M DCCC XCIV
■^i-iOTHECA
oi mon cher Tc4 VI qAVqAzM épris de l'Esprit
O langue, pourquoi parles-tu puisque tu n'as pas de mots pour exprimer l'amour?... L'amour redresse les choses tortueuses et unit les contraires. (Sainte Catherine de Gènes, dialogues.)
ous de mystiques symboles indo-germains ou plutôt encore dans notre songe panthéistement impersonnel, nous cherchons en tremblant à balbutierle nom impossible... abîme hypersubstantiel, nuit translucide, ancestrale, enchanteresse; virtualité inqualifiable; nœud absolu; identité transfigurante.
Dans la palpitation sourde des choses, la lettre a oscille sur l'abîme, germe, anneau crépusculeux.
La tête humaine, dans sa respiration silencieuse, son rayonnement ombré, a une pensive participation à l'ensemble des vies: elle remembre les types inférieurs et peut s'efforcer à se dégager d'ellemême. Sur le menton, base angulaire, les lèvres ont toutes les sinuosités et aussi toute euphonie, la bouche est le croissant monde ou immonde; entre les joues blafardes ou fraîches le nez s'élève, en colonne subtile, vers les sourcils à l'arcature tlexible moins libératrice d'habitude que soucieuse, que continuent les creillcs souvent peureuses; et, sous le rideau mouvant des paupières, les yeux éclairent
jusqu'au secret de l'âme ou renversent l'image même de la vérité; le front est le dôme des rêves.
Quand, dans l'existence, les mauvais courants prédominent, pourquoi s'obstiner?
A ce printemps de l'an dernier, le renouveau de la nature nous inquiétait, désespérait presque dans notre plus que physique maladie. Cependant, la nuit, certains rêves se reperdaient en une douceur; non, on ne sait plus du tout, au réveil; et pourtant cette idée subsistante en nous de l'évanouissement de quelque chose de charmeur et d'infini semblerait se suffire; il reste un intime écho abandonné.
Aux Champs-Elysées, deux petites
vieilles se donnant le bras marchaient entre les pelouses. Leur visage d'une soufflure déteinte, leur air, leur costume noir plaisaient, au passage, par leur concordance ni grotesque ni badine, défrisée, démodée, non pas défaite. Quelques instants, elles ne continuaient plus, comme plus penchées l'une en l'autre. Puis, elles reprirent leur marche si paisible qu'elle semblait sédentaire. Entre ces deux nabotes, c'était une adhérence balancée en leur double un peu difforme et pareil.
Hier et avant-hier des iris gris ont mis dans notre chambre, en rentrant du soleil du dehors, une suavéolence. Ces gris, c'est l'influence la plus aimée peut-être. Elle se glisse le plus en nous par sa pudique mélancolie. Le parfum même fait mieux, là, d'être absent. Gris d'iris si lé-
gers que déjà ils s'eflfument, où il ne subsiste plus devant les yeux que le voile de l'air. Les plus belles orchidées, auprès, se montrent arTétées; leurs effilures se sentent charnues, elles restent et vous laissent à elles, sans figurer même un regret; on dirait qu'elles graffignent. L'iris serait un témoignage laissé par quelqu'une de partie délicatement. L'orchidée, elle, langoureuse, tachetée, n'est qu'une réalité éclatante.
Une jeune fille hier, sur un banc dans une avenue, reposait avec un charme ignoré sa tête un peu rencognée contre son épaule, évidemment dans une gêne souffrante. Près d'elle était sa sœur aînée sans doute. Et c'était là une telle harmonie distinguée, franche et réservée, que ce tableau de nature s'esthétisait. Tache ma-
ladive, un peu plus délicieuse sous l'un des yeux gris d'une affaiblie lumière de la jeune fille, visage d'elle d'une lactescence unie, halénée si peu, s'abandonnant réfléchie à l'abri de sa chevelure d'or pâle. Aujourd'hui, je suis étonné, heureux de la revoir aux Champs-Elysées, elle passe au bras de sa jeune compagne, dans la même étrange et naturelle torsion souffrante. Je n'ai toujours qu'entrevu ce visage doucement renfermé, avec cet attrait confirmé d'une souffrance persistante. Elle a passé mystérieuse dans son silence, son pas à la fois dolent et allégé sous les boucles d'un blond plaintif...
Pourquoi ces rencontres de figures devant demeurer dans la beauté de leur intangible ? peut-être n'y a-t-il que cette région raréfiée de la vision, qui, dès ce bas monde, ne soit pas vaine.
On repense à ces deux femmes, qui nous parurent plutôt étrangères. Leur maintien s'isolait vis-à-vis l'entour, leurs façons avaient un désintérêt sensibilisé. Et surtout la jeune fille, sans encore de jupe trop longue, ne paraissait cependant plus une fillette; elle avait dans tout son air je ne sais quoi d'atténué, d'attentif, de douloureusement calme.
Saint Anselme aurait souhaité, avant de mourir, résoudre le problème de l'origine de l'âme, lui qui eût impossiblement préféré «être dans l'enfer sans un péché que dans le ciel avec un péché ». Certes, on ne regrette pas ce qu'on n'a point perdu; notre divin pressentiment, bien sûr, est une mémoire.
Lucerne.
Nous nous retrouvons, du musée de Bâle, devant des Hans Leu aux feuillages altiers, égratignés, anxieux, de gothique allure, devant son lion près du Saint Jérôme, lion couché se prolongeant en tombe enigmatique; devant surtour le Saint Christophe de Gerrit san Jans. Ce Christophore du marmot en robe violet d'eau a une scmblance de bouc qui s'apprivoise, il s'avance bizarre, trébuchant à travers des cercles d'ondes aux fonds limpidement éloignés entre des rojhes, vers
la rive où croît et tente dans son ampleur modeste un jonc singulièrement velouté, durable. Le raisonnable faune s'avance désireux, la main tendue, vers la plante des sacrifices. Et les conceptions par Schaurelin d'un Dieu impérial, papal redisent les luttes de l'investiture par la crosse et l'anneau, au moyen-âge. D'Holbein le Vieux, d'une pénétration impardonnante, une physionomie de femme ne s'en va plus de nous, vieille au profil incisant,aunezen soufflet, au regard reluqueur et inégal, au bonnet méphistophélique et ailé.
Si gracieusement jolies, ces hirondelles quelquefois posées sur la route. On les croirait sans pattes, leurs corps comme encore au-dessus de la terre. Les têtes bombent, le reste semble enrobé fémini-
nement, finir en pointe un peu longue.
Un peu de blancheur, dans leur plumage, ajoute à la discrétion une innocence. Et puis on ne peut les saisir... Elles vous en- Tournent dans leur vol.
Pourquoi malgré, des soirs, le lisse de pierre des Alpes du lac ici, malgré des embrumements des montagnes alors un peu violâtres, pourquoi le Rhin nous manque-t-il à ce point? lui seul, tandis qu'on fixe sa fugitiveté, distrairait en une détente même matérielle. A Bàle, combien je l'ai relongé par un sentier entre des arbres! ce fleuve a une personnalité infinie. Il ne subit pas la lune, moins encore le soleil. Il s'écoule non sans reprises, non sans détours, et ses replis ne s'enfoncent que pour refuir.
Nous avons passé une Pentecôte inquiétée, quoique recueillie. A la chapelle de Hergiswald au milieu des sapins, des hêtres, en un mystique clair-obscur des frondaisons, ce fut la surprise d'une voûte peinte, à la symbolique végétale, animale où se reconfondent les cultes. Mais même les chapelles et les forêts, leurs silences cloîtrants ou aérés ne nous entr'ouvrent la plénitude de l'Esprit que pour la reculer toujours.
Des soirs, c'est la bienfaisance de l'odeur chaleureuse d'une étable près d'un oratoire champêtre, sur la colline auprès des tours se reliant différentes. Ces vaches ruminent lentement, nous nous approchons d'elles, nous flattons leur mufle,
elles tendent en serpe leur langue râpeuse, leurs veux s'énamourent, le geste de la tête a une amabilité frôlante, et l'humidité du mufle luisant vers votre main, votre figure, a un parfum et une beauté. Quelques-unes couchées offrent une courbe large pareille à un remous arrêté; ces dos semblent tournés en repos. Et ces bêtes, presque immobilisées dans leur ruminement qui dure, se grisent sans plus de limites.
Une nuit, la lune, au-dessus du Pilate, se projetait dans le lac à peine teinté et si pâle. Le mont aride se voulait vaporiser sous la lueur de l'astre, il prenait une incertitude entre l'eau et l'azur également vagues, cette pyramide élevée se mitigeait, montante, descendante dans le ciel, dans le lac, elle reliait bellement les spacieuses
profondeurs, les laissait dans une présence, comme elle insaisissable.
Un matin, les montagnes de neige éternelle restaient encore vermeilles et nébuleuses, haut et loin. En bas des rives du lac très vertes, l'eau s'approfondissait entre des irisations précieuses. Quelques reflets indistincts tombaient, demeuraient indéfiniment des arbres, des monts, dans le lac d'une infinité pure, dormante.
