‹ Ombres et vieux mursChapitre 5 sur 16 · SULEAU · texte numérisé non relu

SULEAU

Il va donner bien d'autres preuves de son humeur goguenarde et de ce courage pratique, bien rare chez ceux-là même qui dans leurs écrits poussent la hardiesse jusqu'à la plus aveugle témérité. Les factions inondaient Paris de libelles ou la famille royale, et particulièrement la reine, se voyait en butte aux plus atroces calomnies. Suleau s'imagina qu'il ne suffisait pas de protester avec sa plume; mais, suivant l'exemple de l'abbé Maury, qui plus d'une fois avait corrigé de sa main pastorale les insolents qui le diffamaient, il entre-

séduisantes de l'archevêque de Bordeaux produiraient sur Loustalot une impression profonde. Mais au sortir de la chancellerie, le rédacteur des Révolutions prit Suleau par le bras et lui dit naïvement : « Monsieur Suleau, il n'y a que de l'eau à boire avec tous ces gens-là : au fait, si la cour ne vous a pas assuré mille louis de pension , vous faites un métier de dupe; alors c'est à moi, à qui vous voulez du bien, à être votre patron. Venez aux Jacobins, et je vous réponds que vous serez accueilli avec bien de la joie par notre directoire. » (Réveil de M. Suleau, p. 47 et suiv.)

prit de faire la chasse à tous les pamphlets offensants pour la majesté royale. C'est ainsi qu'il eut maille à partir avec le district des Feuillants, sur la plainte d'un petit colporteur entre les mains duquel il avait saisi plusieurs exemplaires d'une brochure infâme : la Correspondance de la reine avec plusieurs illustres personnages. A ce premier délit, Suleau en avait ajouté un plus grand, celui d'avoir lacéré ces brochures et de les avoir jetées au vent (1). Suleau alla au devant de la justice municipale : « Le plaignant, écrit-il au président du district, réclame un petit écu, sauf les conclusions de qui il appartiendra pour la vindicte publique ; de mon côté, je lui ai fait très-cordialement des offres réelles d'une centaine de coups de bâton, sans préjudice de son incarcération que j'exige impérieusement et que je demanderai jusqu'à l'extinction de mes forces. Voilà l'état des choses. » Ce procédé sommaire étonna le président du district ; il n'osa rejeter ni accueillir la demande de Suleau. Sur ces entrefaites, les jacobins et les enragés (un mot du temps qui a son prix) mirent à sac la boutique oii Gattey, libraire du Palais-Royal, exposait en vente les Actes des Apôtres, la Gazette de Pans de Du Rozoy et toutes les principales brochures du moment. Les Actes des Apôtres furent particulièrement maltraités; une édition tout entière, transportée sur la place du parvis Notre-Dame, y fut solennellement brûlée au chant d'un Te Deum dérisoire (21 mai 4790). Suleau mil habilement à profit ce divertissement populaire. « Assurément, écrit-il le len-

(I) Suleau a perdu ses peines. De notre temps, cette immonde correspondance n'est pas même devenue rare. La prétendue Correspondance de la reine est un sale petit volume qu'on peut se procurer pour une vingtaine de sous.

demain 22 mai au président du district, si Ton a pu brûler hier les Actes des Apôtres et saccager le magasin du libraire, moi j'ai bien pu déchirer la Correspondance de la reine et en rudoyer les colporteurs. Mais ce n'est pas de ma justification dont il s'agit ici, je veux obstinément un jugement positif... » Le président, terriblement inquiet, se rejette sur le commissaire qui était ce jour-là de service au district : « Probablement, écrit-il à Suleau, ce commissaire aura pensé qu'il suffisait de faire une injonction verbale au porteur de l'imprimé dont vous me parlez, sous peine de punition en cas de récidive.., » Suleau va droit au commissaire désigné et obtient enfin une réponse catégorique :

L'enfant auquel vous avez sagement enlevé les feuilles qu'il débitait, Monsieur, a reçu la leçon proportionnée à l'ignorance et à la faiblesse de son âge ; on a dû vous en donner connaissance. Lorsque vous êtes revenu au comité, j'en étais absent pour le moment, et j'ai regretté de n'avoir pas eu l'honneur de vous recevoir, parce que tout en vous faisant part du parti que j'avais pris vis-à-vis du petit colporteur et en vous félicitant sur le patriotisme de votre conduite, je ne vous aurais cependant pas dissimulé que vous étant livré avec un peu trop de zèle à l'enlèvement des feuilles d'entre les mains de ce petit bonhomme, vous avez oublié que vous n'aviez pas le droit de les lacérer, et encore que vous pouviez, par cet acte de rigueur, occasionner quelque rixe, ce qui est bien essentiel et ce que nous tâchons de tout notre pouvoir d'empêcher, et notamment aux environs de l'Assemblée nationale. Je désire, Monsieur, que ma réponse vous suffise; la satisfaction que vous désirez doit être remplie par l'injonction que j'ai faite à cet enfant de ne plus vendre de pareilles feuilles, et les menaces d'être sévèrement puni s'il y était repris.

