PREMIÈRE LETTRE
Mardi 43, onze heures du soir.
Puisque.... puisque.... puisque.... etc., c'est sur V autel de la fédération, à la face de toutes les tribus d'Israël, que je veux répandre ton sang impur, etc.
Il vous plaît, Monsieur, d'entrevoir dans cette généreuse agression l'odieuse menace d'un vil guet-apens; mon caractère connu semblait devoir me préserver d'une si injurieuse interprétation. Sans doute il est des conjectures où les lois générales de l'honneur et les devoirs ordinaires de la loyauté peuvent et doivent être sacrifiés au salut de la patrie ; Scœvola s'est dispensé de provoquer en champ clos le roi d'Etrurie, et Ton admire encore cette sublime irrégularité; mais vous n'êtes point redoutable à la manière de Porsenna, et maintenant que vos moyens sont avortés et connus, il n'est plus en votre pouvoir de remettre Borne en danger. Ainsi, puisqu'il n'y a que la pour d'une attaque insidieuse qui vous détermine à paraître demain au Champ-dc-Mars personnellement en état de défense, et par surcroît de précaution , escorté de quatre champions armés de pied en cap, laissez-moi tout cet attirail, qui ne vous est point du tout familier, et aurait tout au moins l'inconvénient de vous être incommode.
Assurément on m'y verra, même à quinze pas de vous ; mais je m'y présenterai sans armes, conduit par la seule curiosité d'y considérer à mon aise votre contenance patriotique. Vaquez donc tranquillement à toutes vos fonctions civiques; vous êtes enfin .résolu à ne ferrailler contre moi qu'avec le glaive de la loi : à la bonne heure ! Je saurai vous prouver, en temps et Heu, que je suis propre à plus d'un genre d'escrime.
J'ai l'honneur d'être, rancune tenante, c'est-à-dire avec tous les sentiments que me commande la conviction de votre scélératesse, Monsieur, votre, etc.
Suleau.
Nous ne connaissons pas le texte précis de la réponse du duc d'Orléans ; en voici seulement le sens, autant
que nous l'ayons pu saisir dans une seconde lettre de Suleau, ou le message du duc est analysé.
« Le duc commence par admirer la générosité du caractère de Suleau et rendre hommage à la loyauté de sa conduite ; il reconnaît que l'agression dont il se défend est inspirée non par un sentiment de haine personnelle, mais par la conviction politique de sa participation à des attentats commis contre la monarchie ; mais Son Altesse ne juge pas convenable de faire dépendre son honneur civique de la direction capricieuse d'un pistolet, parce qu'indépendamment de l'irrégularité de ces sortes de décisions, elle ne tuerait pas avec M. Suleau tous les soupçons qui l'accusent. Il importe au duc que M. Suleau vive pour être un jour l'instrument de sa justification. Le duc promet subsidiairement de se présenter dans l'arène judiciaire aussitôt que les grands jurés seront institués. En résumé, Son Altesse n'accepterait de rencontre avec M. Suleau qu'en cas d'une éruption soudaine et violente qui la mettrait dans la nécessité de défendre sa vie attaquée contrairement aux lois de l'honneur. »
Le ton de modération affectée qui règne dans la réponse du duc d'Orléans fit perdre à Suleau tout prétexte « de verser son sang impur. » Le duc ne laissa pas de se présenter à la cérémonie, environné MM. de Laclos, de la Touche, de Sillery et de Biron; ces quatre personnages, et le duc lui-même, portaient des pistolets chargés dans les poches de leurs habits. Ils craignaient d'avoir à repousser des agressions simultanées; car plusieurs officiers attachés à la cour, entre autres M. de Goguelat(qui a joué un rôle d'honorable dévouement dans la fuite de Varennes), avaient adressé au
duc d'Orléans la plus insultante provocation. Mais tout se passa bien. Suteau, mis en demeure de renoncer à son dessein belliqueux ou de se porter sur la personne du duc à l'un de ces outrages qu'un homme de cœur craint autant de commettre que de recevoir, ne troubla pas l'harmonie de la fête. Cette curieuse affaire fut close par une dernière épître de Suleau résumée en ces quelques lignes : « Vous vous êtes obstiné, bon prince, à avoir la paix avec moi ; eh bien ! vous l'aurez ; car, après tout, votre résignation et votre générosité me désarment. »
Il est remarquable que depuis ce moment jusqu'au commencement de l'année 1794, Suleau se renferma dans un silence presque complet. En neuf mois, son nom ne paraît que deux fois dans les Actes des Apôtres. Le fait est qu'il s'était créé plus d'adversaires que d'àmis. Personne ne marchait de conserve avec un pareil casse-cou, que madame de Coigny avait surnommé le chevalier de la difficulté. « On admirait de loin ma hardiesse et mon dévouement ; mais je trouvais plus de censeurs que d'imitateurs. J'étais une tête exaltée dont il était prudent de se garer pour n'être pas entraîné dans ma chute. » Suleau boudait. Tantôt il quitte Paris et se réfugie à Oncy, près d'Etampes ; tantôt il délibère s'il ne se retirera pas en Amérique. Mais les derniers troubles de Paris, l'émeute dont le duel de MM. de Gastries et de Lameth fut le prétexte et qui renversa le ministère, la sédition de Vincennes et
le traitement indigne infligé à quelques fidèles serviteurs du roi qu'on flétrit du surnom de « chevaliers du poignard,» réveillèrent son ancienne ardeur. D'ailleurs on commençait, c'est lui qui nous l'apprend, à remarquer ses fréquentes entrevues avec Mirabeau et le nouveau garde de sceaux, Duport du Tertre ; on le vit môme chez M. de Lafayette. L'ingratitude de ses amis le soupçonna de faiblesse ou de perfidie. Bientôt on alla jusqu'à insinuer que le duc d'Orléans pourrait bien avoir acheté son silence. C'en était trop : Suloau ne se contint plus. Il rentra dans la lice et publia coup sur coup le Réveil de M. Suleau et le Voyage en l'air, second Réveil. La première de ces brochures était suivie du prospectus d'un journal politique qu'il se proposait de lancer le 1 er avril. Le cadre de ces publications préparatoires est ingénieusement tourné selon la tradition littéraire du xvm e siècle. M me la marquise de*** écrit à «son bel ami » et lui demande compte de son silence :
Je me doute bien qu'en général vous boudez l'aristocratie; mais cette idée ne me donne pas encore la clef de votre conduite, et ne m'explique pas nettement la monstruosité de certaines relations. Dans mes conjectures particulières, votre désertion ne ressemble pas mal à la colère d'Achille ; mais quel insigne outrage avez- vous donc reçu de ces malheureux aristocrates, dont les infortunes ne sauraient plus vous émouvoir? Agamemnon-Maury vous aurait-il ravi quelque Briséis?.. . Persifflez-moi, si cela vous amuse ; riez, tant qu'il vous plaira, de mes folles imaginations; mais je vous somme de me répondre gravement sur quelques questions qui mettent jour el nuit ma pauvre tête à la torture, et qui n'ont jamais été si problématiques que depuis que tout le monde se mêle de les résoudre. Qu'est-ce que M. de Lafayette? que veut-il? comment finira-t-il? Et ce Mirabeau , qui est le plastron de toutes les invectives, comment se fait-il qu'il soit encore redoutable? quelle est sa politique et que pensez- vous de ses moyens?
Ces interrogations étaient faites pour piquer la curiosité publique, car elles intéressent encore. Suleau remplit avec beaucoup de bonheur le plan qu'il s'est lui-même tracé.
Depuis que je suis convaincu , dit-il , que toutes les digues qu'on tenterait d'opposer au torrent de la démagogie ne serviraient qu'à accroître son impétuosité et multiplier ses ravages, je ne m'épuise pas en efforts superflus : j'attends, je prêche la patience et la force d'inertie. Il m'est démontré que le corps polilique ne peut se rétablir qu'après avoir parcouru toutes les périodes de la maladie. J'observe donc en silence le progrès du mal, et quand les circonstances le requièrent, je visite le foyer de la contagion ; dès-lors, voilà qu'un troupeau de myopes décident que je suis un pestiféré qui , par faiblesse ou cupidité, s'est laissé inoculer le virus épidémique.
11 sied bien à des Jàches d'épiloguer mes motifs et de juger ma conduite! N'est-il pas très-plaisant que moi, je sois harcelé par un tas de hobereaux, aussi poltrons que mal avisés, qui, également incapables d'agir et de prévoir, n'ont eu ni le courage de se secourir, ni le bon sens de se prêter aux moyens de salut qu'on leur offrait 1 Est-ce ma faute à moi si, lorsque je leur criais de s'armer et de faire bonne contenance, ils n'ont su que gémir et protester? Il me reste du moins la triste consolation de leur avoir prédit toutes les suites de leur aveuglement et de leur couardise. Tout me persuade que cette caste là était depuis longtemps pourrie ; et cela m'explique comment une assemblée qui recule devant tous les obstacles s'est fait un jeu de les fouler aux pieds : elle a senti qu'elle s'attaquait à un cadavre.
Viennent ensuite les portraits demandés par la marquise de *** et dont la tuuche fine n'est pas indigne de la gravité de l'histoire.