Certaines fleurs coupées, dans un verre, ont une langueur aphone.Trois roses, l'une pourpre obscure très odorante, l'autre un peu erronément jaune, l'autre imperceptiblement rosie, nous deviennent presque chères.
Sous le vent d'orage, une feuille d'anthurium leuconeurum s'agitait, se con-
tordant, si peu sûre en son vert-tendre intense.
Une pensée noire, d'un inattendu et même stupéfiant noir, garde au cœur une lueur violacée : quelque tare, qui résiste à la cessation définitive.
Nous resongeons à Honfleur au plateau de Notre-Dame de Grâce, d'un précédent printemps, à ces arbres d'un grand âge, presque druidiques, alignés religieusement et abritant la chapelle minimement blanche de Marie, protectrice de la mer. Ces chênes, ces ormes, ces frênes sont robustes, sveltes, fiers. Les ermes « à l'écorce digitée », selon l'expression de Shakespeare, sont les plus forts; les frênes s'élancent nuancés. A l'arrière du jardin du presbytère, des pins s'élèvent chaude*
If
ment sombres, deux hêtres rouges chantent un prématuré automne. Des rayons au crépuscule caressent les fûts séculaires, les hiératiscnt.
Lan/en.
Devant la glace, mon amie me redit, ce soir, ce que trop de fois j'ai ressenti : « Quand je me regarde, je ne me reconnais pas, ma figure n'est pas en accord avec ce que je sens. » Pour ma part, quand je me vois dans une glace ou autrement, je crois voir mon péché.
A Rheinau, dans cet ancien cloître maintenant transformé en hôpital d'aliénés, il n'y a pas souvenir de l'Islandais saint Fintan du vine siècle sauf une sculp-
ture de sa légende, informe sculpture de pierre dans l'église restaurée. Là quelques saints momifiés effrayent, ils simulent des idoles et sans la grandeur de l'Egypte. Ces saints sans histoire, cuirassés dans une armure ou aveuglés de pierreries telles que des lunettes plus macabres, hideusement luisantes, sont cependant moins effrayants que l'incurable aliéné remarqué immobilement fixé debout à sa fenêtre grillée. Le Rhin, de l'autre côté, passe aux pieds du lugubre édifice, il glisse son eau indifféremment rafraîchissante.
Une autre fois, en barque sur le fleuve au long de la bâtisse blanche des inconscients plutôt tranquilles de Rheinau, nous avons vu s'envoler un petit oiseau de la fenêtre grillée ouverte de l'un de ces prisonniers de leur raison sombrée.
Cet homme assis a bougé à peine la tête mus regardant passer, il nous a paru dans un étonnement placide. Quelques linges étaient appendus aux barreaux de fer des fenêtres. Mutisme sourd de ces égares, au lieu même de la pénitence des religieux.
Une autre après-midi sous le soleil sur le fleuve, minutes intenses, d'une simplicité cinfuse, où nous filions sans plus ramer, selon le courant berceur. Une forêt de pins, traversée quelques jours auparavant avec la pluie et comme mythique en la déliquescence de son brouillard, maintenant bordait une des rives, s'entre-fermait captatrice. Tiges droites, branches horizontales, obscurément légères, entremêlements touffus et déliés, bleuâtres, que le fleuve, n .us emportant sans que presque
il y parût, ne nous laissait parcourir des yeux, subodorer qu'à la hâte. Un coucou se fit entendre quelques instants avec persistance, heureusement ce semblait pour étendre l'amoureuse sensation de tranquille fragrance. Sur l'autre rive, le sol allait s'étageant, buissonneux. Pas une demeure d'homme ne gênait cette solitude sous le midi. Un saule seul, tout au bord du Rhin, papillotait dans sa cendre argentée.
En entrant dans la nef toute romane du {Munster de Schaffouse, nous retrouvons, comme aux ruines de Jumièges, une paix moins triste qu'humble. Sur une colonne une fresque détériorée se ranimait dans une diaprure vacillante, que filtrait un vitrail. Mon amie a cru r'apercevoir, derrière l'enfant, le visage effacé de la Vierge.
Nous avons beau relire l'évangile thaumaturgique de Marc, la personne messianique de Jésus, redoutable et attirante, de divinement fine, revivifiante intégrité : nous n'entendons, sous le ciel brûlant, que le vent aux récurrences brèves, les eaux cataractantes, le cri sans variations d'un pinson dans les feuillages.
Les pins au-dessus du Rhin, en faje du hameau de Nohl, de ses quelques maisons paysannes se suivant à mi-côte, ces pins rougeâtres et parmi eux d'obliques sentiers nous ramènent à d'autres rives, en Italie, en Bretagne, et c'est aussi des bouleaux du nord d'un blanc de soie volatilisée. Le fleuve en bas file son eau luisante, agréante, onde qu'on n'entend point, elle se laisse seulement sentir,
tandis que sur les galets de sa rive inhabitée on la longe. Et des anémones au violet éteint et diaphane, et de petites fleurs étoilées à ras du sol dans leur jaunâtre fantasque, et des arômes épars retiennent. En cette gorge tournante, aux courbes sans tortuosité, le fleuve, à des coins, coule dans son ombre verte, mystérieusement pure.
La nature est le mirage de l'Invisible. L'univers serait tel qu'un diamant ayant Dieu pour noyau, pour lumière, pour harmonie de ses facettes; sans Dieu, il ne resterait plus, en place de la forme précieuse, que du charbon.
L'idolâtrie anthropomorphe est la plaie vive des cultes.
Quand me reviendra à ma rencontre mon âme, selon la foi virginale des pre-
micrs Perses, dans l'éden des reviviscences?
De notre réveil matinal à Schaffouse nous revient la vue aimablement dérobée, moelleuse des corneilles sur les toits un peu bien rouilleux et à lucarnes faîtières. Ces oiseaux avaient une familiarité non domestiquée, c'était entre eux une causerie tardive, tout le corps coquet à son insu dans un deuil point ténébreux.
Le soir à Laufen, les corneilles passent en bandes un peu désassemblées sur le ciel, on dirait au long du Rhin, de ses falaises, de ses verdures ; elles retournent de leurs toits de Schaffouse aux tours de l'église de Rheinau, où elles reviennent dormir. L'escalier de ces tours est fiente d'elles, comme anciennement. Et, le matin, elles repassent haut dans les airs,
avec leurs cris tendres, tristes, elles vont reprendre possession des maisons schaffousoises aux modiques cheminées en briques, en forme de temple grec minime.
Un pinson, dans le paulownia du jardin, nous importune de sa trop pareille siffloterie. Cette gentille bête s'interrompant de siffloter pour se lustrer les ailes nous devient presque mécaniquement horrible.
Et la chute du Rhin chante son mouvement tournant qui ne tombe jamais, qui se suspend sur l'âme sans trêve. De temps en temps seulement se distingue le bruissement des feuilles des arbres, bruissement de vent volant, calmant, presque heureux.
De retour quelques jours à Paris, nous avons revu, au même banc d'une avenue,
avec sa compagne la jeune fille, le col plus péniblement fléchi. Dans l'expression mollifiée, comme à l'écarr, de ce visage nymphécn se réservait un soupir.
T{olaiidseck, juillet.
De Paris cette fois nous gardons le souvenir étrange du nouveau tableau de primitif au Louvre, la princesse d'Esté de Pisanello. Petite femme, la tête s'emmanchant au long col, presque idiote et pas bonne, le cou dénué de grâce, sans un cheveu follet qui y voltige, cou désolément glabre, mais les cheveux nés et relevés et noués mousseux, toute la figure presque hébétée dans une pâleur terne et lisse, les traits pinces et un peu gonflés dans une ombre rusée, l'air en une retenue
qui se fige, un peu vraiment un animal en arrêt. Que donc, avec cela, délicieuse cette peinture, cette tête glacée et demi-fauve, inexplicablement jaune, parmi le ramage orfèvre des fleurs, des papillons, qui l'entourent, l'enferment, l'exalteraient! Le buste, étroit, sans taille, un corsage en porcelaine bizarrement plissé, dévalant, cette poitrine plate de ladite princesse semble d'une inconcevable nabote, confondante et pétrifiée, sorte de marotte morne, parmi cette fête elle aussi en un sens artificielle de fleurs peut-être trop précieuses.
« Dieu seul est plus grand que mon cœur », cette pensée de saint Jean s'en va sans mesure en Dieu même.
Cette nuit, de notre chambre, le Rhin
se voyait contenir, bouger les reflets des verdures des rives. La ligne des monts plus loin ondulait au long du ciel, indécisément montante. Il n'y avait plus ni haut ni bas, eaux, ciel ou terre. Dilution aérienne, aqueuse des choses. Et l'éther humide s'espaçait en une envolée confuse, et les eaux un peu larveuses se laissaient deviner sidéralement profondes. Nous nous sentions rester suspendus longuement à ces rives baignantes.
