PRE F A CE
Les provinces annexées n*auront certes pas à rougir de Vhisioire de leur demi-siècle d'esclavage ï Ceux qui ont manqué au pacte de fidélité silencieuse ne sont qu'une poignée. Rançon de la défaite^ les Alsaciens et les Lorrains ont courageusement accepté d'être les témoins de la dignité humaine dressée contre la force brutale. Les petits peuples leur doivent une reconnaissance émue. Leur tenace résistance a fait qu'on y regardera désormais à deux fois avant d'assimiler les faibles à un troupeau que Von chasse devant soi.,.
Douze années vécues en Alsace ont donné à l'auteur de ces lignes, pour ce pays, un respect qu'il est difficile d'exprimer par des mots. Les vainqueurs ont flatté, menacé, injurié, frappé (affaire de Saverne où le ridicule le disputait à r odieux) : aux eaux troubles du torrent pangermanique, les Alsaciens ont opposé la digue de leur bon sens, de leur attachement aux traditions de liberté et de fine culture qu'ils doivent à leur lointain passé et à deux siècles de vie commune avec la France.
L'Alsace (et si nous n'ajoutons pas la Lorraine c'est que nous entendons parler de choses vues et en quelque manière expérimentées) ne connut guère que l'Aile-
mand infatué de sa science et de ses victoires, gonflé d'orgueil, venu dans le Reichsland pour coloniser, « civiliser », prêcher lévangile du pangermanisme intégral, dont le fruit, après une rapide et sûre évolution, fut la plus sauvage de toutes les guerres. Quand on récapitule les méthodes, les procédés soudain révélés au monde épouvanté, quand on sait que V Alsace était livrée pieds et poings liés aux auteurs responsables de ces méthodes et de ces procédés, on peut mesurer les souffrances des annexés depuis leur arrachement à la France.
Nous disions un jour à un pédagogue qui sévissait en Alsace :
— Ne pouvez-vous donc vous mettre un instant à la place des Alsaciens ?...
Le geste coupant, Vhommt répondit :
— Nous ne « voulons » pas nous mettre à leur place. Nous sommes ici pour manifester notre force.
Ces mots expriment très exactement Vesprit qui présida aux tentatives de germanisation des « frères retrouvés »... Chez beaucoup de fonctionnaires, d'incontestables qualités professionnelles ; dans V administration, ces habitudes d'ordre, d'organisation, ces principes d'honnêteté auxquels chacun rendait hommage, mais aussi, mais surtout, cette absence de tact, cette volonté de briser, de dompter, ce mépris pour les sentiments de ceux qu'on avait détachés de leur patrie par le sabre /...
Toute âme bien née était contrainte à la résistance.
Les pages de ce livre, vécues jadis jour après jour^
on/ été comme dictées au cœur d'un Suisse par son amour pour la liberté. Enfermées dans le cadre d'une étroite vallée, elles disent la très humble vérité quotidienne,
Vous souvenez-vous, ami Bûcher ?... Nous étions au sommet du Hartmannswillerkopf, dans une tranchée où veillaient les soldais, le doigt sur la détente du fusil, à dix mètres de V adversaire. A quelques pas de nous, r adjudant-chef Antoine venait d'être tué d'une balle dans le front. Partout l'odeur de la mort, les entrailles de la montagne mises à nu... Tour à tour, nous regardions par une étroite meurtrière la plaine d'Alsace, les fumées de Mulhouse, et surtout, à nos pieds, les ruines de Cernay, de Vieux-Thann. Combien de villages détruits avions-nous parcourus les jours précédents ?... Combien de centaines de tombes avions-nous vues ?... Et vous dîtes soudain, comme vous parlant à vousmême, vous qui avez tout quitté et tout risqué pour répondre à l'appel de l'honneur :
— Pauvre Alsace!... mais il y a du bonheur dans sa souffrance...
Comme fe vous ai envié ! Et comme j'ai compris qu'un de mes élèves d'Alsace, effroyablement blessé, ait pu dire avant de fermer les yeux, — il avait vingt-trois ans :
— Je suis heureux...
Ouchy, P'^ septembre 1916.
Quand elle sut que son neveu partait pour l'Alsace, la tante Emma fit avec onction :
— Pourvu qu'il soit prudent, là-bas... Son rôle n'est pas de souffler le feu.
Ses études universitaires achevées à Lausanne, en foi de quoi un vieux petit secrétaire lui avait délivré le parchemin d'usage, André Reymond s'appartenait. Jusqu'alors on lui avait dit : Faites ceci et il l'avait fait ; lisez cela et il l'avait lu ; traduisez ce passage, et vaille que vaille il l'avait traduit... Disparus, soudain, les hommes patentés qui apprennent à parler, à écrire, à penser. En face de soi, maintenant, la vie, qu'il faut franchir coûte que coûte et pour cela travailler des coudes, opposer un sourire aux rebuffades, jouer son personnage.
Sentimental, le cœur chaviré par une amourette impossible, Reymond éprouvait comme un besoin physique de courir le monde avant que l'engrenage des habitudes se saisît de lui : le collège de la bourgade, les gosses ahuris qu'on traîne d'une déclinaison à un verbe irrégulier, le petit traitement, les petits soucis, les petits succès, l'éternel recommencement
dans le gris, une sorte d'honnêteté compassée, de dignité étriquée, jusqu'au jour où un collègue en redingote verse sur votre tombe les périodes nécessaires.
Courir le monde ? Quand on est le chef de file de sept frères et sœurs, que le dernier né mouille encore son lit, que les parents, terrifiés par la cherté croissante des vivres, poussent résolument les plus âgés hors du nid, on n'a guère le choix des moyens. Comme il avait eu raison, M. Bohler, de chercher un précepteur pour ses enfants !... L'Alsace !... les cigognes, les houblonnières, les vieux en tricorne et gilet rouge, les femmes en coiffes à larges nœuds noirs... L'Alsace, terre tragique où des inconnus vous serrent la main en murmurant : Vive la France I... C'est ainsi du moins, la connaissant par des chansons larmoyantes, par des feuilletons dont les héros, tel Annibal, prêtaient d'horribles serments, que Reymond la voyait. Son imagination prit feu. Accompagné par les vœux des siens, par les recommandations tempérées de la tante Emma, il quitta sa ville natale par une tiède matinée de septembre.
Adieu, eaux calmes du Léman, optimisme des golfes ronds, coteaux roux !
A Bâle, le jeune homme erra dans les rues bordées de maisons basses. Sur la haute terrasse du munster de grès rose, il s'absorba dans la contemplation de ces horizons nouveaux. A droite, des collines, le lointain chaos des montagnes, le trait bleu des vallées, le petit pays aux claires rivières, et chacun bien clos dans le compartiment que la nature lui a construit,
avec ses champs, son troupeau, son clocher, son journal. En face et à gauche, le duché de Bade, la plaine allongée entre Vosges et Forêt Noire, des collines encore, mais sans la muraille de fond des rocs, des collines à peine soulevées, comme une houle qui s'apaise, si bien que l'on pressent, au delà, les terres plates, les marais, les landes, les fleuves aux eaux immobiles, les fumées des grandes villes.
Reymond était né dans un canton d'où le tragique est banni. Le vin s'y laisse boire. On y vit sans passions extrêmes, sans ambitions folles. On y goguenarde. On y croit doucement à l'égalité, à la liberté, surtout au bonheur. Séparé pour la première fois, à vingt-deux ans, de ce cadre paisible, Reymond fut ému. Son regard, sans cesse, revenait au fleuve. Torrent écumant au front des blocs, cueillant les eaux froides des glaciers, calmant mal sa turbulence dans un lac, s'amusant encore à sauter au bas des rocs de Schaffhouse, à mugir entre des rives étroites, il s'étale, soudain, tournant le dos au pays des montagnes ; ses eaux vertes roulent la force ; elles giflent les culées des ponts, elles glissent entre les roseaux, formidables, dans un élan si unanime qu'elles donnent, par instant, malgré les vrilles des tourbillons, l'illusion de la parfaite immobiUté.
Reymond tendait l'oreille afm de percevoir le bruit de reptation du monstre aux souples écailles. Devant cette masse qu'entraînait une fatalité, ses notions chancelaient ; il comprenait qu'on puisse mépriser, nier, écraser ; il se sentait emporté, réduit
à rien par ce fleuve vert qui s'en allait à la conquête du monde avec la certitude de la violence qui broie.
Appuyé des deux mains au mur tiède de la terrasse, Reymond crut entendre la voix suave de sa tante Emma, la douce pacifiste : « — Sois prudent, mon ami... N'excite pas ces Alsaciens. La guerre, c'est si laid !... » Le fleuve allait à ses destinées.
Sous le hall de la gare, la cohue cosmopolite, ceux qui courent, ceux qui s'affolent, la théorie des commissionnaires sanglés de courroies, ceux qui s'épongent affalés sur un banc, tous les types, toutes les langues, comme il arrive dans un corridor où chacun doit passer. Entrevus dans l'entrebâillement d'une porte, des gens qui mangeaient avec un grand sérieux. La colossale réclame d'un chocolat dominait le tohu-bohu de ce retour de vacances. On y voyait, au pied des cimes violettes, sur un pâturage émaillé de fleurs, des vaches au pis gonflé, un berger d'opérette qui lançait son chant à la face du soleil. A ces vaches, Reymond jeta un regard attendri. Après quoi, saisissant ses valises aux oreilles, il suivit le flot.
Dans la salle de la douane allemande, on parlait bas, maté par la morne discipline qui régnait en ce lieu. Vêtus de vert, sanglés, hautainement corrects, les gabelous se penchaient, palpaient, posaient de brèves questions, tout entiers à ces rites professionnels qui s'achèvent dans des hiéroglyphes tracés à la craie. Ailleurs les douaniers sont sceptiques, ou bonasses, ou galants. Ceux-là ont la gravité qui con vient aux serviteurs de l'Empire. Ils en surveillent les
portes, sentinelles avancées. Kaiserliche Zollrevisiou. Kaiserlich !... C'est la raison sociale, le signe de ralliement, le mot mystique, le secret de la réussite... Kaiserlich !... Kaiserlich les postes, Kaiserlich les prisons, Kaiserlich les gendarmes, Kaiserlich les préfets. Et Gott mit uns sur la boucle des ceinturons. L'Empereur et Dieu. Les deux forces qui n'en font qu'une et qui s'affirment dès la frontière.
Reymond s'était fait petit. Sa voix sortait mal. Quand l'homme vêtu de vert se déclara satisfait, il disparut sans fierté dans le couloir où l'attendait, enfermé dans une sorte de cage, l'homme qui troue tristement le carton qu'on lui tend. Certes, il ne serait venu à l'idée de personne qu'on pût ici rire, siffler ou plaisanter. C'était impressionnant d'ordre, de décence lourde.
Sans secousse, le train glissait maintenant dans la plaine d'Alsace, parmi les champs de pommes de terre, les taillis, les coteaux plantés de vignes. Un bruit sourd disait les gares traversées. On voyait alors la casquette rouge du chef, l'homme du passage à niveau au port d'armes, le gendarme en casque à pointe. Et tous saluaient ce train qui fuyait.
— Mûlhausen !
Descendu sur le quai, Reymond cherchait à s'orienter, quand un homme à la courte moustache hérissée lui toucha le bras.
— D'où venez-vous, monsieur ?
— De Lausanne.
— Et vous êtes Suisse ?
— Parlaitement.
— Vous faites du service militaire ?
— Oui.
— Infanterie ?
— Oui.
— Le nom de votre chef de bataillon, s'il vous plaît ?
— Apothéloz.
— Et vous allez ?
— A Friedensbach.
— Merci. Le train part dans deux heures. C'est làbas.
Le policier en civil s'éloigna, laissant Reymond médusé par la promptitude de cet interrogatoire en forme au saut du wagon, par cette politesse menaçante, par ce regard gris d'acier qui fouillait jusqu'au fond des yeux.
— Sacré pays !... songeait le jeune homme. Tu en as eu du flair de t'engager pour deux ans !... Si on te soupçonne dès le premier jour, ça va être drôle!
Assez impressionné, il s'enfonça dans Mulhouse, au hasard, enfilant une rue après l'autre, à l'affût d'un mot, d'un geste, d'une scène qui le rattacherait à l'Alsace rêvée. Les passants parlaient un patois guttural. Aux devantures des boutiques, des inscriptions allemandes. Aux carrefours, d'énormes policiers coifïés de l'inévitable casque à pointe. Devancé par des inconnus qui s'entretenaient en français, Reymond les suivit, instinctivement, jusqu'au moment où ces inconnus se retournèrent avec tant de méfiance, baissant la voix, qu'il ralentit le pas.
Non loin d'une caserne, des soldats buvaient de la bière à la terrasse d'une Wirtschaft. Passait-il un officier serré dans sa longue redingote bleue, un sousofficier à la mâchoire carrée, ces hommes se dressaient dans un claquement des talons violemment réunis, le menton haut, le petit doigt allongé sur la couture du pantalon, pétrifiés. Retombés sur leur siège, ils plongeaient à nouveau le nez dans leur chope, prêts à bondir au moindre bruit de sabre traînant sur la chaussée. Habitué qu'il était à une discipline tempérée de bonhomie, Reymond s'étonnait, cherchant sur ces rondes figures de soldats l'imperceptible sourire de celui qui n'est pas complètement dupe, une apparence de lassitude, n'y décQuvrant qu'une sorte d'ivresse d'obéissance, le respect superstitieux du galon.
Devant la grille de la caserne, allait et venait une sentinelle qui s'arrêtait, pirouettait, comptait ses pas, pirouettait encore et encore et toujours en automate rémonté à fond. Dans la cour, sous les ordres d'un sous-officier qui semblait commander une brigade, tant il hurlait, un cent de soldats frappait le sol du pied avec un sérieux déconcertant, une sorte de fureur sacrée. La sentinelle ayant esquissé un geste, Reymond s'éloigna.
Un canal bordé de peupliers. Ecartant cette eau morte de leur large poitrine, des chalands venus de France ou des Allemagnes. Sur ces barques, des chiens aboyaient qui couraient sur le bord plat, s'immobihsaient gueule contre gueule, crachant des injures avant de reprendre leur course, impayables
toutous au râble frisé, aux babines barbues qui disaient tout haut ce que les maîtres pensaient tout bas, Germains roux et placides, gars au tour de hanche vif, aux foulards fantaisistes. Eux, appuyés à la barre du gouvernail, ils se regardaient. Et les lents chalands se croisaient, leurs flancs lisses glissant en sens contraire, les uns gagnant un ciel plus bas, les autres un ciel plus léger.
...De nouveau le train courait dans la plaine, parmi les landes où poussent genêts et bruyères, où gîtent lièvres et faisans. Les Vosges se rapprochaient... A l'étranglement d'une vallée, joliment groupée autour de sa cathédrale aux tuiles mordorées, une ville qu'on n'attend point : Thann. Et le gendarme est là qui observe... Puis la vallée, la rivière aux cailloux blancs, l'auberge près du pont voûté, les villages assis sur les prés, et a ans cette vallée le petit train qui se faufile, qui s'amuse à siffler à cause de l'écho, qui se cache dans un tunnel pour rire, qu'acclament les lavandières à genoux devant leurs baquets, que huent les gosses, que devancent les chiens jappeurs. Et làhaut, donc, ce bleu des monts vosgiens, coupé par ce bleu plus profond des vallons orientés en tous sens, ce bleu translucide et pimpant posé sur les terres roses et les buissons jaunissants.
Assis en face de Reymond, un jeune homme glabre, au teint pâle, à la bouche amère, qui semblait prêt à réciter un monologue pour hommes seuls. L'inconnu dévisageait son seul compagnon de compartiment. E soudain :
— Joli temps.
— En effet. Et le pays est charmant.
— Vous êtes Français, peut-être ?
— Non. De la Suisse française.
— Tiens ! moi qui croyais qu'on ne patoisait que l'allemand, en Suisse... Et vous venez passer quelques jours dans ce bout du monde ?
— Quelques années.
— Cette rencontre ! Nous serons probablement voisins de table au restaurant... La grosse demoiselle Schmoler, dont la voix est aussi harmonieuse que le nom, a déjà claironné votre venue. Moi, pour vous servir, je m'appelle Coquart. Je fais dans la chimie, à la fabrique... Réjouissez-vous... Des ouvriers, dos fonctionnaires à chapeau vert, des cigognes... Les petites femmes, c'est à quarante kilomètres.
Naïf, Reymond rougit.
— Alors, l'Alsace...
— Des blagues... C'est les livres qui racontent ça, les orgues de barbarie (et le chimiste, saisissant une imaginaire manivelle, fredonna, nasillard, les yeux au ciel : ...Alsace-Lorraine...). Ça, c'est le cliché à l'usage des cœurs sensibles. Ça fait bien sur les planches, à l'apothéose : orchestre ! et l'Alsacienne se blottit dans les bras de l'ofîicier français... Dans la réalité, il y a encore quelques grands-papas qui se souviennent de nous. Mais le gros tas !... D'abord, ils parlent une langue, une langue ! On ne me fera jamais croire que ça signifie quelque chose... Ah oui, la revanche, parlons-en !... C'est pour le musée à Déroulède...
Il y eut un silence que Reymond rompit.
— Il y a pourtant les Allemands et les Alsaciens ?
— Evidemment. Mais le moyen de les distinguer à l'œil nu ?... C'est bien difficile de savoir ce que pensent des gens qu'on ne comprend pas... Dans les livres, zim, boum ! en avant le sentiment. Dans la vie, il n'y a que l'intérêt. Alors, vous savez, l'annexion c'est bien ancien. Il en a coulé de l'eau sous les ponts depuis la guerre I... Il faut vivre I... Vous voyez, je ne leur reproche rien... En attendant, c'est pas folâtre.
Le train s'arrêtait. Du pouce, le chimiste Coquart désigna une petite gare ensoleillée, un attelage.
— Cà, c'est Landbach. Vous descendez, je pense ? Votre patron demeure plus près d'ici que de Friedensbach... Oh ! vous avez le temps... L'express ne brûle pas les stations. Tenez,'^ces potaches qui s'avancent, c'est vos disciples. Au revoir 1 Bien du plaisir 1
Chapeau à la main, très intimidés, les deux garçons s'approchaient. Ils pouvaient avoir quatorze et quinze ans; Jean, l'aîné, très grand, très mince, avec une tête d'oiseau, un joli regard où passait une tristesse d'adolescent élevé dans la solitude ; le cadet, René, plus râblé, de bonnes joues rondes, un air un peu farce. Ils bafouillaient : — Vous avez fait bon voyage, M'sieur ?...
Déjà le cocher, un gros homme rubicond, avait chargé les bagages. Les chevaux s'élançaient, secouant leur crinière. On se regardait à la dérobée. Narines dilatées, bouche en bec de lièvre, René risquait une grimace, sur quoi il pouffait.
— Celui-là, se dit Reymond, est un malin. Si je ne prends pas l'offensive, si je ne lui sers pas des propos absurdes, c'en est fait de mon autorité.
Alors, à brûle pourpoint :
— Vous me paraissez anémique, mon garçon. Il faudra soigner ça. Et que pensez-vous de l'avenir de la métaphysique ?
— Monsieur, répondit René stupéfait, je ne la connais pas.
— C'est le tort que vous avez. Elle sort pourtant beaucoup. Il est vrai que vous demeurez un peu loin des voies de grande communication. Et quel âge a la tante du secrétaire municipal ?
— Je ne sais pas, m'sieur...
— Va-t-elle mieux, au moins ?
— Mais je ne la connais pas du tout, M'sieur I
— Décidément, vous ne connaissez personne. Je vous croyais plus répandu dans le monde.
Maté, René demeura coi. Devant une grille close, le cocher, dont les doigts sortaient seuls de manches trop longues, claqua du fouet pour tirer le concierge de sa loge. L'homme accourut, prêt aux révérences. Un peu gênée de promener ses coussins au milieu de ce labeur, cahotant sur le mâchefer, la voiture traversa obliquement la cour de la filature qu'entouraient des constructions basses, symétriques, à toits pointus ; derrière des vitrages, la brusque lueur d'un foyer qu'on avive, des torses nus ; ailleurs des crânes penchés sur des registres ; partout le clapotement des courroies de transmission, le ronronnement des ma-
chines, une odeur d'huile, de sueur, et là-dessus un panache de fumée retombant lentement en une impalpable pluie noire. Ce fut enfin la maison de maître, avec sa façade très simple que déparait une marquise due à la virtuosité de quelque serrurier local.
Après les questions que l'on pose aux gens qui ont voyagé, on se mit à table. Visiblement, le bavardage déplaisait à M. Bohler. Le buste très droit, serré dans un veston boutonné jusqu'à la cravate, il se bornait à quelques phrases brèves, comme si le souci des affaires le pourchassait jusque dans le cercle de la famille. Devant ce front carré encadré de cheveux blancs taillés court, devant ces traits volontaires, nettement dessinés, ce clair regard de chef, ces gestes saccadés, on éprouvait de la crainte et du respect. Tout naturellement il faisait centre. En face de lui, M°^^ Bohler, blonde, mince, gaie avec une nuance de gravité qui donnait à son joli visage un charme extrême, très jeune à côté de ses grands fils auxquels elle parlait surtout par le sourire.
Pour se donner une contenance Reymond contemplait les carafons où jouait la lumière de la lampe. Gêné par cet accueil sans paroles, il refusait systématiquement de se resservir malgré la muette insistance d'une vieille bonne qui inclinait les plats en respirant très fort dans son oreille. Et il se disait : « On se croirait dans la crypte d'une cathédrale... Est-ce que je leur déplais ?... Je ne peux pourtant pas me mettre à raconter des histoires. La consigne est de se taire. »
— Quel superbe coucher de soleil nous avons eu ce soir, dit pourtant M^^e Bohler. Le Drumont flambait.
Le jeune professeur ne connaissait pas encore le Drumont. René promit de le lui montrer, le lendemain, par la fenêtre de la salle d'études.
On passa au salon. Reymond s'elïaça devant M. Bohler.
— Je vous en prie, vous êtes chez moi.
— Décidément, constata Reymond, nous ne coïncidons pas.
Il se sentit très seul, très loin de tout ce qu'il aimait.
On s'assit. Un salon où l'on n'entre qu'exceptionnellement est triste comme un caveau de famille. Des statuettes se morfondent sur des consoles. Découragé, le discobole renonce'^à lancer son palet. Il y a des recoins où les candélabres ne jettent qu'une morne lueur. Aux parois des tableaux peints à la manière ennuyeuse. Un violoncelle, près du piano ouvert, disait pourtant ici la vie.
M"^e Bohler questionna Reymond. Avait-il des frères, des sœurs ?... Sept ! Il y eut un moment de stupeur. Habitait-il au bord du Léman ?...
A neuf heures, très exactement, M. Bohler eut un froncement des sourcils.
— Allons, les garçons...
Ils se pinçaient les mollets sur un coin du canapé. A ces paroles répétées chaque soir, ils se levèrent, embrassèrent leurs parents, serrèrent la main de leur
professeur en lui souhaitant une bonne nuit et disparurent. Dans le corridor, il y eut des rires, des claques retentissantes.
— Si nous passions au fumoir ?
Soudain, M. Bohler fut un nouvel homme. Il offrit un cigare. Lui-même, renversé dans un fauteuil, alluma sa pipe, s'entoura d'un nuage, eut un bon sourire, se mit à parler avec animation. Métamorphose que l'on observe chez ceux qu'une lourde responsabilité tient aux épaules : ils ont des heures de détente d'autant plus joUes qu'elles sont plus rares.
Reymond apprendrait à les connaître ces industriels des bourgs semés dans les vallons vosgiens, levés à six heures, chaque jour que Dieu fait, plus exacts au travail que le dernier des saute-ruisseaux, sévères aux autres comme à eux-mêmes, pièce de la machine qu'ils ont montée, esclaves de cette machine. A midi, on s'échappe un instant. Et le soir, quand siffle la sirène, après que les ouvriers, dans un tapage de sabots, ont franchi la grille, on compulse les prix de la laine ou du coton, on dépouille le dernier courrier, on lit la supplique de 1" homme renvoyé pour ivrognerie,^ on signe cent paperasses, âme de la grande entreprise dont vivent des centaines de familles.
Qu'ils se relâchent et tout grince. Une dernière lampe s'éteint et c'est la leur. Les repas, un travail comme un autre qu'il faut expédier lestement, sans balivernes. Et si l'on regarde par la fenêtre, en pUant sa serviette, on voit la cour où brillent les rails des
decauvilles, les cheminées et les toits de l'usine qui ne se laisse jamais oublier. Le dimanche, pourtant, ils appellent leur chien. Guêtres, vêtus couleur de broussailles, la pipe à la bouche, le fusil en bandoulière, ils prennent le chemin qui mène aux forêts. Par exemple, quand ils rentrent à la maison ceux que le peuple, dans son patois, nomme les barons des cheminées, ils ne sont guère expansifs I Les fenêtres du bureau, déjà, font signe...
Les femmes sont souvent seules; pendant que les époux traquent le lièvre ou jouent au cercle leur bridge aux enchères, les chevaux trottent sur la route qui déroule son ruban au fond de la vallée ; elles vont les unes chez les autres et comme les bourgs sont assez distants pour que l'on se voie rarement, assez rapprochés pourtant pour que l'on voisine une fois la semaine, on a bien des choses à se conter autour d'une tasse de thé. On parle de la dernière pièce publiée par V Illustration et que l'on verra à Paris, au printemps, du roman qui commence dans la revue. Pendant ce temps, au jardin, les enfants grimpent dans les arbres ou pataugent dans la vasque du jet d'eau.
... Après quoi se déroule une lente semaine, au rythme éternel des machines. Alors, les mille travaux du ménage, le jour du grand nettoyage, le jour de la lessive, la confection des kougelhopfs, car l'Alsacienne, collaboratrice de sa cuisinière, ne craint pas la chaleur des fourneaux. Mais on s'occupe ausbi des choses du bourg, de la crèche, de l'école gardienne,
de l'infirmerie, de l'école ménagère, des vieilles qui toussent creux. On se met au piano en rentrant de tant de courses. Et les machines ronflent toujours...
Vie d'un charme austère, très simple, très réel, vie profonde où chacun, sans phrases, donne son effort quotidien. Et c'est ainsi qu'on élève la digue que l'ennemi ne peut percer.
C'est ce que M. Bohler, dans son parler bref, expliquait au professeur de ses fils.
— Nous comptons beaucoup sur vous... Moi, je suis un assez piètre père. Chose grave, je le sais. Pour messieurs les socialistes, c'est entendu, nous sommes des jouisseurs. En réalité, des esclaves. Il faut lutter, lutter sans cesse... La concurrence, la surproduction... Et l'Alsace est si excentrique, si loin des charbonnages, si loin des ports... Tant d'autres entraves !... La situation politique... C'est une grosse partie... Il faut être là et toujours là... La famille en souffre... D'autre part, les fonctionnaires, les professeurs, nous ne pouvons, nous ne devons pas les voir, alors c'est l'isolement. On s'enferme dans sa coquille. Il faut se suffire. L'instruction de nos fils, c'est un problème pour nous. Il y a bien les écoles officielles, bonnes, excellentes, même, à certains points de vue, mais on y tue l'individualité. Sans compter qu'on y nourrit les Alsaciens de mensonges... Vous le voyez, vous allez être un peu tout pour nos fils.
— Je ferai de mon mieux, répondit Reymond. Déjà ces garçons m'intéressent, René un scientifique, me semble-t-il, un sportif, Jean plus rêveur, plus littéraire.
Père et mère eurent un sourire attendri.
— Oh ! fit M^^ Bohler avec vivacité, René n'est encore qu'un enfant. Quatorze ans, à peine. Pour l'heure, il s'adonne à l'acrobatie. Il ne parle que matchs et records. Il sait les noms de tous les boxeurs du monde. Mais il a du cœur. Le tout est de savoir le prendre, rondement... Jean réfléchit beaucoup. Il est musicien, un tantinet sentimental, philosophe...
— Et quoi encore ? interrompit M. Bohlei. Deux gosses comme tant d'autres, pas méchants, pas trop bêtes et dont il s'agit de faire des hommes.
— Si tu parlais à M. Reymond de ses autres élèves du mercredi et du samedi après-midi ? Chez nous, monsieur, un professeur de français est un oiseau rare. On se l'arrache.
— C'est juste. Deux fois par semaine vous serez à la tête d'une petite classe. Il ne faudra pas trop ^^ous en vanter parce que cela se passera en marge des règlements scolaires. Nos maîtres redoutent en effet par-dessus tout la diffusion du français en Alsace. Le nombre des élèves autorisés à suivre un cours qui n'est pas donné en langue allemande est strictement limité. Il s'agira donc surtout de promenades en commun, si vous êtes d'accord. Outre mes deux fils, vous aurez Emile Zumbach, André Berger et enfin Charles Weiss, mon filleul, le fils de mon fondé de pouvoir... Vous verrez certainement une fois ou l'autre M. Weiss. Il vous apprendra à connaître et à aimer les Vosges. Un charmant homme, un peu dilettante, grand dénicheur de champignons, éleveur de poules et de lapins, pépiniériste, horticulteur, fabri-
cant, tout au monde. Le boute-en-train de la vallée. Un optimiste né. Pourtant il a eu un rude chagrin, il y a deux ans : son fils aîné est mort à Munich pendant son service militaire.
— A Munich ?
— Cela vous étonne ? Il faut pourtant qu'il reste quelques Alsaciens en Alsace. Ceux qui peuvent tenir le coup sous la cravache sont dans le vrai. Moi, j'enverrai mes deux fils en France, dans deux ans, mais ma femme est Française et moi-même je me suis battu en soixante-et-dix. Alors il y a des choses qui sont impossibles.
Un roulement sur le gravier de la cour. M^^^ Bohler s'était levée.
— Ce n'est pas en un jour que l'on arrive à connaître la pauvre Alsace. Ailleurs, on se laisse vivre. Ici, rien n'est simple. Si l'on part, c'est l'exil. Et si l'on reste c'est une souffrance chaque jour renouvelée... Mais je crois que la voiture vous attend. Vous logez donc à Friedensbach, à un quart d'heure d'ici, comme nous vous l'avons écrit, chez les vieux Schmo- 1er, les parents de M^^^ Vogel, une veuve, et de M"6 Stéphanie Schmoler, tenancières du restaurant où vous prendrez vos repas. Ce sont de très braves gens. Vous n'aurez qu'un étage à descendre de votre chambre à la salle à manger. Vous y serez en compagnie : des chimistes, des employés de nos bureaux, quelques Allemands, je crois, aussi, des fonctionmires, mais ils ont une table pour eux.
— N'y a-t-il pas un M. Coquart ? Nous avons voyagé ensemble.
M. Bohler se mit à rire.
— Oh I celui-là n'est qu'un fumiste. C'est surtout à ce titre que les Allemands le tolèrent.
Dans la nuit où s'effilait le clapotis de la rivière, la voiture roulait sur un chemin inconnu. Des chiens s'indignaient au fond des ténèbres. Puis tout rentrait dans un calme profond. Une femme écartait un rideau. Des Persiennes baissées clignotaient aux murs noirs des maisons. On s'arrêta enfin en plein bourg, devant une maison très basse qui ressemblait, avec son toit aux ailes avançantes, à une honnête poule couveuse. On s'empressait, malgré l'heure tardive, Mlle Stéphanie qui tenait la lampe derrière laquelle ses pommettes brillaient comme des fruits mûrs, jVime Vogel, veuve très décorative dont le sourire professionnel creusait de chaque côté du menton des fossettes du plus réjouissant effet. On désignait une place au bout de la table déjà dressée pour le déjeuner du lendemain, on montait les bagages par l'escalier raide et bien ciré qui menait chez les parents.
Les vieux délicieux ! tout roses, bienveillants, qui vous regardaient avec une dignité d'autrefois, lui courtaud, barbu, chevelu comme un bonhomme Noël, la face invraisemblablement ronde où clignaient, sous des sourcils hérissés, de petits yeux limpides ; elle, coiffée d'un bonnet blanc aux brides sagement nouées à la pointe du menton, soumise, courbée, ridée à plaisir, toujours à trottiner on ne savait pourquoi. Et à chaque fois qu'il l'appelait, le plus souvent sans motif apparent : «Jacobine I... » elle répondait en écho : « Qu'est-ce qu'il y a, Joseph ?... » Et cela était dit en
français, car c'est la noblesse des vieux de le parler encore à peu près, avec cet accent alsacien dont on peut affirmer que si les cieux et la terre passeront, lui ne passera point.
Joseph Schmoler recevait son hôte avec gravité.
— Vous serez bien tranquille, chez nous... Il n'y a que nous, des bons à rien, des vieux, nos deux filles et Jacob, un petit-fils de neuf ans, bien obéissant.
Jacobine ouvrait deux pièces qui sentaient le savon ; on voyait un poêle de faïence, de naïves gravures, tout un assortiment de coquilles marines, souvenir de quelque ancêtre voyageur, un lit haut sur jambes protégé par un ciel en cretonne imprimée.
On se retirait avec solennité, appelant sur l'hôte mille bénédictions...
Reymond ferma les yeux... Le Léman, les coteaux roux penchés sur les flots aimables, le munster bâlois avec son cloître pavé de tombes, le Rhin roulant sa masse verte, des casques à pointe, Coquart, le salon des Bohler, Joseph et Jacobine, le petit bourg alsacien sous les étoiles...
Friedensbach, 20 octobre 1907.
Chers parents,
...Je suis retourné, hier, chez le vieux Kraut, pour lui remettre le certificat de bonne vie et mœurs que vous avez bien voulu m'envoyer puisqu'il manquait à ma collection. Kraut a planté ses lunettes sur l'extrême pointe de son nez fureteur. Ayant repris tous mes papiers, un à un, examiné les sceaux, les signatures, couru de l'œil jusqu'aux confins des parafes, il a fini par me dire, en français, presque paternel :
— Vous avez une excellente certification de mœurs et vie en général... C'est là la chose essentielle... Vous devenez, n'est-ce pas, le professeur des fils de M. Bohler ? N'est-ce pas ?... Professeur de français, je pense, n'est-ce pas ?... Je parle aussi le français, comme beaucoup d'Alsaciens, n'est-ce pas ? On peut être, n'est-ce pas, un véritable Allemand et savoir nonobstant les langues étrangères.
Lâchement, j'ai insinué une fois encore que j'étais Suisse français.
J'ai cru que Kraut perdait subitement la tête. Il
a empoigné des deux mains le rebord de son pupitre, il s'est arraché à demi au confort de son tabouret rembourré ; sa tête énorme engagée dans le guichet du grillage, il a hurlé : « Et le cœur, est-il suisse ou français?...» Ce disant, du poing il se frappait la bedaine... J'ai reculé, effrayé. Kraut, alors, devant mon embarras, retombé sur son tabouret, a ri comme il rit au restaurant quand on lui explique un calembour, longuement, épaissement, de la face, de la gorge, des épaules et du ventre. Peu à peu, le cataclysme a pris fm. Alors Kraut a conclu :
— Merci, monsieur le professeur... Les choses sont dans l'ordre. Comme Alsacien, je vous souhaite la bienvenue dans notre terre allemande.
Comme midi allait sonner, que M. Kraut se préparait à retirer ses manches de lustrine, je lui ai offert un cigare qu'il a accepté le plus naturellement du monde. Les nègres, dit-on, apaisent la fureur de leurs dieux par de menus présents. Pourquoi les civilisés n'en useraient-ils pas de même à l'endroit d'une bureaucratie omnipotente ?
Les Schmoler m'ont dit que ce Kraut n'est pas méchant, ami de ses aises, avant tout, mais qu'en fait d'Alsace il vient en droite ligne du fond de la Thuringe. C'est un des innombrables Allemands qui se sont abattus sur l'Alsace-Lorraine comme étourneaux sur une vigne non vendangée. Ils y sont bien. Ils y font souche. Ils s'incrustent. Ils disent avec componction : « Unser Elsass, notre Alsace 1 » Et leurs fils apprennent le patois du pays. Il leur arrive
même, à ces fils d'authentiques Poméraniens ou Brandebourgeois, de traiter de Schwobs ceux de l'autre côté du Rhin. Mais le sang qui coule dans leurs veines est bien à base de bière et non de vin de Riquewihr. Ils ont gardé ce goût du colossal, cet appétit des courbettes, cette ductilité au mot d'ordre, à l'état d'âme collectif, qu'ignore l'Alsacien authentique.
Chose amusante, je revois le vieux Kraut, chaque soir, au restaurant. Il trône à la table allemande avec le chef forestier, le juge, un secrétaire des douanes et quelques gratte-papier dé moindre envergure. Veuf, il l'est depuis cinq ans, paraît-il. Ses enfanls sont hors du nid. Alors Kraut s'ennuie. Son cœur bourdonne. Attendri, il ne quitte pas de l'œil les tresses blondes, savamment étagées, de M^^ Louise Vogel, notre hôtesse, la belle veuve alsacienne. Avec ses yeux ronds, son buste affaissé, le souffle qui soulève sa poitrine, il ressemble à une grenouille hypnotisée par un nénuphar. Evidemment, pour lui, épouser une Alsacienne serait mettre le point final à l'œuvre de l'annexion.
Quand on plaisante M^^^ Vogel à ce propos, elle répond sans émoi :
— M. Kraut, c'est un bon pensionnaire.
Elle ne voit en lui que l'homme qui paie.
Il y a donc deux tables, au restaurant, deux compartiments aux cloisons étanches. Le triage s'opère sans que nul y préside. On obéit à l'instinct. Que tante Emma ne proteste point I Je pense que si l'on
avait annexé l'un de nos cantons, nos Suisses sauraient marquer les distances. Rien de plus moral. Discrètement, je dois m'associer à ce geste de défense. Au fond de la salle, donc, cérémonieux, les fonctionnaires. Fixer une serviette entre deux boutons du gilet prend les proportions d'un rite. En guise de prière, un sonore Malilzeit ! Après, on mange. Et cela aussi est une affaire, la chose essentielle, comme dit Kraut. A une heure et quart, avec une ponctualité miUtaire, on se retire après une révérence dont la profondeur est invariable. Durant le repas, d'une table à l'autre — à la nôtre Coquart, le chimiste revenu de tout, et une demi-douzaine d'Alsaciens — on s'ignore. Les uns arborent la Zeit, la Strassburger Post, les autres ï Express ou le Journal d' Alsace-Lorraine. Moralement, les verrous sont tirés. On se salue à l'arrivée, au départ. Les relations en restent là. Je ne sais rien de plus correct et de plus digne.
L'autre jour, après que les fonctionnaires eurent tiré leur révérence, j'ai demandé à l'Alsacien Kleinlogel : « Vous leur en voulez donc tant que ça ?... » Il m*a répondu : — Oh I ils sont très « chentils ». J'ai compris qu'il serait inutile d'insister. Je suis encore trop nouveau dans le pays pour incliner aux confidences. Puis Friedensbach n'a pas deux mille habitants. Tout se répète. On vit donc côte à côte. N'at-on pas besoin les uns des autres ? Mais on respecte scrupuleusement les clauses d'une convention tacite. On boude, sans inutile provocation. C'est ce qui fait
dire à Coquart, parfois : « Enfin, êtes-vous Français ou Allemands ? » Ils répondent, non sans finesse : « Nous sommes Alsaciens... » Avant-hier, Coquait s'est emballé : « Alsaciens I Alsaciens !... On est Français ou Allemand. » Très calme, Kleinlogel a riposté : « II y a ce qu'on dit et ce qu'on pense. »
Quand il est seul avec moi, Coquart déblatère : « Ils n'ont pas de sang dans les veines. Et ce sont les meilleurs. Jugez des autres !... »
— Et que ferions-nous, à leur place ?
Coquart a sifflé entre ses dents Malborough s'en va-t-en guerre.
Depuis une huitaine je prends des leçons de conversation allemande avec le Lehrer Kummel. Le hasard a voulu que certain jour, derrière le poteau du passage à niveau, je demande un renseignement à ce maigre magister. Depuis lors, nous nous sommes Isalués. Et me voici son élève. J'aurais sans doute imieux fait de m'adresser à l'autre instituteur, un Alsacien, alors que Kummel est Prussien. Je l'ignorais quand je me suis engagé... Pauvre Kummel ! Il lest bien fadement pédagogique, bien obséquieux. Le profitieren n'a pas de secret pour lui. Il m'arrive de ne plus savoir si c'est moi qui apprend l'allemand ou lui qui apprend le français. De leçon en leçon, il [découvre ses batteries. Il veut à tout prix me convertir, il y met une obstination qui m'amuse. Les vertus allemandes ! l'ordre allemand I les bienfaits de la culture allemande ! l'administration allemande I
Tante Emma m'a si vivement exhorté à la pru-
dence que je me borne à écouter. Il me paraît du reste évident que les postes allemandes, les chemins de fer allemands sont bien près de l'humaine perfection. Après cela, si les Alsaciens ne se raUient pas au régime, c'est que le patriotisme consiste en autre chose aussi, qui s'appelle le souvenir, le sentiment, la dignité. Mais allez donc" expliquer cela au Lehrer Kummel !
En terminant, quelques mots sur mes élèves dont je vous ai du reste longuement parlé dans ma dernière lettre. Nous devenons bons amis. J'organise le travail à ma guise, latin, grec, français, histoire, géographie et le reste, tout ce qu'un apprenti bachelier doit enfermer dans son sac. C'est bien ce que je pensais : Jean, un délicat, un Imaginatif, René plus vivant, plus bougillon, féru de géologie à condition qu'on lui parle des volcans, parce que les volcans ça crache des pierres et du feu. Et le mercredi et le samedi après-midi je suis donc à la tête d'une bande de cinq potaches. Promenade. Nous causons de bien des choses. Ce que ces gosses sont Alsaciens, et Français, c'est incroyable, mais Français parce qu'Alsaciens. Ils discutent politique et stratégie avec une gravité impayable. Je vous en reparlerai...
Ce matin, les conscrits sont partis en chantant.
Du ciel à peine nuageux tombait une poussière de pluie qui lavait l'éclatant feuillage des arbres piqués sur les pentes en drapeaux jaunes et rouges. Avec cette poussière de pluie descendait du ciel une douceur triste dont les clochettes des troupeaux sonnaient la mélodie.
Et les conscrits sont partis en chantant. C'est un jour pareil aux autres jours. A l'heure coutumière, la vieille Catherine est venue remplir son seau à la fontaine où l'image de son goitre, un instant, a dansé sur les frissons de l'eau, mêlée à l'image du bonhomme ventru qui rit de toutes ses joues de pierre, assis entre les trois goulots jaseurs... Vingt fois au moins dans la journée, le vieux Schmoler est allé s'accouder sur le rebord de sa fenêtre. De la rue, on ne voit que sa pipe, son nez et l'ourlet brun de son bonnet de loutre. Et vingt fois Jacobine a demandé : « Qu'estce que tu peux bien regarder à cette fenêtre ?» A quoi, vingt fois, le vieux a répondu dans son patois rocailleux : « Ech lûèg, was éch lûèg, je regarde ce que je regarde. »
Mon Dieu I c'est toujours la même chose et c'est toujours nouveau, comme la vie. Dans le sens de la vallée la grand'rue et dix ruelles latérales, dégringolant les pentes, qui se jettent en elle comme torrents à la rivière ; sur les pavés verdis de mousse, le ruisseau trotte et gazouille ; une femme y verse ses épluchures de légumes, de drôles de choses, vertes ou blanches, qui courent sur cette eau, s'attardent aux remous, se sauvent en dansant. Et voici le cortège des oies. On est gavé. On vient s'asseoir en rond devant une porte, cancaner et digérer. Pareil, avec ses flancs lisses, son large poitrail taillé en étrave, à quelque vaisseau amiral, le jars se dandine. Il a vu les choses vertes et blanches, il a tendu le bec ; roulant et tanguant les oies s'élancent, barbotent, crient des injures. Elles sont assises, maintenant, devant un perron où elles font comme un tas de neige tombé du toit.
Au tour des marmots. Robes haut troussées, impudiques et sérieux, ils confient à l'eau des coquilles de noix. Un chien lappe de cette eau, un chat la franchit qui se mouille les pattes, les secoue et s'enfuit. Et c'est comme cela toute la semaine : les enfants étant à l'école, tout ce qui peut travailler à la fabrique, il ne reste que les marmots et les vieux, ceux qui vont à quatre pattes, comme dit le papa Schmoler.
Mais il ne faudrait pourtant pas oubUer le cordonnier Herzog et son apprenti, toujours occupés, derrière la vitre de leur boutique, à coudre une em-
peigne, à couper le cuir, à mouiller le ligneul; et le crâne luisant du cordonnier est secoué par le contrecoup du marteau frappant une semelle, comme est secoué le crâne roux et bouclé de l'apprenti.
... A dix heures le matin, à quatre heures l'aprèsmidi, Herzog se rend au Tonneau cVor où il boit un humpe. Quand il regagne son cuir, tordant ses pantoufles sur les pavés inégaux, de l'écume blanche lui pend à la moustache en stalactites, qu'il écrase d'un revers de bras. ,11 .'.'est battu à Gravelotte, ce cordonnier, mais il est très» difficile de lui arracher le récit de sa campagne parce qu'il ne l'entreprend que lorsqu'il est saoul ; cela ne lui arrive plus depuis que le juge Dôrmg lui a octroyé cinquante marks d'amende et trent*^ jours de prisoa pour avoir trop intimement associé la Prusse à la mémoire de feu Cambronne. V boit donc son humpe le matin, son humpe l'aprèsmidi, peut-être deux ou trois, le soir, jamais davantage : ainsi, la volonté demeure maîtresse des sentiments, le vrai fond reste caché ; on ne montre que la grimace ; on vit avec sa vérité, on ne l'extériorise plus.
...Et parfois, sur des roues aux essieux geignards, passent les troncs des sapins vosgiens, tout suintants de résine, fleurant bon la forêt, la solitude. Quelquesuns poussaient sur les sommets d'où l'on découvre un coin de France, des toits qui brillent, une vallée pareille à un tapis rapiécé de vert, de gris ou de jaune, et ce sont les cultures. Nés français, ces arbres meurent allemands, eux aussi ; comme les conscrits,
ils partent pour les lointaines provinces de Germanie. Des hommes les accompagnent, la lanière du fouet autour du cou, des bûcherons au poil hérissé, de rudes gaillards qui parlent haut pour dominer la plainte des essieux et ne disent pas trois mots sans lâcher un « Gottverdammi 1... » Ces troncs, ces hommes, cahotent et jurent sur le pavé du bourg, réveillent les oies qui se lèvent et protestent, ameutent les chiens, défilent devant la fontaine où trône le bonhomme ventru, devant l'autre fontaine où crâne le coq — on n'entend plus le rire des goulots, — s'éloignent, et l'on ne voit plus que la croupe des chevaux, que le long trait clair du tronc, que la blouse bleue de l'homme, et tout cela se balance, diminue, disparaît...
Une redingote sur un dos raide, une nuque qui dessine trois plis roses sur un col ajusté, un haut de forme sur une tête toute en mâchoire, et c'est le juge. Des bottes, une bedaine vêtue de vert, des yeux dont le regard saute de porte en porte, de fenêtre en fenêtre, la pointe d'un casque, et c'est le gendarme. Braves gens, au demeurant, tout au devoir qui est de dresser procès-verbal, de condamner. Mais si raides, si distants, si gonflés, que de les voir traverser au pas cadencé la paix du bourg alsacien, gourmander cette bonhomie des maisons aux toits cocasses où guignent les yeux égrillards des lucarnes, de les voir, ce juge et ce gendarme, si bardés de principes, si imbus d'autorité tracassière, si nettement issus de la race royale et impériale, on sent bien que l'on est
en face d'une erreur de goût, d'une faute de style. Ce ruisseau, ces bambins demi nus, ces façades modestes, ces fontaines aux trois goulots ne sont pas à l'échelle. Ceci est trop joyeux, trop porté à l'ironie, trop humain, cela trop haut, trop tendu, trop crispé, trop orgueilleux. Aussi les oies se sont-elles levées une fois encore : rangées en bataille, bec en avant, pieds en dedans, elles crient ce que les indigènes taisent, elles jettent dans une clameur : « Ça ne va pas I... ça ne va pas !... » Eux, ils ne sourient même pas. S'ils souriaient, on leur en voudrait moins. Mais non, il est écrit qu'ils ne souriront jamais, qu'ils persisteront à froncer le sourcil, à darder la prunelle, à taper de la botte, à cambrer les reins, à dresser une nuque inflexible. Alors, derrière eux, se lève la crainte et souvent la haine. On pourrait croire qu'ils aiment mieux ça. Pourtant ce sont des gens ponctuels, stricts, probes. Des fonctionnaires, des soldats ; pas des hommes.
Il y a des heures pourtant où la rue s'anime. C'est une soudaine tombée ; comme une eau qui dort, et voici, un homme vient, il ouvre l'écluse. Allez ! ont dit aux enfants messieurs Kummel et Herrenschmid qui s'éloignent, les mains nouées sur les pans de leur jaquette. Quel envol ! Les moineaux ne sont pas plus prompts à s'abattre sur une terre fraîchement labourée I Ils courent, les gosses, ils gravissent et dégringolent les perrons aux doubles rampes d'escahers, et crachent dans la fontaine, et dansent autour des oies protestataires, et sautent dans le ruisseau, et frap-
pent le pavé des sabots, rythmant un chant aux paroles bizarres :
Wenn der Kater nicht haarig ist Fàngt er keine Màuse...
Si Tmatou n'est pas poilu Il ne prend pas de souris...
Lâchant les sabots pour les chaussons, les voici qui apparaissent aux fenêtres, les gosses, mordant dans un quignon de pain.
L'écluse est baissée à nouveau. On la relève au signal de la sirène, cri déchirant qui expire en mineur. Sur la route, femmes en cheveux, jeunes filles qui rient, vieilles qui boitent, gars qui fument, hommes, la veste au creux du bras. Finie la journée! On va s'asseoir sur le banc devant la maison, jouer de la musique à bouche, ou bêcher son jardin, ou conter fleurette à la voisine !...
... Et puisque chacun est au logis, le gros marchand de légumes secoue sa clochette, le crieur public — nez rouge et jambe de bois — bat du tambour avant d'annoncer qu'Ulrich Schumacher offre aux amateurs, à raison d'un mark la livre, la viande de sa vieille vache... Un bruit de grésil sur les tuiles d'un toit — des centaines de petits sabots martelant le pavé — et voici les chèvres. Devant la forêt des cornes marche un vieux dont la barbe, quand il sonne du cor, sous l'effort du gosier se balance drôlement. Pattes écartées, tant les pis sont gonflés, chaque chèvre bêle devant sa porte, qui s'ouvre enfin,
tandis que sautent et roulent sur les pavés, à la douzaine, les pilules d'ébène.
Comme on comprend, maintenant, que le vieux Schmoler, vingt fois accoudé au rebord de sa fenêtre, ait vingt fois répondu à Jacobine : « Je regarde ce que je regarde... »
Petit milieu, rythme des habitudes. Rien n'arrive. Le soleil s'élève au-dessus d'un sommet arrondi puis descend derrière un autre sommet arrondi. Nulle part il n'éclaire vallon plus paisible. Et pourtant les pères de ceux qui demeurent ici se sont écriés en une heure affreuse : « Nous proclamons à jamais inviolable le droit des Alsaciens et des Lorrains de rester membres de la nation française et nous jurons, tant pour nous que pour nos enfants et leurs descendants, de le revendiquer éternellement^, et par toutes les voies, envers et contre tous usurpateurs. »
Depuis lors, près de quarante ans se sont écoulés, deux générations.
