‹ On demande un tyranChapitre 2 sur 23 · TYRAN · texte numérisé non relu

TYRAN

Puis j'entendis un grand coup de tonnerre, Guguste, Polyte, Tropmann fils, leurs amis et aussi leurs adversaires, tout disparut comme des rats dans leurs trous, sous les trottoirs.

Et il se trouva qu'un tyran régnait sur la France. Venait-il d'en haut? venait-il d'en bas? je l'ignore.

Les rêves sont parfois aussi incohérents, aussi invraisemblables que la vie.

Toujours est-il que celui-ci régnait, qu'on lui obéissait et qu'il n'avait pas l'air de plaisanter sur l'exécution de ses volontés.

Tout le monde courbait la tête sous le joug.

On l'appelait bien un peu : Tibère, Néron, Caligula, Héliogabale, etc., etc.

Mais on ne s'y risquait que tout bas.

IT

Il y avait dans chaque quartier de Paris, ainsi que dans chaque ville et dans chaque commune, sur chaque mairie, tout à l'entour du bâtiment, des murs blancs couverts d'affiches. Presque chaque jour le tyran faisait ajouter ou changer une affiche ; de cette façon, il parlait sans cesse à son peuple asservi.

Voici les paroles qu'il leur avait adressées le premier jour de sa prise de possession :

« Tas de coquins, d'un côté, tas d'imbéciles et de jobards, de l'autre,

» Trois fois vous avez fait semblant de vous mettre en république — c'étaient trois mensonges. Vous renversiez et vous guillotiniez inutilement un roi bon et doux comme Louis XVI, et vous le remplaciez d'abord par les rois Marat, Robespierre, Collotd'Herbois, Fouquier-Tin ville, etc.; puis vous avez acclamé et adoré Napoléon Ier qui a fait tant de veuves et d'orphelins, et a jonché le monde de vos cadavres, après quoi il a laissé la France deux fois envahie et diminuée de territoire; puis vous avez reçu avec des vivats « Louis-le-Désiré » , vous avez acclamé puis chassé Charles X.

» Plus tard, vous avez chassé Louis-Philippe qui vous avait donné dix-huit ans de paix, de prospé-

rite, de gloire immortelle dans les sciences, les arts, la littérature, le commerce et l'industrie. Un roi dont les fils, braves, honnêtes, intelligents, dévoués, surtout Français, avaient partagé vos dangers en Afrique, votre éducation, votre jeunesse, un peu vos folies à Paris, ce qui vous promettait une heureuse continuation de ce règne. Vous l'avez remplacé par les rois : Ledru-Rollin, Flocon, Louis Blanc, Caussidière, Blanqui, etc., les ateliers nationaux; la guerre civile, etc., ce qui a amené Louis Bonaparte auquel vous avez donné presque l'unanimité de vos suffrages, vous rendant ainsi les complices de son crime de Décembre.

» Peut-être n'avez-vous pas oublié ses serments à la « ripiplique », car cet homme, un peu Italien, un peu Corse, un peu Hollandais, un peu Anglais, ne pouvait même pas prononcer le mot république ; peut-être vous souvenez-vous encore de la promesse solennelle : « l'empire c'est la paix, » puis de la guerre partout, — la dernière surtout aussi insensée que criminelle.

» Il tombe, vous le remplacez par les rois Vermesh, Pyat, Millière, Gambetta, Cluseret, Rochefort, Megy, Gaillard père, etc., etc.; vous livrez le pouvoir, les places, les finances à tous les déclassés, à tous les décavés, à tous les fruits secs ; — vous prenez « à continuer » la guerre contre la Prusse et cette seconde moitié plus insensée encore et plus crimi-

nelle que la première moitié, — car vous ne pouvez dire, comme l'homme de Sedan, que vous « ne saviez pas ».

» On proclame pour la troisième fois la république, — mais alors alliés et disciplinés pour l'attaque, pour les surprises, y ajoutant l'assassinat, le vol et l'incendie, puisque vous n'avez pas voulu vous séparer de la Commune, — alliés pour la guerre chacun espérant exposer les autres aux horions, — vous vous séparez, vous vous querellez, vous vous « engueulez » , vous vous menacez quand vous croyez voir approcher le moment du butin et du partage.

» Puis d'excès en excès, de sottises en folie, d'abus en crimes, vous avez inspiré à tous les honnêtes gens la terreur et l'horreur de la république dont vous vous dites les apôtres, et vous l'avez tuée pour la troisième fois.

» Tas de coquins, tas d'imbéciles et de jobards.

» Vous n'êtes pas des esclaves révoltés qui veulent briser un joug, — vous êtes des domestiques capricieux qui aiment à changer de maître.

» La liberté î

» Ah! mes gaillards! — c'est un nom que vous avez sottement donné au changement de despotisme.

» La liberté, c'est un vin trop pur et trop généreux pour vos pauvres têtes, — vous naissez « gais » et

à moitié ivres, il n'en faut pas beaucoup pour vous achever.

» La liberté! c'est le pain des forts, des justes et des vertueux : à bas les pattes, à bas les gueules ! c'est un aliment de forte digestion que vos estomacs débiles, dépravés et « boulimiques » ne peuvent assimiler.

» La liberté, la sainte liberté î vous ne la comprenez seulement pas, vous ne vous croyez libres que quand vous opprimez.

» Il faudra que la France, cependant, arrive à la liberté, et à la république, le seul juste, logique, honnête et noble gouvernement, mais pour cela il faut qu'elle en soit digne, il faut d'abord qu'elle soit nettoyée de vous,

» Tas de coquins, — tas d'imbéciles et de jobards,

» C'est moi qui y conduirai la France, à la liberté et à la république, ou du moins qui la mettrai en route ; — mais vous, à qui je parle, vous n'entrerez pas dans la « terre promise ».

» Il faut contenir la génération présente, corriger celle qui la suit, et élever la troisième.

» Jusque-là, résignez-vous à obéir, n'essayez pas de résistance, vous savez bien que vous n'êtes pas braves; — vous savez bien que vous avez laissé ^uer et fait tuer en es abandonnant, le très-petit nombre de républicains derrière lesquels, vous abritant , vous marchiez plus ou moins ; vous

savez bien qu'il n'y a plus, parmi vous, de fanatiques comme en 1830 et 1848, — le dernier a été Flourens, — c'était plus dangereux, mais c'était moins laid; — lisez tous les matins avant déjeuner les affiches apposées sur vos mairies et ayez soin d'obéir sans hésiter et sans murmurer à ma volonté qu'elles exprimeront, » Tas de coquins, tas d'imbéciles et de jobards. »

Ce discours prononcé, on baisse la tête, on ne dit rien, ou on chuchote tout bas.

Et, toujours dans mon rêve, je me mis à lire toutes les affiches apposées autour de la mairie, et je lus .

Première affiche.

« La providence avait fait de la France un pays béni entre tous : — son climat varié mais toujours tempéré, sa situation entre les mers, la fertilité de son sol, et surtout le tempérament de ses habitants porté à la gaîté, à la bienveillance, — un esprit proverbialement léger, vif, sensé et joyeux, — un bon sens, ami du rire, — tout était réuni pour que le peuple français fût heureux. — Il s'est dégoûté de son bonheur, — la mode d'être heureux et gai a cessé à la suite d'une maladie, d'un oïdium.

» Cette maladie vient de trop parler et de trop écouter parler.

» Pour sauver le pays d'une ruine complète, il est nécessaire d'appliquer une médication énergique, et, me conformant à l'exemple d'un autre tyran, mon prédécesseur chez les Grecs, dont on a dit :

» Il condamne Sparte à obéir et Athènes à se taire. Lacœdemona servire jubet, Athenas tacere.

» J'ordonne

» Un silence complet pendant un an.

» Pendant cette année chacun remettra, dans son esprit, un certain ordre logique qui consiste à penser avant de parler, ordre qui s'était misérablement interverti, comme le roi Louis-Philippe le disait d'un orateur très-disert de son temps: — « Il commence par faire sa phrase, ensuite il cherche ce qu'il mettra dedans ». — Le Français s'était accoutumé à lire tous les matins, dans les journaux, ses opinions et ses pensées toutes faites pour la journée, comme le pain tout cuit ; son esprit, faute d'exercice, est devenu paresseux, puis s'est ankilosé et atrophié, et le peuple qui a passé longtemps pour le peuple « le plus spirituel de la terre » , surtout dans son opinion, était, à mon avènement, en train d'en devenir le plus béte.