Signé Maréchal.

Cet incident, puéril en apparence, méritait d'être rapporté, parce qu'il amena la publication d'une der nière réponse à M. Maréchal, essentielle à l'appréciation du caractère et des opinions de Suleau, en môme temps qu'elle témoigne d'une de ces prévisions singulières dont furent doués la plupart de ceux qui moururent de mort violente .

Non, Monsieur, la satisfaction que je désirais n'est pas remplie par l'injonction et les menaces faites au colporteur, parce que l'espèce d'irrégularité que j'ai hasardée dans un mouvement de sainte indignation, avait un arrière but beaucoup plus important que le châtiment de quelques malheureux, incapables de discerner les exécrables manœuvres dont ils sont les instruments aveugles. Ces mercenaires, qui distribuent innocemment les poisons régicides de la calomnie, méritent plus de pitié que de courroux ; mais il faudrait inventer de nouveaux supplices pour les scélérats qui font tourner au profit de leurs horribles desseins la misère et le vertige d'un peuple qu'ils n'ont jamais alimenté que pour avoir plus de facilite à l'enivrer de leurs fureurs. Je les connais, ces ennemis de toute autorité légitime; ils n'ont jamais été masqués pour moi, ces traîtres ambitieux qu'une trop longue impunité enhardit à consommer leurs forfaits! ils régnent sur les bons par la terreur, ils s'associent les méchants par le partage de leurs brigandages ; ils s'asservissent les sots (et s'en font couronner) à la faveur du prestige d'une basse et perfide popularité... Mais qu'ils sachent donc , ces misérables , qu'ils ont las3é ma patience, et que celui qui a toujours vu sans pâlir et la hache du fanatisme et les poignards des assassins, est capable de les braver jusque sur leur char de triomphe ! Oui, je jure sur mon sabre que si la justice ne se hâte de purger mon malheureux pays de cette engeance infernale, j'aurai le courage d'anticiper sur la vengeance des lois...

On a tout lieu de croire que ces menaces positives s'adressaient au duc d'Orléans; sa haine pour ce prince, qu'il regardait comme le principal auteur des infor-

tunes de la famille royale, ne connaissait pas de mesure et fit explosion peu de temps après.

« Serai-je ensuite, reprend-il avec une ferme résignation qui devient très-touchante quand on compare quelle fut sa vie et quelle fut sa mort, serai-je ensuite tumultuairemement torturé par la rage d'une multitude engouée de ses véritables fléaux ; ou serai-je froidement sacrifié à des considérations légitimes? Eh bien ! Favras n'aura pas eu seul l'honneur d'avoir su rendre sa mort utile à sa patrie. » {Actes des Apôtres, n°4U.)

Un peu plus loin, il revient sur cette idée funèbre avec une insistance prophétique : « S'il faut en croire tout ce qui se dit et se machine autour de moi, je n'ai pas besoin de me marier pour avoir bientôt la corde au col. Autant et mieux valait donc laisser faire le Châtelet; car la nation vous pend ses sujets d'une manière tout à fait gauche et désagréable, et quand je pense à cet exercice de sa liberté, bis videor mori. »

Au surplus, il est rare que Suleau s'abandonne à de tels accès d'humeur noire ; sans illusion sur l'avenir (le mot régicide prouve qu'il voyait juste) (1), il veut succomber vaillamment à l'ombre de son drapeau. Tous les moyens lui sont bons : il ne ménage ni son encre, ni sa parole, ni sa fortune, ni sa personne. Le libraire Gattey, terrifié par les voies de fait auxquelles

(1) Ce n'est pas au hasard que Suleau a écrit ce mot. Un peu plus tard, il s'écriait dans son journal : « Français, le jour oh vous aurez versé le sang de votre monarque, et ce jour n'est peut-être que retardé, vous vous serez couverts d'une souillure éternelle ! (N* II, mai Ce qui explique la résistance opiniâtre et violente du parti royaliste, cest son étonnante prévision de l'attentat qui termina les jours du roi. Dès 1789, on établit des parallèles entre Louis XVI et Charles I er , et peu de royalistes mirent en doute quo la destinée de ces deux rois ne dût être semblable.

on s'est livré contre sa boutique, a promis aux patriotes de ne plus vendre de brochures aristocrates. La feuille des Apôtres n'a plus de bureau de souscription ; ce coup peut la tuer ; mais Suleau n'hésite pas à se charger de cette responsabilité périlleuse , et dès le lendemain du jour oîi les motionnaires du Palais -Royal avaient donné une si étrange idée do leur respect pour la liberté de la presse, le numéro nouveau de la feuille royaliste publiait un petit avis ainsi conçu :

On ne souscrit plus chez Gattey, ce poltron apostat; Mais, au contraire, chez M. Suleau, A son domicile accoutumé, le Palais de la Nation (dit vulgairement le Châtelet) ; Et accidentellement hôtel d'Espagne, rue de Richelieu.