Il faut donc vous parler de M. de Lafayette. On sait assez que ce n'est pas un héros, et cela parce que, dans les circonstances qui demandaient du courage et de la vigueur, il ne s'est jamais mis au niveau de son rôle. Ses partisans ne ta-
rissent pas sur l'éloge de son sang-froid et de sa prudence : je ne prendrais pas d'autre texte si je voulais faire une satire amère des principaux traits de sa conduite depuis qu'il a l'air de commander la milice parisienne ; car sa sagesse si vantée n'est autre chose que cette espèce de réserve contemplative qui accompagne toujours la nullité des moyens. D'un autre côté , il y a dans sa démocratie un fonds de probité qui ne permettra jamais de le haïr. Je suis donc à son égard dans la situation d'esprit et de cœur la plus convenable pour le juger sainement. Les uns en font un scélérat battu à froid, pour qui rien n'est sacré ; un fourbe profondément ambitieux, digne de tous les supplices, pour avoir préparé sourdement tous les malheurs de la famille royale et favorisé de toute son influence le progrès de l'anarchie, en préconisant hautement les fureurs d'un peuple égaré ; -et pendant que ceux-ci le vouent à toutes les malédictions et dressent son échafaud, les autres le bénissent et iui élèvent des autels comme à un génie bien* faisant, qui fera le bonheur de la France, qui lui doit déjà son salut Vous voyez que, soit en bien, soit en mal , on s'accorde à lui donner de3 proportions gigantesques. Eh bien! ce n'est rien de tout cela; M. de Lafayette n'est rien moins qu'un être colossal. C'est tout bonnement un excellent citoyen qui veut sincèrement le bonheur de son pays ; et il en serait le plus ferme soutien, si la hauteur de ses conceptions politiques et la vigueur de ses moyens d'exécution répondaient à la pureté de ses intentions. Malheureusement ses vues sont étroites, et il n'a pas d'élan pour l'action. Son énergie ne passe pas un certain courage d'idées, qui, dans les grandes occasions, ne saurait suppléer la vigueur de l'âme. Il est quelquefois mâle dans ses dispositions, mais ses actions sont toujours d'un châtré.
Vous me demandez ce qu'il veut... Un jour qu'il m'écoutait avec bonté, je pris la liberté de lui faire la même question. Il veut uno monarchie populaire. Je ne pus m'empêcher de lui répliquer que c'était la démocratie royale des Actes des Apôtres. La répartie était caustique : il m'écoutait ; mais ce n'est pas à dire qu'il m'ait entendu. Je me suis bientôt reproché cette petite méchanceté ; car, dans le cours de la môme conversation, je fus convaincu qu'il n'était point entiché du républicanisme des factieux , et qu'il était même sincèrement
attaché à la personne du roi ; je serais sa caution sur ce point. Vous voilà bien embarrassée pour concilier cela avec la captivité, la geôle et tous les accessoires, etc. , etc. Je n'aurai point pitié de votre impatience; je vous ai dit qu'il n'était pas encore temps de le définir ; contenter -vous aujourd'hui de savoir comment il doit finir. Il finira par être pendu (j'ai parié qu'il le serait encore avant moi, et je suis prêt à doubler la gageure); oui, madame, pendu, et ce qui vous paraîtra encore plus paradoxal, c'est qu'il sera pendu par ce bon peuple dans lequel il semble avoir concentré toutes ses affections.
La prédiction était juste puisque la fuite a pu seule sauver Lafayette de l'échafaud.
Au fait, continue Suleau, M. de Lafayette était l'homme le moins propre à diriger la force publique dans un temps de troubles et de discordes. Il faut à un chef de parti un grand caractère, de vastes mesures, une fermeté imposante et quelquefois même de l'audace; et M. de Lafayette, loin d'être un homme fortement trempé, n'est qu'un agnelet, d'un génie trèscirconscrit, timide dans ses résolutions et petit dans ses moyens. Il est incapable de se prêter sciemment à des atrocités; mais comment se justifiera-t-il d'avoir toujours été spectateur indolent des exécutions populaires? Il semble n'y assister que pour les consacrer par sa présence. Il arrive là très-froidement lorsque tout est fini ; alors il engage respectueusement les acteurs et les spectateurs {ses frères) à regagner paisiblement leurs foyers. S'il ne s'était créé ce petit bout de rôle, il ne figurerait dans toutes ces tragédies que comme un valet de théâtre, qui ne paraît sur la scène que pour emporter les cadavres lorsque la pièce est jouée. On l'a justement comparé à l'arc-en-ciel, qui ne se montre qu'après l'orage.
Le portrait de Mirabeau n'est pas moins piquant, quoique d'un dessin plus vague. Suleau qui ne se montre jamais prude et qui prisait les gens d'esprit, s'était lié, plus intimement qu'il ne veut l'avouer à la
marquise, avec le grand orateur. Il voudrait le déprimer, et malgré lui, voilà qu'il entame son éloge. « Au fait, ce Mirabeau n'est pas aussi monstrueux qu'on le suppose ; à part son esprit, ses connaissances et ses talents, il a encore des qualités attrayantes. C'est sans contredit un homme profondément immoral ; mais il met dans toute sa turpitude une franchise si originale que sa scélératesse même a quelque chose de séduisant. Il y a dans sa laideur morale je ne sais quel profil qui n'est pas tout à fait aussi hideux que celui de sa figure. 11 faut croire que sa dépravation est contagieuse, car j'ai peine à me défendre d'un certain intérêt de bienveillance à son sort. »
Cette réflexion fort juste peut en suggérer d'autres, dont le lecteur nous pardonnera la hardiesse tout à fait hypothétique. Mirabeau ne cherche-t-il pas effectivement à inoculer sa dépravation au franc et loyal Suleau ; ne travaille-t-il pas à l'engager dans quelque transaction fâcheuse pour l'indépendance de ses opinions? D n'y réussit pas, sans doute; car l'intégrité de Suleau ne peut être l'objet d'un soupçon; mais qu'il l'eût tenté, voilà qui est indubitable. « Il le gourmandait un matin, dit une note du numéro 462 des Actes des Apôtres, sur sa répugnance enfantine à de certaines complaisances. Eh ! mais, nigaud, lui dit le père conscrit, mets donc ta conscience à V ordre du jour. »
Ce qui ne doit pas être perdu pour l'histoire, c'est le rôle que remplit Suleau dans les négociations de Mirabeau] avec la cour. Persuadé què l'appui de ce grand orateur sauverait la monarchie, Suleau s'employa d'un côté à persuader au gouvernement du roi qu'il fallait satisfaire sans marchander la déplorable avidité du
« père conscrit, » de l'autre à inculquer à Mirabeau les plans qu'il croyait les plus propres à rétablir l'ordre dans l'Etat.
Si la France, écrivait-il, prend à sa solde quelques régiments suisses, ce n'est pas qu'elle ait besoin d'étrangers pour compléter son armée; mais c'est qu'il est nécessaire à un Suisse de se vendre, parce qu'il ne vit que de trafic ; or, si vous ne l'achetez pas, il fera avec vos ennemis le marché dont il vous a offert la préférence ; s'il n'est pas pour vous, il est contre vous. Tout n'indiquait-il pas que, par le même calcul politique, il fallait stipendier le Suisse de Provence? Etait-il permis de lésiner sur les conditions de son traitement, quand il était évident que vos ennemis enchériraient sur le traité dont il vous faisait l'hommage de très-bonne foi (4)?
Mirabeau qui recevait temporairement du roi sept mille livres par mois, trouvait ce subside mesquin. C'est ce que Suleau déclare nettement. (Réveil, p. 29.)
Mirabeau joue un jeu forcé, car il est monarchiste par goût et par principes; qu'attendez-vous donc pour le mettre en mesure de réparer le mal que vous l'avez condamné à vous faire? Ce n'est pas le moment d'écouter certaines répugnances : il faut aux grands maux des remèdes violents. La langue de ce serpent a la même propriété que la lance d'Achille, qui guérissait les blessures qu'elle avait faites. Le corps politique est agonisant : que celui-là qui connaît le secret de sa maladie en soit le médecin ; la cure est infaillible, mais retenez bien que lui seul peut l'opérer.
Les lettres et les plans de Suleau faisaient partie des papiers que Mirabeau mourant confia au comte de Lamarck, et n'ont pas été publiés. Tout ce que nous pouvons en savoir, c'est qu'ils étaient d'accord sur la né-
(1) Mirabeau lui disait un jour : ■ Monsieur Suleau, Lafayette a une armée -, mais croyez-moi, ma tête est aussi une puissance ' » (Réveil, p. 28.)
cessité, le cas échéant, de prévenir les coups des jacobins et de commencer la guerre civile dans les départements du Midi. Mirabeau destinait le commandement des gardes nationales de Provence à Suleau, qui refusa, parce que, « les conditions lui déplurent. » Au surplus, il est certain que Louis XVI eût repoussé ce plan.
Il est toutefois bien remarquable que Suleau n'ait publié son journal que le lendemain des funérailles de Mirabeau, et que le premier numéro de cette feuille soit aussi cruellement injurieux pour la mémoire de l'orateur que les confidences du prospectus sont admiratives et en quelque sorte affectueuses.
Au nom de la probité politique, on doit blâmer Suleau de s'être entremis dans des marchés de cette espèce, avec une sévérité d'autant plus grande que, personnellement incorruptible, il conseillait systématiquement la corruption des députés; il avait calculé qu'avec moins de deux millions de livres, on enlèverait cent dix voix au côté gauche, de manière à assurer au gouvernement une énorme majorité. Les ministres d'alors écartèrent ce plan, et Suleau considéra leur répugnance comme la preuve flagrante de leur impôritie. Plus tard, le ministre Bertrand de Mollevillo tenta d'exécuter une combinaison de ce genre, et l'issue de ses négociations avec Danton et avec les Girondins, bien qu'elles aient réussi à l'égard du premier et échoué avec les autres (4), prouvèrent, malheureuse- Ci ) On sait que Vergniaud et ses amis ne refusèrent le subside qui leur était offert sur les fonds de la liste civile que parce qu'ils le trouvèrent insuffisant. Hais le roi n'avait plus d'argent, et le marché fut rompu. (Mémoires de Bertrand de MollwilU, t.
ment pour la nature humaine, que Suleau avait bien calculé.
Le Journal de M. Suleau ne répondit pas à l'attente générale. Chose étrange, et naturelle cependant, Suleau doutait ! Il arrivait à cette période de la vie où l'homme qui pense interrogo à la fois le passé et l'avenir. Suleau vit clairement que le naufrage du passé était irréparable, mais l'avenir lui fît horreur.