» Au bout d'un an du régime du silence, nous verrons s'il convient de modifier et d'adoucir ce ré-

gime, ou s'il doit être prolongé ; j' édicté donc dès aujourd'hui :

» Le peuple français redeviendra heureux et gai. »

Autre affiche:

« Une femme disait : « Ce n'est pas l'émeute, le pillage, l'incendie, qui m'inquiètent — ça, c'est une fièvre, un accès passagers, — mais quand je vois le Français manquer de grâce, de bienveillance et de politesse, je crains une décadence rapide, une rechute en sauvagerie et une ruine complète. »

» J'édicte :

» Les citoyens exerceront, à l'égard les uns des autres, et surtout à l'égard des femmes, la plus stricte, la plus bienveillante politesse ; — une surveillance active et des peines sévères ramèneront et maintiendront ce retour à la santé. »

Autre affiche :

« On obéira aux lois.

» Je ne me dissimule pas que cela paraîtra dur, surtout dans les commencements, — faute d'habitude, mais ça sera comme ça. »

Autre affiche :

» Je défends, sous les peines les plus sévères, aux Français, de boire de mauvais vin frelaté et sophis-

tiqué, et des liqueurs empoisonnées et de les payer quatre fois leur valeur.

» Je leur défends, sous les mêmes peines, de se nourrir de denrées malsaines, avariées, etc.

» Pour faciliter l'exécution de cette loi, un peu draconienne, je l'avoue, j'édicte :

» Le marchand qui trompe l'acheteur sur la qualité et la quantité de la marchandise vendue, c'està-dire qui le vole, sera appelé voleur, et traité comme tel ; — le marchand qui mêle à ses denrées des substances malsaines, sera appelé empoisonneur et puni de la peine infligée aux empoisonneurs ; — c'est encore assez draconien, mais c'est nécessaire.

» De plus, dans chaque commune ou dans chaque quartier des villes, on encouragera, on aidera au besoin un certain nombre de marchands à se procurer et à détailler les denrées nécessaires à la vie, en les achetant de première main, de bonne qualité, sans mélange ; — ces marchandises et denrées seront exemptes d'impôts ; — les marchands seront rémunérés par un bénéfice suffisant, mais réglé par l'autorité ; on supprimera autant que possible tous les intermédiaires parasites qui, s'insinuant entre le producteur et le consommateur, vivent aux dépens des deux : ces immunités et ces garanties s'appliqueront aux denrées, boissons, etc., devant être consommées dans chaque famille.

» Quant aux cafés, tavernes, brasseries, où l'on mange et boit sur place , — tous les prix seront

neuf fois plus élevés, — et l'État percevra les deux tiers des recettes ; — les dettes qui y seront contractées ne seront pas admises par la loi, — les payera qui voudra, — sauf la part de l'État qui sera exigible; par ce moyen le Français est condamné à partager avec sa famille ses régals, ses plaisirs, ses distractions : tant pis pour lui.

» Toute carte de restaurant dépassant trois francs pour le déjeuner d'une personne et cinq francs pour son dîner est frappée d'un impôt de dix francs au profit de l'État. »

Autre affiche :

« Tout Français qui à l'âge de trente ans ne sera pas marié — payera chaque année un impôt dont la quotité équivaudra à la nourriture et à l'entretien d'une femme et de deux enfants : d'une femme dont il jouit clandestinement et immoralement sur le domaine public ; de deux enfants, qu'il sème au hasard, s'abstenant de les nourrir; cet impôt servira de fonds de secours aux filles-mères et aux enfants abandonnés. »

Autre affiche:

« Parlons de femmes. — J'édicte : on rendra aux femmes tous les métiers qui ne demandent ni la

force ni l'énergie d'un homme, — il n'y aura plus de garçons de café, de commis en nouveautés, de coiffeurs, etc., etc.

» Les hommes, cependant, faibles, rachitiques, ou trop paresseux pourront obtenir d'exercer ces métiers concurremment avec elles, mais à une condition : ils laisseront pousser toute leur barbe, et porteront des jupons.

» Toute femme mariée, qui conséquemment n'a plus à plaire qu'à son mari, et qui appliquera à sa toilette plus que le vingtième du revenu ou du gain du ménage, de la communauté, de la famille, sera condamnée à porter, pendant un temps déterminé par une loi spéciale, une robe et un bonnet de couleur triste sans aucun ornement; les filles non mariées sont autorisées à porter la dépense de leur toilette à la moitié de leur revenu et de leurs gains, parce qu'il leur est permis de tenter de plaire à tous, jusqu'à ce qu'elles aient trouvé un mari.

» Toute fille ou femme qui dépense notoirement à sa toilette plus que son revenu et son gain est considérée comme courtisane, fille entretenue, etc., conséquemment « mise en cartes » et soumise aux règlements de la police spéciale.

» Toute femme qui, sauf les cas d'impossibilité constatés, menaçant sa santé et celle de son enfant, refusera de l'allaiter par coquetterie, paresse, oubli de ses devoirs, etc., portera ostensiblement, pendant

le temps consacré d'ordinaire à l'allaitement, un collier de rondelles de liège.

» C'est comme cela que nous ferons des républicaines.

» Quant à la recherche de la paternité, elle présente des inconvénients et des dangers qui l'ont fait repousser par plusieurs législateurs; mais, en cela comme en beaucoup d'autres choses, l'homme, imparfait comme il l'est, n'a à choisir que le moindre de deux maux. Voici un moyen d'obvier en grande partie à ces inconvénients et à ces dangers. En général, dans l'éducation des filles on tend à prolonger jusqu'au jour de leur mariage une complète ignorance que l'époux seul doit faire cesser; cela peut avoir un certain charme, mais ce système n'est pas sans périls. Le premier, c'est que les parents et l'époux doivent le plus souvent se contenter de croire ou de feindre de croire à cette ignorance qui n'existe presque jamais, du moins complète. Le second, c'est que, si les filles, à un âge où presque généralement leurs sens sont muets, savaient bien physiquement, scientifiquement, médicalement, ce que les hommes leur veulent, cela leur semblerait presque toujours quelque chose de laid, de monstrueux, comme ce l'est, en effet, quand on n'y est pas entraîné par les désirs de la passion. Dans leur ignorance, quand elle existe, elles cherchent le mot de l'énigme et elles le croient charmant; cela devient

une préoccupation habituelle : elles ne supposent dans l'amour que des voluptés de l'esprit, du cœur et de l'âme, auxquelles elles se livrent sans que rien les puisse choquer ni effrayer, et qui les conduisent tout doucement jusqu'au danger ignoré.

» Une fille nubile devrait donc être instruite par sa mère du but de l'amour comme d'une opération un peu douloureuse, laide, choquante, mais indispensable pour devenir mère. Soyez certains que cela n'enflammera pas sa jeune cervelle; vous supprimez il est vrai, pour son époux futur, le charme un peu arbitraire qu'il pourrait trouver à l'ignorance très-problématique, je le répète, mais en faisant le sacrifice de la virginité douteuse de l'esprit vous garantissez presque certainement la virginité du corps.

» Cela est un moyen moral ; passons à un moyen légal.

» Il faut armer, plus qu'il ne l'est, le gardien le plus sévère déjà de la « vertu » des femmes : l'orgueil.

» Je mets dès aujourd'hui dans la loi, et il faudra mettre dans les mœurs et l'amener à l'état de préjugé, ce qui suit :

» Tout jeune homme, le jour de sa majorité, recevra à sa mairie un carré de parchemin, quelque chose comme une carte d'électeur; il y aura sur ce parchemin :

» M. *** né à *** demande Mlle *** en mariage.

18 ON DExMAXDE UN TYRAN

» Puis la signature légalisée du porteur de cette carte.

» Je mets dans la loi, et le temps fera entrer dans les opinions et dans les mœurs, que tout homme qui se présente pour faire la cour à une fille sans lui offrir préalablement cette carte, lui fait l'outrage le plus sanglant, lui témoigne le mépris le plus profond et la traite comme une drôlesse. Cette promesse de mariage, précédant tout entraînement possible qui empêcherait la femme de l'exiger, rend très-praticable la « recherche de la paternité » ; nous chercherons les moyens d'obvier, s'il est possible, aux quelques inconvénients auxquels ne remédierait pas ce procédé, qui remédie déjà aux principaux.

