‹ On changerait plutôt le cœur de placeChapitre 2 sur 2 · X..., 10 mai · texte numérisé non relu

X..., 10 mai

Cher monsieur et ami,

Je vous ai à peine écrit. Quelques cartes, dix mots, une signature. Je suis ainsi : il me faut plus de volonté pour saisir une plume que pour aller à la bataille. Paresse d'esprit que j'ai bien de la peine à surmonter. Je crois aussi que j'en ai trop vu. Ça ne se raconte pas. Si j'essaye pourtant aujourd'hui, c'est qu'il faut que l'on sache, chez vous, quelle espèce de guerre on nous impose.

Mais que je vous dise, tout d'abord, les raisons de mon loisir : deux balles, une à la jambe, une à l'épaule. On me soigne, on me dorlote, on m'opère aussi. Je commence à me lever. Et si rose et si gras qu'avant cinq ou six semaines je rallierai la batterie où mon capitaine attend avec impatience le retour du souslieutenant que je suis depuis le mois de janvier... De la maison, de bonnes nouvelles. Au bas de chaque lettre : courage, petit ! Courage, c'est papa qui l'écrit ; petit, c'est maman. Avec ça dans mon portefeuille et dans mon cœur, j'irai au bout du monde, en tout cas au bout de l'Alsace. Le cher pays ! Ce que nous en avons repris est furieusement bombardé par les Kummel. Que de villages dont il ne reste que des tas de pierres ! Friedensbach, pris par nos troupes dès les premiers jours de la guerre, s'en tire à meilleur compte. De temps à autre, pourtant, un peu au hasard, Kummel envoie son salut par-dessus la monta-

gne : la veille de l'an, le cordonnier Herzog et son apprenti ont été tués dans leur boutique, en février une femme et ses deux enfants !... La guerre I

Bonnes nouvelles de René. Il se bat en Alsace. Je ne vous étonnerai pas en vous disant qu'il a obtenu déjà deux citations. Je suis fier de mon cadet.

Vous a-t-on écrit qu'Emile Zumbach est tombé au bois de la Grurie ? Son « évasion » d'Alsace avait été quelque chose d'extraordinaire. Toujours modeste, toujours silencieux, il s'est battu avec une bravoure, un mépris de la mort, qui lui ont valu la médaille militaire. Et il a été frappé dans un assaut, à dix pas de la tranchée allemande, d'une balle en plein cœur. Brave ami !... Le premier de notre petit groupe d'élèves qui s'en va. A qui le tour ?

Et André Berger, dont René disait, quand nous montions dans la nuit sur la montagne : « Il me dégoûte, quand il parle on pourrait croire qu'il a la bouche pleine de sucre en poudre », Berger, si froid, si distant, si agaçant, est admirablement noté, toujours présent pour les sales besognes. Bravo !

Des pauvres Weiss, rien ou peu de chose. François se bat avec nous. Quant à Charles, surpris par la déclaration de guerre aux confins de la Russie, surveillé de près, certainement, il est entré dans la danse dès les premiers jours. Vous le connaissez. Vous réalisez ce qu'il a dû souffrir. Depuis longtemps, plus un mot de lui. Qu'est-il arrivé ?... Je n'ose y penser et je ne vous en dirai pas davantage, crainte d'en trop dire.

ON CHANGERAIT PLUTÔT LE CŒUR... i9

En vérité, la guerre est encore plus ignoble que tout ce que l'on peut imaginer. Ignoble est un euphémisme. Il n'y a pas de terme pour la qualifier. La grandeur de l'Alsace, devant l'histoire, sera d'avoir consenti à souffrir sans pousser à la guerre. C'est maintenant seulement que je comprends la réponse de mon père à cet ami étranger qui lui demandait : « Souhaitez-vous la revanche ?... » — a Nous ne nous sentons pas le droit, dit-il, de précipiter dans la mort des millions et des millions d'hommes afin qu'il soit mis un terme à l'injustice dont nous sommes les victimes. Nous ne cesserons jamais de prendre le monde à témoin de la violence qui nous fut faite, de protester contre elle, par dignité humaine, par devoir de conscience. Mais la même conscience ne nous autorise pas à désirer la tuerie qui nous libérerait. Il arrivera ce qui doit arriver si nous restons fidèles. Je crois à la vertu de la souffrance. » Il me souvient que je m'étais intérieurement indigné. A dix-huit ans, estce que je pouvais comprendre ? C'est que mon père avait vu et fait la guerre.

Et mon tour est venu. Et je répète une fois encore que la guerre est au-dessous de l'ignoble. Les lendemains de bataille !... une terre jonchée de débris, des chevaux qui agonisent enroulés dans leurs entrailles, des trous d'obus à demi remplis d'eau où s'écarquillent les yeux des cadavres déjà noirs et puants sous le soleil ou sous la pluie... C'est laid. C'est hideux. J'en ai vomi.

Nous devons puiser notre force dans cette laideur de la guerre. Plus elle est sale, plus grand est le crime

de ceux qui l'ont préméditée et déchaînée à leur heure, et voulue atroce, sauvage, sans pardon, souillée de tous les crimes, dans Tespoir que le cœur nous manquerait et que nous nous jetterions à genoux. Les ignominies par lesquelles on a cru nous abattre nous ont tracé notre devoir. C'est tout simple : il faut tuer la guerre. Il faut traquer ceux qui en ont fait une industrie nationale. Et voilà pourquoi les plus fougueux antimilitaristes se battent comme des lions. On nous impose une besogne effroyable. Mais nous savons, et nous Alsaciens par expérience, quelles seraient les souffrances du monde si nous ne l'accomplissions pas. On peut compter sur nous.

