizot Louis- Philippe ; d'où Ton peut dire qu'en ces matières la forme emporte le fond. Courier s'y était laissé prendre, et y fut bien pris ; car, propriétaire, il voulut défendre sa propriété, et fut tué au coin de son bois par quelques paysans tourangeaux qui n'étaient pas en état de faire des distinctions si subtiles.

Je me suis efforcé d'abstraire autant que possible de cette étude la portée purement politique de l'œuvre de Courier ; je ne défends pas ses adversaires et ne les juge point. Qu'il ait maltraité M. de Peyronnet, qu'il ait vilipendé M. Decazes , qu'il lance des plaisanteries d'un goût douteux sur M. Marcassw de Marcellus, je m'abstiens de prononcer; l'histoire impartiale condamnera ou fera triompher leur mémoire ; mais ce dont je l'accuse hautement, c'est d'avoir confondu ce qui est

discutable et ce qui ne Test pas ; d'avoir sacrifié les principes aux circonstances ; d'avoir ébranlé la religion, la propriété, l'autorité, en vue de l'œuvre d'un jour, d'une heure, d'un instant ; jour, heure, instant dont il n'a même pu jouir.

Ses pamphlets méritent-ils encore l'honneur de lo lecture? Pour l'histoire, oui; car le procès de la Restauration est pendant, et les écrits de Courier sont un document qui doit trouver place au dossier de l'affaire ; pour la postérité, non ; car il n'est pas une seule de ces pages que l'auteur puisse se glorifier d'avoir écrite pour défendre ou pour établir une vérité. Chacune d'elles porte l'empreinte de mort due à l'alliance, malheureusement moins rare qu'on ne le suppose, d'un grand talent et d'un petit esprit.

L'ALMANAGH ROYAL

On appelle ordinairement l'histoire une science positive; j'aimerais mieux qu'on la pût appeler une science exacte. Malheureusement, nous n'en sommes pas encore là. Le dix -huitième siècle, qui mettait de la philosophie partout, a inventé la philosophie de l'histoire, et si tout n'a pas été perdu, beaucoup de choses ont été gâtées. Je ne prétends pas que la vie des peuples soit un amas de faits sans lien et sans signification morale. Mais pour retrouver ce lien, pour formuler cette synthèse, il faudrait de toute nécessité que les faits fussent parfaitement connus et mis hors de discussion par cette exégèse qui est le suprême effort de la critique.

Avant d'expliquer le droit, le magistrat commence

par établir le fait. Ainsi la connaissance exacte doit précéder le jugement. Mais si l'esprit chorche à conclure lorsque les faits sont encore ignorés ou douteux, dans ce cas la philosophie de l'histoire risque d'inventer l'histoire. Au lieu d'un arrêt solennel et motivé, la philosophie de l'histoire ne fournit plus qu'une conception à priori, cadre élastique et vague d'une fiction romanesque. A qui sait lire et penser, un document authentique en dit plus qu'un volume de philosophie. Les Capitulaires racontent mieux le règne de Charlemagne que ne saurait le faire le plus éloquent des philosophes historiens.

Dans cet ordre d'idées, je ne connais rien de précieux, d'instructif et d'intéressant à la fois comme YAlmanach royal, véritable encyclopédie du gouvernement, de l'administration et des finances depuis Louis XIV. Cette collection se trouve rarement dans son intégrité, et de nos jours il devient difficile de la reconstituer pièce à pièce. Après dix ans de patience et de recherches, il manque à la mienne cinq années du règne de Louis XIV, à savoir : 4699, 4700, 1701, 1714 et 1715. La difficulté deviendra plus grande encore dans l'avenir. Quelques notes sur ce vaste recueil ne seront donc pas sans intérêt pour les curieux de bibliographie et d'histoire.