Et les conscrits sont donc partis, ce matin. Ils étaient une vingtaine, tous solides, tous nés dans le bourg, poussés sur ce sol, fils de la vieille terre d'Alsace, petits-fils de ceux qui luttèrent à Wissembourg et dont beaucoup sont encore là.
Depuis huit jours, ces conscrits buvaient et chantaient. Partir pour deux ans, si loin, cela vaut bien la peine de s'étourdir ! Dès le matin, ils siégeaient dans les auberges. Et ils chantaient les chants qu'ils savaient, ces chants lents et tristes appris à l'école, rapportés par les aînés des. casernes allemandes. Qua-
rante ans ! Les habitudes tissent leurs mailles. Le cœur s'engourdit, peut-être. Une borne, ce n'est qu'une pierre, mais c'est aussi la limite des langues, le point au delà duquel tout change et que l'on ne peut enjamber sans laisser pour toujours, derrière soi, la maison, le jardin, les vieux, les tombes.
Et l'on a vingt ans ! A vingt ans, il faut bien rire, boire et chanter, fleurir sa boutonnière, enguirlander son chapeau, danser au son de l'harmonica, poursuivre les filles et se montrer sur la place ! On se tient par le petit doigt, on marche pesamment, quatre par quatre, comme on marchera demain. On entonne U Alsace est un beau pays, Mon amour, ne V éloigne pas trop de moi, tant d'autres chansons où l'on parle du Rhin,toù le mot Heimat revient sans cesse, durement martelé. Quelle Heimat ?... Cependant le tambour bat, on tourne autour de la fontaine, rubans au vent, drapeau au vent, ce drapeau rouge et blanc dont les vieux disent : « Quand il flotte sur le bleu du ciel, nous avons la couleur qui nous manque... » Ce bleu, leur manque-t-il vraiment ?...
Une dernière fois, les conscrits ont défilé, leur valise à la main. A la gare, une foule. Ils sont montés dans les wagons. Ils ont crié : « Adieu I... salut !... » Ils vont à Danzig, en Pologne, sur la flotte. Avec un geste de la main, le juge a lancé : « Gute Reise I » Ils n'ont rien répondu... Le train siffle, le train s'ébranle. On secoue des mouchoirs... Mais eux, ils sont des hommes, ils ont vingt ans : ils brandissent leur drapeau et ils hurlent des choses confuses que le train emporte entre les arbres dépouillés.
Sans perdre un coup de marteau, à l'ouïe de ces clameurs, le cordonnier Herzog a bougonné : « On gave les oies avant de leur tordre le cou. »
Reymond persistait à chercher autour de lui l'Alsace des romans, l'Alsace des : Vive la France ! jetés au nez du gendarme, l'Alsace des pères maudissant en termes véhéments les filles qui lèvent les yeux sur le bel officier qui passe. Les évolutions des conscrits, leurs guirlandes de papier, leurs rubans, leurs chants, la clameur du départ l'avaient péniblement affecté. Car enfin ces petits-fils des vaincus s'en allaient coiffer le casque à pointe, jurer fidélité à l'empereur, offrir leur jeunesse à l'Empire I
Il en parla à ses camarades de restaurant, le soir même, après le départ des fonctionnaires. Coquart eut un ricanement. Se saisissant d'une bouteille vide baptisée guitare, une fois encore il modula la romance : Alsace-Lorraine...
— Il est facile de se ficher des gens, fit un des Alsaciens avec une sourde colère. Moi aussi j'ai servi l'Allemagne. Et je suis sergent... Il n'y a que trois solutions : partir et livrer le pays, casser son fusil et pourrir en prison, se soumettre et coiffer le casque... Je dis se soumettre... Ça ne signifie pas accepter.
— - Non 1 dirent les autres.
— Il y a la manière, objecta Coquart. Personne ne les oblige à chanter.
— Ils chantent ? Et après ?... des mots qui disent
le plaisir d'être ensemble, rien de plus. On boit, on se monte la tête, on marche au pas, on chante. Estce qu'on sait seulement quoi ?
— Si vous les aviez eus quarante ans sur le dos I fit un autre.
— Je crois qu'en Suisse nous aurions mieux tenu, assura Reymond avec une naïve fierté.
— On verra ça quand vous y passerez ! riposta celui des jeunes gens qui parlait avec le plus d'accent. Vous ne connaissez pas l'Alsacien ! Il déteste les gestes et les discours. Il garde. Il cache. Il ne montre pas ses racines à tout le monde. Il est Alsacien, quoi ! Ils ont tué mon grand-père à Sedan. Et moi je sers l'Allemagne. Cela n'empêche pas qu'ils ont tué mon grand-père. Seulement il est inutile que je l'écrive à la craie sur les portes. Je le sais. Ça suffit. Ça se paie dans les grandes occasions. En attendant, on essaie de vivre.
Ils se turent. Peu après, Reymond fit une visite aux vieux Schmoler. Et il leur posa la même question, incidemment.
— Que pensez-vous de ces conscrits ? Ils semblaient bien contents de partir.
Schmoler tenta d'expliquer.
— Ils sont jeunes... Le premier voyage...
— Est-ce qu'ils sont donc ralliés ?
— RaUiés ?... répéta Schmoler. Qu'est-ce que ça veut dire?
— Sont-ils Allemands ?
— Ils ne sont pas Allemands puisqu'ils sont Alsa-
ciensl Protester chaque jour, pendant quarante ans, il y a de quoi crever. Contre la force, pas de résistance. Seulement personne ne saura jamais ce qui se passe dedans. L'Alsacien, c'est tenace.
Schmoler eut un rire après lequel il aspira une prise. La haute pendule à gaîne de bois, avant de sonner dix heures, râla comme si l'âme d'un ancien s'agitait. Jacobine avait croisé ses mains déformées par le travail sur son tablier de lustrine noire. Elle dit en tendant son petit menton parcheminé :
— C'est des choses, moins on en cause... Chaque pays fournit son monde, allez I... Il y a le facteur qui tient pour les Schwobs, mais il a ses deux frères dans la légion étrangère.
Ce facteur, Julius Bader, était un réjoui qui gravissait les escaliers en sifflant, frappait aux portes : Salut, Herr !... et repartait en sifflant. A qui voulait l'entendre il disait : « Moi, facteur français ? Deux fois plus gros, mon traitement ! »
Ainsi donc il avait deux frères sous les drapeaux français, deux frères qui avaient tout abandonné pour obéir à une sorte d'instinct, à la tradition.
— C'est des choses, moins on en cause..., répéta Jacobine.
Et Schmoler :
— Contre la force, pas de résistance... Ils avaient chacun leur formule.
— Et Jacob, que pense-t-il de tout ça ? Reymond pinçait l'oreille de l'enfant qui levait la
tête, étonné. '
— Pourvu qu'il ne voie pas pis que les vieux 1
— Vous croyez à une nouvelle guerre?
— Je ne dis rien. Dieu conduit la barque. Sur ces mots, ils se séparèrent.
Rentré dans sa chambre, Reymond considéra les faïences de son poêle ornées de couples alsaciens qui valsaient, les estampes pendues à la muraille. Napoléon sur le rocher de Sainte-Hélène, la ruée des zouaves à Malakoff, la chevauchée des cuirassiers, à Reichshofîen... Et il songea à ces trois générations d'Alsaciens, à ces vieux un peu timorés, témoins du désastre, à ces deux femmes qui vendaient honnêtement de la soupe aux deux camps, à cet enfant de neuf ans qui verrait peut-être de grandes et d'horribles choses.
Pour l'instant, ce Jacob, de l'autre côté de la paroi, réclamait le pot, sur un ton d'enfant gâté. A quoi le grand-père répondait :
— Où veux-tu qu'il se trouve ? A sa place, petit nigaud.
L'aïeul récitait une prière qu'il psalmodiait. Voix fêlée. Belle chose que ce chant de confiance. Peu après, sur des timbres divers, les trois générations ronflaient.
Penché sur sa table de travail, Reymond corrigeait les narrations de ses élèves. Ils avaient à composer le discours d'un chef gaulois. « Le chef affirma que la liberté est le bien suprême. » En général, c'était gauche, confus, diffus, mais cela sonnait franc. Parfois, chez Jean comme chez René, des cris du cœur.
des raccourcis presque éloquents, la vibration d'une jolie sincérité née d'une souffrance. René prêtait au chef gaulois des propos robustement familiers. « Priver des hommes de leur liberté, les arracher au pays qu'ils aiment, c'est dégoûtant 1 » Plus littéraire, Jean écrivait : « Je conçois qu'on puisse vivre pauvre, ou boiteux, mais esclave ! La liberté n'est pas un bien : elle est la vie elle-même. »
Onze heures sonnaient au clocher... Les conscrits alsaciens roulaient dans la nuit.
Qu'il est beau le jour des Morts, dans cette terre de douleur I... Ces morts parlent. Ils ont un souvenir, une pensée, une volonté à transmettre. Ailleurs ils dorment. On vient les visiter, les fleurir, mais ils sont tout à leur sommeil formidable, étrangers aux vivants, si loin, si loin. Comme on dit, ils sont dans l'autre monde.
En Alsace, on les sent, on les sait très près, parce que le fil de la tradition, brutalement tranché, il n'y a qu'eux pour le rattacher.
En ce jour de la Toussaint, dés le matin, les cloches de Friedensbach ont sonné, une seule, d'abord, voix qui pose une question, puis les trois, tantôt à toute volée, tantôt très bas, et c'est une causerie qui se poursuit au sommet du clocher, un murmure que la brume de novembre enclôt dans son nid de pierre.
Garçons et filles, maris et femmes, vieilles et vieux,
ils sont sortis de la maison, ils ont fermé la porte, mais non pas à clef, car de qui se méfierait-on le jour des Morts ?... L'église est pleine. On se tient debout dans les couloirs, sous le porche, là où pendent les cordes luisantes. Le vieux curé est dans la chaire. Il parle à ses ouailles dans ce patois rugueux qui est le fruit de la race. Il n'est pas éloquent, le vieux curé, il est bien mieux que cela. Sans gestes, la tête un peu penchée sur une épaule, il communie avec les choses éternelles. C'est aux morts qu'il s'adresse, ou plutôt aux vivants que l'on ne voit plus aller par les rues du bourg, car il ne connaît que le peuple de Dieu, ceux qui vivent à Friedensbach et ceux qui vivent ailleurs, au mystérieux pays vers lequel chemine la caravane humaine. « Nous prions aussi pour ceux de nos ancêtres qui tombèrent sur les champs de bataille... » Le son grêle de la clochette. Grondement de l'orgue. Absolve, Domine I
Le cimetière est sur le dos de la première colline après laquelle viennent d'autres collines qui se nouent aux sommets. De nouveau des mains ont saisi les cordes et les cloches parlent. Derrière la croix et les bannières, la procession suit le chemin aux lacets montants. Tous portent des gerbes de chrysanthèmes qui se balancent au rythme de la marche. Heilige Maria, bete jûr uns.
Ils sont debout devant leurs tombes que le curé bénit d'un geste large. Et quand les cloches de Friedensbach se taisent une minute, on entend toutes celles de la vallée, les grosses qui bourdonnent, les
petites qui ont le timbre de l'espérance, isolées ou groupées par un soulïle... C'est ici que se réveille le passé. Ci-gît Jean Burger, dit une pierre. Ci-gît Pierre Schneeberg, dit une autre pierre. Il est entendu que la langue des morts est le français. Ci-gît..., certificat de fidélité que le peuple se signe à lui-même. On ne ment pas aux morts.
Le curé s'est arrêté un peu plus longtemps devant la pierre où se lit : Ci-gît Louis Schmid, mort à 98 ans, 1788-1886. Schmid connut la Révolution, Napoléon le Grand qu'il servit, Louis XVIII, Charles X, la deuxième république, Napoléon III, la catastrophe. Il attendit encore seize ans, après quoi, rassasié de jours, il mourut, et on l'ensevelit dans cette terre, alors que les maîtres de l'heure emportent leurs morts de l'autre côté du Rhin, ce qui prouve bien qu'ils ne sont pas d'ici... Or ce sont les morts qui du fond de leur silence parlent au cœur du peuple. Leur poussière s'est mêlée à la poussière du sol, mais leurs œuvres sont vivantes, les égUses qu'ils édifièrent, les maisons dont ils fermaient la porte, chaque soir, ces lettres qui sont dans le coffre du grenier, et tout ce que l'on ne voit pas, tout ce que l'on n'entend pas, tout ce qui prend son essor, et flotte, et baigne les âmes comme Tatmosphère baigne les corps. La voix des morts I
Ce matin, comme gémissait la sirène de la fabrique, ~ la nuit a de la peine à capituler, les lampes dessi-
nent encore leur rond clair sur la table des cuisines, — les ouvriers, sortis devant les portes, ont de gros rires terminés par des Gottverdammi convaincus. Une rumeur. On s'interpelle de la rue aux lucarnes. Des bras se tendent. Et de nouveau les rires. On dit :
— Sur le sapin, près du pont.
Déjà, à peine vêtus, les gosses galopent à travers prés. On ouvre les fenêtres. Des vieux en chemise de nuit, des vieilles avec leur maigre chevelure sur les épaules, tiennent la main en abat-jour devant les yeux.
— Le vois-tu ?
— Pardi !... C'est bien lui.
C'est la dixième année. Et l'on n'a jamais découvert le coupable. Peu de jours après le départ des conscrits, au réveil, dominant tout le pays, flotte un drapeau bleu, blanc, rouge. Au paratonnerre de l'école, au balcon de la gendarmerie, l'an passé sur la tour en ruine, aujourd'hui au faîte du sapin géant, au delà de la rivière. Bleu, blanc, rouge, c'est lui, il n'y a pas de doute ! Comme il claque au vent I II y a de l'ironie dans son déroulement, dans les frissons qui l'animent, dans sa retombée, comme s'il renonçait à la lutte, suivie bientôt d'un sursaut qui le dresse, vibrant, gonflé, avec des tressaillements, de petits sauts de côté, des contorsions de gaieté. Estce l'effet de ces trois couleurs si pimpantes, association d'idées ? Tout de suite on se sent le pied plus léger, la langue plus agile, l'esprit plus alerte.
Sur le chemin, tous les dix pas, les ouvriers se
retournent pour le voir. Autour de l'arbre, les gosses se nouent en essaim, dansent, rient, puis se taisent, car voici venir le cortège des officiels : un douanier, les deux gendarmes, le garde-champêtre qu'on a tiré de son lit et qui bâille. La cérémonie annuelle se déroule.
... De l'œil, la force armée mesure la hauteur. Le garde-champêtre regarde le premier gendarme, qui regarde le second gendarme, qui regarde le douanier. Ces messieurs comparent leur corpulence. Un gamin de bonne volonté ?... La bande s'envole vivement, même Ruprecht, le fils de l'huissier, un Schwob pur sang, même Adolf Schorrer dont le père préside le Kriegerverein. Le scandale a trop duré. Le gendarme Taubenspeck se dépouille de son sabre, de son revolver, dépose son casque sur l'herbe. Il monte de branche en branche — comme elles plient! —, précautionneux, tâtant du pied, essoufflé, les yeux au ciel. Dans le sapin vert sombre, la masse vert clair de l'uniforme. LIne branche, une autre encore. Mon Dieu, que c'est haut! Mais le sentiment du devoir mène à tout. Il est à la pointe de l'arbre, maintenant, le gendarme Taubenspeck; sa nuque brille ; sa tête carrée se dessine sur le ciel pâle ; une main se tend... Le drapeau oscille, hésite, pique dans le vide. Quand un drapeau a le diable au corps, il en fait des manières avant de rejoindre le sol !... C'est si léger, le blanc, le bleu, le rouge !... Il voyage donc dans les airs, descend, remonte, s'incurve, risque un looping, se rétablit, joue au papillon, batifole encore un peu, se pose
enfin sur la prairie avec la grâce d'une feuille morte. La force armée se précipite, se saisit du délinquant, le piie, le replie, si bien que ce n'est plus qu'un paquet rouge qu'on fourre sous sa tunique... Lieb Vaterland, mag ruhig sein !
En voici pour un an. On ouvrira enquête sur enquête. On pron)ettra vingt marks au délateur. Pour mater cette population frondeuse, on dressera procèsverbal sur procès-verbal : il y a tant de voitures sans lanterne, tant de bicyclistes qui roulent à toute allure, de gosses qui font pipi dans le ruisseau, tant d'aubergistes qui ferment cinq minutes après l'heure 1
Le Lehrer Kummel déplora « cette stupide affaire ». Elle lui permit même de parler français durant toute la leçon de conversation allemande qu'il donnait à Reymond le jeudi soir. Et il disait :
— Il n'a d'importance... Gaminerie, rien d'autre... Nonobstant, on indispose l'Autorité (dans sa dévotion il prononçait : Hautorité), on calomnie une population de souche foncièrement allemande. Vous dites souche, n'est-ce pas, dans ce cas ?... On excite les têtes chaudes — vous dites, n'est-ce pas? — desquelles il y a toujours quelques-unes. C'est donc bête, et lâche, puisqu'il ne se déclare pas, le coupable. Vexée, l'Autorité refuse un crédit, décline une augmentation de traitement et c'est la population honnête, loyale, fidèle, qui paie les pots cassés. Vous dites, n'est-ce pas ?... Lâche et bête. Œuvre de Wackes... Le vrai Alsacien est navré d'une telle chose...
Le Lehrer Kummel fumait d'indignation.
Un soir que Reymond avait été retenu à dîner chez les Bohler, on fit un peu de musique après le repas, Jean jouait du violoncelle, Charles Weiss du violon, M°^6 Bohler accompagnait au piano. Le joli tableau! cette maman très blonde, rendue plus rose par la lumière tombée de l'abat-jour, Jean, les sourcils froncés, une ride au front, trop sentimental, peut-être, pour du Mozart, Charles, les cheveux dans les yeux, tout entier au dessin clair et délicat de l'œuvre. M. Bohler écoutait en fumant sa pipe, les mains jointes derrière la tête, en énergique qui s'abandonne un instant à une émotion. Après la note fmale d'un trio de Schubert, il eut ce cri du cœur :
— Que c'est beau ! Ces Allemands, la musique, c'est leur affaire. Mais pourquoi diable ne sont-ils pas restés de l'autre côté du Rhin ?
Tout naturellement on en vint à parler de l'Alsace. Reymond conta l'incident du drapeau.
— Nos maîtres sont là tout entiers, expliqua M. Bohler. En soi, ce n'est rien, mais si révélateur ! Il y aurait un système : abandonner ce drapeau à son sort, lui envoyer un salut ironique de la main, attendre que le vent l'emporte au diable. Mais non I On mobihse la gendarmerie, on donne à une bêtise les proportions d'un complot, on verbahse, on interroge les écohers, on menace, on incite à la délation, on téléphone au Kreisdirektor qui téléphone à Strasbourg.,. Nous le payons cher, ce drapeau !... Vrai-
ment, ils ont beau nous appeler frères retrouvés, nous sommes d'une autre famille d'esprit. Coups de poings et coups d'épingles, voilà ce qu'on nous offre, tout au long de l'année. C'est tout de même embêtant d'être serviteur dans sa maison, étranger dans son pays, traqué dans ses souvenirs, morigéné par des pédants !
— Kummel m'a dit à ce propos des choses magnifiques.
Reymond se repentit aussitôt d'avoir lâché ce nom.
— Kummel ?... Ce Poméranien qui nous est arrivé avec sa fortune dans un mouchoir et qui empoisonne notre jeunesse ? A qui ne le connaît pas il se donne pour Alsacien sous prétexte qu'il nous suce depuis vingt-huit ans. Après quoi — et ils sont des milliers et des milliers dans ce cas — on nous prétend ralliés I Est-ce que les Français savent ça?... Poméranien à vingt carats, ce Kummel, dénonciateur patenté, pédagogue oblique, chef reconnu de la cUque !... Il m'en a créé des ennuis, déjà ! Si jamais vous avez l'inspecteur scolaire sur le dos, nous saurons à qui nous en prendre. Mais, à propos, depuis quand connaissezvous ce Kummel?
Question redoutable. Reymond avoua, plaidant les circonstances atténuantes. Il y eut un froid.
— C'est dommage, vous auriez dû me consulter.
— Il m'est facile d'interrompre.
— Gardez-vous en bien, crainte d'une vengeance. Vous avez commencé, il faut continuer. Je connais mon bonhomme. Jamais rien sur vos élèves et sur nous, cela va de soi. Sapristi, mettez-vous donc à
notre place! Que diriez-vous si, sous le prétexte qu'avant Guillaume Tell vous apparteniez à celuici ou à celui-là, on annexait un morceau de votre belle Suisse ? Si l'usurpateur ordonnait à vos compatriotes jetés sous la botte : Pensez ceci, taisez cela, criez : hoch! pavoisez; si on les suspectait, les traitait en subalternes, les persécutait comme coupables de rester fidèles à leur patrie ?... Vous les approuveriez d'agir comme nous, jïmagine?...
— Papa, on la reprendra l'Alsace, dit René.
— Quand ?... Ah ! parlons d'autre^chose et vivons notre petite vie.
Enveloppé d'un nuage de fumée, M. Bohler se tut pendant le reste de la soirée.
Vivons notre petite vie ! Reymond s'y appliqua de son mieux. Il n'y avait du reste rien d'autre à faire.
Deux fois par jour, le professeur se rendait à la fabrique. On sort du bourg. La route court entre des haies, franchit les rails du chemin de fer, puis s'appuie à la montagne. On a donc à sa droite la vallée dans toute sa largeur, la vallée avec ses prés, ses vergers, ses jardins, sa rivière bordée d'aulnes ; au delà des collines largement ondulées, des chemins qui grimpent avec courage, des taiUis, des espaces dénudés où les chèvres, malgré la saison qui s'avance, trouvent encore à brouter. De loin, ces chèvres ressemblent à des pierres blanches posées sur le jaune
du pâturage... Près du pont, presque toujours, des vanniers accroupis autour d'une voiture coiffée d'une bâche. Des gosses aux cheveux huileux, souvent tout nus, surveillent un cheval aux genoux déboîtés qui flaire les touffes d'herbe flétrie, les lèvres retroussées sur des dents noirâtres... On passe la rivière, on pousse la petite porte de la grille. Le portier est au fond de sa loge qui salue.
Dans la salle d'études, Jean et René. Ils se lèvent respectueusement. «Bonjour, m'sieur!...» On lit, on traduit, on récite une fable, on résoud des problèmes, on montre des pays et des villes sur la carte. Comme les heures sont courtes ! C'est ce chant des machines qui vous aide, qui vous porte en avant.
Reymond se retrouve sur la route. Les bohémiens sont encore là, les gosses tout nus, le cheval cagneux, le chien chassieux. Il faut presque toujours attendre un moment, derrière les barrières du passage à niveau, que le petit train consente à venir dans un tapage de ferraille. Aux portières, des têtes qui regardent... Dans la chambre de travail, le poêle de catelles est chaud. Sept heures. — Bonsoir, messieurs I — Mahlzeit !... Toujours les deux tables, les rites usuels, la même distance. Coquart conte des histoires. Reymond vante l'armée suisse. Les Alsaciens vont du français au patois, du patois au français. Ils disent ce qu'ils veulent dire, rien de plus. On allume un cigare, on cause encore un peu. Et dans la chambi*e tiède, le journal, les livres. Et tantôt c'est la lune dont les rayons ricochent sur les toits, tantôt la pluie
qui chantonne. Dix heures, le couvre-feu. De l'autre côté de la paroi, Jacob réclame encore le pot. Ce pot est donc introuvable I Le père Schmoler psalmodie sa prière. Jacobine tousse ; ses filles, la porte d'en bas fermée à double tour, montent l'escalier qui craque. On se couche. Le petit train passe une fois encore. Il siffle, on ne sait trop pourquoi. On s'endort.
Et c'est très doux cette vie monotone. Elle vous berce, elle vous enveloppe. Et le dimanche est comme une oasis dans la grisaille des semaines. Des chants de cloches, les gens qui sortent de la messe, qui montrent leur beau costume, une cravate verte, un chapeau jonché de jonquilles,- qui parlent sans fm, sur le pas des portes, leur livre à tranches dorées à la main. L'après-midi, chassées par la trompe des automobiles, le bec plus haut que la tête, à la file indienne, très dignes, les oies s'éloignent par une ruelle. On se promène, on va voir les amis des villages voisins. Et M. le gendarme Taubenspeck se promène aussi. Il fume un cigare, il a des gants blancs. Il est flanqué de son épouse et suivi de ses enfants dont Hansi nous a dit les noms : Irmentrude, Hildegarde, Eisa, Hulda, Wilhelm, Siegfried, Karlchen et Hanschen, qui n'est sans doute pas le mol de la fin... Les heures tombent du clocher. Et les oies reviennent par la ruelle, les gars au bras de leurs promises. La nuit. Les lampes s'allument. On n'entend plus que l'harmonica du cordonnier Hcrzog, que le chant des buveurs attablés au Tonneau d'or: Qu'elle est belle, la terre d'Alsace I...
... Les semaines suivant les semaines, peu à peu
on comprend un pays. Son âme, lentement, se découvre. Elle est dans ce qu'on voit, dans ce qu'on devine. Elle est dans le patois, dans la profondeur des forêts, dans les gestes, dans le regret nostalgique des romances, dans la procession de la Toussaint, dans les souvenirs que l'on tait, dans les sentiments que l'on cache. Que peut la force contre les sentiments ? Joue de l'harmonica, cordonnier Herzog ; buveurs attablés au Tonneau d'or, chantez : Qu'elle est belle la terre d'Alsace î Et toi, en cette fm de dimanche, sonneur, ayant craché dans tes mains, sonne le couvrefeu I
Une nuit de janvier, il neigea. Qui n'a pas vécu en Alsace, au village d'un vallon des Vosges, ne peut s'imaginer le charme d'un de ces réveils sous la neige. Sur tous les toits aux pentes multiples, sur le dos des cheminées, jusque sur le coq de la girouette, le manteau de l'hiver est déployé. Au faîte des barrières, un bourrelet ; coiffant le bonhomme ventru de la fontaine, le nid vide de la cigogne, le Christ en croix du cimetière, un capuchon immaculé... Les sommets, les forêts, toutes ces collines qui meurent dans la plaine, tous ces vais qui se faufilent, ont revêtu leur robe de mariée où jouent des reflets roses, des reflets bleus, d'un bleu profond, presque noir. La gloire de la montagne!
Sous la neige, l'Alpe est effrayante de solitude glacée. On ne voit que du blanc jusqu'au fond des abîmes. Sévère muraille tendue du nord au sud, où se hérissent les noires hallebardes des sapins, tourmenté par la bise, le Jura frissonne. Les Vosges, elles, demeurent avenantes, humaines, avec leurs cytises, leurs bouleaux, leurs hêtres, leurs buissons de genêts, si bien que la neige s'amuse à faire du sapin
un blanc fer de lance, du cytise un dôme, du bouleau une ogive, du buisson de genêt un hérisson poudré à frimas. Il y a aussi les couleurs de ces troncs alignés en profondeur, l'écorce ensoleillée des pins, verdâtre des cytises, blanchâtre des bouleaux, le feuillage roussi des hêtres ; et tout autour, donc, ce blanc bleuté de la neige sur quoi glisse le chant des cloches, car il y en a toujours une qui sonne au fond des jours alsaciens.
Leurs bonnets rouges tirés sur les oreilles, attelés au traîneau à deux places, les gosses ont gravi la pente. Ces bonnets rouges, comme ils filent sur \à piste tassée I L'air sec emporte au loin les cris.
Certain après-midi de dimanche, tout le monde s'en mêla : Fritz, l'apprenti du cordonnier, qui guidait à plat ventre en jouant de sa musique à bouche ; et Bader, et Schramm, et Spinner, et Becker, et Khpfel, tant d'autres, les gars et leurs promises, ces belles filles aux joues frottées de vermillon qui s'installent sans tant de manières sur les genoux qu'on leur offre. Mais on remarquait surtout Suzanne Wciss, la sœur d'un des élèves de Reymond, si exubérante, si rieuse, le teint si animé qu'elle brillait de vie sur la froideur de la neige en églantine qui se serait trompée de saison.
... Mademoiselle Suzanne 1 En parlant d'elle, les voix prenaient des inflexions chantantes. Coquart se retournait quand il la rencontrait. Depuis qu'il la saluait, Reymond trouvait la vallée tout à fait charmante. Kraut lui-même, le veuf gratte-papier et
sexagénaire, levait sur elle des yeux de chien assis derrière une porte fermée. Il n'y avait pas jusqu'à M. le juge Dôring qui ne s'égarât régulièrement sous les fenêtres des Weiss, le torse sanglé dans une interminable redingote, la boutonnière fleurie de roses de Noël, la moustache retroussée dans les narines, une canne à pommeau d'argent au poing.
Jean et René, André Berger, Emile Zumbach, Charles Weiss, leurs sœurs, leurs cousines, s'en donnaient à cœur joie. Tout ce monde, dans un concert de Herr Je et de Jésus-Maria, par quoi les grosses filles assises- sur les genoux des gars recommandaient leurs âmes à Dieu, dégringolait la pente jusqu'au pont où stationnaient ceux qui ne livrent pas leur dignité aux caprices d'un traîneau, les mamans emmitouflées, les papas rhumatisants, les vieux qui fument leur pipe en silence, les notables des fabriques et aussi, groupe solennel, Kraut, Kummel et M. le juge Dôring.
Seul entre tous les notables, le père Weiss lugeait comme le premier bûcheron venu. Cet homme ne faisait rien comme les autres. Guêtre de bleu, son bonnet de fourrure si bien enfoncé qu'on ne distinguait guère de sa physionomie qu'une barbiche d'un blond de paille, dressant au-dessus de la foule ses épaules de géant, sa cravate d'artiste, il versait autour de lui la gaieté.
Cet Alsacien fils de ses œuvres se sentait entouré d'une affection respectueuse. Pas fier, le papa Weiss, et bon comme une tranche de kougelhopf I II en payait des loyers en retard ! Il en arrachait des
pauvres diables aux griffes des agents d'affaires I Par la jVertu de^son exemple, par la verdeur de ses propos, cet homme maintenait les traditions. Un chef. Tout ce qui était savoureusement local, authentiquement alsacien, trouvait en Victor Weiss ferme soutien. A un personnage haut placé qui lui rappelait un jour, au cours d'une discussion, sa qualité de citoyen allemand, il avait répondu : « Pardon 1 je suis citoyen alsacien et sujet allemand. Ce n'est pas la même chose ! » On citait volontiers cette réplique à Friedensbach.
Pour l'heure, assis sur son traîneau, pipe aux lèvres, Weiss se dévalait, amarré à un autre traîneau où sa fille, ses deux fils, Reymond comme pilote, avaient pris place. Tout à l'ivresse de l'espace dévoré, ils se sentaient les puissances du blanc paysage. Catastrophe ! Comme Kraut, Kummel et Dôring traversaient la piste gelée, le veuf, dont les talons se dérobaient, s'agrippa aux bras de ses compagnons. On n'eli vit pas davantage. Le traîneau dispersait le groupe en détresse. Permutation des valeurs humaines ! Durant une seconde, le pédagogue fut debout sur la tête, l'échiné rétrécie d'angoisse, les talons aux astres ; M. le juge Dôring tournait sur son séant en toupie bien lancée; quant à Kraut, la barbe à plat sur la neige, ses derniers cheveux hérissés, les dix doigts plantés dans la glace, il jetait aux échos des was ! demeurés sans réponse.
Un rire secoua la foule. S'étant levé, tâté du sternum à la rotule, Kraut répéta : « Was 1 » Debout, à son
tour, Kummel secoua tristement la tête. L'offensive revenait à M. le juge Dôring dont le front barré de veines violettes, les yeux de myope aux pupilles dilatées, les cicatrices soudain apparues sur la pâleur extrême du teint, annonçaient une fureur peu commune.
— Restez calme et parlez peu, dit Weiss à Reymond. Pour peu que le diapason s'élève, comptez sur moi.
Le juge s'approchait par une marche oblique. Les manants avaient ri. Il s'agissait de rétablir la dignité de la magistrature. Pourtant, devant M^i^ Weiss qui le regardait avec un certain effroi, la fureur du juge se mua en galanterie. Claquant les talons, il s'inclina. Puis, en excellent français, avec une pointe d'accent :
— Vous n'avez pas eu de mal, au moins, mademoiselle ?
— Et vous-même, monsieur ? répondit la jeune fille avec une sollicitude feinte.
— Oh 1... je vous prie, ricana le juge. Si vous n'avez rien, alors tout est bien.
— C'est la chose essentielle, appuya Kraut.
M. le juge s'était tourné vers Rcymond. Il le toisait comme on toise un homme pour constater s'il est salis f actions jàhig. Alors, la voix officielle :
— Une question, monsieur. De votre part, cet accident est-il chose intentionnelle ?
Reymond s'était redressé :
— Intentionnelle? Vous vous trouviez avec ces
messieurs au milieu de la piste. Ce serait plutôt à moi à vous poser cette question... Notez, je vous prie, que nous avons failli nous assommer contre cet arbre. Beau joueur, le juge s'inclina une seconde fois. Après quoi, pesant ses mots :
— Dans ce cas, c'est moi qui présente des excuses. Dans l'autre cas, la chose aurait eu des suites très graves. Il ne faut donc voir dans cet accident que le résultat d'un fâcheux concours de circonstances. C'est ce que je tenais à établir. Mademoiselle, messieurs, j'ai l'honneur...
Pour la troisième fois les talons se rapprochèrent ; pour la troisième fois M. le juge s'inchna. Alignés au bord de la chaussée, les pieds en dedans, Kraut et Kummel répétèrent de leur mieux cette révérence protocolaire. Marchant au pas, très droits, les trois hommes s'éloignèrent.
Quand ils eurent disparu, M. Weiss eut un rire puissant. Ses deux mains, il les tendit à Reymond.
— Monsieur, vous souperez avec nous. Pas de compliments 1 Je vous dois une des grandes joies de ma vie, peut-être la plus grande. Ce Kraut qui embrassait convulsivement un glaçon, ce Kummel d'aplomb sur le crâne, ce Dôring transformé en derviche tourneur I... C'était tout à fait réconfortant.
— Très chic I très chic I... criaient les élèves au non plus de la joie.
Un bûcheron à la barbe de lichen s'était détaché de la foule. Lui aussi tendait la main à Reymond, expliquant des choses en alsacien.
— Qu'est-ce qu'il dit ?
— Il vous remercie. Vendredi, sur une dénonciation du forestier, le juge lui a flanqué cinquante marks d'amende. Alors, il vous remercie. Il appelle ça la revanche... Là-dessus, rentrons. Nous n'avons pas perdu notre journée.
Chemin faisant, Weiss taquinait sa fille.
— C'est à toi que nous devons cette solution à la guimauve. Dôring roucoulait positivement.
Suzanne riait.
— Le pauvre homme I Moi, il m'a touchée.
— C'est ça, laisse-toi attendrir. Ça commence toujours comme ça...
— N'aie pas peur. Je choisirai plutôt Kraut. On le sent si avide d'affection.
Quel repas I Et quelle gaieté 1 Pour un rien, tout le monde riait, le père Weiss à gros hoquets, M^^^ Weiss en cascade, Suzanne en roulades, Charles en gloussements, Marie en fillette de six ans, le nez dans sa serviette. Ces Weiss ! Ils se livraient sans mystère, sans toutes ces formules, ces clichés et ces précautions, y allant de tout leur naturel. A peine un fourire calmé, Weiss disait :
— Avez-vous remarqué comme Kummel était grand, debout sur le crâne ?... Et ses chaussettes roses 1... Je le croyais incapable d'une pareille coquetterie...
On ne perdait du reste pas un coup de dent.
— Voyons, vous ne vous servez pas, répétait sans cesse M^e Weiss sur un ton maternel.
— Merci ! merci !
Trop tard. Assiette pleine. Il fallait recommencer. La douce chaleur, le dressoir surchargé d'assiettes d'étain, de bols naïvement coloriés, de terrines de foie gras, les bouteilles au col élancé, les fumées épicées qui montaient jusqu'au plafond cloisonné, tout invitait à la bombance. Et toujours ces mots de Mme Weiss, avec son bon sourire :
— Vous ne vous servez pas...
— Voyons, maman ! essayait vainement Suzanne, un peu honteuse.
Sitôt au salon, — tout à fait Weiss, ce salon, original jusqu'à la drôlerie : un rouet avec son nœud tricolore, une cigogne empaillée près d'une gerbe de roseaux, des fauteuils de grand-père, de délicieuses estampes, un casque de cuirassier français, le reste à l'avenant, le tout très un, à force de bonhomie cocasse, de fantaisie un peu grosse, — sitôt au salon, saisissant sa fillette aux poignets, le père dansa une bourrée inédite, tout en chantant :
Cigogn', cigogn', t'as d'ia chance, Tous les ans tu passas en France...
Cigogn', cigogn', rapport'nous Dans ton bec un p'tit pioupiou...
Le buste jeté en arrière, Marianne riait jusqu'à la convulsion. Après quoi elle voulut une histoire triste.
— Laquelle?... Le uhlan noir?
— Oh oui 1...
. — Ne bougeons plus :
Quand la nuit descend Fermons les persiennes.
Car le vieux uhlan Fait souvent des siennes.
Je continue ?
— Oh oui !... dit la fillette avec un frisson.
Les petits gourmands Crac ! dans sa besace, l.es petits enfants, Les enfants d'Alsace...
Ça suffit ?...
Marianne retenait son souffle, terrorisée.
— Encore !
Bismarck, chez le diable, Il n'a plus de dents, Trouve délectable...
En larmes, la petite se précipitait dans les bras de son père.
— Non, pas Bismarck I... pas Bismarck 1...
— Nigaude !... Regarde ton papa... Crois-tu qu'il a peur de Bismarck ?... Suzanne, au piano 1... Quelque chose qui sonne et résonne... Et vous, monsieur Reymond, un verre de kirsch? C'est du bon, du kirsch de mon verger.
Pendant que sa fille jouait un morceau de victoire, plus bruyant que mélodieux, Weiss avait attiré Reymond dans une embrasure. Il lui disait :
— Avouez que vous pensez : « Il est un peu fou, ce papa Weiss... Parler de Bismarck à une fillette de six ans...» On ne leur en parlera jamais assez tôt... Tout est permis à des gens à qui on a volé leur pays. Et quel pays I... On ne saura jamais la vie que nous y menons ! L'Alsacien a la poitrine large. Il a besoin de respirer profond, de crier ses sentiments, de danser quand le cœur lui chante, d'être lui , quoi I Or, depuis quarante ans, nous étouffons. Espionnage,
dénonciations, suspicions, vexations, tracasseries, chinoiseries, ricanements, amendes, prison, procès, expulsions, voilà de quoi on nourrit le peuple le plus fier du monde... A toujours s'observer, se taire, serrer le poing dans sa poche, vivre plié en deux, le cœur sous une enclume, que diable, en famille, on éclate !
...Comme Suisse, vous devez, vous entendez, monsieur Reymond, vous devez nous comprendre et nous aimer. On dit parfois : la liberté, un mot ! Il faut l'avoir perdue pour savoir ce qu'elle est. Ça nous a coûté cher de tomber en esclavage... Cette photographie, sur le piano, ce beau garçon, c'était mon fils, Jacques, l'aîné. Il est mort au régiment, à vingt et un ans. Si je vous racontais ce qu'ils lui ont fait, vous ne le croiriez pas. Eh bien! malgré tout, les deux autres — l'aîné est à Strasbourg, à l'Université — ils les auront aussi. Je veux qu'ils restent en Alsace. Il faut des chefs à nos braves gens. Si les bourgeois fichent le camp, la partie est perdue 1
Je sais que Bohler enverra les siens en France. Je ne le critique pas. Il en faut aussi des nôtres, derrière les Vosges, pour leur dire ce que nous souffrons, pour souffler sur les cendres... Mon pauvre fils ! C'est dur, allez !... Oh ! ne pensez surtout pas que je suis assez bête pour manger de l'Allemand par principe. Je sais leurs qualités. Les Allemands ? travailleurs, disciplinés, tenaces. Si la force est le dernier mot de tout, ils sont même un très grand peuple. Seulement, à nous Alsaciens, l'impartialité
est défendue, oui, défendue I Nous ne devons savoir qu'une chose : ils nous ont pris notre pays, ils le piétinent, ils s'imposent par la force du poing. Naïfs comme tous ceux que gonflent l'orgueil, ils s'imaginent qu'ils nous mèneront en laisse de la fraternité à la féodalité. Si nous consentions, nous serions des lâches, les plus méprisables de tous les lâches ; nous reconnaîtrions tacitement qu'un peuple est un troupeau que le maître, à coups de fouet, conduit où il veut...
Ahl on nous construit des gares, des postes, des écoles, et on crie à l'ingratitude parce que notre âme n'est pas à vendre I Et on fronce le sourcil, et on brandit la cravache !... Mener l'Alsacien à la cravache I... L'Alsacien, vous entendez, l'Alsacien !... Nous, les fils des villes libres, nous qui étions du pays qui a fait la Révolution, nous qui avons vécu, sabre en main, l'épopée de Napoléon, nous qui fûmes à Sébastopol, à Solférino... la cravache I
La voix étranglée, Weiss s'arrêta. Puis il répéta :
— La cravache 1
Ce n'est pas impunément qu'on attente, même involontairement, à l'équilibre de fonctionnaires impériaux.
La voix de René Bohler, ouatée par le ronflement des machines, célébrait la beauté de Calypso, quand la vieille bonne heurta à la porte de la salle d'études. Elle eut ces mots qui glacèrent professeur et élèves :
— Monsieur l'inspecteur...
Aussitôt il s'avança. On ne remarqua d'abord qu'une tête de vautour pensif, un corps très long, des pieds très larges. Reymond, Jean, René, respectueux, s'étaient levés, inclinés. Le professeur se présentait, présentait ses élèves en un allemand difficultueux.
— Etes-vous aussi le professeur d'allemand ? demanda M. l'inspecteur en français. Et il plissait son nez, ce qui infligeait à ses lunettes un singulier mouvement de va-et-vient, à ses joues plantées de poils courts et raides, un frémissement goulu.
— Non, monsieur.
— Alors, qui, je vous prie?
— Une demoiselle.
— Ah I... Une demoiselle î... Pour le français, un professeur, pour l'allemand, une demoiselle. Et son nom, je vous prie ?
— Mlle Wahler.
-D'où?
— De Mulhouse.
— Ah I Cette demoiselle donne aussi, je le sais, des leçons de Irançais en cette métropole de l'esprit qu'est Mulhouse... La double culture !.. la grande idée alsacienne I... Nous, universitaires allemands, nous n'arrivons pas, de loin pas, à effectuer le tour de notre culture germanique, mais Mn^ Wahler, heureusement, s'assimile deux cultures... Je féhcite cette demoiselle pour ses brillantes capacités.
Heureux d'avoir décoché tant de flèches d'ironie,
M. l'inspecteur cessa de remuer le nez, éclaira ses yeux verts d'un sourire et s'assit. Après un rapide examen des objets qui l'entouraient — oh I oh 1 la carte de la France, une statuette de Jeanne d'Arc, aux murailles de petits drapeaux tricolores, souvenir d'un quatorze juillet — lourdement affectueux, il revint à sa langue maternelle,
— - Nous nous bornerons, pour aujourd'hui, à un bref examen de géographie et d'histoire. C'est une pierre de touche. Je vois sur cette table les livres de M. Seignobos, de M. Gallouédec, d'autres encore de mes collègues de la Grande Nation. Nul doute qu'ils ne disent des choses excellentes et très précises sur notre Alsace, par exemple, ou encore sur les colonies de l'Empire... Toi, mon ami, tu vas m'entretenir pendant quelques instants de notre Togoland. Parle, jeune homme, ton serviteur écoute.
Jean, par deux fois, ouvrit la bouche. Il en sortit un vague son.
— Bien, fit l'inspecteur avec un rire puissant. Et après ? Jusqu'à maintenant c'est exact.
— Le Togoland est une colonie allemande... une colonie allemande... très prospère... une belle colonie... située en Afrique.
— J'ai soudainement oubhé le français, mon ami, veuille traduire en allemand.
Jean s'exécuta.
— Bien. J'ai presque compris. J'aimerais pourtant quelques détails complémentaires. Date de la conquête, villes principales, fleuves, situation, flore,
faune, budget annuel, etc., etc., etc., tant de choses I
— Il n'y a pas de grandes villes... Les fleuves sont à sec en été... Comme productions, du cacao, du café, du coton... Il y a des girafes, des éléphants...
Arquant les sourcils, Jean marqua que la source de ses connaissances était tarie.
L'inspecteur s'attrista.
— Quand on vit en Allemagne, mon ami, sous la protection de la force allemande, il convient de se montrer reconnaissant. S'intéresser aux choses allemandes, à la flotte allemande, aux colonies allemandes, aux éléments de cette richesse allemande dont vous profitez largement en Alsace, est un devoir. Par contre, j'en suis sûr, tu sais par cœur les noms des quatre-vingt-six départements français, des deux ou trois cents sous-préfectures, dont la plus importante a moins de vie intellectuelle et industrielle que Friedensbach... A l'autre, maintenant. Une question d'histoire : les noms et l'œuvre des six premiers électeurs du Brandebourg...
Courageux, René se jeta à l'eau.
— Albert l'Ours, Othon l'Oiseleur... Louis le Germanique... non, pas celui-là... et puis... et puis...
— Cela peut suffire.
Mais René prit l'offensive :
— Monsieur, je sais l'histoire d'Allemagne... La maison de Saxe, de Franconie, la querelle des Investitures... la Bulle d'Or...
L'inspecteur ferma ses yeux verts, secoua la tête, se reprit à remuer le nez.
— Mon ami, quand je demande les noms des six premiers électeurs du Brandebourg, je ne demande pas une conférence sur la Bulle d'Or. Les élèves allemands ont l'habitude de répondre à la question posée de la manière la plus précise, la plus absolue... Cela s'appelle la discipline d'esprit... Je me retire, Monsieur le professeur !
On se regarda avec stupeur. Un désastre ! Jean se précipitait sur un atlas, René sur le répertoire des souverains. Et l'un disait:
— C'est dégoûtant, me demander le Togoland, quand je sais les noms de toutes les principautés allemandes...
Et l'autre :
— Et moi, je sais les noms de tous les Habsbourg, des Hohenstauffen..., des masses d'autres choses... Et avec la Bulle d'Or, je l'aurais épaté...
Reymond, lui, se taisait ; il voyait l'avenir en sombre. Il lui fallut de l'énergie pour dire enfin :
— Revenons à Calypso, cela vaudra mieux... Mis au courant, M. Bohler, en homme de bon sens,
opina qu'il n'y avait qu'à attendre les événements. Ils vinrent sous les espèces d'une lettre comminatoire. L'inspecteur déplorait l'ignorance des inculpés « dans les matières géographiques et historiques, pierre de touche d'une réahste et solide instruction. De même, la connaissance de notre langue nationale laisse fortement à désirer. Pour l'acquisition des connaissances demandées par les programmes, il convient de s'adresser à un homme que sa profession
met au courant des dits programmes et de leurs exigences. »
Tout en méditant les termes de cette lettre, M. Bohler frappait nerveusement la table d'un doigt.
— Il y a quelque machination, là derrière, un Kummel quelconque, un mouchard de cet acabit... On veut évidemment la tête de M^i^ Wahler. Cette brave vieille fille apprend l'allemand à mes fils, mais surtout le français à des dizaines de potaches mulhousiens. Depuis trente ans, pour maintenir l'influence française en Alsace, elle a plus fait que tous les discours. On en a assez. On veut l'affamer... Pour vous, monsieur Reymond, les choses pourront s'arranger. On n'insistera pas. La fabrique subsidie les classes gardiennes , les cours des apprentis, d'autres œuvres encore. Quand on a des armes en main, on est respecté... Mais où trouver un professeur d'allemand ?
— Je n'en vois qu'un, répondit M"^^ Bohler. Nous serions au moins tranquilles.
— Et qui ?
— Kummel lui-même. Quatre heures de leçons par semaine, ça arrondirait son traitement. Il se croirait appelé à germaniser nos fils. Dans cet espoir, il oublierait de nous dénoncer. Oui, vraiment, je ne vois que ce Kummel. Il nous servirait de paratonnerre.
— Non! A aucun prix je n'introduirai ce laquais chez moi. J'enverrai encore moins mes fils chez lui.
— Et dans ma chambre, monsieur ? proposa Reymond. Il me serait facile d'assister aux leçons à titre d'auditeur.
— Ça, c'est une idée, c'est même une bonne idée. Quand on ne tient pas le couteau par. le manche, il est inutile d'entrer en guerre ouverte. C'est entendu. Voulez-vous demander la chose de ma part au pédagogue ?... Je préfère demeurer en dehors de ces pourparlers... Mais contez-moi donc un peu ce que vous a dit cet inspecteur ?
On rit des girafes et des éléphants de Jean, de la Bulle d'Or de René.
— Heureusement pour nous, fit M^^ Bohler, qu'ils ne sont guère habiles, ces excellents germanisateurs. S'ils l'étaient, nous serions perdus. Vous imaginezvous un inspecteur se mettant à causer avec les enfants, oubUant une minute qu'il est Allemand pour se révéler homme, tout simplement, leur racontant des histoires sur le Togo, les félicitant de ce qu'ils savent au lieu de goguenarder. Mais non. Ils viennent en missionnaires. Il nous apportent la culture, la science, les arts. A tout, ils opposent la force allemande. Du tact, pas trace. Cet inspecteur sait évidemment — ils savent tout — que deux frères de mon mari ont été tués en soixante-ct-dix. Or, aux neveux de ces morts, il parle naturellement de « notre Alsace ». Ces enfants, on les jette ainsi dans des colères folles ! Mais ils ont l'esprit ainsi fait : le vainqueur, parce que vainqueur, même s'il campe dans la maison de sa victime, est irrésistible, paré de toutes les séductions. Son ironie, une grâce ajoutée à tant d'autres.
— Remercions Dieu de les avoir fabriqués de la sorte, acheva M. Bohler. Si à leur génie d'organisa-
tion s'ajoutaient le tact, le respect de l'individualité, toute la gamme des jolis sentiments, il y a belle lurette que le monde serait leur chose.
Après la neige, une pluie lourde, noire. Les chéneaux pleuraient. Des flaques, une boue collante. fUn brouillard jaune traînait sur les sommets, rejoint par la fumée des usines. Sur la route, des parapluies, le cortège des ouvriers, le cou dans les épaules.
— Il pleut, disait l'un.
— Tant mieux, répondait l'autre ; il n'en tombera jamais assez.
Devant la mairie, la gendarmerie, on s'agitait dans la nuit tombante. On distinguait des nuques épaisses, des bras levés. Cette pénombre, cette pluie tenace donnaient quelque chose de lugubre à ces apprêts silencieux. Un instant, les drapeaux fixés aux hampes flottèrent. Bien vite, alourdis de pluie, ils s'immobilisèrent, paquet inerte dont on ne voyait que le noir.