C'est le 25 août 1914 que j'ai vu pour la première fois à qui nous avions affaire. Ce soir-là, nous nous battions en Lorraine, à trente kilomètres de Metz. De l'endroit où nous étions en batterie, nous pouvions lire l'heure au clocher de Mars-la-Tour. Hélas ! ce n'était pas encore l'heure de la délivrance. Avec un entrain endiablé qu'accroissait encore l'attrait de cette terre chérie que nous espérions délivrer, nos soldats tenaient bon. On se battit de l'aube au coucher du soleil. Le soir, le champ de bataille était à nous avec ses horreurs, ses effrayantes visions. Je me souviendrai toute ma vie de ce spectacle. Il pouvait être huit heures du soir. Pays vallonné, à perte de vue. Partout des morts, des blessés, abandonnés par les Allemands. Un ciel noir de nuages, un globe rouge, très bas à l'horizon, donnaient aux champs, aux bois, aux colHnes, un aspect lugubre. Nous marchions sans bruit, dans la pénombre, au milieu des cadavres, des

blessés, des mourants qui imploraient notre pitié : « Durst I... trinken I... » Un Allemand, dont la joue droite pendait lamentablement, comme une loque rouge, murmurait : « Artz... ein Artz... » Mais le son, en passant par le trou béant de son visage, par où l'on apercevait un moignon de langue, nous arrivait en un souffle vague, inexprimable, tellement transformé que seule la profonde pitié que nous inspirait ce malheureux nous permettait de comprendre. Dans le lointain, au milieu de tous ces râles, de ces cris d'agonisants, un sifflet strident, lugubre, horrible, déchirait l'air alourdi et dominait le concert des plaintes. C'était sans doute un blessé qui épuisait ce qui lui restait de vie à appeler un secours qui n'arrivait point.

Il va sans dire que nous chargeâmes sur nos caissons tous les blessés allemands que nous pûmes. Nous formâmes notre parc vers minuit, en pleine nuit, aux abords d'un village où l'on s'était battu avec acharnement pendant la journée. Le lendemain, au petit jour, entre les pieds des chevaux, entie nos canons, on ramassait des cervelles, des jambes informes, des crânes déjà en putréfaction. Sans nous en douter, nous venions de passer la nuit en un endroit où la la lutte avait été particulièrement chaude.

Mais un autre spectacle d'horreur allait s'imposer à nous. En traversant le village encore occupé la veille par les Allemands (Rouvres, entre Etain et Metz), nous trouvâmes un monceau de cadavres de femmes et de jeunes filles. L'une d'elles tenait encore, serré entre ses bras ensanglantés, un bébé lardé de

coups de baïonnettes. Nous avons pleuré de douleur et de rage ! Dans ce même village de Rouvres, on nous racontait qu'un homme entraîné par les soldats, la veille, allait être collé au mur quand sa fille, une charmante blondinette de dix-sèpt ans peut-être, — j'ai vu son cadavre, — s'était précipitée aux genoux des officiers, implorant pour son père. On la repoussa brutalement. On la contraignit à assister au supplice. Peu après, son cadavre, mutilé, rejoignait le monceau de corps féminins jetés à l'entrée du village. Dans quel enfer sommes-nous tombés ?...

Tout cela n'était qu'un début. Depuis lors, j'en ai tant vu que je me demande constamment si c'est possible, si je ne suis pas l'objet d'hallucinations atroces. Qu'est-ce que la mort auprès de la vie que nous mènerions si nous étions battus ? Il faut, je vous assure, plus de courage pour résister moralement à la vue de tant d'horreurs, de tant de spectacles odieux, qu'à une avalanche de marmites ou de 105 fusants. Mais ne craignez rieni Ne vous posez pas de questions. Nous ne serons pas battus. Ça durera ce que ça durera. Ils s'écrouleront. Le poids de leurs crimes les tirera dans la fosse.

Nous avons déjà traversé des heures noires. Eh bien! jamais, même morts de fatigue, ivres de sommeil, nous n'avons désespéré.

J'étais à Senlis, le deux septembre. Ma division était chargée de protéger l'aile gauche de notre armée. Nous maintenions le contact avec l'ennemi. A Saint-Chamant, puis sur la grande route de Senlis à Meaux, nous avons épuisé nos munitions contre un

ennemi trois fois supérieur en nombre. En ai-je laissé là des camarades, des amis officiers, de braves troupiers qui mouraient k plus simplement du monde à nos côtés. Un dernier regard qui signifie : tenez bon !... et l'on est dans l'autre monde.

Pas à pas nous cédions le terrain sous une pluie incessante de mitraille. Au soir du 2 septembre, quand nous retraversâmes Senlis, les obus pleuvaient déjà sur elle, nous poursuivant sans relâche. Vous ne pouvez imaginer quelle fut notre douleur en défilant à nouveau dans ce Senlis où deux jours auparavant la population nous avait fait fête. On nous avait accueillis comme des sauveurs, on nous jetait des fleurs. Quarante-huit heures après nous repassions, vaincus, mais non découragés. Et ces inconnus qui savaient ce qui les attendait, qui savaient l'ennemi à trois kilomètres et recevaient déjà les premiers obus, prélude du bombardement, nous encourageaient encore. Les femmes nous souriaient, les vieux nous serraient les mains...

Après, ce furent les rudes journées de la Marne. J'étais à Barcy, Marcilly, Etrepilly, Ay-en-Multien... Puis les combats sur l'Aisne, la course vers la mer, Lassigny et Roye. Ensuite cinq mois dans la boue jusqu'au cou, entre l'eau du ciel et celle de la terre, traînant partout nos 75 qui sont de la famille. La confiance règne. Nos soldats sont des vaillants. Aucune plainte. On vit et on meurt. Il y a pourtant des heures où la machine humaine se détraque, où les ressorts ne se tendent plus. Alors, je pense à l'Alsace. Je retourne sur la colline de Wissembourg. Je me

souviens de mon serment... Je redescends en moi et j'y trouve un cœur paisible, une volonté tenace.

Il m'arrive de fermer les yeux pour mieux revoir la figure de ceux qui sont tombés à mes côtés. J'ai vraiment de la peine à me distinguer d'eux car elle est si mince, sur le front, la barrière qui sépare les vivants des morts... Et maintenant, à l'hôpital, plus heureux que tant de blessés affreusement mutilés, j'attends le moment de repartir. Pourvu que j'arrive avant la grande offensive !... Ce mot de mon capitaine m'accompagnera : « Faire chiquement un chic devoir... »

De Jean Bohler,

20 juin 1915.