Par lettres patentes données à Versailles le 29 janvier 1699, signées Carpot, il fut permis à Laurent d'Houry, libraire à Paris, rue Saint-Sé vérin, au Saint-

L'ÀLMANACH BOYAL

Esprit, devant la rue Zacharie, d'imprimer « YAlmanach royal, calculé sur le méridien de Paris, avec la liste des courriers, messagers, etc. »

Laurent d'Houry mourut en 4725 ; en 4726, YAlmanach parut sous les noms de la veuve d'Houry et de Charles-Maurice d'Houry, seul imprimeur de monseigneur le duc d'Orléans, qui publièrent l'avis suivant, oîi se trouve éclairci ce qui concerne la fondation de YAlmanach :

Feu Laurent d'Houry, imprimeur-libraire à Paris, imagina cet ouvrage, qu'il donna d'abord sous le titre A'Almanach ou Calendrier, etc. Louis XIV, de glorieuse mémoire, ayant souhaité cet almanach, le fit demander à l'auteur, qui eut l'honneur de le présenter à Sa Majesté : c'est ce qui le détermina à le donner sous le titre à' Almanach royal, et à faire sa principale occupation de ce travail.

Un autre avis publié plus tard nous apprend que la présentation de YAlmanach à Louis XIV eut lieu en 4 699.

Ch. -M. d'Houry ne survécut à son père qu'une année. Le nom de la veuve d'Houry figure seul sur YAlmanach depuis 4727 jusqu'à 4745; en 4746, YAlmanach est publié conjointement par la veuve d'Houry et par Le Breton, petit-fils de d'Houry, libraire et imprimeur ordinaire du Roi. La veuve d'Houry mourut en 4750 et Le Breton en 4779. Laurent-Charles d'Houry, petit-fils de Laurent d'Houry et cousin germain de Le Breton, devint alors éditeur de YAlmanach; il était, comme l'avait été son père, imprimeur-libraire du duc d'Orléans. En 4787, on voit apparaître sur YAlmanach royal un nom justement honoré dans les annales de la librairie et de l'imprimerie. Laurent-Charles d'Houry étant mort en 4786, YAlmanach passa dans les mains

de son gendre, François- Jean-Noël de Bure , qui s'associa à sa belle-mère pour l'exploitation de son imprimerie et de sa librairie. De Bure signa YAlmanach royal jusqu'à l'année 4790 ; celui de 1791 est signé par la veuve d'Houry, qui ne parle plus de la clientèle de monseigneur le duc d'Orléans ; le récit de la présentation de YAlmanach au roi Louis XIV , « de glorieuse mémoire, » a également disparu. De 1792 à 1819, YAlmanach, devenu national en 1793 , impérial en 1805 et redevenu royal en 1814-15, fut publié par M. Testu, successeur de la veuve d'Houry. A partir de 1820, il devint la propriété de M. Guyot, qui le possède encore aujourd'hui.

La collection de YAlmanach royal, depuis 1699 jusques et y compris 1859, comporte 158 volumes inoctavo. Elle en devrait avoir 161 ; mais il n'y a eu qu'un volume pour les deux années 1 81 4-1 81 5, et qu'un volume pour les trois années 1848-1849-1850; ensemble doux volumes au lieu do cinq.

Heureux l'amateur qui les possède tous I mais rares sont ces élus. Ce n'est vraiment pas une question d'argent. Achetés un à un, les Almanachs sont d'une valeur minime. Un assez petit nombre de volumes sont taxés à plus haut prix. C'est qu'ils portent un millésime célèbre dans l'histoire : 1715, mort de Louis XIV; 1789, les Etats-généraux; 1793, la Terreur ; 1848-49-50, révolution de février. Le volume daté de 1814-1815, qui se trouve communément sur les quais et qui ne

LALMANACH ROYAL Î81

vaut guère plus d'un franc, acquiert un prix considérable si Ton y trouve le carton qui renferme l'administration des Cent- Jours ; je parle de ce carton par ouï dire, car je ne l'ai jamais vu, et j'ai touché plus de cent exemplaires où il n'était pas. L'année 4774 (mort de Louis XV) est extrêmement recherchée, uniquement pour deux lignes qui se trouvent à la page 553, et qui, dans leur brièveté, sont un terrible réquisitoire conlre l'arrière-petit-fils de Louis XIV :

« Trésorier des grains au compte du roi : M. Demirlavaud , rue Saint-Martin , vis-à-vis la fontaine Maubué. »

Le pacte de famine fut-il donc une réalité? Chose étrange ! YAlmanach royal n'avait jamais constaté l'existence d'une charge do trésorier des grains au compte du roi avant l'année 4773-74, et cette charge suspecte disparut à l'avènement de Louis XVI.