» La fille qui accepterait plusieurs de ces cartes, ou qui écouterait les premiers propos galants d'un homme qui ne débuterait pas par la lui offrir, n'aurait plus le droit à la protection de la loi. »

Autre affiche :

« La presse : Il est de droit naturel que tout citoyen puisse exprimer par l'imprimerie, comme par la plume, comme par la parole, ses opinions et ses idées, en demeurant responsable du mal ou du tort que ses opinions ou ses idées peuvent faire soit

à la société, soit aux individus. Pour le moment, nous n'avons pas à nous en préoccuper; la loi du silence s'applique à la parole écrite ou imprimée comme à la parole parlée. Mais quand nous aurons mis fin à ce régime sévère, mais hygiénique et nécessaire pour la guérison de notre malheureux pays, — voici comment j'entends la « liberté de la presse », les lois imaginées jusqu'ici n'ayant rien fait d'efficace:

» Les pharmaciens ont, dans leurs officines, les poisons les plus violents, parce que ces substances toxiques employées à certaines doses et avec certaines précautions par les hommes de science, procurent la guérison ou le soulagement de certains maux ; mais on exige des pharmaciens de sérieuses garanties, garanties de science vérifiées par des examens et des diplômes, — garanties de moralité fondées sur la notoriété publique; de plus, ces substances qui ne doivent être délivrées que sur l'ordonnance d'un médecin, doivent encore être tenues sous clef par le maître responsable de la pharmacie, et un certain Alphonse Karr qui, en son temps, a eu raison sur deux ou trois points importants, ce qui l'a fait accuser de paradoxe, a proposé dans ses Guêpes et fait adopter l'usage prescrit de renfermer ces drogues dangereuses dans des flacons de couleur bleue, pour que les mêmes gens qui ne peuvent lire l'étiquette placée dessus : poison, — soient dûment avertis.

» Eh bien, si on veut y réfléchir et se rappeler surtout l'histoire contemporaine depuis soixante ans, je sais que c'est beaucoup demander à un peuple dont la mémoire ne s'étend que péniblement au delà de six mois, mais la chose mérite un effort; en se rappelant donc; et en réfléchissant quelque peu, on arrivera à reconnaître que l'encre est, de tous les venins connus, le plus terriblement efficace, le plus mortel pris à certaines doses, le plus malsain mêlé même par doses infinitésimales aux aliments quotidiens de l'esprit. Un médecin, un pharmacien scélérats, ne pourraient que difficilement empoisonner vingt personnes, sans que les soupçons d'abord, et la punition ensuite vinssent les arrêter dans leur carrière criminelle, et de plus l'empoisonnement causé par les divers toxiques connus n'est pas contagieux.

» L'empoisonnement par l'encre, au contraire, peut attaquer cent mille sujets tous les matins, lesquels cent mille transmettront le venin absorbé à deux cent mille autres.

)> L'empoisonnement par l'encre, fausse d'abord, puis détruit l'intelligence; sous forme de calomnie il attaque et tue l'honneur; il menace la constitution de la société tout entière.

» D'où vient qu'à ceux qui tiennent officine de ce poison terrible, on ne demande aucune des garanties que l'on exige des médecins qui ordonnent, des pharmaciens qui préparent les autres venins?

» D'où vient qu'on ne demande aux écrivains qui parlent par des milliers de bouches à des centaines de milliers d'oreilles aucune des garanties qu'on demande aux avocats qui ne peuvent être entendus que de quelques dizaines de personnes ?

» D'où vient que les journalistes, dans l'intérêt même de leur considération, n'offrent pas, de leur plein gré, au moins les garanties que présentent les avocats, un conseil de discipline, une censure permanente chargée de rappeler les membres de l'ordre à certains devoirs professionnels, d'appliquer certaines pénalités, de suspendre, et même de supprimer ?

» C'est à cette absurde incurie que des lois que j'élabore remédieront quand j'aurai jugé opportun de suspendre la loi du silence sous laquelle vous vivez hygiéniquement en ce moment.

» Dès aujourd'hui j'établirai une distinction empruntée à la logique la plus simple :

» Il est de droit naturel, comme je le disais en commençant; que tout citoyen puisse exprimer ses opinions et ses idées par l'imprimerie, comme par la plume, comme par la parole, en restant responsable du tort qu'il peut faire à la société ou aux individus, par ces divers procédés et engins, en tenant compte du danger croissant dans une propor tion énorme, lorsque ses pensées et ses opinions exprimées d'abord par la parole, le sont ensuite par la plume, et enfin par la presse; — il est juste de

demander des garanties aux individus et d'en donner à la société, — il faut ne jamais perdre de vue que « la liberté », à laquelle vous n'avez jamais rien compris,

» Tas de coquins, tas d'imbéciles et de jobards, que la liberté de chacun doit avoir, en tous sens, des limites infranchissables, — la liberté des autres.

» Je dis que vous n'y avez jamais rien compris, car les preuves surabondent que jusqu'ici la liberté et le suffrage dit universel, n'ont été pour vous que le couteau confié aux enfants trop jeunes, dont ils ne manquent pas de se servir d'abord pour se couper les doigts, ou les allumettes destinées à éclairer, mais qu'ils emploieraient de préférence à mettre le feu à leurs vêtements et à la maison.

» Revenons à ma distinction annoncée.

» Chaque citoyen peut exprimer, etc. , sous telle ou telle garantie, sous telle ou telle pénalité, etc., ses opinions, ses idées, etc.

» De même, moyennant certaines formalités, vous obtenez « un port d'armes », c'est-à-dire le droit de sortir avec un fusil et de chasser.

» Mais croyez- vous qu'on vous donnerait aussi facilement l'autorisation de vous promener en troupe d'hommes armés, fussiez-vous les plus honnêtes gens du monde? Il y aurait là un danger évident qui exigerait d'autres garanties et une surveillance particulière.

s Cherchons une autre comparaison :

» Le propriétaire ou le fermier qui ne vend que ses produits, ne fait pas acte de commerce et n'est pas soumis à la juridiction commerciale; l'écrivain qui ne publie que ses œuvres, est dans le même cas.

» Parce que ni l'un ni l'autre n'achètent pour revendre.

» On donnera donc à l'écrivain, exprimant isolément ses opinions et ses pensées, — sous certaines garanties, le port... de plume, comme le port d'armes.

» On exigera des conditions très-différentes, beaucoup plus sévères et restrictives, — de l'entreprise qui réunit un certain nombre d'écrivains, — de l'entrepreneur qui achète pour revendre.

» Et voici quelques-unes des raisons qui logiquement imposent cette différence.

» Isolé, l'écrivain de quelque talent, de quelque notoriété, pourra seul rassembler autour de lui un nombre de lecteurs suffisant pour communiquer sa pensée et en répandre la bonne ou la mauvaise contagion, et quelque notoriété, quelque talent qu'il possède, cet auditoire sera toujours restreint parce qu'il ne représentera qu'une nuance dans le prisme, et qu'il ne sera lu que par ceux qui sont précisément de la même nuance.

» S'il n'a pas un talent reconnu, une notoriété suffisante, un certain degré de probité et de considé-

ration, livré à ses seules ressources, il ne pourra que pendant un temps plus ou moins court continuer une publication sans lecteurs, partant sans acheteurs.

» Le journal-entreprise, au contraire, surtout avec les imbéciles et inefficaces conditions fiscales qu'ont inventées les gouvernements, qui n'ont fait que vendre des verges pour les fouetter, — le journalaffaire, exigeant et trouvant des capitaux de diverses provenances, très-souvent ne cherchant pas les bénéfices directs de son entreprise, c'est-à-dire l'argent des abonnés; mais un but plus éloigné, plus productif, plus dangereux, l'assaut et la conquête du pouvoir ou au moins de ses faveurs et dépendances, escaladées par force ou obtenues par ruse ou marchés, est obligé de prendre pour drapeau une couleur fausse, mais « voyante », composée de plusieurs couleurs « criardes et hurlantes » comme la culotte d'arlequin ; — il réunira donc un auditoire composé de toutes ces nuances, de toutes ces couleurs, — une troupe, une armée.

» De plus, tel écrivain ou pseudo-écrivain, sans talent, sans considération, qui, isolé, ne réunirait pas trente lecteurs autour de son tréteau, — peut faire sa partie et son bruit dans le concert, de même qu'une grosse caisse, une contre-basse, un chapeau chinois, se feraient imposer silence, ou mettraient leurs auditeurs en fuite, s'ils prétendaient exécuter des solos, et ont cependant leur rôle dans l'orchestre.

» Tel « journaliste » ou pseudo-écrivain, qui n'a que du venin, et qui, seul, n'en trouverait aucun débit, peut, admis dans la société d'autres journalistes, contribuer à empoisonner les lecteurs auxquels les autres fournissent le miel qui les allèche. » Si tous les écrivains, journalistes faisaient des publications individuelles : 1° très-peu subsisteraient; 2° entre celles qui subsisteraient, sauf le cas d'engouement momentané, et encore y a-t-il besoin de l'aide d'un pouvoir maladroit qui fournisse à l'écrivain l'apparence du martyre au moyen d'une auréole de papier timbré ; sauf ce cas, il n'y aurait pas une publication qui rassemblerait un auditoire de dix mille abonnés.