Dès le début de son entreprise, Suleau se raidit contre le sentiment secret de l'inutilité de ses efforts.
Il sent qu'il est dans une route périlleuse, que le terrain va fléchir sous ses pas ; il a peur de tout et de tous : peur de l'assemblée, dont l'existence est un outrage à l'inviolable autorité du roi; peur des nobles qu'il a trouvés découragés et désunis; peur de l'étranger, dont il soupçonne les arrière-pensées; peur des princes, parce qu'ils compromettent le roi dans des vues particulières qu'il voudrait déjouer; peur de la reine, parce qu'elle se défie du désintéressement des princes. Chacune de ses publications mensuelles porte l'empreinte de ces terribles irrésolutions, qui nous touchent profondément, parce qu'en les surprenant à nu dans cette âme qui ne sut pas feindre, on a le secret de toutes les erreurs, de toutes les illusions, de toutes les fautes et aussi de tous les malheurs du parti royaliste qui fut broyé par les vagues révolutionnaires entre ces deux grandes croyances, la Royauté et la Patrie.
Le journal de Suleau est devonu, comme la plupart des documents de ce temps, d'une telle rareté, qu'on nous permettra d'en extraire avec soin des renseignements précieux sur la cour de Coblentz et les plans de l'émigration. Louis XVI, alors qu'il était captif dans son simulacre de royauté, avait accrédité M. de Breteuil auprès des puissances en qualité de plénipotentiaire secret; non, comme les adversaires passionnés de cet infortuné monarque ont affecté de le croire, pour nouer avec l'étranger des intrigues contraires à la sûreté de la France, mais dans le but de déjouer la prétention qu'affichaient le comte de Provence d'agir comme régent du royaume et le comte d'Artois comme lieutenant-général. Aux yeux du roi, cette double prétention offensait la majesté du trône et en menaçait la sécurité, en justifiant tous les doutes que la malveillance s'efforçait de répandre sur la loyauté du souverain. Les princes, de leur côté, persistaient dans leur vue de considérer la volonté du roi comme enchaînée ; ils ne reconnurent point les pouvoirs de M. de Breteuil et lui opposèrent M. de Calonne. Une lutte très-singulière s'établit entre ces deux agents. Au mois de juin 4791, Suleau, quoique dévoué de cœur aux émigrés, appartenait encore au parti de M. de Breteuil. Aussi, bien qu'il approuve dans une certaine mesure les intentions des princes, émet- il de prudentes réserves contre l'usage qu'ils feront de la force qu'ils ont dans les mains. Le concours des armées étran-
gères lui répugne et l'effraye : là il est éloquent, parce * qu'ils pressent avec justesse tous les périls d'une situation si délicate.
Dieu veuille que le manifeste qui précédera leurs premiers actes mette dans une parfaite évidence la loyauté des puissances auxiliaires, et ne renferme d'ailleurs aucune prétention offensante pour tant de braves Français qui se sentent dignes d'une véritable liberté ! car enfin, si ceux-ci n'ont à combattre que pour le choix de leurs tyrans, leur résolution ne sera pas douleuse : ils redouteront bien moins la brutalité des Appius que les caresses des Porsenna. Ici, je vois M. le comte d'Artois et M. le prince de Condé s'avançant à la tête des légions formidables qui leur sont confiées par des puissances étrangères dont il est permis de suspecter le désintéressement. Je ne ferai point à des Bourbons fidèles au devoir de leur naissance l'injure d'examiner ce qu'ils veulent. Certes, ils n'ont pas la folle et criminelle prétention de ne nous délivrer de la turbulence éphémère, de l'oppression momentanée de quelques tribuns intrigants, que pour mieux river les chaînes féodales que nous avons voulu briser sans retour. Soit que je considère le roi dans la bourgeoisie de son ambition et l'humilité de ses goûts, soit que par une supposition complaisante et gratuite, mais chère à mon cœur, je lui prête la noble impatience de se dépêtrer des chaînes dont il s'est garrotté, je conclus que, loin de soulever hardiment sur ses libérateurs ses bras flétrîs de meurtrissures, il n'aura de voix que pour les exorciser, et s'il lui reste la force de s'agiter dans ses fers, ce sera pour célébrer les bienfaits et la vertu de ses geôliers et de ses bourreaux. Je ne dois pas examiner aujourd'hui si cette étrange combinaison d'imprécations et de vœux sera bien politique ; je ne dirai pas encore si ce contresens d'hommages prouvera d'autre sincérité que celle de sa peur. A quelque système que cette conduite appartienne, qu'elle soit, ou le conseil naturel de sa faiblesse, ou l'effet nécessaire de ses malheureuses circonstances, ou le résultat spontané de son impéri lie, toujours est-il vrai qu'à l'exemple de Henri III, il se précipitera d'abord dans les bras des ligueurs, qui seront fiers d'opposer son mannequin aux guerriers armés pour sa défense. Dans cette monstrueuse confusion, à quel panache se
rallieront les vrais amis de la patrie, qui, détestant également et le despotisme plébéien, et la tyrannie des grands, également effrayés et des horreurs de l'anarchie et du danger de la conquête, ne veulent combattre que pour le salut do la monarchie ?
C'est au moment mémo où Suîeau définissait avec cette éloquente précision la situation intolérable dans laquelle l'intervention des princes allait placer la couronne, qu'il apprit la fuite et l'arrestation de Varennes, « ignomineuse et déplorable aventure, » s'écrie-t-il. Il n'est touché que d'une chose, non des malheurs de la famille royale, bien qu'il donne une larme sincère à l'incomparable héroïsme de la reine, mais de l'humiliation infligée à la royauté. Au surplus, il n'eut pas le temps de s'appesantir sur ce triste sujet ; les tracasseries personnelles qu'on lui suscita le forcèrent à prendre quelque souci de sa propre destinée. La municipalité cherchait à l'impliquer dans la fuite du roi. Il en était bien innocent, car il regardait cette fuite comme un piège tendu à la famille royale, d'après un ancien plan de Mirabeau, conçu dans l'intérêt, soit de M. d'Orléans, soit du comte de Provence , et que M. de Lafayette aurait favorisé pour en tirer un avantage ultérieur en le déjouant à temps. Bien que nous ayons pris à tâche, dans le cours do cette étude, de ne nous point immiscer dans la solution des problèmes historiques que présente l'histoire de la Révolution française, nous pouvons assurer que les soupçons de Suleau, surtout en ce qui concerno M. de Lafayette, ne méritent historiquement qu'une médiocre confiance. C'est là une de ces mille et une calomnies que
les partis en querelle se jettent à la tète et qu'un examen sérieux dissipe sans retour.
Les jacobins et les meneurs populaires, tels que ce Rotondo que l'histoire a pris en flagrant délit dans les flammes de l'hôtel de Castries et plus tard dans le sang de la princesse de Lamballe, avaient juré unehaioe mortelle à Suleau, dont ils menacèrent vingt fois le domicile. Dès lors, le courageux écrivain mit ses meubles et ses papiers à l'abri « dos jurés-brûleurs » et ce fut dans une chambre nue, meublée seulement d'un lit, d'une table et d'une chaise, qu'il continua sa guerre do sarcasmes et d'invectives.
Le démocrate, dit-il, est de la nature des castors. Celui-ci abat sans cesse, celui-là détruit sans cesse. Le premier n'a qu'une manière de construire, le second n'a qu'un système en politique. Le castor est amphibie, le démocrate s'accomode également de l'élément républicain et monarchique. Tous les deux enfin, ils passent leur vie à bâtir : le castor dans l'eau, le démocrate sur le sable, ayant à craindre, l'un la rapidité du fleuve, l'autre l'impétuosité des vents. En général, le démocrate a les inclinations tempérées. Tardif dans ses combinaisons, peu prévoyant, naturellement sobre, il consomme peu et vit au jour le jour. Qu'on le laisse niveler, maçonner, édifier, démolir, c'est tout ce qu'il demande. Ces animaux sont enclins à s'isoler; mais, nés craintifs et timides, ils marchent rarement seuls ; aussi est-il très-ordinaire de les voir se réunir en troupeaux. Alors, il est prudent do les éviter et de s'éloigner des endroits où ils paissent ; car autant ils sont timides dans la solitude, autant ils deviennent hardis et entreprenants lorsqu'ils se trouvent en certain nombre. On les a vus quelquefois se jeter sur des voyageurs et les dévorer. Le bruit d'une arme à feu prévient ces accidents, et suffit pour les mettre en fuite.
Suit le portrait du jacobin :
Le jacobin participe de la nature du tigre et de l'ours blanc. Ses formes sont brutes et grossières, son maintien est lourd. Il a l'air taciturne, l'encolure hideuse, le poil ras. Féroce et carnassier, il égorge pour le plaisir d'égorger, aime passionnément la chair humaine, et vit dans un état de guerre perpétuelle avec tout ce qui n'est pas de son espèce, à l'exception du démocrate avec lequel il se plaît quelquefois et plutôt par caprice que par inclination. Fouiller la terre, déraciner les arbres à fruit, telles sont les occupations de l'ours jacobin, qui n'est par lui-même susceptible d'aucune espèce d'éducation, et dont on ne peut se servir qu'après lavoir muselé.
Ces araères moqueries n'avaient pas encore vu le jour, que Suleau était, pour la dixième fois peut-être, incarcéré par ordre du comité des recherches, sous l'inculpation d'avoir publié des libelles « soudoyés par l'aristocratie. » Des placards affichés dans Paris l'accolaient à Marat, avec qui des badauds lui prêtèrent nous ne savons quelle ridicule complicité.
Depuis lo retour de Varennes, il nourrissait le généreux dessein de défendre devant les tribunaux les trois gardes-du-corps arrêtés pour avoir coopéré à l'évasion du roi ; il n'eut que la consolation de les retrouver à • l'Abbaye.