Cette après-midi, le long du fleuve dans un sentier, sous un ciel couvert, c'était un remuement des peupliers et des saules de la rive, sur l'autre plus bas des cimes effilées d'arbres et des clochers se confondaient, et le Rhin coulait rêveusement son eau moirée. C'est, cette eau indéfinissablement filante, si reposée, vaste, secrètement fière, c'est, cette eaù glacée
ce embuée, une vive émeraude glauque, comme une danse presque antiquement figée, on ne sait quels cercles brisés, quels enlacements perdus, la danse réapparaissante des souvenirs évanouis; fugitive, plus amoureuse luisance. Dans ce fleuve souverain, les lignes les plus tortueuses s'entrefondent, en son jour d'eau si doux. Et par delà l'oseraie flexible de ses rives, par delà la broderie des feuillages si pâles des saules, le Rhin allonge, recueille sa perspective halénée d'une indéfinie mélancolie.
Le sentiment de la présence de Dieu serait un enfoncement d'immensité, l'influx de voyance pure.
Sous les nuages, les ruines xme siècle de Heisterbach, où se figure l'œuf d'in-
dissoluble et fuyant attrait des mythologies, s'adornent en leurs fines colonnes basaltiques d'une apparence cendrée, vaporeuse. Et il ne convient de trop s'avancer vers elles; on n'accède pas au charme de l'illusion. D'ailleurs, est-ce une illusion la beauté d'une certaine brume vague et encore linéaire? l'atmosphère n'a-t-elle pas son âme?... Sous ces puissants noyers entre le gazon, parmi les monts alentour, avec les frênes de féerique élégance derrière le simple hémicycle du templecloître, on contemple, un peu aussi comme du fond de la Grèce, le module affiné des tiges de pierre, elles semblent vibrer en un intime rhythme, et, si elles rappellent des fûts d'arbres, si même elles s'y remêlent, surtout aussi elles idéalisent, condensent les formes éparses, désordonnées de la nature. Le vent, là, arrive en des di-
latations calmées, comme si déjà, avant de passer l'enceinte, il s'entendait sur le bord de la route avec les deux mares lentilleuses.
Aux crépuscules du soir, on sent, selon l'expression biblique, décliner les ombres des figures; à l'aube, ces ombres s'éveillent en une absence charmée. Et ainsi la figure tardive ou matinière de la nature paraît, éperdument, en fuite et en retour vers son inconnu, son original.
Le Rhin, ici, n'est plus jeune comme au sortir du lac de Constance, il a pris de l'âge. Mais s'il n'a plus cette sérénité, cette limpidité verte, encore insouciemment filante, en revanche il a gagné en profondeur songeuse; son eau vous pénètre davantage, elle s'estaccrue, s'étale intérieure,
enfin elle semble reculée, s'abstraire dans sa fluence de givre.
Sous la pluie d'orage, le fleuve laisse agiter, ondoyer, pourrir son eau comme langoureuse. C'est, dans l'espace rafraîchi, des brumes, des fils tombants ou vaporisés. Et l'île de Nonnenwerth avec son court clocher, qu'obombrent les arbres du couvent de franciscaines, paraît plus recluse, mais gracieusement posée, peut-être flottante entre les anses du fleuve.
i^on amie me disait de son enfance :
« Quand maman s'en allait quelques heures delà maison, je restais à la fenêtre jusqu'à ce que je voie reparaître son ombre sur le chemin. »
Nous entendons des murmurations sur la route entre les tilleuls. Paysans chapeau
bas, le chapelet aux mains, l'air vrai, paysannes après eux, moins attentionnées peut-être, ces sept priants s'en vont, sous l'incertain ciel, vers saint Apollinaris demander une guérison.
Hier soir, au crépuscule, tandis que les montagnes se vêtaient passagèrement d'un bleuâtre enliné, et que Nonnenwerth demeurait comme isolée dans sa verdure sans teintes, nous écoutions au bord du fleuve l'orgue de Barbarie, il avait perdu de son aigreur qui se langoure, et l'homme presque aveugle au visage uni et usé, incliné faiblement, nous laissait une caresse non flétrie.
Ce soir dans un sentier étroit, je suis les eaux d'un vert grisé. Elles reviennent de loin, vont plus Loin encore. Et elles captiventau passage, s'entretouchant, s'entrebaisant de leurs formes ovales si suscep-
tibles; un instant elles se redémêlent, puis déjà sans hâte, sans lenteur elles se retrouvent, s'oublient, se rentrainent toutes. A intervalles, il s'échappe d'elles un doux bruit arrondi et mouillé, cajolerie susurrante qu'on sent refondre, voluptueusement pure, dansles plis mouvants, reperdus de ces spirales-ondines.
« C'est effrayant, » me dit mon amie, « ce que j'ai lu une fois : on redeviendra l'araignée qu'on a prise dans sa toile. » Ah! l'insondable accru des responsabilités.
Devant ce paysage sous des nues d'une blancheur ouateuse, où se rassemblent et se dégagent des ombres lumineusement pâles, devant ce fleuve unique filant son mirage réel, on songe tout reviré aux fon-
taincs tournoyantes que sont à Florence les femmes dans le Printemps de Botticelli, à ces courbes de grâce qui coulent, adhalcnt, fascinent presque involontaires.
OMBRES ^f
Taris.
La rose xve siècle de la façade de la cathédrale d'Amiens est moins florale peutêtre encore qu'onduleuse, et parmi ces linéaments d'une longueur enlaçante et fugace repose l'étoile des béatitudes, filtre et fuse le mystère d'harmonie.
A table, une caniche, qui vient ces dernières fois m'assister discrètement, m'a, sans que j'exagère, troublé par son regard d'amitié. Le bout du museau est grisâtre, gaminement vieilli. Tandis qu'elle me re-
gardait, sans insistance du cote de la gourmandise, car elle ne prend qu'avec choix et peu, du bout de son nez flaireur et de sa langue, je regrettais presque de m'être promis de ne plus m'attacher de bêtes.
Enfin, il est des liens qui se nouent dans l'imperceptible, liens naturellement merveilleux par leur point d'éternité.
Dans la patrie des rêves, est-il rien de si exquisement, intimement pur en une modestie d'amour, que la recommandation de saint Boni face très âgé, avant d'aller de lui-même au-devant du martyre, qu'on joigne, en vue de leur double résurrection confondue d'avance, ses ossements à ceux de sa diligée l'abbesse Lioba la sereine très douce, sa compatriote et son auxiliaire!
Plus peut-être dans le ressouvenir, avec son chatoiement tendre d'or viride, le Rhin prend des proportions de grand serpent de la fable, il retient en ses anneaux fuyants et s'insinue à l'âme éblouie, il l'endort, la fige.
A ceux qui insistent, affirmant que Jésus était le fils naturel du misérable Panther, lequel selon une légende talmudique aurait traîtreusement surpris, forcé Marie par une simulation de son religieux fiancé, il est très simple de répondre que ce viol consacrerait par une inouïe tragédie la pureté de l'humble Vierge et rendrait à son Fils une origine plus mystérieusement haute. — Mais, selon aussi une autre légende talmudique,- « la petite fille prédestinée, Marie, portée par ses parents au
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temple ce posée à terre, monta toute seule les degrés de l'autel; ainsi, à ses trois ans, ses croyances ne lui furent point imposées ; elle resta dans le temple jusqu'à l'âge de quatorze ans et se prit d'amour pour la beauté éternelle. C'est pourquoi elle dit: Je suis la servante du Seigneur; c'est pourquoi elle ne fut jamais servante d'un homme. »
En Marie est éclose la grâce suprême d'une pieuse pitié.
Couchée contre une tige et entre les pieds une rose près du pis, notre chèvre blanche en vieux-saxe figure l'Amalthée des légendes, célestement virginale, sans plus les caprices obscurs de la terre. En sa pose et son repos intermédiaire, elle rejoint l'arbre et le fruit, la fortune et l'infortune, elle présage le signe extrême,
s'efface surélevée, se métamorphose en la rose-croix.
La vierge-mère n'est-elle pas toute dans son enfant, qui la relève par son innocence? par lui seul la volupté s'expie et s'épure, le foyer se fonde. Aux Eleusinies, un petit enfant nu témoignait, par sa simple présence sur l'autel, de la divine Vérité, il était l'hostie votive, rédemptrice, amable.
D'une nuit de fin d'automne, comme nous descendions de wagon sur la place de Pise, la sensation nous reste extraordinaire et savoureuse, sous les étoiles magnifiquement resplendissantes de ce ciel d'Italie et prochaines, d'avoir été, je dirai, touché d'elles, palpitantes dans un velours.
Cette nuit de fin de fièvre, je me retrouve, comme à m )n insu, sur le Rhin. Des fois avant l'orage, lui viennent des teintes d'un bleu irisé, d'un glauque phantasmalement violi, prolongeant des délires dans un silen;e moite, sans nom.