Et les cloches de la vallée sonnèrent. Elles sonnaient creux et terne. Que pouvaient-elles dire, ces pauvres cloches ? N'ont-elles pas la voix que leur prêtent les hommes ? Et Reymond fut angoissé avec tous les morts couchés sous les champs de bataille, angoissé avec les vivants enfermés dans leurs maisons. Cloches de Thann, de Mulhouse, de Sainte-Odile, de Strasbourg, de Metz, cloches des villages balancées jusque dans les hauts vais vosgiens pour dire que demain
est la fête anniversaire du Vainqueur. Et c'était horriblement triste. Parce que le mensonge gîtait au cœur des hommes contraints à tirer les cordes, cette joie des cloches se muait en un glas.
« Que dirais-tu, songeait Reymond assis dans un coin de sa chambre où l'obscurité régnait, si les cloches de Baie, de Zurich, de Berne, de Genève, si les cloches de ta cathédrale de Lausanne, qui tant de fois sonnèrent les anniversaires de la patrie heureuse, proclamaient un soir la victoire de l'étranger?... Si des morts, par milliers, étaient couchés dans les cimetières, morts descendus au royaume des ombres pour le salut du pays ? En vain ! Le drapeau que tu aimes, il est enroulé. On l'a caché dans le grenier. Un autre flotte à sa place. Des bottes étrangères martèlent le pavé des rues. Les torches flambent. Des musiques, de leurs cuivres ronflants, imposent l'insolente joie de ceux qui viennent d'ailleurs et dont les griffes sont plantées jusqu'au cœur de la patrie. »>
Des Vosges au Rhin, du Luxembourg à la Suisse, au pays de Kléber et de Rapp les cloches sonnèrent jusqu'à ce que l'épaiese nuit fut descendue sur les
toits.
Le lendemain, il pleuvait encore. De bon matin, le gendarme Spôrrmann fit son tour... Un drapeau au balcon de la mairie, un autre au balcon du juge, un autre chez Kraut, un autre chez Kummel, un autre chez le négociant Maus, un autre chez l'huissier, un autre chez le forestier, un autre encore chez
le chef de gare. Au total, comme l'an passé, comme toujours depuis qu'il se souvient, en comptant le sien et celui du collègue Taubenspeck, dix drapeaux rougeblanc-noir. Il en prend note, pour la statistique. Et neuf drapeaux rouge et blanc, chez le garde-champêtre, chez le collègue de Kummel, aux façades des sept Wirischajien. Ailleurs, c'est-à-dire partout, chez le curé, chez le bourgeois, chez l'ouvrier, on ne voit que les rideaux bien tirés. Dix-neuf drapeaux !... Le gendarme Spôrrmann caresse un rêve. Il voudrait tant arriver à vingt. L'an prochain, sans doute, s'il est vrai que Karl sollicite patente d'aubergiste...
Les cheminées crachent leur fumée. Les machines ronronnent. La rivière court rapide sur ses cailloux blancs. C'est un jour comme tous les jours. Sauf à l'école. Les enfants, on les tient. De gré ou de force, ils avaleront ce que les autres refusent. Lâchés dans la forêt, ils ont cueilli houx, herre et branchettes de sapin dont ils feront tout à l'heure une belle niche de verdure... Maintenant, rangés en cortège derrière le parapluie du Lehrer Kummel, qui est en redingote et en haut de forme, ils vont quérir à la mairie le buste en plâtre de l'empereur avec ce front bien dessiné, ces yeux sévères, cette bouche dure, cette moustache qu'accuse encore la poussière descendue depuis un an sur l'auguste effigie. Le buste est en place.
... Kummel se lève. Il parle de Dieu, de l'Empereur, de l'Empereur et de Dieu. Il parle des colonies. Il parle des huit miUions de soldats allemands. Il parle de l'influence de l'Allemagne dans le monde,
de tout ce qu'il lui reste à accomplir pour que ce monde soit purifié des péchés qui le rongent, pareils à une lèpre. Armé d'une baguette, il montre sur la carte, à travers les océans bleus, la route suivie par les paquebots allemands. Il montre, au Brésil, en République Argentine, au Nicaragua, en Chine, partout, cent jeunes Allemagnes en voie de formation. Dieu le veut ! Avec une ferveur mystique, il dit la reconnaissance de l'Alsace, sa joie d'être au peuple-roi, l'encens qui fume sur les autels, monte jusqu'aux trônes de Dieu et de l'Empereur, de l'Empereur et de Dieu.
Les petits-fils de ceux qui moururent pour la France écoutent. Innocents, le plus grand ne dépasserait pas une botte de la tête, ils ouvrent la bouche pour mieux écouter. Et voilà que Kummel se tourne vers le buste devant lequel il s'incline avec dévotion. Et par trois fois, les bras au ciel, une lueur dans la pupille, frémissant des épaules au râble, il lance au plafond : « Hoch I hoch I hoch I... » La classe, qui trouve cela très drôle et qui aime le bruit, répète avec force : « Hoch 1 hoch 1 hoch I... t> Sur un signe, les gosses se massent. Bonnet à la main, rangés en demi-cercle autour du buste, ils entonnent : Deutschland, Deutschland ùber ailes...
C'est fini. Ils sortent, les gosses. Et comme ils sont leur maître, maintenant, marquant le pas, jetant leurs boùnets en l'air, ils chantent à tue-tête :
Wenn der Kater nicht haarig ist Fàngt er keine Màuse...
C'est plus spontané que le Deutschland ûber ailes /...
Enveloppé dans un numéro de la Strassburger Post, le buste impérial est transporté par le Lehrer Kummel dans la grande salle du Zum weissen Lamm.
Peu après, le cortège quitte la gare, tous les fonctionnaires de Friedensbach, grossis des douaniers, forestiers, facteurs, gardes - champêtres et grattepapier des environs, grossis des présidents, vice-présidents, secrétaires et trésoriers des Kriegervereine ou associations des guerriers : quarante et un hauts de forme, exactement, quarante et une redingotes, quarante et un parapluies aussi. Et Kraut, Kummel et Dôring sont là, c'est entendu. Sur les poitrines, des médailles, de quoi décorer une division. Devant les redingotes — cédant togae armis — ceux qui, à un titre quelconque, ont droit à un uniforme : officiers de réserve, officiers de réserve en retraite, conseillers intimes et très intimes, panaches, épaulettes, éperons, bottes, de l'or, des aiguillettes, des ventres sévèrement réprimés par le ceinturon bouclé au dernier cran. En tète du cortège, six musiciens prêtés par une chapelle régimentaire. Bref, la mobilisation des missionnaires de l'Idée nationale. Ces hommes sont beaux à force de conviction. Ils ont charge d'âmes. Ils sont les prêtres d'une religion. Le chef leur a dit : «Va 1... » Et ils vont. Le souffle du scepticisme ne les effleure point. Sentinelles avancées du Deutschtum en un pays rebelle ou plus exactement perverti par les influences étrangères, ils doivent imposer la Vérité. Faiblesse que les sentiments, per version et maladie que le culte du souvenir I...
Vous riez, vous qui ne les avez pas vus. Vous haussez les épaules ! Vous parlez de charge grotesque, de caricature indigne... Venez, vous dis-je, vous qui vivez paisiblement dans vos pays libres, écartez le rideau et regardez : sous la pluie, le balancement de ces quarante et une redingotes, ces sabres, ces casques, mais surtout ces fronts, ces mâchoires, ces moustaches à la croquemitaine, ces poings gantés, ces yeux furibonds dardés sur les façades vierges de pavois, et cette morgue des talons, ce dédain des épaules, cette infaillibilité des poitrines, cette doctrine qui suinte des crânes... : « Nous sommes les maîtres. Nous briserons la résistance. Dieu nous en donne le droit. L'Empereur nous en donne l'ordre. »
Ayant vu cette parade pangermaniste dans cette humble bourgade alsacienne, vous direz :
— C'est affligeant, mais rendez du moins hommage aux incontestables qualités de ces hommes.
— Oui, répond Victor Weiss, ils sont parfaits. Nous leur en voulons simplement de ce que depuis quarante ans ils sont assis sur nos cœurs. C'est lourd !
Quel banquet ! Copieux et arrosé. Parfois un chœur puissant. Après, des hoch ! hoch !... Un orateur s'est levé. On ne voit que ses poings tendus, ses coups de mâchoire, son ventre affirmatif. Que dit-il ?... Les hoch ! reprennent avec une ferveur sauvage. Un nouveau chant. Maintenant ils rient, et comme ils ont entr'ouvert les fenêtres à cause de la fumée, ces rires, montés de l'estomac, tombent dans la rue vide. Le négociant Maus, un rallié celui-là, lève son verre plus
haut que les autres. On le félicite. L'idée est en marche... Deutschland, Deutschland ûber ailes /...
Si le gendarme Taubenspeck savait que, profitant de ce délire patriotique, des garnements se sont emparés de son matou blanc, qu'ils lui ont peint la tête en bleu, la queue en rouge, qu'il trouvera donc, quand il regagnera son domicile au petit jour, un drapeau tricolore assis devant sa porte !... Mais le gendarme Taubenspeck ne sait pas. Il est bien trop occupé à soulever sa chope ! Au reste, le matou tricolore est patient. Il attendra.
Reymond avait rendu visite aux vieux Schmoler. Chambre tiède. Lent tic-tac de la haute pendule. Il semble toujours que ce sera le dernier battement... Dans ce nid clos venaient mourir les rumeurs de la fête. Après une explosion de trépignements, de hourras frénétiques, la vieille Jacobine tressaillit.
— Pensez-vous, monsieur, comme quelques-uns le racontent, qu'ils préparent encore une guerre ?... Ah ! la guerre ! la guerre !... si on la connaît en Alsace 1... Depuis qu'il y a une France et une Allemagne, on s'est battu chez nous, sur le dos du pauvre monde !... Tenez, ma mère, pas besoin de remonter plus haut, ma mère a vu les Cosaques à Friedensbach. Oui, au temps de Napoléon, du Grand... Que de fois elle nous a conté cette histoire !... Pan I un soir, on frappe à coups de pied dans la porte, dans cette porte que vous ouvrez tous les jours... Seigneur, les Cosaques ! Et ils avaient faim ! Et ils étaient laids.
sales, noirs comme un cul de marmite ! Vite, ma mère leur porte une soupière pleine de pommes de terre. Au milieu de ces sauvages armés de lances, plus grimaçants que le diable, sa main tremblait... Elle lâche une anse... crac I la soupière en mille morceaux. Sur la route, la soupe dans la boue. Eh bien 1 monsieur, voilà ces dix Cosaques qui sautent à bas de leurs chevaux, qui se jettent à genoux, ramassent de toutes leurs mains cette soupe, ces pommes de terre écrasées dans la poussière et le crotin, avalent le tout, remontent sur leurs bêtes, lancent un cri ou un éclat de rire et détalent au grand galop... Ma mère fut heureuse de s'en tirer à si bon marché... Ailleurs, on allumait les maisons, on éventrait les paysans...
Moi qui vous parle, j'ai vu brûler Strasbourg en août 1870. J'étais en service dans un village, à quinze kilomètres... Chaque nuit, l'éclatement des bombes, comme des éclairs, la même chose. Longtemps après, le bruit. Enfin, une nuit, le feu. Rouge, monsieur, le ciel, rouge... rouge comme... comme du feu, quoi. Tout le ciel ! Jusqu'au fond, jusqu'au loin, rouge, rouge, rouge. De ma chambre, j'ai regardé, un moment. Et puis je n'ai plus pu. J'ai caché ma figure dans mon mouchoir et j'ai pleuré. A travers le mouchoir, je voyais encore ce rouge... Rouge, je vous dis, rouge, rouge... Ah I la guérie I si on la connaît, en Alsace !... Chez ma sœur, près de Wissembourg, on avait installé une ambulance. Eh bien 1 on a enterré trente jambes et encore plus de bras derrière les lilas de son jardin... Ah ! la guerre !... Ecoutez donc
comme ils crient !... La guerre !... Mon mari l'a vue, lui aussi. Il l'a même faite 1
Mme Vogel et sa sœur venaient d'entrer. Elles s'assirent, les mains sur les genoux.
— La guerre, oui, je l'ai vue et je l'ai faite. Toute la campagne sous Metz... Des victoires, quoi, mais quand on est trahi... Des jours et des nuits qu'on a marché, qu'on s'est battu... Quelle canonnade !... Des morts, des morts, des morts... Et des blessés, donc. Comme ils hurlaient !... Pour charger, on sautait dans des flaques de sang. Ah ! quand il a fallu reculer, on pleurait de rage... Le soir, comme à Strasbourg, le ciel, rouge. Du sang, en haut comme en bas. Quelle affaire !... J'ai vu une fosse avec quarantesept morts dedans, dont mon meilleur ami, au-dessus du tas, les yeux grands ouverts qui me regardaient... Quelle affaire !... Après, prisonnier. Et quand je suis rentré au pays, ils y étaient, quoi, comme ils y sont aujourd'hui. Le territoire est bon, la vie facile... Du blé, du houblon, du vin... Quand on tient le morceau, on ne le lâche pas.
Jacob, assis sur le banc du poêle, suivait ces récits. Il dit soudain :
— Grand-père, on se battra encore avec les Allemands ?
— Tais-toi, garçon, lui dit sa mère. Tu ne sais pas ce que c'est que la guerre. C'est fini, heureusement, ces histoires...
— Que non! protestait le gosse, encore une fois, et puis après plus...
Le grand-père eut un sourire.
— Vous voyez, ils ont ça dans le sang...
Toute la nuit, la pluie qui fouettait les vitres mêla son murmure aux hoch ! Au petit jour, des pas chancelants, d'errantes redingotes, des décorations et des fronts brûlants s'offraient encore à la bourrasque. Laissant le négociant Maus adresser un discours martial au tronc d'un platane, penché sur le bassin de la fontaine et des menaces plein la bouche Taubenspeck savonnait son matou que maintenaient deux guerriers dont le haut de forme reposait sur la margelle.
Troublé dans son sommeil, le cordonnier Herzog grommela :
— A la niche, tonneaux d'Empire !
Et ce fut le mot de la fin.
Le lendemain, quand le Lehrer Kummel ouvrit lui-même sa porte à Reymond, il avait encore les paupières gonflées, les traits tirés, le teint brouillé. Cela ne l'empêcha pas, du reste, quelques minutes plus tard, d'accrocher au vol l'expression « faire grise mine. »
— Très bon, très bon, ce gallicisme. Permettez que je le note.
Comme toujours, la leçon se prolongea en causerie. Kummel demandait des conseils.
— Fidèle à notre idéal de culture, je lis aussi, monsieur, les bons auteurs français. Là est une différence : les Français ne savent rien de nous ; nous savons
tout d'eux. Il faut cela si l'on veut obtenir la victoire. J'ai étudié ces derniers mois un roman de Loti, un d'Anatole France, un de Bourget, un de Prévost, c'est-à-dire un livre-type de chacun, assez pour mon catalogue. C'est une littérature pour messieurs les artistes, les dernières fleurs à la minute où l'on va les cueillir. Quand on les a cueillies, c'est fini. Non, ce n'est pas une littérature pour l'énergie, pour le combat. Je la lis, nonobstant. La culture l'exige. Me conseillez-vous quelque autre auteur représentatif de la mentalité française ?
Reymond s'effara. Kummel, botté, lâché dans le jardin de France! Il se ressaisit.
— Lisez donc les œuvres complètes de Stéphane Mallarmé. C'est un peu difficile, la pensée en est parfois fuyante, mais avec un bon dictionnaire on arrive à tout.
— Merci. Je note. Mallarmé, deux 1?... Merci. Une question : trouvez-vous mon accent bien mauvais ?
— Mais non, mais non... Un peu dur, un peu guttural, mais l'articulation est bonne.
— Cela tient à l'excellence de nos méthodes. Dans nos séminaires d'instituteurs, nous apprenons intuitivement et phonétiquement. C'est la méthode allemande. Oui, messieurs les Français là aussi ont à puiser.
— Sans doute... Et votre banquet, c'était intéressant ?
— Magnifique !... Le négociant Maus, qui est un pur de l'Alsace, a tenu un discours remarquable. Comme
tout homme qui réfléchit, il est venu pas à pas au point de vue allemand. Il a compris notre force irrésistible. Il a su jeter le sentiment derrière le dos, l'élégance latine, comme vous dites, et se rallier, avec armes et bagages, à notre culture. Nous sommes, n'est-ce pas ? c'est incontestable, le peuple qui doit diriger, le peuple organisé en vue d'une conquête rationnelle, d'une mise en valeur normale du capital humain. Nos. philosophes, nos savants, nos hommes d'Etat préparent la chose. Voyez : au dix-septième siècle, nous étions divisés, rêveurs, idéologues, et nous fûmes le champ de bataille de l'Europe. Plus tard, nous aimions les fleurs, le clair de lune, l'amour, les théories mystiques. Alors Napoléon s'est montré qui nous a mis le pied sur le ventre, sur le ventre, oui, monsieur !... Et il a eu raison, puisque nous étions faibles. L'Allemagne s'est recueillie. Elle a réfléchi. Elle a élaboré la doctrine. Bismarck, notre grand Bismarck, avec son grand balai, a poussé dans la rivière la pitié, les divagations (vous dites?) sur la hberté, l'égalité, la fraternité. Et nous avons battu l'Autriche, battu le Danemark, battu la France, en attendant les autres. Cette force que nous avons porte son triomphe dans sa vérité. Elle dit, en effet : seul l'homme fort peut se réaliser. De la sorte, on fabrique l'humanité. Les forts commandent. Les faibles obéissent. Et tout marche enfin... C'est ce que nous avons proclamé avant-hier, au banquet anniversaire de Sa Majesté. Ou bien l'Alsace, dont nous avons poussé la barque sur le fleuve de la civi-
lisation, devient un cheval de notre voiture impériale, ou bien elle refuse de tirer et elle crève misérablement. Du reste, cela nous est égal. Nous sommes assez forts pour tenir sous notre poing des millions et des millions d'hommes incapables de comprendre notre idéal et notre vérité, qui est la vérité, c'est-àdire l'exploitation scientifique des énergies humaines. Reymond suivait ces paroles avec attention. Et il n'avait aucune envie de sourire de cet homme que sa folie patriotique rendait redoutable. Il ne posa qu'une question, insidieuse, il est vrai.
— Vous êtes Alsacien de naissance, monsieur Kummel ?
Kummel jeta le masque.
— Non. Alsacien d'adoption. Voilà vingt-sept ans, bientôt vingt-huit, que je lutte dans cette province tellement déformée par les rêveries étrangères. J'ai adopté ce pays auquel je donne mes forces. Je suis donc Alsacien. Mais, naturellement, coule dans mes veines le véritable sang allemand, sans mélange. Je vous dis ces choses, à vous, parce que ressortissant d'une nation de langue allemande, dans sa grosse majorité, donc susceptible de collaborer à l'œuvre.
Le maigre magister avait relevé la tête. Sa vérité, positivement, lui gonflait la poitrine. Le sujet étant provisoirement épuisé, Reymond lança d'une voix qu'il cherchait à rendre aussi naturelle que possible :
— A propos, monsieur Kummel, vous chargeriezvous de donner des leçons d'allemand à mes deux élèves, les jeunes Bohler ? Leur père m'a chargé
de vous en parler. Quatre heures par semaine, pour commencer.
La face de Kummel s'éclaira de joie.
— Certainement !... Oui, certainement !... Ce sera un honneur et un plaisir pour moi que de pénétrer chez M. Bohler.
Reymond s'empressa de placer les points sur les i.
— C'est que la salle d'études n'est pas libre. Si vous le voulez-bien, ce serait chez moi.
— Ou chez moi ?
— C'est un peu excentrique. Il y a d'autres raisons. Chez moi, si vous le voulez bien.
Kummel s'inclina.
— C'est une affaire qui est dans le sac. Vous dites, n'est-ce pas .? Nous verrons à fixer la chose plus exactement... Je félicite M. Bohler. Une demoiselle ne peut enseigner des hommes, surtout dans notre langue, si virile. Celui-là seul est digne de ce sacerdoce qui considère notre langue allemande comme l'expression de notre âme allemande.
Quand Reymond fut parti, à sa femme qui entrait suivie de la marmaille, Kummel dit :
— Femme, moi, ton époux, Konrad Kummel, je suis nommé professeur des jeunes Bohler. Nous forçons enfin les portes de la grande société alsacienne... Comme ils disent, patience et longueur de temps font plus que force ni que rage.
Et il bourra sa pipe avec un rire de la gorge.
Et toujours, donc, ce tapage des sabots, ce cri de la sirène, ce labeur des hommes et des machines, au creux de la vallée. Du matin au soir on est penché sur le banc à broches, on suit la course des navettes, on renoue le fil rompu. L'usine entière, un instrument de précision dont les hommes, ces autres rouages, participent. Tout est affaire de calcul, de rendement. Qui consomme tant, doit produire tant. Sans se laisser piper par les mots, par les théories des bavards, on a l'œil sur les cours de la laine, du coton, on additionne des chiffres, on les compare à d'autres chiffres, on lance son télégramme.
Il y a donc cette vie de l'industrie, cet engrenage, cette lutte contre la matière qu'il faut acheter, transformer, exporter. Ailleurs, on ne connaît que cela. Ici, cette lutte s'aggrave de la lutte contre les hommes qui en veulent à vos habitudes, à vos traditions, à votre langue, à votre âme. On ne peut donc jamais s'abandonner tout à fait, se détendre, pas plus au bureau que dans la rue, pas même dans le cercle de la famille où chacun apporte les échos de la bagarie, pas même à l'église où par ordre il faut prier pour l'usurpateur.
Pacifisme ? Désarmement ? L'ennemi est dans la place, un ennemi puissant et sournois. A moins d'abdiquer, de se suicider, on est donc contraint de vivre fortement, dangereusement. Chaque soir — qu'arrivera-t-il demain ? — c'est un peu la veillée des armes.
Solitude, recueillement. Parce que tant de machines tournent, un rappel constant aux choses pratiques. Parce que le pays étouffe, la lutte pour la vie jusque dans le silence ; et parfois une fièvre qui s'insinue, de grands élans ; on dit alors : « Non, ça ne peut pas durer... » Et cela dure pourtant. On se résigne. Il faut patienter encore, se taire.
Ceux qui grandissent dans ce milieu triste et robuste, subissent la rude empreinte. Les jeunes, dont le sang coule rapide et chaud, s'étonnent et s'indignent. Qu'est-ce qu'on attend pour bouter l'intrus dehors ? Et ils collectionnent les gravures où l'on voit les uniformes prohibés, ils ont un carnet où ils notent le nom des cuirassés, le nombre des canons, des dirigeables. Avec la superbe inconscience de leur âge, ils vont répétant : « Quand nous aurons repris l'Alsace... » Cependant, une année s'ajoute à une autre année, une expérience à une autre expérience, ils sentent à leur tour tout le poids du joug. Beaucoup, dans une révolte de leur corps et de leur cœur, se débattent furieusement devant la camisole de force dont on veut les revêtir ; d'autres, avec une gravité précoce, s'enferment dans le silence, se préparent à la longue patience.
Ces traits du caractère alsacien, façonné par près
de quarante ans d'annexion, Reymond les retrouvait dans ses élèves.
Emile Zumbach, quinze ans, était un taciturne, féru de chimie, de mathématiques. Au cours d'une promenade de deux heures, il lui arrivait de ne pas desserrer les dents. Nulle prétention à l'élégance. De gros mollets, des cuisses courtes, un buste épais, làdessus une tête à joues pleines. Dans le regard, une obstination, une réflexion lente, mais sûre de son objet. Ingénieur ou chimiste, il continuerait la lignée de ceux qui ont fait la fortune et la force de l'Alsace. Etre et non paraître, agir et non parler.
Apparemment différent, assez semblable, au fond, André Berger, beau garçon, ombrageux, raisonneur. Son mot favori : « Ce n'est pas prouvé. » Pour lui, l'antiquité, peuplée de nymphes, tissée de mythes, se prolongeait jusqu'à l'Exposition universelle de 1900. Alors commençait l'ère scientifique. Les fictions provoquaient son sourire... Racine? «Des jolis mots; ça ne mène à rien. » Cette rudesse dans l'expression de sa pensée, ce sens de l'utile, mais aussi une magnifique droiture, faisaient de Bergei un pur Alsacien. Son professeur lui dit un jour : « Vous vous moquez volontiers du sentiment. Attention ! Au nom de quoi protestez-vous contre l'annexion ? »
Il avait eu cette réponse : « Quand on traite une affaire, il faut le consentement de tous ceux que cette affaire concerne. Est-ce que nous avons accepté l'annexion, nous les Alsaciens? Donc, ça ne compte pas, ça n'est pas loyal. La loyauté, ça n'est
pas du sentiment ! Le sentiment, c'est les pleurnicheries des jeunes filles, leurs albums à myosotis. »
Par quoi, sans doute, Berger entendait exprimer que la loyauté est plus encore une question de propreté intellectuelle qu'une qualité du cœur ; que les sentiments trop extériorisés débilitent. Pudeur de garçon bien portant élevé à l'école allemande et qui croyait bon de lui emprunter une certaine dureté. Il se résumait en ces termes : « Ce n'est pas la littérature qui nous rendra l'Alsace. »
Très pareils l'un à l'autre, Charles Weiss et René Bohler, deux amis longtemps penchés sur le même alphabet, complices des mêmes niches, aujourd'hui séparés par leurs études puisque i'un resterait en Alsace et que l'autre ferait carrière en France. Heureux de se retrouver deux fois par semaine, ils sifflaient les mêmes airs, couraient du même pas, saluaient les mêmes vieux, grimpaient aux mêmes arbres. L'un jetait-il un caillou dans la rivière, l'autre se croyait aussitôt obligé au même exercice. Des naïfs, des turbulents, des gourmands. Et riant d'un rien, d'un geste, d'une grimace. Leurs branches favorites, la géographie, la géologie, tout ce qui donne des chiffres, des superficies, des ossements grâce auxquels on détermine les époques. En herbe, l'Alsacien JDon vivant. Et parfois, jaiUissant de cette apparente super ficiaUté, un mot piofond, une colère sacrée révélant le drame au cœur de cette joie, de cette santé.
Un soir, on rentrait de promenade ; comme on lon- ON ghanqkra.it plutôt le cœur... 7
geait le cimetière de Moosch, René dit soudain à son ami :
— Je ne voudrais pas être là-dedans, moi. Ils ne verront pas quand on chassera les Schwobs d'Alsace.
Charles Weiss répondait :
— Chasser les Schwobs? Et si on est tué ?... C'est nous qu'on ira au cimetière.
— Ça ne fait rien d'être tué , pourvu qu'avant on ait le temps de les voir filer.
— C'est vrai. Ça ne sera embêtant que pour ceux qui tomberont tout au commencement, avant qu'on puisse être sûr...
Propos de gosses alsaciens. Ils ont treize, quatorze ou quinze ans, une voix qui mue, les chaussettes rabattues sur les souliers, bon estomac, bon jarret, des farces plein leur sac et brusquement, sous le clair soleil, ils parlent de mourir pour leur province.
Tout à fait à part, Jean Bohler. Pour le comprendre, il fallait aller à sa mère, une Française cultivée, affinée, d'un tact exquis... Née en province, grandie à Paris, mariée en Alsace... Et tout soudainement le reploiement dans le devoir silencieux. Après les concerts, les conférences, les vives conversations de Paris, la vallée bien close, le patois des ouvriers, les cloches du dimanche sonnant pour la grand'messe. Elle, protestante, ce qui l'isolait un peu plus encore. Alors, dans le temple de l'âme, une discrète floraison, de beaux livres lus et relus, décantés jusqu'à ce qu'on ne conserve plus que le souvenir de ce qu'ils portent en eux d'humain; des projets caressés au cours des lentes après-dînées, alors que tous sont au travail ;
l'habitude d'un courage personnel, l'acceptation des choses qui vou : sont contraires ; le désir de répandre autour de soi cette chaleur du cœur grâce à laquelle le foyer — on n'a que cela — est vraiment un foyer.
Cette pensive richesse, cette chaude sensibilité, le culte du travail — qui était la religion de M. Bohler — Jean les avait reçus en naissant. A quinze ans, il aimait à chercher le nœud des questions, attentif aux arguments, aux objections, ouvert à la complexité des problèmes. Respectueux, délicat, troublé jusqu'à la tristesse par le spectacle de l'injustice triomphante, il souffrirait dans la vie, se débattrait dans plus d'un réseau, heurterait de l'aile plus d'une barrière. Aux heures difficiles, la consolation il la demanderait à la musique, à ce monde du rêve sonore, des réalités immatérielles, de la beauté douloureuse, de l'apaisement divin... Passionné, timide comme il est naturel quand on n'a pas de sœur, peu d'amis, presque personne à qui parler en dehors de la famille, Jean se concentrait sur ses études. Que de fois, à la dérobée, Reymond avait observé son élève courbé sur un problème, sur une traduction, ce front si joliment dessiné, cette clarté des yeux, cette gravité précoce de l'expression, cette finesse des mains serrant les tempes comme pour amasser l'attention.
Ses élèves, Reymond les aimait tous, heureux de les voir s'afïirmer dans leur diversité avec l'outrance de leur âge, mais il ne pouvait se défendre d'une sympathie particuUère pour Jean Bohler, d'une si jolie couleur d'âme.
Le mercredi, le samedi après-midi, donc, l'équipe
se trouvait au complet. L'hiver, on s'entassait dans la petite salle d'études, mais sitôt les beaux jours revenus, escapades, chasse aux papillons et aux cristaux, discussions, bons rires jetés à la volée.
Certain mercredi du début de mars, la petite bande se mit en route. On touchait a ces premiers jours tièdes où les primevères sèment ne clarté au
'anc des talus. Près du lavoir, où des femmes à ge-
(. ux tordaient le linge, des draps séchaient dans l'air très bleu. Gravement, deux à deux, les oies cher-
haient pâture dans les prés... Les jardinets en gradins, les toits bruns de Friedensbach ; les vergers encore dépouillés ; le trait jaune de la rivière grossie par la fonte des neiges ; autour de la vallée, l'entourant de leurs bras d'azur, les monts et les collines que la fumée des feux allumés dans les champs rejoignait en colonnes joyeuses.
Sur la route, soudain, un balancement /ythmé, des éclairs de sabres tirés, un hérissement de casques. Qudque bataillon en manœuvre.
— Filons I cria René. Le jardin de F ort, la porte est ouverte !
C'était un très vieux jardin, avec une charmille, du buis, un cormier fleuri. Le père Hort taillait sa haie. On entendait le bruit sec du sécateur. Devant l'invasion l'homme eut un rire muet. A l'école, Kum mel se démenait : il poussait les écoliers dehors, il les
aageait en ligne ; petites mines où l'effarement le qisputait à la curiosité. Le juge apparaissait, les gendarmes, au pas, sanglés dans leur tunique tendue à
en crever, et Kraut, épanoui, la plume glissée derrière l'oreille.
— Le temps est à l'orage, les vers sortent, fit le l)ère Hort sur son échelle.
Le bataillon approchait. Les cinq élèves de Reymond dissimulés derrière les taillis, les lavandières agenouillées qui courbaient la tête, semblaient l'image vivante de l'Alsace conquise... Un crirauque. Le choc net de mille fusils sur mille épaules. Un second cri : le bruit puissant des semelles broynnt le sol, le vacarme splendide des cuivres, le titilki. ent pointu des fifres, le chapeau chinois tout frémissant de clochettes, les coups sourds abattus avec une obsédante régularité sur la grosse caisse. Cravachée par les ordres, coulant avec la force d'un fleuve endigué, la masse numérotée, assouplie, matriculée, dressée. Devant cette cohésion, l'individu isolé vacillait, s'effaçait. Faces rondes, faces plates, toutes soumises, mentons durement accusés, rictus des lèvres contractées par l'effort, regards noyés dans l'obéissance, hachures des cous tendus vers une fatalité; et toujours, si mécaniquement alignés que la tête vous en tournait, ces quatre pieds bottés lancés en avant, ces quatre pieds bottés posés sur le sol, ces quatre bras balancés, ces quatre sacs en peau de vache, ces quatre fusils parallèles, ces quatre visages suggestionnés, ces quatre pointes des quatre casques ; chez les chefs, une crispation des muscles, une élégance hautaine, l'épée tenue comme un principe, et tout cela roulant derrière les cris aigres des fifres, derrière le tam-tam
de la grosse caisse, force formidable, un homme pareil à un autre homme, une section pareille à une autre section, une compagnie pareille à une autre compagnie ; chacun physiquement pareil, mentalement pareil, chacun portant en soi la même attente de l'ordre, après quoi, comme foudroyé, on s'arrête, on repart.
Quand le tapage fut mort dans la distance, quand les derniers fusils se furent balancés au coin de la rue, un effroi discipliné flottait encore. On hochait la tête, maté.
Silencieusement, les promeneurs s'engagèrent sur le sentier qui gravit la montagne. Soudain, comme s'étant donné le mot, les cinq élèves éclatèrent... Autour d'eux, depuis qu'ils se souvenaient, plaintes et soupirs ; exilés auxquels on refusait le droit de venir embrasser un père, une mère, de suivre leur cercueil; gens paisibles chassés dans les quarante-huit heures, sans motif ; d'autres contraints d'aller dormir à Bâle, tolérés du lever au coucher du soleil ; vies désorganisées, rancunes, haines.
— Aussi, proclamait René, quand ma cousine Marthe a épousé un Saxon, papa a dit : « Elle est morte maintenant. On n'en parle jamais. »
Et Charles Weiss :
— Papa, lui, dit que les pacifistes français sont des imbéciles parce qu'on ne jette pas son bâton quand le loup rôde autour de la maison.
Et Zumbach :
— Moi, je ne leur pardonnerai jamais de nous obliger à crier hoch ! le jour de la fête de l'empereur.
— Comment, tu le cries?
— Il faut bien. Ils regardent si on ouvre la bouche. Et tous :
~ C'est dégoûtant ! dégoûtant !... Tout le temps il faut mentir, mentir.
— 11 faut réciter que Charlemagne est un empereur allemand.
— Il faut chanter : « Allemagne, ô ma patrie !... »
— Il faut dire que l'Alsace souffrait sous le joug français...
Et Jean Bohier :
— Et Kummel ! Le jour où vous étiez à Mulhouse, monsieur, il nous a raconté que la France était pourrie, qu'il n'y avait plus d'enfants, plus de religion, plus de morale, rien. Il a dit que tous ceux qui ont fait la Révolution étaient fous, qu'ils l'ont prouvé en se guillotinant le^ uns les autres ; que Dieu voulait le triomphe des nations saines et que ceux qui s'opposaient aux plans allemands étaient des niais ou des gens qui préféraient la débauche à la discipline.
— Et qu'avez-vous répondu ? demanda Raymond.
— Rien. Papa nous défend de répondre.
— Aussi, fit René, l'autre jour, pendant qu'il tournait la tête, je lui ai giclé six taches d'encre sur son pantalon gris.
Là-bas, sur le ruban de la route, longue colonne grise, le bataillon se déroulait. Et c'était impressionnant à vous serrer la gorge : dans ce paisible vallon alsacien, sur cette route où les pioupious à pantalon
rouge chantaient il y a quarante an^ : « As-tu vu la casquette, la casquette ?... » ce bataillon prussien dont l'hymne montait jusqu'aux crêtes des monts : « Patrie, ne crains rien, nous veillons sur toi... »
— Monsieur, demanda soudain Jean Bohler qui avait des larmes au bord des cils, si vous étiez Alsacien, resteriez-vous ? partiriez-vous ?... Rester, c'est marcher avec eux... Partir, c'est abandonner pour toujours l'Alsace... Que feriez-vous ?...
— Moi, je reste, opina Weiss. Celui qui part fait une place vide. On sait bien qui l'occupe.
Ils se chamaillaient. L'un criait :
— Ceux qui restent sont les plus chics, ils souffrent davantage.
— Non, ceux qui partent, puisqu'ils quittent tout.
— Ils sont lâches de partir...
— Lâches ?... Répète-le !... Les lâches sont ceux qui se laissent insulter pendant deux ans dans les casernes sans répondre. A la longue, on se méprise !...
~ Il faut rester !
— Il faut partir !
Jean Bohler, tenace, revint à sa question.
— Et vous, monsieur, vous partiriez ?
Que répondre ?,.. Le berger des chèvres jouait un air sur sa flûte. Dansant et criant les gosses sortaient de l'école. Une douceur printanière se posait sur les choses. Sur un sentier, cinq garçons de treize à quinze ans, et l'un crie : « Partir I... » l'autre : « Rester 1... » Et il s'agit de la petite patrie... Oui, que répondre ? Emu, Reymond ne put que dire :
— Mes amis, vous êtes tous de braves garçons.
Une autre de ces promenades demeura gravée dans le souvenir de Reymond. Un matin Weiss avait dit sur un ton de mystère :
— C'est le moment. Elles sont fleuries.
— Quoi donc ?
— Les jonquilles, bien sûr. Je connais les endroits. Cet après-midi, ma femme vous attend pour goûter, avec votre bande. A quatre heures et quart je rentre du bureau et je vous enlève. Ni oui, ni non, c'est entendu.
Ce goûter fut ce qu'il devait être chez les Weiss : kougelhopf aux amandes, gâteaux divers, crème au kirsch, beurre, confiture, thé. Tournant sans relâche autour de la table, M^^^ Weiss versait, coupait des tranches, offrait et servait sans tenir le moindre compte des refus.
— Je n'aime pas ces gens qui mangent comme des oiseaux... Ce morceau, Suzanne, puisque tu as donné deux heures de leçons.
— Comment ! protesta Reymond, vous me faites concurrence, mademoiselle ?
— Eh oui ! Très clandestinement. Oh ! pas de la haute littérature. Je débrouille un peu en français trois jeunes filles qui vont partir en service. Et j'ai mon cours du soir: onze élèves... On lutte comme on peut... J'ai le sentiment que si je n'ai pas encore eu d'ennui, je le dois à M. le juge Dôring. Depuis sa fameuse culbute, il me salue jusqu'en terre. Je ré-
ponds, je souris même un peu. Apprendre le français à onze fillettes, ça vaut bien ça.
— C'est peut-être Dôring qui t'a envoyé ces vers anonymes, dit Charles.
Et il déclama :
Tu as perdu la clef de ton cœur,
Tu ne peux la trouver
Et cela te fait peur...
Je vais te rassurer :
La clef est dans mon cœur
Pour toujours en sûreté...
— Ils sont peut-être de vous, monsieur ? cria René. Reymond rougit.
— Petit crétin.
— Ce bon Dôring, fit Suzanne : collectionneur d'objets perdus... 11 ne me reste plus qu'à lui redemander mon cœur. Ce sera touchant.
— Tu serais épatante en dame Dôring, poursuivit Charles. Donne-moi le bras. Nous défilerons sur la place de Friedensbach, le jour de la fête de l'empereur, toi en Reformkleid, moi en redingote, moustache aux étoiles.
On rit à se rendre malade devant leurs évolutions. Ils imitaient maintenant le jeune lieutenant qui se promène monocle à l'œil, ses grâces félines quand passe une femme, son coup de mâchoire protecteur à l'inférieur, ses insondables révérences au colonel.
— Laissons ça, dit enfin Suzanne. Nous les voyons suffisamment sur les chemins sans les introduire chez nous.
Elle se mit au piano. Fredonnant les paroles, elle
joua : Ma terre est la plus belle et pourtant qu'elle est triste !
Sur le fond clair d'une tapisserie, une sainte Odile souriait joliment. Aux parois, tant de souvenirs des temps joyeux, tout un passé qui se lève ! Le chant déroulait sa plainte. Avoir vingt ans, être fait pour le bonheur et vivre sur cette terre qui meurt et sentir qu'on ne pourrait vivre ailleurs...
L'arrivée de Weiss, en coup de fusil, mit le point linal à cette mélancolie. Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées que l'on foulait le sentier montant. Les garçons couraient en avant. Lyrique, Weiss expliquait sa passion :
— Les Vosges !... Pour savoir les qualités d'une femme, il faut interroger son ami de cœur. Eh bien ! moi, je suis le galant des Vosges... Je suis allé une fois dans rOberland. Un beau voyage. Ma femme, des malles de cuir, grands hôtels... Mais des Schwobs encore plus qu'ici !... Et des pics, des pics !... Ça m'a écrasé. C'est trop grandiose pour ce brave Victor Weiss. Aussi, quand je suis rentré, les Vosges m'ont dit : « C'est bien fait, Weiss, tu n'avais qu'à rester ici... » Et j'y reste.
Puis, sans laisser à Reymond le temps de prendre la défense de l'Oberland :
— Que pensez-vous de l'Alsace ? D'après vous, est-ce que nous tenons bon ?
Reymond eut une hésitation.
— Me voilà bien embarrassé. Je connais si peu de monde en dehors de mes élèves. La bourgeoisie, cela
va bien sans dire, c'est du roc. Quant aux ouvriers, je les frôle, je ne les connais pas.
— Si je vous pose cette question, c'est que je viens do lire un article qui m'ii agacé par sa super ficialité, un de ces articles comme en publient certains journalistes après cent vingt minutes de séjour dans une de nos villes où ils ont parlé à deux Allemands pris pour des indigènes. Quand on s'occupe de l'Alsace, il faut tout expliquer ou ne pas se mêler de ses affaires ! Sait-il, le monsieur, qu'après l'annexion près de deux cent mille Alsaciens ont mis la clef sur la corniche ? Que depuis lors, chaque année, dégoûtés par d'absurdes tracasseries, vingt à trente mille autres sont allés les rejoindre ?... Que par amour pour la France nous nous sommes donc saignés aux quatre veines ? Où sont nos intellectuels ?... A Paris. Où sont nos tètes brûlées ?... A la Légion étrangère. Or je prétends que les uns sont aussi nécessaires à la vie d'un pays que les autres. Parfaitement !... Et pour remplacer ces quatre ou cinq cent mille Alsaciens, pris parmi les meilleurs, autant d'Allemands qui se sont abattus sur notre terre comme sur une colonie de peuplement. C'est dans ces conditions, anémiés et privés de nos cadres, que nous devons lutter contre un peuple de soixante-cinq millions d'individus qui pèse sur nous de tout le poids de son armée, de son administration, de ses écoles.
Weiss voûta sa haute taille en poussant un soupir comme s'il le portait sur ses épaules, ce poids. Il poursuivit :
— Il ne faut pas nous demander l'héroïsme verbal. Non ! Le drame est caché ! enseveli comme nos morts de la guerre. Nous avons eu l'héroïsme du cœur, de la fidélité qui ne fait pas de bruit. Combien de ralliés, après quarante ans de persécution ? Quelques douzaines. Combien d'Alsaciens devenus officiers allemands ? On les compte sur les doigts d'une seule main. Calculez, je vous prie, notre profit, si nous avions mis la main dans la main allemande. Que de prébendes ! Que de décorations ! Quel avenir pour notre industrie ! Accepter d'être membre de la nation la plus puissante du monde, nous, la petite province, quelle ascension ! Nous avons dit non. On nous a menacés. Non ! On nous a brimés. Non ! Comprenez-moi bien : pas de bagarres, pas de cris, pas d'hystérie de carnaval. On peut vivre chez nous des années sans assister à aucune manifestation visible. C'est notre cœur qui crie non. Ça suffit. Cette barrière-là, aucune armée au monde ne pourra l'abattre... Je vous dis la vérité, monsieur Reymond... Oh I nous avons eu des défaillances. Nous sommes des hommes. Mais, malgré tout, moi qui sais tant d'histoires, combien de vies ont été brisées, bouleversées, je suis fier, oui je suis fier d'être Alsacien I... Voyons ! vous étiez à Friedensbach le jour de la fête de l'empereur ?... Eh bien ! si nous oublions le négociant Maus, l'exception qui confirme la règle, et du reste sa mère est Allemande, à la façade de combien d'Alsaciens pur sang avez-vous vu flotter le drapeau rouge-blanc-noir ?...
Répondez!... Chez les nôtres, combien de ces drapeaux-là ? Pas un seul. Point. Zéro. Néant... Après bientôt quarante ans, mais c'est magnifique !... Pensez-donc que le maître est là, le maître au poing de fer, propriétaire de la caisse et de tout ce qu'il y a dedans ; qu'il est humain de flatter le maître, de tenter de lui arracher un sourire, un mot d'approbation... Pas un seul ! Point ! Zéro ! Néant !...
Weiss était lancé. Reymond eut le tact de ne pas l'interrompre.
— L'explication de notre attitude ? C'est si simple. Je vous en ai du reste déjà touché deux mots, une fois ou l'autre... Nous avons une habitude séculaire de la liberté. Et nous avons aussi l'habitude séculaire des invasions. Depuis Arminius, pensez un peu ! Cet amour de la liberté nous donne la force d'attendre la fm des orages. On se replie. On rentre la tête dans les épaules. Et toujours, vous entendez, toujours, la délivrance est venue, souvent contre toute espérance... Vous connaissez notre histoire... Au moyen-âge, nos dix villes libres ; notre alliance avec les cantons suisses pour lutter contre les seigneurs pillards... C'est pour cela qu'il y a tant de ruines sur les sommets des Vosges !... De l'autre côté du Rhin, ils les ont encore leurs hobereaux, leurs junkers, tous ces gens à qui nous avons cassé les reins voici quatre ou cinq siècles... Ah ! nous sommes de vieux civilisés qu'on ne persuade pas à coups de pied dans le derrière !... Une fois encore nous l'emporterons, à condition que la jeunesse nous reste et que nous ayons des
chefs. Nous en avons ! Nous en aurons ! Finie la période des gémissements, des jérémiades. Le jour où nous compterons dix docteurs Bûcher en Alsace, pas même dix, cinq, c'est nous qui assimilerons messieurs les Schwobs. Ça commence !... Les grands-pères ont été battus, étourdis, terrorisés. Ils ont fermé leurs portes. Les fils, eux, attendaient tout de la France, au lieu de tout attendre d'eux-mêmes. Ne voyant rien venir, ils ont à leur tour fermé portes et fenêtres. Et maintenant les petits-fils, la troisième génération ! Ceux-là, ils font du foot-ball, de la boxe. Ils acceptent virilement, par patriotisme alsacien, d'entrer dans les casernes allemandes. Après quoi, personne ne peut plus les expulser. Ils sont chez eux. Ils ont payé à l'Empire tout ce que l'Empire peut exiger d'un homme. Mais pensez-vous qu'ils aient trouvé un idéal, dans ces casernes ? une nourriture pour le cœur ? De la tristesse, du dégoût, plutôt. Alors, ils réfléchissent. Ils se mettent au clair avec eux-mêmes. Ils se retournent vers le passé, ils l'interrogent. Et la tradition s'impose. Ils sentent désormais ce qui leur manque. Liberté ! liberté !... De ces jeunes gens-là, il y en a des centaines, maintenant, à Metz, à Strasbourg, à Colmar, à Mulhouse, dans nos petites villes, souvent au village, partout, partout !... C'est l'Alsace qui se cherche, qui se retrouve, une Alsace jeune et forte, mûrie par les souffrances de deux générations. Comptez sur elle I... Ecoutez !
De la cime française du Drumont, un clairon quelque patrouille de chasseurs à pied venue jusque-
là — lançait à l'Alsace son appel guilleret, des notes claires et vives qui couraient dans le silence de la vallée. Weiss s'était arrêté net, cloué au sol, frémissant, le doigt sur les lèvres.
— Ecoutez !... Comme c'est gai ! comme c'est franc 1 comme c'est libre I Ah ! la tradition !
L'œil courait sur ces sommets, descendait dans cette vallée cousue à points d'argent par la rivière vagabonde, fouillait la profondeur des forêts à la recherche de cette liberté qu'on s'attendait à voir, sous une forme humaine, ressuscitée et rajeunie, glisser sur ces pentes.
En silence, on se remit en route. Et voici, tout près, éblouissants de fraîcheur, des champs de jonquilles, des coulées de lumière, ce rire d'or au bord du ruisseau cascadant. Penché sur les pétales jaunes, sur leur fruste odeur de santé, Weiss cueillait, cueillait, comme si ces jonquilles étaient la liberté rêvée. Soudain, une chèvre, deux cabris blancs dansant dans tout cet or. Attendri, Weiss avait ouvert les bras. Gauche, montrant ses jolis yeux de confiance, bondissant sur ses pattes raides, un des cabris se précipita à la rencontre de cet homme qui l'appelait. Les colosses sont facilement émus par la faiblesse. Ce cabri, Weiss l'enleva dans ses bras, l'embrassa sur la pointe de son museau rose.
Les garçons avaient rejoint en compagnie du maître de la chèvre, un vieux d'un village voisin.
— Bonjour 1 dit Weiss au vieux. Avez-vous entendu le clairon ?
— Oui.
— Eh bien ?
— Eh bien quoi ?
Madré, le vieux dévisageait ces inconnus. Chassant devant lui chèvre et chevreaux, il épondit :
— Le clairon, c'est le clairon.., Weiss s'exaspéra.
— Vous voyez comme ils les ont terrorisés, ces pauvres vieux!... On ne dit plus rien. Tout est caché, tout est clos... Les jeunes, on compte sur vous, hein ?
Tous eurent un rire clair. Alors, respirant bien fort son bouquet de jonquilles comme pour puiser de la force dans ce parfum sorti du sol, Weiss poussa un cri de montagnard dont l'écho rejoignit l'alerte écho du clairon.
on CHANGICHAIT PLUTÔT LE CŒUH
Une classe : trente élèves, quarante élèves ; pour le professeur, une foule qui demeure presque anonyme. Il y a le programme à remplir. II y a la note à donner. Il y a la discipline. On s'est vu, on se quitte. Les années passent qui ont vite fait de vous des étrangers...
Deux élèves. On vit avec eux. On devient leur ami . On devine leurs pensées, leurs réticences. On ])rofesse, mais on discute aussi et l'on cause, assis sur l'angle de la table. De la sorte, on se lie pour la vie et c'est une joie que de revoir, plus tard, ceux auxquels on a versé le meilleur de soi-même.
La jolie salle d'études, si claire, si accueillante, avec sa carte de géographie, sa mappemonde, son tableau noir, sa bibliothèque vitrée, ses deux pupitres, sa statuette de Jeanne d'Arc, sa collection d'insectes et de pierres, ses gravures où l'on voit Strasbourg bom-, bardé, une rue du vieux Colmar, le château de Saint- Ulrich... Jean et René sont assis. Près d'eux, le gros dictionnaire Quicherat. Et le professeur dicte le texti du thème latin : « Socrate engageait tous ceux qi aspiraient à une charge à se demander s'ils étaienj
capables de la remplir. Il disait volontiers : il est vraiment honteux qu'un homme désireux de conduire une armée, lorsqu'il pourrait l'apprendre, le néglige. Et celui-là serait plus justement puni par ses concitoyens que tel autre qui se chargerait de faire des statues sans avoir appris l'art du statuaire. Il ne suiîit pas de se promener dans sa ville... »
Le professeur s'interrompt : — Attention, il n'y a pas mouvement : Ambulat in horio.
— M' sieur, observe ingénument René, pourtant, quand je me promené dans le jardin, je me déplace^
— Sans doute, mais vous ne sortez pas du iardin; Continuons...