D'autres années de YAlmanach sont devenues rares sans qu'on puisse deviner pourquoi. L'an IV de la République surpasse en cherté tout le reste de la collection ; aucun motif plausible n'a été proposé jusqu'à présent pour expliquer cette rareté, si grande qu'un riche bibliophile, à son lit de mort, s'écriait : « Jo meurs avec le regret de ne pas posséder l'an IV ! » Cet an IV se recommande par une autre particularité : le peu d'exemplaires qu'on en connaît se présento dans un état de saleté horrible : marges coupées, taches d'encre oxydée qui semblent des taches de sang; jamais de reliure; un simple brochage en papier rouge ou jaune, doublé de quelque défait de librairie. L'exemplaire que je possède est enveloppé dans une feuille du Roman comique, édition stéréotype, et, par un con-

*8« L'ÀLMÀNACH ROYAL

traste saisissant, le titre porte cette inscription : Liberté, Egalité, Fraternité, ou la mort! C'est l'exclamation d'un terroriste en retard qui n'avait pas entendu le canon de vendémiaire. En revanche, mon exemplaire de 4793 porte en légende ces mots, écrits en bâtarde avec ornements calligraphiques : Respect aux propriétés! Celui-ci ne manquait pas de courage , et tenait sans doute à son livre.

Du reste, toutes les années rares manquent ordinairement de reliure ; elles sont brochées, ou ont été cartonnées récemment par les soins d'un libraire.

La reliure compte pour beaucoup dans la valeur intrinsèque d'une collection de YAlmanach royal. Un bel Almanach, bien relié en maroquin plein, rouge ou vert, aux armes de quelque grande famille, et doublé de ces beaux papiers gaufrés d'or jaune et vert à reflets, qui faisaient la joie de nos aïeux, acquiert un prix inestimable aux yeux du bibliophile. Mais il n'est pas rare de rencontrer des volumes de reliure uniforme, évidemment exécutée par l'éditeur même de YAlmanach. Cette reliure courante, mais non méprisable, était en veau ou en maroquin plein, encadrée d'un triple filet <Tor portant une fleur de lis à chaque encoignure ; quatre fleurs de lis emplissaient les quatre caissons formés par les nerfs sur le dos du volume. Ce modèle se conserva longtemps ; et, sous la Terreur, des bonnets phrygiens à cocardes remplacèrent les fleurs de lis.

Ainsi, pour se vanter d'avoir une collection parfaite, il faut posséder toute la série depuis 1699, y compris l'an IV en bonne condition, si faire se peut, et Tannée 4844-45 avec le fameux carton, le tout couvert en ma-

roquin, aux armes des rois, des princes ou des seigneurs les plus qualifiés.

Mais, hélas! il n'est pas de félicité parfaite pour les bibliophiles. Voici le pli qui les blesse sur leur lit de roses. On a vu plus haut que Laurent d'Houry eut Thonneur de présenter son Almanach à Louis XIV en \ 699, et que, depuis ce moment, Y Almanach d'Houry devint Y Almanach royal. Avant Y Almanach royal, il y avait donc Y Almanach d'Houry? Mais oii se trouve-t-il? Qui l'a jamais vu? En quelle année parut-il? Combien de volumes ont précédé Y Almanach royal? Accablantes questions, car là-dessus l'histoire est muette, et le passé a emporté son secret. Faisons une supposition au hasard. Admettons la plus heureuse, la plus imprévue des trouvailles : Y Almanach d'Houry est retrouvé ! Eh bien! le bibliophile, mon bibliophile type, ne serait pas content. Il se dirait qu'avant de devenir un livre, Y Almanach était uoe simple feuille collée sur carton, et il détruirait un millier de vieux cartonnages pour y retrouver cet ancêtre de nos almanachs de cabinet.

Ainsi le vrai bonheur n'ost pas de ce monde !

De l'extérieur, passons à l'intérieur. VAlmanach impérial, tel qu'il existe de nos jours, donne une idée assez exacte de ce qu'était Y Almanach royal pour que nous nous dispensions do décrire celui-ci. Il suffit de signaler les différences et les transformations successives.