Cette dernière aventure mit les affaires de Suleau dans le plus pitoyable désordre ; ses créanciers l'accablent de papiers timbrés qui franchissent les grilles de la prison, inexorablement fermée à ses amis. Ses abonnés surtout font rage. Suleau coupe court à leurs réclamations par un double trait d'audacieuse folie : il établit un bureau de distribution au greffe de la prison de l'Abbaye et un bureau d'abonnement au comité des recherches. « Ces honnêtes gens, dit-il, sont singulièrement officieux, et je .ne dois plus douter que
mes abonnés ne soient servis désormais avec la plus scrupuleuse ponctualité. »
Cependant il est une accusation qu'il n'accepte pas avec sa philosophie ordinaire : celle d'êlre « soudoyé par l'aristocratie. > On sent que le rouge doit lui monter au visage. Alors il rappelle, avec une indignation vraie, qu'il a refusé les secours immenses qui lui furent offerts pendant sa détention de 4790, et qu'il n'a jamais tiré de sa plume que les 40,000 livres produites par les souscriptions de son journal. « Cependant, ajoute-t-il avec plus de gaîté, j'ai usé librement de la bourse d'un quidam qui à ce prix m'absolvait d'avance de tous mes péchés d'aristocratie. Cet homme m'avait déjà prêté cent mille francs dans d'autros circonstances ; sous beaucoup de rapports, il avait auprès de moi le droit de représentation ; il ne pouvait ni ne devait encourager ce qu'il appelle une hérésie politique, mais il ne s'est jamais permis d'en contrarior l'essor que par des considérations de prudence. Sûr de ma probité jusque dans mes erreurs, il • ne pouvait que me plaindre, mais il se serait fait un crime de me blâmer d'obéir à l'impulsion de ma conscience. La seule condition qu'il attache à cette sorte de condescendance, c'est que je lui laisserai le privilège exclusif de pourvoir à tous les frais de mes armements contre le système révolutionnaire. Peutêtre les jansénistes de l'aristocratie me pardonnerontils cette espèce de transaction avec un profane, quand ils sauront que ce profane, c'est mon père. »
Jamais, sans doute, la justice politique n'avait rencontré une proie si glissante ; elle lui échappa encore cette fois ; mais l'âme de Suleau s'est ulcérée. Ne lui
parlez plus de modération, c'est lâcheté ; ni de conciliation, c'est duperie. Les moyens doux ne sont plus de saison ; plus de pacte avec l'anarchie : c'est par la force ouverte que la contre-révolution doit s'opérer. Suleau part pour Coblentz, et comme sa nature est toute extrême, il ne se contente pas d'embrasser les projets de l'émigration, dont il se défiait tout à l'heure : il abondonne M. deBreteuil et s'élance d'un bond vers M. de Calonne. Il va donc combattre loyalement pour la monarchie, vaincre ou périr pour son roi. Porte-il son regard sur les partis qui divisent la France ? aux jacobins son mépris muet et presque son indulgence ; mais haine, haine vigoureuse à ces infâmes « monarchiens, royalistes constitutionnels et partisans des « deux chambres, intrigants, frénétiques, charlatans, infâmes, orgueilleux, imbéciles, coquins, ambitieux, » je passe la meilleure partie de la litanie. Voilà ceux qu'il dénonce à l'Europe monarchique, ceux qu'il accuse d'avoir circonvenu le monarque. «Ah! s'écrie-t-il , Louis XVI et Marie-Antoinette servent bien mal le roi ! » Mais quelle est donc la cause de cet emportement contre les partisans de la monarchie constitutionnelle ? Suleau va nous l'apprendre 1 « C'est que depuis six mois ils ont retardé le bienfait de la contrerévolution. » Si l'on réfléchit aux accusations imprudentes dont la loyauté de Louis XVI fut l'objet, on conviendra que cette véhémente sortie d'un écrivain non suspect d'attachement à la cause révolutionnaire est la justification la plus complète des intentions de ce malheureux prince, et une honte de plus pour ses bourreaux.
Suleau se trouvait à Neuwied-sur-le-Rhin (1) vers la fin du mois de novembre; le comte d'Artois l'accueillit assez gracieusement pour le consoler de la réception plus froide que lui avait faite à Coblentz le comte de Provence; mais il avait beau feindre l'enthousiasme et s'exalter à froid pour une cause qu'il sentait irrévocablement perdue ; vainement se plaisait-il à retrouver dans le comte d'Artois « la grâce chevaleresque et le courage impétueux de Henri IV ; » vainement prêchait-il la légitimité du despotisme au nom du dogme aveugle de la nécessité ; il pouvait étouffer sa conscience, mais non pas son intelligence qui prenait en pitié les petits calculs des puissances étrangères, et les folles illusions de l'armée de Condé. C'est le cas ou jamais de prêcher l'énergie. Ainsi fait Suleau : il adjure l'empereur Léopold, il adjure l'impératrice Catherine. Pourquoi tant de lenteur? pourquoi tant de braves gentilshommes se consument-ils sur les bords du Rhin en une déshonorante oisiveté? Que veut dire cela? Et quelles sont ces intrigues qui s'agitent dans Coblentz divisé ? Ces questions, faites avec la liberté dont Suleau, quoiqu'on eût son aristocratie, avait pris l'habitude dans les luttes de la presse, devaient déplaire aux princes ; elles déplurent. « C'était, dit un contemporain, le tonnerre tombant au milieu
(0 Les renseignements que, dans ses Mémoires secrets, M. d'AUonville donne sur le séjour de Suleau à Coblentz, manquent d'exactitude dans le détail.
des délices de Capoue. » Toute cette partie du journal de Suleau (do novembre 1791 à février 1792) a l'importance d'un document. La situation respective de la cour de Paris et de celle de Coblentz, les querelles de M. de Calonne avec M. de Breteuil, y sont analysées de main de maître ; l'histoire peut même y puiser quelques notions nouvelles ou la confirmation de quelques points douteux. Ainsi, il demeure avéré 1° que le roi Louis XVE intima très-sérieusement aux princes ses frères de dissoudre l'armée du Rhin, qu'il fut très-sensible à leur résistance, et que loin de l'encourager sous main, il la regarda comme un manque de respect et un acte formel de désobéissance ; 2° que le baron de Breteuil avait la mission, non pas de négocier avec les puissances le rétablissement de l'autorité absolue, mais au contraire de leur faire comprendre l'impossibilité d'une tentative de ce genre, et la nécessité dans laquelle se trouvait le roi de donner pleine satisfaction aux idées nouvelles par l'établissement d'une monarchie constitutionnelle, qu'on s'efforcerait de modeler sur les institutions anglaises; M. de Breteuil devait s'employer spécialement à négocier avec les princes de leur adhésion à cette combinaison ; il ne put y parvenir ; 3° que l'émigration était divisée en deux camps, l'un aux ordres de M. le comte d'Artois et du prince de Condé, fidèle aux traditions de la monarchie pure: l'autre discipliné sous la main discrète du comte de Provence et enclin à composer avec la Révolution, pour peu que son chef en tirât quelque avantage réel.
C'est à celui-ci que Suleau s'attaqua sans ménagement dans la personne de la comtesse do Balbi et d'un certain M. de Jaucourt qui paraît avoir joué un rôle
fort équivoque entre les jacobins de Paris et les modérés de Coblentz.
Comme Suleau s'étonnait beaucoup de la présence de madame de Balbi au milieu d'une armée, quelqu'un ne manqua pas de répliquer par l'exemple de Henri IV. « Henri IV ! Henri IV ! répétait vivement Suleau, je ne sais si le Béarnais transportait les délices d'Anet dans les plaines d'Ivry ; mais il avait coutume de dire qu'en campagne il se pardonnerait dix gourgandines plutôt qu'une comtesse intrigante. » Le mot fut redit et valut à Suleau une disgrâce complète. Bravant les dangers qui l'attendaient à Paris, il y revint en poste, « persuadé de son inaptitude à réussir auprès des princes, et convaincu qu'avec une telle âpreté de caractère c'était forcer sa vocation que de transporter ses tréteaux dans le foyer des tracasseries et du commérage. » Il s'en faut cependant qu'il regrette son pèlerinage à Coblentz. « Il y a des choses qu'il ne faut pas se contenter de voir en perspective, si l'on veut s'en faire une idée juste ; mais, ajoute-t-il, c'est trop parler de moi. Quand on a l'honneur d'être disgrâcié à la cour de madame Balbi, il y aurait de l'immodestie à divulguer les détails de sa bonne fortune.»
Dès lors, profondément affligé de tout ce qu'il a vu, Suleau désespère delà contre-révolution; il étudie la situation et voit clairement que la Révolution est indestructible, parce qu'elle a créé des intérêts nouveaux au profit des classes très- nombreuses qui n'en avaient aucun dans l'ancien ordre de choses. Après cet examen de conscience fait avec la plus rare clairvoyance et la plus haute impartialité, Suleau n'hésite plus : il abjure ses théories agressives et cherche le salut de la
France dans rétablissement d'une monarchie représentative. Le contre-révolutionnaire, l'aristocrate Suleau veut fonder un ordre durable sur l'accord pacifique et le juste équilibre de tous les intérêts.
Il lui fallut un grand courage et une résolution magnanime pour planter si fièrement sa nouvelle bannière au milieu d'un feu croisé d'injures et de malédictions. Beaucoup de ses anciens amis s'éloignèrent de lui comme d'un traître ; il se défendit de leurs attaques en homme que sa conscience met à l'abri d'injustices passagères. La transformation est complète: sa parole devient aussi mesurée qu'elle était ardente, elle semble l'expression d'une pensée mûrie par l'expérience et revenue de toutes les illusions. Il paraît comprendre ses nouveaux devoirs, et combien sa renommée, pleine de bruit et d'aventures, va souffrir aux yeux du vulgaire.