»La presse libre, dans les conditions de la justice et du bon sens, c'est-à-dire le pouvoir facilitant les publications individuelles, les seules qui soient de droit naturel, et se montrant plus exigeant pour les publications collectives et les journaux-entreprise, il se détacherait de celles-ci la plupart des écrivains de talent qui ne se soumettent à une discipline qui leur répugne, à une couleur où leur nuance personnelle est absorbée, qu'à cause de la difficulté, de la presque impossibilité de marcher seuls sous leur petit guidon particulier.

» Donc quand la loi du silence que je vous rappelle, » Tas de coquins, tas d'imbéciles et de jobards, » Pourra être suspendue,— je n'ose pas dire « rapportée »,

» Voici comment nous procéderons :

» 1° Il faudra qu'on se fasse recevoir journaliste, comme on se fait recevoir avocat, médecin, pharmacien, etc., sous certaines garanties de capacité, de probité, etc ; on imposera au « port de plume » les conditions qu'on exige pour le port d'armes, avec quelques-unes de plus, parce que l'arme est plus dangereuse ; le « port de plume » pourra être suspendu ou définitivement retiré ; cette pénalité remplacerait les entraves fiscales qui n'ont jamais empêché les journaux de parti, et dont la suppression aura pour résultat de diviser en une quantité de brins les verges que vous réunissez dans quelques mains ; chacun, quand il le pourra, voudra représenter sa nuance exacte, et jamais quatre journalistes ne resteront unis et d'accord s'ils n'y sont forcés ;

» 2° La signature réelle de l'auteur sera exigée sous peine de suspension de plume, pour celui qui s'y déroberait.

» 3° Jusqu'à trente ans, le journaliste ferait « un stage » ; il ne lui serait permis d'écrire que des romans, des nouvelles, des articles de mœurs, d'observations, etc. ; il se consacrerait à instruire, amuser, égayer les lecteurs.

» A trente ans, après de nouveaux examens sévères, il serait admis, ou ne serait pas admis, à traiter les questions politiques et sociales;

» 4° Le droit de réponse sera absolu, dans un journal et devant ses lecteurs — comme cela a lieu

déjà devant un tribunal : « l'accusé » aura la parole le dernier :

» 5° Un conseil de discipline sera établi et jugera les menus délits, les manques à l'honorabilité professionnelle, car il faudra amener dans les journaux une honorabilité et une solidarité professionnelles qui sont loin d'exister. . .

» J'aurai encore d'autres points de vue à traiter quand j'aurai suspendu la loi du silence,

» Tas de coquins, tas d'imbéciles et de jobards,

» Car je vous défends, à l'avenir, d'être crédules jusqu'au crétinisme, trompés, abusés, mystifiés, sacrifiés, menés à la ruine, à la prison, à la mort, par des farceurs sinistres qui vous poussent en avant et se tiennent soigneusement à l'abri des coups.

» Ça vous contrarie, ça vous fâche, ça vous irrite ; vous m'appelez tout bas Tibère et Néron, mais tant pis pour vous. Vous avez demandé un tyran, vous l'aurez; — et moi je veux vous conduire à la république, vous l'avez demandée trois fois, je vous l'accorderai, mais, en même temps, je l'exigerai; et nous la mettrons dans les mœurs avant de la mettre dans la législature; vous verrez que ça n'est pas si facile, si gai, ni si drôle que vous le croyiez d'être républicain; qu'il ne suffit pas de crier et de noircir du papier, de dire des sottises et de les écouter, d'écrire des mensonges et des calomnies et des absurdités et de les croire.

» Non, c'est beau, c'est noble, c'est juste, mais c'est cher; il faut y mettre le prix.

» Tas de coquins, tas d'imbéciles et de jobards. »

Autre affiche :

» On supprime du pouvoir l'attrait de l'argent et la piaffe, il n'y aura pas de fonction payée plus de 20,000 fr. par an, et de celles-là il y en aura trèspeu; — il n'y en aura pas dont les appointements soient si bas qu'ils ne puissent nourrir et entretenir une famille. »

Autre affiche :

« Il est défendu au peuple français, tant des classes dites libérales ou dirigeantes, que des classes ouvrières, de se jeter au hasard dans des professions déjà encombrées, où ils sont condamnés à mourir de faim ou à vivre misérables ; les corporations et les « devoirs », sont rétablis sur des bases nouvelles; après avoir calculé le nombre de personnes qui, dans chaque profession peut à la fois être utile et y trouver une existence assurée, on n'y admettra qu'à mesure des vacances.

»Le fils, — sauf des exceptions ci-après énoncées, fera le métier de son père, où il héritera de l'ex-

périence, des instruments, de la réputation, des relations acquises par lui.

» S'il y a plusieurs enfants, les autres succéderont à des parents, à des amis sans enfants sous lesquels ils étudieront leurs métiers respectifs.

» On exempte: 1° Le cas d'incapacité ou impossibilité physique et morale;

» 2° Le cas de dons ou de capacités transcendantes pour une autre profession, ce qui serait décidé par des examens sérieux ; une correspondance entre tous les points de la... république, que je gouverne despotiquement jusqu'à nouvel ordre, appellera sur ces points les ouvriers dont il y aura besoin ; — l'ouvrier, voyageant pour aller à l'ouvrage, sera transporté par les voies ferrées, à quart de place. »

Autre affiche :

« L'homme naît laboureur et cultivateur ; ce n'est que par exception et dans une certaine proportion qu'un certain nombre doivent être admis ou appelés à d'autres professions ou fonctions. Le maître d'école doit donc professer toutes les sciences nécessaires à l'agriculture : — la bonne nourrice; il aura un grand jardin qu'il cultivera avec ses élèves, et où il tiendra, distribuera et propagera, à mesure des découvertes, toutes les greffes et semences des meilleures espèces.

» La translation des habitants de la campagne aux villes sera soumise à des conditions que nous dé-

taillerons ultérieurement : le paysan devenu citadin était un producteur, une fois à la ville, il se transforme, a de nouveaux besoins, et représente trois consommateurs comme celui qu'il était aux champs.

» Il s'agit d'assurer l'exécution d'une loi.

» Et cette loi la voici :

» Il est défendu de mourir de faim.

» Je sais les réclamations, les clabauderies et les haines que cet acte de despotisme suscitera et déchaînera contre moi, — mais la loi du silence m'en préservera dans les commencements, et peutêtre ensuite; avec le temps, on s'y fera et on s'y accoutumera tout doucement. »

Autre affiche :

«Paris redevient la capitale de la France: on le nettoyé sévèrement de pas mal de gens et on le tient propre; le séjour n'est autorisé que sous une surveillance assidue; les Chambres, quand il y en aura, reviendront à Paris, et je me charge de les faire respecter, et d'effacer la honte de la peur cyniquement avouée qui les avait transportées à Versailles. »

Autre affiche :

« Quant à la représentation nationale, nous y arriverons graduell ement et plus tard, quand j'aurai

réussi à vous faire comprendre vos intérêts et vos devoirs.

» Et je ne vous rendrai les petits couteaux et les allumettes qu'à bon escient.

» Mais sachez dès aujourd'hui — que les devoirs compris d'un représentant de la nation sont sérieux, ardus, difficiles; laborieux, demandent du dévouement et des sacrifices ; — je rendrai cela si évident qu'il faudra faire une loi et établir une pénalité contre ceux qui, désignés et chargés de ces devoirs par leurs concitoyens, refuseraient ou éluderaient. Par contre, tout homme qui sollicitera cette honorable corvée, — me sera fort suspect; je supposerai presque toujours qu'il ne la comprend pas, ou qu'il veut en éluder au moins une partie, — ou qu'il médite quelques honteux trafics. Pendant au moins un certain temps, je n'admettrai que des candidats malgré eux, — ou du moins ce seront les électeurs qui seront candidats, c'est-à-dire qui solliciteront le représentant.

» Le représentant aura au moins dix ans de domicile.

» Car dussiez-vous m'appeler et Domitien et Héliogabale, et Yvan IV, etc.,

» Je veux que vous compreniez ceci qui vous paraît aujourd'hui un paradoxe :

» Que le représentant doit connaître et les gens et les choses qu'il représente, — et les intérêts qu'il doit défendre;

)) Que les représentés, pour choisir le représentant doivent connaître, depuis longtemps, lui, sa vie publique, sa vie privée et sa petite vie ; — sa famille et ses amitiés, etc.