Je repars donc samedi. Je ne dirai pas avec joie, le mot serait dépourvu de tact, mais avec sérénité, heureux de rejoindre les camarades dans cette fournaise où la vie des hommes n'est qu'un feu de paille. Il faut en finir avec ceux qui ont tenté d'assassiner l'Europe. Chose qui vous étonnera peut-être, je n'ai aucune haine au cœur. Il est du reste rare d'entendre tomber de la bouche d'un soldat — je veux dire de ceux qui ont servi sur le front — un mot violent. Les procédés de nos ennemis nous révoltent, nous dégoûtent : brûler des hommes vifs au moyen de jets de pétrole enflammé, les asphyxier I... Eh bien I malgré cela nous respectons le combattant qui offre sa vie comme nous offrons la nôtre. Ce que nous devons abattre, c'est un système qui pervertit le sens moral. Un blessé, mon camarade de lit, s'exprimait ce matin

en ces termes : « Ils sont malades... Faut les guérir ! » Je lis toujours avec le plus grand intérêt tout ce qui touche à la Suisse. Comme nous, comme tous les pays du monde, vous aviez été encerclés, cuisinés, économiquement enchaînés. Rien d'étonnant, dès lors, que beaucoup aient été liés par leurs intérêts, que d'autres — tant les faits ont été habilement truqués — n'aient pas pu croire à l'énormité du crime. Les commerçants naturalisés de l'avant-veille, les journalistes naturalisés de la veille, ont troublé l'eau de leur mieux. Il est certain que nous attendions tous, en France, après la violation de la Belgique et du Luxembourg, après les mille atrocités commises, une unanime indignation... La petite Suisse, neutre de par le respect dû aux traités, protestant à la face du monde contre ceux qui, en violant ces traités, rendent impossibles toutes relations internationales, quel spectacle !... Quelle autorité eût été la vôtre, de quel respect on vous eût entourés I

Je me tais. Ces choses-là ne me regardent pas. A vous de vous mettre au clair avec vous-mêmes... Par contre, ce que vous me dites de vos camarades de régiment, de votre peuple, du vrai, me remplit de joie. Ces braves gens nous aiment parce qu'ils aiment la justice. Ils savent, ils sentent surtout que notre cause est la leur, que notre défaite serait celle de la liberté, que l'oiseau de proie doit être abattu. Nos blessés rapatriés d'Allemagne racontent de la traversée de votre pays, de vos foules massées dans les gares, en pleine nuit, de Schalïhouse à Genève, des choses qui vous arrachent des larmes. Ce que vos

autorités n'ont pas dit, votre peuple le crie. Avec ses fleurs, ses lettres, ses paquets, il jette tout son cœur dans les wagons de nos blessés. Vous ne sauriez croire la force que ces manifestations spontanées nous donnent.

Je vous assure que nos soldats méritent cette sympathie. J'en ai vu mourir des centaines. Rien de la mort où se complaisent ces feuilletons qui veulent bien parler de nous, de cette mort parée d'un geste théâtral, d'un cri grandiloquent, d'une apostrophe sublime à l'ennemi... On a fait ce qu'on a pu. On a offert sa vie. L'heure est venue de la donner. On ferme les ^-eux, on souffre en silence ou on gémit, on meurt. Il est impossible de voir chose plus belle. Et ces hommes, presque tous, ils ont femme et enfants et ils aiment la vie. Ils ont consenti. Ils savent bien pourquoi !.. Vaudrait-il encore la peine de vivre en esclavage ?

Je vous assure que nos soldats comprennent. Que disent-ils, tous ? — Nous nous battons pour que nos gosses ne connaissent pas cette saleté... On y laissera sa peau, mais ça ne recommencera pas...» Vous chercheriez en vain un Kummel parmi nous. Les choses les plus extraordinaires, ils les accomplissent. Ça leur paraît tout simple. Après quoi, pas un mot d'orgueil, pas une exagération. Questionnez les décorés; neuf fois sur dix vous leur arrachez cette réponse : « J'ai fait ce qu'il fallait faire, quoi ! comme les camarades... » Je vous jure que je n'exagère pas, à mon tour, que nos hommes, dans leur quasi unanimité, sont magnifiques. Une force est en eux. Ils savent

qu'ils ont raison. Ne croyez surtout pas que les Allemands soient avec nous à égalité de force morale. Ce sont de rudes adversaires, c'est entendu. Ils ont du cran, comme nous disons en style militaire, c'est encore entendu. Mais ils se battent comme Allemands, alors que nos soldats se battent comme Français et comme hommes. C'est autrement fort. Voilà pourquoi nous retournons au front, où l'on reçoit la mort, comme on retourne à la vie. Pour nous, elle n'est que là. Il n'y a pas de paradoxe dans ce que je vous écris.

Une seule chose me chagrine au delà de ce que je puis dire. Trop de nos hommes, si braves qu'on a envie de se mettre à genoux devant, ne comprennent ni l'Alsace, ni les Alsaciens. Je les excuse, mais je souffre souvent de les entendre. Je les excuse parce que ces soldats, venus de la Corrèze, de la Bretagne, du Gard ou de la Drôme, ignorent tout de notre petit pays. Première stupéfaction : « Mais ils parlent allemand !... » Après ce qui s'est passé, il leur paraît en effet impossible qu'on puisse traduire des sentiments français en patois allemand.

Des défaillances, en Alsace, il ne peut pas ne pas y en avoir eu quelques-unes. Le contraire ne serait pas le fait d'hommes. ...Est-ce qu'elles comptent? Nos soldats savent-ils ce que nous avons enduré ? Saventils ce que représente, durant quarante-quatre ans, le poids de toute une armée de fonctionnaires travaillant à extirper jusqu'aux racines du souvenir ? Savent-ils que cinq cent mille Alsaciens ont tout abandonné pour rester Français, qu'autant d'Allemands ont pris leur place et que ces Allemands se disent

Alsaciens ? Savent-ils ce que c'est que de lutter pendant près d'un demi siècle, et contre son intérêt évident, à un million et demi contre soixante-cinq millions ?... Non. Il faut avoir vécu cela.