Je n'ignore pas, dit-il, que le langage froid et empesé de la modération ne prête point aux mouvements oratoires. Je ne me dissimule point qu'en substituant aux élans de ma frénésie contre-révolutionnaire le ton calme et didactique de la sagesse et de la raison, non-seulement je sacrifie toute ma coquetterie littéraire, mais j'indispose mes plus chauds partisans, j'ameute contre moi tous les bruyants admirateurs de mes folies; mais si je puis répandre à petit bruit le germe de quelques vérités utiles et féconder imperceptiblement ces semences salutaires, je ne regretterai point de vains applaudissements qu'on paye toujours de la considération des gens sensés, et qu'on achète quelquefois de sa propre estime ; en un mot, je ne prends plus pour de la célébrité les scandales de ma donquichoterie, et je veux être enfin un homme. Après tout, cette métamorphose est peut-être un idée assez piquante pour que mon amour-propre y trouve encore son compte.
Mais quoique Suleau essaye encore le ton de la gaîté, ses idées se sont singulièrement assombries. Il n'y a pas à douter de la sincérité momentanée de sa conversion , seulement, elle pourrait bien n'être que l'effet du désespoir, et quand il invoque la constitution, on croirait voir un naufragé s'attachantà la dernière épave que l'Océan n'ait pas encore engloutie. Toujours impétueux et toujours batailleur, ce Curtius fantasque se précipite dans tous les gouffres. Il lui plut un jour, c'était en 1792, de convertir Danton et Robespierre à la constitution anglaise, et pour se ménager une entrevue avec les deux tribuns, il pria son an cien condisciple, Camille Desmoulins, de les réunir à sa table.
Je t'envoie, mon brave Camille, lui écrivait-il, un petit canevas de vues utiles, assaisonnées de réflexions sages et de conseils modérés; tout cela est pourtant de mon crû, et c'est à toi que je le dédie ; voilà, certes, deux grandes singularités! Quoiqu'il en soit, j'ai souvent regretté que, placés aux deux extrémités de l'axe politique, nous fussions séparés de tout le diamètre de l'horizon. Nous nous sommes perchés à l'opposito, sur les deux pôles de la Révolution, et de là, nous nous sommes vigoureusement gourmés. Maintenant je vais habiter le centre de la sphère, et je t'y donne rendez-vous.... Si l'axiome in medio stat virtus est aussi vrai en politique qu'en morale, hâte-toi de déménager à mon exemple : viens à ma rencontre et nous n'aurons plus qu'à nous féliciter mutuellement.
J'ai bien eu quelques petits combats à soutenir contre moimême avant d'abjurer mes folies. En tout, c'est l'exagération qui fait du bruit et qui séduit la multitude; à cet égard, ce n'est donc pas sans effort que ma raison a surmonté les ré-
pugnances de mon amour-propre. Ensuite, on n'est que trop enclin à juger sévèrement celui qui ne craint pas de se démentir; le public interprète toujours peu favorablement ses motifs : la voix impérieuse de ma conscience a fait taire tous les scrupules du respect humain, mais il m'a fallu batailler longtemps avec ma véracité. Il est certain pourtant qu'il y a quelque courage, et peut-être un mérite réel à rétracter hautement ses erreurs quand on prend ce cruel parti aux dépens de sa vanité, par respect pour sa convittion particulière et de stériles considérations d'utilité générale; car le public a l'injustice de ne tenir aucun compte de ces sortes de sacrifices. Le malheureux qui se dévoue par un sentiment de moralité est donc réduit à se consoler de cette ingratitude avec sa conscience, ce qui est une assez triste ressource.
Au reste, je n'ai point à me reprocher d'avoir jamais extravagué sciemment, et bien moins encore d'avoir prostitué ma plume à ma cupidité. J'ai toujours obéi servilement à l'impulsion de ma conscience, et non seulement je ne me suis jamais vendu à mon intérêt personnel, mais, ce qu'il y a de plaisant ou de ridicule, c'est que depuis trois ans, je suis en possession de payer de ma bourse la permission de compromettre mes oreilles pour faire triompher un parti dans le succès duquel il n'y aurait évidemment pour moi que des coups à gagner. Quand je hurlais sur tous les toits de l'aristocratie, quand je faisais rage contre les entreprises les plus modérées de la Révolution, quand je me faisais le don Quichote de toutes ses victimes , quand je m'escrimais intrépidement envers et contre tous pour faire surnager ces pauvres émigrés, quand je harcelais avec tant d'importunité toutes les puissances du ciel et que j'évoquais à grands cris tous les dieux infernaux pour qu'ils eussent à protéger la sainte contre-révolution de Coblentz, je la croyais sincèrement désirable et même nécessaire. Je suis convaincu que tu délirais aussi de bien bonne foi quand tu prêchais dans tous les carrefours la Saint-Barthélémy de tout ce qui était suspect de ne pas avoir autant d'admiration que le tendre Garât pour les beautés de la Révolution, et qu'en ta qualité de procureur général de la lanterne, tu lançais à tort et à travers des conclusions à mort contre quiconque était atteint du crime capital de posséder une paire de culottes. Aujourd'hui, je remarque que tu n'as
plus de confiance dans tes idées républicaines ; je soupçonne même que tu es à peu près dégoûté de ton gouvernement fédératif, et je te vois presque réconcilié avec la famille Capet.
De mon côté, je ne suis plus engoué du panache blanc : je compatis de toute mon âme au sort de ces malheureux émigrés ; en général, je les aime, je les estime et je respecte leurs infortunes ; j'opine qu'il faut faire beaucoup pour eux, mais rien absolument par eux.
Il résulte de tout cela que nous avons fait une terrible enjambée l'un vers l'autre, et je te prédis que bientôt nous ne ferons qu'un attelage. J'ai rengainé mon sabre, brise ta pique ; essayons de devenir tous deux honnêtes gens.
Au fait, nous avons jetté notre gourme, et il ne tient plus qu'à nous d'être maintenant des animaux utiles.
La liberté ne se trouve pas plus aux Jacobins qu'à Coblentz ; jusqu'à ce jour, qu'avons-nous fait autre chose que de servir, à notre insu, les passions de ses ennemis? Je ne sais trop lequel de nous l'a le plus rudoyée et effarouchée ; mais je suis très-persuadé qu'avec des manières plus caressantes, il serait encore possible de la fixer. Unissons-nous pour prêcher sa véritable doctrine : je t'assure que nous trouverons honneur et profit dans cet apostolat, au lieu que jusqu'à présent nous n'avons été que les Séides des Mahomets de chaque parti ; à l'exemple de ces prêtres du paganisme qui donnèrent à leurs idoles l'empreinte de toutes leurs passions, nous avons étrangement défiguré la liberté : pendant que tu cherchais ses avantages dans les emportements de la licence, moi je plaçais ses faveurs dans le repos de la servitude.
Si tu veux m'en croire, mon cher Camille, nous allons restituer à cette divinité son image et son culte : c'est à des néophytes de notre espèce que sont réservées ses plus précieuses influences.
Nos vertiges n'ont été que trop contagieux; nous avons fait tourbillonner toutes les têtes avec la folie de nos paradoxes : hâtons-nous de remanier l'opinion publique; nous l'avons égarée à qui mieux mieux, en la travaillant en sens inverse ; il s'agit de la travailler de concert dans le sens de la raison et de l'équité.
Adieu, mon antipode; j'irai souper samedi prochain à ta campagne; je te somme d'y réunir Robespierre et Danton. Je
prends l'engagement de leur faire confesser qu'à force de convoitise ils ont raté la liberté ; tu verras comme je prouve que, hors d'une bonne chambre des communes, il n'y a point de salut pour les tribuns !
J'avais préparé le plan de la ligue du salut public ; mais un citoyen très-actif profita, l'autre jour, à l'Opéra, de la liberté de la presse pour me brissoter mon portefeuille.
Je vous porterai le canevas d'une vigoureuse pétition à l'Assemblée. On accuse mon style de n'être pas assez chaste ; c'est pourquoi j'ai eu la précaution de rompre toutes mes expressions, de peur d'effaroucher la pudeur de nos prélats constitutionnels.
Je couve aussi le projet d'une adresse à tous les départements. J'approuve fort qu'on se partage le soin de les cathéchiser, mais pour les rallier tous (sous la bannière du roi) à un système de démocratie supportable. Il est à nous, le roi : soyez sûrs qu'il entend parfaitement son affaire, et qu'il n'a pas la moindre fantaisie de contre-révolution. Je vous le garantis sur ma tète. C'est une absurdité de croire qu'il ait dans le cœur des desseins violents ; il est meilleur patriote que vous autres ; fiez-vous en à son intérêt qu'il sait très-bien être intimement lié à l'intérêt général. Tant qu'il sera à votre tête, les menaces d'outre-Rhin ne seront que des feux de paille ; mais si vous le poussez à bout, si vous ne cessez de l'effrayer, en vous hérissant de piques, il vous échappera un beau matin, il émigrera, et il aura toute raison.
Quelle est donc aussi cette frénésie de relancer sans cesse ses ministres comme des bêtes fauves? Insensés 1 quel est celui d'entre eux qui peut douter qu'il ne trouvât son tombeau dans le berceau de la contre-révolution? Misérables! si le roi la désirait, cette contre-révolution, elle est à ses ordres ; il n'a qu'à confier à des jacobins les rênes de l'administration. Apprenez, fous enragés, que s'il est des ministres coupables dans le sens de la révolution, ce sont ceux qui ont la faiblesse de déférer à votre stupide aveuglement. Si je te contais ce qu'a valu à M. de Lessart la dernière ruade du Fauchet, je te ferais frissonner. Cet hypocrite énergumène, qui dénoncerait le Père éternel pour peu qu'on voulût l'entendre, si j'entreprends jamais de le démasquer, je veux que son patriotisme passe en proverbe comme la probité de ton Brissot.