Les plumes grincent. Jean et René ont penché la tète sur la feuille blanche. Ils en ont pour une heure, Reymond ouvre le Journal (T Alsace-Lorraine que la vieille bonne vient d'apporter. On se dispute ferme au Parlement, à Strasbourg. « Vous finirez par nous affirmer, jette un député aux membres du gouvernement, qu'au paradis les anges ont les ailes rougeblanc-noir. Seulement, cela ne nous donnera plus envie d'y aller. » Et un autre : « Vous parlez toujours de badigeon français, de vernis français. Mais il y a des vernis indélébiles. Etes-vous bien sûr que le vôtre soit un de ceux-là ?... » Ainsi donc, pendant que Jean et René mettent en un latin fautif les conseils de Socrate à ses contemporains, là-bas des hommes bataillent autour de l'idée. Les uns disent : « Nous avons la force... » Et d'autres répondent : « Nous avons le souvenir... »
- IIG -
— M'sieur, m'sieur, demande René d'une voix plaintive, à quoi ça sert, le latin ? C'est une langue morte.
— Et le français ?
— C'est une langue vivante.
— Oui, mais qui dérive du latin. Pour savoir son français à fond, il faut donc savoir son latin.
René s'incline. Bien vite, il revient à la charge :
— M'sieur, vous avez dicté : <( Carthaginois, il est honteux de mentir... » Est-ce qu'ils mentaient tant que ça, les Carthaginois ?
— Ils mentaient tout le temps.
— Vh!
Jean, agacé :
— Monsieur, je vous en supplie, ordonnez-lui de se taire ; on ne peut pas travailler...
La fenêtre est ouverte. Les lilas qui poussent au pied de la muraille embaument. Au delà, la cour de la fabrique, les wagonnets que poussent des hommes au visage noir. Un souffle emporte le parfum des lilas. Un autre souffle apporte avec une odeur d'huile rance le coup sourd des pistons aux longs bras d'acier.
Le proîesseur s'approche de la fenêtre. Il se passe dans la cour des choses vraiment intéressantes : comme chaque matin, à la même heure, à grands seaux d'eau vigoureusement lancés le cocher Hintermann lave le siège, les moyeux, les essieux, les ressorts, la capote de la voiture. De sa pipe monte un» rond de fumée. Il se gratte l'occiput. Maintenant,
d'une main experte, il nettoie la bicyclette de Jean.
— M' sieur, est-ce que quin régit toujours le subjonctif ?...
Et voici, panier au bras, le jardinier, un grand sec, l'œil gauche à demi fermé. D'une fenêtre d'atelier, des ouvrières lui lancent un baiser du bout des doigts. Le jardinier répond en fermant tout à fait l'œil gauche. D'un pas lourd, il se rend à la cuisine des maîtres où il va livrer ses radis, ses salades. Hintcrmann lâche les deux chiens afin qu'ils se déraidisseni les pattes et prennent quelque appétit pour leur soupe de dix heures. Vraiment fous, les deux animaux tournent en rond, insultent aux murailles, tournent, tournent encore, et regagnent leur chenil... Le thème est achevé.
Au tour de la géographie : le Rhône et le Rhin,
Reymond se passionne. Il s'attarde aux généralités. Il montre les deux ruisseaux, nés au creux d'une roche à quelques pas l'un de l'autre, qui mêlent un instant le gazouiUis de leur source, s'enflent de cent autres ruisseaux, mugissent au fond des gorges, courent dans la plaine, devenus de puissantes rivières dont les eaux grises se perdent dans les lacs bleu». Temps de repos, de dépouillement. Los deux fleuves, soudain, se dérobent à angle droit. Le Ilhône s'élance vers les pays du soleil, le Rhin vers les pays de la brume, l'un accueilli par le sourire de Mireille, l'autre par les chants mélancoliques des Loreleys... Mûriers, cyprès, pins et oliviers... ; bouleaux et sapins... ; le château des papes, Saint-Trophyme...; les ruines des
biirgs, les flèches ajourées des cathédrales gothiques... ; les tambourins des cigales, les deux Homères de Sérignan et de Maillane, les filles d'Arles et leur coquet bonnet, Tartarin de Tarascon, les pierres de la Crau avec leurs guardians et leurs taureaux noirs ; ...Spire, Worms, Mayence et Bonn, le noir pays de la Ruhr, l'horizon haché de cheminées, les ponts de fer par dizaines, et le chant des marteaux et la lueur des hauts fourneaux... Ici, les rivières torrentueuses descendues des flancs dénudés des Alpes, traînant leurs eaux parmi la blancheur de la pierraille ; là-bas, les lentes rivières, entre les prés gras, routes des navires ; ...la Méditerranée, ces eaux qui miroitent, ce rire qui danse... ; la mer du Nord, ces côtes basses, ce ciel d'un bleu grisâtre, ces vagues ourlées de vert...
— Monsieur, interrompt Jean le philosophe, vous avez- parlé de fatalité géographique, vous nous avez dit que c'est le milieu qui fait l'homme. Ne pensezvous pas que la volonté arrache souvent ces hommes à ce milieu ? Par exemple, les Allemands nous disent : « Vous vivez au bord du Rhin qui est un fleuve allemand ; donc je vous veux, je vous prends, je vous garde... » Tandis que les Français disent aux Corses, aux Bretons, aux Flamands : « Nous sommes égaux, nous sommes frères, pourquoi ne resterions-nous pas ensemble ?... » Ne trouvez-vous pas que c'est ça la grandeur de la France : à force d'humanité, elle brise les affinités géographiques, elle s'attache l' Alsace- Lorraine, elle crée des volontés qui sont plus fortes que la fatalité géographique.
— Pas tant de théories, riposte René. Tout ça n'est pas une question d'affinité géographique mais d'aéroplanes et de canons. Celui qui en a le plus rosse l'autre.
Les voilà bien : Jean, réfléchi, séduit par les idées générales, toujours plongé dans ses livres, soucieux de raisonner ses sentiments et de sentimentaliser ses raisons ; René, bon garçon, tout d'une pièce, à coups de poing et à gambades.
Mais on ne demeure pas toujours enfermé dans la salle d'études. L'après-midi, il arrive qu'on emporte Virgile sur la colline. Le long des troncs rugueux circulent les fourmis. Assis sur une maîtresse branche, un écureuil lisse son museau des deux pattes. Au fond des bois sonne la hache du bûcheron... Peupliers à feuilles d'argent, bouleaux et hêtres, cerisiers et poiriers en fleurs ; la rivière qui frissonne sur ses galets ; des danses de papillons jaunes, deux à deux, une aile touchant l'aile ; la chanson des insectes, comme une cloche qui se balancerait au fond du ciel ; ces deux l.œufs qui vont et viennent, têtes baissées, le long d'un champ, ce tranchant de la charrue frappé d'un rayon et qui jette un éclair : c'est la cadence des vers de Virgile, le décor qui donne aux propos alternés des bergers toute leur vérité.
Pauvre Mélibée qui chasse son troupeau devant lui, sur le chemin de l'exil I Tityre en a pitié.
« Mélibée, tu peux encore passer ici cette nuit, te reposer sur un lit de branchages. J'ai des fruits mûrs, des châtaignes cuites, des vases pleins d'une crème épaisse. 11 est tard ! Tu le vois, la. fumée s'élève des
toits du hameau; l'ombre qui descend des montagnes s'allonge dans la plaine... »
Jean regarde la vallée, sa maison, tous ces chemins mille fois parcourus. Alors, le regard fixé sur un point lointain :
— C'est nous, monsieur, Mélibée... Il nous faudra bientôt quitter la vallée et pour toujours. Seulement, moins heureux que le berger de Virgile, nous ne chasserons pas devant nous notre troupeau. Le gendarme s'arrangera pour que personne ne nous dise : Tu peux encore passer ici cette nuit...
Jean sait que la poésie est éternelle. Il cueille au passage celle qui vient du fond des siècles, il en enveloppe la pensée qui l'obsède. Minute poignante : cet enfant de seize ans qui reconnaît son histoire dans une bucolique de Virgile. Reymond regarde son élève. On cause un peu. On paraphrase les propos des bergers. On les situe dans ce cadre, au coin de cette haie, sous ce soleil qui déjà décline.
— Encore un peu d'histoire et nous redescendrons. Reymond parle de Jeanne d'Arc, du village de
Domrémy, des voix qui conseillent et ordonnent...
— Des voix, qu'est-ce que ça veut dire ?... questionne René.
A quoi son frère :
— Monsieur, je vous en supplie, n'expliquez pas. C'est tellement plus beau comme ça... Des voix... Chacun s'imagine ce qu'il veut.
Les batailles, le sacre de Charles à Reims, les revers. Jeanne devant ses juges :
« — Croyez-vous avoir bien fait de partir sans la
permission de vos père et mère ?... Ne doit-on pas honorer père et mère ? — Ils m'ont pardonné. — Pensiez-vous ne point pécher en agissant ainsi ? — Dieu le commandait. Quand j'aurais eu cent pères et cent mères, je serais partie. — Dieu hait-il les Anglais ? — De l'amour ou haine que Dieu a pour les Anglais, je n'en sais rien, mais je sais bien qu'ils seront mis hors de France, sauf ceux qui y périront. »
— C'est beau, cette histoire, conclut René. Mais croyez-vous, monsieur, que tout se soit passé comme on le raconte ?
Jean hausse les épaules. Et il demande :
— Monsieur, pensez-vous qu'il puisse y avoir une seconde Jeanne d'Arc ?
— Ah ! Qui pourrait vous répondre ?...
— Pourquoi pas ? Pas tout à fait la même, évidemment, mais avec cette même foi dans la victoire, cette même volonté...
On descend dans la vallée. Jean parle encore comme s'il se parlait à lui-même.
— Je ne peux pas dire combien j'aime l'Alsace. J'y pense tout le temps. L'Alsace !... C'est un chic pays. C'est le plus chic de tous. Moi, je suis sûr qu'il y aura encore des Jeanne d'Arc...
Sur la grand'route, on se sépare. De retour à la maison, René se jette sur ses statistiques : armée française, armée allemande. 11 sait le nom de tous les bateaux de guerre, leur tonnage, la capacité des diri^ geables, les performances des aéroplanes. M^^^ Bohler se penche sur ces chiffres et ces noms.
— C'est une manie, mon garçon. Au lieu de pré-
parer tes leçons pour demain, tu perds tout ton temps à additionner des tonnes et des canons. Plus tard, quand tu seras à Saint-Cyr... Mais maintenant !...
— Maman, à quoi ça sert ces histoires qu'on nous raconte sur la mère des Gracques ? Ca ne vaut pas un bon aéroplane.
— Décidément, tu es enragé...
Mme Bohler sourit.
— Et toi, Jean ?
' — J'ai fini mes leçons. Veux-tu que nous fassions un peu de musique ?
M. Bohler, qui vient de rentrer du bureau, écarte la tenture qui sépare le fumoir du salon. Il écoute ce chant du violoncelle, naïf comme l'enfance, ce chant qui soudain se tourmente ; des élans brisés, l'orage, l'apaisement, des souvenirs très doux qui caressent l'âme. Assis dans un fauteuil, il voit, reflété dans la glace, comme en songe, le mouvement de l'archet, les doigts qui courent sur les touches d'ivoire... Encore un an, et après les parents seront seuls. Des soirées plus longues, plus silencieuses, des lettres espacées... Pensant à ces choses, M. Bohler laisse éteindre sa pipe... Les instruments se sont tus.
— M. Reymond, dit Kummel à la fin d'une de ses leçons, j'ai une proposition à vous faire. Mon ami, M. Maus, le négociant, un Alsacien, un homme de haute valeur, d'une intelligence évolutive (vous
dites ?) m'a prié de vous demander si vous seriez assez aimable pour consentir à donner quelques leçons de français à son fils, un galopin (vous dites?) de treize ans, enfant très appliqué, très studieux. Peut-être m'accepteriez-vous aussi, car même dans une leçon élémentaire il y a quelque chose à profiter. Ah ! M. Reymond ! Comme Suisse, comme représentant d'un pays neutre, vous pouvez collaborer à notre œuvre de rapprochement entre immigrés et indigènes, comme on dit. Vous êtes, n'est-il pas vrai on dehors des partis. Oui, vraiment, vous pouvez travailler à combler ce fossé d'orgueil que quelques Alsaciens ont creusé entre eux et nous, leurs frères de langue et de race. C'est là le rôle d'un vrai Suisse. En vérité, nous, intellectuels allemands, nous sommes, dans ce pays qui est notre pays, sevré de relations agréables. Ce serait pourtant si simple : se voir, s'expliquer; s'écrier enfin : nous retrouvons des frères, nous vous aimons... L'avenir de l'Alsace serait alors vraiment magnifique, digne de jalousie, alors que sa fierté d'enfant, ses bouderies plongent l'Alsace dans le rétrogradisme... Vous dites, n'est-ce pas ?... Vous voyez le projet : vous donnez des leçons aux lUs Bohler, je leur donne des leçons, vous en donnez au fils de M. Maus, un homme de souche vieillealsacienne qui a su briser le cadre des préventions et venir à nous la main tendue, le cœur ouvert... De la sorte, peu à peu, vous opérez la réconciliation entre fils d'une même nation. Vous quittez l'Alsace l'âme en joie, et chacun vous signe ce certificat : M. Rey-
mond est un brave homme ; dans la mesure de ses moyens il a fortifié le sentiment national du pays où il avait trouvé son pain de subsistance...
Kummel s'était renversé dans son fauteuil. De son regard gris il suggestionnait Reymond. Que répondre ?
— M. Kummel, vous me vovez très honoré de la confiance que vous mettez en moi... Vous remercierez M. Maus, mais je suis bien occupé...
— Et le soir ?
— Précisément. Le soir, je travaille pour moi. Je prépare une thèse...
— Et joindre parfois le galopin Maus aux fils Bohler ?
— Ça me paraît difficile. Nous faisons surtout du grec et du latin... Nous suivons un programme très précis... Vraiment je ne vois guère le moyen d'aboutir.
— Cherchez ce moyen, M. Reymond, cherchez !... Quelle œuvre magnifique se propose à vous !.., Cherchez !
— Vraiment, la chose est impossible.
— Cherchez, cherchez I
Quel toupet ! songeait Reymond rendu à la liberté. Ce Kummel a toutes les audaces et toutes les habiletés ! Pour un agent du Deutschtum, c'en est uni A titre documentaire, je renseignerai M. Bohler. La réponse ne manquera pas d'intérêt.
Le surlendemain, comme Reymond déjeunait chez les Bohler, après le repas, au fumoir, il conta sur le
mode badin la proposition de Kummel. M. Bohier fronça les sourcils. Il ne dit rien. Peu après :
— Si nous faisions un tour de jardin ?
Ils marchèrent d'abord en silence sur les allées au lin gravier. Se mordillant et gambadant, les chiens couraient devant leur maître. M. Bohier fumait sa pipe à petits coups. Et soudain :
— M. Reymond, je n'ai pas l'habitude, vous «le savez, de discourir. Les mots, les mots, autant en emporte le vent. Il faut pourtant que je vous explique une fois, mieux que je n'ai pu le faire incidemment, les raisons de notre attitude... Ces leçons qu'on vous offre, je ne voudrais pas en effet que vous les refusiez uniquement pour m' être agréable. Les motifs sont d'ordre plus élevé. Comme professeur et ami de mes fils, vous vous solidarisez jusqu'à un certain point avec nous, vous vous engagez moralement à observer, vis-à-vis de certaines gens, une certaine réserve, parfois même à pratiquer l'abstention. Question de tact, question de cœur, surtout, comme vous l'avez du reste parfaitement compris et senti, ce dont je vous remercie.
De quoi s'agit-il, en effet ? Contre notre volonté, on nous annexe, sous prétexte qu'au dix-septième siècle... Pardon ! D'abord, au dix-septième siècle, l'Allemagne n'existait pas. Sans oublier que depuis lors le respect du droit, une certaine pudeur humaine qui interdit de traiter les peuples en troupeau, sont entrés dans les esprits. Il est dès lors sans intérêt pour nous que nous soyons ou pas de souche germanique.
Là n'est pas la question. La question, la voici : nous savons de quel côté nous porte notre instinct, notre cœur, notre volonté. Tout le reste, verbiage, travaux de doctorat.
On change alors son fusil d'épaule et on nous dit : Mais l'annexion est une bonne alîaire (il fallait entendre comme M. Bohler faisait claquer ces naots),* une excellente affaire pour vous ! Que d'avantages !... Les avantages de l'annexion !... Vous sentez tout ce qu'il y a d'insultant dans ces mots. Est-ce qu'on lâche sa famille parce que c'est avantageux ?... Langage abominable !... Est-ce qu'on va au vainqueur parce qu'il est vainqueur ?... La défaite attache plus encore que la victoire. Ça, les Allemands ne le comprendront jamais.
On nous dit — voici trente-huit ans que nous dis» mtons — : Deux siècles d'union avec la France vou i ont jetés hors de votre vraie nature, dévoyés. Poui vous nettoyer de ces influences pernicieuses, étrangères au génie germanique, venez à l'Allemagne des savants, des penseurs, des poètes... Schiller, Gœthe, Kant, tant d'autres... Pardon ! (xux-là nous les aimons, nous les lisons. Seulement, où est-elle leur Allemagne ? Celle que nous voyons, celle qui est bien vivante, adore la force, respecte l'énorme, cultive le pédantisme. Le frémissement humain, la joie de la hberté, tout ce qui fait le prix de la vie est ailleurs, nous savons bien où... Der deutsche Gedanke beflûgell das deutsche Geschùiz, la pensée allemande donne des ailes aux canons allemands. Je lisais ces mots, hier
encore, dans un de leurs journaux. Nous ne nous reconnaissons pas dans cette formule. Et nous répondons : « Nous ne savons qu'une chose, c'est que, hier, nous étions heureux et qu'aujourd'hui nous sommes malheureux. »
'' On insiste. On nous fournit à la grosse des formules qui ont l'estampille historique, scientifique. Dans la presse, dans les universités, à l'école, par la bouche des fonctionnaires de tout poil, on nous crie : « Erudition, organisation, discipline, âme collective, toute puissance de l'Etat. » Nous répondons : « Respect de la personnalité humaine, droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, discipline, oui, mais dans le cadre de la liberté... » En dernière analyse, renonçant à nous convaincre, on nous jette sous le rouleau compiesseur. Eh bien! à plat ventre sous ce rouleau, nous crions encore : « Livrés par un traité dûment signé, nous en respectons les clauses. Voici nos bourses et nos corps. Quant à la pensée du cœur, elle est à nous. »
Notez, monsieur Reymond, qu'en nous défendant nous vous défendons, vous, Suisses, qui parlez allemand, italien et français. S'il n'y a pas, pour protéger votre petit pays, des raisons de droit et de sentiment, vous êtes perdus. Ce n'est qu'une question de temps. En proclamant que c'est la volonté d'être ensemble ([ui fait un peuple, et cela seulement, en luttant en désespérés contre la force qui prétend nous jeter à genoux, nous nous constituons votre digue. Si nous avions cédé, si l'on nous avait digérés sans trop de
malaise, il y a belle lurette que nos vainqueurs en seraient à leur deuxième et troisième repas !... Oui, remerciez l'Alsace !
Vous comprenez le sens, la portée de notre lutte. Elle n'a pas qu'une valeur nationale. Elle a une valeur humaine. Il en résulte que nous sommes obligés, nous, les industriels, promus chefs depuis que l'enseignement supérieur, toute l'administration sont aux mains des Allemands, nous sommes obligés de couper les ponts, de fuir les compromis, de construire le mur qui protège les foyers alsaciens. Etroits, intransigeants, mesquins, parfois, nous le sommes. Il le faut ! il le faut ! Nous reconnaissons les qualités de tous ces Richter, de tous ces Lehrer, de tous ces Inspektoren, de tous ces Kreisdirectoren, de tous ces Oberforstassessoren, mais nous vivons à côté d'eux. On ouvre le guichet. Par ce guichet on paye ses impôts, son permis de chasse, on jette les mots nécessaires. Le guichet se ferme... Professeurs, officiers, sous-officiers, instituteurs, fonctionnaires, parlent, commandent, enseignent, catéchisent, insinuent, punissent, récompensent... Très bien. Continuez. Mon silence vous répond.
Au cours de mes voyages, de l'autre côté du Rhin, j'admire... presque tout. Ces gens sont très forts. Ils ont des qualités de premier ordre. Il y a des moments où ils vous éblouissent à force de vitalité... Seulement, rentré chez moi, je me tais. On ne complimente pas le monsieur qui cambriole votre maison !
Et ne pensez pas non plus que nous admirons bête-
ment, de parti pris, tout ce qui se fait et se dit en France. Nous déplorons les scandales, les disputes, dont les journaux sont pleins. Et l'alcoolisme, la dépopulation, la liberté poussée jusqu'à la licence ; et trop de rhéteurs qui bavardent pendant que sans relâche le marteau tombe sur l'enclume allemande pour forger les armes allemandes, la maîtrise allemande. Ceux qui voyagent, ceux qui connaissent vraiment la France, savent bien que derrière ce rideau de théâtre ou de café-concert il y a le vrai peuple, les merveilleuses qualités de la race. Seulement que d'Alsaciens, impressionnés par tant de laides rumeurs, s'attristent, se sentent voués à une résistance inutile qui mène au suicide. On nous oubhe trop, en France. On ne sait pas assez ce que nous souffrons pour demeurer fidèles. On a tant d'autres chats à fouetter !... L'oubli serait affreux. Iraiton plus loin, d'un certain côté ? Voici qu'à propos de l'enquête ouverte par une revue nous arrivent de véritables blasphèmes. Ah ! nos ennemis les citent et les recitent, nous les fourrent sous le nez en ricanant, ces mots qui ont sali la plume d'un écrivain français : « En échange de terres oubliées, je ne donnerais ni le petit doigt de ma main droite, il me sert à soutenir ma main quand j'écris, ni le petit doigt de ma main gauche, il me sert à secouer la cendre de ma cigarette. » Même s'il ne s'agit que d'une boutade, elle est ignoble !
Et puis après ?... La France reste la France. Ses traditions, son génie demeurent... C'est elle qui nous
a mis au cœur ce qui nous tient debout en face du colosse. Malgré ceux qui nous outragent — une poignée — nous l'aimons, nous l'aimerons. Rien ni personne ne changera notre devise : Français si possible, Alsaciens toujours, Allemands jamais...
Conclusion : quand Kummel vous parle de ce Maus, de cet homme qui s'est livré pour obtenir des fournitures militaires, de cet être cent fois méprisable : le mur. Que Kummel nous espionne, c'est son rôle, c'est son métier. Il est de là-bas, lui. Que contre trois marks l'heure il apprenne sa langue à mes fils, que par des propos frappés au coin du manque de tact pangermanique il leur donne le dégoût des idées abominables qu'il colporte, c'est bien, c'est même très bien. Un pas de plus, ce serait pactiser... De nouveau, le mur. »
M. Bohler avait tiré sa montre.
— Deux heures !... Voilà à quoi mènent les discours. Si l'on m'y reprend jamais !
Suivi par les chiens aux abois joyeux, il disparut vivement.
Jean et René s'approchèrent.
— Qu'est-ce qu'il vous a dit, papa ? Il gesticulait. Ça ne lui arrive jamais.
— Il m'expliquait comme quoi il existe bel et bien une seconde Jeanne d'Arc qui s'est donnée tout entière à son idée, que les ennemis Ont prise, mais qui tient tête sans jamais se demander si sa tranquille assurance ne lui coûtera pas la vie.
Jean regardait son professeur dans les yeux.
Une seconde Jeanne d'Arc ?
Sans doute. Et que vous connaissez bien.
Et qui s'appelle comment ?
L'Alsace.
— Dimanche, avait dit Weiss à Reymond, je mène ma fille de l'autre côté de la montagne, chez son grand-père, à Milchpach, où elle fera un petit séjour... Quatre-vingts ans, mon père !... Il a dirigé pendant près d'un demi-siècle une petite filature, créée par lui. Depuis la mort de ma mère, il demeure seul dans notre modeste vieille maison avec Catherine, la bonne, qui existe depuis toujours... Nous arrivons à neuf heures. Pain, café, lait, beurre, miel, à discrétion. Nous parlons au grand-père. Tour de jardin... Après quoi deux heures de chemin, sous bois, nous mènent à Reichburg où nous goûterons le nectar d'Alsace. Chaque année mon ami Klug invite les notables de Reichburg, quelques amis du dehors, ses quinze ou vingt vignerons. De midi à cinq heures, repas. Ensuite, une partie de quilles pour faciliter la digestion. Nos repas alsaciens c'est une chose à voir, meilleure encore à manger ! On conte des gauloiseries en bon dialecte, on se secoue, on prend du courage jusqu'à l'année suivante... C'est vraiment bon de passer quelques heures entre soi. Et vous venez avec ?
Telle est la* formule d'invitation des Alsaciens.
Ils partirent à cinq heures du matin. Quelle fraîcheur ! Quelle paix posée sur les prés 1... Par le sentier sinueux, la petite caravane gravissait les premières pentes, Suzanne Weiss, en jupe courte, le teint animé sous un chapeau blanc à larges ailes, son père, le geste immense, le verbe abondant et coloré, Reymond, ému plus encore, peut-être, par la présence de la jolie Alsacienne que par la beauté des choses.
— Oui, répétait Weiss, Dictionnaire vous vante la race de ceux qui se montrent trop. Moi, je veux vous révéler la race qui se cache, les braves gens de chez nous.
— Dictionnaire ?... interrogea Reymond.
— Kummel, naturellement I... Ils ont chacun leur sobriquet. Le rat blond, c'est le gendarme Taubenspeck, l'Ogre, son collègue, Arminius, le chef des douaniers, Sourire d'avril, c'est Kraut, et Hollande (sous-entendu fromage de), c'est le juge Dôring, le soupirant de ma fille. Ah I l'Alsacien est malicieux.
— Pauvres gens, je les plains, dit Suzanne. Nous sommes par trop moqueurs !
— Vous voyez, M. Reymond, reprenait Weiss, vous voyez! Elle plaint Dôring! L'homme qu'on plaint, on finit par l'aimer et l'homme qu'on aime, on l'épouse. Cela me promet de la joie dans mes vieux jours... Nous sommes à mille mètres, ici. Nous suivons cette crête, ensuite nous plongeons dans la vallée. Regardez, regardez 1
Les ombres des monts fuyaient devant la clarté
du matin. Le dédale des vallées, les villages posés à plat sur la verdure, le trait blanc des routes ; au delà de la plaine carrelée de cultures le fil du Rhin, la Forêt-Noire ; l'Allemagne, l'Alsace, la France. C'était si beau que Reymond ne put retenir un regret.
— Tout de même, que les hommes sont bêtes ! Toutes ces barrières ! Tous ces poings tendus ! La nature est plus intelligente. Partout les fleurs s'ouvrent et l'oiseau, sans se préoccuper des douanes ou des passeports, prend son vol et roucoule en France après avoir roucoulé en Allemagne.
— Nous ne demandons qu'à roucouler, s'écria Weiss. Seulement, il y a des oiseaux qui n'aiment pas à roucouler en cage. Ils préfèrent la liberté. C'est un goût comme un autre. Quand messieurs les Schwobs...
— Papa, supplia Suzanne, il fait si beau ! Laisse donc ces malheureux Schwobs tranquilles pendant un quart d'heure.
— Tu as raison, ma fille. Un quart d'heure, je le promets.
Weiss siffla une romance. Il y a des serments qu'il est bien difficile de tenir. Une planchette clouée à un arbre disait aux passants : Hali ! Schône Aussicht ! Devant cet ordre, Weiss repartait de plus belle.
— Ah ! les revoilà ! Halte ! admirez la vue !... Voyez si les hommes à chapeau vert ont bien obéi !... Ces boîtes de conserves, ces coquilles d'œufs, ces Strassburger Post graisseuses. Il en est tombé, là, des kolossal!... des wunderschôn!...
Campé devant l'écriteau, Weiss retroussait sa
moustache, plastronnait, mimait les gestes de quelque fonctionnaire « en mal de nature ».
— Tu n'y arrives pas, disait Suzanne. Il y a dans ta barbiche, dans ta cravate, dans l'aile de ton chapeau, quelque chose de trop fantaisiste.
— Hait ! Schône Aussicht ! répétait Weiss sur un ton d'extase... Et maintenant, en route... Cette fois, je le promets, pendant un quart d'heure je parle d'autre chose.
Gageure impossible. La ruine de quelque château fort profilait sur l'azur ses murailles de grès rose, la dentelle de ses créneaux. On approchait. Sur chaque arbre, des flèches de couleurs indiquant la direction. De nouveaux écriteaux : Restauré en 1903. Et le nom de l'architecte, Geheimrat de Sa Majesté, Au pied^de la tour on lisait en lettres rouges : Soixante-trois^ marches, 1126 mètres au-dessus de la mer. Panorama digne d'être vu...
Et Weiss s'excitait.
— Ils ne peuvent pas nous laisser seuls une minute I Aucun respect de la pensée intime. Ils organisent même les ruines !... Même les ruines I... C'est comme dans leurs écoles. Pour chaque composition, un schéma. Tout ce qu'on ajoute au nom de son sentiment personnel, biffé ! Défendu d'admirer ce passage. Obligatoire de pousser des cris de paon amoureux devant cet autre... Oui, monsieur Reymond, regardez cette ruine. Vous trouverez certainement quelque part l'indication du coût de la restauration, les noms des visiteurs illustres, une table d'orienta-
tion, des corbeilles pour le papier, la profondeur des puits, en mètres et centimètres, des ossements numérotés, toute l'histoire de ces murailles avec l'affirmation qu'elles furent dressées dans les temps allemands, abattues par les Français et rétablies dans leur splendeur par les Allemands. Je ris. J'ai tort. Les hommes qui font cela sont redoutables. Le jour où un chef leur criera : Debout !... ils se lèveront jusqu'au dernier, ils marcheront comme des machines et ils écraseront tout sur leur passage. Ah I Jetons-nous à travers bois, à la rencontre de la belle et libre nature I
On s'essoufflait à le suivre. Ce géant sentimental ployait les jeunes cytises pour s'ensevelir dans leur or, embrassait les genêts, courait après les papillons, jetait son chapeau au soleil en poussant de sauvages clameurs. Tiré en avant par une force enthousiaste, la veste sur le bras, le gilet rebondi, les manches de la chemise gonflées par le vent, la canne en l'air, il allait à grandes enjambées. Et soudain, vivement retourné :
— Qu'est-ce que vous racontez à ma fille, Reymond ? Hein ? Inutile. Je ne la donnerai qu'à un Alsacien.
Les jeunes gens rougissaient. Déjà, Weiss se livrait à un nouveau jeu. Agenouillé derrière un tronc, il imitait à s'y méprendre l'appel du coucou. Bientôt, un bel oiseau apparaissait qui voletait, inquiet, de branche en branche.
— C'est la femelle... Déception, ma belle, Weiss n'est qu'un homme. Va-t-en à la recherche du bel inconnu 1
Infatigable, le géant à barbiche ! Du doigt, penché sur le sol, il montrait des grains de café semés sur la mousse. « Voyez, ça brille, c'est frais... Bien alignés, à cinq centimètres les uns derrière les autres... Il courait bien, le lièvre !... Le chevreuil, c'est plus allongé.» L'instant d'après, la même barbiche apparaissait devant les becs ébahis d'une nichée de piverts installée au creux d'un arbre.
Suzanne disait à Reymond :
— Ce papa I Essayez donc de vous ennuyer quan<^ il est là I Je comprends si bien sa joie. A force de vivre dans la contrainte, de taire ses sentiments, on réagit à certaines heures, on éprouve le besoin de chanter, d'interpeller les arbres, de créer de la fantaisie. Je me demande si vous pouvez vous mettre à notre place. On est si heureux, en Suisse.
— Peut-être trop. Il m'arrive d'envier les Alsaciens. Vous souffrez, mais vous vivez à triple.
— A double nous suffirait, parfois. Et pourtant vous avez raison. Quand je donne mes leçons de français aux jeunes filles de Friedensbach, que je détruis les frêles échafaudages de M. le Lehrer Kummel, je vous assure que j'éprouve une satisfaction que je ne trouverais sans doute dans aucun autre pays. Les Allemands surveillent les futurs soldats. Nous, on nous néglige. Nous ne sommes que des jeunes filles ! C'est vrai. Mais pendant que nos frères sont en caserne, nos pères enfermés dans les fabriques avec leurs soucis, c'est nous, avec nos mères, qui continuons l'âme alsacienne. Et quand nos frères revien-
nent, après un an, deux ans, dressés à la prussienne, grâce à nous, un mois après il n'y paraît plus... Et tant de nos jeunes gens s'expatrient I Que deviendrait le pays, sans nous ?
Reymond risque une question.
— Vous ne pensez pas quitter l'Alsace ?
— Moi ?... Certes pas. Je suis prête à faire une carrière de vieille fille à Friedensbach. Je serai un peu la tante d'une masse de braves gens. Comme Pénélope, je détruirai chaque soir, fil à fil, la toile ourdie pendant le jour par les Kummel de l'avenir. C'est précieux une vieille fille qui sait ce qu'elle veut ! On la regarde passer avec son cabas brodé. On ne s'en méfie pas... Et elle en profite !
Suzanne eut un rire perlé... Reymond aurait peutêtre préféré moins d'intransigeance ; sentiment vague, émotion discrète; dans la lumière de ce dimanche matin où passaient des chants de cloche, jusque dans les ronds de soleil qui dansaient sur la mousse il y eut soudain pour lui une tristesse.
On descendait vers la vallée. Des scieries, des hameaux ; un cimetière bleu de sauges ; sur les sentiers, des femmes, des hommes qui allaient à la messe et dont on ne voyait guère que les feutres à larges ailes, que les coiffes blanches ou noires, balancés au-dessus des hautes herbes.
— Voyez, disait Weiss, dans cette cour de ferme, cette poule qui conduit dix-huit poussins ! Peut-être l'empereur est-il parrain du dernier?... Et là, sous ce prunier, deux cabris et la maman... Trois cabris 1...
Le troisième tette, à genoux dans l'herbe... Et sur ce banc, devant la maison, quatre enfants ! A la bonne heure ! Que de jeunesse !... Que de jeunesse!... Ça tient le cœur au frais. Fleurs, bêtes, enfants, j'aime ça... Et tous ces gens sur le chemin de l'église, ce bon curé qui s'empresse, ces fillettes et ces gamins qui tournent une ronde autour de la croix du cimetière, et ces maisons, et ces collines, et ce soleillà-dessus et là-dedans, c'est l'Alsace, c'est le vieux, le bon, le brave, le fidèle pays... Bénédiction divine, pas un Schwob à l'horizon. Comme ça manque, cette plume au chapeau !... Ecoutez ! écoutez la chanson de ces enfants. C'est du vrai patois !... « L'Alsace est vraiment un très beau pays , nous le savons. Nous la tenons tout à fait ferme par la bride et nous ne la laisserons pas aller... » Bravo les gosses ! Ah ! je voudrais rajeunir, couper cette barbiche où se glissent déjà des poils blancs, reprendre cette bonne petite figure de jadis, si ronde, si candide, et danser dans le soleil du dimanche autour de la croix du cimetière... Reymond, vous voyez l'Alsace ! Dire qu'ils nous l'ont prise... Allons chez papa î Il attendait sur le seuil de son jardin, le grand vieillard aux larges épaules, au large front, à la large barbe un peu jaunâtre à force d'être blanche.
— Salut, papa... Et cette santé ?
— Salut, fils. Ça va ? Et à la maison ?... Bonjour, Suzele. Comme tu deviens belle ! Je n'ose plus t'embrasser... Monsieur Reymond, soyez le bienvenu chez moi.
Le geste hospitalier, il leur montrait la maison basse, le jardin. Déjà, Victor Weiss avait rejoint Catherine près de la fontaine.
— Catherine ! Cette vieille Catherine I... Es-tu mariée, cette fois ? J'ai, à Friedensbach, un vieux pour toi... Soixante-huit ans et bon estomac. Un mot et l'affaire est conclue. Je te marie le même jour que ma fille.
Catherine riait, les poings aux hanches, le bonnet chaviré sur une oreille. Désignant Reymond du menton, elle disait très bas :
— Est-ce que c'est lui ?...
— Jamais de la vie I II est Suisse, celui-là... Ah I je le mets plus haut que Kraut et que Kummel, mais je veux un prétendant qui boive depuis vingt ans au moins le kirsch d'Alsace.
— A table 1 à table I criait le grand-père.
Un chef-d'œuvre, cette table, avec son pot à lait ventru, sa cafetière bedonnante, son rayon de miel, sa miche, son gâteau aux groseilles, sa corbeille de fraises. Deux tourterelles qui roucoulaient dans une cage remplissaient la demeure de leur mélancolie amoureuse.
— Que c'est joli, grand-père ! Comme nous allons être heureux, les deux seuls, pendant huit jours 1 Comme je me réjouis de travailler au jardin avec Catherine I disait Suzanne.
— Oui, ma Suzele, répondait le vieillard. Ta place, ici, près de moi. Monsieur Reymond... Victor... Et n'oublions pas que c'est dimanche, aujourd'hui. Je
demande la bénédiction d'en haut. « Mon Dieu, bénis cette nourriture que tu nous donnes en abondance. Fais que nous en usions avec reconnaissance, avec joie, et pour ta gloire. Amen I... »
On attaqua le pain, le lait, le café, le miel, le gâteau, les fraises. Reymond ne disait pas grand'chose. Il regardait, il écoutait ces Alsaciens, trois générations restées fidèles aux deux parlers de la province : le patois, dru, rauque, bruit de cailloux que charrie le torrent, tout de franchise, et soudain, là-dedans, le français habillé à l'alsacienne, tout en bonhomie chantante. Le grand-père faisait la chronique de Milchpach.
— Kramm est mort mercredi. On l'a enterré vendredi... La vieille Salomé est malade... Grot, le braconnier, s'est logé une charge de chevrotines dans l'épaule gauche. Le fils Moscher épouse une sommelière de Colmar. Grande brouille dans la famille... Et la fabrique a un nouveau chimiste, un jeune homme très gentil, très comme il faut. Un des nôtres, naturellement. Ce serait peut-être quelque chose pour Suzele?... Je l'inviterai un de ces jours...
— Grand-père I Crois-tu donc qu'il est obligatoire de se marier ?
— Les jolies filles comme toi, avec ce teint de bruyère en fleur : certainement. Et dix bambins autour des jupes.
— Et si je vous annonçais un de ces quatre matins que je me fais infirmière à l'hôpital de Mulhouse ?
Weiss eut peur.
— Ça, jamais. Il y a suffisamment de vieilles filles pour ce métier.
— Jamais ?
Têtus, tous deux, père et fille se mesurèrent du regard.
— Paix, paix, conseilla le grand-père. Mon chimiste chassera ces idées modernes.
Profitant d'un silence, les tourterelles se reprirent à roucouler. Des roses guignaient aux fenêtres. Catherine entra pour desservir.
— Dire qu'il fut un temps, ma pauvre Catherine, lança Weiss avec une malice dans les yeux, où tu me portais dans tes bras. Je prendrai bientôt ma revanche. Quand tu seras tombée en enfance, c'est moi qui te porterai et te dorloterai.
La servante riait en se tenant l'estomac des deux mains. Une clarté gaillarde rajeunissait sa face de fidélité, si luisante, si bien lavée, si bien encadrée de tresses grises. Elle s'essuyait les yeux.
— Toujours aussi gai, monsieur Victor !...
— Père, dit alors Weiss, ta pendule galope. Avant une demi-heure, départ pour Reichburg, comme je te l'ai écrit. Dimanche prochain, quand je viendrai chercher Suzele, nous passerons toute la journée ensemble... Une idée, père. Montre donc à M. Reymond l'armoire du grenier. Je veux qu'il comprenne notre pays.
— L'armoire du grenier ? répéta Reymond.
— Suivez...
Des entassements de bois. Une huche à blé, des
outils. Entre les poutres de la toiture, pendues au bout d'un fil, des araignées dormaient. Réveillées en sursaut, à gestes vifs de leurs pattes grêles elles regagnèrent leur retraite. Deux lucarnes s'ouvraient sur le bleu des Vosges. Dans la pénombre, le vieillard parut être un fantôme. On ne voyait guère de lui que sa barbe et son front. Lentement, ouvrant la porte d'une sorte de cachette dissimulée dans l'épaisseur de la muraille, il en tirait un drapeau à la hampe dorée.
— Le drapeau que vous voyez a flotté sur cette maison pour fêter la prise de Sébastopol. Que de fois je l'ai hissé ! Et depuis quarante ans, il s'ennuie... Il attend, il attend...
Weiss s'était précipité sur son père, lui avait pris ce drapeau, gagnait une lucarne en deux enjambées, secouait frénétiquement les trois couleurs au-dessus du toit ruisselant de soleil. Une seconde, il y eut dans le paisible jardin une clarté de plus, comme un reflet de flamme, comme un pan de ciel tombé sur les fleurs. «Jésus Mariai... » Debout entre deux rosiers, la vieille Catherine joignait les mains...
— Victor ! Victor !... criait le grand-père.
Revenu vers sa fille, Weiss l'enveloppa dans le drapeau. Un instant, les yeux dilatés, le cœur en émoi, la gorge serrée, ils crurent vraiment que leur rêve était descendu sur la terre d'Alsace.
Le premier, le grand-père se ressaisit.
— Assez, assez, c'est trop cruel !... C'est vous qui verrez ça I
Religieusement, il roula le drapeau autour de sa hampe, il le remit à sa place.
— Et voici le rouet de la maman. Il en a chanté des soirées et des soirées, près du grand poêle... Et il s'est tû, lui aussi, comme celle qui dévidait son fil. Quelle chose mélancolique que la vie !... Te souvienstu, Victor, quand elle vous récitait : Beau papillon bleu?... Ah'! laissons cela. Et voici les épaulettes de mon oncle, officier du grand Napoléon, sa médaille de Sainte-Hélène... Et ici des papiers de famille, des proclamations des rois de France à leur peuple, des avis de la mairie, tous signés Weiss, — quatre générations de maires, — tous avec le timbre français... Le képi de mon frère, colonel de voltigeurs, tué à Magenta. Que de fois j'ai déjà montré mon herbier de souvenirs à mes petits fils ! Ils le montreront à leurs fils. La tradition, c'est la nourriture de l'âme...
Quand Weiss et Reymond quittèrent la vieille demeure, on vit longtemps, debout sur le seuil, le grandpère appuyé sur sa petite-fille, et Catherine, qui faisaient des signes de la main.
— On dirait que nous partons pour l'Amérique ! disait Weiss. Eh bien I Reymond, vous avez vu, maintenant, le sanctuaire d'une famille alsacienne. Ce sanctuaire, vous le retrouverez partout, chez le paysan, chez l'ouvrier : une médaille, une cocarde, un képi, le livret mihtaire du fils mort à la légion étrangère... C'est notre paratonnerre contre la foudre germanique ! Et maintenant, allons voir un autre morceau d'Alsace.
Sur le sommet de la colline, Weiss s'était retourné. Il montrait, à ses pieds, les jardins de Milchpach.
— Voyez ces fleurs... Malgré leurs ordonnances, ils ne peuvent empêcher la nature de broder notre drapeau, chaque été, sur chaque jardin, sur chaque champ de blé, sur chaque coin de pré... Du rouge, du blanc, du bleu !... Non, la nature n'aime pas le noir I
Des coteaux plantés de vignes. Dominant la plaine, Reichburg, un village où ceux que l'on mena en terre, voici quatre et cinq siècles, se lèveront quand la trompette sonnera, marcheront sans étonnement dans la rue connue, pousseront la porte de toujours et retrouveront la maison telle qu'ils l'avaient laissée quand ils en sortirent les pieds devant... Un mur d'enceinte avec ses créneaux, ses mâchicoulis, ses tours de guet, ses poternes, ses ponts-levis ; dans cette enceinte, une burlesque chevauchée de toits criblés de lucarnes, des girouettes, des façades striées de poutres peintes, des poulies où pend la corde qui attend sa charge de sarments ; et des rues pavées filant tout de guingois, étouffées entre des ventres de maisons, élargies en places biscornues ; ...un nid de branchages, cela va sans dire, au faîte d'un pignon, où claque du bec la cigogne en gilet noir et blanc ; et des enseignes rouillées, des balcons à balustres, des fenêtres grandes comme la main, mille facéties de la pierre et du bois, des escaliers inutiles, un perron de
château devant une bicoque haute comme ça, des étages en surplomb, si bien que, là-haut, les amoureux s'embrassent par-dessus la rue en se penchant un peu.
Reymond était dans l'extase. Alors Weiss :
— Croyez-vous que les descendants des bourgeois qui bâtirent Reichburg et discoururent au fond des caves contre les seigneurs pillards soient mûrs pour l'esclavage ?... Pour l'instant, pressons le pas. J'entends déjà un bruit de fourchettes.
Sous la voûte qui menait à la cour de Klug, Reymond demeura saisi. Dieu du ciel, dans quel monde tombait-il ?... Pouvait-on rêver maison pareille ? Trois façades irrégulières, des fenêtres à meneaux, des gargouilles aux gueules largement fendues ; un escalier extérieur, continué dans une tourelle ; le puits avec son seau, sa chaîne ; autour de ce puits, tombées de là-haut sur les pavés, des plaques de soleil dentelées par les décrochements du toit, entaillées par les corniches. Tout cela cuit par les étés, grisaille par les pluies, verdi paj les mousses. En cet instant, dans cette cour, un vacarme et des couleurs de kermesse, des tables dressées où s'irradiaient les flacons, où croulaient les miches, où fumaient les soupières ; et des femmes qui couraient quérir les victuailles, et de grands gaillards aux faces colorées, aux gestes abrupts, qui fumaient, crachaient et riaient avec des voix de forgeron.
...Voici que Klug accourait, poilu jusqu'aux yeux, et il tendait aux arrivants ses deux mains larges
comme des battoirs à linge. Autour d'eux les jurons claquaient, pareils à des coups de poing sur une table.
— Salut, bonjour, Weiss... Salut, monsieur. Cordiale bienvenue je vous souhaite. Avez-vous de l'appétit ? de la soif ?... A la bonne heure I... Ici, pas de présentation. On lie connaissance devant le gigot... Messieurs I (il se serait fait entendre d'une brigade) Babele a secoué son tablier. C'est le signe convenu. A table I Tout le monde à l'attaque !
Il y eut une acclamation. Les précauts s'assirent d'abord, Guhlmann, son énorme menton rose posé sur sa cravate mauve, Krebs dont le regard humide sondait les profondeurs de la cuisine, Ammersberger, les mains dévotement croisées sur le ventre, et Weiss, et Reymond, d'autres encore. Après eux, les vignerons s'empressèrent. Cela fit un crissement de souliers ferrés, puis un alignement de barbes blanches, de barbes grises, de moustaches blondes, vrais rayons de soleil sur le teint rouge. Et tous regardaient le maître, sans servilité, en hommes que lie une rude fraternité.
En silence, on se penchait sur le carton du menu où couraient en guirlande des enfants nus. On lisait : Potage à la reine. Asperges. Truites au bleu, sauce hollandaise. Pommes nature. Vol au vent Toulouse. Choucroute garnie à V alsacienne. Gigot de chevreuil. Salade. Buissons d'écrevisses. Bombe. Biscuit. Fromages assortis. Fruits. Dessert. Café. Liqueurs. Cigares. Et des vins trop longs à énumérer. Bon appétit, Messieurs I
Devant chaque assiette, sept verres, depuis la
flûte, en passant par la coupe, jusqu'au verre trapu, démocratiquement assis sur son large fond, car il y a les gros vins rouges, et ceux qui aiment à s'étaler pour faire l'étoile, et ceux qui aiment à mousser dans un cristal étroit comme une bague.
Un bruit, soudain, discret à la table des précauts, sans merci à celle des vignerons : le potage qu'on absorbe. Et c'était vraiment beau de voir ces faces cuites au soleil, ces serviettes déployées comme des drapeaux, ce rythme des bustes et des coudes au travail, ces lèvres suçant les moustaches. On se regardait alors paisiblement. Et l'on ne disait pas grand'chose. Ne convient-il pas d'attendre sans fièvre le moment où l'âme des flacons, transvasée, chatouille le cœur, délie les langues ? Etre l'hôte de Joseph Klug, propriétaire à Reichburg, on le sait, ce n'est point une sinécure. Autour de sa table, pour réduire en taupinières les montagnes d'asperges, ne sont admis que les hommes sérieux et non ces moulins à paroles qui ne savent point affronter la mangeaille. On se regardait à nouveau, les lèvres égayées de graisse fine.
Manches retroussées, les femmes des vignerons apportaient les plats de choucroute où tremblaient les tranches de lard, où s'arrondissaient voluptueusement les saucisses. Et il y avait aussi Lina, la plus belle fille de Reichburg, qui offrait les sauces en baissant ses chastes paupières, peut-être pour montrer la longueur de leurs cils. Quand elle daignait les soulever, alanguie, elle montrait des yeux d'un bleu si tendre qu'on en gardait le cœur amolli. Galant, Weiss
fredonnait une chanson où Ton parlait de bluets, de ciel de printemps. Et Lina souriait, glissait le long de la table, revenait, inclinait sa nuque grasse, ses tresses blondes.
— Vous voyez ce grand jeune homme, là-bas, disait Klug à Weiss, ce grand à moustache noire, celui qui ne quitte pas la Lina de l'œil ? C'est son fiancé, Gustave Badwiller. Ils se sont promis il y a huit jours, pendant les effeuilles. Ah I il y en a de la colère et de la jalousie parmi les gars de Reichburg I... Pas le sou, la Lina, mais entendue à la besogne. Et des yeux !
On était heureux. On dégustait les crus. Les narines s'enflaient en reniflant leur fumet. On claquait de la langue, on montait son regard, d'un air inspiré, jusqu'à la girouette de la tourelle.
— C'est du Kitterlé 1900...
— Ce Riesling, il est bon, mais il lui a manqué un dernier coup de soleil.
— Moi, je reviens toujours au Riquewihr. Ça se flaire avant de se boire.
Et ils distinguaient, en hommes penchés toute l'année sur les ceps, les « vins de gosier » des « vins de langue », car il en est qu'il faut faire glisser sur la langue et d'autres qui caressent la luette.
— C'est à la manière dont il boit le vin, expliquait Weiss, qu'on reconnaît le vrai civilisé. La bière, ça s'entonne, ça noie la soif. Le vin, ça se déguste. Il y SLjde l'esprit, là-dedans, toute l'âme d'une terre, toute la couleur d'une race.
Et on questionnait Rcymond sur les crus de son canton. A la manière dont il célébrait les Dézalcy, les Villeneuve, les La Côte et les Yvorne, on le jugeait digne de goûter aux vins d'Alsace. Klug se rengorgeait. Et il prenait, pour écouter les compliments de son hôte, la physionomie du dramaturge dont on acclame la pièce.
Que de viandes 1 Et la salade à l'huile de noix, cueillie du matin, et les sauces à l'estragon I A chaque minute, le long de l'escalier couvert, une procession de femmes chargées de plats nouveaux, de bouteilles nouvelles, et le sourire de Lina plus fraîche qu'une rose épanouie au faîte d'une muraille.