Hier une fillette en deuil dais les douze ans, pendant le repas, entre deux hommes aussi en deuil où elle restait isolée, nous préoccupait de sa maigreur un peu efflanquée et fine, sa mine moins taciturne que revêche peut-être et éveillée, la découpure non trop régulière de son profil presque oblong et comminant; ses boucles brunes tombantes ne se jouaient au long du visage déhâlé se possédant dans ses-lubies.
Par instants intenses, c'est comme si on baignait dans une atmosphère morale
inexpliquée, amie et étrangère étrangement, quelque hypersensible effluve par delà les limbes de la terrestréité.
En ses restrictions comme de chapelle, l'église Saint-Séverin a un recueillement accueillant, foyer voilé et lustral, lueurs si peu gélides qui ménagent, fraîcheur invétérée, surfinement désargentée.
La statue de la Vierge x 1 ve siè:le, dans la cathédrale, à l'entrée du chœur, sur sa colonne d'où, au chapiteau, émerge une sirène pleine de honte, se courbe en croissant, en onde toute calme, le galbe reste elliptique, la bouche a presque une contrainte, le regard un sourire lacrymal, et on s'étonne de ce ridelis de la physionomie problématiquement, fragilement modérante.
Ce que j'ai vu de plus répondant à
mon intime et formel désir, est d'Angelico la vierge passant la morr, aux Ufli/.i. Endormissement suave de cette féminine apparence chaste, dévêtue de sa corporéité et longuement recueillie en la légèreté idéale. La pâle robe s'enroule comme à de grêles colonnes filantes, fondantes.
Dans la rue les gens apparaissent, plus volontiers vers le soir, portant leur cachet astral. Ces têtes humaines se relient, la plupart médiocrement, mais enfin en une ombre malgré tout figurative, aux lignes vives des nuits abîmantes.
Sainte Claire d'Assise voyait si clair dans son sommeil célestement somnambulique qu'une sœur de son monastère s'approchant d'elle avec une lampe un samedi saint, après deux jours d'extase et
comme la communauté craignait pour l'endormie immobile en sa cellule, l'humble et merveilleuse Sainte alors réveillée dit : « Pourquoi avez-vous cette lampe, ma chère sœur? n'est-il pas jour encore?» Et cette même Claire de haute pauvreté, au moment de mourir, en un rayonnement de joie supérieure, s'adressait d'un air affectueux non plus à ceux qui l'entouraient, elle parla, selon ses propres termes, « à son âme bienheureuse ».
Combien la voix, l'attitude de l'officiant, aux messes basses, peuvent gêner ou au contraire reposer, aider! sans doute, il conviendrait de ne plus voir, dans le prêtre, l'homme. Mais enfin, pour une âme maladive, ces austérités de l'esprit absolument détaché sont excessivement difficiles. A mon sens, un prêtre âgé, d'un
maintien alenti et oublieux de soi, comme s'invisibilisant dans le sacrement de l'autel, ce prêtre-là, très rarement rencontrable, consacre, exalte la prière du fidèle. Du moins, je l'ai éprouvé, à l'instant spécialement encore. Et, je le répète, cette consolation d'assistance pendant l'ofîice ne m'est pas coutumière. Quand ainsi rien d'humain ne m'apparaît plus, pendant une messe basse matinale, les tristes troubles m'ont quitté, on se sent repris à la grâce de l'eucharistie, elle s'évoque en sa toute-présente idéalité.
Les signes de l'officiant sur le calice avant l'Élévation, signes en cercles et en croix, me semblent exprimer, diffuser, renfermer la triple vie infinie, la spire concentrique, le double de l'être émanant à jamais de l'incommunicable et refondu en l'absolu d'amour. Signes de ces mains
formant sur le calice et l'hostie une impalpable chaîne libre et régulière, tout efficace. Sous ces doigts consécrateurs, on verrait les ondes de l'air, entre ces doigts à ces secondes merveilleux et le calice comme plein d'une attente sacrée, oui, ce serait à croire voir les ondes de l'air se transfigurer immatérielles, se reperdre immensément sans plus de figure en Dieu.
Cette nuit, je voyais, éveillé, comme des lignes troublantes dans l'atmosphère endormie de la chambre. C'était comme des faucheux, fils très incertains et compliqués, je ne sais quoi embrouillant un moment un coin de l'air dans la chambre mais avec presque une netteté d'épuré. Et cela se reconfoniait aussitôt, extrêmement fusible. Puis aussi comme une queue
do chat noir relevée, la partie antérieure du corps absente, l'autre plutôt dans une sombre transparence.
Dieu seul saura, au jour marqué, nous débrouiller de nous-même. Qui donc se voir, au ténébreux miroir de sa réalité?
Ce matin, à une messe basse de mort, je me sentais peu à peu enveloppé, à la consécration, d'une ambiance abstruse, pris dans un courant, un lien d'âme. La nappe de l'autel amortie en sa blancheur, les flammes vermeilles glissant au long du calice, cette candeur recluse en l'hostie, en ce soleil calmant, cela enchante.
A une des fresques Lemmi, celle des vierges, que depuis des années je revisite
de si loin, a dans le visage une moue délectable qui s'enfle de larmes réservées.
La glace dans notre chambre, de nuit surtout, nous est une cuve intraversable, d'une netteté si désolante que notre reflet nous apparait un reproche vivant.
Une un peu hybride apparence, cette tête désavantageusement galante de femme en fleur de lune dans sa collerettecorolle sur le buste en gaine, parmi des ténèbres semées de scintillements d'un blason délébile.
Des chants de bénédictines, à leur chapelle hier, nous rehantent cette nuit, chants frigides de célestes berceuses. Ils s'affiiaient et filaient en leur altitude
d'azur, se creusaient aussi en crypte marine.
A un hymne des vêpres aujourd'hui, chez ces mêmes religieuses, les alternances ondulantes, berçantes des voix reculaient dans une lucidité nivéenne, c'étaient des voix allègres et épuisées, d'un halètement fluet, voix modestement fidèles.
La messe, y assister non vainement, c'est se créer une obligation, en sortant de l'église, de réaliser la lumière salvatrice. Mais qu'il est donc délicatement difîicile de communiquer à propos avec autrui!
La primitive florentine du musée de Francfort, au sexe inassignable et dont le regard discerne et déguise, nous titille de sa chevelure dorée aux mèches ondulées si minces, qui dévalent en vrilles fignolées
sur les épaules et la gorge tracées d'une écharpe blanche.
Des glaces se faisant vis-à-vis et se répercutant diminuantes les unes dans les autres, leur prolongée monotonie sans arrêt engouffre l'image même du vide.
Ce soir d'octobre au coucher du soleil, nous avons vu les corneilles se désassem-' blant à peine dans le ciel hyalinement clair, les poses de quelques-unes aux pointes nues des branches des grands arbres du parc de l'Elysée. Des feuilles de peupliers avaient un tremblement, touchées de lumière et comme un peu déverdies. Les vols crucials des corneilles tachaient l'éther d'un obscur augure.
Dans le Saint Jean du Vinci, le doigt
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qui se lève, singulièrement s'érige, n'at-il pas cependant une indication totalement pure? Le sourire indéterminément étrange veut être entendu par delà les désillusions. Vinci a dépassé, ici, les contingences. Jusqu'à la chevelure dont les odorables ondes se crêpent abondantes au souffle de l'esprit. Tout le sens double des êtres, en ce portrait conjecturai, se mitigé, se refusionne en l'unité sainte. On ne se désenlace de ce sourire d'oracle, ce sourire sous le front flamboyant.
Les glaces, receleuses de clartés rigides et louches, paraissent étouffer le silence.
Ce soir, sous le bleu d'un ciel obnubilé, sur l'asphalte crûment blanchâtre, dans une avenue quasi déserte, j'ai été frôlé sans qu'elle me vit d'une naine déjà
ri
rencontrée, d'un certain âge mais sans guère de rides au visage d'anémie, la pauvresse passait aidée de son petit bâton, elle m'a laissé, en l'incommensurable de l'éveil nocturne de la Nature, une non désagréable, peut-être même sympathique inquiétanec.
N'est-il pas presque cabalistique que les plus splendides créations aient été annoncées ou même imposées par des songes? A l'évêque d'Avranchcs, à l'aube du moyen-âge, fut ainsi révélé l'ordre de sacrer ecclésialement le mont Saint- Michel.
Le Rhin au fond, de façon androgyne, se caresse et s'ignore, il est complexe et harmonique, vif et indolent à l'infini, il s'épanche virant dans sa fuite confu-
sèment profonde. Et, entre les nuances fantastiques et sinueuses de ses eaux continûment abandonnantes, vagabonde son murmure.
Cette nuit, une planète, tout au haut du défilé de la rue, se fait plus terrifiante. Elle luit dans sa fixité terne, elle plombe. Ces regards durs et morts des planètes n'humilient-ils pas superbement la nôtre? ne la restituent-ils pas à elle-même? Les planètes, petits mondes errants en vanité dans la perte de souvenance!