René vous a envoyé, je crois, le journal d'un de ses camarades relatant la première entrée des Français à Mulhouse. Voilà le cri de l'Alsace, le cri du cœur, poussé dans quelles conditions ! Sait-on assez, chez nous, que les espions sont partout, qui observent, notent et dénoncent ?... Que les prisons, où l'on s'entasse, le peuple alsacien les appelle Hôtel de France?... Que les tribunaux militaires allemands ont infligé déjà plus de trois mille ans de prison à ceux qui laissaient voir la couleur de leur sympathie ? que plus d'un Alsacien, déjà, a payé de la vie sa fidélité à la France ?

Des civils ont tiré sur nous, disent certains des nôtres. Sans doute. Mais qui ?... Nos soldats saventils, par hasard, que les forestiers allemands avaient l'ordre, sitôt la guerre déclarée, de se mettre en civil, de toucher des munitions au Kommando et de gagner la forêt ?

Ce malentendu se dissipera. Il se dissipe déjà. Si nos ennemis ont compté nous brouiller avec la France, c'est qu'ils ne connaissent ni les Français, ni les Alsaciens. En son temps, chaque chose sera remise au point. On connaîtra par le détail les drames de notre vie. Alors, on séparera l'ivraie du bon grain. Le tout est d'expliquer, de s'expliquer.

Je vous assure qu'il n'y a pas un homme, dans ma batterie, qui ne sache ce qu'est l'Alsace depuis que

l'un d'eux, certain jour, avait proféré un propos malsonnant. Sur l'ordre du capitaine, qui voyait mon chagrin, je les avais réunis, mes artilleurs, je leur avais parlé de ma province, j'avais évoqué l'heure que nous vécûmes à Wissembourg. Tous, ils avaient des larmes dans les yeux. L'artilleur fautif vint à moi, rougissant. Il eut ce mot : « Mon lieutenant, il y a pas plus bête que les gens qui parlent sans savoir... Faut m'excuser. On effacera ça... » S'il a effacé, mon brave Martin I... Je l'ai vu mourir à quelques kilomètres de la frontière des pays annexés. Ses yeux se sont fixés sur les miens. Il ne m'a rien dit, je ne lui ai rien dit — nous tirions en rafale — mais j'ai compris...

Quand vous récrirai-je ?... Même si je ne réponds pas, ne m'oubliez pas. Les lettres d'un ami sont un talisman... Suivez-moi de vos pensées... Je revois constamment en rêve, en cauchemar, plutôt, ces cadavres de femmes et d'enfants entassés devant une maison incendiée de Rouvres. Eveillé, je songe à tous les morts innocents de la Belgique, de l'Arménie, de la Serbie, de la Pologne, de mon Alsace, de ma France, et je ne peux attendre de retourner dans l'atroce mêlée d'où sortira, nous le voulons, une humanité moins hideuse.

Adieu.

Votre Jean Bohler.

• 1er juillet 1915.

Cher monsieur,

Un mot seulement. Me voici sur un sommet des Vosges, je ne peux vous dire exactement où. Mais je vois très distinctement, à la lunette, la maison de mes parents, la fenêtre de la salle d'études. Parfois, quelque chose se déplace dans le jardin. Je dis quelque chose, tant c'est vague. Mais je pense : Voilà maman... voilà papa... Et les Boches à cinquante mètres. En vérité, cette guerre, pour nous, est épatante, même quand on en meurt. Est-ce qu'on ne fait pas ce qu'on doit ? Si vous aviez vu ce que nous avons vu ! Je vous assure que cette guerre est une croisade. Devant nous, la plaine d'Alsace, les ruines de Cernay, de Watwiller, d'Uffholz, là-bas les fumées de Mulhouse, le coude du Rhin... La griffe du Boche est encore plantée là-dedans... Où se dissimule Kummel ? ...Pourvu que la Providence nous mette en présence... Nous avons tant de choses à nous dire !

Votre ami, René Bohler.

De Victor Weiss.

Friedensbach, 15 septembre 1915.

Cher monsieur et ami,

Nos cœurs sont dans l'angoisse. Sur le front de Champagne, François a reçu une terrible blessure. Jambe gauche broyée, amputation au-dessus du genou. Notre pauvre mutilé nous envoie des lettres

si belles que nous osons à peine le plaindre. Il nous reviendra, dans quel état I mais il nous reviendra.

François mutilé... Il y a plus triste encore. De Charies, depuis bientôt un an, pas un mot, rien, rien, rien. Nous avons remué ciel et terre sans obtenir un signe de vie. C'est affreux... Je me fais de sanglants reproches. Je me dis que, de Suisse, nous n'aurions pas dû rentrer en Alsace. Mais voilà 1 à force d'avoir le couperet sur la gorge, on ne démêle plus l'heure rouge des heures grises. Trop tard !... Un soir, nous avons vu courir l'abject Kummel, surexcité, et passer des drapeaux, et rouler des canons, des caissons, et défiler des hommes qui chantaient à tue-tête... : Sois tranquille, chère patrie 1... La guerre! Trop tard. Notre Charles était dans le piège.

Pour fuir, pour gagner les lignes russes, il a dû tenter l'impossible, imaginer tout au monde. Jour après jour, nous partageons l'horreur qu'il doit ressentir à combattre dans les rangs de ceux qui persécutent son pays ; nous nous rongeons de sa souffrance, nous soutenons en pensée ses efforts... La nuit, nous nous réveillons en sursaut... Il faut que nous ayons ce pieu dans le cœur : Charles, volé par les Allemands... Notre petite Marie répète constamment : « Il reviendra, Charles... » Nous ne pouvons plus y croiie. Un an de silence !... Pauvre maman ! Tout, plutôt que ces espoirs désespérés, tout plutôt que ces lettres qui tombent les unes après les- autres dans le vide...

Et voici l'objet de ces lignes. J'ai écrit à toutes les sociétés, à tous les bureaux qui, chez vous, recher-

chent les disparus, identifient les prisonniers. Vous trouverez d'autre part tous les renseignements possibles sur l'incorporation de Charles, sur les endroits où, à notre connaissance, les hasards de la guerre l'ont conduit. Consentiriez-vous à aller trouver les directeurs de ces sociétés, à les intéresser à notre malheur, afin qu'il soit fait une suprême tentative ?... Je vous demande cela pour notre garçon, — je sais que vous l'aimez bien, — pour sa mère, pour moi. Nous attendrons votre réponse avec ce que nous pourrons de patience.