Les premiers volumes sont fidèles au titre de l'ou-

38 i L'ALMANACH ROYAL

vrage : le calendrier proprement dit y tient une place prédominante, et les accessoires dont il est relevé ne le cèdent en rien, pour la naïfeté facétieuse, au célèbre Mathieu Laensberg. Chaque phase de la lune est marquée par une prédiction en manière d'apophtegme : « Froid, venteux, sec et rude : changement dans les affaires. — Air humide et pluvieux : stratagème sans réussite. » Quelques-uns de ces dictons se risquent gaillardement sur le terrain de la politique : « Beau temps avec froidure : remuement dans les monnaies. — Pluie froide et brouillard au matin : courtisan disgracié. — Temps agréable avec chaleur : naissance d'un grand. — Menues pluies et neiges fondues : jalousie de grands seigneurs. » Après ces menus propos, vient un « discours général sur les changements de l'air et autres événements de l'année » entièrement rempli de prédictions politiques ou l'on prétend que « le Turc» pourrait bien s'agrandir, et que « les grands emplois dans les fermes seront toujours recherchés avec empressement. »

Le surplus est un véritable annuaire du conseil d'Etat, du parlement, des finances, des postes, et du commerce. Mais on n'y trouve ni la maison du roi, ni l'armée. Les ressorts du gouvernement s'enveloppaient en ces temps d'un mystère profond, que nulle main indiscrète n'aurait osé profaner en en parlant.

En 4705, le cadre s'étend : la liste des chevaliers du Saint-Esprit, des pairs et des maréchaux de France remplace le « discours général sur les changements do l'air. » En 4707, Laurent d'Houry commence à donner l'état du clergé. En 1742, nouvel agrandissement : on annonce la naissance des souverains, des princes et

princesses de l'Europe. A l'avènement de Louis XV, le régent 6t mettre dans YAlmanach royal la liste des membres qui composaient le conseil de la maison d'Orléans, et le nom des personnes illustres chargées de l'éducation de Sa Majesté. Quand le roi fut majeur, on publia toute sa maison; plus tard, celle de la reine et des princes. Depuis cette époque, l'A Imanach n'a pas subi de changements essentiels; il a seulement reçu des développements successifs qu'il est inutile d'indiquer ici.

La vie de l'homme est si courte, qu'il est porté naturellement à multiplier les traces de son passage hâtiî sur la terre. L'homme ne désire rien si ardemment qu'un souvenir dans la mémoire des autres hommes : c'est ce qu'on appelle l'amour de la gloire. Mais la cause secrète qui, dans les grandes âmes, enfante les grandes actions, produit, chez le vulgaire, des effets disproportionnés, et qui n'appartiennent guère qu'au domaine du grotesque. C'est ainsi qu'on expliquerait la manie si commune à tous les citoyens du monde d'inscrire leurs noms, profondément obscurs, sur toutes les murailles et sur tous les albums.

De toutes les choses blanches qui ont à souffrir de cette barbarie, le livre est la victime la plus douloureuse et la plus propre à exciter la compassion. Quand la muraille est par trop maculée, un lavage à l'eau de chaux lui rend sa première candeur. Quand l'al-

bum est plein, on le met sous clef ou on le déchire, et ce n'est qu'un album de moins. *

Mais un livre ! objet pieux ! objet sacré ! qui ne doit être touché qu'avec respect, et que le lavage déshonore, comment maudire avec assez d'énergie les profanateurs qui osent inscrire sur ses marges leur insignifiante et insolente personnalité, et qui marquent d'une encre indélébile ce qu'il est précisément le moins urgent de conserver, le souvenir d'un Philistin î

Et cependant, j'éprouve un plaisir mêlé de mélancolie à retrouver sur les feuillets usés de YAlmanach royal quelques stigmates laissés par d'anciens possesseurs de ces chers et vénérés bouquins. Certaines de ces notes ne contiennent que des confidences bouffonnes; d'autres sont lugubres comme le tocsin, et me donnent le froid de la mort.

Il paraît que Laurent d'Houry, le fondateur de YAlmanach, n'était pas moins ingénieux dans les détails que profond dans ses conceptions. Les plus anciens volumes contiennent des feuillets blancs intercalaires entre chaque feuille de YAlmanach proprement dit, de manière à constituer une espèce d'agenda oii le lecteur pouvait inscrire ses éphémérides d'affaires, de souvenirs, ou d'imagination. J'ai entre les mains un certain nombre de ces agendas manuscrits. J'avoue que la plupart d'entre eux dépassent les bornes de la naïveté : l'un, daté de 4704, a enregistré soigneusement ses achats de sol : il a renouvelé quarante-six fois sa pro-

vision dans Tannée ! on revanche, il constate trois fois son « vin persé. » C'est peu pour tant de sel. En mars, l'inconnu inscrit une mise en volière, et quelques jours après un achat de trois œufs pour « madame Isabelle. » Au vingt-cinquième de juin, il note que «M. le duc de Bretagne, fils de M. le duc de Bourgogne, est né « entre quatre et cinq heures aprest midy. » Et c'est tout.