» Et je veux ,

» Tas de coquins, tas d'imbéciles et de jobards,

» Que vous chantiez un jour, sur l'air de la Palisse, en ajoutant quelques couplets aux anciens :

Un quart d'heure avant sa mort, Il était encore en vie,

une foule ds vérités palpables, incontestables, que vous repoussez aujourd'hui avec indignation parce qu'on vous a rendus les uns fous, — les autres bêtes.

» Je veux vous rendre, — malgré vous, — honnêtes, heureux et gais, — comme vous étiez autrefois.

» Ah! vous avez demandé un tyran, — le temps de rire est passé. »

Ici, — je fus réveillé par un envoyé de l'imprimerie, qui demandait — la copie. — Je me mis à écrire rapidement au courant de mes souvenirs, ce que j'avais rêvé.

Il y avait encore beaucoup d'affiches, peut-être sont-elles à regretter.

Décidément mon entêtement dans ma voie a triomphé de la patience du parti qui se dit si injustement et si impudemment républicain, et on a dû aggraver la pénalité contre moi. Autrefois, naguère même, quand, bravant la consigne , on rompait le silence à mon égard, — le cliché employé disait que je n'avais plus d'esprit; — mais comme j'ai établi irréfragablement que jamais je n'ai varié à l'égard du parti soi-disant républicain, que je n'ai jamais été un instant ni sa dupe ni son complice; comme je les ai défiés tous d'apporter une seule ligne de moi contredisant ce que j'avançais, ils en ont naturellement tiré la conséquence qu'alors je n'avais pas eu plus d'esprit autrefois qu'aujourd'hui, et que donc je n'en ai jamais eu.

C'est comme cela qu'ils disent aujourd'hui ; mais un point sur lequel ils sont également d'accord, c'est leur colère contre 9 ce prétendu bon sens » , contre « cette apparence de bon sens » , que le public indulgent a la bonté de me reconnaître, et qui les fâche tout à fait.

Je n'ai rien à répondre à ce personnage qui se cache sous un nom de comédien, je ne me rappelle pas si c'est Scapin ou Mascarille ; — parlons plutôt de son patron :

M. Thiers est peut-être le plus intelligent de tous ceux qui, aujourd'hui, se disputent le pouvoir per fas et ne fas, — mais il ressemble à la mauvaise mère qui, dans le jugement surfait ou plutôt absurde du roi Salomon , aime mieux voir l'enfant coupé en deux que de le voir donner à la vraie mère. M. Thiers ne voit dans la politique ni la paix, ni la grandeur, ni la prospérité ni le bonheur de son pays. Il n'y voit que le pouvoir pour lui ; — être au pouvoir et s'y maintenir par toutes les ruses, tous les compromis ; — une fois tombé, — et il n'a jamais su s'y maintenir longtemps, — une fuis « sur le pavé », il l'assiège, l'escalade par tous les moyens, avec toutes les complicités, par les engins les plus funestes , — voilà toute sa vie politique.

Le voici aujourd'hui allié au parti des soi-disant républicains qu'il espère dominer et jouer, tandis qu'ils comptent se servir de lui et le jeter par la fenêtre quand il les aura introduits dans la maison.

C'était donc sans conviction qu'il faisait tuer tant d'autres républicains, et, parmi ceux-là, il y avait des vrais républicains, — dans la rue Transnonain ; — c'était donc sans conviction, sans la pensée d'un triste et tyrannique devoir, qu'il les faisait tuer récemment dans les rues de Paris, et à Versailles, puisqu'il est aujourd'hui leur allié, leur complice et croit être leur chef.

Certes, ce petit homme possède une rare et robuste intelligence, mais il lui manque une âme

élevée, un grand cœur — et, tel qu'il est, il faut le mettre au nombre des plus grands fléaux que la colère divine ait jamais envoyés sur la France.

Léon Gatayes m'envoie une brochure de M. Alphonse Pallu ; c'est un projet d'un grand intérêt et relatif à l'éducation et à l'instruction; j'en parlerai plus tard. Aujourd'hui je dirai seulement que depuis ma sortie du collège où j'avais été élève et professeur, je n'ai cessé de m'élever contre cette instruction — sans éducation — et consistant dans l'étude des deux langues qui, seules, ne se parlent pas, qui est pour beaucoup dans nos désordres et nos malheurs. Je me suis occupé de cette question dans trois ouvrages : « Raoul Desloges ou un homme fort en thème », — « Histoire d'un Pion » — « Clovis Gosselin » , dont voici un court fragment :

. . . .Un jour que les deux mères regardaient leurs enfants jouer, la veuve Séminel dit à la veuve Gosselin :

— Que comptez-vous faire de Clovis ?

A quoi la veuve Gosselin prit un air capable et dit :

— Qui sait ce que Clovis deviendra? Et vous, quelles sont vos intentions pour Isoline?

— Elles sont bien simples, reprit la veuve Séminel ; elle commence à très-bien filer, elle sait coudre , lire un peu, écrire en demi-gros ; elle sera bien au fait du ménage, honnête, pieuse, travaillante. Elle attendra qu'il se présente un brave homme qui prenne sa figure, son honnêteté, son caractère, son amour du travail et sa science du ménage pour une dot.

A la façon dont la veuve Séminel prononça ces paroles, il sembla à la veuve Gosselin qu'elle avait laissé entrer dans son esprit des idées remarquablement ambitieuses, ce qui fit qu'elle la quitta froidement.

Sans doute elle s'endormit préoccupée des hautes destinées de son fils, et, dans son sommeil, elle mêla ses diverses impressions de la journée pour en faire un ensemble assez incohérent, ce qui produisit un songe extraordinaire. Les songes, en effet, se font comme les figures dans les kaléidoscopes ; des idées ordonnées et réglées dans l'état de veille se groupent au hasard dans le sommeil et produisent des images bizarres dans lesquelles on fait entrer toutes sortes de souvenirs confus et parfois même des bruits qui réveillent à moitié.

La veuve Gosselin rêva qu'elle voyait un cheval pie sans cavalier dans le chemin qui conduisait à sa « masure ». Ce cheval était sellé et bridé. En le regardant plus attentivement, elle reconnut le cheval d'un officier de santé, chirurgien d'armée, qui s'était

depuis longtemps retiré dans le pays, et qui traitait à peu près tout l'arrondissement dans un rayon de quatre ou cinq lieues. L'image du médecin et celle du cheval pie étaient présentes à la mère, car c'était ce même docteur Lemonnier qui avait soigné successivement la petite Isoline et Clovis Gosselin.

Quoi qu'il en soit, le cheval était seul dans le rêve de la veuve Gosselin. Il vint un homme qui s'approcha du cheval, et qui voulut le monter : mais le cheval lui lança une ruade qui le jeta à terre, et se sauva au galop. Plusieurs personnes se mirent à sa poursuite , essayant de s'élancer en selle ; mais elles tombaient sous les pieds du cheval, ou sautaient par-dessus et retombaient de l'autre côté. Tout à coup Clovis Gosselin parut, et, d'une main saisissant la crinière de l'animal, il s'élança sur son dos. Alors le cheval pie se soumit et se laissa monter sans résister. La veuve Gosselin se réveilla et dit :

— Le docteur Lemonnier est mort, et c'est mon fils qui le remplacera.

Il faut dire que le docteur Lemonnier était fort vieux et malade déjà depuis longtemps. Néanmoins, quand la veuve Gosselin apprit que si le docteur n'était pas mort, il était très-dangereusement attaqué au lit, elle eut peur pour elle-même de la presque réalisation de son rêve. Le docteur mourut peu de temps après.

Son rêve s'étant réalisé relativement à la mort du docteur Lemonnier, elle ne fit pas le moindre doute qu'il se réalisât également à l'égard de Clovis ^t qu'il fût appelé à devenir un médecin , et un grand médecin, qui hériterait du cheval pie et de la clientèle du docteur Lemonnier.

— Et cette pauvre Séminel, pensa-t-elle, qui s'avise de rêver que sa petite Isoline épousera Clovis! Il y a réellement des gens bien extraordinaires par leur manie de vouloir sortir de leur classe et rêver des destinées auxquelles ils ne sont pas appelés !

Puis, laissant aller son imagination, elle se dit :

~ Ce serait vraiment dommage qu'un grand médecin comme Clovis enterrât ses talents dans un mauvais bourg ; il est évident que ses facultés l'appellent à exercer la médecine à Paris.