Cependant, le thermomètre montait à vue d'œil. Arrachées des gilets, les serviettes gisaient sur la table, entre les coupes de fruits et les carafons de kirsch. On lançait des choses en patois. Des gestes immenses, des faces hilares, des fronts luisants, de la béatitude au fond des yeux... Un signe de Gustave Badwillcr à sa bonne amie. Ils s'étaient pris à la taille et les voici pirouettant sur les pavés de la vieille cour, frappant la mesure du talon, front contre front, le tablier rouge de la Lina flambant au soleil, s'éteignant à l'ombre... Des rires gaillards secouèrent les épaules ! Un vigneron avait tiré d'une poche sa musique à bouche et il jouait un air attendri, terminé en notes polissonnes. On applaudissait, on s'agitait dans le cercle des fumées bleues. Et là-haut, dans le rond de ciel, un vol de pigeons semait des flocons blancs.
— Ça commence I ça commence I criait Weiss. Vive
l'Alsace 1 Ça va bien, mais es word noch bcsser, wènn èmol d'Schwobe zuèm Land use gèworfè sénn; oui, oui, ça ira encore mieux quand les Schwobs seront dehors!
Et il contait une de ces histoires populaires qui ont, en Alsace, le don de génération spontanée.
— En fait de Schwobs, vous connaissez celle-là ?... C'était au paradis, au commencement du monde. Le bon Dieu avait tant de préoccupations qu'il confia à saint Pierre le soin d'achever la création de l'humanité. Saint Pierre s'en tirait pas mal du tout. Il prenait les morceaux dans une corbeille, il assemblait, il vissait... Une tape sous le menton et l'homme se mettait en route pour le pays qui lui était désigné. Seulement, c'est un travail de précision. Saint Pierre se fatiguait. Et voilà qu'il se trompe et qu'à un homme il donne deux estomacs et point de cœur et à un autre deux cœurs et deux estomacs. C'est des choses, ça peut arriver... Saint Pierre s'aperçoit du malheur. Quoi faire ? Le voilà devant le bon Dieu. Il avoue sa distraction et il dit : « Peut-on se servir de ces deux hommes ? » Dieu réfléchit. Il penche la tête. Et soudain : « L'homme qui a deux cœurs, tu le mettras en Alsace : un de ces cœurs sera pour cette Alsace l'autre pour la France et les deux estomacs pour lui. Quant à l'homme qui n'a pîfs de cœur et deux estomacs, tu le poseras au delà du Rliin et tu le baptiseras Schwob. »
Ces récits, points méchants, nés du cœur d'un peuple opprimé, ont le don de divertir. L'auditoire
rit donc largement, tant et si bien qu'il eut soif et qu'il fallut vider encore un verre de Kitterle. Et les vignerons avaient aussi leurs histoires, léguées par les vieux. On riait de nouveau à se rendre malade, de ce rire profond, sain, puissant, que connaissaient les héros de Rabelais et qui coule en cascade, s'apaise, reprend de plus belle, et alors les pommettes brillent, les yeux pleurent, les veines dessinent leurs arabesques sur le front, et quand c'est fini on se sent plus léger, tout frais, tout dispos, prêt à retourner à la tâche coutumière.
Maintenant, sous un vaste berceau recouvert de rosiers grimpants, dans le jardin de Klug, ils jouaient aux quilles. Le parfum des roses se mêlait au parfum de la vigne en fleurs, la chaleur de juin vibrait sur les toits de Reichburg ; infatigable, la cigogne claquait du bec au faîte de son pignon ; filles et garçons passaient sur les chemins, se tenant par le petit doigt, fredonnant des chansons un peu tristes ; des ombres bleues se tassaient au creux des vallées et toujours, dans leur nid de pierre, les cloches battaient de l'aile... Qu'il faisait bon, par ce dimanche après-midi, dans ce jardin du vieux pays, avec ses roses, ses ancolies, avec ses choux à grosse tête, ses fraises, ses cerises bientôt mûres ! Il n'était qu'un rire, ce jardin, d'où se retirait à pas prudents un matou troublé dans son sommeil.
— Ah I disait un des notables de Reichburg, on est heureux, par là... Oui... si ce n'était, si ce n'était...
Il ne terminait jamais sa phrase.
— Si ce n'était le phylloxéra..., essayait Weiss.
— Oui, si vous voulez... Et encore, lui, on le sulfate, tandis que, sur ceux que j'entends, ça ne prend pas...
Patois et français s'entrechoquaient, tandis que roulait la boule au long de la planche, que s'effondraient les quilles avec un bruit sec.
Sept heures sonnaient au clocher. Et l'on s'était assis à nouveau dans la cour autour de la table où les pâtés arrondissaient leur dos brun, où les bouteilles alignaient leurs têtes fines. On chantait, on portait des santés. On se hâtait de jeter sa joie au ciel déjà pâli par le soir, car on allait se quitter.
Et c'est alors que se passa une scène d'une simplicité inouïe. La porte de la voûte était close. On était bien chez soi, entre gens sûrs. Weiss avait dit quelques mots dans l'oreille de Klug et Klug avait appelé son fils, un garçonnet de dix ans. L'enfant disparut en courant. On le vit, l'instant d'après, ouvrir la fenêtre de la tourelle, disparaître encore : soudain, comme chez le grand-père Weiss, le drapeau flotta, celui qu'on tient caché dans l'armoire secrète. A sa vue, tous s'étaient tus, tous s'étaient levés, tous s'étaient découverts, notables et vignerons. Quel silence ! Et tous ces regards levés vers les couleurs balancées ! Dans le fond de la cour, les femmes, la belle Lina, qui le regardaient aussi. C'est dans ce silence que Gustave Badwiller proclama, en patois, et d'une voix de stentor, son intention de haranguer le drapeau en français. En français ? Il y eut un étonnement parmi
ceux qui connaissaient l'homme, car il ne savait rien de la France, il ignorait tout de sa langue, il avait servi le vainqueur en quelque lointaine province où sa prestance lui avait valu les galons de sergent. On se taisait, ému, inquiet. Et tout le monde, maintenant, regardait Gustave Badwiller. Mais lui, de ses yeux aigus, il regardait le drapeau avec une intensité magnifique, comme si un instinct lui montait du cœur, d'obscurs élans. Sa poitrine se gonflait sous l'effort, son front ruisselait de sueur. Par deux fois, le vigneron essaya de parler, cherchant des mots, tendant les poings, beau dans sa souffrance sans paroles. Et soudain ce cri :
— Vive la France, noun de Dié 1...
Le vigneron s'assit d'un bloc, épuisé.
Jamais Reymond — et Dieu sait s'il en avait entendu dans les cantines de son pays ! — n'avait ouï plus beau discours.
On serrait les mains tendues. On se séparait. Derrière eux, Weiss et Reymond laissaient les toits de Reichburg, les collines plantées de vignes. Ils allaient bon pas, par le chemin bordé de haies. Le Suisse et l'Alsacien se donnaient le bras. Et pour rythmer leur marche sous les étoiles, eux aussi criaient : « Vive la France, noun de Dié 1 » -
— Au revoir, M'sieur 1 A cet automne... Vous nous écrirez...
Bâle, Olten, Berne, et enfin le radieux pays qui se reflète au miroir du Léman.
...Aujourd'hui, en ce jour d'août, la tante Emma, tous les Reymond, père, mère, frères et sœurs, se donnent du bon temps pour fêter le retour de l'absent. On se rend au Bouveret. Un orchestre italien joue sur le bateau pavoisé d'ombrelles. Tous sourient, bercés par le bruit des roues broyant l'eau bleue. Les montagnes rêvent dans la brume d'été. Tout est calme. Les drapeaux, sur les toits des hôtels, n'ont pas la force de flotter. Il n'y a que ceux du vapeur qui déploient leurs couleurs et cela fait des taches gaies dont le reflet danse sur l'onde. Oui, tout est calme, tout est beau ; il semble que ce lac d'azur ne connaît pas les tempêtes, qu'il n'a jamais noyé personne. Et l'orchestre joue funiculi-funicula.
— C'est superbe I dit la tante Emma en relevant sa voilette. Regardez ces étrangers, comme ils ont l'air content.
Vigilant, M. Reymond père veille sur le panier aux
provisions que le caniche d'une Anglaise a flairé par deux fois. Il répond :
— C'est superbe, mais ce caniche m'ennuie. Il cale le panier entre ses jambes. Il répète :
— C'est superbe !
Du menton, Reymond désigne l'homme qui est debout près de la cloche du bateau et qui inspecte l'horizon.
— Eh bien ?
— C'est un des policiers de la gare de Mulhouse. Je le reconnais très bien. Il m'a interrogé deux fois.
— Il prend ses vacances, c'est très naturel, opint M. Reymond père.
Et la tante Emma :
— Crois-tu, par hasard, qu'on espionne sur un bateau, en Suisse, des gens qui se reposent ?
— Je ne dis pas qu'il espionne. Je dis qu'à Mulhouse...
— Enfin, quand ils viennent chez nous, on ne peut pourtant pas les empêcher de regarder. C'est leur droit. Ils payent leur place en chemin de fer, ils payent leur repas à l'hôtel, ils sont bien mis. Il n'y a rien à leur reprocher. La guerre, au vingtième siècle, allons donc !
— Vous verrez ! M. Weiss, dont je vous ai parlé, M. Bohler aussi, qui voyagent continuellement en Allemagne, qui la connaissent, qui entendent ce qui se dit, assurent qu'on l'aura plus tôt qu'on ne pense.
Ces mots austères attristent la tante Emma dont le chapeau fleuri de lilas blancs s'incline avec douleur.
— Il ne faut pas voir la vie trop en noir. En tout cas, chacun aime la Suisse, il n'y a qu'à considérer ce pont de bateau pour le constater.
M. Reymond aime la discussion.
— Tous ceux qui reviennent de l'étranger racontent des histoires de brigand... Des espions, des bagarres, que sais-je !... Ça épate le bourgeois. On prépare la guerre, on ne la déclare plus. Les banquiers prêtent leur argent au monde entier. On va les uns chez les autres... Non, la guerre n'est plus possible.
— La guerre est une infamie, soupire tante Emma. J'aime mieux mon lac.
— Je l'ai traversée une fois en chemin de fer, ton Alsace, poursuit M. Reymond. Evidemment, les Allemands ont eu tort de la prendre. Mais enfin, on exagère. On n'y tue personne. On y travaille ferme, l'industrie y est prospère.
— En attendant, le fils aîné de M. Weiss est mort pendant son temps de service militaire. On l'avait tourmenté de façon indigne. Et croyez-vous que c'est drôle de quitter son pays pour toujours ? Mes élèves, dans un an, s'en iront.
Tante Emma s'émeut.
— Mais ils rentreront pour les fêtes ?
— Pas le moins du monde.
— Pauvres garçons !
M. Reymond a un projet :
— Evidemment, les Alsaciens sont à plaindre. Mais tu verras qu'une fois ou l'autre, pour éteindre ce foyer d'incendie, on leur donnera l'autonomie. Ou
encore on neutralisera leur pays. Il y a cent procédés sans recourir à la guerre.
Le caniche de l'Anglaise, sournois, revient à la charge. M. Reymond défend vaillamment son panier à coups de talons.
On se tait. On admire la rive douce et jolie, les golfes moirés. Tante Emma frissonne :
— Bénissons la Providence qui nous a épargné les souffrances... Cultivons la paix. Travaillons à rapprocher ces étrangers. Notre rôle est magnifique.
Mme Reymond a sept enfants. C'est une bonne épouse, une bonne mère. Elle a un cri du cœur :
— Faut-il être dur, tout de même, pour séparer les mamans de leurs fils !
Offerts aux baisers du soleil, les golfes semblent répéter, sans y croire : Faut-il être dur, tout de même...
Le policier est debout près de la cloche. L'Italien fait sonner les sous dans son assiette. L'orchestre joue la Valse bleue.
On part. On revient. Rien n'est changé. Le Rhin roule ses flots verts ; les fabriques crachent leurs fumées ; la Forêt-Noire, les Vosges bleues ; entre elles, le jardin de la plaine ; le petit train siffle, s'époumonne, court dans l'étroite vallée, au bord de la rivière aux eaux moirées. Sur le quai des gares, la casquette rouge du chef, le casque à pointe du gendarme. Une colline est jetée de côté, une autre encore. Le clocher de Friedensbach se lève au-dessus des vergers. Et voici le cocher joufflu, Jean et René, chapeau à la main, très gentils, un peu gênés.
— Vous avez passé de bonnes vacances, monsieur ?
— Merci, merci. Et vous-mêmes ? Vos parents vont bien ?
Tandis que les chevaux trottent, on échange ces tristes banalités. On se réjouissait tant de se revoir et voici que l'on est séparé par ces deux mois de vacances durant lesquels les yeux et les esprits se sont donnés à des paysages différents, à des préoccupations dissemblables. Entre élèves et professeur il y a toute la distance qui sépare une plage de Nor-
mandie des glaciers helvétiques. On ne dit plus rien, déçu. On sent qu'il faut laisser aux jours qui vont venir le soin de renouer les fils. Vivre ensemble : alors tout conspire, le ciel, les arbres, les hommes avec leurs gestes, leur accent et leurs phrases, pour créer à nouveau cette unité que l'on souhaite.
Le même portier, la même cour où tombe l'éternel ronronnement des machines, les mêmes crânes penchés derrière les mêmes fenêtres du même bureau. De sa cuisine la vieille Julie salue. «Nous sommes heureux de vous revoir, » dit M"^^ Bohler. Un fil se renoue. Dans la salle d'études, la carte de géographie, la statuette de Jeanne d'Arc, la mappemonde, les livres ; sur le tableau noir ces mots écrits en lettres capitales : « 16 juillet. Les vacances ! Vive la France!» La chaise de Reymond est dans l'embrasure d'où l'on voit le chemin qui monte vers la forêt, les clairières où s'arrondissent les buissons de genêts. Et voici que les objets viennent à votre rencontre. Les yeux qui vous observent reprennent leur regard de confiance. La vallée vous ressaisit.
— La joyeuse bande des mercredi et samedi, explique M°^6 Bohler, sera bien réduite. André Berger et Emile Zumbach, très pris par leur école professionnelle, ne rentreront à la maison que le dimanche. Par contre, Charles Weiss se joindra à mes fils aussi souvent que le programme du collège le lui permettra. Encore un an et nous fermerons cette salle d'études 1 René pourrait nous rester encore un peu de temps, mais nous ne voulons pas séparer les deux frères. Encore un an!
— Nous reviendrons, clame René, nous reviendrons avec l'armée française!
Et voici M. Bohler, avec sa figure si jeune et ses cheveux si blancs, son buste très droit, sa timidité de silencieux énergique, ses gestes brefs qui semblent dresser une barrière. Avec lui, on retrouve l'Alsace, la lutte, la souffrance cachée. Et il répète :
— Dans un an... dans un an... En attendant, travaillez bien, les garçons... Les livres sont arrivés, M. Reymond. Demain, à huit heures, vous pouvez ouvrir l'usine.
On se quitte. Reymond suit la route, franchit le passage à niveau, passe devant l'école où il aperçoit Kummel qui se plie en une profonde révérence. Les oies cancanent près de la fontaine où trône l'homme ventru. Les gosses se poursuivent en traînant leurs sabots sur les pavés.
— Jacobine, le voilà !
Le vieux Schmoler est sur son seuil, la main tendue. Jacobine accourt. Et l'on retrouve la chambre aux persiennes baissées, les coquillages, le lit avec son ciel et ses tentures de cretonne. La cloche du dîner. Les deux tables. On dit: «Mahlzeit!...» On dit: «Bonjour!...» Béat, la barbe sur l'estomac, Kraut contemple la veuve à l'opulente poitrine. Silencieux, immuables, les fonctionnaires mangent et boivent.
«Quoi de neuf à Friedensbach ?...» En guise de réponse, les Alsaciens arquent les sourcils. Avec des lenteurs étudiées, Coquart allume une cigarette.
ON CHAJ^GERAIT PLUTÔT LE CŒUR... 11
— Je pars dans huit jours, mon cher. On crève, dans ce patelin. Je regagne mon port de mer.
— Vous serez resté combien de temps à Friedensbach?
— Trois ans. Le temps d'expier tous mes péchés passés, présents et futurs...
Il hausse les épaules. Trois ans d'ennui. Trois ans de récriminations, de propos désabusés. Les fonctionnaires se retirent : «Mahlzeit. »
Coquart ricane.
— J'aurai du succès, à la Rochelle, avec ce Mahlzeitl... C'est le seul mot d'allemand que j'emporte. Je le déclarerai à la douane. Pour peu qu'on me le confisque...
La nuit se pose sur les toits. Le pas du gendarme sonne dans la rue déserte. En sa mansarde, l'apprenti du cordonnier joue de l'accordéon. Les trois générations Schmoler disent des choses en patois. Que le lac Léman est donc loin, les montagnes, les prés où tintent les sonnailles des troupeaux 1
Reymond se demande s'il a jamais quitté Friedensbach.
Le lendemain matin, heureux de constater que les connaissances de ses élèves ne s'étaient point trop évaporées, Reymond fit un discours ministre : on allait se mettre à la besogne d'arrache-pied, enlever le baccalauréat à la baïonnette.
— Je compte sur vous, mes amis. Et maintenant.
avant de passer à l'attaque, allons renouer connaissance avec les Vosges. Après quoi nous ferons du bon travail.
Un pâle soleil d'octobre jouait sur les pentes. Dans les bois roux, où fuyaient les lièvres, où se pavanaient les faisans, les promeneurs foulaient les premières feuilles mortes. La jolie chanson, un peu triste... Parfois, tout au fond du rond bleu que dessinait une clairière, un vol d'oiseaux migrateurs, le bruit rythmé des ailes pressées, le sifflement de toutes ces poitrines fendant l'air tiède. L'espace brillait d'une splendeur surnaturelle.
On arriva sur un sommet hérissé de rochers roses, griffé de barbes de genêts, rougi du feuillage des myrtilles. Debout sur le haut mamelon, près du chien au museau fidèle, un berger veillait sur les chèvres de Friedensbach, un très vieux berger, invraisemblablement maigre, dont la barbiche était pareille à ces lichens qui poussent aux branches des sapins vétustés. Un original, ce Seppi. Depuis aussi longtemps qu'on se souvenait, il vivait seul dans une maisonnette, à l'entrée du ravin, cuisant sa soupe, ravaudant ses vêtements, sciant son bois, entassant ses fagots, fumant sa pipe. L'hiver, on ne le voyait pas. Peutêtre dormait-il, comme les marmottes. Le printemps venu, à l'aube, il soufflait dans sa corne de vache, ramassant d'étable en étable chèvres et chevreaux. A ceux qu'il rencontrait, même au gendarme, il disait : «Bonjour I» (qu'il prononçait: bochour...) joignant à ce mot un salut militaire à la française, la
main bien ouverte au bord du chapeau couleur de rouille.
...On prêtait à ce Seppi quatre-vingt-un ans. Peut-être en avait-il un peu moins, peut-être un peu plus. On savait qu'il avait rôdé dans le monde entier, fait la campagne de Crimée, la campagne d'Italie, qu'à quarante ans, le tambour ayant dit sur la place du village qu'on marchait contre l'Allemagne, il s'était rengagé. La guerre terminée, il était rentré dans sa vallée annexée, plus original que jamais, parlant tout seul, fumant toujours. Et maintenant, donc, du premier printemps à l' arriére-automne, on ne le voyait guère que de loin et de tout en bas, debout à la pointe d'un rocher où sa maigre silhouette s'enlevait sur le gris ou le bleu du ciel. Dernier témoin des temps glorieux, il semblait garder l'Alsace autant que son troupeau de chèvres, campé sur la montagne comme un prophète.
Quand les trois promeneurs furent près de lui, Seppi fit son salut militaire et dit : «Bochour». Reymond lui tendit un cigare. Le vieux rit. Ses narines frémirent d'aise. Le museau au ciel, aspirant l'air, le chien grommelait, inquiété par ces oiseaux qui continuaient à passer là-haut, dans la lumière dorée, la tête tendue vers le couchant.
— Adieu !... cria le vieux. Saluez Marseille...
— Vous connaissez Marseille ?... fit René, dans l'espoir d'un récit.
Le vieux secoua la tête.
— Je connais des pays et des pays, les hommes
noirs, les rouges et les blancs... Je connais le Pas-de Calais, chef -lieu Arras... Je connais Paris... Je connais Alger... Je connais Bombay et Calcutta... Je connais... ah ! je connais tous les pays.
— Et lequel préférez-vous ?
— Cette montagne. Depuis quarante ans je suis debout dessus toute la journée. Je parle à mon chien, à mes chèvres, aux arbres, aux rochers. Dans la vallée, je me tais. C'est le plus sûr... Pas vrai, Eugène ?
Assis sur la mousse, le chien aboya. Il était d'accord.
— N'est-ce pas que vous croyez que l'Alsace redeviendra française ? demanda René.
Devant la précision de cette question, Seppi sursauta. Pour se donner le temps d'une réponse, il déchaîna Eugène contre deux chèvres indisciplinées qui furent rabattues au galop sur le gros du troupeau. Les yeux perdus dans l'espace, prudent, sybillin, le berger dit alors :
— Il arrive ce qui doit arriver... Le temps est beau. Le vent se lève et c'est l'orage... L'homme battu se cache. L'homme vainqueur se dresse. Il marche le menton haut... Une pierre, il tombe. Puisque Napoléon est tombé, pourquoi pas d'autres ? Il n'y a qu'à fumer sa pipe sans tousser ni parler, à attendre, à attendre. Rien ne vient. Rien. Et ça vient tout de même... Un matin... Un soir... Un peu plus tôt, un peu plus tard... Ça vient quand ça doit venir... Je suis vieux. Je ne lis pas. Je n'écris pas. Je ne sais rien des
choses qui se passent de ce côté, de l'autre (Seppi, du pouce, désignait les Vosges, le Rhin)... Mais je dis ceci : quand je vois celui-ci ou celui-là, si dur au pauvre monde, ma vue se porte sur le chemin pour découvrir la pierre... Je ne la vois pas, parce que mes yeux sont mauvais, mais je sais bien qu'elle est là où elle doit être.
Le vieux eut un rire muet. Craignant d'en avoir trop dit, une fois encore il lâcha le chien Eugène sûr les vagabonds du troupeau. Sa bouche édentée se ferma. Il avait assez parlé pour un jour.
Les promeneurs s'éloignèrent, mais ils se retournaient souvent pour voir encore, enveloppé dans sa houppelande bossuée de gourdes et de bissacs, le vieux berger debout dans la clarté du soleil couchant, ombre tenace du tenace passé.
On se remit donc au travail avec une sorte d'acharnement, dans la monotonie des jours.
Aboi de la sirène, halètement des machines, chanson des sabots sur les pavés, ces bruits vous conditionnent. Ils paraissent nécessaires et éternels. On existe en eux et par eux. On va de l'un à l'autre, le matin, l'après-midi. Ils vous dictent une discipline stricte.
Et le drame alsacien est oublié ou plutôt mis de côté, enfermé dans l'armoire avec le rouet et le drapeau. Il faut bien vivre, et vivre c'est sortir du lit,
travailler, manger, se soumettre à l'ordre établi par la force, se donner aux habitudes, devenir pareil aux machines dont les bras d'acier vont et viennent, dans ce sens et jamais dans un autre... Cela jusqu'au jour où des choses qu'on croyait mortes, mortes et enterrées et mêlées à la poussière, vous piquent le cœur, vous campent debout avec une flamme dans les yeux... C'est court. La réalité vous ressaisit. Pour la minute que l'on passe sur la cime, que de semaines, que de mois durant lesquels on rampe sur le sol mou de la plaine! L'émotion use et tue.... L'habitude conserve.
La navette court, le fil s'enroule autour de la bobine, les gros tambours où sèche la laine se balancent, les courroies par où vient la force glissent, tout monte et redescend. Il semble que ces courroies ont saisi votre pensée, votre cœur, vos désirs, que tout s'éloigne dans ce souple flottement et que l'on demeure dans le vide, esclave du geste appris. Weiss le dit bien dans son langage imagé : «Du panache deux fois l'an. Pendant le reste du -temps, on tourne sa manivelle, on se tait, on dure dans le gris... »
On dure dans le gris. C'est bien ça.
L'automne s'achève. Blanches, puis bleues, maintenant d'un jaune sale, les montagnes sont assises autour de la vallée. Le brouillard descend de là-haut comme un grand oiseau aux ailes étendues. Ses gouttelettes, il les dépose jusque sur le ventre des citrouilles. Sous les pommiers, des corbeilles. Les noix tombent en pluie, taquinées par les gaules. De bon matin
le bûcheron, sa hache sur l'épaule, gagne les bois roux de partout. Hue I Les chevaux courbent la tête, tendent le jarret ; un sillon luisant s'ajoute aux sillons luisants où se pavanent les pies. Des feux au coin des champs, cette fumée qui étend son voile. Des gosses, le long des haies, qui cueillent la noisette ou le corail des cynorrhodons, des vieux, devant les portes, qui emplissent les paillasses de feuilles sèches, des grand'mères qui écossent les haricots enfermés dans leur gaîne rouge ou violette. On arrache les pommes de terre. On communie avec la douceur silencieuse du soir. Le drap du brouillard s'est plié, le soleil, beau fruit mûr, est saisi par la vallée ouverte derrière la montagne. Six heures. Le paysan a levé la tête pour suivre un instant le noir bataillon des ouvriers que la fabrique, soudain, de toutes ses grilles, a vomi sur la route... Le gendarme se promène. Tout est tranquille. Le juge ouvre la fenêtre. Il la referme. Cette terre est soumise.
Et la Toussaint est revenue, avec ses cloches, son prêche, sa procession, ses chrysanthèmes, ses tombes sur lesquelles les bannières se sont inclinées.
Le brouillard s'épaissit, tendu sur la vallée comme un suaire. Suivant l'heure, il monte un peu, puis redescend. Et l'on vit dessous ou dedans. La rivière rit en sourdine, fuit ce rideau blanc qui ne peut retenir son flot clair.
Les chèvres bêlent à l'écurie. Seppi a fermé la porte de sa maisonnette. N'était la fumée de son toit, on pourrait croire qu'il est mort. A huit heures, à deux
heures, les enfants entrent à l'école, mais leurs sabots sont muets dans la boue sournoise. Kummel est debout derrière son pupitre, près du poêle surchauffé. Dieser, dièse, dièses... répète la classe à haute voix. Kummel parle des fleuves allemands, des villes allemandes, des conquêtes allemandes. Sa baguette s'abat. Bader est distrait. Bader est flanqué à la porte. Le pédagogue jette sur ses auditeurs un regard glacé. La discipline prussienne ploie les dos...
Le train de trois heures vingt siffle mollement. Personne n'en descend, personne n'y monte. Il s'éloigne et c'est pendant un instant un bruit de ferraille dans l'air opaque... Une voiture. Les rideaux des fenêtres s'écartent. Qui donc est dedans ? On ne saura jamais. Cet homme qui passe avec ce capuchon relevé d'où sortent les pointes d'une moustache trempée de brouillard, c'est le négociant Maus. Depuis qu'il est rallié, il marche militairement, les épaules hautes, il tient sa canne comme on tient le fourreau d'une épée... Couah! couah! Jeu des rideaux. Une automobile file à toute allure, vide les flaques d'un coup sec. Un chien est dedans que caresse une main gantée.
Et Coquart est parti. Il a serré quelques mains. Et il a dit une fois de plus, debout sur le marchepied du wagon : « On crève par là. » C'est tout ce qu'il trouvera à dire de l'Alsace à ceux de la Rochelle.
Ce gris qui pleut du ciel se confond avec celui qui monte des cœurs. Un coup de vent le déchire. Il se referme, plus épais. Néanmoins, le père Rouf a aiguisé ses couteaux. Le cochon qu'on vient de lier sur
un tréteau proteste, pleure, agite son ventre rose. Ses pattes retombent bêtement. Il est mort. A quoi donc ont servi ses cris ?... Contre la force, on le sait bien il n'y a pas de résistance. On se presse autour du défunt, on racle ses chairs arrosées d'eau bouillante, on découpe, on taille, on suppute le poids en saucisses, crépinettes et jambons. Une terreur descend sur le peuple des animaux domestiques, sur les oies qui s'éloignent le bec haut, la gorge pleine de cris protestataires. Il n'y a guère que le coq de bronze, vissé sur la boule de la fontaine, qui se désintéresse de ce meurtre. N'est-il pas inamovible, lui ?... Pas tant que cela puisque Kummel médite de visser à sa place un aigle au bec crochu, aux serres crispées, comme on en voit sur les drapeaux des régiments. En attendant, il fera bon, ce soir, chez Rouf, manger le boudin.
Ce brouillard ne veut plus quitter la vallée. Il boit les sons, il efface les couleurs, il recouvre tout de sa tristesse. De la place, devant la mairie, il fait un carré blanc, mouvant, bordé d'ombres de maisons; là dedans des gens circulent qui parlent fort pour se prouver qu'ils existent. Cette vieille, qui a lavé du linge à la rivière, est bizarre avec son seau sur l'épaule, ces autres femmes — on sort de la fabrique — avec leurs cheveux gonflés d'humidité, leurs épaules serrées sous le châle. Un homme heurte la vieille. Il dit: «Gottverdammi!...» Il s'éloigne, spectre parmi les spectres.
Le front aux vitres de la salle d'études, Reymond
et ses élèves regardent le défilé fantomatique des ouvriers dans la cour. Reymond dit :
— Samedi, jour de paie. Ce sera une belle beuverie, ce soir. A minuit j'entendrai les coups de pied de Grumbach contre sa porte. L'épouse ne se réveille qu'au cinquantième. Comme Grumbach en donne un par minute, les voisins ont le temps de savourer la sérénade.
René éclate de rire. Il aime la vie, le bruit. Ces coups de pied dans une porte fermée, à minuit, l'enchantent. Jean plaide les circonstances atténuantes.
— Ils s'ennuient, les malheureux. Ailleurs, il y a des sociétés théâtrales, des orphéons, que sais-je?... Ici, on ne déclame pas ce qu'on veut, on ne joue pas ce qu'on veut, on ne chante pas ce qu'on veut. Le gendarme fourre son nez partout. On fait la chasse aux clairons, la chasse aux guêtres blanches, la chasse aux casquettes à visière. On interdit, on interdit. Il n'y a que les Kriegervereine qui aient leurs coudées franches...
— Et une bibliothèque ?
— Une bibliothèque ?... Mais, monsieur, il y en a une. C'est Kummel qui s'en occupe. On y trouve cent livres qui affirment que la France est poume jusqu'aux moelles.
Le brouillard se referme sur le dernier ouvrier. Où donc est-on?... Dans l'angoisse de cet éternel crépuscule, la boue qui poisse vous dit seule que la terre est encore sous vos pieds.
— C'est aujourd'hui qu'il faudrait reprendre l'Ai-
sace, dit soudain René. L'armée française se glisserait jusqu'à Strasbourg. Le soleil revenu, les drapeaux tricolores flotteraient sur tous les clochers... C'est le statthalter qui en ferait un nez !
Plus philosophe, Jean s'étonne de la relativité des choses humaines.
— Monsieur, ne croyez-vous pas que par le brouillard on aurait de la peine à être héroïque ? On prend une âme de coton. Il n'y a plus de distance, plus de corps, plus d'arêtes. Tout est mou, mouillé, visqueux. Est-ce qu'il existe encore un pays qu'on appelle la France ? Une ville qu'on nomme Berlin ? Des hommes qui se promènent avec une épée à la ceinture ? Où sont les mots, les principes, les idées ?... Dix jours de brouillard et on n'est déjà plus le même. On tâtonne. On parle bas. On s'isole. Si l'humanité avait toujours vécu dans le brouillard, quelles drôles de gens nous serions, pâles, grelottants, les bras toujours tendus vers l'obstacle possible...
— Nous serions tous devenus champignons, interrompt René. Je me serais inscrit comme agaric délicieux. Les musiciens auraient donné des chanterelles, Kummel une vesse de loup et le juge une trompette de la mort. C'aurait été très rigolo.
Reymond ne peut s'empêcher de rire.
— Vous voilà bien tous les deux ! René qui traduit tout en images, robuste et batailleur, et vous, Jean, enclin aux théories, sensible.
René se rengorge. On a dit de lui qu'il était batailleur. Jean sent bien que son professeur a touché juste.
— C'est assommant d'être sensible, monsieur. On est à la merci du soleil ou du brouillard. Kummel se fiche pas mal du brouillard ! Il porte fidèlement sa marotte de janvier à décembre. C'est peut-être bête ; mais c'est fort. Les gens trop impressionnables, ceux qui ont trop de scrupules, ne sont pas faits pour dominer.
— Allons, je vous quitte, petit raisonneur. Et surtout gardez votre tact et vos scrupules, je vous aime mieux ainsi.
Près du passage à niveau, une ombre gesticule.
— C'est vous, M. Weiss ?... Et les Vosges ? A quand la première escapade ?
— Ne me mettez pas l'eau à la bouche. Un hiver comme celui-ci est le pire des supplices.
Et voici qu'il parle comme Jean Bohler.
— Si nous étions nous-mêmes, libres, nous aurions un petit théâtre, nous ferions venir de temps en temps un conférencier... Allez donc essayer I... Kummel, Dôring et le gendarme, c'est la sainte Trinité. Plutôt que de subir des observations, des ricanements ou des rebuffades, on renonce à tout, on se met en boule, comme le hérisson. Et quand le brouillard s'en mêle, c'est complet. Brr I
Vraiment, le journaliste en mal de copie qui viendrait en ce moment, à Friedensbach, collectionner des mots héroïques, partirait la besace vide. A d'autres le geste du matamore campé la hanche en dehors et le poing sur cette hanche. A quoi bon parler, déblatérer ? Est-ce que ça avance les choses, par hasard ?
Le père Herzog, le vaincu de Sedan, cloue donc ses semelles en conscience. Le vieux Schmoler, le vaincu de Woerth, va et vient dans son grenier, sépare les pommes blettes des pommes saines, mastique le trou où passent les rats, coupe menu des branches sèches, les lie en fagots. On entend le gargouillement de la pipe obstruée par la salive. Et Jacobine trottine du fer à repasser à la casserole où cuit le saucisson.
Au restaurant, M^^ Vogel continue à faire sauter les omelettes, à goûter les soupes, à dresser la table, à sourire aux clients avec une placidité qui maîtrise les langueurs de Kraut. Pauvre Kraut I Ce brouillard le déprime plus que quiconque. Parfois, après qu'il a chiffré tout un matin, sa pensée s'arrête comme une horloge encrassée. Dans le cliquetis des fourchettes qui le fatigue, il songe à la retraite. Est-ce qu'un homme de son âge a été créé pour vivre seul ? Il convient qu'une femme veille sur le trousseau, entoure d'un linge la boule d'eau chaude, noue ses bras tièdes autour de ce cou de fonctionnaire fidèle. Kraut ne sait plus bien s'il a fait à l'hôtesse un signe amical. Il croit que oui... Les dîneurs sont partis. Kraut demeure seul sous la flamme de gaz qui crépite... S'il entrait dans la cuisine ?... S'il disait très simplement sa solitude, les besoins de son cœur, le chiffre de sa retraite ?... Il n'ose pas. Il n'osera jamais. Il écoute la chanson qui monte avec la fumée d'une marmite. Et il s'en va, le chapeau vert enfoncé sur la nuque, les yeux candides, un peu triste, la barbe suintante de brouillard.
C'est encore lui. Il fait décidément trop laid, dehors, trop froid dans la chambre, sous les tuiles. Kraut a pris une décision. Il se sent fort de toute la vieille Allemagne qui sert Dieu, fort des vieilles légendes, de la jeune gloire de son pays. Une porte a grincé. Penchée sur la marmite où l'eau qui va servir à laver la vaisselle bout à gros bouillons, M^^ Vogel montre son éternel sourire d'hôtesse prudente. Elle recule. C'est qu'il est effrayant, le brave homme, effrayant de candides rougeurs, d'aveux balbutiants, effrayant avec ses yeux clairs où luisent une convoitise sénile ! Pour prendre le ciel à témoin de son refus, la belle veuve a levé vers le plafond ses deux bras nus.
— Madame Vogel, dit le vieux Kraut avec un calme sinistre, vous me comprenez, n'est-ce pas?... J'ai droit à ma retraite... Si vous voulez, je tiendrai le livre de comptes de la pension... J'ai l'habitude...
La veuve se dérobe. Avec une douceur tenace, elle suggère à Kraut que la Thuringe est peuplée de femmes excellentes. Kraut a un sourire amer.
— Est-ce que vous refusez parce que je suis Allemand ?
Il vaut mieux, pour l'avenir de la pension, ne pas répondre à cette question.
— A quoi pensez-vous, monsieur Kraut ?... Mon mari est mort il y a deux ans. S'il vous entendait I
Mlle Schmoler entre innocemment. Il n'y a plus qu'à se retirer. Tout s'effondre, Dieu, les vieilles légendes, la jeune gloire. A quoi sert d'administrer
ce pays avec sollicitude puisque les veuves y refusent l'amour des vieux fonctionnaires 1
Rentré dans sa chambre froide, sous les tuiles, Kraut regarde tour à tour, et fixement, les chiens qui courent dans les ronds de la tapisserie, les gravures suspendues à la paroi où l'on voit les collines de la Thuringe, l'écriteau biblique où est écrit : Le bon berger donne sa vie pour ses brebis... et surtout, fautil le dire ? dans un recoin, entourée d'un cadre doré, une dame aux joues grasses, au regard bête, au front blanc, à l'affolante chevelure. Comment Kraut est-il entré en possession de cette réclame d'eau capillaire ? Mystère. Que de fois il la regarde avant de s'endormir I D'un pas décidé, Kraut marche à la rencontre de la dame aux cheveux dénoués qui ressemble si étonnamment à M^^^ Vogel. Il se saisit du tableau, il le jette à terre, il pose le pied sur cette gorge rose, sur ces yeux doux. Tristement, le bon berger regarde Kraut. Ce qu'il fait est très mal, très mal. Repris dans sa conscience, Kraut relève la dame, la repend à son clou. Cet autre tableau, là-bas, où la flotte allemande, à perte de vue, couvre la mer, ne le console pas le moins du monde... Kraut s'assied sur son lit. Lentement il dénoue les attaches de ses souhers, se dépouille de sa veste, de son gilet, de son épaisse camisole, mais^ comme il a sa dignité il ne regarde plus la dame à la gorge dévoilée...
Depuis ce jour, Kraut s'aigrit. Il perd la mémoire. La bière, le cervelas, la moutarde, la choucroute, ces mets divins ont un goût d'amertume, de déchéance.
Au bureau, des papiers traînent, les comptes ne bouclent pas... Kraut est vieux. Sa tête s'en va. Des souvenirs d'enfance lui reviennent avec des violences extatiques. A ceux qui prennent des nouvelles de sa santé, il répond toujours :
— Je veux retourner à la maison...
Ces mots, il les prononce avec des larmes dans la voix, un tremblement sénile des lèvres. La maison I... Elle n'est pas en Alsace. Elle est de l'autre côté du Rhin. Il lui prend des envies de se cacher dans la jupe de sa mère, comme autrefois... Sa mère ?... Alors, puisqu'elle est morte, dans la jupe verte des forêts où, enfant, il cueillait la fraise avec les camarades d'école.
— Je veux retourner à la maison...
En coup de vent, un télégramme entre deux doigts, M. Bohler est sorti du bureau. Il n'est que onze heures du matin. Qu'arrive-t-il à cet homme esclave de la règle ?... La porte de la maison, vivement repoussée, claque.
— Qu'y a-t-il ? demande M^^ Bohler effrayée.
— Je n'y comprends rien. Un télégramme de Leipzig. On m'annonce la mort de Marthe.
Marthe, une nièce orpheline qui épousa, contre une volonté durement exprimée, un banquier de là-bas, Marthe, la blonde et bonne fille qui tant de fois courut dans ce petit salon, grimpa sur les
genoux de l'oncle devenu son père, morte à vingtcinq ans et qu'on va descendre dans une terre étrangère.
— Marthe ?...
— Aussi, cinq enfants en cinq ans 1 Le cinquième l'a tuée... -Je n'irai pas. D'abord, c'est trop loin. Et puis... Non, je n'irai pas.
— En souvenir de ton frère, il faut y aller. Croismoi. Cette pauvre Marthe 1... Qui aurait cru ?... Devant la mort, il n'y a plus qu'à oublier, qu'à pardonner.
— Est-ce que je lui en veux à la pauvre enfant ?... Est-ce qu'on sait ce que l'on fait à dix-neuf ans ?... Nous n'aurions jamais dû l'envoyer en pension en Allemagne. Avons-nous été trop durs pour elle ?... Aussi, est-ce qu'on épouse le fils d'un homme qui a sabré nos soldats en soixante-et-dix , qui a travaillé de son mieux à nous voler notre pays ?... Enfin, c'est du passé tout ça, et maintenant elle est morte. Non, je n'irai pas. Je ne peux pas y aller. Quelle grimace faire devant cette tribu de Zingler ? C'est impossible.
— Vas-y, mon ami, crois-moi.
— Non.
On regarde la photographie posée sur le petit bureau où une enfant rit de toutes ses dents.
— Crois-moi, vas-y.
— Non.
M. Bohler s'en va. Dans la cour, on voit passer sa tête aux cheveux si blancs.
Il va sans dire que M. Bohler est parti le soir-
même. Il a été deux jours absent. De retour, il n'a pas dit grand'chose.
— Ils ont été très convenables. Le mari était atterré. Il l'aimait bien... C'est comme je pensais : elle est morte en donnant le jour à son cinquième enfant, qui vit, lui. Cette pauvre Marthe ! On m'a montré son portrait, très ressemblant, perdu au milieu des portraits de quatre ou cinq générations de Zingler, presque tous en uniforme. Ça me faisait l'effet d'un tableau volé à la guerre... Il a plu tout le temps... Ah I laissons ça...
M. Bohler s'est tû. Et sa femme, qui le connaît, n'a pas demandé davantage. Ce que M. Bohler n'a pas dit, car cet énergique ne veut pas s'avouer sentimental, c'est qu'il avait emporté un peu de terre d'Alsace, et que cette terre il l'a jetée sur le cercueil, au cimetière.
Janvier. De la pluie, de la boue. Les gouttières pleurent. On n'a jamais vu un hiver comme celui-là. Rabattue, la fumée des fabriques tombe en malédiction sur la terre.
Suzanne Weiss est à Paris, chez une cousine. Avec elle, la gaieté de Friedensbach est partie.
Et la laine ne marche pas. M. Bohler est d'une humeur massacrante... A la salle d'études, le travail se poursuit conformément au programme : on traduit de l'Horace, du Tite-Live, du Tacite, de l'Hérodote et du Platon, on étudie la Révolution française,
on lit Racine, Bossuet et Voltaire. Après quoi Jean se précipite sur son violoncelle et René sur ses haltères. Car René veut être officier et il entend se doter de doubles muscles. Il en est au quatorzième exercice de son traité de gymnastique. Une heure chaque soir, il manœuvre son torse, jette les bras en arrière, les jambes en avant, soulève les poids vingt et trente fois. Enervés, les frères s'attrapent :
— As-tu fini de miauler sur ton violoncelle ?
— Et toi de grimacer, assis sur les talons ?
— Ce n'est toujours pas en jouant du violoncelle qu'on chassera les Allemands d'Alsace I
— Petit crétin, va !
— Grand crétin !
La conversation se poursuit sur ce ton. Le pas du père. On se tait.
On veille au petit salon. Certain soir, les deux potaches doivent noircir quelques lignes sur ce sujet: Ma première émotion littéraire. Fébrilement, ils passent en revue la bibliothèque, les livres d'enfant, maintenant méprisés, les livres d'aventures, de science, de sentiment. Sur le rayon supérieur, les volumes qu'il est défendu d'ouvrir, dont on ne doit même pas lire les titres... M^^^ Bohler écrit. Caché derrière un journal, son mari fume. Cette fumée intermittente, le grignottement de la plume loquace, une page que l'on tourne, le clair tic-tac de la pendule, augmentent encore la quiétude de cette chambre tiède. A leur tour, Jean et René écrivent, raturent, gémissent, recopient. Ça y est 1
— Montrez-moi çal... dit soudain M. Bohler.
— Pas à haute voix, non I supplient les deux garçons.
— Est-ce que je vous consulte ? De Jean, d'abord. « Quelques pages de mon premier livre d'histoire
me resteront toute la vie. La vocation de Pierre l'Er-
1 mite, la foule, entraînée par lui, criant : « Dieu le
! veut 1 », tous, au mépris de leur vie, s'enflammant
I d'un zèle vengeur, abandonnant famille, maison,
pays, pour marcher contre l'Infidèle. Cela m'enthou-
: siasmait, me donnait des idées sublimes... Je demeu-
: rais des minutes entières en contemplation devant la
gravure qui ornait le texte : un sentier rocailleux,
une terre aride, l'interminable procession de ces
hommes qui allaient au combat, au bout du monde.
Dans ce temps-là — j'avais huit ans — il m'arri-
vait souvent de partir avec un peu de pain dans un
bissac. J'allais sur la grand'route, je marchais, je
marchais, ayant fait avec candeur le sacrifice de ma
vie, jusqu'au moment où la bonne me rattrapait et
me secouait d'importance... Emotion littéraire, par
association d'idées. A huit ans, déjà, j'attendais
chaque jour les Français, je les voyais sur un sommet
des Vosges, criant : « Dieu le veut !... » et c'était si
grand qu'en reprenant mon récit j'y mettais une
beauté absente d'un texte bien sec. »
M. Bohler se tait. C'est M^^ Bohler qui dit :
— Bravo, mon Jean ! A René, maintenant.
« Moi, tant que je vivrai, je soutiendrai que Jules Verne est épatant. Il est littéraire parce qu'il suggère
des masses de choses. Ecrit-il bien ?... je n'en sais rien. Mais ce que je sais, c'est qu'il vous grandit. On va dans la lune. On fait vingt mille lieues sous la mer. On invente des machines. Toutes les inventions modernes (sous-marin, automobile, télégraphie sans fil) sont dans Jules Verne. Ces engins sont littéraires, parce que franchir les espaces, plonger sous les mers, planer au-dessus des mondes, ça donne une émotion, ça fait rêver, ça nourrit l'imagination. Et surtout c'est littéraire, parce que c'est avec ces trucs qu'on reprendra F Alsace-Lorraine... »
Un éclat de rire accueille cette lecture. René se fâche tout rouge. Il croit qu'on se moque de lui.
— C'est épatant ! C'est la mienne qui est le plus chic... D'abord, littéraire, je ne sais pas ce que ça veut dire. Je suis scientifique, moi.
D'un mot M^^ Bohler calme cette exaspération.
— Allons, allons, rire, ce n'est pas se moquer. Elle est très bien, ta composition. Venez m'embrasser, mes garçons, et allez vous coucher...
La porte s'est refermée. Les parents se regardent avec attendrissement. M. Bohler, qui n'est pas coutumier d'optimisme, dit alors :
— Ils sont magnifiques, nos fils... Et quand je dis nos fils, je parle d'une façon générale. Partout, j'ai les mêmes échos. Ils ont quelque chose dans le cœur. Ils ont des muscles. ...Oui, oui, les Kummel et consorts n'ont qu'à se bien tenir!
— Vous ne vous ennuyez pas trop, M. Rcymond ?... demande parfois M^^^ Bohler.
— Pas du tout, madame.
Reymond ne dit pas la stricte vérité. Cet hiver lui paraît autrement long que le premier. Fi-iedensbach lui a livré tous ses secrets, les vieux toutes leurs histoires. Où est, maintenant, l'Alsace héroïque qu'il croyait avoir surprise ?
Kummel se charge de mettre un peu de piment dans cette paix somnolente. Il vient d'avoir la visite de son frère, Walther Kummel, qui demeure à Nancy, à Paris, à Bruxelles, à Cologne, à Berlin, un mois ici et un mois là, car ses affaires l'obligent à de nombreux déplacements. Quelles affaires ?... Strasbourg et Metz le voient aussi fréquemment, Belfort et Epinal, les villes frontières de préférence. Ce Walther Kummel parle l'anglais, l'italien et le français aussi bien que sa langue maternelle. Aimable, insinuant, son étui à cigares toujours bien garni, il voit beaucoup de monde qu'il s'entend à faire parler. On dit de lui : « C'est un charmant homme. »
Il est donc venu à Friedensbach visiter son frère, ses sept neveux et nièces, sa belle-sœur, Anna Kummel, qui porte toujours un tablier brodé sur sa jupe noire, qui chante si bien au fond de sa cuisine : Mein Herz ist ein Bienenhaus... Durant quelques jours on"a vu ici ou là sa tête osseuse, ses yeux vifs au regard fuyant, ses joues plates. Le juge le saluait très bas.
le gendarme encore plus bas. Puis il est parti pour Paris où l'attendaient des affaires. Il faut croire que le Lehrer Kummel s'est abreuvé à la source, car après ce départ, comme obéissant à un mot d'ordre, son patriotisme s'est exacerbé.
Certain matin que Reymond n'avait pu assister à la leçon donnée par Kummel à ses élèves, il les trouva hors des gonds, brandissant un papier, criant ensemble :
— Lisez-ça, monsieur I Nous devons le traduire en allemand. C'est dégoûtant !
Reymond prend le papier. Il lit :
« L'Allemagne, centre de V Europe.
» Ce n*est pas seulement par sa situation géographique, mais bien aussi par son importance morale que notre chère patrie est le centre de l'Europe. En considérant nos voisins, nous constatons en eux des défauts trop caractéristiques pour qu'on puisse les nier. Les Anglais sont incapables de fournir des savants alors que notre pays s'enorgueillit à juste titre d'une foule de chimistes, de physiciens, de mathématiciens du plus haut talent. Nos universités n'envoient-elles pas des rayons de lumière jusque dans les lieux les plus reculés de la terre ? On doit reconnaître que les Français et les Belges ont un certain esprit d'invention. Mais leur légèreté et leur insouciance les empêchent totalement de s'attacher à leurs découvertes et d'en tirer profit. S'ils avaient la profondeur de notre caractère, ils se rapproche-
raient un peu de ce peuple allemand dont vous faites partie. Tandis que chez nous, du premier au dernier, chaque fonctionnaire fait son devoir, nous voyons chez nos voisins le plus grand désordre dans toute l'administration et le manque absolu de patriotisme. Les Italiens sont trop passionnés pour pouvoir juger sainement des choses. La raison, qualité maîtresse dirigeant toutes nos entreprises, ne peut diriger nos fougueux voisins.
» On n'ose presque pas parler de l'ignorance et de la paresse russes, de l'incurie qui règne dans cet immense empire ! Ces différents défauts sont tellement essentiels que la civilisation des peuples en est totalement arrêtée et que leur niveau moral n'atteindra jamais le nôtre, à moins qu'ils ne s'inspirent de nos institutions. Alors cette nouvelle Europe dont l'Allemagne sera plus que jamais le cœur, l'organe vital, marchera vers le progrès. Et nous chanterons une fois de plus : Deutschland ûber ailes ! »
Reymond demande simplement :
— Vous n'avez rien dit ?
— Bien sûr que non. Papa nous a défendu de discuter.
— Il a bien raison. Montrez-lui tout de même ce papier.