Le suivant, daté de 4705, est tout bonnement l'aidemémoire d'un procureur, qui donne à son clerc des instructions pour la succession d'une certaine madame Mathon ; monument précieux à consulter par les curieux de science bazochienne.

Plusieurs autres volumes sont de véritables éphémérides de la naissance ou de la mort de tous les princes ou princesses de l'Europe. On y pourrait retrouver certaines dates douteuses ou inconnues. Il m'a paru, au premier abord, que le volume de 4740 avait passé par les mains de quelqu'un de la cour; cela se voyait à une foule de menus détails :

3 janvier. Mort de M. de La Touche, premier commis de Mgr de Pontcbartrain.

17 février. La Boissaye a commencé à travailler à la fauconnerie.

4 mars, à 3 heures du matin. Mgr. le duc mort presque subitement.

On sait que le célèbre Etienne Baluze, convaincu d'avoir supposé une ancienne charte favorable aux prétentions souveraines de la maison de Rohan, fut sévèrement puni pour cet acte coupable ; on peut voir dans Saint-Simon les détails de la querelle. Notre annaliste anonyme nous a gardé la date précise de la punition infligée au savant éditeur des Capitxdaires :

4 juillet. M. Baluze, professeur au Collège royal et directeur, exilé à trente

288 L'ALMÀNACH ROYAL

lieues de Paris. M. Nouêt lui succède dans la chaire du droit canon, et M. Couture est directeur. M. Nouët a refusé cette place.

Autres détails du temps :

20 juillet. Mesdames Villon et Le Gendre mises au Chastelet par lettres patentes, à cause des billets de monnoye.

29 juillet. Les plénipotentiaires (M. d'Uxelles et l'abbé Polignac) venus de Hollande.

28 aoust. M. Alexandre, premier commis de M. de Louvois, mort.

J'ai bientôt découvert le nom et la qualité de ce chroniqueur minutieux. C'est le célèbre mathématicien et astronome La Hire, qui enseignait les sciences exactes aux princes du sang et à Jacques-François- Edouard Stuart, fils de Jacques II. Le journal inédit de La Hire prouve que le prétendant était reconnu par Louis XIV comme roi légitime d'Angleterre, et qu'il tenait rang en cette qualité. Non-seulement La Hire no manque pas de le qualifier de roi d'Angleterre en toute occasion; mais il nous apprend qu'à la date du 4 4 février, S. M. B. a daigné créer chevalier M. Joseph Sauveur, ami de La Hire, et comme lui professeur de mathématiques à l'université de Paris, sous le titre de sir Joseph Sauveur.

D'autres annalistes, moins curieux à interroger, se sont bornés à pointer les jours de Marly et quelques menus détails sans intérêt saisissable aujourd'hui.

Depuis la fin du règne de Louis XIV jusqu'à la Révolution française, l'autographe se fait rare, et je ne vois plus l'homme derrière le livre. Quant aux volumes

de l'époque révolutionnaire, ils portent des empreintes dont le caractère est uniforme et bien marqué : celui de la Terreur. Là, ce sont des fleurs de lis grattées à vif dans le maroquin de la reliure; là, ce sont des lamenta tions- et des mémento funèbres : « Mort du roi... mort de la reine... mort de madame Elisabeth... mort de Danton... mort de Robespierre... »

Je possède un monument de la lâcheté, de la bétise et de la patience humaines sous la forme d'un exemplaire, relié en veau, de YAlmanach pour 4765, au titre duquel on a dissimulé les mots royal et roi par de petits morceaux de papiers artistement collés; ce qui donne le résultat suivant :

Almanach , année M DCC.LXV., contenant., les conseila du , lea

départements des secrétaires d'Etat, etc. A Paris, cfaes Le Breton, premier imprimeur ordinaire du , au bas de la rue de la Harpe. — Avec approbation et privilège du . 1765.