Laissez en paix les ministres, et surtout gardez-vous de violer le sanctuaire de la diplomatie. Tout est perdu, l'abomination est dans le lieu saint, quand des profanes portent la main au tabernacle. Si vous voulez à toute force être initiés dans les secrets d'Etat, et vous former à l'étude de la politique, courez à une représentation de Brissot, lorsque du fond de son grenier il passe en revue toutes les puissances, les mande à sa barre, déjoue leurs complots et anéantit leurs ressources. Quand il aura débité ses oracles sur les desseins de tous les cabinets, il vous tracera par-dessus le marché des plans neufs d'opérations militaires.
Mon cher Camille, ne sutor ultra crepidàtn. Pendant que Brissot, après avoir immolé d'un trait de plume la forteresse du Luxembourg, envahit d'un coup de main l'Electorat de Trêves, et de là s'avance fièrement à la tête de ses trois colonnes pour conquérir l'Allemagne à la liberté, occupons-nous modestement d'en donner la définition à nos compatriotes, et de leur en faire naître le goût. Si cette expédition n'est pas aussi brillante, je t'assure qu'elle est beaucoup plus utile; et ne serait-il pas fort drôle qu'on finît par dire de nous que nous avons retrouvé le bon sens que tant d'autres ont perdu I
Suleau.
Il y a un posl-scriptum :
P. S. Mille choses gracieuses à la femme ; elle est vraiment jolie et très-intéressante ; ne serait-ce pas dommage que l'un de ces quatre matins elle devînt la veuve d'un pendu et la proie d'un pandour (1)?
Par son contenu, comme par son désagréable postscriptum, celte lettre produit une impression douloureuse ; il y a quelque chose d'égaré dans cette affectation de franchise triviale ; cette gaité grimace, elle est
(h) Cette triste plaisanterie, tout à fait dans le goût da temps, poursuivit quelque temps Lucile Desmoulins. II arriva qu'elle fut suivie à la. promenade par des jeunes gens qui disaient : « Quel dommage qu'une si jolie femme soit la femme d'un pendu ! » (Camille Desmoulins, par Ed. Fleury, t. u.)
feinte. Déjà les abonnés du journal de Suleau se plaignent de son humeur farouche.
Pour moi, dit-il en réponse à ces plaintes, j'avoue que je ne saurais pas mettre en vaudevilles le désastre de Lisbonne, ni chanter sur un flageolet la culbute de la Calabre. Il n'était pas très-difficile d'écrire en vers burlesques la guerre de la Fronde ; mais il me semble que ceci devient un peu plus sérieux. Au reste, pour contenter tous les goûts, je réserverai dans chaque cahier un petit coin à la jacobinaille.
La réponse de Camille Desmoulins vint accroître son insurmontable tristesse.
Suleau avait écrit une seconde lettre à Camille. La voici :
28 février 1792.
Je donne ordre à mon imprimeur de te porter, mon cher maître, la première épreuve des réflexions que je t'adresse dans mon numéro XI, ainsi que la lettre qui les accompagne. 11 convient que tu répondes à cette lettre avec un mélange de sagesse et de coquetterie , et que tu me donnes la permission d'imprimer tes observations.
J'entrevois des avantages immenses dans la publication de cette correspondance, et pas l'ombre d'un inconvénient.
Nous tenons la liberté, et il faut maintenant plus d'adresse que de force pour la conserver. Tout est perdu si on a le malheur de s'opiniâtrer à des résolutions extrêmes. Je ne demande pas deux heures pour en convaincre Robespierre et Danton, dont je considère les talents et respecte la bonne foi qu'ils ont manifestée dans toutes les circonstances.
Un borgne peut conduire un aveugle : laisse-toi donc diriger par un étourdi qui connaît mieux que toi et la véritable situation des affaires publiques, et môme les intérêts de ta position particulière. Tu me remercieras quelque jour d'avoir eu la hardiesse de prendre les rênes; mais c'est dans la chambre des communes que je veux recevoir tes congratulations. Lis-moi sans prévention, et ne perds pas de vue que,
dans cette indigeste rapsodie, il n'y a pas une seule ligne qui n'ait été dictée par le sentiment d'une conviction parfaite : je to commenterai tout cela de vive voix , et tu seras content.
Notre tour est venu de paraître sur la scène, et je t'assure que notre rôle sera brillant si nous avons le bon esprit de ne chercher qu'à le rendre utile.
Je me suis recueilli longtemps avant de prendre mon parti ; l'événement prouvera que je me suis déterminé en connaissance de cause. Au reste, je serais bien moins pressant s'il ne s'agissait que de mes oreilles; mais il y va du salut public, et je connais ton patriotisme. Peuses-y bien. Vale atque ama tuissimum S.
Voici la réponse de Camille , aussi gourmée que la lettre de Suleau était abandonnée et familière :
Mon ingénieux antipode n'attendra pas longtemps ma réponse.
J'aurais cru que Suleau se respecterait davantage; le temps n'est plus où les écrivains se ravalaient eux-mêmes pour amuser le public, en lui donnant le spectacle inverse de ceux de l'amphithéâtre, où c'étaient du moins les bêtes qui combat-, taient pour amuser les hommes ; et quand je ne respecterais pas en moi l'homme de lettres et le philosophe , je ne dois pas laisser avilir le magistrat du peuple , le membre du conseil général de la commune de Paris.
Camille Desmoùuns.
Recevoir de Camille Desmoulins une leçon de dignité I Le coup fut rude, bien que Camille eût pris à tâche de l'amortir par la familiarité calculée d'un billet joint à sa lettre ostensible. Desmoulins se défend d'une rupture. On dfne si bien avec Suleau, et Camille eut toujours un faible pour les gens dont l'estomac est aussi délicat que l'esprit (4).
(0 La lettre de Camille, qui n'est imprimée que dans le Journal de M. Suleau, est pour ainsi dire inédite. Nous la reproduisons en entier.
P. S. Adieu, mon cher Suleau ; je puis appeler ainsi, dans une lettre familière, l'homme qui a été mon camarade de collège et qui m'a prévenu , par des témoignages d'amitié non équivoques ; mais il y a si peu de personnes faites pour croire qu'on peut aimer et estimer un des chefs les plus ardents du parti opposé, et malgré l'amitié de collège, soutenir son opinion contre lui dans une bataille rangée, le pistolet à la main, comme on l'avait soutenu de la plume dans la société ; les patriotes sont si soupçonneux , et j'ai tant d'ennemis dans tous les partis, parce que j'ai dit la vérité à tant de gens, qu'il me semble que votre amitié pour moi devait vous défendre de la proclamer au balcon de l'Opéra, dans toutes les sociétés, dans tous les journaux, et d'armer ainsi contre moi la calomnie, la haine et la défiance. J'aime beaucoup à m'entretenir avec vous, mais... quand je pourrais excuser cette affectation en faveur de ce qu'elle a d'obligeant et de flatteur pour moi, suis-je le maître de la réputation de mes amis? Cependant ils ont beau me presser de rompre tout pacte avec l'aristocratie, j'ai un faible pour les gens d'esprit, eussent-ils émigré ; je les recherche comme ce saint, fondateur de je ne sais quel ordre, qui couchait entre deux charmantes religieuses pour exercer sa vertu et offrir à Dieu ses sacrifices. Quand je dîne avec Suleau, je me lève de table, comme ce saint du lit, en disant : Dieu soit loué! je Vai fait sans péché! Mais en me regardant comme invulnérable , après la preuve d'incorruptibilité que j'ai rapportée dans mon dernier écrit à Brissol, je ne puis improuver mon ami Robetspierre (sic) quand il me déclare qu'il se sauverait de chez moi en voyant entrer un notable de Coblentz. Je crois presque que le patriotisme est comme cette divinité (que les Romains appelaient /ides et que nous avons appelée Y honneur), qu'ils peignaient enveloppée d'un voile si blanc, que ( haleine, pour peu qu'elle ne fût pas très-pure, le souillait. Alboque fides velata penno.
Excusez mon griffonnage : je vous écris en hâte sur le bureau de votre imprimeur.