Elle commença à trouver qu'on payait bien peu les visites de médecin à la campagne, et, un jour, elle soutint que la dette que l'on devait acquitter le plus scrupuleusement et le plus vite, c'était celle que Ton avait contractée envers un médecin. Elle avait bien envie d'acheter le cheval pie du docteur; mais elle réfléchit que Clovis n'avait pas encore douze ans, que le cheval était son aîné de quelques années, et qu'il serait, sans aucun doute, mort de vieillesse avant le jour où Antoine-Clovis Gosselin serait reçu docteur et acquerrait le droit, par son diplôme, impunè medicandi et occidendi per totam terrain.

Son parti était pris. Elle alla trouver le maître d'école et lui dit :

— Or çà, maître Hérambert, savez- vous le latin?

— Ma bonne dame, répondit le « clerc » , ce que je puis vous dire avec certitude, c'est que j'en ai appris beaucoup, longtemps, et pour beaucoup d'argent ; que je suis prêt à céder ce que j'en sais fort au-dessous du prix de revient.

— Eh bien, maître Hérambert, il faut mettre mon fds au latin, et çà, pas demain, mais aujourd'hui; pas ce soir, mais ce matin ; en un mot, tout de suite au plus tard.

— Eh! mon dieu, ma bonne dame Gosselin, pourquoi voulez-vous mettre au latin ce petit Glovis, qui est un charmant enfant, el qui n'a aucune méchanceté ?

— Mais, continua la veuve Gosselin, quand je dis qu'il faut le mettre au latin, je parle du vrai latin, de celui qu'on chante à l'église, tout ce qu'il y a de mieux en latin ; si vous n'en tenez pas, il vaut mieux le dire. On en aura ailleurs pour son argent.

— Ne vous fâchez pas, ma bonne dame Gosselin ; je vous assure que je suis enchanté de trouver le placement de mon pauvre latin et d'en vendre un peu. Il y a dix ans que je suis ici; et on ne m'en avait jamais demandé, mais je vois à votre air que vous craignez que mon latin ne soit éventé : c'est une erreur, ma bonne dame Gosselin : je l'ai tenu

si bien bouché, qu'il est parfaitement conservé, et je vous le garantis même de qualité supérieure à celui de M. le curé.

— Il faut que, dans quelques mois, Clovis soit capable d'entrer au collège.

— Au collège, ma bonne dame Gosselin ! Croyezmoi : que votre fils sache lire, écrire et compter, tout homme doit le savoir; un homme qui ne possède pas ces connaissances est un infirme ; ceux qui savent lire et écrire parlent au loin et entendent les absents ; celui qui ne sait ni lire ni écrire est relativement muet et sourd, puisqu'il n'entend plus et ne peut plus se faire entendre à une distance où les autres parlent et entendent; mais ceux-là seulement qui doivent passer leur vie dans les loisirs que donne la fortune acquise, ou ceux qui sont entraînés malgré eux dans les carrières laborieuses des lettres et des sciences par des facultés extraordinaires et des tendances invincibles, ceux-là seulement doivent être conduits au delà des connaissances élémentaires.

— Je ne comprends pas trop bien ce que vous voulez dire, reprit la veuve Gosselin ; j'entends seulement que vous nous reprochez de n'être pas riches.

— Loin de là, ma bonne dame! la pauvreté des enfants est souvent un indice de l'honnêteté des pères. Beaucoup de grandes fortunes ont eu pour origine quelque énorme coquin qui a amassé, il y

a longtemps, de l'argent pour des gens heureusement quelquefois meilleurs que lui, qui doivent venir ensuite. Ainsi il y a, dans un certain pays où l'on pend les voleurs, un proverbe peu moral qui dit : « Heureux les fils dont les pères ont été pendus ! »

— Prétendez-vous que Clovis n'est pas un enfant très-intelligent?

— Très-intelligent, en effet, ma bonne madame Gosselin; mais je n'ai jamais vu un homme qui fût trop intelligent et trop savant pour être cultivateur. J'en connais, au contraire, beaucoup, et presque tous sont dans ce cas, qui sont loin de l'être assez ; et moi tout le premier ; mais d'une intelligence remarquable à des facultés extraordinaires et spéciales, il y a encore de la distance. Votre fils a-t-il quelque inclination très-prononcée pour un art ou pour une science?

— Mon fils est comme tous les enfants : il passerait sa vie à monter aux arbres pour dénicher les oiseaux.

— Ça n'est pas encore là l'entraînement invincible dont je vous parlais tout à l'heure.

— Écoutez-moi, monsieur Hérambert; tout ce que vous me dites là depuis une demi-heure; et rien, c'est la même chose.

— J'en ai peur, dame Gosselin.

— J'ai mon idée là, dit-elle en se touchant le front; mon fils sera un grand médecin et fera ses visites à cheval, comme défunt M. Lemonnier. J'en

suis sûre et je l'ai tellement mis dans ma tête, que, si j'avais eu de l'argent et si la bête n'avait pas été trop vieille en même temps que Clovis était trop jeune, j'aurais acheté le cheval pie du docteur; car on ne sait par qui ça va être monté. C'est humiliant pour cette bête ; et, d'ailleurs, ça connaît la clientèle, ça s'arrête tout seul aux portes des malades ; enfin, ce qui ne se peut pas ne se peut pas, il faut bien ne le pas vouloir. Mais ce qui peut se faire, se fera en le voulant, et le voulant tout à fait; et je le veux. Ainsi donc, oui ou non, voulez- vous enseigner le latin à Clovis, et vite et dru, pour qu'il puisse entrer au collège dans un an ? D'ici là, je lui aurai obtenu une bourse.

— Et quand commençons-nous, dame Gosselin?

— Tout de suite, comme je vous l'ai dit : je vais aller chercher Clovis et vous l'amener. Ainsi, préparez vos grimoires, parce que, pendant qu'il apprendra assez de latin pour entrer au collège, j'aurai, moi, d'autre besogne à faire.

La veuve Gosselin rentra chez elle et trouva Clovis absent. Il avait passé par le tunnel pratiqué sous la haie, et, avec l'aide de la petite Isolme, il faisait à l'enfant un jardin dont l'idée la comblait de joie. Il avait labouré à la bêche un carré de terre dans la cour de la veuve Séminel, et là, il mettait en terre toutes sortes de plantes qu'il était allé, pour elle, arracher dans les bois. On était à la fin du mois d'octobre, saison qui permettait de transplan-

ter les arbustes sans les exposer. Il avait apporté des fusains chargés de leurs graines oranges dans une enveloppe rose, des chèvrefeuilles (celui des bois est de tous le plus parfumé), dont les graines ressemblent à des groseilles. Il avait aussi déterré du muguet et des oignons de jacinthe et de narcisse des bois.

— Tu verras, disait- il, comme ça sera joli au printemps. Il y a des plantes encore que je connais, mais que je n'ai pas pu trouver, l'anémone des bois, blanche et violette, et la primevère jaune. Mais j'irai t'en chercher au mois de mars, quand elles commenceront à percer la terre sous les feuilles sèches:

A ce moment, la voix de la veuve Gosselin, qui avait en vain cherché Clovis dans la maison, se fit entendre avec un son formidable.

— Où es-tu, Clovis? criait la voix.

— Dans la cour de madame Séminel, avec Isoline.

— Viens.

— Je ne peux pas, nous faisons un jardin.

— Viens tout de suite.

La seconde injonction était faite à peu près dans les mômes mots, mais l'accent indiquait un ordre sans réplique. Aussi Clovis laissa là sa bêche, ses plantes, et rejoignit sa mère, qui le conduisit à l'école, et exigea que M. Hérambert lui donnât à l'instant même, devant elle, sa première leçon de latin.

— Mon garçon, dit-elle quand ce fut fini, ça ne m'a pas l'air très-amusant d'apprendre le latin, mais ne fais pas attention à cela. Apprends-le tout de même. Je ne suis pas assez injuste pour exiger que ça t'amuse. Ne t'y amuse donc pas, mais apprends-le. Il dépend de toi et de ton travail que nous soyons un jour heureux et riches. Tu seras médecin, je l'ai décidé. Peut-être bien resteronsnous à Paris. Pour le moins tu reviendras ici prendre la place du docteur Lemonnier, et, comme lui, tu feras tes visites à cheval. ^

— J'aurai un cheval?

— Un cheval, et même un cheval pie, si c'est possible. Cela te convient-il?

Clovis, comme la plupart des jeunes garçons, se sentait une grande vocation pour tout état qui s'exerçait à cheval. Aussi répondit-il à sa mère que cela lui convenait parfaitement.