Ne voilà-t-il pas une bonne précaution ? Si le timide recéleur de ce bon vieil almanach n'avait pour préserver sa vie aucun moyen plus ingénieux que ces petits parallélogrammes de papier, je crains qu'il n'ait été dûment guillotiné.

VItl

En vérité, cet Almanach royal est la nécropole de l'histoire de France. Ces interminables listes de personnages depuis si longtemps ensevelis semblent une collection imprimée de légendes tombales , et les institutions de la monarchie sont mortes comme ses serviteurs.

Nous n'essayerons pas d'en retracer l'ensemble dans ces lignes rapides. Les institutions de l'ancien régime ont été exposées avec une précision merveilleuse par M. de Cassagnac, dans son beau livre des Causes de la Révolution française : un pareil travail n'est pas à refaire. Il me suffira de glaner dans les détails, ou je trouverai de singuliers contrastes.

Par exemple, la maison du roi Louis XVF, les grandes charges de la couronne mises à part, est d'une assez grande simplicité et ne comprend que des emplois répondant à un service clair et défini : un premier aumônier, un aumônier ordinaire, un maître de l'oratoire, uu confesseur, huit aumôniers par quartier, un chapelain ordinaire, huit chapelains par quartier,

— quatre premiers gentilshommes de la chambre, — deux maîtres delà garde-robe, — quatre capitaines des gardes, — un premier écuyer, un écuyer ordinaire, — un premier échanson, — un premier tranchant, — un premier maître d'hôtel, un maître d'hôtel ordinaire,

— un maître et un aide des cérémonies ; — pour le cabinet : quatre secrétaires, deux lecteurs et deux écrivains.

Mais la maison de Monsieur, comte de Provence, c'est bien une autre affaire :

Un évêque premier aumônier, un maître de l'oratoire, un aumônier ordinaire, quatre aumôniers par quartier, un confesseur, un chapelain ordinaire, — deux premiers gentilshommes do la chambre, — onze gentilshommes d'honneur, — trois premiers chambellans, dont un adjoint, — huit gentilshommes de la chambre, — deux maîtres de la garde-robe, — un premier maître d'hôtel, — un premier écuyer ordinaire,

L'ALMÂKACH ROYAL 291

— un premier maréchal-des-logis, — deux capitaines des gardes du corps, — un capitaine-colonel des Suisses de la garde, — un capitaine des gardes de la Porte,

— un premier veneur conservateur général des chasses des forêts de l'apanage, — un capitaine des chasses et conservateur général des chasses des plaines de Tapanage, — deux commissaires des guerres de la maison militaire de Monsieur, — un contrôleur des guerres,

— un trésorier général de la maison militaire, — un surintendant des bâtiments, deux intendants des bâtiments, un premier architecte, un contrôleur et un expert vérificateur, — trois inspecteurs des bâtiments,

— un intendant et contrôleur général des meubles, — un intendant et contrôleur général des écuries, — huit secrétaires ordinaires, dont deux historiographes ! — un ingénieur géographe militaire...

Est-ce là tout?

Il nous reste à consigner dans cette nomenclature deux charges assez extraordinaires pour que nous pensions devoir copier textuellement la page 432 de YAlmanach royal pour 4 788 :

Premier fauconnier en chef des oiseaux du cabinet : M. le baron de Cadignan, rue Notre-Dame-dés- Victoires.

Capitaine des levrettes de la chambre :

M. le comte du Mouret, rue de Taraone.

Il faut dire, à titre de circonstances atténuantes, que de pareilles charges ne prouvaient qu'une chose : le délabrement des finances princières. Dans les besoins urgents, on créait une charge nouvelle, et, quel qu'en fût le ridicule, elle trouvait toujours un acquéreur à

beaux deniers comptants. Mirabeau raconte très-plaisamment, dans l'Espion dévalisé, l'histoire d'un hobereau de province à qui Ton avait promis la charge d'écran du roi, et qui s'essayait à rôtir devant un grand feu pour faire son apprentissage.