Camille et Robespierre suivaient en cette circonstance le système qu'ils avaient adopté pour leur stratégie politique : profiter de toutes les concessions que
la peur ou la faiblesse arrachent à l'ennemi, ne lui en faire aucune. De cette politique implacable naîtra la journée du 20 juin, puis celle du 10 août, si fatale à Suleau. C'est ce qu'il commence à comprendre, mais trop tard. Il a donné dans son propre piège. « Au "fait, se dit-il, Camille mourra jacobin, et il est intimement persuadé que le roi n'a rien de mieux à faire que de prendre le bonnet rouge. Cette singularité n'est pas insoutenable. Le roi n'a pas été chaudement protégé par le clergé ; le roi n'a pas été vigoureusement épaulé par la noblesse ; si le roi n'est pas du moins secouru par les propriétaires, Camille aura parfaitement raison, et moi je n'aurai été constamment qu'un nigaud. »
Cette idée le possède, s'insinue jusqu'à son cœur et le torture ; il considère ce qui se passe et ce qui se prépare : la France est couverte de ruines ; Jourdan coupetête règne à Avignon sur des monceaux de cadavres ; les jacobins sont au ministère ; on dresse l'échafaud des meilleurs serviteurs du roi; les comités insurrectionnels préparent dans l'ombre la chute de la monarchie ; les honnêtes gens se taisent épouvantés et cherchent leur salut dans la fuite. « Ah l s'écrie Suleau, l'événement prouve que je ne suis qu'un sot d'avoir calculé qu'on pourrait inoculer du jugemeut aux jacobins et du courage aux honnêtes gens. » Puis tout à coup, saisi de je ne sais quel délire, il renverse du pied sa nouvelle idole ; il a perdu l'espérance d'introduire actuellement en France un gouvernement libre. Dès lors, ce sont ses expressions, il ne taillera plus sa plume qu'arec son sabre, et ne la trempera plus que dans le sang. Sans doute, il est affreux d'être réduit à opter entre la servitude étrangère ou l'esclavage do-
mestique, « mais ces fers-là ne sont encore que des chaînes de fleurs si on les compare aux horreurs de l'ochlocratie de vingt-deux millions de tigres démuselés qui déchirent pour le seul plaisir de déchirer, et n'ont pas même l'instinct d'être personnels dans leur férocité. 11 est encore un moyen do sauver la France ; ce moyen, je le connais parfaitement, je l'ai fortement médité. Le remède n'est pas doux, mais il est infaillible. La nécessité justifie tout ; il ne s'agit donc que de savoir s'il est strictement indispensable. Quand je serai bien convaincu qu'il n'y en a plus d'autre, j'aurai le courage, je ne dis pas de l'enseigner théoriquement, mais de le prêcher d'exemple à tous les preux, s'il en est encore. Mais qu'ai-je dit l quel blasphème I
J'en connais jusqu'à trois que je pourrais nommer. »
Quand Suleau ût, au milieu delà tempête, cette évolution extraordinaire, la souscription de son journal était épuisée. (Le mode d'abonnement alors usité n'a pas d'analogue dans la presse d'aujourd'hui : on souscrivait pour un certain nombre de feuilles que l'autour faisait paraître à son gré, sans condition de durée ni de périodicité régulière.) Il fait appel à ses amis politiques pour la publication d'une seconde série. Nous ne pouvons éviter de transcrire l'Avis qu'il adresse au public :
Le début du nouveau journal se fera le jeudi \ % avril. Cet intervalle est suffisant pour recueillir les adresses de ceux qui désireront recevoir cet ouvrage épouvantable, que le malheur de nos circonstances va teindre de sang et joncher de cadavres. Ce sera, d'un bout à l'autre, le cri de ralliement contre les vautours qui, après avoir rongé les entrailles de leur patrie,
ont puisé dans cette horrible pâture de nouvelles forces pour s'en disputer les lambeaux.
La maison brûle et Coblentz délibère ! Coblentz 1 tu marcheras, ou je te vouerai au mépris et à l'indignation de tout ce qui porte encore un cœur français.
Est-ce l'oraison funèbre de la France que j'entreprends? Est-ce le manifeste de son salut? Dans Tune et l'autre hypothèse, je ne peux plus faire entendre qu'une voix terrible, ou des accents lugubres, ou des éclats foudroyants.
Que ceux qui ne se sentent pas la fermeté d'envisager face à face le danger de la tempête, et qui aiment mieux chercher dans le sommeil un abri contre les retentissements du tonnerre, que ceux-là se gardent bien de me lire, je troublerais leur sécurité sans aucun avantage pour le salut commun. Quand le vaisseau s'entrouvre et menace de céder à la fureur des flots, le malheureux qui s'étonne et pâlit à la présence de la mort n'a plus de force pour la repousser ; qu'il aille se coucher, car il ne/ ferait qu'embarrasser la manœuvre....
Mes feuilles ne seront expédiées qu'aux souscripteurs
qui se seront fait enregistrer chez mon imprimeur, et encore faut-il qu'ils s'empressent d'envoyer leur soumission , car la souscription sera fermée au I er mai. J'aimerais mieux me borner à deux mille souscripteurs (1) que de me rendre l'esclave des traîneurs, et d'essuyer la peine rebutante de bouleverser continuellement mes dimensions mécaniques pour satisfaire les lubies de tous ces tracassiers irrésolus.
Nous avons essayé de faire partager au lecteur l'intérêt que nous inspire ce personnage extraordinaire ; il nous reste à expliquer notre sympathie manifeste pour un homme doué d'un talent qui ne l'élève pas au rang des grands publicistes, et d'un caractère qui man-
(1) La première série du journal de Suleau avait réuni quatre nulle abonnés.
qua de cette constance, de cette unité de vues, de cette simplicité morale qui marquent les grands citoyens. Suleau ne fut ni un grand homme ni un homme de génie ; mais ce fut « un homme » au milieu d'une époque fertile en abstractions vivantes. Il est mobile, impressionnable, prompt à passer de l'exaltation à l'abattement et de l'atonie à la fièvre ; il ne s'accomplit pas un événement dans la rue qui ne laisse sa trace dans son esprit ; toutes les fluctuations de l'opinion publique, il les a senties et traduites en son langage plus passionné que correct, plus spirituel que mesuré. Par cela même, son œuvre est instructive. D'abord libéral, comme la majorité de la nation, et dévoué à la cause du progrès, il s'alarme des coups portés à l'autorité royale; les premiers actes de violence ^effrayent et l'indignent ; comme la majorité de la nation, il se laisse entraîner au courant réacteur que déterminent les attentats des factieux; les excès se multipliant, il est prêt à sacrifier temporairement toute liberté au rétablissement de l'ordre, comme à la plus impérieuse des nécessités sociales ; le pouvoir exécutif ne peut pas suffire à sa tâche : Suleau fait alors un appel à la force ; puis, comme épouvanté du combat que se livrent dans son for intérieur la Patrie et la Royauté, il brise tout à coup sa plus chère croyance, et revient tout à la Patrie pour la défendre contre l'invasion étrangère. C'est alors qu'il écrit celte phrase étrange et profonde : « Entre un Bourbon et un Robespierre, je n'hésiterai pas à ramasser dans la fange le sauveur de mon pays. » N'est-ce pas le mouvement de 1792 expliqué en deux lignes? Comme la majorité de la nation, il désire la guerre, parcequ'elle doit terminer les dis-
sentiments intérieurs et unir tous les partis en un patriotique faisceau. Son espoir est trompé ; les partis implacables ne cachent plus leurs desseins odieux contre la monarchie. Alors il n'y a plus en France que deux camps : les honnêtes gens d'un côté, de l'autre les jacobins. Mais les honnêtes gens sont timides, irrésolus et ne connaissent pas leur force ; les jacobins l'emportent ; la France succombe et Suleau avec elle.
Tout ce que la nation a voulu, Suleau l'a voulu comme elle ; toutes ses fautes, Suleau les a partagées. Toute cette vive jeunesse qui voulait vivre libre sous l'empiro des lois, mais non pas courber le front sous l'ignoble joug des démagogues, Suleau la représente au naturel, pleine d'ardeur et de sève, de courage et de générosire, parfois inconséquente, et expiant chèrement ses légèretés, dans un temps oh l'erreur trouvait moins de grâce que le crime. Si le mot n'était compromis par l'abus qu'on en a fait, je dirais avec vérité que Suleau est un type ; et comme l'histoire d'un homme peut éclairer celle de l'humanité, on apercevra dans la vie de Suleau des traits assez caractéristiques pour compléter en quelque manière la physionomie si souvent esquissée de la Révolution française.
Maintenant, terminons.
Le nouveau journal que Suleau avait annoncé sous des auspices si terribles fut étoutîé en naissant. Il n'en parut qu'un numéro, qu'on peut dater, selon toute vraisemblance, du 45 avril 1792. Dans ce dernier écrit
échappé de sa plume Suleaujse montre accablé par des appréhensions funèbres. U voit venir la mort ; il la décrit : c'est plus qu'un pressentiment ; c'est une vision prophétique :
Je ne porte la vue qu'en frémissant sur une carrière qui bientôt sera inondée de fleuves de sang et d'un déluge de calamités. Peut-être mes premiers pas sur cette arène de carnage et de malheurs seront-ils marqués par ma catastrophe? Une sinistre inquiétude et je ne sais quelles noires anxiétés m'avertissent d'une destinée cruelle... Sous tel horrible aspect que se présente le sort qui m'est réservé , j'emporterai du moins la gloire de l'avoir subi sans pâlir. Inaccessible par une fermeté innée, par la trempe de mon instinct, à toute considération de dangers personnels, c'est pour la destinée publique que je tremble, et jamais aucun retour sur moimême, aucun symptôme de faiblesse, ne viendra dégrader ces pieuses terreurs d'humanité universelle.
Quels que soient les périls attachés à ma franchise , je dirai donc la vérité, et toute la vérité; je la prêcherai avoc audace, car ce n'est qu'en présentant sa poitrine aux coups des furieux qui s'entr'égorgent "qu'on réussit à étonner leur rage et à ralentir les transports de leur frénésie.
Le malheureux connaissait toute sa destinée ; cependant, par un de ces contrastes qui ne peuvent nous surprendre chez un homme de son caractère, ce fut au milieu de ces cruelles angoisses qu'il épousa une jeune et charmante fille, mademoiselle Adèle Hall, fille du célèbre peintre de ce nom et dont le talent gracieux n'était pas indigne de celui de son père. On suppose que les douces préoccupations d'un pareil événement ne permirent pas au journaliste de faire paraître le second numéro de sa feuille ; ensuite, la honteuse journée du 20 juin, en lui démontrant que la monarchie ne pouvait plus être sauvée, brisa sa plume entre
ses doigts. Jusqu'au 10 août, Suleau nous échappe. Cependant nous avons lieu de croire qu'il soumit au roi Louis XVI, quelques jours avant la révolution qui renversa lo trône, un plan d'évasion qui fut écarté.