Un crapaud du Mexique noir tacheté de blanc nous a intimidés. En l'immobilité difforme de cette idole à la respiration léthargique, idole chthoniennc ou plutôt sorcière, où les marques même blanches paraissent des taches encore et
s'absorber dans la robe ténébreuse, les noirs yeux étincelaient de veiller, ils gardent une beauté maudite.
Aux dessins du Louvre, une jeune flamande xve siècle, à l'enserrante coiffe dont sur le front la pointe se trace en un fin angle, laisse dans les yeux aux coins si peu relevés son regard poindre embrumé.
A lui seul, ce regard est une pudeur.
Une nuit de fin d'automne à Menton, nous voyions tomber la foudre draconienne et argentée dans la mer. On tressaille à cette chute diaboliquement zigzagante. Mais qu'est-ce que cette brûlure ignée élémentaire, en face de la splendeur inexprimablement heureuse, Celle divine qui absorbe en Elle toute vision !
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En mémoire ce matin de sainte Thérèse, chez les carmélites, à la messe conventuelle. A gauche entre l'autel et les invisibles religieuses, la hautement sombre grille en fer quadrillée, à l'inextricable et détachante figure, grandiosement retient dans une épouvante, certes salutaire. Pendant son allocution, le digne prêtre, ne quittant pas l'autel, s'est tourné vers les invisibles de derrière la grille apparaissant alors plus close, et c'était vraiment à une porte sépulcrale qu'il s'adressait. Puis, à la communion des cloîtrées, le prêtre, sous une ogive dormante dans la pierre blanche, a donné, à la lueur d'un cierge, l'hostie à travers un très secret grillage, sans un mouvement ce semble dans l'auguste silence, le dos de la cha-
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subie d'or seul visible et couvrant le rite plus mystérieux.
L'empereur Othon III, demi-byzantin demi-germanique par filiation et par tendance, apparaîtrait dans son contraste chancelant un profanateur scrupuleux, alors qu'il fit la toilette au fantôme cadavérique de Charlemagne, par lui révérenciellement exhumé sur son tombeau.
Au couvent de Marienthal, sur un affluent vivre du Rhin, à ce couvent en ruines sous leur lierre, si de hazard une jeune vierge en passant regardait par les baies, elle verrait, dit la légende, les nonnes revenantes.
Dans notre coquillage roux-fané et tricoté de la mer des Indes, quand nous
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l'approchons de notre oreille, on réentend, charmé, une rumeur toute lointaine, brisante, elle se r'enroule et rode.
A la chapelle de la Vierge ce cierge, qui devant le tabernacle luit purement invariable, exalte l'amour nu des élus.
Le fond de l'enfer est l'impureté. La pureté absolue nous dépouillerait aussitôt de nous-même.
Tel qu'un diamant bleu à entourage d'opales, Dieu est l'arcane limpide et le seulnom de l'innombrable j il cstl'Unique qu'il faut que toujours on adore.
Au petit jour de perle, les dernières étoiles apercevablcs les suivre éperdument, tandis qu'elles s'égarent à l'invisible de l'horizon et titubantes en une teinte extrême d'or gris qu'on entendrait
tinter, n'est-ce pas le plus naturel effort de la parcelle lumineuse de notre pitoyable être terrestre, effort qui s'entourbillonne diversement universel!
L'extrême-onction semblerait vouloir charmer la mort.
Dans une serre à l'ampleur exotique, marcher en rêvant parmi des végétations radiées et expectantes, près de certaines feuilles posément confuses, comme endormies, aux lignes comme déjà chiromanciennes, s'arrêter devant une pelouse où le mauve apâli des primevères semble une remembrance de paradis. Puis, à une passante, l'abondance négligée de ses cheveux de lin aranéens.
Par cette matinée, après l'acre soleil d'hier, tendrement grise, les feuilles des
arbres nous accompagnent de leur chute détournée.
Dans l'éther scintillant des nuits, les cathédrales gothiques filent en de longs silences leur féerie blême et angélique, dégouttelante de rosée gelée.
Les orbes annelés des mondes filent un lacis de lignes qu'on croirait se r'embrouiller indéfiniment et fuir, elles restent indémêlables hors du cercle central.
Les aiguilles des horloges fauchent de seconde en seconde en vain le fil du Temps d'insensible présence, d'immortalité passée ou future.
Dieu est la contagion d'éternité.
On ne pénètre pas dans la cathédrale de Beauvais que déjà on s'arrête, affolé, étourdi de cette hauteur confusionnante,
de cette verjicalité vertigineuse. Là apparaît un cœur, une tête tronqués des parties basses; et cette tête et ce cœur d'une mystique frénésie de martyr transfiguré se témoignent en un resserrement, suprêmement surélevé. Agonie élancée de l'encastrante pierre, aux fusées durables, pénombrales, presque ondoyantes, pierre anciennement coulée par des eaux glaciaires et comme fugitive toujours. La cathédrale indéfinissablement mutilée, inviolable en la ronde solitaire de son chœur, enivre de son effluence filée, supérieurement enclose. Aux murs, la froideur moisie s'attendrit sous les tapisseries d'une ténuité dérosie, grisâtre. Et à travers les vitraux qui tout au bord de l'étroite voûte se dérobent, des vols de corneilles par moments dérangent sans trouble des rais sur elle de lumière. C'est, ce sanc-
tuaire nonparcil, je ne sais quel puits de l'abîme du Très-Haut. On s'attarde à longer du regard les grandes colonnes sans symétrie, joneces, comme fossiles et vaporeuses, rassemblées en leur confondait silence; on pense à la Bêche jadis écroulée intacte là même, et dont n'émergea sur la masse monumentale que l'extrême pointe.
Mon amie aujourd'hui me délivre d'une pensée que depuis hier, à notre visite à l'église romane de Saint-Etienne à Beauvais, je gestais en moi sans arriver à me la définir. C'est l'étonncment, le trouble aussi, quand dans ce vieux temple plutôt fruste nous aperçûmes appendue au mur une femme crucifiée, Wilgeforte. Cette sainte visigothe, réfracraire jusqu'à la mort aux noces humaines, ne demeurait
pas tant surprenante que la vue, dans une église, d'une créature usurpant, même peut-être parodiant le signe essentiel du Sauveur. Et d'ailleurs, ne semblait-elle pas reléguée au bas de la nef en un coin, cette femme de grandeur naturelle, masquée et toute vêtue? rictus écorchantla joue, où la douleur se brutaliserait de ce masque goitreux entre les cheveux tordus et lâches.
Dans la brume matinale diluée qu'on dirait se déteindre peu à peu des rêves de la nuit, il est propice dé considérer, de la place vaste de la Concorde comme d'un point d'osculationsyncrétique, l'obélisque en son rose sacré à secrètes images et, plus loin que le fleuve dissimulé entre les quais spacieux, les gothiques clochers de Sainte-Clotilde entrefendus, ouvrés, aériennement grisés.
Trembler devant un serment que l'on s'est fait à soi-même en Dieu, c'est, je crois, la plus roide des religions.
Dans la messe, réel et immaculé sacrifice d'amour, les cultes primitifs de la haute-Asie se rejoignent enfin en l'équilibre hermaphrodite de l'être, e.i la blancheur enchantée.
La mémoire d'une grande morte diligée, d'une Julia Domna, d'une Théodclinde, d'une Tiphainc Raguenel, d'une Corday, retrouvée quasi par miracle dans la résurrectionnante attitude d'unegrande actrice, cette apparition se figerait, il semble, en une insoluble ambiguïté condamnant le contemplateur à ne pouvoir plus différencier l'une de l'autre l'incarnée
et l'incarnante. Au fond, sans doute, ce ne sera jamais vraiment la morte, ni l'âme même de l'actrice, plutôt peut-être un composé fictif, douteux.
Au bassin des Tuileries, que ceint à distance un végétal grêle à cette saison, le jet d'eau effile, contre l'immobile rectitude de l'obélisque un peu éloigné, une crosse ondée et vive s'éparpillant retombante dans le frissonnant cristal vert morne.
Au chœur de Beauvais, sous cette altitude perpendiculaire, on ne sait quoi de l'âme des choses plonge hors d'atteinte.
A Notre-Dame de Paris, en ce vaisseau moins souffrant peut-être que pontifical où transpire un sentiment de l'Essence
imparticipable, de l'inabordable rive, on adorerait de préférence Dieu le Père.
Cependant la rose violette de la façade s'enveloppe, à l'intérieur, d'une teinte d'améthyste sur la pierre concave. Ivresse consolante des retraites !
Nous continuons à être gênés parfois, dans nos chambres, par des fuyances ombrées et hyalines.
Au portail de Notre-Dame une vierge âgée, dans la main gauche inclinée le sceptre de l'interprétation, garde, dans la droite ramenée à elle, sa fleur. Virgo illibata — Vierge non répandue.
A ces vêpres de la Toussaint à Notre- Dame, nous regardions, au-dessus de Tautel constellé de cierges, jouer dans le dome de pierre et de verre irisés un jour d'arc-
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en-cicl aux dégradations lavées et moribondes, et des noces se présageaient reculées à l'heure dernière, l'heure de l'ombre triomphante.