Le soir même, après sa leçon, Reymond entreprend Kummel.
— J'ai lu, monsieur, le thème que vous avez dicté à mes élèves. Ne pensez-vous pas qu'il vaudrait mieux s'abstenir de ces textes à tendance... disons
politique ? Vous appartenez au premier peuple du monde, c'est entendu. Est-il nécessaire...
Kummel n'attend pas la fin de la phrase. Il est rouge. Tous ses cheveux sont dressés sur son crâne pointu. Derrièie les verres des lunettes les yeux brillent d'un éclat prophétique.
— Je vous en prie, nous avons le devoir de proclamer la vérité urbi et orbi comme vous dites, messieurs les professeurs de latin. Ne restons pas sur le terrain des afïirmations générales. Des faits. Chez nous, annuellement, un million huit cent mille naissances. En France, neuf cent mille, à peine. Chaque année nous gagnons un million d'habitants. Chaque année la France en perd cent mille. Qu'est-ce à dire, sinon que cette grande nation qu'est la France, ce nabab (vous dites ?) du monde, possède une grande peur de vivre comme l'a écrit un de nos nombreux grands écrivains... Voyagez donc, ouvrez les yeux, franchissez notre frontière!... Dès Belfort, tout est sale. Journaux, pelures d'orange sur le sol, vitres souillées de poussière... Et partout des femmes en cheveux, des créatures comme vous dites. Industrie enfantine. Commerce patriarcal. Au total, conception médiévale (vous dites?) des choses...
J'ai vu l'Alsace que nous avaient livrée les champions de la civilisation. Quelle incurie !... Quelle écurie, plutôt!... Ah! j'ai fait un calembour... Oui, il faut proclamer la vérité. L'Angleterre est la sangsue du monde. Il faut l'abattre 1 L'Italie joue de la guitare, l'Espagnol de la mandoline... Le Russe ?... Il a un
pou suspendu à chaque cheveu. L'Autriche ? Quelque chose grâce à nous... Et le pauvre Alsacien, debout sur son échelle, qui regarde par-dessus les Vosges. Il dit : « Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir?» Et je réponds, moi : « Rien que le désordre, l'anarchie, la luxure, les disputes, l'alcool et de telles choses. » C'est ce qu'ils nomment : liberté...
Nous voulons, nous, les Allemands, régénérer le monde, lui apporter la civilisation et le bonheur. Parce que nous avons pitié du monde. C'est cela le vrai idealismus... Ecoutez ce qu'écrit à ce propos un de nos hommes de culture. Je l'ai découpé dans mon journal : « Nous, Allemands, nous défendons l'idéal de la fraternité des peuples, de l'état mondial qui embrassera toute l'humanité, le surallemand, l'éternel humain, le cosmique, l'aspiration infinie au saint" empire de l'ordre vivant dans l'organisation libre, la symphonie des forces de la vie dans le cœur des peuples. Or ce n'est pas là un nouvel idéal, mais le plus ancien de tous, universellement humain, cosmique, l'idéal de raison pure orientale, médiévale, romane, l'idéal d'un en tous, de l'unité dans le nombre et du nombre dans l'unité... L'Allemagne est le seul disciple pieux de cet absolu que nous imposerons par la persuasion, si les têtes ne sont point trop dures, par la force si la persuasion échoue. »
Voilà I Avez-vous compris maintenant ?
Sur le crâne pointu, les cheveux demeurent dressés.
— Avez-vous compris ? répète le pédagogue avec une véhémence sacrée.
Que répondre ? On n'argumente pas avec la foi. Raymond murmure :
— C'est magnifique.
Le pédagogue sourit.
— Les temps approchent...
Ce soir-là, on ne va pas plus avant.
...M. Bohler tient en main le fameux papier ; il assure son lorgnon sur le nez, il prend un air sévère de chef. Et soudain il rit d'un bon rire qu'on ne lui connaît guère :
— C'est du délire mystique... Je donnerai à lire ce papier à mes amis de France, il en vaut la peine... Mes garçons, gardez-vous bien de protester. Buvez ce lait... L'orgueil leur monte au cerveau. Une ivresse. Hé I mangez , dévorez, digérez les peuples, vous finirez bien par en sauter î
M. Bohler se frotte les mains.
Le fils aîné de Weiss, François, qui fait son droit à Strasbourg et suit en esprit curieux des cours à la faculté des lettres, est rentré passer le dimanche dans sa famille. Au dîner, entre la tourte et le café, on a lu le factum du Lehrer Kummel. Seul, entre tous les convives — il y a là Reymond, le chimiste GanglofT, l'ingénieur Ballenhofer — François Weiss n'a même pas souri. Et il s'explique.
— Ça vous étonne ? A l'université, on nous nourrit de cette littérature.
Comme on paraît sceptique, il se lève, il va chercher dans sa chambre un livre intitulé Gedanken und Wahrnehmungen du romaniste G. Grober. Il l'ouvre
et il lit : « L'Anglais est un rustre prosaïque, l'Américain une âme vile et mercantile, l'Espagnol un dégénéré, l'Italien un voluptueux et un fainéant, le Français un débauché, un frivole et un superficiel... » Et cela continue, des pages et des pages, pour prouver qu'il n'y a de nation forte et saine que l'Allemagne, de science que la science allemande, de philosophie et de religion que la philosophie et la religion allemandes.
François Weiss poursuit :
— Mes professeurs, je les ai entendus dix fois se donner le ridicule de guerroyer contre les prénoms français, nier formellement qu'il y ait une littérature française, une poésie française. Victor Hugo écrit pour ne rien dire. Chateaubriand ? Un rhéteur emphatique. Un seul écrivain mérite de retenir l'attention : J.-J. Rousseau, et encore est-ce un Suisse d'affinités germaniques. On concède pourtant aux Welches le feuilleton... On affirme couramment que les Français ne savent pas leur langue, qu'ils prononcent mal, que les seuls Allemands parlent correctement le français, parce qu'ils savent la grammaire, la phonétique... A une ou deux exceptions près, remanier la carte, annexer, est le passe-temps favori de ces messieurs. Et tous à plat devant l'Etat. C'est le Dieu. Il a tous les droits, y compris celui de vie et de mort. Croyant parler à un Alsacien, un de mes professeurs de droit ne disait-il pas dernièrement à l'un de mes camarades : « Pourquoi, dans votre travail, écrivez-vous élat avec une minuscule ? On voit bien que vous
êtes Alsacien et que, comme tous les Français, vous n'avez aucune idée de ce qu'est l'Etat (Sie haben keinen Begriff vom Staat).» Le piquant de l'affaire c'est que l'étudiant à qui l'on adressait ces reproches était Badois. ...Je vous assure que l'on étouffe dans ce milieu de pédants.
Weiss, les yeux brillants, écoute parler son fils. Soudain, élevant son verre :
— Messieurs, à la santé de Kummel et de ses émules!... Laissons grandir leur folie... C'est eux qui nous rendront l'Alsace 1
— En attendant, il faut plier l'échiné et compter les coups, observe le chimiste Ganglofï.
Weiss n'en démord pas :
— A la santé de Kummel I...
Et il vide son verre en claquant la langue.
Février. Les vents se disputent au carrefour des vallées. Il neige, il gèle et dégèle. Sommets blancs, pentes grises, prés verts en bordure de la rivière.
...Aujourd'hui, les persiennes sont closes. On les abaisse quand passent les régiments au casque lourd, les touristes aux mollets gras, le Kreisdirektor en tournée. Derrière ces persiennes aux lamelles obliques — cent petits chemins par où glisse le regard — tour à tour les yeux gouaillent, rient ou s'attendrissent quand le curé, sous un dais d'or, promène le bon Dieu, quand un vieux s'en va dans sa caisse noire.
Aujourd'hui, derrière ces persiennes, des yeux gourmands, des yeux de dévotes contemplant le péché. Le papa Schmoler et sa Jacobine hochent la tête, blâment, condamnent et guignent tout de même qui passe et se pavane.
Après tant de brouillard, tant de pluie, le carnaval secoue ses grelots. On voit des masques qui ballottent devant les figures, des robes, habituées à plus d'ampleur, qui flottent sur des hanches maigres, des perruques dont les boucles pendent sur des joues mal rasées. Le vieux Karcher qui a du vice, chacun le sait, se promène en femme enceinte, les fils Badecker en Mauresques, la Minna du moulin en page Louis XV. On se démène, on grimace, on lève la jambe, on danse, on entre dans le café d'où sortent des cris de filles lutinées, on fait cortège derrière la grosse caisse et la flûte. Et l'un bat du tambour et l'autre secoue sa crécelle. Confettis et serpentins. Faux nez et faux cheveux, fausses filles et faux garçons, fausses œillades dans un jour faux. Passe un ours, passe une dame du grand monde, — bas violets, carrure d'hercule, ombrelle rouge, chapeau en forme de cloche à melon —, passe un gorille accompagné de madame gorille. Dans la cohue, moustache retroussée, l'œil au guet, les gendarmes, attentifs aux uniformes, — ils ont cofTré un cuirassier français, — attentifs aux couleurs proscrites... Que de hurlements dans la nuit I Cramponné à la corde qui le soutient, le garde-champêtre n'en finit pas de sonner le couvre-feu. Avec son faux-nez pourvu de trois verrues, le voici qui sort de
récole : zigzaguant et vacillant, se garant dans les fossés pour éviter d'illusoires véhicules, jovial et disert, vaille que vaille, il progresse dans la direction de son domicile. Grumbach est devant le sien; il a déjà lancé son cinquante-deuxième coup de pied dans la porte obstinément close... Et voici que la lune, que l'on ne connaissait plus depuis des semaines, montre sa face d'ahuri entre deux nuages.
— Que voulez-vous, dit Weiss à Reymond, il faut bien se secouer de temps en temps! Faute de mieux, nos gars soufflent dans des mirlitons ! On vit petitement. On s'étiole...
Sur les monts, le chapeau blanc de l'hiver diminue. Il n'est déjà plus qu'une calotte. Il y a pourtant encore, au creux des ravins, des hachures et des zébrures de neige qui dessinent des gueules ouvertes, des pattes crispées, des couleuvres enroulées. Quand on monte là-haut, tout gargouille, tout clapote et l'on ne compte plus les ruisseaux, petits fous qui se cassent les reins au pied des rocs. La nature est d'une laideur héroïque et travailleuse... Un souffle tiède entre deux souffles froids. La première sève émeut les aulnes. Une couleur de vie vient aux branches bien lavées.
Seppi, l'octogénaire, a ouvert sa porte. Encore un printemps ? Il tend son oreille velue pour écouter .11 faut attendre encore un peu. Il se recouche...
Le lendemain, comme le chien pleure derrière la porte, un voisin est entré. Sur son lit, Seppi est bien tranquille. Il a un bras replié sous la tête, l'autre
sagement posé sur la couverture. Sans bruit, sans violence inutile, la mort est descendue par la large cheminée ; de l'âtre sur le front de Seppi qui a poussé un soupir, elle n'a fait qu'un saut. Deux cousines, des vieilles aussi, héritières de la maisonnette et du jardin, se sont installées dans la chambre où, pieusement, elles marmottent des litanies, avant de s'endormir sous la lueur du cierge qui ne sait plus bien qui est mort et qui est vivant.
Bambin, Seppi s'assit sur les bancs de cette école qui est en face de l'église. Adolescent, il en aima plus d'une. On le vit un jour sur la place, en bel habit de grenadier. Comme il se battit pour son pays !... Vaincu, il se retira sur la montagne en compagnie des chèvres, sur la montagne à la terre rose... Sorti de ce sol, le berger retourne à ce sol.
Cela, la cloche le dit aux échos à l'affût de tout bruit qui passe. Les rocs l'ont entendu, les sommets ronds qu'aimait Seppi. Est-ce parce que le sacristain est vieux et qu'il songe à lui en tirant la corde, jamais la cloche n'eut voix plus caressante... Le glas du vétéran, il est triste comme l'exil, doux comme une berceuse, grand comme une bataille. Un homme est né, un homme est mort, la cloche parle, c'est toujours la même cloche, c'est toujours le même son, et ce n'est pourtant jamais la même chose. Elle ne parle pas d'un renégat comme elle parle de Seppi, la cloche alsacienne, parce qu'un vieux sacristain est au pied de la tour, qu'une émotion, du cœur, passe dans les bras, des bras grimpe le long de la corde, court en
vibrations autour de l'airain, si bien que c'est son propre cœur que le sonneur balance dans la cage du clocher.
Les Persiennes sont tendues devant les fenêtres. Ceux qui sont restés à la maison, — les femmes, les enfants, — regardent le long cortège. Que de vieux I Tous ceux qui se sont battus. Tout au haut du cimetière, dans l'entaille faite à la roche, on a descendu le cercueil. En son honneur, caracolant en rayons bleus le long des pentes, le soleil est sorti de sa prison de nuages ; dans la jolie lumière les monts sont agenouillés. Heureux le mort que la terre accueille avec joie I
Le temps qui va de l'hiver au vrai printemps est dur à ceux qui languissent. Kraut, lui aussi, en a assez. Ça n'a pas traîné. On l'a mis dans un double cercueil de plomb où il a l'air de s'ennuyer. Comme il a tant répété qu'il voulait retourner à la maison, on l'emmène à la gare, traîné par deux chevaux. Estil donc besoin de mourir pour apprendre où est son pays ? Derrière les persiennes, on a pitié. Un brave homme, ce Kraut. S'ils étaient tous comme lui, cela irait encore.
On l'emmène donc sous sa double enveloppe de plomb scellé. Devant le wagon, les fonctionnaires sont rangés. Les gendarmes saluent. Le juge dit des phrases qu'il lit sur un morceau de papier. Le petit train s'éloigne et l'on regarde, là-bas où coule le Rhin, plus loin, plus loin encore, là où s'étend la verte Thuringe. Chacun chez soi, cela vaut mieux ainsi.
Kraut s'en est allé. Il sera ce soir à la maison.
Durant la nuit, un vent frais a séché les chemins, roulé les brumes, bousculé les nuages. Enfin, le vrai soleil I... Non pas seulement entre deux averses, comme pour le vieux Seppi, mais le soleil qui se pose au premier matin sur le dos de la Forêt-Noire, de ce tremplin s'élance en plein ciel et tombe dans la nuit, saoul de fatigue.
La sirène n'a plus son hurlement lugubre. Sitôt la grille de la fabrique franchie, les ouvriers mettent leur veste en paquet sur l'épaule, retroussent leurs manches pour être plus vite prêts à bêcher la terre attiédie. Tournant en rond, le nez en l'air, les gosses chantent :
wStorik ! Storik! Langabein 1 Dra mi uf'm Buckel heim.
Wohi? Wohi?
In's Elsass nil
Cigogne, cigogne, longues jambes 1...
Sur ton dos, porte-moi à la maison.
Et où ça ? Et où ça ?
En Alsace I
Du haut nid de broussailles, tombe le bla~bla-bla qui est comme le bruit du printemps. Déjà le mâle est sur les bords de la Thur. Parmi l'herbe reverdie, il marche à pas lents, très grave. Les vieux, les vieilles rient aux fenêtres. L'Alsace se retrouve, l'Alsace reprend confiance... Qu'est-ce qu'il y a ? La cigogne, dans son nid !... Nouant leur ronde autour de la fontaine, sur la place inondée de rayons neufs, les gosses crient à tue tête :
...Storikl Storikl Langabein...
Il n'y a que les oies qui ne sont pas contentes. Ces cigognes les dégoûtent avec leur manie de trôner au faîte des pignons, avec leur façon dédaigneuse de lever les pattes parmi les renoncules des prés. De tout en bas, réunies en un colloque bruyant, elles jettent au nid de broussailles de populassières injures... Bla-bla-bla répond la cigogne qui contemple l'horizon.
Les forêts s'épaississent de bourgeons. Qu'elle est belle, la vieille terre d'Alsace ! Weiss a repris son âme d'été, couleur de beau temps. Il a des fossettes au creux des joues, un rire clair. Il s'attendrit devant la salade qui pousse, devant les fraises qui fleurissent, il lève les yeux vers les sommets.
Déjà le lilas met sur les murs son liseré blanc ou violet. De lourds parfums traînent sur le sol. Sous la tonnelle du restaurant, la bière donne une réelle satisfaction. C'est l'avis de Strocker, le bûcheron au collier de barbe brune, le rude abatteur de troncs, que sa femme, une rousse qui louche, trompe, dit-on, avec le meunier de Randach. C'est possible, après tout. Des amis d'auberge ont tout raconté.
Vers dix heures du soir, des cris de femme et d'enfants, un tintamarre de meubles renversés ; sur le trottoir, le légumier rejoint la soupière, la bouteille rejoint les assiettes. C'est curieux comme les gens qui ont à venger leur honneur sont prompts à fracasser la vaisselle !... Attirés par le vacarme, les gendarmes Sporrmann et Taubenspeck s'élancenL. La vue des
uniformes verts redouble la fureur de Strocker. L'Alsace a dormi tout l'hiver. Elle se réveille. Quels cris I
— *Use Schwobe 1... Use Gottverdammi !...» Des chaises s'effondrent, des talons raclent les planchers. Devant l'ennemi héréditaire, toute la famille a fait front, même la femme adultère qui lutte pour la défense du foyer. Les gosses, en grappe, sont suspendus aux jambes des gendarmes. Quelle bataille ! ,
Entre Spôrrmann et Taubenspeck, énormes et suants, Strocker est emmené, menottes aux poignets, dépoitraillé, nu tête, cheveux collés au front. N'at-il pas aussi crié : « Viv' le France ! » Son compte est bon. Toutes les persiennes ont des yeux de sympathie pour celui qu'entraînent des hommes en casque à pointe. On ne raisonne pas. C'est l'instinct.
Echevelée, marbrée de coups, la rousse qui louche s'est penchée à la fenêtre. Elle est reconnaissante à son homme de l'avoir si bien battue. Elle l'admire. Et de voir Strocker si laidement menotte, elle éclate en sanglots.
C'est ainsi : dès l'instant où les cigognes font blabla-bla sur le bord du nid, on se sent plus batailleur, une chaleur dans le sang, la tête plus près du bonnet, plus près du passé. On se souvient que l'oncle est mort en soixante-et-dix, que le cousin Joseph est à la légion étrangère. Puis ces lilas, ces parfums, ces soifs qu'il faut éteindre sous la tonnelle. Il suffit d'un rien pour que le vernis craque. On vient bien de le voir. Ce Strocker, il est né depuis l'annexion, il a suivi l'école allemande, il a servi l'empereur, soumis,
discipliné. Il a suffi d'une minute de colère, de folle sincérité , et ses lèvres ont crié : « use Schwobe 1 » Puis, comme l'un ne va jamais sans l'autre : « Viv' le France I... » Tout cela à propos d'une femme infidèle. Il faut reconnaître que c'est un peu incohérent. Mais, dans la rage, on se vide le cœur, pêle-mêle, de tout ce qui s'y trouve entassé.
La f^te de Friedensbach, la Kilbe, se ressentira des quatre mois de prison infligés à Strocker. S'il y a une fête où l'on souhaite se sentir entre soi, c'est bien celle-là. Autour de la place, les vieilles demeures créent le décor de toujours. Les kougelhopfs sont pétris avec la farine du pays, les vins que l'on boit ont le goût du crû, le rond de danse est fait des sapins de la forêt voisine. La musique ? celle des pompiers qui portent casquettes et guêtres blanches, comme au temps jadis, qui ont tambour-major et clairons... Trombones de ronfler, jupes de pirouetter. You et you ! et you !
...Le juge passe ayant au bras la femme blonde qu'il a ramenée de Francfort. Quelle leçon pour Suzanne I... Kummel installe sa nichée sur les chevaux cabrés du carrousel... L'œil torve, l'oreille ouverte aux propos, les gendarmes rôdent. Et Taubenspeck inspecte les drapeaux : rouge et blanc, rouge et blanc... Au diable ce rouge et blanc !...
A coup sûr, si quelque fonctionnaire célibataire tourne autour d'une fille, il fera bien, désormais, de ne point .errer seul, la nuit tombée, dans les chemins creux. Cela, on ne le permet même pas aux gars des
villages voisins. N'est-ce pas l'an passé que Bader, d'un coup de dent, emporta le bout du nez d'un rival de Ranspach ? A chacun son bien. A chacun son droit. Qui serait-on si l'on ne défendait pas les filles aux yeux clairs contre l'étranger ? Niché au creux de sa vallée, on a la fraîcheur d'âme d'autrefois, sincère et brutale. On boit son vin, on mange son kougelhopf, le canon tonne, les jupes s'envolent, et you I et you I Reymond et ses élèves passent et repassent sur la place qu'illuminent les feux de bengale.
— Il est tard, il faut rentrer. Vos parents ne seront pas contents.
Jean répond :
— Oh 1 encore un moment, monsieur... Vous savez, la Kilbe, je ne la verrai plus.
Une Kilbe qui se respecte dure" deux'jours. A Friedensbach, il y a la Kilbe et la Nachkilbe au cours de laquelle défilent les pompiers.
Devant les clairons qui sonnent une marche alerte, marche seul, et c'est assez, sabre au clair, le ferblantier Flachsberger, capitaine de la confrérie, dont la face apoplectique s'épanouit sous un casque à crinière. Des médailles de module dissemblable inondent sa poitrine. Un caniche tondu en lion, deux bassets, l'entourent d'une bruyante sympathie. Passe la fanfare dans un mugissement apocalyptique : d'un mouvement énergique les trombones à coulisse chassent devant eux les clairons, ^essoufflés ; suivent les officiers d'état-major, le drapeau, les sapeurs, hache sur l'épaule ; suivent les hydrantiers porte-jet, le
torse sanglé de cordes et de tuyaux, disposés en quinconce par un effet de l'art ou du hasard ; suit la cohue des membres passifs et honoraires... On dîne au Zum weissen Lamm. C'est long... Des heures s'écoulent. On sort. Un monde entièrement remis à neuf s'offre aux regards des pompiers : les réverbères ébauchent un picoulet auquel les maisons cherchent à prendre part en dilatant leurs façades en soufflet d'accordéon. Bien que ballotté par des vents contraires, Flachsberger se porte au-devant de ses troupes, tire son cimeterre, vocifère un Marsch I... dont vibrent les vitres de Friedensbach.
Guêtres blanches, casquettes à la française, clairons et tambour-major disparaissent dans un nuage de poussière. Un peu de gloire descend sur les toits de Friedensbach. Ces clairons ne sonnent-ils pas un air qui ressemble étrangement au fameux :
Il faut monter là-haut, soldat, Soldat, monte vite à l'assaut...
Les gendarmes suivent à distance.
De sa fenêtre Reymond écoute ce chant du clairon. Il voit, au-dessus des toits, les pentes fleuries de l'or des genêts. Au papa Schmoler assis sur le banc, devant la porte, il dit :
— Quel beau pays que votre Alsace !
Schmoler lève la tête.
— Seulement trop beau... Ça se paye, ces choseslà...
Le successeur de Kraut vient d'arriver à Friedensbach, Kroner, qui naquit en un village du Wurtemberg. Quand ? C'est bien difficile à dire. Grand, maigre ; des bras interminables, des mains de momie qui lui battent les cuisses quand il marche ; un long cou, une pomme d'Adam toujours en voyage ; piquée là-dessus une tête d'une intéressante laideur avec une barbe rare qui laisse voir la peau, des yeux tristes, un front drôlement bombé, un crâne puissamment voûté : Kroner n'a pas d'âge ; il tient du gosse en crise de croissance et du vieux qui se détache de la vie.
Au bureau, — état-civil, impôts, — Kroner reçoit poliment. Dès que la porte tourne sur ses gonds, il émerge de ses paperasses, il interroge de l'œil, non pas affable, mais consciencieux, gravement humain. Avec les vieux, il lui arrive de parler le français qu'il possède parfaitement. Les services qu'il peut rendre, il les rend, et quand il écrit le nom d'un mort, il secoue la tête comme pour prendre part.
Ce Kroner vit en solitaire. Le dimanche, on le voit souvent assis sous les saules, au bord de la rivière. Il
se promène aussi, les mains au dos, sympathique aux jardins en terrasse, à ces toits du bourg qui se touchent de l'aile. La lune le connaît bien. Elle n'a pas d'ami plus fidèle. Aussi se plaît-elle à dessiner contre les murailles son ombre cocasse.
Le soir, il est possible que Kroner écrive des vers. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il passe des heures et des heures, enfermé dans sa chambre, assis devant la table poussée près de la fenêtre : la plume trotte, le maigre buste se balance comme pour marquer le rythme des syllabes. Soudain, jetant les bras en avant, Kroner déclame. Schiller et Lenau sont ses hommes. Il les cite. Leur effigie en terre cuite trône sur le dos du piano. Car Kroner a plus d'une corde à son arc. Après le bain de poésie, le bain de musique. La tête très haute dans les passages de force, le nez sur les touches dans les passages de douceur mélancolique, l'homme se grise des sons qui montent dans le silence de Friedensbach endormi. Que joue-t-il ? La Pathétique, après quoi il s'éponge, vidé de son âme, les yeux vitreux. Le masque de Beethoven contemple Kroner et sympathise. Et voilà que les doigts courent à nouveau sur les touches ; les sons se précipitent, se heurtent, flot puissant; un chœur invisible lance son Freude! Freude! Des pieds, des mains, de la tête, du buste, Kroner se démène ; l'ombre aux mouvements brisés se tasse en un coin de la chambre, grandit démesurément, envahit le plafond. Freude! Freude I Le flot s'étale, s'apaise ; il semble que l'orage s'éloigne derrière la montagne, après quoi, dans
l'air rafraîchi, sur Tazur d'un bleu profond, les hirondelles dansent avec de petits cris joyeux...
Les fonctionnaires n'aiment pas ce Kroner au regard de myosotis. Tout ce qu'il avance les irrite et tout ce qu'ils disent le choque. Kummel se répand à son sujet en sarcasmes :
— Ah 1 c'est une fleur du Wurtemberg, une porcelaine de cette vieille Allemagne qu'on brisait pendant qu'elle reflétait la lune... Tout à fait alimodisch ce pauvre Kroner. Rien pour la force, rien pour la conquête... C'est une personnalité de souvenirs, de réconciliation universelle. Un musicien, oui, je suis contraint de le reconnaître ; mais un représentant de la patrie allemande, alors je dis non 1... Il faut le renvoyer dans son village du Wurtemberg afin qu'il puisse, le soir, écouter chanter les sapins qui se balancent. Homme d'étoiles et non de terre allemande ! Kroner ?... une vieille fille évangélique.
Maintenant, à là table des missionnaires de l'Idée, Kroner ne disait plus grand'chose. Il mangeait sans bruit, signe de dégénérescence, il usait du cure-dents avec discrétion, signe de neurasthénie, il ne frappait pas du poing pour appuyer ses arguments, signe de faiblesse congénitale. Un soir, pourtant, comme il avait prononcé le mot de bonté, une rumeur l'enveloppa, une rumeur qui ressemblait fort à une huée. Avançant sa figure congestionnée, le voisin cria : « Bonté ?... bonté ?... non, monsieur 1 (ce « non monsieur » fut dit en français.) La bonté 1 Nous sommes assez forts pour nous passer de cette médecine... »
Une ou deux fois déjà, demeurés seuls dans la salle du restaurant, Kroner avait échangé quelques mots avec Reymond.
Un soir, les deux hommes se rencontrèrent au bord de la rivière. Ils firent route, côte à côte. La douceur de l'air invitait aux confidences et Kroner, en vraie « fleur du Wurtemberg », n'y manqua pas.
— J'aime ces deux vieux Schmoler, surtout M^^ Jacobine avec son bonnet si bien attaché, avec ses joues si bien lavées, avec ses bons yeux de grand'mère. Elle me rappelle tellement ma maman, si simple, aussi, si propre de conscience... Mon père est postillon. Il sonne du cor dans les forêts du Wurtemberg. Je suis vraiment son fils... Ah ! Si vous pouviez voir notre maison, au coin de la forêt, près de la rivière (et c'est pourquoi j'aime beaucoup cet endroit où nous sommes). Quelque chose est posé sur son toit, quelque chose de mieux encore qu'une cigogne : c'est la paix, c'est la bonté , c'est le désir d'accomplir la volonté divine. Et ma mère est assise devant la porte, qui raccommode, qui épluche les légumes, qui dit bonjour aux passants... Tout à coup le cor sonne et c'est le père, là-haut, sur le siège de la voiture. Il s'arrête un instant. Il dit: ...«Bonjour, Mutter... » Elle répond : ...«Bonjour, Vater... » Ils se regardent. Le fouet claque et les grelots sonnent à nouveau dans le bois... J'aime mon Wurtemberg... Et j'aime aussi l'Alsace, sa franchise, sa fierté. Pauvre Alsace, comme nous sommes durs I... Pauvre Alsace I... Je suis bon patriote, M. Reymond, vous
pouvez en être sûr. Et c'est pourquoi je dis aussi dans mon angoisse : Pauvre Allemagne 1
— Et pourquoi donc ?
Kroner ne répondit rien.
Et le père Schmoler disait souvent :
— M. Kroner ?... C'est un Allemand comme on en fabriquait au temps de mon père.
Hammer, le marchand de légumes, qui entendait l'autre jour un client tonner contre les Schwobs, s'est tû, prudent. Il a fini par dire :
— Moi, vous savez, pourvu que je vende mes légumes !... Que les gros se chamaillent, c'est leur affaire... Nous, on sera toujours les dindons.
Weiss, à qui Reymond rapportait ce propos, a répondu :
— Nous sommes des hommes, en Alsace, comme partout, avec un porte-monnaie et un estomac. Quelques-uns se découragent. Depuis le temps qu'on attend! Mais il faut réagir, réagir! Dimanche, jour du 14 juillet, je vous emmène à Belfort. Nous y oublierons Hammer et ses légumes.
...Sous la plate lueur qui précède l'aurore, somnolents, le teint gris, les yeux gonflés, le déjeuner sur les lèvres à cause des cahots, à cause des odeurs, ils sont debout dans un wagon bondé. Le train, qui n'en finit plus, court dans les prés déserts. Une gare, parfois, ce tas noir des gens qui attendent, cette rumeur
qu*on perçoit dans le demi-sommeil, ces lampes qui brûlent encore au fond des salles, ce coup de sifflet... Le train craque, des secousses régulières, on roule, on roule... Et soudain le soleil ! On relève la tête, ressuscité. L'or des fleurs, l'argent des gouttelettes, sous les vergers l'écharpe oblique des rayons ; un clocher dressé dans la lumière. L'Alsace se donne tout entière afin que les yeux qui la contemplent déposent sa fraîche image dans les plis du drapeau perdu.
Weiss regarde avec respect tous ces inconnus entassés dans ce wagon ; et derrière ce wagon il y a des dizaines d'autres wagons où l'on s'entasse pareillement ; après ce train d'autres trains ; sur les chemins qui viennent des bourgs, des villages, des hameaux, des fermes isolées, les chars à échelles où l'on se tient à la taille pour ne pas tomber, où les nœuds noirs dansent sur la tête blonde des femmes, et des gars ployés sur des bicyclettes aux grelots tintinnabulants, et des familles à pied, les vieux, les parents, les gosses qui se donnent la main et balancent leurs joues rondes à la hauteur des épis : une tribu qui émigré, tout un peuple qui répond à l'appel mystérieux. Et Weiss dit à Reymond :
— Nous avons dormi, cet hiver. Voyez ce réveil !
Un loustic crie soudain : « Vive la... vive la soupe au riz ! » Le wagon est secoué d'un rire. Grisé par le succès, le loustic exploite le filon : « Vive la... banane I... Vive la fram... boise I » A chaque fois monte le même rire énorme. On s'émancipe. Pas trop, car dans ce train sont montés des gens que l'on ne con-
naît que trop, qui ont carnet, crayon, bonne mémoire au surplus. On sait que jusqu'au bout du pèlerinage on sera écouté, surveillé, suivi pas à pas. Discrètement on se montre du menton l'homme gras ficelé dans un complet gris, les messieurs balafrés, qui parlent français, et qui sont des officiers en civil des régiments de Mulhouse. Le loustic lui-même renonce à poursuivre sa veine.
Alt-Munsterol !... Un gendarme barbu, flanqué d'un commissaire de police, passe d'un compartiment à un autre compartiment, toise, questionne, note. Il semble que jusqu'à la dernière minute on veuille s'affirmer tracassier, ennemi de la liberté, indiscret.
— Où allez-vous ?... — Pourquoi ?... — Connaissez-vous quelqu'un à Belfort ?...
— «Fertig» !... On repart. Le bétail humain est contrôlé.
— Tenez, explique Weiss à Reymond, c'est ici qu'un de vos compatriotes, un jeune médecin de Lausanne, qui se croyait déjà du bon côté, a crié Vive la France! Un espion a tiré la sonnette d'alarme, et le train s'est arrêté, à cinquante mètres de la frontière... Six mois de prison ! dont il n'a du reste fait que trois grâce aux démarches du vieux pasteur Ort, de Mulhouse... Maintenant nous sommes en sécurité.
On se précipite aux portières. La France ! On s'étonne presque d'y voir des arbres comme les arbres de partout, une rivière aux eaux sales, des bornes blanches, une route poussiéreuse. La France ! Pas de cris. Pas de chants. Mais on sent bien qu'on a posé le
joug. Personne, maintenant, ne vous demandera: «Où allez-vous ?... Pourquoi ?... Pour combien de temps ? » On se sent plus léger. On respire plus profond. On a envie de serrer la main de son voisin, de parler pour écouter si le son de la voix est encore le même. Et de fait, soudain, tout le monde parle, tout le monde rit. Des inconnus, qui se dévisageaient en chiens de faïence, clignent de l'œil, s'animent, s'offrent une cigarette.
Les douaniers de Petit-Croix ont la consigne de ne pas trop fouiller les paniers alsaciens, et tout le monde passe, sans interrogatoire, sans yeux froncés, le gros monsieur ficelé dans un complet gris comme les balafrés. Dans la salle d'attente, où le flot déferle, un gars présente le drapeau, une musique joue la Marseillaise. Chapeau bas, — même le gros monsieur, même les balafrés, — on défile devant les couleurs qui s'inclinent pour saluer l'Alsace, devant les cuivres qui rugissent l'appel aux armes. On est heureux. Les cœurs chantent. Des vieux se serrent la main...
Les premiers soldats, des yeux qui rient, des gestes souples, et non plus cette raideur, ces talons qui claquent, ces distances, ces gueulades ; ces soldats sont des hommes ; un adjudant les salue de la main comme il saluerait un ami ; on se regarde avec confiance... Sans doute, que de choses il conviendrait de blâmer ! Oui, des papiers qui traînent, des vitres polluées, de l'herbe entre les rails, un certain laisseraller, un sans-gêne démocratique, toutes choses auxquelles les Alsaciens ne sont plus habitués et que les
balafrés notent avec un ricanement de compassion. Oui, cela, autre chose encore, le culte des mots, le culte des couleurs, du panache, et autre chose encore. On n'en finirait pas. Que de défauts I Ceci reste, pourtant : ces gens sont gais, — la gaieté, le trésor de la vie I — ; ils vous parlent pour un rien ; ils ont du flair, du tact, des antennes ; ils sont humains, en un mot. Quand on vient de l'autre côté de la barricade, on remarque cela et non les vitres sales. Peut-être bien que si l'on vivait avec eux on regretterait cet ordre, cette stricte réglementation dont on a pris l'habitude, mais aujourd'hui on ne veut voir que ce sourire qui vous accueille, que ce geste de main de l'adjudant, que cette gentillesse (voilà ce qui conquiert, voilà ce qui lie les cœurs) qui est bien la plus jolie fleur qui s'épanouisse au jardin de l'humanité.
Cette foule alsacienne ne sait trop comment exprimer ce qu'elle sent si bien. Un vieux y arrive pourtant à peu près quand il dit :
— Dès que je suis en France, moi, Seppi Schubetzer, j'ai envie de raconter des histoires...
— Eh bien, Hort, demande Weiss, te sens-tu un peu Français ?
Hort ne dit rien. Que dirait-il ?... Libéré du régiment il y a moins d'un an, c'est la première fois qu'il franchit la frontière et il est ébaubi. Ce Hort est un petit employé du bureau de Weiss, un être bourru, têtu, taillé à la grosse, qui comprend à peu près le français mais ne le parle guère. Dans les talons, dans le dos, dans les épaules, dans le port de tête, il a en-
core cette rigidité qu'on prend à la caserne allemande. Sitôt qu'on lui adresse la parole, instinctivement, il rectifie la position. Weiss lui offre donc ce petit voyage. Encore un de plus qui aura vu ! Encore un de plus qui pourra comparer !
Belfort ! Et soudain le claquement des drapeaux, cette orgie de bleu, de blanc, de rouge, cette foule qui coule comme une eau ; des lycéens, des paysans, des voyous avec leur casquette à pont, des femmes qui rient, de petits messieurs proprets qui expliquent comment les choses se passent, les cent moutards d'une école de sœurs qui se pressent derrière les cornettes. Partout les roulements des tambours, le tapage des fanfares, le chant pressé des clairons. L'air ronfle. Le ciel est comme une immense cymbale. Les voilà ! les voilà !... Quelle allure ! Les baïonnettes piquent dans la lumière leurs mouvantes hachures... On se donne le bras. On marche à la cadence des clairons, même Hort dont la bouche reste ouverte. Qu'ont donc ces hommes pour avoir un pareil diable au corps ? Qu'est-ce qui anime ces figures, met cette flamme dans les yeux, cet enthousiasme sur les fronts ?... De quelle victoire se croientils donc sûrs ?... Weiss a cessé d'exister en tant que Weiss. Il porte sa canne sur l'épaule, comme on porte un fusil, sa poitrine se dilate d'espoirs belliqueux et quand les clairons, d'un souple mouvement, lancent au ciel leur éclair d'or, il gonfle les joues, il sonne avec eux, il est toute cette foule, il est ce fantassin dont le regard brille sous la visière, il est cet artilleur à la
lourde mâchoire, il est ce dragon qui éperonne son cheval, il est toute la France, il marche en plein ciel comme ce drapeau qui flotte au-dessus des baïonnettes.
« Nation pourrie », disait Kummel. « Nation pourrie 1 répète Weiss. Viens-y voir, mon vieux ! » L'ardeur, la volonté, elles ruissellent du calice des clairons I Ces clairons ! ils chantent les plaines de France, ses collines, ses fleuves, son bleu qui est la joie de l'horizon ; ils jettent une promesse par delà les Vosges. Toutes ces figures soulignées par le trait noir des jugulaires, disent le don de soi, car la frontière est proche et on sait bien qu'ils sont de l'autre côté, tapis, prêts à bondir...
Petits pioupious rouge et bleu, savez-vous ce que votre entrain verse de courage au cœur des fidèles exilés ? Sentez-vous la tendresse dont tant de regards vous enveloppent ?...
Sur le Champ-de-Mars, la foule, les nœuds noirs alsaciens. Et dans l'immense espace vide les batteries qui roulent, les lignes souples des chevaux, le cliquetis des sabres que l'on tire, les formidables carrés des régiments, des milliers de pieds guêtres de blanc qui se posent, se soulèvent, le scintillement des baïonnettes, les drapeaux fièrement portés, et toujours les clairons, ce souffle d'airain qui court sur les têtes. Quand disparaissent les escadrons lancés à l'allure folle de la charge, un nuage de poussière monte dans le ciel comme une fumée d'incendie...
Hort ne dit toujours rien. Il regarde. Il écoute ce
chef qui dit à ses hommes: Mes amis... De nouveau, c'est la muraille des baïonnettes, le pas pressé des hommes qu'on ramène en caserne. Une grand'mère est là, au premier rang de la foule, une grand'mère de la campagne, en bonnet tuyauté. Toute une nichée de gosses s'abrite dans les larges plis de sa jupe. Un de ces gosses, soudain, pas plus haut que ça, s'est faufilé entre les rangs des soldats. Maintenant, là-bas, navré de sa hardiesse, il hurle à pleine bouche. Et c'est un spectacle comique que celui de cette grand'maman qui appelle son poussin perdu. Un commandant, du haut de son cheval, a observé le drarre. Il se retourne à demi sur sa selle. Du sabre, il fait signe aux hommes de marquer le pas, il ouvre un espace dans l'interminable colonne. Alors, souriant de toute sa longue moustache et saluant du sabre : « Passez, madame I... » La vieille ramasse ses jupes. Chassant la marmaille devant elle, elle rejoint le gosse qui hurle toujours de toute sa bouche carrée.
Hort se souvient qu'un lieutenant, dans une rue de Mulhouse, a planté son sabre dans le corps d'un apprenti trop pressé qui se glissait entre deux compagnies. Et il a ce cri, cri de délivrance qu'un geste humain lui arrache : « Ca y est, maintenant je suis Français 1... »
Est-ce bien Hort qui vient de dire cela ?... Il en est lui-même étonné.
Weiss a glissé son bras sous le bras de l'Alsacien... Il l'entraîne... On dîne derrière les lauriers roses d'une terrasse. Hort a repris sa dure figure de soldat. Il se tait, tout au devoir présent qui est de manger. Sur
la place, des carrousels tournent au piaillement de leur orgue de barbarie. Le nègre, sous son parasol vert, se contorsionne devant ses glaces et ses nougats. Ballons rouges. Complaintes d'aveugles. Supplications des mendiants. Tirs mécaniques. Bruit de pipes qu'on casse. Rires de la fille mammelue qui recharge la carabine et la tend à un pioupiou débraillé. Chaleur, poussière, sueurs, toute la vulgarité joyeuse de la bastringue que la Savoureuse semble traîner dans son eau sale, étalée en flaques parmi les détritus et les pots cassés...
Tout cela, de parti pris, on le trouve très beau, très grand. On est venu pour admirer, pour donner une couleur à la belle légende dont on vit...
Le train court dans le soir rose. On est mort de fatigue. On a dans la tête un bruit cadencé de pas, ces cris des clairons, ces taches rouges, ces taches bleues, cette rumeur qui monte vers les drapeaux frissonnants. Cela, on l'emporte vers la muraille des Vosges qui grandit. Les beaux chemins du matin se couvrent d'ombres. A la dernière gare française, tout est calme sous les guirlandes fanées.
— Vive la France I crie d'une voix rauque un ouvrier de Mulhouse fortement éméché.
Sa femme, une boulotte vêtue de violet, le considère avec inquiétude.
— Allons, Joseph, tiens ta bouche, maintenant.
Elle dit cela en patois alsacien dont aucune traduction ne peut rendre la verdeur. Joseph répète son cri puis se tait. La prudence se réinstalle dans les âmes. Et voici les maîtres du jour, le gendarme, le com-
missaire, les douaniers. On s'agite. On farfouille dans les paniers, dans les sacs. On prend les noms. On interroge. On confisque cocardes et rubans. Soir de quatorze juillet alsacien ! Crainte d'une incartade, la grosse femme vêtue de violet ne quitte pas son ivrogne de mari, prête à appliquer sa large main sur la bouche ouverte. Mais Joseph se borne à rire en hoquets. Après quoi, très simplement, il affirme : lo, io, Gottverdammi !...
On courbe l'échiné. Toute la journée on a vécu dans le bleu. On a dit ce qu'on avait sur le cœur. On s'est frotté à la liberté. On a marché au rythme des clairons. Et voici qu'on rentre dans le gris, dans le silence, dans la crainte.
L'ivrogne répète en hochant la tête : « Hé ! io, io, Gottverdammi I »
Le lendemain soir, — les jours sont longs, les soirs sont tièdes, — Reymond se promène au bord de la rivière. Près du pont, dans la pénombre, un homme qui salue. C'est Kroner, toujours solitaire. Reymond a pitié.
— Quelle belle soirée 1
— Magnifique... Et ce quatorze juillet ?
— L'allure des troupes françaises était splendide. Kroner s'évade de ces contingences.
— Il y a donc, de l'autre côté des Vosges, des milliers d'hommes vêtus d'uniformes d'une certaine couleur, armés de fusils, de baïonnettes, et de ce côté-ci des Vosges des milliers d'hommes vêtus d'uniformes
d'une autre couleur, également armés de fusils, de baïonnettes... Demain, peut-être, dans quelques années, à coup sûr, la trompette de la guerre sonnera et ces hommes s'égorgeront. Il y en aura des morts et des morts sur ce joli chemin que nous parcourons ! Pauvre vallée I
— Vous croyez donc à la guerre ?
— J'y crois ! J'y crois parce que nous sommes forts, trop forts. Nous avons trop d'hommes, trop de canons. C'est vraiment terrible d'être trop fort, parce que la force, l'orgueil et la dureté vont toujours ensemble... C'est une loi de la psychologie... A la caserne, à l'école, à l'église, on ne parle que de notre force, de la force du poing. Pauvre discipline I pauvre pédagogie ! pauvre religion !... Croyez-le bien, monsieur, je suis un bon patriote allemand, j'aime mon pays de tout mon cœur, et c'est parce que je l'aime que je souffre d'entendre crier toujours : force, force I force ! et jamais: bonté ! bonté ! bonté !...
Après un silence, Kroner poursuit :
— On nous déteste, on nous déteste partout, monsieur, je le sais, je l'ai expérimenté dans mes voyages. Jalousie ?... Je ne le crois pas. On ne déteste pas l'Allemagne de Schiller, mais cette Allemagne qui met la justice allemande au-dessus de la justice de Dieu. Je réfléchis chaque jour à bien des choses, en lisant nos journaux, nos revues, en écoutant parler nos fonctionnaires, nos officiers, et j'ai peur, peur de ce qui doit arriver.
Reymond écoute sans interrompre. Il sent battre le cœur d'un honnête homme.
—Vraiment, je crois que nous sommes appelés à faire souffrir et à souffrir nous-mêmes terriblement... Quelle lutte se prépare !... Chaque jour, dans mon vallon du Wurtemberg, ma mère prie le bon Dieu afm que régnent la bonté, la pitié, la justice. Mais combien de millions d'hommes prient le diable afm que règne le canon ?... Et moi aussi je prie pour l'Allemagne. Le soir, quand je joue sur mon piano, c'est encore une prière, petite étoile mangée par les nuages. Autour de moi, les autres crient : Nous sommes forts 1 nous devons dominer le monde!... Et ils se frappent la poitrine qui résonne parce qu'il n'y a pas de cœur... J'ai voulu montrer aux Alsaciens que je les aimais et je crois qu'ils me le rendaient un peu. Alors, naturellement, M. Kummel a écrit à Strasbourg, M. Dôring a écrit, et je suis déplacé. Je retourne au Wurtemberg. Je pars avec mon piano. Adieu, M. Reymond.
Avant que Reymond ait pu le retenir, mystique, romantique, merveilleusement fou, diraient les uns, merveilleusement clairvoyant, diraient les autres, pareil, avec son maigre dos voûté et ses longs bras, à quelque gigantesque chauve-souris, Kroner glisse dans la nuit.
Et Kummel dira demain :
— Kroner ? C'est un socialiste rehgieux, la pire des espèces qu'on trouve dans l'humanité. On le renvoie au pays des Moraves... En Alsace, il nous faut des hommes et non des gobeurs de lune. Vous dites, n'est-ce pas ?
M°^e Bohler a accompagné son fils à Besançon. Le baccalauréat ! Jean est parti fiévreux, pâle, le nez dans ses livres. Et il a été refusé à l'écrit. Un professeur a expliqué les raisons de cet échec à M^^ Bohler.
— Il ne faut pas que votre fils se décourage, madame... Les jeunes Alsaciens sont souvent victimes de leur excès de conscience. Ils n'en ont jamais fini de corriger, de raturer, de recommencer, d'hésiter entre deux sens. Résultat : version latine, version grecque, composition française bonnes, très bonnes même, mais près de la moitié du travail était encore à faire. Votre fils, on le sent, est prêt. Il ne lui manque qu'un certain tour de main, une certaine vivacité d'exécution. Je considère le succès comme certain, cet automne.
« Ce pauvre Jean inspire la pitié, écrit peu après Reymond à sa famille. Son échec l'a profondément abattu, blessé dans son amour-propre d'Alsacien. Allant aux extrêmes, il se déclare incapable, bête à manger du foin, ou victime des circonstances qui font qu'un Alsacien est partout une sorte d'hybride. Il a des mots cruels : « En voyant mes camarades de » Besançon, si vifs, si débrouillards — et on les dit » cinq fois moins vifs qu'à Paris, alors que sera-ce I —
» je me suis senti étranger, horriblement étranger... » C'est à pleurer de colère... Ce n'est pas une vie que » d'être Alsacien 1..» J'ai bien de la peine à le remonter... Le travail, par ces jours de chaleur torride, est presque impossible. Aussi M. Bohler a-t-il pris deux décisions : René, indésirable au logis, où il ne parle qu'haltères et sauts à pieds joints, est envoyé pour la durée des vacances à Rouen, chez une tante. Pour reposer Jean, pour lui changer les idées avant la reprise de la besogne déjà cent fois mâchée, nous partons pour un tour d'une quinzaine en Alsace : musées, reliques, cathédrales, vieilles auberges, châteaux, ruines, abbayes, ce sera merveilleux. M. Weiss et ses deux fils, Charles, dont je vous ai souvent parlé, et l'aîné, François, qui entre en caserne allemande cet automne, sont également de la partie. Je m'en promets un plaisir infini. Et je me lierai davantage avec Jean qui est décidément un magnifique garçon, franc, loyal, délicat...»
Les voyageurs sont de retour.
Confus, d'abord, les souvenirs s'ordonnent. Des ruines partout. Que de ruines ! Piquée sur la hauteur, penchée sur le précipice, une tour aux murailles lézardées ; sur ce sommet voisin, — à ses pieds la plaine, les villages assis dans leurs vignes, — une autre tour sauvagement ébréchée, une autre encore, là-bas. Des portes ouvrent sur un goufre. Le froid des oubliettes, l'âtre où rôtissaient les quartiers de bœuf, l'échau-
guette du guet. Ailleurs encore des haillons pierreux, tout un écroulement, un escalier en colimaçon qui tord sa vrille en plein ciel, des arbustes agrippés, des ronces, des mousses, cette sinistre familiarité de la nature avec les vestiges d'une humanité révolue. Où sont ceux qui taillèrent ces blocs, ceux qui polirent ces rampes, ceux qui versèrent la poix par le mâchicoulis béant ?... Quelle fierté dans ces remparts à l'abandon, qui défièrent les siècles, qui virent les saouleries des seigneurs pillards, qui entendirent les rires des ribaudes, et un jour le cri des manants à l'assaut!... Là, dans l'herbe, — on met le pied dessus, — une pierre qui porte des armoiries, une date effacée. Tu voudrais peut-être, toi qui passes en costume de touriste, savoir l'histoire de ce nid d'aigle perché dans l'azur et le vent ? Que t'importe ! Vis ta vie dans la plaine. Et si tu souhaites des plaques de marbre gravées d'explications, des index tendus, des noms, un cicérone, une notice imprimée, grimpe au Hohkônigsburg.
La vieillesse couronne et la ruine achève. Il faut à l'édifice un passé dont on rêve,
Deuil, triomphe ou remords.
Nous voulons, en foulant son enceinte pavée, Sentir dans la poussière à nos pieds soulevée
De la cendre des morts 1 Ce n'est pas, ce n'est pas entre des pierres neuves Que la bise et la nuit pleurent comme des veuves...