Ainsi Suleau attirait sur lui comme à plaisir les vengeances de la populace qui avait massacré de Launay, de Losmes, Flesselles, Foulon, Bertier, Varicourt, Deshuttes et le boulanger François. En butte à la haine des démocrates qui ne lui pardonnent pas l'acrimonie de son persifflage, sur chaque pavé il trouve une querelle ; il la trouve surtout parce qu'il la cherche. Il provoque l'un après l'autre les députés du côté gauche, qui dédaignent ses cartels ; le seul Barnave paraît un instant vouloir accepter la partie, puis il se ravise. Suleau, qui se surnommait lui-même le brave de* braves, se donne un soir le passe-temps de rosser six « patriotes, » qui l'avaient attaqué à minuit sous l'arcade Colbert. « Ces messieurs se disaient altérés de mon sang. Eh î qu'eu veulent-ils faire, bon Dieu ! le veulent ils boire? » Telle est la réflexion que lui

inspire ce guet-apens ; car Suleau publie les exploits de son bras comme Moncade ses bonnes fortunes. On connaît le souhait de Cyrano de Bergerac : « Si les coups de bâton s'écrivaient... » Suleau va plus loin : il les imprime. Il répand son adresse dans tout Paris, en ces termes textuels : « M. Suleau, hôtel d'Espagne, rue de Richelieu ; en cas d'absence, à l'hôtel de la Nation, ci-devant le Châtelet, oh il a toujours son domicile de droit et souvent de fait. On assure qu'il s'arrange pour y passer toute la belle saison. » Et pour n'en pas avoir le démenti, il se fait arrêter une fois la semaine, riant au nez du fameux comité des recherches toujours berné par l'imperturbable mystificateur. Quelle volupté pour lui quand il entend crier par les rues : « Nouvelle conspiration de M. Suleau, arrêté avec tous ses instruments de contre-révolution! à savoir : une demi-douzaine de mortiers, autant de bombes, quatorze canons dont les affûts se sont brisés au pont de Sèvres, au retour de l'expédition du général La Pique (nouvel affronté M. de Lafayette) ; un très-petit assortiment de grils à rougir les boulets; item, en forces actives, trois bataillons incomplets $ Apôtres à demi-brûlés ; item une poignée de troupes légères détachées du corps de V Apocalypse ; et enfin, tout au plus huit à dix escadrons de Thessaliens, casernés dans une boîte à poudre. « Et là-dessus d'attaquer tout le monde, et le duc d'Orléans, et Brissot, et le duc de Biron, et Camille Desmoulins, et Gorsas. « Que de révélations à faire au public sur la duperie de sa reconnaissance et sur l'injustice, j'ai presque dit l'ingratitude de ses haines ! Je suis gros de terribles vérités ; mais, hélas ! je me trouve dans le môme em-

barras que Latone avant qu'elle eût rencontré l'île hospitalière de Délos ; dans les quatre-vingt-trois départements, je n'ai pas un seul petit coin oîi je puisse paisiblement faire mes couches. »

Tour à tour s'indignant contre les défunts parlements qui ont abandonné lo Roi, contre l'Assemblée qui a abandonné les parlements, contre la noblesse qui a abandonné le clergé, et contre le Roi qui s'est abandonné lui-même, il essaya de faire passer dans l'âme de ses concitoyens sa brûlante énergie. Un gentilhomme pleurait sur les débris de son écusson; Suleau le surprend dans cette attitude. Au lieu de le plaindre, il lui dit avec rudesse : « Lâche, que ne le défendaistu ? » Voilà en deux mots toute sa Lettre à M. fâcher sur le décret qui abolit les titres de noblesse (juin 4790).

Nous l'avons vu menacer de son sabre les auteurs présumés des calomnies répandues contre la reine ; le retour imprévu du duc d'Orléans lui inspira des mecaces encore plus directes. On sait quel étrange empire M. de Lafayette avait pris sur le premier prince du sang, lorsqu'après les journées des 5 et 6 octobre 4789, il lui intima l'ordre de quitter la France et la défense d'y rentrer sans son consentement (4). Le duc d'Orléans, que sa condescendance à ces deux injonctions avait achevé de perdre dans l'opiniorfpublique, voulut, après six mois d'exil, sortir d'une situation qui le compromettait irrémédiablement; il résolut de quitter l'Angleterre malgré les menaces d'un émissaire que M. de Lafayette avait attaché à ses pas, et écrivit à l'Assem-

(I) Mémoires de Lafayette, t. n, passim.

blée nationale qu'il comptait assister à la cérémonie de la première fédération. A cette nouvelle Suleau exhala sa haine avec une violence inouïe. Il inonda Paris de nouvelles Philippiques, oîi il jurait au duc d'Orléans « de verser son sang impur sur l'autel de la patrie, à la face de tout Israël. » Cependant le duc revint à Paris et Suleau se prépara sérieusement à exécuter ses menaces. Voici deux billets, dont il accompagna la publication de ses lettres au duc d'Orléans :

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