— Et maître Hérambert qui me disait qu'il n'avait peut-être pas une vocation bien marquée!

Maître Généreux Hérambert n'était pas un de ces instituteurs qui épargnent les leçons à leurs élèves et en donnent trop aux gouvernements, et font de leur classe un sous-comité des affaires publiques. Précisément parce qu'il était très-supérieur aux maîtres d'école ordinaires, il savait être maître d'école et rien de plus. On avait appris, je ne sais comment, et répété dans le pays, que c'était un très-savant homme et qu'il était même reçu avocat.

Il est vrai que quelquefois il s'était laissé aller à donner des conseils à quelque pauvre opprimé et l'avait aidé à obtenir justice; mais, à part cela, il n'avait qu'un goût, et ce goût était une passion : il aimait les fleurs et cultivait avec une intelligente tendresse un petit coin de terre que la commune lui avait attribué. Du reste, il était doux pour les enfants, leur faisait faire des progrès suffisants, et instruisait gratis tous ceux dont les parents étaient trop pauvres pour payer les mois d'école. Il prit Clovis en amitié.

— Pauvre enfant! se disait-il, né dans un sillon, il n'avait qu'à le suivre; la vie eût pour lui été douce sans efforts, honnête sans combats. Dans quels hasards va-t-on le jeter!

Il'lui donnait des leçons dans son jardin, et lui disait :

— Tu vas quitter la nature, le livre de Dieu, pour le livre des hommes; ne l'oublie cependant pas.

Et tout en parlant de latin, il .parlait du ciel et de la terre, et des arbres, et des fleurs, cette fête de la vue, comme disaient les Grecs.

La première déclinaison de la grammaire latine de Lhornond, celle que l'on apprenait alors au collège (je ne sais s'il en est toujours ainsi), donne pour type rosa, la rose. Comme Clovis venait de dire le nominatif ro^a, la rose. . . à propos des roses, Hérambert apprit à Clovis comment elles végètent et fleurissent, comment elles fructifient et se repro-

cluisent, comment on greffe et quels sont les résultats de la greffe, de là à lui dire la marche de la sève, il n'y avait qu'un pas : on en fit deux, on arriva à la contemplation du système, puis il se passa huit jours entre le nominatif et le génitif de la première déclinaison de la grammaire de Lhomond : mais, dans ces huit jours, que de charmantes découvertes, de science réelle, d'enchantements ravissants, de sentiments élevés !

Parlerai-je des « élections sénatoriales»? J'ai dit ce que j'avais à en dire: c'est une concession aux appétits surexcités de trop nombreux convives ; — c'est « une rallonge à la table »; — et un journal, acceptant mon appréciation, se plaignait encore, il y a quelques jours que o la nappe » ne fût pas assez longue, du moins au bout où il s'est placé.

Parlerai-je de cette plaisanterie des « réunions privées », où on « invite » trois mille personnes qu'on ne connaît pas, et qui ne se connaissent pas entre elles, et qui avouent hautement qu'elles ne s'assemblent pas pour jouer à « pigeon vole », ni

à « M. le curé n'aime pas les os », mais pour renverser le gouvernement actuel, et lui substituer la forme de gouvernement dans laquelle ils ont le plus de chance d'avoir part aux places et à l'argent?

Et à propos des « réunions privées », parlerai-je du discours d'un jeune et ardent bonapartiste, discours qui a joué le rôle d'événement pendant deux jours? Les uns prétendent qu'il s'est « emballé », comme on dit en termes de manège ; que dans cette invitation de venir parler à Belleville au milieu de gens qu'il attaque parfois vigoureusement, invitation crânement acceptée, il était surexcité par la situation, surexcité aussi par les bruyants applaudissements des bonapartistes qui s'étaient donné rendez-vous à la « réunion privée », d'autres soutiennent, au contraire, que c'est un jeune homme très-spirituel et très-gai qui a voulu s'amuser aux « dépens des radicaux » en faisant la charge de leurs orateurs.

En effet, il semblait qu'il voulait dire : Peuple, tes prétendus chefs se moquent audacieusement et impudemment de toi; ils te font des promesses qu'ils savent bien ne pouvoir tenir ; — ils te convient à des festins de plus en plus somptueux, avec des mets fabuleux et des vins qui n'existent pas; puis on te fait chaque fois payer la carte, au prix de ton sang, de ta liberté, de toutes les misères, pour te lancer sur la proie qu'ils convoitent et dont ils ne

te donneront même pas ta part; — ils t'ont dit que tu étais esclave, et que tu devais briser tes fers ; il y avait bien alors quelque chose de vrai, — la royauté était devenue le despotisme; tu as« brisé tes fers »; on t'a dit ensuite : « le peuple meurt de faim. » Des hommes s' intitulant tes marmitons dévoués, t'ont promis des côtelettes de porc frais et du « petit bleu », à discrétion; — tu t'es battu pour le porc frais et le « petit bleu », — plusieurs ont été .tués, plusieurs mis en prison, — eux ont mangé des dindes truffées et bu du vin de Champagne; — d'autres marmitons se sont présentés, qui t'ont dit : « Pourquoi, peuple, ne manges-tu pas des dindes truffées et ne bois-tu pas du vin de Champagne? Tu es roi. »

Alors ce roi à dix millions de têtes s'est encore battu pour les dindes truffées et pour le vin de Champagne ; — beaucoup, pendant un triomphe de quelques jours, se sont montrés des rois fainéants: les ateliers nationaux — et ont pris pour modèle les tyrans les plus sanguinaires: le massacre des otages; — puis les nouveaux marmitons, par la porte enfoncée, étant entrés dans la salle où leurs prédécesseurs étaient à table, s'y sont assis, — tout le monde se serrant, — et on t'a dit, ô peuple, que c'était fini, que tout allait bien, et que tu eusses à te tenir tranquille; on a fusillé, déporté, emprisonné beaucoup des soldats dont les chefs ne s'étaient pas battus mais avaient pris place a la table.

Aujourd'hui, ou te promet des côtelettes de sphynx à la purée de chimère: et tu te prépares encore à te battre pour la conquête de ripailles que feront tes nouveaux marmitons.

Peuple, on se moque de toi, — ça n'est pas difficile de te faire des promesses : je vais t'en faire de plus belles que celles que t'ont jamais faites tes chefs.

On t'avait promis « le droit au travail » ; je te promets, moi, « le droit à la richesse » ; — on t'avait dit que tu étais roi ; je te dis, moi, que tu es demi-Dieu, — Dieu, — Dieu et demi; tu peux, au gré de ton caprice, faire et défaire les lois : ta fantaisie est la loi, et nous adorerons ton caprice et ta fantaisie; on t'avait dit : « enrichissez-vous », — je te dis, moi, un nouvel empire t'enrichira.

« Enrichissez-vous » ça demanderait du travail, de la lutte; il est vrai que beaucoup traduisaient ce conseil de l'austère Guizot par : volez-vous les uns les autres; mais c'était encore une peine, tandis qu'il n'y aura rien à faire... qu'à se laisser faire; l'empire vous fera tous riches ; si vous vous servez de cet argent que vous aurez à profusion pour vous corrompre vous avez le droit à la corruption : nous applaudirons, nous obéirons à votre corruption.

Et, ajoutent ceux qui croient à la « charge », l'auditoire ne sentit pas l'ironie et le sarcasme, prit au sérieux les promesses facétieuses de l'ora-

leur, et lui donna de tels applaudissements, qu'il n'eut pas la force de désabuser les enthousiastes.

Si c'est là la vérité, on pourrait faire remarquer au jeune et brillant orateur, que la « charge » qui égaya tant les ateliers en 1870, est devenue aujourd'hui bien difficile à faire ; en effet, la vie réelle est devenue invraisemblable, on ose à peine et avec des adoucissements la transporter au théâtre et dans les livres, on ne peut rien imaginer de si excessif, de si fort, de si absurde, de si cocasse, qui n'ait été dit sérieusement, qui n'ait été cru, et qui n'ait eu ses victimes et ses martyrs.

Pour ne parler que de l'Empire, l'orateur était heureusement pour lui sur les bancs du lycée en 1849 et en 1852, et il n'a pas vu ce qui s'est passé lors des fameux plébiscites; on a dit alors et entre autres choses en Normandie, que les harengs qu[ avaient disparu depuis la chute du premier empire s'empresseraient de revenir sur nos côtes, si on nommait le neveu de l'empereur,

Et on l'a cru.

On a dit que le « prince président » payerait tous les impôts de la France sur~sa fortune privée,

Et on l'a cru.