De tout cœur, avec toute notre affection, nous vous saluons.

Weiss.

Sans attendre un jour, Reymond se mit à la besogne. Il eut des entrevues avec des hommes au regard très bon, un peu blasés déjà sur tout ce tragique qu'on remuait depuis tant de mois autour d'eux. Il se rendit à Genève. Il y retourna. On écrivit. On écrivit encore et encore... Enfin, après deux mois d'attente, la voix d'un vieillard très poli assis devant un bureau encombré de papiers annotés :

— Charles Weiss ?... Nous avons compulsé la hste des morts, en Allemagne, celle des prisonniers, en Russie... Presque tous les officiers du régiment signalé, tués ou disparus... Les nouveaux ne savent rien... La neige, le froid... la boue... les inondations... Le dossier est à votre disposition. Vous verrez que nous avons tout essayé... Vous dites qu'il s'agit d'un Alsacien ? Disparu comme tant d'autres.

— Disparu ?... répéta Reymond. Mort ?

Le vieillard, très doucement, haussa les épaules.

- Ah !...

Reymond sortit. Il faisait un temps très doux d'arrière octobre. Le lac clapotait entre les pierres du quai. Sur les bateaux à vapeur, la gaîté des parasols rouges et verts ; des gens se promenaient en riant ; des couples sur les bancs dés promenades...

Disparu, le loyal et joyeux garçon. Après tous les silences, ce suprême silence du mystère. Dans cette Pologne, martyrisée elle aussi, au fond de quelque trou hâtivement comblé, le corps de ce fils d'Alsace...

De Weiss.

Friedensbach, 18 novembre 1915.

Cher ami.

Il y a, aujourd'hui, un an et deux mois que nous ne savons rien de Charles. Vraisemblablement nous ne saurons plus jamais rien de lui. Ne nous donnez pas de vains espoirs... De source sûre, nous apprenons en effet que le régiment de notre brave enfant a été littéralement détruit près de Lodz, sa compagnie anéantie. Les Russes l'ont-ils abattu pendant qu'il rampait vers eux comme vers des sauveurs ?... Notre Charles, si franc, si droit ! Quelles heures il a vécues I...

La paix du tombeau est bonne à qui porte en soi pareilles tortures morales. Imaginez que sa mère et moi éprouvons parfois un soulagement affreux... Il

ne souffre plus... Parfois, au contraire, il m'arrive de parcourir nos forêts, de regarder partout comme s'il était couché au creux d'un fossé. En pensée, je l'appelle. Le canon me répond, le canon allemand qui nous menace, le canon français qui nous défend. Je rentre à la maison, accablé...

Bohler vient souvent me voir. Chez lui, les nouvelles sont bonnes.

Il y en a des douleurs, autour de nous ! En se retirant, les Allemands ont emmené presque tous nos hommes. Eux aussi, on les a tramés en Pologne. Jacob Schmoler, un gamin de dix-sept ans à peine, grand et fort, il est vrai, enlevé I Du coup, le père Schmoler a rejoint Jacobine.

La pauvre maman me chagrine. Ses journées, elle les passe devant les photographies de notre Jacques, de notre Charles. Deux fils morts dans l'armée allemande pour que l'Alsace demeure française !... C'est insensé, ça I Vous qui avez vécu chez nous, vous comprendrez, vous saluerez ces martjn^s de la cause. On ne peut pas les pleurer comme il faut. On est trop aigri, trop tendu, trop révolté... Trois fils !... Il nous en restera un, mutilé. Comme nous allons l'aimer. Mais aucune joie ne pourra plus faire taire la plainte de notre cœur...

Ailleurs, les pères et les mères savent que leurs enfants sont morts avec de la joie dans l'âme. En Alsace, la mort des nôtres a été un supplice : fusillés par des brutes ou tués par les balles de ceux dont ils souhaitaient la victoire. Quand on saura tout I...

Ceux de Wissembourg en ont des amis maintenant I Dans notre malheur il nous reste cette consolation: notre garçon n'a pas accepté le mensonge. Des morts comme la sienne ne sont pas inutiles. Elles ont la valeur et le poids d'une malédiction.

Votre malheureux Weiss.

D'Henri Bohler,

Friedensbach, 7 janvier 1916.

Cher monsieur, cher ami,

Votre lettre nous a émus jusqu'aux larmes. Nous y retrouvons toute l'affection que vous aviez pour nos fils bien-aimés qui vous la rendaient bien.

Nous n'avons pas eu, au premier moment, le courage de vous écrire. Excusez-nous si les journaux nous ont devancés. Il a suffi d'une semaine... Le lundi nous est arrivée la nouvelle de la mort de René tué d'une balle en plein front, devant Carspach. Il est tombé, la face en avant, devant cette Alsace à laquelle, depuis longtemps, il avait offert sa vie... Nous avons eu, ma femme et moi, la triste joie de le revoir. Comme il était beau, et souriant!.. Il dort en compagnie de centaines et de centaines de camarades dans ce cimetière de Moosch que vous avez longé tant de fois avec vos élèves, jadis...

Le samedi de la même semaine, nous apprenions la mort de Jean tué avec six de ses hommes, dans l'Argonne, par un obus de gros calibre. Depuis long-

temps ses lettres nous effrayaient. Elles étaient trop belles, dignes de ceux que la mort a choisis... Jean, René... Notre peine est trop grande. Nous souffrons tout ce qu'humainement une mère, un père, peuvent endurer. Plaignez-nous... Nos deux garçons 1... Les Weiss sont accourus. Nous avons confondu nos larmes.

Pour nous, c'est fini. A cause d'eux, pourtant, nous nous raidissons contre la douleur. Et nous répétons ces mots que nous disait Jean dans sa dernière lettre : « Qu'est-ce que c'est que la mort quand on a raison ?... » Ecrivez-nous souvent. Parlez-nous d'eux, rien que d'eux...