La catastrophe était prévue; Barbaroux, Santerre, Camille Desraoulins, Chabot, Momoro, Pétion, Robespierre, Marat, Danton, Westerman, Lajouski, Carra avaient organisé l'insurrection, qui fut terrible. Ce n'est pas que le roi fût tout à fait abandonné ; il comptait avec raison sur une partie de la garde nationale. Un grand nombre de gentilshommes et de jeunes gens royalistes étaient spontanément venus grossir le nombre de ses défenseurs. Ces volontaires s'étaient donné rendez-vous aux Champs-Elysées. Le 10 août, à deux heures du matin, onze d'entre eux furent arrêtés par les premières bandes insurgées et menés au corps de garde du passage des Feuillants, à peu près à l'endroit ou la rue du Mont-Thabor traverse aujourd'hui la rue de Castiglione. Le corps de garde était séparé par une petite cour de l'église des Feuillants, qui servait aux assemblées de la section de ce nom. Les arrestations continuant, bientôt le corps de garde fut encombré ; la garde nationale avait été chargée de veiller sur les prisonniers jusqu'à ce que la section eût procédé à leur interrogatoire.
Vers huit heures et demie du matin, Suleau, que la perspective du danger n'avait pu retenir dans les bras de sa jeune femme, se rendit au château en uniforme de garde national. Il avait reçu du département de Paris la mission de vérifier l'état des choses et d'en faire son rapport au procureur général syndic. Sa haute taille, sa beauté, l'éclat de son uniforme et de
ses armes attirèrent l'attention de la foule ; il fut reconnu, arrêté et mené au corps de garde. Il exhiba Tordre dont il était porteur ; on essaya d'en nier l'authenticité. Les municipaux, qui se trouvaient aux Tuileries, confirmèrent leur signature ; mais on le retint encore, sous le prétexte qu'on ne pouvait mettre en liberté aucun individu avant que le président du district ne l'eût interrogé.
Cependanl la populace s'amassait dans la cour. Un officier municipal, craignant quelque scène terrible, monta sur un tréteau pour la haranguer ; on le hua ; il fut obligé de descendre. Théroigne de Méricourt le remplaça à cette tribune bien digne d'une pareille assemblée. L'héroïne des journées d'octobre portait le costume des « amazones françaises ; » elle était armée d'un sabre qu'elle brandissait en parlant. Elle exhorta le peuple au massacre des prisonniers ; mais la garde nationale était là qui les protégeait. Théroigne choisit dans la foule quelques scélérats, à la tôle desquels elle se renditen députa tion à la section pour demander qu'on lui livrât ses victimes. Le président de la section n'était
plus ce magistrat débonnaire qui donnait de si paternelles leçons aux petits colporteurs ; c'était un nommé Bonjour, qui avait occupé un emploi assez relevé dans les bureaux de la marine, et qui s'en était fait chasser honteusement (1 ) . Ce misérable défendit à la garde nationale « de résister aux volontés du peuple, » et lui ordonna même de déposer les armes (2). Le bataillon tout entier fut assez lâche pour exécuter cet ordre.
r i) Mémoires de Bertrand de Molleville, 1. 1.
'2) Histoire de la Bévolution du iù août, par Peltier, t. i.
Pendant ce temps, une scène dramatique se passait dans le corps de garde oii se trouvaient renfermés Suleau, un pauvre auteur dramatique nommé l'abbé Bouyou, deux anciens gardes du corps, M. de Solminiac et M. du Vigier. Suleau n'eut pas un instant d'incertitude sur le sort qui l'attendait ; mais il avait fait le sacrifice de sa vie. Tout à coup, sa physionomie jusqu'alors calme et môme riante, prit un caractère plus grave ; on put voir qu'il venait de prendre une soudaine résolution. « Mes camarades, dit-il alors à la garde nationale, je vois bien qu'aujourd'hui le peuple veut du sang; mais peut-être une victime leur suffira-t-elle ; laissez-moi aller au-devant d'eux ; je payerai pour tout'le monde. » Disant ces mots, il allait escalader la fenêtre. La garde nationale le retint. Au même instant le peuple entra.
L'abbé Bouyou fut saisi le premier, entraîné dans la cour et massacré. Un nommé d'Aubigny, membre de la municipalité insurrectionnelle, tout en accablant Suleau d'injures, le fit dépouiller par ses compagnons de son uniforme et de ses armes. Suleau se débattait et protestait. Théroigne parcourait la foule, et dans son ivresse sanguinaire, elle demandait qu'on lui livrât « l'abbé Suleau. » Elle ne connaissait même pas sa victime ! Une femme la lui indique ; le peuple l'investit. Théroigne prend Suleau par le collet et aide à l'entraîner. Il se débat comme un furieux, pendant que la sanglante prostituée lui reproche, avec une amertume qui déborde, les sarcasmes dont il l'a frappée. « Ah ! je suis vieille? ah ! je suis laide ? ah ! je suis la maîtresse de Populus? (1) » Elle veut le percer de son
(I) Voir les Actes des Apôtres. M. Michelet a commis là-dessus une assez
sabre ; Suleau, redoutable encore, le lui arrache, frappe tout ce qui se rencontre ; il se fait un passage ; Théroigne se jette encore une fois sur lui ; il va la percer. . . Deux cents bras le saisissent, il est mis hors d'état de se défendre, foulé aux pieds et haché à coups de sabres et de piques. Le cadavre fut jeté sur la place Vendôme avec celui de l'abbé Bouyou, de Solminiac, de du Vigier et de cinq autres victimes. Le lendemain, Peltier sortant de sa maison de la rue Nouve-des-Pelits- Champs, rencontra une troupe de cannibales qui portaient deux têtes au bout de leurs piques. La première tête qu'il aperçut fut celle de son ami, de son ami mort pour lui peut-être , car Suleau n'avait pas écrit les diatribes dont Théroigne de Méricourt s'était si cruellement vengée (1). Le soir même, un serviteur de Suleau *achota
plaisante méprise : • Le député Populus ne la connaissait môme pas ! » s'écriet-il dans son enthousiasme pour cette Jeanne d'Arc du ruisseau. (Les Femmes de la Révolution, p. HZ.) Mais si l'on mariait Théroigne à Populus, c'était pour exprimer la collectivité de ses amours.
(0 On sait que celte misérable Théroigne, publiquement fustigée après la journée du 31 mai 1793, devint folle furieuse et fut enfermée à la Salpêttière, oh elle mourut après un supplice de trente ans. Dans son délire, elle faisait des motions à un peuple imaginaire et demandait le sang du Suleau. Le lecteur ne sera pas fâché de savoir ce que M. Michclel pense de ce nieurtre.abominable. Nous copions le morceau :
« Un des hommes qu'elle haïssait le plus était le journaliste Suleau, l'un des plus furieux agents de la contre-révolution. Elle lui en voulait non-seulement pour les plaisanteries dont il l'avait criblée, mais pour avoir publié à Bruxelles, chez les Autrichiens, un des journaux qui écrasèreut la révolution à Liège : Le Tocsin des Bois(i). Suleau était dangereux, non par sa plume seulement, mais par son courage, par ses relations infiniment étendues dans sa province et ailleurs. Montlosier conte que Suleau, dans un danger, lui disait : « J'enverrai, au besoin, toute ma Picardie à votre secours. » Suleau, prodigieusement actif, se multipliait : on le rencontrait souvent déguisé. Lafayette, dès 1790, dit qu'on le trouva ainsi, sortant le soir de chez l'archevêque de Bordeaux (2). Déguisé, cet lu fois encore, armé, le matin même du 10 août, au moment de la plus violente fureur populaire,quand la foule, ivre d'avance du
(1) En voilà la première nouvelle. II esl probable que c'est du journal publié h Nouwicd qu'il s'agit. Mais M. Michelel ne l'a pas lu
(2) Lafayette le dit en eftVt. (.Mémoire», l u, p. 397.»
à prix d'or cette tête des mains de l'un des assassins, qui en avait fait un trophée.
Madame Suleau était enceinte lorsque son mari périt ainsi assassiné. Elle mit au jour, en 4793, un fils en qui furent récompensés le courage elles talents de son malheureux époux. Par ordonnance du 20 mai 4816, le roi Louis XVIII conféra à M. Elysée Suleau, alors âgé de vingt-trois ans, sous-préfet de Gannat, chevalier de la Légion d'honneur et de Saint-Louis, le titre de vicomte, « en considération de ses services personnels et de la mémoire de son père, mort glorieusement le 10 août 4792, en combattant pour la défense des Tuileries. » Le 10 février de Tannée suivante, Louis XVIII signa le contrat de mariage de M. de Suleau avec mademoiselle de Morans. M. le vicomte de Suleau, administrateur éminent dont Marseille a gardé le souvenir, est aujourd'hui sénateur (4).
combat qu'elle allait livrer, ne cherchait qu'un ennemi, Suleau pris dès lors était mort. On l'arrêta dans une fausse patrouille de royalistes, armés d'eapi rigoles, qui faisaient une reconnaissance autour des Tuileries (1).
• Théroigne se promenait avec un garde française sur la terrasse des Feuillants quand on arrêta Suleau. S'il périssait, ce n'était pas elle, du moins, qui pout ait le mettre à mort. Les plaisanteries même qu'il avait lancées contre elle auraient dû le protéger. Au point de vue chevaleresque, elle devait le défendre-, au point de vue qui dominait alors, l'imitation farouche des républicains de l'antiquité, elle devait frapper l'ennemi public, quoiqu'il fût son ennemi. » {Les Femmes de la Révolution, p. 115-116.)
Eu vérité, M. Michelet Tait une remarque bien superflue. Il est trop évident que le point de vue des combattants du 10 août, qui furent les égorgeurs de Septembre, n'était pas le point de vue chevaleresque.
(1) Suleau avait des frères qui furent dénoncés aux Jacobins, dans la séance du 23 fructidor an II, comme accaparant des farines et faisant incarcérer Us patriotes ! Je lis dans un recueil curieux et rare (Martyrologe littéraire, Paris, 1816), les lignes suivantes sur un de ces messieurs : « Frère du mal-
(1) La fausse patrouille et les espingoles sont des détails pittoresques et dramatique*, mais faux. Qu'on n'oublie pas que cette fausse patrouille, que ces porteurs d'esplogoles, c'est la garde nationale armée pour la défense du roi et de la constitution contre les Mar