Mais la scène change : les apanages disparaissent, et avec eux la maison des princes et les princes euxmêmes. La Convention nationale prend la place d'honneur : celle du clergé ; les comités et les bureaux ont pris celle de la maison du roi. Dans VAlmanach de 1793, la liste du corps diplomatique français est significative : sur trente-quatre légations, vingt-six sont vacantes ; les huit autres sont occupées par le citoyen Sémonville, à Constantinople ; le citoyen Bourgoing, à Madrid ; le citoyen Chauvelin, à Londres; le citoyen Barthélémy, en Suisse ; le citoyen Mackau, à Naples ; le citoyen Caillard, à la Haye ; le citoyen Nayac, à Gênes ; le citoyen Gonet, aux Etats-Unis.

Avec VAlmanach de l'an II (21 septembre 1793 au 20 septembre 1794), nous avons vu apparaître le fameux calendrier républicain ; la semaine est remplacée par la décade; au nom des fêtes de l'Eglise et des saints, on a substitué des appellations agricoles, soit végétales, soit animales. Le nom particulier de chaque décadi est imprimé en grosses capitales ; le nom de chaque quinudi ou demi -décadi est distingué par des petites capitales. Bon nombre de gens s'imaginent que le calendrier républicain est une plaisanterie inventée

par les réactionnaires et les aristocrates. Malheureusement, cette grossière et scandaleuse bouffonnerie est imprimée tout du long on tête de YAlmanach national jusqu'à Tannée 4796, oii le Directoire eut le courage de la faire disparaître, tout en maintenant l'ère républicaine. Voici les noms des trente-six décadis :

Cuve ;

Cou voir;

Faucille -

Pressoir;

Van;

Ruche;

Parc;

Tonneau ;

Crible ;

Greffoir;

Chalumeau ;

Charrue ;

Coignée -,

Râteau ;

Arrosoir;

Herse ;

Serpette ;

Sarcloir;

Ecluse;

Rouleau ;

Traîneau;

Houlette;

Moulin; Echelle;

Pioche;

Bêche;

Faux;

Hoyau ;

Cordeau ;

Fourche;

Hotte;

Pelle;

Plantoir;

Chariot;

Panier.

Suivent les sans-culottides ou jours complémentaires, au nombre de cinq, consacrés à des fêtes nationales, savoir :

Fête de la Vertu ; Fête, du Travail ; Fête des Récompenses. Fête du Génie ; Fête de l'Opinion ;

1793 ! 1794 I Funèbres années ! éternellement marquées de rouge et de noir dans les fastes de notre pays. Qui lirait sans frémir d'un rire indigné les notes suivantes, inscrites d'uno main inconnue sur les feuillets de cet almanach stupide, bourré de foin et de légumes , par lequel les Conventionnels essayaient de faire oublier l'œuvre de César et de Grégoire ?

23 vendémiaire.

Quintidi.

Mort de la reine.

16 brumaire.

Sextidi.

Chèvre....

Mort du duc d'Orléans.

3 germinal.

Tridi.

Asperges . .

Jour de la Passion.

Décadi.

Cou voir. ..

Fête des Rameaux.

Septidi.

Mélèze. . ..

Fête de Pâques.

3 floréal.

Tridi.

Fougère...

Mort de Malesherbes.

Décadi.

Sarcloir. ..

Mort de Lavoisier.

P ri midi.

Mort de M M Elisabeth.

LALMANACH ROYAL

20 prairial.

9 thermidor.

Décadi. Jour de Fourche. .. Fête de 1 ? Être-Suprême.

Nonidi. — Mûres Chute de Robespierre.

Décadi. — Arrosoir... Mort de Robespierre.

C'en est assez... Voici YAlmanach de Tan III; il contient un nom nouveau, un nom magique, qui brûle et perce les feuillets du livre ; le général Bonaparte est entré tout éperonné dans YAlmanach national. Le sauveur est venu ; et la France désouillée marche au pas de charge vers un horizon éclatant de splendeurs. L'ancienne ère est close. Il est temps de nous arrêter.

Puisse notre travail de bibliophile avoir excité quelque intérêt pour ce pauvre Almanach royal, si longtemps dédaigné ! Puisse-t-il, surtout, arrêter les vandales! N'assure-t-on pas qu'un jour, en vente publique, une collection de YAlmanach, grand papier, reliée en vélin blanc, aux armes de France, a élé adjugée pour vingt-cinq francs à un Auvergnat qui Ta mise au feu, ne gardant que le vélin pour en garnir des bottes ?

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