Jusqu'à la fin de la guerre, trop de devoirs nous retiennent à Friedensbach pour que nous puissions songer à aller en Suisse. Viendriez-vous jusqu'à nous? Je vous faciliterai votre voyage le plus possible. Vous nous liriez les lettres de nos garçons. Vous nous raconteriez ce qu'ils vous disaient jadis, et cette nuit sur la montagne dont ils avaient gardé un radieux, un émouvant souvenir. Il sera cruel et doux de parler de ceux qui nous ont quittés, de ceux que nous avons donnés à la France et par elle à la plus humaine des causes.

En attendant, si vous le pouvez, priez pour nous.

Ma femme joint aux miens ses souvenirs affectueux.

Henri Bohler.

Juin 1916.

De Bussang, l'automobile s'élance en ronflant sur la route qui gravit la pente des Vosges. On croise de lourds camions, des voitures de foin, des cavaliers, on dépasse des équipes de cantonniers, des bataillons au repos derrière les faisceaux... La route, soudain, s'enfonce sous un tunnel... Une lueur grandit, une lumière,... c'est l'Alsace, ses montagnes bleues, ses vallées, ses villages près de la rivière qui brille... De sourds grondements... Le ciel est clair pourtant, l'horizon limpide... Reymond se découvre. Il salue cette terre qu'il aime comme on aime une patrie.

Rêve-t-il ?... Ce grondement est-il l'écho de l'interminable bataille ?... Urbès, Wesserling, d'autres villages encore, et partout des gosses d'Alsace coiffés du béret des alpins, de la casquette rouge des fantassins, partout des soldats en marche, ce pas souple, vif, des soldats de France... Est-ce possible ?... Un clocher se lève au-dessus des arbres, un drapeau bleu, blanc, rouge flotte au faîte de la mairie. Et voici la rue de Friedensbach, son ruisseau, ses oies qui farfouillent du bec, sa fontaine aux trois goulots, ses

toits où guignent les lucarnes, le nid de la cigogne. On s'arrête pour laisser passer un bataillon. Les hommes ont le casque, sac au dos, sur ce sac tant de choses que l'on comprend qu'ils vont où tonne le canon. Et c'est impressionnant, ces fusils qui se balancent, ces yeux qui ont vu tant de cadavres, ces oreilles qui ont entendu tant de râles, ces mâchoires serrées, ce crissement des souliers mordant les pavés de tous leurs clous.

— Où vont-ils ? demande Reymond au chauffeur.

— Au Vieil Armand...

Et voici que la musique joue. Les fenêtres de l'école s'ouvrent ; cinquante frimousses apparaissent, des mains lancent des saints. Au lieu de Kummel, un instituteur en uniforme qui pince les oreilles des gosses qui rient. Sur le pupitre, un bouquet ; au tableau noir, à la craie, ce modèle d'écriture : Une patrie, c'est une maman qui a des milliers d'enfants..,

— Attendez-moi une minute...

Reymond se demande encore s'il n'est pas victime d'une hallucination. Il faut qu'il parle à quelqu'un, qu'il entende une voix connue. Une porte est là, qu'il a poussée tant de fois.

— Monsieur Reymond I... Vous revenez ?...

— C'est vous, madame Vogel ?...

Ils se regardent. La veuve aux cheveux si blonds, vêtue de noir, a le teint pâle, des rides au coin des yeux. Elle dit de sa voix lente :

— Oh I... vous ne trouvez plus personne... Maman

est morte, papa est mort... Jacob, ils me l'ont pris...

Reymond essaie de parler, de dire une de ces phrases comme on en 'dit aux gens affligés. La veuve répète plusieurs fois, de la même voix, comme si elle ne se comprenait pas :

— Jacob... ils me l'ont pris... Il n'y a plus personne. Reymond est ému, très ému. Que va-t-il dire tout

à l'heure ?

Il revient près du chauffeur.

— Quels ordres avez-vous reçus ?

— ^ Je dois vous conduire chez M. Bohler avec le bagage.

— Bien !... J'irai à pied. Je connais le chemin... Quant au bagage, déposez-le chez le concierge.

La même route. Le passage à niveau, les rochers couronnés de genêts. Ce nuage de poussière, là-bas, c'est le bataillon en marche qui le soulève. Le grondement du canon a cessé. Les hirondelles tournoient dans le ciel.

Que va-t-il leur dire ? Il essaie. Il cherche des mots. Non, pas ça... Le pont sur la rivière. Et maintenant ce ronronnement de la fabrique, ce clapotement des courroies, cette sorte de plainte qui accompagnait les voix traduisant Horace ou Platon. Sa casquette à la main, comme il faisait jadis, Grob, le concierge, ouvre la petite grille de côté. La cour, la maison avec sa marquise de verre. C'est la vieille bonne qui répond au coup de sonnette. A la vue de Reymond, elle s'essuie les yeux avec son tablier, elle

murmure des paroles. Dans la pénombre du salon aux volets à demi clos, M. et M^^ Bohler, M. et M^e Weiss, la petite Marie serrée contre sa mère. Il y a une seconde de silence. M. Bohler, très calme, s'est avancé, puis Weiss. On comprend aussitôt qu'ils se sont juré d'être vaillants contre la douleur. Comme ils sont changés, vieillis, amaigris, Weiss voûté 1... Reymond ne parle pas, il a la gorge trop serrée. Il s'incline devant les deux femmes vêtues de noir dont les mains sont froides. On s'assied. On se regarde. Avec Reymond, ce sont les absents qui reviennent, ces fils qui remplissaient la maison de leur gaîté, ces morts tant appelés... Les deux femmes, soudain, ont caché leur tête dans leurs mains, la petite Marie, des deux bras, a entouré sa mère ; elles se lamentent à haute voix ; Weiss sanglote, M. Bohler, stoïque, se raidit, mais les larmes roulent sur ses joues. Quelle pitié !... Reymond s'est approché des deux hommes. Que dit-il ? Il n'en sait rien. Lui aussi a de gros sanglots, quelque chose de brûlant sur la langue, une piqûre au cœur.