En ces cathédrales, les longues lignes aiguës et courbes et droites de la pierre et les cercles des verrières se dégagent, s'éclipsent, se renuancent, s'enfuient, se refondent, selon un nombre infus de pudeur pure, nombre absconse. Initiation intime, vraie prière. Tout, sous les hautes voûtes, s'échappe et se renoue, s'engouffre et s'abrite, s'incline endolori en l'Esprit dont il semble que se profile l'indivisible, l'inembrassable.
Une prêtrise efficace exige des thérapeutes.
La nudité chaste du nénufar tient aux eaux profondes, cette coupe de Vesta est
retenue par une tige élongée, unie, quelque fil ombilical.
Dans le scherjo en ré mineur de Schumann, une douceur natale exhalée de ces volubilis.
Parmi les dernières rouillurcs rougissantes des feuilles automnales, le vent traîne une voix de vain retour.
La libre nécessité de la grâce divine : ne serait-ce pas peut-être la formule finale, l'entente définitive de la métaphysique et de la théologie? l'adoration inutile delà beauté absolue, l'adorer en elle-même, pour elle seule, par essence! toute autre doctrine ne se concevant que comme une hérésie.
Il ne tiendrait qu'à chaque âme de vouloir réadhérer à Dieu, à son insaisissable et perpétuel rayonnement. « Le ciel, » a dit sainte Catherine de Gênes avec une ampleur sublime, « le ciel est sans portes. »
Sous le voile eucharistique, la présence songée de Dieu érige le communiant non indigne en un vivant ostensoir.
La vierge, au musée de Bâle, de Glockenton au nom prédestiné qui tinte un angélus, s'élève au-dessus de la spirale du fleuve et des toits et de l'hiératique cathédrale, elle s'élève dans ses tresses de cendre dorée et, alentour, des clochettes de muguets d'une blancheur nacrée font silence, un silence vierge.
Dans ma détresse chercheuse, j'ai été traversé à l'instant d'une perception que
je ne saurais dire, perception indubitable, si calmante, que Dieu est le Présent même, le Présent toujours.
Le Christ au Thabor dans l'illumination de l'extase, puis sur la croix abandonné du Père, le Christ enfin hors du sépulcre et en une frissonnante supersensibilité se rattachant uniment au Principe : triple vue divine de l'Homme, que glorifient ses abnégations, ses belles défaillances, ses réserves prescientes qu'on ne touche pas.
Sainte Catherine de Gênes s'est oubliée elle-même au point de s'avouer sans plus le désir même de mourir.
Mon amie ne comprend pas qu'on crève les yeux à des oiseaux pour qu'ils
chantent mieux. Mais, lui dis-je, la loi régénératrice exige le martyre. De la tragédie de ces yeux crevés, qui sait si de leur chant endeuillé n'éclôt pas une âme?
Ce matin, dans la douceur inopinément revenue des airs et des nues d'un gris de pluie et errabondes, au long de la Seine mal frétillante, comme n'avançant pas sous ses cassures, dont le vert trouble me relaisse le regret précieux du Rhin gyrant sans bruit sa course effrénée, plus entraînante en son insouciance, je voyais sur la berge des blocs de pierre taillés, carrés et cubes, blancs amas silencieux, un peu verdis ou cendrés, tombals avant même qu'ils s'édifient. Un peu plus loin, une jeune balayeuse, les bras ballants, dont la jupe avait une mine désolée, me regarda,
un lent moment, de ses grands yeux gris noyés emplis d'indifférence.
On souhaiterait vivre un hiver dans une « wacht ara Rhein », au bord de ce fleuve entre-fermé de glaces flottantes, d'une nuance d'eau éthérisée, translucidifiée, berçant leur sommeil en une ombre gélive.
Quel donc ce charme délicieusement désenchanté de certaines figures, nullement perverses selon nous, de Botticelli? pas florentines précisément ni anglaises, loin de la fiévreuse Étrurie et des brouillards du septentrion, ces dames de sensitiveté récalcitrante ont jusque dans l'ondulement des paupières une languissance, qu'allège et éloigne la moue sagace, fugace de leurs visages.
Cependant, la sainte de Gênes évapore
mon chagrin d'amour de certaines botticelliennes. Elle, dit son confesseur, « vivait dans la chair sans chair; elle se trouvait au milieu des hommes sans savoir quels ils étaient... Vers cette fin de sa vie, elle se tenait assise sans avoir la faculté de s'aider d'aucune chose créée ; car elle avait le cœur si clos et si serré en Dieu qu'on eût dit que tout son être était fondu et liquéfié dans le divin... »
A cette fin d'automne, repassent et se marient en une rémittence les souvenirs. C'est le glauque du Rhin se grisant sous les sureaux et les saules; c'est les botticelliennes aux grâces variantes, enrobantes, emmitonnantes, qu'on sent bouger, refuir. Et les eaux tavelées et lavées du Rhin et les femmes de Botticelli glissent, en leur analogie, entre des ramages et des brises.
D'un commencement d hiver il y a deux ans, à la lisière d'une force de pins près de l'Atlantique, je ne puis nous oublier séduits par une villa visitée au coucher du soleil entre les houppes obscurcies des arbres et les nues jaunies. Sur sa petite dune boisée, à coté d'une seule autre villa où s'achevait un malade, elle s'entre-cachait, se montrait à demi, sollicitait en un ombrage. En dedans, une aisance de chambres, de mobilier plutôt étouffée mais communiquant leur envie.
Mon amie sentit quelque invite maligne à nous hasarder là pour les mois frileux. Elle résistait à me voir conquis par la taciturne demeure au belvédère envisageant, dévisageant les houles virides de la pi* nèda. Or, une fois installés et toujours un peu, comme d'habitude, en un campe-
ment de gens prêts à repartir, nous subîmes elle et moi une influence irraisonnée, filtrant des murs non solides, une influence d'agitée somnolence. Dans les combles inhabités, nous l'apprenions par un apparent hasard, étaient serrés des ornements sacerdotaux, des vases sacrés, appartenant à un prêtre libre vivant suspectement avec une mégère — nos propriétaires, restant à quelque distance. Et de nos fenêtres au petit jour les aubes, effluentes au loin comme des profondeurs halitueuses de la forêt, parfois effaraient, glacées et gazées ou même pleureusement voilées.
En plein jour dans la cuisine, notre bretonne de soporeuse monotonie se plaignait d'entendre tomber près d'elle de grosses chaînes, d'entendre dans l'escalier des pas...; elle ne voulait plus rester seule dans la maison. Et dès avant le terme, con-
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formémenc d'ailleurs, parait-il, aux précédents locataires, nous nous décidions à nous en aller.
Il ne nous déplait pas que ceux qui avant nous ont occupé notre logis y aient confectionné des fleurs. Fausses fleurs sans mensonge, nuances inanimées, fanées d'avance, et aussi comme maquillant un passé.
Dans les Proverbes, ce dimanche, nous relisons ce verset : « Qui est monté aux cicux ou qui c;i est descendu? qui a assemblé le vent dans ses poings? qui a serré les eaux dans sa robe? » Vision des hiérarchies, des puissances épandues, des mers lunatiques entre leur ceinture d'écume rosoyante, du double soupir d'Isis
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la noire, la blanche. La nature serait l'épouse possiblement infidèle de Dieu.
Platon dans le Timée et le Banquet; les philosophes théologiens d'Alexandrie; Joachim de Flore et maître Eckart; Spinoza, Hegel, ces hommes ont été les grands maîtres de l'unité synthétisante, de l'amoureuse science contemplative, de l'intime ordonnance. Dans Hegel, les fleurs se réorientant le matin vers la lumière donnent emblématiquement un signe sensible de déjà religieuse poésie. Et il ne faut pas méconnaître le service que Luther par ces paroles a rendu à l'humanité : « libre de l'homme, serve de D'eu ». Hegel a compris, admis la beauté spirituelle, seule beauté vraie, de l'idée de Luther sur la présence subjective du
Christ dans l'Hostie. L'irrémédiable faiblesse du catholicisme officiel est sa dominante d'extériorité. Toutefois, Beato Angelico, l'artiste saint, apparaîtrait en ce bas monde la cime azurée.
S'il est une relique qui réattire vers l'Italie, ce cimetière parfumé, ce serait, au trésor de l'église de Monza, les fioles d'huile sainte ayant brûlé devant les os des martyrs aux catacombes de Rome, fioles de mystique transparence adressées en g<*ge d'héroïsme apostolique à Théodelinde par saint Grégoire le Grand.
Et la naissance de Vénus par Botticelli aux Uflizi! pour n'avoir sur elle osé formuler par écrit mon admiration qui s'excède, elle m'accompagne intouchée tendrement, depuis notre voyage là-bas d'il y a deux ans. Flexueuse femme nue
que revêc dès l'origine sa candeur toute décente, prouvant superflue l'étoffe fleurie en un voltigement, offerte par une nymphe sur la rive.