Assis sur un éboulis où trottine le lézard, on regarde cette bleue descente des collines, en troupeau, vers la plaine, ces étangs qui brillent, ces^^canaux, ces rivières, le manteau des forêts, le tapis des cultures,
le cabochon des moissons posées dans la lumière, des écailles brunes qui sont les toits de la petite ville, cette fumée qui dit une cité, cette autre fumée, en flocons, qui monte d'un bois, qui court dans les champs, et c'est un train, ce joujou, où des hommes, assis sur des coussins, montrent un petit carton à l'homme en casquette et puis lisent, le sourcil grave, les dépêches du journal.
On descend vers cette plaine. Nu-pieds, l'œil espiègle, l'anse du panier autour du cou, des gosses cueillent la framboise. Aux inconnus qui passent, ils crient : « Salut !... bonjour !... » Après, ils disent quelque chose en patois et ils rient comme des petits fous. Ces rires, on aime à les entendre. Ils sonnent clairs sous le soleil, ils sonnent comme une clochette d'argent. Ils ne montent pas du cœur d'une race sournoise. Grimpées sur l'échelle, les filles d'Alsace cueillent les prunes. On voit leurs mollets solides. Elles le savent. Elles n'en ont point honte. Leurs bras nus plongent dans la fraîcheur des branches. Des pas. Elles regardent... Ceux-là sont de la bonne espèce. Et trois prunes sur le chapeau gris. Merci 1 Merci I
Et chaque village, au cœur de son verger, au cœur de son vignoble, montre ses titres de noblesse : son château, ses toits à trois rangs de lucarnes, ses perrons, ses portes sculptées et, dominant les fumiers, ses fenêtres à meneaux, ses fenêtres à petits carreaux enchâssés de plomb. On interroge l'homme à la fourche. La date de cette maison à gargouilles ? Il répond : « Oh ! c'est vieux I... » et s'éloigne.
Le soir, une auberge rustique reçoit les voyageurs à sa table qu'égaient les tranches roses du jambon, la coupe où brillent les pommes de la moisson. De grasses odeurs s'échappent des cuisines. On ne dit rien. Dans le cadre de la fenêtre ouverte se dessinent les épaules de la vieille abbaye. Tout le pays est une page du livre de l'histoire. Pour peu que l'on prête l'oreille, c'est une rumeur pareille à celle que l'on entend au creux des coquilles marines, souvenir des tempêtes. Empereurs, rois, papes, hommes de guerre, que de grands noms ! que de pierres tombales sur lesquelles un évêque est étendu qui révèle aux passants son front chauve, son nez rongé par le temps. Le latin dit leurs vertus. Partout répété, le mot honneur. Qu'est-ce que mourir, dit une inscription, si Von emporte Vhonneur dans sa tombe ?
Sous la nuit qui vient, les voyageurs traversent la place carrée. Un instant on suit le chemin qu'accompagne la rivière. Soirée inoubliable, où le bourg, jioudré de clair de lune, semble crayonné en marge d'une légende héroïque... Un homme ramène des champs la dernière carriole où s'entassent les gerbes. Et les épis sont si blonds qu'on se demande si ce n'est pas la lune elle-même qu'on emporte à la grange. Le notaire en gilet blanc est sur son pas de porte, l'épicier en pantoufles brodées. Et le guet passe qui de sa canne frappe les pavés, ce qui signifie qu'il faut appeler les enfants dont les rondes se nouent et se dénouent sous les platanes. On les appelle. Depuis qu'on se souvient les choses vont ainsi. Amicale tradition.
Les voyageurs se sont assis sur la colline. Une voix dit:
— Quelle destinée, être ce notaire, cet épicier, demeurer dans une maison écussonée, sous un toit où grince la girouette qui grinçait aux temps fabuleux. Vivre dans l'intimité de ces tourelles, de ces fenêtres accolées, de ces portes où l'on voit encore le sillon tracé par les chaînes du pont-levis ; mourir, aller rejoindre ses frères autour de la croix qui étend ses bras sur les tombes depuis l'an 1422.
On se tait. On regarde la vallée qui s'endort.
Drei Schlôsser auf einem Berge,
Drei Kirchen auf einem Kirchhofe,
Drei Stâdt in einem Thaï,
Drei Ofen in einem Saal
Ist das ganz Elsass uberall...,
dit le dicton, trois châteaux sur une montagne, trois églises dans un cimetière, trois villes dans une vallée, trois poêles dans une salle, c'est l'Alsace, partout... Ce clair de lune rend Weiss sentimental.
— Il me revient une histoire que me contait mon père, jadis. Elle m'est toujours restée. Et la voici : Il y avait une fois une fée, un géant et une petite fille. La petite fille ressemblait beaucoup à la fée, un peu au géant. Pour leur faire plaisir, elle leur disait maman et papa. Il n'était pas possible d'avoir parents plus dissemblables. Le géant était si jaloux, si brutal, par-dessus les montagnes il jetait de telles potées d'injures à la fée que la petite fille se cachait dans les forêts. Constamment le géant convoquait ses conseillers. Il leur disait : « Renseignez-moi, car
je perds un peu la mémoire... Le vin, le tabac... Cette petite fille, à qui est-elle ? Elle n'a pas mes yeux, mon estomac. Faut-il l'abandonner ?... Elle me plaît, pourtant, car elle est jolie. » Les conseillers répondaient : « Sire, enfermez-la dans une cour, faites-la éduquer selon vos principes, engraissez-la afin qu'elle vous ressemble. Il n'y a que la force... Ordonnez. Nous obéirons... »
Le géant ordonnait. On enfermait donc la petite fille ; des hommes à lunettes lui enseignaient les principes du géant (dont le premier est que la force est divine), l'engraissaient...
Secrètement, quand les hommes à lunettes dormaient, la fée pénétrait dans la cour dont elle éloignait les murailles d'un coup de baguette. Elle disait : « Maintenant, ma petite, vis à ta guise, joue, danse, saute à la corde. Apprends à broder, à jouer de la harpe. Travaille aussi, mais sans rider ton front ainsi que l'enseignent les hommes à lunettes, car il n'y a pas de bon travail sans gaieté... Je n'aime pas que tu sois tenue si sévèrement. Le bon Dieu n'est pas dur. Il aime beaucoup les gens qui rient... »
La petite s'humanisait, apprenait à rire, à broder, à pincer les cordes de la harpe... Cependant, la fée appelait auprès d'elle sa confidente : « Trouvez-vous qu'elle se civilise un peu ? Je l'aime, cette enfant. Elle apprend très vite. Et elle a de si jolis yeux. Je la crois très bien douée. Du cœur, de l'intelligence. Un peu de lourdeur d'esprit, pourtant... Est-ce que je m'abuse ?... Sincèrement, à qui trouves-tu que cette enfant ressemble ?... Vraiment, si elle n'a rien
de moi, ni goûts, ni aspirations, je la laisserai aux mains du géant. Je ne veux à aucun prix forcer sa nature. »
La confidente réfléchissait. « Madame, il me semble qu'elle a pris le bon des deux côtés, car le géant n'est pas entièrement mauvais. C'est de lui que la petite tient son goût pour la harpe, une certaine gravité. Mais de vous elle a mieux que les yeux, elle a l'âme tout entière, la haine de l'injustice, la passion de la liberté. Prenez-la par le cœur, cette enfant, et elle vous restera fidèle, même si le géant l'enfermait dans la cour, pendant plus de cent ans, avec les hommes à lunettes... »
Et mon père ajoutait, en guise de conclusion : « Voilà l'histoire de l'Alsace... »
... On dort dans les draps rugueux de l'auberge. Et l'on reprend le bâton du pèlerin. Strasbourg. On flâne autour de la cathédrale dont l'ombre, sur la place étroite, est un autre monument où roulent les fiacres, où se poursuivent les gamins. On voit Caïn, Abel, le sacrifice d'Abraham, l'échelle de Jacob, Jonas sortant du ventre de la baleine. Judas, les Vierges sages, les Vierges folles, les Vertus et les Vices, les Mages devant l'enfant Jésus, Clovis, Dagobert, Chkrlemagne, Louis le Débonnaire, Charles le Chauve, et Lothaire, et Conrad, et Henri d'Allemagne, le Jugement dernier... Le silence. La forêt des colonnes. La gloire des verrières, d'où tombent en pluie les rayons multicolores. Les Quatre Ages passent devant la Mort qui sonne les heures. Des tombeaux. Si roges
quis sim : pulvis et umbra... Autour du sanctuaire, les vieux toits de la cité semblent autant de bonnets pointus et têtus... Plus loin, le palais du vainqueur, où brille l'or, où s'arrondissent les coupoles. Devant les guérites, des hommes casqués montent la garde. On les relève. Cris gutturaux, tapage des bottes. Deux peuples, deux esprits. Des gamins imitent ces soldats et rient...
On revient bien vite aux vieux quartiers, aux eaux qui dorment. Malgré tous ces fusils, tous ces casques, les vieux plaisirs, les vieilles libertés, les vieilles traditions enroulent leurs guirlandes aux balustres des balcons. Méprisées par le monocle de l'officier, les figures taillées par le ciseau des ancêtres ont un sourire... Est-ce qu'un traité chargé de sceaux et de signatures change les cœurs ?... Les bancs, les lits, les berceaux, les tables sculptées à la manière de toujours, parlent comme toujours. Comme les palais à dôme d'or s'ennuient au milieu des jardins déserts où jaillissent les jets d'eau symétriques I
... Dans sa chambre, le soir, bercé par les bruits qui montent de Friedensbach, — il est neuf heures, la cloche sonne, les chauves-souris dansent dans la cendre du crépuscule, — Reymond a la vision de cette Alsace qu'il vient de découvrir. Que d'images 1 que de couleurs 1 quel pittoresque ! De la plaine aux sommets des Vosges, que de monuments disant l'âme forte et pourtant douce du vieux paysl Siècle après siècle, aux murailles des bourgs, aux vitraux des
églises, aux pignons des maisons, les traditions sont écrites... Entre fleuve et montagne, le pays s'étend, si simple de lignes, si nettement ordonné. A coups puissants de ses larges ailes, le vent le traverse qui ploie la cime des peupliers, taquine les girouettes, descend sur les places, se faufile dans les cours. Et les hommes ont la franchise, la rudesse, l'âpre saveur de ce vent qui passe...
Et c'est ce fier pays, d'où s'échappa le cri de Rouget de risle, ces villes tant de fois ravagées, détruites, tant de fois relevées, toujours prêtes à souffrir pour leurs libertés, que de lourds parvenus de la gloire entendent séduire par l'étalage de leur force!... On n'a qu'à regarder autour de soi pour connaître d'où l'on vient, qui l'on est. Le bâton peut retomber, la voix gronder, les yeux lancer des éclairs, les bottes marteler les pavés, on sait ce qui fait le prix de la vie. On a vu de près les hordes d'Arioviste, les Huns, les Alémans, les Ecorcheurs, les bandes suédoises, les Kaiserlicks, tant d'autres, avec eux les fumées des incendies, la désolation, la mort... Qui donc a désespéré ?... On est encore là. Plus fort de tant de souvenirs. Plus attaché que jamais à son droit, à sa dignité. Rapp, Kléber, Kellermann, Lefèvre sont des témoins. Partout, trop de pierres qui parlent pour qu'on oublie I trop de ruines sur les collines, trop de morts sous les champs de bataille 1
On boit son vin et l'on chante :
On changerait plutôt le cœur de place Que de changer la vieille Alsace 1
Malgré la chaleur, Jean travaille du matin au soir,
— Imaginez que vous comparaissez devant le jury, dit un jour Reymond, constituez un auditoire et jetez-vous résolument à l'eau !... Classez vos idées, énoncez-les sans bafouillage. Je vous écoute. Le romantisme...
Jean se recueille. Son sujet, il le possède, mais comment l'attaquer ?
~ Monsieur, écrire, ça va, mais parler...
— De qui donc avez-vous peur ?
— Où est-ce que j'aurais appris à parler ? Papa se tait presque toujours.
— Je n'insiste pas pour aujourd'hui. Ce soir, avant de vous endormir, pensez à votre sujet, organisez-le.
Jean demande à son ami Charles Weiss :
— Crois-tu que les Alsaciens sont moins intelligents que les Français ?
— Bien sûr que non 1 Nous sommes épatants. C'est au collège allemand qu'on nous mécanise. Tu l'as quitté au bon moment. Il faut voir ça dans les classes supérieures I Jamais rien de personnel. On nous dicte un canevas. Pas moyen d'en sortir. Il faut que les quarante élèves répètent les mêmes choses, si possible avec les mêmes mots. En histoire, dès que tu discutes, que tu poses une objection, on te traite de bavard, de Franzosenkopf... En somme, dès le collège, on est des soldats. Le professeur, c'est le colonel. Il parle. On claque les talons. Zum Befelil l
— Ça nous suivra toute la vie, soupire Jean.
— Il y en a qui disent que ça donne de la méthode, de la discipline, poursuit Charles. Moi, je dis que ça crétinise. On accepte tout. On devient une machine.
Tout le soir, enfermé dans la salle d'études, Jean se bat avec lui-même, gesticule, se pose des objections auxquelles il répond de son mieux, furieux de sa timidité, de ses gaucheries. L'esprit encore secoué de ces efforts, il regarde la vallée, il en comprend mieux que jamais l'abandon.
— On ne peut rien être complètement, ici. Allemand, ça nous dégoûte. Français, on nous en empêche. Alsacien ?... On nous traque.
Le lendemain, aigri, découragé, Jean définit le romantisme sans entrain, sans volonté de précision.
— C'est mieux, dit pourtant le professeur, mais vous avez encore l'air de souffrir. On sent que vous vous méfiez de vous, de votre langue. Un peu de confiance en soi. Demain, le Cid. Le Cid ! Sapristi I Voilà qui demande de l'élan, de la couleur, quelque chose de ramassé, de vigoureux...
Au soir de ces journées chaudes, on fait un tour de promenade, toujours le même, c'est plus reposant, au pied des collines. Voici que certaine fois on découvre, se balançant au-dessus des buissons, le chapeau melon de Kummel. Dans cette miraculeuse sérénité du soir, le chapeau du Lehrcr — et dessous, sans doute, le Lehrer lui-même, mais on ne l'aperçoit pas — est un spectacle digne d'être vu. Ce n'est pourtant pas l'avis de Jean.
— Je vous en supplie, monsieur, filons 1
— Ne soyez pas si nerveux.
— Il est plus fou que jamais, vous savez. Dans toutes les dernières leçons, il n'a fait que baver sur la France. « Toute votre culture française est superficielle... Les Alsaciens, des bâtards, qu'il faut humilier !... »
— La belle affaire I... Au fond, c'est très drôle. Et sans importance.
Cérémonieusement, on se salue.
— Quel temps propice, ne trouvez-vous pas ? dit Kummel qui s'éponge. Vous permettez que je chemine en si agréable compagnie ?
Il explique le programme de ses vacances.
— Il faut de la méthode en toute chose. La fantaisie tue le peuple comme l'individu. Je me lève à sept heures et je dis : maintenant je ferai les ablutions quotidiennes, puis les respirations méthodiques... Alors je déjeune... A neuf heures je dis : maintenant une courte promenade, un peu d'observation des plantes et des mœurs des oiseaux... Ensuite, grammaire et syntaxe, histoire et géographie, non pas en vue de l'école, mais en vue de la perfection individuelle. Dîner. Une pipe. Maintenant, dis-je, je me recueillerai, je m'accorderai une méridienne. Vous dites ?... La méridienne achevée, culture du jardin, une leçon potagère aux enfants, entretien familier ; la chaleur apaisée, quelques exercices énergétiques... Repas... Promenade. Je compte mes pas sur une distance donnée. Je compare au nombre obtenu les autres jours. De la sorte, l'esprit est toujours en éveil sur un but. Après cela, on peut marcher victo-
rieusement au combat de la vie... Neuf heures. Alors je dis : je me coucherai, maintenant, ainsi que mon épouse, afin de goûter le sommeil.
Ce bréviaire d'activité est débité sur un ton de magnifique certitude. Le mot « maintenant » prend en particulier une couleur de nasale autorité.
— Cela ne vous fatigue pas ?... demande Reymond avec sollicitude.
— La fatigue est la mère de l'énergie et l'énergie le père de la vie.
— Et la poésie des vacances, que devient-elle ?
— Poésie ! poésie ! Il n'y a de poésie que dans la stricte méthode. Nous avons compris cela en Allemagne.
On se tait. Et Kummel, soudain :
-— Alors, monsieur Jean Bohler, vous quittez notre vallée ?... définitivement, me dit-on... Vous rejoignez la grande nation ?
Jean tressaille. Il est blanc de colère.
— Parfaitement. Je rejoins la grande nation. Peutêtre ne ricanerez-vous pas toujours, en la nommant ainsi.
— Je ne ricane jamais, monsieur Bohler. Je regrette simplement quand un jeune homme ne connaît pas le bon chemin... L'aigle allemand regorge de vigueur... Il doit s'expansionner, c'est fatal. Il convient aux races tombées en féminité de céder le pas. C'est encore tout à fait fatal. Obéir à une raison de sentiment, aller vers la déclivité, vers le déclin (déclin ?... déclivité ?...), aller vers le déclin est une opération sans profit.
Les yeux de Jean étincellent. Il perd toute prudence.
— Monsieur Kummel, quand vous vous trouverez devant la baïonnette d'un de nos chasseurs alpins, de quel côté sera le déclin ?
Le Lehrer blêmit. Cette hypothèse le trouble. Le calme renaît.
— Utopie ! Vieille conception de la lutte des peuples I Avec nos engins de destruction, le combat se déroule à quinze kilomètres de distance. On , peut laisser les baïonnettes à la maison à côté du parapluie.
Kummel a un rire puissant. Il salue. Il s'éloigne.
— Sapristi !... dit Reymond, il est temps que nous partions, les uns et les autres... Cette histoire de baïonnette... Il ne l'a pas avalée. Un petit frisson lui a couru le long de l'échiné.
— Vous ne raconterez rien à papa, n'est-ce pas ? C'est inutile.
— Mais non, mon ami, mais non...
Besançon. Cette fois-ci, le candidat se montre plus délié, plus nuancé. Il est accepté avec mention.
Le bon petit dîner après le télégramme lancé à Friedensbach ! Tout est bon, tout est beau. On se promène au bord du Doubs. On erre dans les vieux quartiers, on admire la sobre élégance des maisons basses, les cours ombreuses, cette fenêtre grillagée, cette porte à heurtoir, cet équilibre posé sur les choses.
On entre dans la boutique où sont les fruits cueillis du matin, le raisin roux. Un chat dort sur le comptoir, un canari chante au plafond: La grand'mère qui sert est aimable. Elle a de jolis mots, de jolies manières... L'interminable retour. Friedensbach.
— Le voilà, notre bachelier !...
On l'embrasse. René, revenu du matin, serre la main de son frère. On ne s'embrasse pas entre hommes. Partout des fleurs.
— Tourne toi, dit René; montre comment c'est fait, un bachelier...
— Et on vous félicite, monsieur Reymond. A vous une bonne part du succès.
Reymond proteste.
— Papa a raison I... affirme Jean. Sans vous, je ramenais une seconde veste.
Tout le monde est content. Avant que la nuit tombe, on fait un tour de jardin. Le train du soir passe en sifflant. Les chèvres descendent des hauteurs.
M°ie Bohler a pris le bras de son fils.
— C'est bon d'être encore un peu ensemble.
— Encore huit jours, maman.
M. Bohler marche à petits pas. On se regarde. On répète : « Encore huit jours. »
Sous un sapin, René gesticule avec ses haltères.
— Comment ? tu recommences déjà ?
— Bien sûr. Je veux gagner deux centimètres de thorax avant de filer. Un quart de centimètre par jour...
— En voilà un qui sait prendre la vie, fait M. Bohler M^^ Bohler serre plus fort le bras de son fils aîné.
— Eh bien, maman ? dit simplement Jean.
— Mon brave garçon, répond sa mère.
On n'ajoute rien. On dit tant de choses quand la bouche se tait pour laisser parler le cœur.
' Jamais Weiss ne pénétrait dans le cimetière de Friedensbach sans ressentir l'amère dérision des barrières humaines, une émotion de pitié, une défaillance dans ses colères. Ces morts qui se sont chamaillés au long de la vie, excommuniés, tous silencieux maintenant, tous bien sagement étendus, côte à côte ; la plante enracinée sur un tertre, est penchée sur le tertre voisin, la fleur épanouie sur le corps de l'Alsacien a même parfum que la fleur épanouie sur le corps de l'Allemand.
Weiss gagna la tombe de son fils Jacques. Et voici que c'était au tour de François de revêtir l'uniforme détesté. A l'âge où l'on naît à la vie libre, à la dignité, à la fiCxté, à l'âge où le cœur sent si vivement la moindre piqûre, tendre le cou pour recevoir le joug, refouler le cri qui vous déchire la gorge, accepter, au moins en apparence, l'atroce mensonge, parce qu'on vous a volé votre pays...
A-t-on le droit de proposer à son fils pareil sacrifice ? Vaut-il la peine de tant lutter ? Et pourquoi ? puisque ces morts dorment paisiblement sous la même terre. Quelle folie pousse donc les hommes à se crucifier les uns les autres avant d'entrer dans l'éternité du silence ?... Weiss sentit se dénouer en lui tout ce qui l'attachait à son peuple. Il ferma les yeux. Par un jour d'octobre semblable à celui-ci, il avait
accompagné son fils Jacques jusqu'à Mulhouse ; ils allaient se séparer pour de longs mois. — Te sens-tu assez fort pour tout supporter ? » Jacques avait répondu très simplement : — Est-ce que tu doutes de moi ? »
Plus tard, à Munich, devant le corps de son fils, si maigre, aux traits si tendus, Weiss avait cru devenir fou. Un médecin expliquait : — Nous l'avons soigné de notre mieux. Quand il s'est porté malade, il était déjà trop tard. Un dépérissement lent... Une pleurésie... » Dans ses lettres Jacques n'avait pas dit les injures, les humiliations raffinées dont l'abreuvait un lieutenant joueur, furieux de se sentir jugé par ce garçon silencieux.
La figure des morts est un marbre éternel. Leurs paroles restent comme des mots d'ordre. — Est-ce que tu doutes de moi ? »
Weiss tourna la tête. Des nuages traînaient au ciel. Ci ou là, une fenêtre bleue, l'échelle oblique d'un rayon tendue jusqu'en un point invisible de la vallée.
Des pas. Timide, François s'approchait de son père.
— Je savais bien où te trouver, papa.
Ils se taisaient, debout l'un près de l'autre. François toussa pour s'éclaircir la voix.
— A quoi penses-tu, papa ? Va, ne le dis pas. Je le sais bien... J'ai réfléchi. Il faut que les Alsaciens restent en Alsace. Pour y rester, il faut le mériter, c'est-à-dire souffrir... N'aie pas peur. Ils ne m'entameront pas. Ils ne m'humilieront pas. Plus ils me traiteront de Wackes et plus je serai fier. Tant
d'autres ont résisté !... Et nous serons six pour lutter, puisque toi, maman et Suzanne et Charles et Jacques, surtout, vous serez autour de moi.
Ils rentrèrent en se donnant le bras. Et Weiss disait :
— Nous essayons de bien faire. Que Dieu nous garde!... Je veux que tu emportes quelque chose de grand, un souvenir qui te tienne debout. Dimanche, avec Boliler et ses fils, nous irons à Wissembourg où l'on inaugure le monument aux morts de 1870. Et maintenant, malgré tout, de la gaieté! Les hommes sont nés peur la bataille, mais les mamans ont un cœur de miel. Il nous faut égayer la tienne... Ces jours, les larmes brillent facilement au bord des cils... Aussi, ce soir, nous chanterons avec le grand-père les trente-deux couplets de la chanson sur Bismarck.
Aux jours graves, l'aïeul s'assied au foyer. Il n'a pas besoin de parler. Il est là, avec son front poli comme une pierre de ruisseau ; cela suffit. Avant qu'on le porte en terre, par un regard, par un geste de sa main qui tremble, il attache les fils que le vainqueur ne pourra pas trancher.
Le grand-père était au jardin en compagnie de Suzanne qui courut à la rencontre des arrivants.
— Vois, père, ce que le « grand » t'a apporté, une cocarde tricolore.
— Je l'ai prise dans l'armoire aux souvenirs... Elle appartenait à mon oncle qui fut à Wagram. Victor, tu la mettras, de ma part, sur la tombe de nos morts, à Wissembourg... Mon oncle, moi, toi, ton fils, quatre générations...
On s'attendrissait. Mais le grand-père :
— Et Suzanne, quand nous offrira-t-elle la cinquième ?
— Grand-père, à ton âge, on devrait être sérieux...
— Je le suis, ma petite. Douze enfants ne seraient pas de trop pour continuer cette bonne race des Weiss.
Il était une fois une petite ville assise entre le nord, où il pleut, et le doux pays du soleil. Ses toits rougeoyaient parmi l'or des moissons. Tout autour, des collines amicales.
Mais les hommes du nord, baillant sous leurs brouillards, attendaient le printemps pour marcher vers la joie, la pique en avant, et suivis de charriots. Assaillie, la petite ville se défendait comme elle pouvait. ...On éleva des remparts, d'épais remparts flanqués de tours carrées. Rassurés, les paysans retournèrent là où étaient leurs champs. Les grains furent semés.
— « Ils ne reviendront pas », disait l'ermite. Ils revinrent plus nombreux, avec des armes pires, enfoncèrent un haut mur. Des morts. Du renfort... On fut vainqueur. Quelle alerte I On aveugla la brèche.
Ayant brûlé vingt cierges : — Ils ne reviendront pas », dit un vieux prêtre. On s'en fut cueillir le raisin. Les échoppes clignaient de l'œil sous les toits pointus. Le vin fut doux. On dansa sous la treille. Et l'an d'après, dit-on, il naquit beaucoup d'enfants.
Autour de la petite ville, vivant sa vie et la vivant
bien, de grands empires se formaient, s'étendaient, qui cherchaient querelle. Que sont de vieux remparts cent fois recousus, lézardés pour la plus grande joie du capillaire, contre les hordes qui convoitent ?... Une poussée, une ruée. Les murs crevaient, les assaillis mouraient en braves sous les traits lancés par ces essaims tourbillonnants. Dans les rues pavées, la charge passait au galop des chevaux. Incendies, rapines, cris de femmes, glapissements d'ivrognes sous la nuit... Un effort suprême. On était enfin libéré, mais infesté de cadavres noirs, le cœur plein de fantômes.
— Ils ne reviendront pas, on en a trop tué, disait le Bûrgermeister à la barbe drue.
Dans ces épreuves répétées, la petite ville avait gagné une sérénité cocasse. A force de souffrir elle n'avait plus peur de rien ; les vieux connaissaient si bien le bruit que font les piques contre les portes closes, qu'ils ne tressaillaient pas. Et quand sonnait le tocsin de la guerre, les bourgeois embrassaient leur femmes en riant.
Cette petite ville s'appelait Wissembourg.
Une fois encore, Abel Douay eut cinq mille hommes pour la défendre. Les toits roses, coiffés de lucarnes, les femmes qui se penchaient aux fenêtres, toute la France, confiante, se miraient en leurs yeux. Les Turcos veillaient. L'heure sonnait aux clochers qui dressaient le cou entre les arbres. Et le coq, le bec au ciel, comme les clochers, vigilant comme eux, émoustillait la nuit de son clairon vibrant. Au matin du quatre août le chef harangua ses hommes : « La
journée sera chaude. Je vous connais. Vous gardez les portes de la France... » Il n'eut pas le temps d'en dire plus. Des bois, sortait une armée d'hommes sombres. Sur tous les chemins, à travers tous les champs, ces fourmis rampaient. On les devinait sous les arbres, derrière chaque buisson. Bataille atroce I Dans un parc envahi un jet d'eau sanglotait. C'est triste de voir vingt hommes égorgés par trois cents. Des fronts livides s'appuyaient à des portes. Des soldats se mordaient en roulant. Des mains poilues serraient des cous. En avant !... France ! Deutschland !... Sur le Geisberg, derrière un mur, les zouaves aux triomphantes culottes rouges, où le sang ne marque pas ses larges taches, les démons noirs aux dents et aux yeux si blancs, aux cris si rauques, que le cœur de l'ennemi en chavire d'efïroi... Le canon les achève... Les oiseaux se reprennent à chanter. Quatre août ! C'est le soir. Il fait si beau I
A la nuit tombée le prince Henri de Prusse voulut voir Abel Douay, ce grand mort, étendu sur le lit d'une chambre inconnue. Il le regarda longtemps. A quoi pensait-il ? Il salua. Il s'éloigna. La gloire, souvent, est lourde à porter. Dans les jardins, des fleurs, des parfums; au ciel, des étoiles. Autour des jardins clos, sur les perrons, dans les rues, au contour des chemins, au bord de la rivière qui roule ces étoiles du ciel, que de cadavres I Assoiffée, la terre boit ce sang frais. Et les blessés qui défaillent disent à cette terre : « Nos cœurs te donnent leur vie, goutte à goutte ; blés de demain, nous serons en vous ; le pain pétri de votre farine aura le goût du souvenir... j>
Toujours le flot du temps recouvre ce qui est, qui devient ce qui fut. Mais la force du souvenir est au fond de ce temps qui secoue son flambeau. Aucun souffle ne l'éteint. 4 août 1870. 17 octobre 1909.
Des messieurs en haut de forme, en redingote, des cocardes, des uniformes chamarrés, des poitrines où brillent tant de décorations que l'on se demande s'il reste encore une place pour le cœur, des policiers qui se retournent et notent, des drapeaux, des guirlandes. La petite ville se fleurit de couleurs et regarde. Làhaut, les estrades où frappent encore les marteaux, le monument, énigmatique sous ses voiles gris... Dans les jardins, les têtes pâles des chrysanthèmes ; sur les prés, les mille coupes mauves des colchiques ; au flanc des collines, les bœufs qui tirent la charrue... Douceur de l'air, douceur des horizons, mélancolie de tout ce qui va mourir. Le soleil se couche dans du sang. « Maman, demande une fillette à sa mère, tu dis toujours que les morts sont au ciel. Alors, ils ne seront pas là, demain ? »
— Si, si. Ils reviennent un jour, chaque année, pour voir si on ne les oublie pas.
Et toujours des messieurs en haut de forme, en redingote, des casques à pointe, des brassards, des cocardes... Ne viendront-ils pas, ceux que les morts attendent ?
Ils viennent. Ces vieux qui marchent au pas, traînant un peu la jambe, — l'un est manchot, cet autre
est borgne, — sont les survivants du rude combat. Pour se prouver qu'ils ne sont point des fantômes, accourus les premiers, ils dressent un arc de triomphe. La tête leur tourne un peu au sommet des échelles. Tous les coups des marteaux ne retombent pas sur les clous. La ville apprend avec émotion le projet de ceux qui l'ont si bien défendue, dont l'un, perclus, infirme, amené jusque-là en brouette, est assis au fond de l'étrange véhicule d'où il commande la manœuvre, cligne de l'œil, conseille et encourage. Les portes des jardins s'ouvrent. Par brassées, on apporte les chrysanthèmes, les immortelles, les branches sanglantes de la vigne vierge. Et c'est M°^® Abette, l'épicière du coin, qui fournit les pelotons de ficelle. Elle explique :
— Je les ai vus, moi qui vous parle, défiler devant ma boutique au matin du trois août. Comme ils marchaient bien !... Le lendemain, l'un d'eux est venu mourir sur le banc qui est devant la fenêtre...
— Alors, vous me reconnaissez ?... dit le vieux du fond de sa brouette. Moi, en ce temps-là, j'étais sur un cheval.
— Et moi, en ce temps-là, je n'avais pas le dos rond.
Ils viennent. Avant de les laisser partir, les vieilles ont fait le tour du jardin, cueillant les fleurs d'automne, reines d'un jour, si belles qu'on n'ose les offrir qu'aux morts. Elles les ont nouées en bouquets, sourires du pays... Maintenant, autour des tombes, nues tout à l'heure, une couronne de visages fidèles. Blottie sous les roses, la cocarde de l'oncle qui fut à
Wagram. Sur la pierre qu'ils réchauffent, les feuillages, les baies, tout le soleil, tout le parfum de l'Alsace.
Elle vient, l'Alsace des instincts et des labeurs, la profonde Alsace des jours de semaine et des ans de silence. ...Elle vient par tous les chemins qui serpentent au pied des collines. Sur leurs lacets gris, des points mouvants. Les gros chevaux de campagne aux grelots sonnants traînent l'aïeul, les petiots, la femme, l'homme. Partis des villages perdus dans le bleu, quand ils voient grossir la foule noire, grandir le monument voilé, une émotion leur serre la poitrine qu'ils ne sauraient expliquer parce qu'on n'explique pas ce qui monte de tout au fond. Ils viennent, les curés en soutane, les chefs d'usine, les ouvriers qui pédalent, gris de poussière. Elle vient la femme aux pouces râpés, les enfants pendus aux jupes, suivant le maître, l'homme à la pipe... Ils viennent, les vignerons noirs de soleil ; hier, le raisin foulé dans les cuves, le moût sucré, les rires, les filles qu'on embrasse ; aujourd'hui, ils répondent à l'appel, les vieux qui ont vu et qui gardent la paupière à demi close sur leur songe, et les jeunes qui ont servi le vainqueur.
Combien sont-ils ?... Cinquante mille ? Cent mille? Ames vivantes penchées sur des os desséchés.
Déjà, dorés et flamboyants, les cuivres des musiques allemandes jouent des airs graves, les fifres déchirent l'air... Mais c'est pour les morts qu'on est venu, pour ces morts couchés sur la colline qu'entourent tant d'autres collines semées jusqu'au plus loin-
tain horizon sous la discrète clarté d'un dimanche d'octobre.
Innombrable, hérissée de hampes de drapeaux, étendue dans l'espace, la foule attend. Derrière elle, quarante ans de silence. Devant elle, ce jour unique. Un homme apparaît, là-bas, appuyé des deux mains au bord d'une tribune. Que dit-il ?... Sous son voile, le monument ressemble à un gigantesque cercueil qu'on va descendre en terre... «C'est trop loin!... disent des voix. On n'entend pas. ^> Dominant soudain cette foule, un autre homme taillé en bûcheron, aux épaules d'épopée ; sa figure, une rude médaille, de l'austérité dans un épanouissement. Le colosse mesure l'étendue de ces têtes; d'une aspiration il boit les pensées inquiètes; il regarde maintenant plus loin, plus haut, les collines, l'horizon, l'azur très doux. Alors, sentant bien que ce pays est avec lui, près de lui, sa voix retentit comme un clairon. Les onze cents vétérans, médaillés du Mexique, d'Italie, de Crimée, ont frémi, et Alexandre Baudot, qui sonna la charge à Malakoff, a redressé ses quatrevingt-trois ans.
« Nobles fils d'Alsace !... Je salue ceux qui se sont ohrstinés à une résistance sans espoir. Je les salue au nom de leurs camarades, au nom des officiers français, au nom de la République. La souffrance unit mieux que la gloire, puisque l'on aime en proportion des souffrances supportées en commun... Soldats français morts pour la patrie, à vous l'immortalité, à nous le souvenir I J'imprime le baiser de la France sur la pierre de vos tombeaux. »
En cette minute, le bras droit dressé vers le ciel, la poitrine gonflée, le front en pleine lumière, celui qui parle accumule en lui toutes les angoisses, toutes les espérances de cette foule soudain liée d'un invisible lien. — Regardez 1... dit Weiss à ceux qui l'entourent. Ils se retournent. Devant ces milliers et ces milliers d'hommes dont les rangs pressés couvrent la colline, devant tous ces yeux levés qui brillent d'une flamme étrange, un frisson les secoue.
« Alsaciens, quand vous vous arrêterez devant ce monument, découvrez-vous, inclinez-vous, écoutez passer l'âme de vos aïeux. »
Une ardente sonnerie de clairons, les sons graves d'un choral : Comme ils reposent doucement 1 Le voile qui s'écarte découvre la nudité de la pierre, le génie de la Patrie, prêt à prendre son vol, le coq qui jette son cri du matin au soleil. Le cœur de la foule cesse de battre. Une pâleur est sur les fronts. On saisit le bras d'un voisin. On se regarde. Est-ce possible ? Est-ce croyable ? Ces drapeaux rouge, blanc, bleu, ces drapeaux des vétérans venus do France, qui flottent et se balancent, ce tapage des fanfares qui monte, gronde, roule au bas des collines jusqu'à la petite ville assise derrière ses vergers jaunis : la Marseillaise I... Impassibles, la mâchoire accusée, appuyés sur la poignée de leur sabre, les officiers prussiens sont debout, plus immobiles que des statues. ...Allons, enfants de la patrie!... On a le cœur pincé de surprise. Les têtes se sont découvertes. La volonté n'a pas commandé ce geste des mains. L'ordre est venu du cœur qui recommence à battre à grands
coups. On se regarde encore... Est-ce vrai ?... Voici quarante ans que l'on se tait I Voici quarante ans que la prudence et la crainte vous accompagnent, refoulant les sentiments, glaçant les élans ! Voici quarante ans que le fantôme de la défaite vous suit plus fidèle que votre ombre 1... Et soudain ce drapeau, cet hymne des peuples ressuscites I...
Il y a sans doute dans cette foule des curieux, des sceptiques, des indifférents, peut-être même des ralliés aux maîtres qui payent bien. En cette minute ceux-là n'ont pas le temps de peser le pour et le contre, de jeter la tête en bataille contre le cœur. C'est trop beau ! C'est trop grand 1 C'est trop vrai I Ce que l'on croyait mort réchauffe le sang qui bouillonne... Recueillement prodigieux où l'âme d'un peuple, surprise dans sa vérité instinctive, est mise à nu...
Les vétérans laissent couler des larmes qui roulent dans les moustaches blanches ; ils battent la mesure ; le premier, Baudot, qui sonna la charge à Malakofî, accompagne les fanfares de sa voix cassée, puis un autre, un autre encore. ...Oh 1 ne pas être oublié I n'avoir pas souffert en vain I... Après le long cauchemar, retrouver une maison où l'on soit heureux !... Halètement court, pressé, d'exilés qui se serrent sur le cœur chaud de la patrie retrouvée, respiration formidable d'une foule que dompte une même pensée. Et soudain ce cri qui couvre le bruit des fanfares :
Aux armes, citoyens, formez vos bataillons I Qui l'eût attendu, ce cri ? Il jaillit comme jaillis-
sent les sources, après un tremblement de terre, d'un jet sauvage et splendide. Bouillonnem.ent, aspiration forcenée de tout cœur humain vers la liberté 1
Magnifiques petits vieux, déjà courbés vers ce sol qui vous appelle, jeunes gens aux narines frémissantes, si vos yeux sont pleins de larmes, c'est que les morts de Wissembourg revivent en vous.
Ils vous possèdent, ces morts inquiets que seule la Justice apaisera !
Parlant bas, réchauffée à ce feu de sympathie allumé sur la colline, l'Alsace s'en va. Paysans, vignerons, ouvriers et bourgeois, ils ne sont plus que des points multiples sur les chemins qui mènent aux maisons des hommes. Par eux, chacun saura, la vieille qui ce matin cueillait les fleurs du jardin, le vieux qui ne quitte plus son fauteuil, les gosses accoudés dans la clarté de la lampe. Ils raconteront de leur mieux. Les yeux diront le reste, ce qui ne se dit pas. Une fois de plus, mystérieux et rapide, franchissant haies et barrières, grillages et murs, le mot d'ordre courra le pays : Tenez ferme I... On sait ce qu'il en coûtera, quelles persécutions se préparent. On a lu sur le front des officiers appuyés sur leur sabre, alors que sonnait la Marseillaise, la froide résolution d'en finir avec ce peuple coupable du crime de fidélité... (Ce sera Saverne, la guerre...) Mais on sait aussi que la faute porte en soi la punition, le mépris de la dignité humaine la défaite, le brutaPiorgueil l'écrasement. Il n'est que d'attendre... On attendra...
— Ne parlons pas, c'était trop beau, disait Jean Bohler.
Et François Weiss :
— Papa, après ça, on peut bien souffrir un peu...
Les parents ne répondaient rien. Reymond se taisait aussi, bouleversé par l'heure qu'il venait de vivre.
Ils s'étaient assis à l'écart de la foule. De minute en minute, Weiss répétait: — Je suis ivre... ivre de fierté, fier de mon Alsace !... Il valait vraiment la peine de souffrir pendant quarante ans pour cette heure-là... Oui, je suis fier de mon Alsace... Garçons, soyez heureux d'entrer dans la vie avec ce souvenir dans le cœur...
"^ — Te souviens-tu, Weiss, continuait M. Bohler, de notre retour au pays, après la guerre ?... Nous nous étions battus de notre mieux. Pauvres mobiles du Haut-Rhin !... Mal armés, mal chaussés, un jour poussés ici, un autre là. Et soudain regarder cette chose en face : l'Alsace allemande. L'Alsace I La plus française de toutes les provinces de France... Quel retour 1... Là où régnait la joie, entendre ces crosses retomber sur les pavés de nos bourgs ! Et leurs rires, ces rires pesants, sinistres 1 C'était à vous rendre enragé... Et chaque jour, chaque jour, durant des mois, durant des années, ce cambriolage du passé... ce crochetage des cœurs... Fermer ses volets, se cadenasser, se verrouiller 1 Mais de la rue montaient leurs chants de triomphe...
Alors ces deux cortèges, en sens inverse : du fond de la Lorraine à l'extrémité de l'Alsace, ceux qui
allaient retrouver la France ; sur les voitures, le lit, l'armoire de noyer, la table où depuis toujours on a posé ses coudes... ; deux cent mille êtres humains qui laissaient derrière eux tout ce qui avait été leur vie. ...Et cet autre cortège venu de là-bas : Sur les ponts du Rhin, l'armée des colons, tous les crève-la-faim de Germanie, toute une horde vêtue de vert, plume au chapeau, lunettes à bout de nez ; dix gosses tenant la jupe de la mère qui attend son onzième... Et bientôt toute cette marmaille installée dans les jardins encore égayés des fleurs semées par ceux que nous avions connus... Comment avons-nous pu traverser ces temps ?... Dix ans, vingt ans, trente ans, quarante ans bientôt... Quarante ans I Et vous venez d'entendre la réponse de l'Alsace !... Ah 1 mes garçons I mes garçons !...
Jamais personne n'avait vu M. Bohler dans cet état.
— Ami Bohler, répondit Weiss, donne-moila main. Donnons-nous tous la main, pères et fils...
Ils se serrèrent la main, François, Charles, Jean, René, les deux pères, et tous avaient des larmes dans les yeux.
— Tu verras, papa..., répétaient les garçons dans une sorte d'exaltation.
La nuit descendait sur la plaine... Au sommet de la colline, le génie de la patrie, le coq, la pyramide en grès des Vosges, choses visibles ; sur la colUne, surtout, les morts, ces invisibles, ces grands vivants dont les hommes qui s'en vont par les chemins d'Alsace sont plus que jamais les prisonniers.
L'heure des départs, des adieux.
Mme "Weiss, Suzanne ont préparé la malle, plié le linge, glissé sous un gilet la surprise qui rappellera le foyer. Maintenant ils sont groupés à la salle à manger, plus ensoleillée que le salon, la petite Marie à califourchon sur les genoux de son grand-père. Le portrait du mort est à la paroi, qui les regarde tous. Pour lui aussi, jadis, on se réunit dans cette chambre. Une émotion serre les cœurs.
On sonne à la porte. Et c'est Reymond.
— Vous partez quand, François ?
— Demain matin. Je serai à Breslau dans la nuit. Et vous-même ?
— Demain soir.
— Mais vous reviendrez nous voir ? dit M°^® Weiss. Dans votre joli canton de Vaud, pensez souvent à vos amis d'Alsace. Ils ont besoin de sympathie, à moins que...
— A moins que..., répète le grand-père.
— A moins que..., répète Weiss.
On se passe l'album de papier gris que Charles offre à son frère : sur ses pages s'étoilent des pétales argentés, toutes les fleurs de la vallée.
— L'odeur du pays, dit le grand'père.
Reymond s'est levé.
— Je vous remercie pour tout ce que vous m'avez donné durant ces deux années, si vite enfuies, en bonté, en affection... J'emporte des souvenirs que je n'évoquerai jamais sans fierté, sans tristesse aussi.
car je sais maintenant de quoi vit une famille d'Alsace, ce qu'il lui faut de résignation, de vaillance, pour aller de l'avant... A celui qui vous quitte, je ne dis pas courage, il en a tant. Que Dieu vous le ramène ! Ils sont tous debout sur le seuil de la maison. Suzanne sourit assez tristement. Pourquoi ce Reymond n'est-il pas Alsacien ?... Et la petite Marie secoue son mouchoir, et Weiss salue de la main, et Charles crie :
— Vous m'écrirez, monsieur ?...
Reymond se retourne. Les braves gens, les braves amis 1
Et maintenant, une fois encore, le professeur fait le tour du parc avec ses deux élèves. En deux sauts, René gagne le pied d'un sapin, se hisse au sommet, se laisse glisser de branche en branche.
— Ça me servira quand je serai alpin.
— Tiens ! Hier vous vouliez entrer dans l'aviation.
— Non, je serai alpin. C'est un chic métier. On laisse l'alpin à sa besogne.
— Et vous êtes tout à fait décidé, Jean ? Les lettres vous attirent ?
— J'aime tant l'histoire 1
— Il va sans dire que nous nous retrouverons dans la vie. Dès maintenant vous êtes pour moi l'ami Jean.
Ils se regardent, ils se lient par ce regard.
— Si vous saviez, monsieur, comme ça me paraît étrange de partir. Je n'y comprends rien. Penser que nous ne vivrons pas en Alsace, que c'est fini, fini...
La voix tremble un peu. Reymond parle d'autre chose.
— Qui est-ce qui vous accompagne à Paris ?
— Papa. Maman est trop fatiguée. Elle viendra plus tard, quand nous serons tout à fait installés chez le professeur Paget.
Julie est à la fenêtre de sa cuisine.
— Et vous restez, Julie ? Vous avez de la chance.
— Que voulez-vous, monsieur Jean, répond la vieille Champenoise, les uns partent, les autres restent. C'est le train de la vie...
— Je vous recommande maman. Vous m'écrirez chaque semaine pour me dire comment elle va, si elle a l'air triste. Et ce soir vous lui donnerez cette lettre.
— N'ayez crainte, je la soignerai bien votre maman. Depuis vingt-neuf ans que je ne fais que ça...
Le gravier craque sous des pas pressés.
— C'est papa, dit Jean. Je crois qu'il vous cherche. Encore une demi-heure. Je vais vite vers maman.
Les deux hommes se promènent au long des allées.
— Plus heureux que mes fils, monsieur Reymond, vous reviendrez. Nous vous recevrons toujours en ami. Et nous irons sans doute chaque année passer quelques jours de vacances dans votre pays. Je tiens à ce que vous restiez en contact avec mes garçons. Ils vous aiment beaucoup. Vous leur rappellerez les belles années d'Alsace...
On regagne la maison. Bien que personne ne parle de départ, le chien a compris. Assis sous une table, il gémit sourdement, il vient parfois flairer les jambes de ses jeunes maîtres.
Dans le v^estibulc, les bagages entassés^^que le cocher emporte. Pour se défendre contre elle-même,
enfermée dans un silence qui dit sa tendresse prête à se répandre en larmes, M°^® Bohler s'occupe de détails matériels.
— La voiture est prête !...
— Mes braves garçons, dit M^^ Bohler, qui se mord les lèvres.
Ses deux fils sont dans ses bras. Ils s*étreignent.
Discret, Reymond disparaît. Il a dit à Jean : — Je serai près de la maisonnette du garde-voie.
Une page est écrite, la page de la jeunesse, des longues soirées dans le nid bien clos, des chants du violoncelle et du piano, des causeries. Si l'on sanglote, malgré tout ce qu'on s'était promis, c'est que l'on sait bien ce qu'on laisse derrière soi. La page est écrite. On la tourne.
Dans la maison que l'on vient de quitter, le vestibule désert, les palmiers, les cornes de chevreuil, la panoplie, la glace qui reflète ces choses connues. La vieille Julie heurte à la porte du petit salon. On met du temps à lui répondre.
— Madame n'a besoin de rien ?
— Merci, Julie.
— Une lettre de M. Jean pour madame... Reymond attend près du passage à niveau. Voici
le petit train essoulTlé, et pendant une seconde le profil des deux garçons, René déjà consolé, déjà tendu vers sa nouvelle vie, Jean pâle, le front ridé... Un dernier signe. Une fois encore, une fois de plus, en attendant les autres fois, le petit train emporte un peu de la douleur alsacienne.
L'heure des départs, des adieux... On s'attarde au jardin des Schmoler. Au-dessus des feuillages rouilles, les toits de Friedensbach, lucarnes, girouettes et pignons jouant à cache-cache, des toits posés sur les maisons comme un bonnet... Sur l'un d'eux le nid de la cigogne. Et là-bas la rivière dont l'eau, sous le soleil, semble des rayons qui dansent ; sous les sorbiers chargés de fruits, un ruisseau allonge sa claire quenouille ; à genoux sur une planche, un tablier plié sous les genoux, des femmes tordent les draps de chanvre, rient, trempent leurs bras rouges dans l'onde qui passe. Là-haut, les bois en feu, les buissons aux baies violettes. Une fois encore les sabots des ouvriers claquent sur les pavés. Une fois encore à la queue leu-leu, boitant et cancanant, le cortège des oies. Une fois encore, il est midi, le Mahlzeit ! des fonctionnaires. On dine. Après quoi, on serre des mains.
La vieille Jacobine se tient sur son seuil, si proprette sous son bonnet blanc.
— On vous regrettera bien... Si vous tenez à nous retrouver en ce monde, il vous faudra revenir sans tarder... Mon mari sera à la gare... Il vous portera quelques poires, quelques pommes pour le voyage... Allons, dis au revoir au monsieur, Jacob. . Le cordonnier cloue ses semelles. La petite vie continue. La fontaine chante... Ein... zwei... drei.,. Sur la place, devant l'école, raides, marchant deux à deux, les gosses, du pied, frappent le sol comme ils
feront plus tard au régiment. Et c'est Kummel qui commande. Il accourt.
— Adieu, monsieur Reymond... Bon voyage !... Et dites bien, en cette Suisse française où l'on aime assez à goguenardér (vous dites ?) quel ordre règne en Alsace, quelle discipline, quelle prospérité !... Adieu I Bon voyage I... Nous nous reverrons certainement. On ne peut pas deviner les événements. Oui, nous nous reverrons... Adieu !
Le père Schmoler tend son paquet.
— Elles sont mûres, elles sentent bon... Salutbonjour, monsieur Reymond. Et revenez, revenez I
Le gendarme s'est approché, car il est toujours bon de savoir ce qui se dit. Et c'est l'image de l'Alsace, sur le quai de cette gare, ce vieux un peu courbé, ce bon visage, et ce dos raide, cette moustache retroussée.
Une fois encore Friedensbach au pied de ses collines, Friedensbach avec ses toits qui fument, les sentiers connus, les chèvres éparses sur les pentes — mais Seppi n'est plus là, — la maison des Weiss, la maison des Bohler...
Adieu, petite vallée !