Comme c'est bon de pleurer ensemble, de s'abandonner sans honte, d'offrir à ces jeunes morts tombés pour le salut du monde des larmes de reconnaissance et de tendresse, d'aller les chercher jusqu'au fond de l'espace, jusqu'au fond du silence, de les étreindre, de communier avec leur amour, de les sentir vivants comme la justice I...

On peut parler, alors. On a tiré de soi tout ce qui était amer, tout ce qui étranglait ; reste la douleur,

lavée par ces larmes, sereine, seule digne de ceux qui s'en sont allés.

— Ils ont été magnifiques, nos enfants, dit M. Bohler. De vrais croisés. Si gais, si simples, si consentants. Nous avons raison, certes, de les pleurer, l'émotion de notre revoir leur a été douce, mais nous avons encore plus raison de leur sourire...

— Ils ont été si crânes, ajoute Weiss, que nous n'avons pas le droit d'être lâches. N'est-ce pas, femme ?

— C'est vrai. Sur leurs photographies, je n'arrive pas à trouver de la tristesse. Cette tristesse est en moi. Elle n'est pas en eux.

— Ils ont donné leur vie sans se retourner, conclut M°^6 Bohler... Braves garçons !... Ils ne nous ont jamais causé un chagrin. C'est un cœur pur qu'ils ont offert à leur pays.

On évoque leur enfance. On cite leurs mots. On lit leurs lettres. On se montre les objets qui leur ont appartenu. Les voix ne trem.blent plus, car le sacrifice fut si beau qu'ils ne sont pas de ceux qu'on appelle les morts. Ces mères, dépouillées, plaignent d'autres mères moins durement frappées qu'elles. Marie demande :

— Pourquoi est-ce qu'on pleure les gens qui sont chez le bon Dieu ?...

On l'embrasse.

— Monsieur Reymond, dit encore M^^e Bohler avec un triste et joli sourire maternel, nous n'avons plus que vous, maintenant, qui nous rappeliez le beau

temps où ils étaient là... Vous étiez notre ami, déjà, vous l'êtes doublement maintenant. Voulez-vous que nous allions voir Jacques et René ?... Près d'eux, nous saurons trouver Charles et Jean... mon petit Jean... Qu'il fait beau 1 Jamais l'Alsace ne fut plus belle ! On s'avance sur le chemin qui serpente au pied de la montagne. Des fleurs dans les haies, des fleurs aux fentes des murs, des fleurs dans les prés, des fleurs dans les pierrailles, et maintenant des fleurs sur les tombes. C'est là. Jacques Weiss, 23 ans. Tiens ferme ce que tu as... On se groupe autour de la pierre. M^^ Weiss s'est penchée : avec des gestes doux elle dirige les jeunes pousses du lierre ; c'est une mère qui borde le lit de son enfant. On se tait. Partant de cette tombe, les pensées s'envolent, plus rapides que des oiseaux, vers cette autre terre de douleur où Charles Weiss est couché. Comme on le cherche là-bas I On tourne autour de ces poutres calcinées qui furent des villages, on traverse ces plaines éventrées, on longe les rivières au cours si lent, on s'enfonce dans les forêts, on appelle, on appelle encore I On revient alors près de cette tombe. Et c'est Weiss qui parle :

— Pour moi, ils sont là, tous les deux. Je ferai graver le nom de Charles... Sous la pierre, nous mettrons...

Le géant voûté hésite. Est-ce qu'on dit ces choseslà ?

— ...Eh oui I... nous mettrons la première dent qu'on lui arracha quand il avait cinq ans. Une boucle de ses cheveux, aussi. Comme cela, il y sera un peu.

François et Suzanne pourront visiter leurs deux frères... tous les deux prêtés au mensonge pour qu'il y ait encore des Alsaciens en Alsace, pour que cette terre reste fidèle... Il me semble que je les ai donnés cent fois... Quel cadeau nous faisons à la France !... Sur trois notes, vivement répétées, lancées comme un rire, un clairon dit sa chanson. On voit sur la place de Friedensbach l'homme au béret bleu. Par quatre fois, il semble jeter au ciel son clairon d'un geste souple ; par quatre fois il répète ses trois notes au rythme allègre... A l'école, les enfants chantent. Il est touchant le gauche accent de ces garçons qui s'appliquent, de tout leur cœur. Oui, de tout leur cœur. Que de fois Reymond n'avait-il pas entendu tomber sur la place la mélopée triste dont Kummel battait sévèrement la mesure. Il monte, aujourd'hui, ce chant des petits Alsaciens, parce qu'il y a de la joie, de la sincérité, parce qu'on se donne tout entier, si bien qu'échappé des bouches rondes il réjouit les hirondelles et danse avec elles :

Il est un mot plus beau que tous les autres : Liberté I liberté I

~ Liberté I Liberté I répète Victor Weiss. Oui, les enfants, vous la connaîtrez la liberté ; vous serez heureux, parce que vos frères aînés sont morts pour vous, après quelles souffrances, quelles tortures !... Inutiles ? certes pas I... C'est elles qui dressent la grande barrière, plus large que le Rhin, plus haute que la Foret-Noire... Ah I pourvu que les Français

comprennent !... Je veux qu'ils comprennent, tous, tous... Je veux qu'on s'incline devant mes fils, je le veux !... Morts derrière le drapeau allemand ? Oui, mais offerts en sacrifice. Dieu a entendu le cri de leur âme ! Il sait combien de fois Charles a cherché l'issue pour fuir. Il sait que les balles de son fusil se sont enfoncées en terre. Il sait surtout comment il est mort. Il a dit: «Viens, brave petit Alsacien. Tu as porté courageusement ton angoisse. Grâce à toi, grâce à ceux qui sont morts comme toi, la condamnation est à jamais sur ceux qui martyrisent les cœurs ! »

Dressé sur le ciel, avec sa pauvre figure ravagée, Weiss est l'image de la douleur.

Et voici que les cloches tintent. Chaque jour, on confie à cette terre d'Alsace ceux qui sont tombés pour elle sur la montagne. Un cortège s'avance, la croix, le cercueil enveloppé du drapeau, le prêtre, les enfants de chœur, les camarades du mort, les vieux de Friedensbach, les gosses qui chantaient : « Liberté !... liberté !... » Que de couronnes autour de ce cercueil I Et des femmes sortent des jardins qui offrent à l'inconnu ces fleurs d'autrefois que l'on cueille au pied des murs tièdes, les soucis, les gaillardes, les campanules...