îkCenton, fin d'automne.
Ainsi nous qui devions ressayer Florence ou Venise, c'est-à-dire un peu d'Athènes ou de l'Orient, nous revoilà dans cette station surtout de malades, comme des infirmes n'en pouvant plus de la vie. Déjà, en descendant à Avignon, je m'éprouvais dépaysé. Ce vent froissant, ces étendues de plaines et de monts calcinés sans presque rien qui vous dise, avec les figures hostiles, adroites ou pompeuses, luxurieuses d'un Philippe le Bel, d'un Clément VI, d'une Jeanne de Naplcs, ce
palais massif des Papes, tel qu'une fortification géante, me laissaient à mon regret de ma continuation terrestre. Le Rhône même, qui coule en longs détours, en des luisances ce matin-là un peu artistement amaties, ne me faisait pas oublier la Provence âpre, inhospitalière, secouante, la Provence signifiée par son vent mortel. Nous entrions dans le palais, une caserne maintenant. Tout y est récrépi à la chaux, et ce masque d'un blanc laid se colle, bêtement menteur, sur l'ombre gâchée des murs du xive siècle. Contre celui de la salle où comparut Jeanne de Naples, des arceaux font songer à des arcs-boutants de cathédrale, là, à l'intérieur, d'abord inexplicables, comme déplacés, portenteux. Puis, c'est des fresques, quelquesunes, bien menues, mais si avenantes, déconcertantes de séductions, de sur-
prises, dans ce formidable entassement de murs, de corridors et de chambres mortes sauves. Une figure austèrement, presque monacalement féminine en sa longue robe grise, ce visage par Simone Memmi de femme reculée dans la cendre froide de cette robe droite hallucinerait. Et dans l'oratoire des papes, une autre figure dans sa décevante robe bleu-céleste, cette reine pâle et au ton onctueux, dont la chevelure jaune-roux flambe, se trahit — Mathieu de Viterbe a-t-il intentionnellement peint ainsi la reine de Naples? — par sa cape jouant derrière la tête une corne. Ce qui captive et repose sans ambages, c'est la galerie du conclave, étroite galerie de cloître, allée lancéolée, sublime et humble, où la blancheur du crépi semble un dernier ornement d'innocence, allée d'oraison pour un Benoît XII. — A
l'église des Dons, dans cette basilique de ténèbres adjointe au palais des Papes, un très vieux prêtre au maître-autel paraissait, en le vide complet de l'église, un peu haussé et isolé. Le cierge dont il s'éclairait avait une lueur de limbes. Par intervalles les chants de cette messe basse funèbre reprenaient, chants d'un chevrotement caduc, presque d'un désaccord fébrile. Après YcAgnus, les chanoines s'agenouillèrent en un silence de sculptures vermoulues. Tout au bas de l'église, dans les ténèbres là refluentes, s'immobilisait une tache de crêpe, femme au visage jauni, non pacifié, aux yeux luisants sans espérance et sans prière. — Et nous nous laissions prendre à la mélancolie de cette ville d'autrefois, du rien qui reste de ses fausses opulences papales, des succès d'une Jeanne de Naples. Nos yeux erré-
rent sur ces débris désertes. Le ponr ancien sur le Rhône, ce pnnt coupé qu'on dirait attendre oublié, comme prêt encore à quelque événement de l'Histoire, ce pont en aile cassée impose sur les eaux violentes et repliées.
A Notre-Dame de la Garde, à Marseille, de l'intérieur nous avons entendu le vent battre furieusement les murs de la chapelle. A ces heures tempétueuses, on songe à une secourable Notre-Dame de l'air, fortune des pauvres marins. Au dedans de la pierre consacrée, le déjhainemeut des ve.its insenti se témoignait lugubre, la chapelle devenait l'asile, le haut refuge.
A San Remo, la frontière passée, nous fûmes repris, cette fois encore, par une défection subite, une impossibilité latente, impérieuse d'aller plus loin. L'Italie fige ci nous, c'est à le croire, une fièvre;
le dcsir de ce pays d'art exquis de jadis avorte pour nous dans une sensation pernicieuse. Nous parcourions, comme l'escaladant, le vieux San Remo, ses ruelles s'enfilant voûtées, montantes, tournantes. Entre les hauts murs resserrés et glacials et porphyrisés, le soleil se relègue loin, l'azur se perd au zénith. Et des tout petits entre d'autres à peine grandis, presque des bébés encore, ont la mine invraisemblablement déconfite, comme déjà raisonnable et prête à la pauvre vie.
Nous nous arrêtons donc à Menton, à des traces là de nos maladies; le regret au cœur d'un très bref séjour en automne autrefois à Florence pour les botticclliennes et les fresques d'Angelico en son couvent et pour Gozzoli d'une si naturelle longanimité. Cette bottijellienne si sin-
gulière du Palais Pitti, les blandiccs de son ovale comme légèrement rogné ce fondu, à l'oscillation incertaine sous son regard en faulx!
Le matin, avant que le soleil paraisse à l'horizon de la mer, il passe des oiseaux dans le ciel, quelque république ailée, trémoleusement errante en l'espace subtil. Ces oiseaux bientôt repassent, comme ayant été cueillir le baiser des eaux à l'aurore. Signes intermédiaires, messages, présages.
Près d'un palmier aux branches radieusement rayonnantes, parmi d'autres enfants pauvres, une sœurette bien plus grande faisant des jeux inexacts, mixtes comme déjà de mère sérieuse ou enjouée
vis-à-vis une sœur bébé, ce dans son négligé un peu braque, pas mal échevelée, d'un blond maussade, la voix et les yeux d'une assurance furtive, dans cette gamine il y avait une évagation élavée.
Dans notre vie de passage ici et là, en cette course de notre existence un peu mais songeusement désemparée, assez étrangère, il ne nous déplaît point de retrouver sans qu'ils s'en doutent des gens qui ne nous connaissent pas. Tout à l'heure nous nous retournions dans une rue avoisinant une des églises du vieux Menton, afin de suivre, d'accompagner d'un regard ami un prêtre du pays, remarqué, de précédents hivers, pour son air franc et honteux, toute sa dénuée personne ignorante de soi. Mon amie dit que ce doit être un Cupertino. On sent qu'on
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ne le dérangerait pas de sa pure absorption.
Mon côté gauche va de travers; de la tête au pied il embarrasse, il s'entrave dans s )n opacité; ce tiraillement comique entre la gauche et la droite ferait pleurer.
Des plantes, ici, sont faites exprès pour tenter un pinceau de primitif: certains orangers épineux, aux tiges sveltes en leur torsion minime si peu gonflée, aux argutieuses épines en aiguilles attractivement vertes. Un agave sur u;i mur insinuerait sa torpeur divergente.
La grande sœurette aux cheveux blonds non défrichés, nous la voyons seule aujourd'hui, près de sa mère marchande de marrons; elle est accoudée la, un instant,
dans une insouciance qui regarde au hasard, tandis que tombent ou roulent, autour, des feuilles meurtries de platanes, et sa mine un peu passée,indirecte, semble inaltérable aux intempéries et même avec elles à l'aise.
A la nuit au long de la mer, contre un arbre spongieux, à la séparation de ses grosses branches, stationnait l'ombre palmée d'une de ses larges feuilles, ombre telle qu'une défroque ongulée et flasque.
De mon lit, cette nuit, j'ai senti l'étoile que j'aime, elle est vraiment venue me tirer avec instance de mon sommeil trouble.
Cette après-midi de dimanche, à la plate-forme de la petite église de la Mor-
tola,au flanc d'une des collines d'oliviers sur la mer, un paysan suivait fervemment les litanies chantées. Pourquoi seul des autres se tenait-il à une distance du portail ouvert? quelle sollicitude, non démêlée sans doute à lui-même, prévalait en ce croyant effarouché, en cet homme d'austère indépendance?
Devant les morts, on a une peur religieuse de mal faire, leur présence s'enfonce impassible.
Sur le bord de la r^ute à la lisière des oliviers, une petite fille seule emmaillotait de loques noires des cailloux, puis dans de petits tas de sable les couchait, les recouvrait. Au milieu, elle avait déposé un brin de verdure. Cette enfant pauvre aux yeux clairs et irrésolus semblait, en sa
folle patience, accomplir une cérémonie intime bien ancienne.
Dans les cauchemars, reprendre engourdi les pseudomorphoses de nos propres avatars obscurs, et en une méprise baroque sur notre compte! c'est à ne pas oser regarder les aubes.
La blonde gamine èvolée, nous la réapercevons à intervalles. Ce soir sous les hauts platanes aux feuilles presque toutes tombées, elle essayait un pas de polka dans l'ombre et de sa main contre sa bouche nous a mimé un salut.
'Paris, hiver.
La dernière nuit, au long de la mer adamantine et sous un bois de pins, nous suivions vainement les étoiles pressées, à travers les espaces et les âges, vers le rendez-vous éternel. A Marseille, les deux tranquilles tapirs du jardin zoologique nous ont reporté aux origines si imprécises, l'un par sa pose somnifère, son profil narquois, embryonnaire d'autres formes, de lents devenirs, l'autre par sa marche de molle dolence, le flairement de son museau en petite trompe mobile.
