On demande un tyran
Quoique éloigné, retiré le plus possible du bruit de ce qu'on appelle improprement « la politique »,
Quoique n'ayant personnellement aucun intérêt au triomphe de tel ou tel parti, je ne laisse pas de me préoccuper vivement des destinées de cette France, qui est doublement ma patrie, car j'y suis né par hasard, puis je l'ai choisie entre toutes, et je ne suis « légalement » Français que par un acte de naturalisation que j'ai demandé et obtenu, après m'être efforcé de le mériter.
Cette question du scrutin de liste,
Ce mensonge audacieux dans un mensonge imbécile; le scrutin de liste dans le vote dit universel,
Me préoccupait vivement. L'adoption du scrutin de liste, c'était la France livrée légalement à la folie et au crime, — puis, dans un temps plus ou moins long, au despotisme, qui nous reconduisait à l'anarchie, laquelle à un nouveau despotisme et toujours ainsi jusqu'à la mort de la France.
Le scrutin d'arrondissement ne sauvait pas la France, mais c'était au moins un buisson auquel on s'accrochait sur la pente du précipice.
Il n'est donc pas étonnant que mes nuits aient participé à la sollicitude de mes journées, et que j'aie fait un rêve, dont j'ai fixé le souvenir et les détails par des notes écrites aussitôt mon réveil.
Je rêvais donc que le scrutin de liste était proclamé, et que la majorité qui l'avait décidé avait fixé les élections à la semaine suivante.
Le duc de Magenta, dégoûté, était remonté particulier indépendant, et s'en était allé.
Une fois dans ce courant d'idées, on proclamait l'amnistie, et on allait, en grande pompe, recevoir aux frontières et dans les ports tous les citoyens, tous les « martyrs » rappelés en toute hâte d'Angleterre, de Belgique, de Suisse et de la Nouvelle- Calédonie; ils rentraient dans « leurs droits » et étaient non-seulement électeurs, mais candidats, et candidats acclamés plutôt qu'élus. — Maître Gam-
betta n'était nommé qu'à une très-faible majorité, — M. Naquet lui-même paraissait un peu pâle, et avait failli rester en dehors de la nouvelle Assemblée; — on voyait pêle-mêle arriver à la députation, d'abord tous les condamnés, déportés, etc., puis les plus compromis des intransigeants, puis tous les piliers d'estaminet, les orateurs de taverne, les forts au billard, etc., etc.
Un ministère était nommé, qui se composait de MM. Mégy, à la justice ; Pyat, à la guerre ; Vermesh, à l'instruction publique et aux cultes; Feraud, aux finances ; Gaillard père, à l'agriculture et au commerce; Courbet, à la direction des beaux-arts ; Floquet, aux relations étrangères, etc., etc.
On redémolissait la maison de 31. Thiers, on supprimait le Rappel, — des avertissements aigres étaient donnés à la République Française, — le journal officiel s'appelait la Carmagnole, — on dressait des statues aux martyrs de la commune, « assassinés » par les Versaillais. — «*La propriété » étant décidément le vol, on faisait rendre gorge aux propriétaires.
Mais bientôt ce ministère était déclaré traître et l'Assemblée réactionnaire; nouvelle dissolution, nouvelles élections, avènement d'une « nouvelle couche sociale. »
On demande aux candidats d'avoir au moins reçu « le baptême de la police correctionnelle »;
en cas de conflit, on préfère les « confesseurs » et les « martyrs » de la Cour d'assises.
Entrent alors, à l'Assemblée, les souteneurs de filles, les marchands de chaînes de sûreté, les croupiers des « trois cartes » et des « coquilles de noix » : ils composent l'extrême droite et représentent l'aristocratie et sont à cause de cela un peu impopulaires et suspects ; après eux, aux centres et à gauche, les « victimes » de la police correctionnelle et les « martyrs » de la Cour d'assises, les libérés, les évadés, etc., etc.
Le ministère se compose de Polyte, de Guguste, d'un fils naturel de Tropmann, etc. ; le journal oflicièl s'appelle la « Sainte Guillotine »; on déclare : Ça irai l'air national ; mais ce gouvernement est bientôt à son tour traité de réactionnaire. Polyte, Guguste et Tropmann fils, se trouvant bien au pouvoir, s'y défendent par la force, et se déclarent triumvirs; alors, de mon rêve, je ne me rappelle qu'une confusion, un gâchis de boue et de sang, des fuites, des exils, des pillages, des incendies, des famines, des tètes coupées, etc.
Puis je vis les murs de Paris couverts d'affiches de toutes les couleurs; ces affiches étaient lacérées et arrachées par la police de Guguste, de Polyte et de Tropmann fils, mais étaient à l'instant même remplacées par d'autres semblables.
Ces affiches portaient toutes les mêmes mots :
UN