30 juin 1914.
Ils se sont revus dans la plaine, en Valais. Les élèves, grandis, élargis, moustache blonde ou brune, des hommes ; M. et M^^ Bohler ; M. et M™e Weiss, Suzanne... Revoir que l'on savoure d'autant plus que l'on y comptait moins. Jean et Charles, tous deux en caserne, l'un en France, l'autre en Allemagne, ont eu de la peine à faire coïncider leur congé de dix jours. Et René, fringant sous-lieutenant, frais émoulu de son école... Quelle fête 1 Et lorsque Reymond propose une escapade sur les cimes, pour saluer le lever du soleil, quelles acclamations 1
Ivres de joie, les jeunes gens brandissent leur chapeau. Sur la terrasse de l'hôtel, l'œil indulgent, les parents, Suzanne qui sourit à cette belle humeur.
Ils montent sous le crépuscule, ils montent, dans la nuit, par le chemin pierreux... Vallons, monts escarpés, arbres penchés sur les abîmes, rien n'existe plus. On se reconnaît au son de la voix. Parfois, dans l'éclair d'une lanterne électrique, la rapide vision d'une souche, monstre accroupi, d'un hchen encadrant l'excroissance d'une branche comme une barbe le menton d'un gnome.
Ces amis d'enfance, ces amis d'études, séparés depuis des années, se retrouvent mieux dans ce flotte-
ment ténébreux que la veille, assis sur des chaises d'osier, dans une véranda]^ d'hôteL Hier, les deux frères eux-mêmes se sentaient presque étrangers l'un à l'autre. Maintenant on ne sait pas si l'on est plus grand que celui qui vous précède, plus moustachu ; on regarde en dedans ; on y rencontre son âme naturelle, non plus celle qu'ont improvisée la fièvre des grandes villes, l'automatisme des casernes, mais la bonne petite âme mûrie sur les pentes d'une verte vallée des Vosges. Dominés par cet inconnu, par les cimes déchiquetées que l'on sent proches sans les voir, ils ne crânent plus ; sous ce ciel étoile, vrai jardin du mystère, ils sont naïfs comme avant... Une question... Une autre question. On va du coq à l'âne.
— Où êtes-vous professeur, maintenant, monsieur ?
— A Montreux.
— Vos élèves sont gentils ?
—- Très gentils.
Un silence.
— Charles, que devient votre frère François ?
— Il termine ses études de droit à Strasbourg... Mes parents l'attendent prochainement à Friedensbach où il restera quelques mois pour rédiger sa thèse.
— Sur quel sujet ?
— Oh I un truc très spécial... j'ai oublié.
— Et Emile Zumbach ?
— n est à l'école de chimie, à Mulhouse. Il entre en caserne cet automne.
— Chez qui ?...
— Oh I chez les Schwobs... Un chic Alsacien, celuilà. Il ne dit jamais rien, mais c'est un type soUde.
Avec un régiment de Zumbach, on ferait de la besogne...
— Contre nous, alors ? interrompt René.
— Ne te fais pas de bile pour lui... Si jamais on marche, il trouvera bien moyen d'être du bon côté, comme tant d'autres que je connais.
— Et André Berger ?
C'est René qui répond :
— Celui-là me dégoûte. Il est devenu poseur et demi. On dirait, quand il parle, qu'il a la bouche pleine de sucre en poudre... Et puis, il sait toujours tout... Il est aussi en caserne, à Angers, je crois. Autrement, il pioche les lettres. Il paraît qu'il écrit déjà dans des revues... Il me dégoûte...
— Et vous, Jean, vous ne dites rien ?
— Je vous écoute... J'ai assez de peine à trouver mon chemin. Il faut avoir pitié des gens à lorgnon.
-- Alors, trois ans de service ?
— Eh oui I... Encore deux ans...
— On vient de le nommer sergent, dit René, un peu protecteur.
— Oui, mon lieutenant.
On rit.
— Et vos études d'histoire, où en sont-elles ?
— Oh I Je n'ose plus y penser...
Bruit de pas sur les pierres.
— Tout de même, s'exclame Charles, soudain, s'appeler Princip et tuer un archiduc. Qui sait, c'est peutêtre au nom de ce Princip que l'Europe va s'égorger...
— Bah I... riposte Reymond, ils se calmeront. Ils feront chanter les Serbes I Ils accrocheront quelque
compensation ! Leurs affaires se portent trop bien pour qu'ils mettent le feu aux poudres. Ce serait absurde.
— Ne vous y fiez pas trop, répond Charles, qui sort d'en prendre. L'eau de la chaudière pangermanique bout à gros bouillons. Ça déborde !... De la vapeur à tout faire sauter... On parle armements, équipements, approvisionnements, flotte, poudre sèche, épée aiguisée, colonies, canons de gros calibre, mitrailleuses et sous-marins. On ne rêve que des Zeppelins. On lance des Sur-Zeppelins. Plus il en crève, plus on en fabrique. On porte des casquettes Zeppelin, on mange des saucisses Zeppelin, on fume des cigares Zeppelin, on écrit avec des plumes Zeppelin... Krupp, Flottenverein et Zeppelin, Zeppelin, Krupp et Flottenverein... De deux choses l'une, ou bien ils ont perdu la tête, ou bien ils préparent une guerre kolossal... Qu'est-ce que c'est ?
— Ecoutez rouler cette pierre...
Elle dégringole dans un sourd grondement, s'émiette et rejaillit contre des rocs, siffle, s'éteint au creux de l'abîme.
— Sapristi I... Voilà ce que c'est que de parler guerre !...
— Moi, j'ai eu peur... Ces sauts... ces silences... cette pétarade... et ce plouf dans le vide avec ce vague écho qui monte... Marchez au milieu du chemin I
— Moi, j'aime ça... C'est comme un obus... C'est chic !... Je me sens gosse comme tout, ce soir... Se
retrouver tous les quatre... Pas de soucis... Des étoiles... On va dans la nuit... Et de temps en temps la voix de M. Reymond comme quand on était à Friedensbach... C'est épatant !... Encore !... Qu'estce que c'est ?... Qui a sifflé ?
— Une marmotte, sans doute, qui veille à l'entrée du terrier où niche sa bande. Elle crie dans sa langue :« Halte, qui vive !... Avancez à reconnaître !... »
— Pauvre diablesse de marmotte!... Drôle de monde, tout de même !... Cette marmotte qui est rentrée à toute vitesse dans son trou pour raconter une histoire de brigands au capitaine de la bande réveillé en sursaut ! Et par le monde, ces diplomates qui jouent à pile ou face la vie de quelques millions de bipèdes humains !
— Si on a la guerre, cette entrée à Friedensbach !... Clairons, drapeaux, Sambre-et-Meuse... Papa et maman qui jettent des fleurs... Kummel accroupi dans une cage... C'est rigolo, la guerre !... On dira bonjour aux morts de Wissembourg, en passant... L'Alsace reprise, on décrète la paix et le premier qui bouge, on le zigouille...
Une étoile filante, une autre, qui se détachent du jardin des astres, glissent, allongent leur épi, meurent.
— Ce qui me cause pourtant quelque crainte, dit Reymond, c'est cette phrase des journaux : « Il y a encore une lueur d'espoir ». On ne dit ça que des moribonds...
Le rire d'un oiseau de nuit s'effile dans le silence
— Quelle sale bête !
— Continuez-vous vos exercices d'haltères, René ?
— Bien sur !... Je porte vingt et un kilos à bras tendu... Mais ce que je préfère, c'est l'assaut, courir ît percer le ventre d'un mannequin d'un coup de Daïonnette... Tiouc !
— Tais-toi, tu es dégoûtant...
— C'est notre naétier. Ce n'est pas en cueillant des prunes que nous reprendrons l'Alsace. C'est sûr que c'est dégoûtant, mais tant qu'il y aura des gens pour voler des pays, il faudra bien faire : tiouc I... A moins de tendre le cou au joug... 11 n'y a pas à sortir de là. Et alors, Charles, tu retournes là-bas ?... Si ça craque, se défiler, ça ne va pas être commode I
— Quand j'ai demandé mon congé, le premier depuis mon entrée en caserne, je me suis dit : s'ils le refusent, c'est qu'il y a anguille sous roche, et je détale en douceur (je suis à quinze kilomètres de la frontière russe)... S'ils l'accordent, c'est que j'ai le temps de terminer mon année de volontariat sans accident... Ils ont donné des tas de congés de dix jours...
— Tu disais à l'instant que tu croyais à la guerre, qu'ils la voulaient. Tu te contredis...
— Pas du tout. L'opinion d'un tas de gens c'est que .c'est pour le printemps prochain. On ne commence pas une campagne au gros de l'été... Krupp ne leur a pas encore livré les tout gros canons... Papa a des tuyaux... Je vous dis, c'est pour le printemps prochain. J'ai le temps de me défiler. Aie pas peur, pour le grand coup, on sera là !...
— Chic !... Je te prends dans ma section. Si tu marches bien, je te nomme caporal la seconde se-
maine, en entrant en Allemagne... Est-ce qu'ils t'embêtent, au régiment ?
— Pas encore trop. Mon lieutenant est très correct. Par contre, les sous-officiers sont des brutes. Au total, en fermant cent fois chaque jour son poing dans sa poche, ça va à peu près...
— Tu as de la veine... Il y a des Alsaciens qui y perdent la boule...
— Si vous vous taisiez un moment... on écouterait.
— On écouterait quoi ?
— La nuit. •
— Ça, c'est du Jean. Son cœur a besoin de sentiment... Etoiles, lune, grottes obscures...
— Petit imbécile...
— Tu as de la chance qu'on ne soit pas en uniforme: conseil de guerre...
Ils sont arrivés au chalet abandonné dont on a remis la clef à Reymond... On entre. On casse la croûte devant un feu vivement allumé sur la pierre de l'âtre.
— Et maintenant, tâchez de fermer l'œil. Onze heures... Il s'agit d'être debout à trois si nous voulons surprendre monsieur le soleil à son petit lever. Des soldats doivent savoir obéir. On déroule les couvertures, on s'étend sur le foin et à vingt on dort...
Rires étouffés.
— Aï !.. monsieur, il me pince...
— Ma parole, vous êtes encore plus gosses qu'à Friedensbach...
— C'est ce qu'il y a de chic...
Ils se taisent. Avant de s'étendre à son tour sur
le foin, Reymond s'assied sur le banc, devant le chalet. Comme les étoiles scintillent !
— Quelqu'un ?
— C'est moi.
— L'ami Jean !.,. Ça me fait plaisir de vous avoir un peu tout seul.
Autour d'eux, une lueur bleuâtre, un poudroiement d'astres, — autant en bas qu'en haut, à cause du petit lac, — le souffle de l'espace.
— Il semble qu'on va assister à la création. Si on étendait le bras, je crois qu'on pourrait cueillir des étoiles. Ça change de la chambrée...
— Comment sont-ils, vos camarades ?
— Ça dépend des moments... Abjects ou magnifiques...
Ils parlent à bâtons rompus. Ils évoquent les souvenirs. Que devient-on, à Friedensbach ?... La petite vie connue s'y poursuit. Jour après jour, dans le recueillement de l'hiver, dans la folie du printemps, sous l'ardeur de l'été, dans la douceur de l'automne, chacun tisse les fils de sa destinée. La mère Jacobine est morte et le vieux Schmoler languit. Kummel ne tient plus en place. Il vaticine. Ses élèves vivent dans une crainte perpétuelle.
— Croyez-vous à la guerre, Jean ?... demande brusquement Reymond.
Jean se recueille.
— Que peut-on dire ?... A coup sûr, nous ne faisons rien pour la provoquer. Si elle éclate, c'est qu'on nous l'impose. Dans ce cas, le devoir est évident. Il n'y a que deux solutions : l'esclavage ou la victoire. La
guerre est folle, ignoble ; elle devient sublime c[uand il s'agit de briser des chaînes... Si c'était la veillée des armes, ce soir ?... En tout cas, je suis prêt, je le dis sans forfanterie. Se battre pour tuer la guerre et pour délivrer l'Alsace, ça vous porterait au travers d'une fournaise... A moins que ma volonté ne me trahisse. On ne sait jamais.
— Elle ne vous trahira pas, ami Jean... Reymond a mis sa main sur l'épaule de son jeune
ami. Ils sont assis devant la solitude de la nuit. Et toujours cette plainte des cascades suspendues au flanc des rochers...
— Vivre pour une belle idée, monsieur, quoi de plus beau ?... Quand l'heure a sonné, mourir pour cette idée, quoi de plus grand ?...
— Malgré tout, la guerre, c'est tuer, tuer des hommes...
— Pour moi, la guerre, c'est bien plutôt s'offrir à la mort...
— Dans ce cas, vous en obligez d'autres à vous tuer.
— Monsieur, ne dites pas ça, je vous en supplie !... Ne me troublez pas... Il y a l'Alsace... Si on nous attaque, si nous sommes battus, c'est toute la France, c'est toute l'Europe qui sera une Alsace, et vous aussi, la Suisse... Si je me bats, c'est pour vous... C'est pour...
— Ami Jean, n'en dites pas plus, je vous prie. Je vous connais. Je vous sais incapable d'une malpropreté morale... Si vous partez, vous serez un vaillant soldat du droit. Est-ce notre faute s'il y a des hommes
qui nous obligent à un douloureux devoir ?... C'est pourtant le devoir.
— C'est pourtant le devoir, répète Jean.
Un souffle glacé monte du creux de la vallée. Ils frissonnent.
— Rentrons.
... Que font les diplomates à cette heure ? Que font les espions ? Quelles sont les voix qui conseillent, les mains qui signent ? Où se cachent les hommes qui, penchés sur les cartes, partagent et dépècent ?...
Trois heures. Reymond s'est levé. Il écoute le jeu régulier des respirations. Comme ils dorment bien ! Déjà, au chalet voisin si bien tapi contre la roche, crainte des coups de vent, qu'il s'en distingue à peine, les pâtres sont éveillés. On voit luire une lanterne balancée, des voix parlent aux bêtes qui meuglent, une voix plus claire que les aut 'es, celle du bovairon qui sonne comme la clochette des veaux. Sifflant un air guilleret, Reymond gagne ce chalet. Devant l'écurie, un géant à barbe noire dont les yeux sont très doux, clairs comme l'espace, des yeux de marin. On les voit bien, car il a levé sa lanterne au bruit des pas.
— Bonjour !... On vous dérange ?
— Ça dépend pour quoi... D'où venez-vous, comme ça ?
— Nous sommes au chalet Boitsy, où nous avons couché...
— Oh !... on a assez vu la lumière, hier soir... Même que j'ai été guigner à la fenêtre... N'est-ce pas, on ne sait jamais. Mais on voit vite à qui on a affaire...
— A la bonne heure !... Auriez-vous du lait bien chaud pour quatre ?
— A vot' service.
— Et un morceau de fromage ?
— A vot'service.
Reymond marche avec précaution, tenant à deux mains son pot de lait. Quel froid sur ces hauteurs !... L'air vous coupe la figure. On respire de la glace.
Réveiller des gens qui dorment sur le foin, en pleine nuit, c'est tout un travail. Les secouer ? ils retombent. Les appeler ! ils gémissent. Les tirer par les pieds ? ils ruent. Les chatouiller ? ils rient et se rendorment. Une idée : Reymond va leur jouer la diane de la montagne qui les changera de celle de la caserne. D'une voix forte, il entonne le Ranz des vaches. Vieille, plaintive et naïve chanson des bergers qui contient quelque chose d'éternel comme la montagne... Les dormeurs ouvrent les yeux, bâillent et s'étirent.
— Quoi ?... hein ?... Ah oui !...
— Moi, j'ai rêvé de mon colonel...
— Moi, je dansais avec des étoiles filantes.
— Moi, je tournais en aéroplane autour du soleil.
— Allons, les amis, debout, debout ! Du lait chaud, du pain, du fromage... Au travail !
— Monsieur, quand avez-vous préparé tout ça?...
— C'est mon secret. Au travail I On mange, on boit.
— C'est pas du lait, c'est de la crème...
— Et ce pain I
— Et le fromage ! tu m'en diras des nouvelles...
— Après ça, qui m'aime me suive jusqu'à la fontaine, à trois minutes d'ici.
— Chic ! De l'eau glacée... On se lave jusqu'à la ceinture. C'est ça qui ravigote...
Le bovairon a eu la même idée, un gosse de quatorze ans ; sous la lumière grise du premier matin, il montre son torse carré, des bras musclés, des mains en palette, alors que les messieurs de la ville, révèlent une peau fine, des torses élancés.
— Hardi ! Le bassin est assez grand pour tous, qu'on se savonne et ferme !
Méthodique, le petit berger couvre de mousse ses mains, son crâne. On l'imite. L'eau ne se trouble pas pour si peu. Il y en a tant ! Elle est si claire !... Elle court en frissonnant, reflétant une minute ces jeunes vigueurs, ces bouches qui rient, le petit berger dont elle a l'habitude... Un remous... la figure fine de Jean ; un remous... la figure tenace de Charles ; un remous... une grimace de René ; un remous... le professeur Reymond. Et l'eau s'en va, emportant ces images.
Charles et René se toisent.
— Montre un peu tes biceps...
— La lutte !...
Leur jeunesse les rend provocants et radieux. Ils se tâtent, s'empoignent, valsent sur l'herbe courte, roulent sur le sol, rugissent en s'appliquant des claques.
L'étable s'ouvre. Lentement, hésitant, soufflant dans leurs naseaux, les vaches sortent, les veaux. Debout sur le seuil de sa porte basse, le géant barbu, son bonnet de pâtre sur l'occiput.
— Etes-vous content de votre bovairon ? demande Reymond.
— Oh ! c'est mon gamin. C'est sa première saison à la montagne. Ça irait bien, sauf qu'il a peur du taureau depuis qu'il a été jeté par-dessus un mur...
— Certes, je comprends ça... Vous êtes du pays ?
— Du village direct en bas.
— Et qu'est-ce que vous dites de l'assassinat de l'héritier d'Autriche ?
— L'assassinat de l'héritier d'Autriche ?... répond l'homme, paisiblement. Tiens ! ils en ont encore tué un ?... Nous, on ne sait rien. On vit avec les vaches... Alors, un prince héritier qu'ils ont tué ?... On en veut assez trouver un autre. C'est des bonnes places...
— On parle même de guerre... Ça chauffe dur.
— De guerre ?... (l'homme secoue les épaules). Ouah !
— Et pourquoi pas ?... questionne Jean.
— Les Allemands ne demandent que ça, ajoute René.
— Et d'où sont-ils, ces messieurs ?
— D'Alsace...
— D'Alsace... On raconte que les Allemands les tiennent serrés, par là-bas... La guerre, la guerre... Peut-être bien, après tout... Moi, je calcule d'après les bêtes. Une qui a suffisamment dans le râtelier ne cherche pas querelle aux autres. Mais alors une qui a faim !... Les Allemands ont pourtant assez à manger... Alors ils ont tué un prince ?... Un parent à Guillaume ? Un riche, donc... Ma foi, ça peut donner
du mauvais. Il vaut mieux, pour la tranquillité générale, tuer un pauvre qu'un riche. Le pauvre s'oublie. Le riche se paie... La guerre... Elle veut pourtant mettre du temps à grimper jusqu'ici...
Tournant le dos, le pâtre gagne son chaudron.
Un ciel vert... Dessous, la nuit qui lutte. Un froid mortel vous étreint. Tout est livide, tout est mouillé. Posé dans l'entaille d'une gorge maussade, un morceau de plaine rayé d'une barre jaune, le Rhône. Les herbes frémissent. Une angoisse. Cadavériques, sinistres en leur chemise de neige, les cimes. La plus haute se couronne soudain d'un diamant qui grandit ; c'est maintenant une tiare de lumière... L'aurore. Une barre rouge sur l'horizon. Le sinistre prend la couleur du sang, le livide se réchauffe et rit aux éclats. Demeurées dans l'ombre, des crêtes déchiquetées boudent, laidement grises, avec des crénaux qui sont comme des griffes ouvertes. La nuit se réfugie au creux des précipices, glisse au flanc des pierriers, se faufile dans la fente des gorges où elles s'accroupit comme une méchante bête... Et là-haut la fête des couleurs ressuscitées, les cimes assises en rond qui adorent le soleil, des rayons à la volée, flèches qui criblent les pentes, volent d'un clocher de pierre à une tour de neige, tombent dans le vide, où s'achève l'agonie de la nuit... Les herbes se redressent, se font accueillantes ; des yeux s'ouvrent en elles, innombrables, les yeux chauds des arnicas, les yeux bleus des gentianes; des gouttes de ciel, ces fleurs dont on ne sait pas le nom et qui ont un parfum du paradis... Traquée, la
tragédie des ombres s'est réfugiée sous une paroi en surplomb où l'eau qui suinte de partout forme de petits lacs noirs comme le ventre du diable.
Partout, maintenant, au travers de l'espace, les rayons sont jetés en échelles de lumière. Sur ces fils ténus, que ne peut-on glisser de cime en cime ?... Possédé par cette joie du matin, par cette jeunesse de la montagne, on court de ci, on court de là, pour s'émerveiller davantage ; on trempe ses mains dans la source qui naît entre deux pierres. Créée par le soleil, cette source se met à sa besogne qui est de caresser les cailloux blancs ou bleus. On se penche, on cueille des couleurs, des parfums ; on s'élance à la poursuite des insectes sortis on ne sait d'où, qui dansent comme des fous, semant sans trêve la note tendue de leurs ailes... On entre dans le rythme des choses. On n'est plus un homme habitant une maison, citoyen d'un pays, on est une anonyme parcelle de vie qui se mire dans le bonheur d'être ; on est éternel et bienveillant comme ce ciel, comme ces rayons, comme ces rires du ruisseau ; on touche de la main la bonté de Dieu.
— Je voudrais vivre mille ans, dit une voix. Une autre voix :
— Si nous ne redescendions pas dans la plaine ? Détachée d'une pente abrupte, une avalanche
roule soudain ses flots poudreux ; elle broie les sapins qui lui barrent le passage, entraîne pêle-mêle blocs et troncs, les pétrit dans sa masse, bondit, saute au fond du précipice d'où monte une formidable rumeur dont l'écho, longtemps répercuté, domine tous les bruits, se prolonge enfin dans la plainte du torrent...
De gais appels se répondent sur l'échiquier des tennis sablés. La paix, depuis si longtemps !... On bâille. On dénigre. On spécule. Plus de vierges folles que de vierges sages... On voyage. Aux tables des hôtels, que de gens venus de partout, des gens à teint blanc, à teint jaune, à teint gris, toute l'Europe, toutes les Amériques ! Sur les routes, la poussière des automobiles. Sur les villes, la fumée des fabriques... On travaille et l'on s'amuse. On gagne beaucoup d'argent. Dans la lassitude, dans le luxe, la bête, souvent, montre ses griffes. Elle les rentre... Derrière leurs volets clos, les gens timides disent que le monde vit trop vite, que ça donne le vertige. Ci ou là, sous le toit des mansardes, des philosophes écrivent des choses effrayantes dont on rit. Le mot moderne n'estil pas le remède à toutes les maladies ? Peut-il arriver malheur à ce qui est moderne ? On dit donc : style moderne, femme moderne, religion moderne, idées modernes, chic moderne, confort moderne.
Des masses de médecins soignent des masses de neurasthéniques. Les cliniques, les maisons de repos rapportent. Des coiffeurs achètent des châteaux. Des blanchisseuses, à qui des comtesses disent : Pardon, madame... répondent : Qu'est-ce que vous voulez ? Et les affiches montrent, sur fond noir, des diables rouges brandissant des bouteilles.
Cependant, au plafond européen, des araignées tendent leur toile. Les moucherons excités dansent de plus belle. Elles sont ventrues, ces araignées. Leurs
affaires vont bien. Elles ont dévoré déjà pas mal d'insectes étourdis ; il serait bon d'en dévorer plus encore. De nouveaux fils s'ourdissent autour de la danse des moucherons, autour de cette jolie danse dans un rayon.
La guerre !...
La guerre jetée sur des pays hier bourdonnants d'orchestres et de chansons. Tambours, tocsins, clairons. Les hommes courent. Les femmes pleurent. L'horizon se creuse d'une angoisse... Et les canons roulent, les fusils claquent dans les mains, les baïonnettes brillent, les trains emportent aux frontières toute cette jeune chair humaine. Et longtemps, sur les quais des gares, les femmes restent avec des gosses plein les jupes et plein les bras...
Ils sont partis. Des drapeaux flottent sur les jardins abandonnés. Les nuages ont des ailes noires. L'espace souffre... Nuits silencieuses... Mais non, ce n'est pas possible, ils ne se tueront pas. On veut essayer ses forces, intimider. Des mots, des phrases, rien d'irréparable. Il y a les socialistes, les pacifistes, ceux qui prient Dieu et Dieu lui-même.
Un matin d'août, du sang partout. Des millions d'hommes s'avancent pour venger les morts. L'aigle de Prusse a planté ses serres dans le cœur de la Belgique. ...Incendies, cris de ceux qu'on fusille... Et les corbeaux, à tire d'ailes, quittent les bois où ils nichent... A quoi songent les morts de Wissembourg ?...
Alors qu'avec tant de milliers d'autres il veille sur son petit pays — les champs de blé blanchissent les
collines, — Reymond se demande avec angoisse ce que deviennent ses amis d'Alsace. Une fois encore le sang coule à flots sur ce sol de la souffrance. Durant les longues factions nocturnes, à quelques pas de cette Alsace, la sentinelle croit entendre encore la respiration paisible des jeunes hommes endormis dans le foin, sur la montagne... Où sont-ils, en cet instant ?... Blessés, crient-ils leur douleur aux étoiles ?... Le drame de la guerre se double-t-il, pour quelquesuns, d'un affreux drame de conscience ?.., Cette plainte que Suzanne Weiss chantait parfois en s'accompagnant au piano, assiège la mémoire de Reymond :
— Arbre, que vois-tu du haut des Vosges ?... Je vois caracoler la plaine bleue. Tout rougi de sang le soleil se lève, tout rougi de sang le soleil s'endort...
Arbre, que vois-tu du haut des Vosges ?... Je vois s'avancer sous une nuée les sombres armées qui vont se heurter. Il en vient du levant et du couchant...
Arbre, que vois-tu du haut des Vosges ?... L'ennemi traîne avec lui mes enfants... Hameaux, clochers, moissons, cela n'est plus et mon dernier fils meurt contre mon tronc...
De René Bohler à Reymond.
X, 25 août 1914.
... Ce départ ! Le rêve, le rêve qu'on tient enfin dans sa main bien fermée. J'avais expliqué à mes hommes ce que c'est que l'Alsace. Je les sentais vibrants. L'un d'eux avait dit : « Il s'agit de délivrer le patelin au lieutenant, c'est tout simple... On y va... » On y va ! Et de quelle allure ! Sous le ciel de feu, marchant en rase campagne parmi les blés où s'égosillaient les grillons, la guerre nous apparaissait comme une magnifique aventure. Que de fleurs ! Notre drapeau, étendu sur tous les prés !...
Nous chantions, tunique déboutonnée, casquette sur la nuque, blancs de poussière. Et quand je me retournais je voyais les yeux de mes hommes, des yeux brillants, des yeux d'extase... La guerre ! On ne l'a pas voulue, on ne l'a pas cherchée. Non contents de nous avoir pris l'Alsace et la Lorraine, voilà quarante-quatre ans qu'ils nous embêtent ! Dix fois, par gain de paix, nous avons cédé, nous nous sommes humiliés. On vient de leur lâcher la moiti^ du Congo... Alors quoi ? Il leur faut maintenant 1^ Belgique, le Luxembourg, Nancy, Paris... C'est bon i
On a la conscience à l'aise. Un homme averti en vaut dix ; il s'agit de crever ou de les battre. Ça va bien I ça va bien ! C'est vous qui l'avez voulu... On y va, et rondement !
Repos. On cuit la soupe. La fumée des feux derrière les haies. Etendus dans l'herbe, les soldats ne sentent pas la soif, la faim, les pieds qui brûlent. La guerre !... Des casques brillent. Ce sont nos patrouilles de dragons. Pas un ennemi en vue. Où sont-ils donc ? Ce ciel sans nuages, ces blés qui balancent leurs épis nous agacent. C'est trop calme. Une inquiétude nous pince le cœur. Ils nous attendent sans doute à la lisière de ce bois qu'on découvre au pied de la colline, là-bas, en Alsace... Les hommes allument cigarette sur cigarette. Ils plaisantent. Ils se chatouillent avec des herbes. L'un d'eux s'est endormi, la tête sur son sac, la bouche ouverte, les yeux vitreux. Une voix crie : « Tiens, v'ia Lardemont qu'est mort... »
On rit. Bien vite, ce Lardemont, on le réveille en lui jetant des mottes de terre. On n'aime pas le voir dormir comme ça.
— Qui n'a pas sa photographie du gosse ? de la môme ? demande un loustic. S'agit d'ia reluquer !... Pas sûr que la charnière de l'œil fonctionne encore demain matin...
On se regarde. Le loustic entonne avec une voix de café concert : « Mélanie, quand tu te penches... sur la pervenche... »
Debout !... On repart. Le sac pèse bien un peu. Et toujours, devant nous, ces casques qui tournent au-
tour des maisons, disparaissent, se piquent comme une étoile sur le monticule d'où Ton voit. On va faire la guerre chiquement. On se montre.
A cinq cents mètres, la frontière. Je vois la borne, le poteau. Ce village, ces fumées qui tirebouchonnent au-dessus des toits comme s'il ne se passait rien, c'est en Alsace !... Les dragons y sont déjà. Les veinards ! L'un d'eux — je l'observe à la lorgnette — a mis pied à terre. Un paysan est près de lui, un Alsacien, évidemment, qui explique, qui tend le bras toujours dans la même direction ; s'il tend le bras si souvent, c'est probablement que le dragon ne saisit pas une syllabe de son patois.
L'Alsace ! Je ne veux pas vous décrire mon émotion. Vous me prendriez pour un mystique, pour un visionnaire. J'ai cru que mon cœur sautait. A chaque pas je répétais : Alsace ! Alsace !... Et le sang à la tête ! Je voyais le paysage rouge. J'aurais voulu parler à mes hommes. Il y a des moments où c'est impossible... Encore deux cents mètres... Un fossé. Je prends mon élan comme pour retomber du coup au delà de la borne... aïe ! Je me relève, je boite trois pas, je tombe... On s'empresse. « Vous êtes blessé, lieutenant ? Ils n'ont pas tiré, pourtant !... » Une entorse carabinée, la cheville, en moins de dix minutes, grosse comme un genou. C'est idiot ! Je pleure de rage, j'arrache l'herbe autour de moi, je crache sur les mottes. Laissons ça ! Je casserais ma plume.
Et me voici depuis trois semaines à l'hôpital de C, étendu sur une chaise longue, à me morfondre, à jurer en alsacien et en français, à malmener mon
infirmier... Que de blessés ! que de blessés !... Et je dévore les journaux. Ça va. Ou plutôt ça ira. Pour r instant, c'est affreux. Leurs mitrailleuses — ils en ont dix contre une — nous fauchent comme de l'herbe. Les rescapés racontent des choses à faire frémir. Je ne vous en dirai rien. Je ne veux pas m'attendrir. Ce qui se passe en Lorraine est particulièrement terrible. Jean y est avec son régiment. Je ne sais rien de lui. Que Dieu l'accompagne !...
Où sont les Weiss ?... Ont-ils pu franchir les lignes ?... On ne croyait pas à la guerre, en Alsace, pas plus qu'en France, du reste. Les Allemands y racontaient ce qu'ils voulaient. On a donc été surpris. Que de drames ! Combien sont-ils, aujourd'hui encore, cachés dans les bois, traqués par les patrouilles ? Il nous en arrive des paquets chaque jour. Brave Alsace ! Charles Weiss doit être quelque part en Pologne. Vous vous souvenez quand il nous disait : « La guerre éclatera au printemps. J'ai le temps de me défiler. » Pauvre ami ! Quelles heures il doit vivre s'il est encore de ce monde ! Est-il vrai que nous fûmes avec vous sur la montagne, il n'y a pas deux mois, Weiss, mon frère et moi ? C'était bien beau. Mais n'est-ce pas une hallucination ?
Et Friedensbach est français, toute la vallée, jusqu'à Thann ! Friedensbach français ! Mes parents, qui y sont, m'écrivent que ce fut insensé, fou !... Dôring et Kummel ont détalé comme des lièvres. On les a vus grimper, avec leur smala, dans le train qui ramassait les fonctionnaires et qui, pour une fois, a pris les allures d'un express. On les a vus, blêmes, à
la portière, qui scrutaient les buissons, les cours de ferme... Friedensbach sans Kunnuel ! Je ne désespère pas de le retrouver au cours de la guerre. Ce serait follement amusant.
Comment puis-je plaisanter ?... Mon pauvre régiment, qu'en reste-t-il ? Mes amis, mes hommes, qui sont mes amis aussi, combien en reverrai-je ? Enfin, ce qui me console un peu c'est que j'y serai dans huit jouis, prêt à rattraper le temps perdu. Nous serons vainqueurs. Il le faut ! Ça ne doit pas faire l'ombre d'un doute. Qu'on y laisse sa peau, c'est sans aucune espèce d'importance. Pourvu que la France soit victorieuse ! Pourvu que la petite patrie soit française !
Comme j'ai du temps à revendre et que, rentré dans la danse, vous ne saurez plus rien de moi, je vous copie le carnet de route d'un de mes camarades blessé pas trop grièvement, amené il y a trois jours dans mon hôpital : l'entrée des Français à Mulhouse 1 Ce que j'aurais dû voir !... Et me voilà de nouveau furieux... Calmons-nous. Ce camarade, sous-lieùtenant comme moi, est un garçon calme, réfléchi, d'esr prit très critique. Ses notes ont donc une réelle valeur documentaire. Si ces pages étaient d'un Alsacien, on pourrait peut-être se méfier, — l'enthousiasme qui trouble la vue, — mais de ce Parisien I Plus que jamais je suis fier de mon Alsace !...
Que faites-vous en Suisse ? Gardez-vous à carreau... Belgique, Luxembourg... Et après ?...
En ancien élève, en ami, je vous serre respectueusement la main. Quand vous récrirai-je ?... Quand
nous reverrons-nous ?... Il n'y faut pas penser. L'heure est à l'action. Je brûle d'y aller !
Votre dévoué, René Bohler.
FRAGMENT d'uN CARNET DE ROUTE
7 août. — Ordre brusque de quitter X... 1 h. Yz. Belle nuit constellée. C'est la marche en avant. Petite émotion. On chemine silencieusement le long de la frontière. Nous arrivons au débouché d'une forêt. « Allez reconnaître », me dit le capitaine. Et il me serre les mains. Je pars en pointe d'avant-garde.
La frontière. Minute magnifique. Je fais présenter les armes. 5 h. ^4- On avance avec précaution. Rien. Pas un coup de feu. Un homme me signale seulement un cheval démonté qui galope à travers bois.
Le premier village alsacien : Y... Des maisons gaies, des fleurs, la route vide. Deux vieilles dévotes sortent de Téglise et filent vite, en rasant les murs, sans nous regarder. Voici le curé. Il vient à moi, main tendue : un dragon allemand agonise dans l'église, le ventre troué. Il demande des secours. Je fais aviser le médecin à l'arrière. A la sortie du village, je m'arrête. On forme les faisceaux et on attend.
Les paysans, rassurés, se montrent. Le premier qui vient à nous ne sait pas le français, mais il apporte deux paniers de prunes, les distribue, et quand je lui montre l'argent, il refuse et rit. Puis c'est toute une famille avec du pain, du vin, du beurre. Ceux-ci sont heureux de parler le français. Les jeunes filles versent
du vin aux hommes. Le père, un fermier d'allure aisée, s'ingénie à nous renseigner sur la topographie des environs et sur ce qu'il sait des mouvements allemands.
On repart. ***... Cette fois, tout le monde est sur le pas des portes. On salue. Mais on reste silencieux. Une paysanne, à mon passage, se signe et me dit : « Prenez garde, ils sont si méchants. » Sur la place un groupe d'hommes applaudit. Un vieux, barbiche blanche à l'impériale, vient avec son fils se placer devant moi, salue militairement et crie : « Vive la France !... » Aux fenêtres, des femmes battent des mains.
Nouveau village. La confiance s'est établie. On sent la joie chez tous ceux qui viennent au-devant de nous. Un groupe nombreux d'hommes jeunes et mûrs nous attend à l'entrée du village. Tous veulent me serrer la main. « Pensez, me dit l'un d'eux, le premier officier français en Alsace ! » Un autre, grand gaillard avec un tablier de forgeron, dit : « Apporteznous le Forstner ! » Tous de rire. Ils veulent encore distribuer du vin. Je dois les en empêcher.
Tout à coup des coups de feu. Enfin, c'est presque un soulagement de les trouver. Ils sont là, tapis dans les tranchées, devant Z... La première musique des balles. Puis un assaut brusque, violent. On ne sait pas. On ne voit pas. Et on se trouve mêlés les uns aux autres, dans leurs tranchées. Ils ont filé, laissant quatre morts, les premiers que je vois.
On entre dans le village. Le colonel veut un défilé « à hauteur ». Partout les habitants se montrent, les figures radieuses, Ils n'en reviennent pas d'avoir vu
la fuite précipitée des Prussiens. Le drapeau passe. Tous le saluent. Il fait chaud, clair et beau. Je suis éreinté et joyeux. Il y a vraiment de la fête, ici. On me loge chez un brave homme, ancien combattant (le 70. « C'est bien, cette fois », me dit-il. Il veut me raconter ses campagnes. Mais je ne puis l'écouter. Je dors debout.
Nuit d'alerte. Tout le temps on se fusille. Illusions ? Leur retour ?... Résultat : on ne dort pas. Mon hôte est désolé : je n'aurai pas profité de son lit.
8 août. — Matinée calme. Visite d'un aéroplane allemand. On tire sur lui. Où sont donc les nôtres ? Ne sommes-nous pas les rois des airs ?... Je visite mes postes. Quel beau pays !
Déjeuner avec le capitaine chez un particulier. Il nous sert avec enthousiasme. Ses yeux se fixent sur nous avec une sorte d'adoration. Mais il ne parle qu'allemand. Sa fille, heureusement, sait le français, une jolie Alsacienne, bien élevée. Elle a été dans un I)ensionnat, à Montbéliard, et en est fière. « Alors, c'est fini, dit-elle, on ne les verra plus ? Nous nous reverrons au prochain quatorze juillet, à Mulhouse... » Elle nous apporte des plats fins que toute la famille a confectionnés pour nous. « Ce sera mieux ce soir. Nous aurons le temps. » Ils refusent tout paiement.
Ordre brusque d'attaquer. Les habitants distribuent des fruits aux hommes. Dans le bois, formation de combat. Des lièvres gambadent et les hommes
s'amusent. Je ne perçois chez eux aucune émotion. Le pays est beau, les habitants sont aimables, c'est une belle aventure... Quelques coups de feu. Le silence. Quand nous débouchons à ***..., les Prussiens ont encore filé. Nous commençons à trouver ça drôle. On nous prévient. « Ils ont évacué l'Alsace. Ils se retranchent derrière le Rhin. » Arrivée de quatre dragons. La route de Mulhouse est libre. Un des dragons est si exalté par la nouvelle qu'il apporte qu'il la vocifère à tous venants.
Colonne par quatre, pas de route. On ne se croirait plus en guerre. Les hommes chantent gaiement. Devant toutes les maisons, les femmes offrent à boire, des enfants donnent ou jettent des fleurs. Quelle étonnante marche !
Entrée à ***..., un des faubourgs ouvriers de Mulhouse. Cela devient profondément impressionnant. Foule énorme, rangée sur les trottoirs, enthousiaste et ardente. Tous les ouvriers, tête nue. Beaucoup s'empressent pour me serrer les mains. Sans arrêt, le cri de « Vive la France ! » ou « Bravo 1 » Les enfants sifflent ou chantent la Marseillaise. Le capitaine, jusqu'ici si froid, a les larmes aux yeux. Mon sergent me dit : « Dire qu'on est en pays ennemi 1 » Et l'un de mes hommes, tout vibrant : « Tout de même, mon lieutenant, ça vaut la peine de se faire casser la gueule pour ces gens-là ! » Voici que la musique joue, qu'on déploie le drapeau. Le grand défilé rêvé ! Je pense aux entrées fameuses : Milan, les retours de triomphe, et aux rêves des vaincus de 70. Du premier coup, assister à une telle réalisation.
c'est trop beau, trop formidable ! On fait halte dans le faubourg, devant une boutique. Le patron, gros homme réjoui, appelle mes soldats, leur distribue jambons et saucisses, refuse tout argent. Mais d'une voix puissante, il réclame de l'ordre : « Chacun à son tour... Tout le monde en aura! » Et il crie encore: « C'est pour venger mon fils qui est avec les Schwobs !» Une femme arrive, les bras remplis de boîtes de cigares et de cigarettes et les distribue aux hommes ahuris et joyeux.
Nou? cantonnons dans un quartier ouvrier. Tous les habitants se précipitent : vin, mille choses. Cela devient trop ardent. Holà !... Mais une jeune fille, les yeux brillants, vient à moi. « Laissez-nous donner à vos soldats, mon lieutenant, depuis le temps qu'on vous attend. » C'est à qui nous logera. Nos hôtes disent, des larmes dans les yeux : « C'est trop beau. On croit rêver. » Et de nouveau, au cours du repas, ce mot déjà entendu ailleurs : « Prenez garde, ils sont si méchants... » Dans le cantonnement, malgré le silence prescrit, il y a une fièvre de fête.
9 août. — Encore un brusque départ. 2 heures du matin. Nous traversons la ville mal endormie. Maisons ouvertes, éclairées. Nous allons occuper les crêtes qui dominent l'IU. L'artillerie se masse derrière nous. Le général réunit les officiers et nous explique que nous allons probablement forcer la forêt de la llardt et marcher sur le Rhin. Quel début !
C'est dimanche. Cloches. Les Mulhousiens endimanchés viennent nous voir. On cause. On rit. Beau
dimanche de province, ou bien Longchamp avant la revue. Et partout alentour la sonnerie des cloches. Il n'y a que de la joie.
5 heures. Départ. Toute la brigade se met en route vers le nord. Les Allemands reviennent. On fait presser l'allure. Une division est déjà engagée. Il faut la soutenir. On entend le canon. Cette fois, c'est la bataille. Nous traversons un village, puis, de plus en plus vite, Mulhouse. Les gens sont en émoi. Sur tous les pas de porte il y a du monde et toujours empressé à verser à boire aux soldats. Des jeunes filles suivent à la course pour épuiser les bouteilles qu'elles portent. Beaucoup de figures anxieuses, surtout chez les femmes. Et sans cesse les mêmes mots : « Courage ! Confiance ! Prenez garde ! Bravo !... » Et toujours la même ardeur à serrer les mains des officiers.
Près de la gare, une maison est déjà criblée d'éclats. Nous tournons dans Mulhouse. Dans la rue de Colmar, des gens se hâtent, rentrant chez eux. L'artillerie nous coupe, filant à grande allure vers l'est. Tout à coup, courant à moi, un brave homme me pousse sur le trottoir : « Attention ! Prenez garde ! Les voilà !... » A peine ai-je le temps de comprendre qu'en m'engageant sur un pont je suis salué par les balles. Le capitaine, très froid, très chic, continue à marcher carrément. Nous le suivons. Ça cingle ferme. Le capitaine, toujours calme, traverse la rue sans baisser la tête, cherche une issue. Enfin il trouve une cour, nous fait signe. Nous y courons et soufflons un instant. Mais le capitaine m'envoie avec ma section face à l'ennemi. Je me trouve devant un grand terrain
vague, entre deux maisons. Je vois les Allemands. J'entends leurs commandements. Mes hommes, très sûrs d'eux, tirent sans panique.
Le jour baisse rapidement et la nuit tombe, très belle. Le ciel fourmille d'étoiles. Les trompettes tristes des Prussiens sonnent des signaux dont le mystère nous étreint, malgré nous, le cœur. Vont-ils charger ? Il fait déjà bien noir lorsque, de la maison voisine, une brave femme descend. Se couchant à terre, elle appelle un homme et lui tend un seau de café. Puis le feu se ralentit. Mais, à l'est, la canonnade, la fusillade deviennent terribles. Dans le lointain de grandes flammes s'élèvent, on entend d'immenses clameurs... Des malheureux, chargés de bagages, arrivent en galopant vers nous. Ils ont été chassés par les Allemands de leurs maisons. Ils pleurent. Nous les rassurons... Nous ne tirons plus guère. Pour s'entretenir, on blague.
2 heures du matin. Je vais faire une reconnaissance vers la gare d'où on nous fusillait. J'arrive aux grilles, sans un coup de feu. Je les escalade. Toujours rien, silence absolu. Derrière, la route s'allonge, toute blanche, toute vide. Est-ce donc fini ?
10 août. — Du bruit sur la route, des charrois, des voix. Sont-ce des renforts ? Je me dirige vers la route pour m'en rendre compte : on tire sur moi. Je reviens au galop vers mes hommes. Nous attendons, anxieux.
L'aube blanchit. Soudain, un cri : « Qui vive ? » Et, en réponse, de formidables salves de mitrailleuses, devant nous, à droite, à gauche. Sur nos têtes siffle
un continuel vrillement. Le plâtre des maisons qui nous entourent s'écroule, des vitres se brisent. Il est impossible de tirer. On ne sait d'où cela vient. Je ne sais plus où est ma compagnie. Voici qu'une fusillade nourrie part de notre gauche. Sommes-nous tournés ? J'ordonne le repliement. Bonds par bonds, sous les balles, nous arrivons au canal. Impossible de passer. Partout on tire sur nous. Enfin, je trouve une issue, une rue étroite, et je découvre le bataillon tapi dans un enfoncement de rues. Dans les maisons, les gens réveillés nous regardent. Ils nous apportent du vin chaud. Ah ! les braves gens !
Le commandant m'aperçoit et vient à moi : « Nous sommes foutus », me dit-il. Et le capitaine : « Je crois bien que nous sommes cernés, mais il faut attendre le jour. » Les obus balaient maintenant la rue sur , laquelle donne le boyau où nous sommes tapis. Comment sortir ? Rasant les murs, nous nous défilons en bon ordre. De temps en temps, un obus vrille sur nos têtes, sans dommage.
Nous voici sortis. Les bords de l'Ill. C'est une matinée exquise. Maintenant on ne voit plus personne. On escalade les pentes de l'Ill et puis on marche, fourbus^ affamés, mais sans désordre. On s'arrête enfin dans un village, après des kilomètres et des kilomètres... Quel repos !... On cantonne. Comme la veille, les habitants sont accueillants. Sont-ils renseignés ou non ? Pourtant ils voient bien que nous battons en retraite. Nulle marque de défiance ou de peur. On ])eut reprendre haleine tranquillement et la nuit se passe sans aucune crainte.
« On est toujours chez nous, en Alsace, mon lieutenant », me dit mon sergent.
De Victor Weiss.
Friedensbach, 30 octobre 1914.
Cher ami,
Que de choses se sont passées en trois mois !... J'aurais dû vous écrire, répondre à votre bonne lettre, mais nous avons traversé trop d'émotions... Dire que nous ne croyions pas à la guerre ! Nous étions trop près de la poudrière pour savoir ce qui s'y manipulait. Jusqu'au dernier jour, nos maîtres nous ont nourris de fausses nouvelles; la guerre était déclarée (ju'on nous racontait encore que tout s'arrangeait. Les premiers coups de feu sur les sommets des Vosges nous apprirent la vérité... Une heure après, François, qui préparait chez nous sa thèse de docteur en droit, avait gagné la forêt. Nous avons vécu des jours de mortelles inquiétudes... Combien de nos pauvres Alsaciens ont été fusillés comme des chiens alors qu'ils se glissaient de tronc en tronc vers la frontière !...
Un matin, vers sept heures, les coups de feu se sont rapprochés. Vivement, nos maîtres ont détalé, gendarmes, douaniers, fonctionnaires de tout poil, et Dôring, et Kummel, nu-tête, ses cheveux rouges hérissés sur son crâne pangermanique, vêtu, dans son trouble, d'une robe de chambre, le buste de l'empereur dans les bras... Nous ne les avons pas revus...
Peu après, dans notre rue, le pas pressé des chasseurs alpins... Alors, comment cela s'est-il fait? je n'en sais rien : en une minute, toutes les fleurs de tous les jardins ont été arrachées ; des fenêtres elles retombaient en pluie sur les bérets bleus ; en une minute, les drapeaux tricolores sont apparus. Je n'aurais jamais cru qu'il y en eût autant à Friedensbach, déteints, froissés, effilochés, rongés par le temps, mais si vite guillerets au soleil du mois d'août !... Près de moi, penché à la même fenêtre, mon père. Quatrevingt-cinq ans !... Comme nous tous, il pleurait silencieusement... Tournés vers cette tête de vieillard, les officiers saluaient du sabre... Le drapeau s'est incliné... On ne raconte pas ces choses-là !...
Un mois après, mon cher et vénérable père s'est éteint dans son fauteuil, très doucement. Depuis ce défilé des alpins dans notre rue de Friedensbach, il ne disait plus rien, déjà parti. Que pouvait-il encore attendre de la vie ?... Nous l'avons enveloppé dans le drapeau tricolore. Au cimetière, une section d'alpins, la musique, le commandant du bataillon. « Je m'incline devant ce témoin des douleurs alsaciennes. .» Brave père!... C'est la foi de ces hommes-là qui a préparé les jours que nous vivons.
rit qui voyons-nous, certain matin, debout sur le seuil du jardin ?... François, en uniforme de chasseur à pied... Trois jours au fond des bois, traqué par les douaniers et les forestiers... Arrêté par les Français comme espion. Prison, enquête... Et le voilà caporal ! Les choses les plus invraisemblables, par le temps qui court, paraissent immédiatement vraies. On
s'adapte. On accepte La lune descendrait sur la terre que cela ne nous étonnerait pas.
Notre douleur, maintenant. Et c'est pourquoi j'ai tant attendu avant de vous répondre, espérant jour après jour apprendre que notre Charles est prisonnier en Russie. Prisonnier en Russie ! Cela signifierait soldat français, deux mois plus tard. Hélas ! nous n'en sommes pas encore là. Deux cartes, six lignes, nous ont dit qu'il était en Prusse orientale, puis en Pologne... On devine ce qui se passe dans le cœur de ce garçon... J'attends encore avec confiance. Je ne veux pas douter. Vigoureux, débrouillard, d'une volonté de fer, notre brave Charles trouvera son heure. Elle viendra. Elle est peut-être déjà venue. Mais que c'est loin, la Russie !. . Pensez à nous. Je crois à la télépathie. Envoyez là-bas des fluides sympathiques, tant et plus, encore, encore !... La maman se tourmente terriblement. Elle vous fait saluer, ainsi que la petite Marie, notre consolation dans ces épreuves, le seul de nos enfants qui reste avec nous, puisque Suzanne est infirmière à Besançon, où elle se dévoue de son mieux. Ah I pourquoi diable ai-je soixantetrois ans I
Défendez bien la Suisse, si on l'attaque... Je vous serre la main à l'alsacienne, c'est-à-dire à la broyer.
Votre Victor Weiss.
De Jean Bohler,