Dans notre chambre-cellule ici, il nous semble nous ressaisir hors du désarroi des voyages, avec des livres de consolatrice mysticité, quelques lointaines images préférées, surtout dans l'attente tourmenteusement chère de l'Ange. Voici bientôt treize ans — les nombres ne sont-ils pas les raisons rhythmées des choses! — que l'ombre noire a paru et passé. L'agonie, depuis, ne fut-elle pas assez longue?... Quand se révélera, d'au delà le bleu hermétique des nuits, l'ombre heureuse?
Ce matin amadoueur, dans le ciel d'un azur cendré au-dessus des pâles exhalaisons terrestres, la ronde lune se déflore en son éclat de folle frivole, elle se soutient mal dans les airs.
De notre dernier arrêt à Dijon me dure une sensation de repos de m'être retrouvé en ma zone climatérique, où l'humidité adoucit, où déjà quelques brumes détendent; et les ciels s'y attrempent délicieusement ternis. On ne sait quoi temporise dans l'âme de l'air. A Notre-Dame, à la façade aux colonnettes d'une ingénieuse minutie devant ce froid de pierre orbe, des grotesques en une triple file se penchent sur la rue, ils simulent terribles et risibles les passions disparates des vivants. A l'intérieur rigoureux évoquant les syndérèses, les roses du transept offrent sans méandres sculptés le lisse cristal de leur peinture. Et le monticule de Fontaine-lès- Dijon prédomine, où naquit et vécut enfant saint Bernard. Dans le cimetière restreint non sans verdure autour de la
chapelle, on se plaît à repasser; en bas stagne une mare d'un vert d'herbe; et on garde une dévotion au saint prodigieux que suivaient dociles un pape, un empereur, qu'acclamaient des populations guéries, à qui ne manqua pas la trahison de son secrétaire, on regrette sans fin ce directeur très lumineusement modeste qui a connu la grâce monacale de n'aimer qu'absolument.
De près d'Andernach entre des monts ondulant sous leurs feuillages et dévalant presque perpendiculaires vers le fleuve, on resubit en souvenir l'influence de ce Rhin dont les îles boisées baignent dans sa profondeur. Elle se prolonge liante, se renferme aventureuse.
Nous rencontrons aux Champs-Elysées
un inconnu que depuis des années nous croisons là, sous les ormes et les marronniers familiers, vieux monsieur en hauteforme plat et d'un poli sans lustre, la tenue sobre et chaude, droite quoique un peu pelotonnée, et dont le menton et la bouche en une mussitation marchent sans arrêt, sans avance.
Cette nuit de Noël, il convient de repenser à Kant faisant pour l'homme ce que Copernic avait fait pour la terre, le philosophe et l'astronome restituant à notre planète et à son vain maître leur place infime dans les mondes. Cependant, il rayonne en la moindre conscience un infini; une émission la moindre se répercute indéterminable vers l'irréductible.
Quelque dragon plus chimérique en
son évasive obscurité, et d'allure chenillance, et près de fondre les stries brunes de sa spire coulamment griffue en la griserie fumeuse d'un petit vase du Japon comme vitré et voilé qui, sous le col gracile, se renfle et refuit.
Notre dernière nuit dépassant tout horizon et solitaire au long des eaux qui se figeaient éthérisées sous le céleste manteau constellé, cette nuit méditerranéenne perlucidement hallucinante nous retrouble de n'avoir rien laissé filtrer de nos filiations passées.
La nuit, ce n'est plus ni le mouvement de l'être, ni l'abstraite froideur, ce redevient — selon l'expression allemande — « la toute-personnalité » indéfiniment unique où s'englobe toute vie. Les étoiles ne sont-elles pas bien les molécules inté*
grantcs de Dieu? l'univers respire Dieu même, il tend hors mesure à la conscience de ses puissances; ainsi se trace l'indécise et magnétique figure de perfection. La beauté absolue reste à jamais sans vocable, comme extatique par delà les conceptions et les formes.
On souhaiterait de ces paroles précieuses, sphériques, habitées, afin que se sublime le sens de l'être.
La messe, du temps encore de saint Jérôme qui ne la disait que par occasion et en une inappétence, était toute d'administration ecclésiastique. Ce n'est qu'à l'époque du développement grandiose de la liturgie au moyen-âge, à l'heure de la projection scrupuleusement refouillée, refendue des cathédrales rayonnantes, ce n'est qu'à cette heure centrale que l'eu-
charistie, en une toute-présence uniment impénétrable, condense et perpétue l'ontologie; l'hostie est devenue, à ce moment de l'histoire, l'emblème panthée de l'idéal.
En voyant passer des personnes contentes d'elles, mon amie, les yeux mouillés en plus de clairvoyance, me dit : « C'est peut-être la parole la plus juste : pardonnez-leur, ils ne savent pas ce qu'ils fonr. »
Au matin le ciel ardoise, sur les branches d'ormes ébénées et implorantes, on le sentait, autour de la lune près de se casser sous son éclat factice, s'étourdir en une tendreté. Et les maisons restaient tassées en une grise tonalité fétide exhalant, il semblait, toutes les ternissures des gens couchés dans leur appesantissemer) t. L'obélisque s'érigeait, avec ses
hiéroglyphes indiscernables, en une impudicité brumale, quand même géante.
A ce nouvel an, j'en viens à me craindre moi-même plus encore, ne me comprenant plus en un égarement vers la poursuite irréalisable.
Le voile d'Isis est le bleu impondérable, aux résilles infinitésimales de ses ondes d'ombre tressaillantes, comme non encore fragmentées de l'identité divine.
Une goutte de rosée irisée mire en elle les sphères.
Dans notre chambre, à défaut de l'annonciation exclusivement souhaitée d'un monde supérieur, nous nous gardons quelque gamme virginale favorable dans
les visages de toute délicate fémininité de Filippino Lippi et de Botticelli entre un moulage de Lucca délia Robbia. La première vierge se tie.it très doucement lingue, ductile, s'effaçant, méditative, en une pudeur presque enfantinement légère; l'autre, debout aussi, est réservée jusqu'à la douleur, désabusée, préservante, religieusement seigneuriale ; toutes trois sont si distinguées, d'une distinction innée, distante, mais la troisième, la sculptée semblerait peut-être plus prévenante encore, ayant déjoué toutes les faiblesses et marquant une indulgence subtile comme ses lèvres, pleine d'atténuants égards comme ses yeux baissés sans curiosité; vers l'enfant révéré qui bénit, elle se penche en une complaisance craintive. Et c'est vers nous comme un pardon prolongé des immatériels visages de ces trois
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inspirantes femmes, elles affinent, lénifient notre solitude, moins maladivement susceptibilisée.
Malgré notre faux sommeil, la fuite immensurable des étoiles se représente, elles s'avancent entr'accordées en spires initiatiques, conjuratives, vers la promesse édenéenne.
Les contrefaçons visionnées de la nuit laissent, malgré l'inconscience, une espèce de honte inavouée, plus comprimante.
Larves abortives et bistournées, tuméfiées et nouées, dagornes lurides à besicles et sans prunelles et clochantes en des subreptions à la Goya, empuses, qui fondent sur nous et nous enserrent, nous obstruent, et que l'on ne fuirait que pour s'immobiliser interloqué devant son propre reflet grimaçant, implacable, piteux.
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On reste étreint s^us ces atmosphères astrales. Et les profondeurs même de l'éther qui s'apprivoise à l'aube, elles ne nous dégagent plus ni ne distraient de notre pesant malaise.
En face des souillures si faciles et nauséeuses, on recherche et rêve le sens de cette parole de la Bible : « il n'y a pas trace de l'homme dans la vierge ». Vierge efficace et inviolable, en sa piété.
Cabalistiquement, l'Etre est cubique en les assises d'analogie de ses contrastes, triangulaire en sa très rationelle vérité, sinueusement circulaire, perpétuel en l'ensemble où il ne se prodigue que pour se surpasser encore, se ravir, inexprimable.
L'insecte, que je ne suis même pas sûr d'être, tend à se désalourdir, à monter aux régions vaporeusement volatilisantes.
Dans les magnifiques et vagues opales crépusculines se rejoignent et se tempèrent jusqu'à l'insensible des imaginations, plaintivement tentantes, quis'inachèvent.
Ors violis et glauques sans plus les présomptueuses déchéances, bleus mourants, exhalations dignes d'accompagner dans le ciel aux diaphanes pâleurs une lune diamantine.
Un air de veille et presque inanimé dans une orientation reculée, le regard bleu réfrangé et glaceux, les lèvres d'une flexion amincie en leur malignité sourieusement dédaigneuse, les traits modelés et dulcifiés, les cheveux de blonde soie argentée, ainsi se désigne sans feintes l'occultiste actuel le plus discret et sagace.
Ce matin sous la bruine aux dimi-