Le cimetière des soldats est à côté de l'autre cimetière ; ici, des arbres, des rosiers, la fraîcheur des ombrages ; là, les croix dans leur belle nudité, serrées, alignées comme le régiment au jour de la parade... On s'est massé autour de la fosse (d'autres sont ou-

vertes à côté...). Debout dans la lumière, le prêtre dessine des gestes éternels, bénit ce mort, jette au ciel ces prières latines qui viennent du fond des siècles... La plainte des cordes qu'on déroule... Les soldats saluent, la main bien ouverte au-dessus du béret.

Et tous les vieux ont joint les talons, aussi bien qu'ils peuvent, car il en est qui tremblent, ceux qui furent à Magenta, à Solférino ; ceux-là sont en avant; derrière, ceux qui vécurent la guerre maudite ; on les reconnaît au ruban qu'ils portent avec fierté ; on a fait ce qu'on a pu ! ... Pas un mort français n'entre dans cet enclos sans que les vieux Alsaciens l'entourent. Brossés, astiqués, redressés, parcheminés, ils le prennent à la sortie de l'hôpital, ils l'accompagnent à l'église ; au pas, à très petits pas, ils suivent le chemin montant, quatre par quatre, se regardant parfois pour observer l'alignement ; et quand le moment est venu, ils saluent, eux aussi, militairement, la main près de leur crâne lisse. Et les gosses saluent comme les vieux. Que c'est beau, ces soldats de France, ces vieux, ces gosses d'Alsace, immobiles devant ce mort qui lentement disparaît dans la fosse I Si la maman qui ne sait rien encore pouvait voir I...

— De profondis!...

Les cloches de Friedensbach tintent à nouveau, puis se taisent. Un officier parle, maintenant.

« Au nom du colonel, au nom de tous les camarades du régiment, retenus là-haut (il montre la montagne) pour monter la garde devant cette vallée d'Al-

sace, adjudant-chef Antoine, je viens te faire escorte jusqu'au seuil glorieux où sommeillent ceux qui ont donné leur vie à la France... Ces couronnes que t'offrent nos frères d'Alsace sont tressées du rouge de nos holocaustes et du vert de nos espérances ; ces fleurs cueillies dans les champs par tes amis, liées en une gerbe, assemblent la fidélité de notre souvenir, la reconnaissance de notre cœur, la prière de notre âme... De la place où tu dormiras, tu verras cette vallée que ta vaillance nous a rendue ; entre les collines abaissées, tu verras, là-bas, cette plaine d'Alsace où souffrent encore tant des nôtres que libérera la vaillance de tes frères d'armes... Dormant en Alsace, tu dormiras en France...

» Adjudant-chef Antoine, le drapeau qui jamais ne courba devant l'ennemi la fierté de sa hampe s'incline avec respect devant ta tombe... »

Le canon tonne au Vieil-Armand. Là-haut, petite tache dans le ciel, est-ce un oiseau de proie ?... Tout autour, semés en rond, des flocons blancs que le vent emporte en jouant... Un autre oiseau qui accourt ; ils montent, ils glissent sur l'aile, ils dansent sur les remous de l'air, ils disparaissent dans un tac-tac-tac de mitrailleuse... Il n'y a plus dans ce grand ciel bleu que le troupeau des moutons blancs. La croix, le prêtre, les soldats, les gosses, les vieux sont partis.

— C'est ici..., a dit U^^ Bohler.

Une fois encore ils se groupent. René Bohler, souslieutenant, 21 ans, 14 décembre 1915. Mort pour la France.

Mme Weiss a soudain ce mot atroce :

— Comme nous serions heureux s'ils étaient ici tous les quatre...

On regarde. On se tait. Deux mille croix, peut-être. Un nom, une date, et vingt ans, vingt ans, dix-neuf ans, vingt-trois ans, vingt ans, vingt ans... Ce régiment des morts gravit la pente de la montagne, d'un élan fougueux, derrière le drapeau qui flotte, à mimât. René est avec eux, à sa place de commandement . De l'autre côté du mur, Jacques ; en Argonne, Jean ; en Pologne, Charles... Devant ce peuple de croix, cette discipline qu'elles ont, cette amitié les unes pour les autres, comme on comprend le cri de cette mère : « S'ils étaient ici tous les quatre, comme nous serions heureux... » Ici, c'est-à-dire ensemble, en famille, avec ceux qui ont fait le môme rêve, comme les morts sur la colline de Wissembourg... Ici... On vient les voir, on vient leur parler, on vient les fleurir... Plus tard, de toutes les provinces de France, du nord et du midi, des pères et des mères en pèlerinage. Ils descendront à la gare, timides, ahuris. Ils demanderont « où c'est les morts de la guerre... » Ils chercheront le nom de leur fils entre les allées qui ne finissent pas. Enfin, se donnant la main, ils pleureront et ces larmes, tombant sur ce sol, iront à tous...

Les morts de Wissembourg ont veillé sur l'Alsace, l'ont contrainte à la fidélité. Et voici maintenant que les morts sont sur toutes les montagnes, dans tous les villages de tous les vallons, des confins de l'Alsace aux confins de la Lorraine. Cette chaîne des morts

s'est nouée autour des deux provinces parce qu'elles en étaient dignes: piisonnières de la violence, elles n'ont pas vendu leur âme. Soldats de France qui dormez dans cette terre, vous ne pouviez mieux choisir I

Sur ces croix plane la souffrance du monde, la plainte des pays crucifiés, l'appel de ceux qui gravissent leur calvaire. Cet appel, ces soldats l'ont entendu. S'étant levés, ils ont été trouvés dignes de mourir pour la justice. Leurs tombes ne sont pas tristes. Penchés sur l'une d'elles, deux hommes, deux femmes en deuil. Et soudain une voix apaisée :

— Comme ils sont heureux 1...

IMPRIMCRICS RÉUNIES S. A. LAUSANNE.

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