Quoique alors, pour beaucoup, il fût notoire qu'il s'en fallait de deux millions pour que le prince Louis Bonaparte, qui ne possédait que des dettes, put être appelé un homme sans le sou.

Je parlerai maintenant d'un sujet très-curieux, très-urgent : de l'éducation et de l'instruction, Paulo majora canamus.

J'aurais mauvaise grâce à ne pas m'empresser d'appuyer de mon mieux le projet de M. Alphonse Pallu : sauf deux points qui, du reste, sont trèsimportants, presque toutes les réformes qu'il veut faire se trouveraient demandé ou indiquées dans les Guêpes depuis bien longtemps.

L'instruction et la non-éducation des dernières générations qui se sont succédé en France ont incontestablement et cruellement contribué aux malheurs de notre pays, et nous en préparent d'autres si l'on n'y met ordre.

Mais qui et comment?

Ce que l'on appelle « la question politique » domine tout, et la « question politique » c'est de garder, de prendre ou de reprendre les places ou l'argent ; tout le reste est négligé ou plutôt laissé de côté.

Supposez un ministre de l'instruction publique aussi intelligent, aussi résolu, aussi... tout ce que vous voudrez : que fera-t-il dans une forme de gouvernement qui n'assure jamais vingt-quatre

heures de pouvoir, où il ne faut qu'un vote de l'assemblée des représentants pour remplacer un ministère par un autre, professant des opinions et des idées radicalement contraires à celles de son prédécesseur? Naturellement le nouveau venu, pour faire ou pour avoir l'air de faire quelque chose, commencera par renverser et raser tout ce que celui qu'il remplace avait élevé ou commencé à élever; — ça fait plus de bruit que de bâtir et c'est à la fois plus facile et plus prompt.

Quel ministère, quel gouvernement peut compter sur une existence de six mois, avec cette invention immorale et honteuse des coalitions qui réunissent par moments, sous le même drapeau, les ennemis les plus acharnés, les prétendus principes les plus contraires, les guillotineurs et les guillotinés de 1793, les fusilleurs et les fusillés de 1871, les prescripteurs et les proscrits de 18o2, contre un ennemi commun bien plus haïssable que les prescripteurs, les fusilleurs et les guillotineurs, parce que son crime est d'occuper les places et d'émarger sur la liste des traitements?

J'appuie ici sur ce que j'ai dit : avec ces changements perpétuels de ministres, un gouvernement peut rester en place plus ou moins longtemps, il peut « régner », ainsi que je le disais sous Louis- Philippe, « comme une corniche règne autour d'un

plafond », mais s'il se ligure qu'il gouverne, et qu'il gouverne dans l'intérêt réel du pays, il est dans une grosse et lourde erreur. Les longs ministères seuls ont pu faire de grandes choses; un roi, un président, un khan, un czar, un'hospodar, quel que soit le nom que vous donniez au chef de l'État, devrait, en commençant son règne, proclamer ses principes, ses idées, le but qu'il veut atteindre, la route qu'il veut suivre, et nommer pour toute la durée de son règne, des ministres qui ne seraient changés que pour des crimes ou des sottises de la plus incontestable gravité.

Le pouvoir, constitué comme il l'est, étant impuissant à faire par lui-même des réformes et des progrès, on doit louer, encourager, soutenir les particuliers qui bravent les dangers et les haines que l'on suscite en ayant raison contre ou avant tout le monde.

L'instruction , presque exclusivement littéraire, latine et grecque, qu'on donnait dans les lycées et collèges, avait sa raison d'être lorsqu'elle ne s'adressait qu'à deux classes d'individus : la première se composait des jeunes gens appartenant à des familles aristocratiques, riches ou en dignités, qui avaient leurs places toutes faites et toutes marquées d'avance dans la société ; il s'agissait pour eux de cultiver leur esprit, d'acquérir certaines « bonnes manières » convenues, et surtout d'employer, d'occuper, dedéro-

h\ ON DEMANDE UN TYRAN

bcr, d'escamoter, quelques années à la première et exubérante sève du commencement de la jeunesse. La seconde classe se composait des jeunes gens qui se destinaient aux sciences, à l'église, à la magistrature, au palais, à la littérature, à la médecine, etc. Cette classe était alors assez restreinte et ne fabriquait des prêtres, des magistrats, des avocats, des médecins, des savants, des littérateurs, que, à peu près, clans les proportions nécessaires à la consommation du pays.

Mais lorsque la bourgeoisie, d'abord, eut renversé « les abus » et les privilèges, moins pour les détruire que pour les conquérir, — lorsque les « nouvelles couches sociales » commencèrent à faire contre la bourgeoisie ce que celle-ci avait fait contre l'aristocratie,— les vainqueurs s'affublèrent des dépouilles des vaincus, un peu au hasard et à la manière des sauvages qui se sont emparés d'un navire , se coiffent avec une culotte, passent leurs jambes dans les manches d'un habit, et attachent sur leur poitrine une casserole ou une fourchette en manière de décoration.

Les conquérants ont dit et surtout fait ce que disaient les drôlesses qui s'étaient emparées des Tuileries en 1848 : « C'est nous qu'est les princesses à présent » ; ils ont, sinon pratiqué, du moins professé les principes, les idées, les croyances mêmes qu'ils avaient trouvées sur le navire naufragé ;

non-seulement ils ont voulu avoir « les mômes loges à l'Opéra » mais aussi « les mêmes chaises à l'église », donner la même instruction à leurs enfants, et leur préparer les mêmes destinées.

Mais à ce festin de dignités, de fonctions, de places, d'honneurs, d'argent, — à cette table dressée et servie pour un certain nombre de convives, — il ne s'est pas trouvé de place et surtout pas de pâture pour l'armée qui enfonçait les portes de la salle à manger; on s'est bousculé, on se bouscule, on se bousculera : on s'est arraché, on s'arrache et on s'arrachera les chaises, les assiettes, — les plats, surtout ; — on s'est cassé, on se casse, on se cassera les carafes et les bouteilles — les bouteilles surtout — sur la tête : on prend la viande et la sauce à pleines mains, et on s'essuye aux habits et aux cheveux de ses voisins. — C'est une horrible ripaille, une terrible ripopée, — mais c'est comme cela, et ni Mathieu de la Drôme, ni son gendre et successeur Neyret, n'oseraient prédire quand ce sera autrement.

D'ailleurs, quelques exemples vinrent encourager cette folie ; si beaucoup étaient repoussés de la salle du banquet, jetés par les fenêtres ou les escaliers, ou foulés aux pieds et écrasés sous la table, quelques-uns, par la force de leurs poings, ou par hasard, réussissaient à s'asseoir en bonne place, et à s'emparer d'un rosbif saignant, d'un gigot à l'ail ou d'une bonne volaille de Bresse, et en leur voyant déchirer

l'épave à belles dent-, les spectateurs sentaient s'accroître et leur appétit et leurs espérances.

C'est possible; voyez un tel. C'était mon voisin, mon camarade d'école ; son père était épicier ou commissionnaire au coin de ma rue, — sa mère était blanchisseuse ou... n'importe quoi. Il avait à l'école une mauvaise petite veste bleue — je le vois encore — je lui ai donné des claques parce qu'il trichait et me chippait mes billes, et le voilà ministre, député, préfet, chef de division, etc.

Pourquoi lui plutôt que moi?

Personne n'essaye de décrocher les étoiles, mais s'il en descendait quelques-unes s'attacher comme des fleurs de feu aux arbres des boulevards de Paris, toutes les femmes en voudraient mettre en pendeloques à leurs oreilles.

Du temps de la loterie, — cette insigne filouterie du grand roi à l'égard de son peuple, — quand après avoir e nourri un terne » pendant cinq ou six ans à force de privation ou de menus vols à ses maîtres, une cuisinière venait à gagner un lot quelque petit qu'il fût, et déjà dix fois payé par les « mises », la direction de la loterie envoyait « sa musique », grosse caisse, trompettes, chapeau chinois, etc., donner une aubade bruyante à l'heureuse gagnante, et sur les vitres du bureau où la « mise » avait été

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faite, on affichait le billet gagnant avec des rosettes de rubans de toutes les couleurs.

De même; il ne faut pas s'attendrir lorsqu'on lit dans les journaux qu'un inconnu a gagné une grosse somme à Monaco, ou même que« la banque a sauté », il ne serait pas impossible que la direction des jeux eût encouragé la publicité de l'événement, et, quelquefois, inventé l'événement luimême.

Alors les parents s'inquiétèrent moins de voir encombrées les professions libérales auxquelles ils destinaient leur fils au hasard; — il sera avocat;— s'il n'a pas de talent, s'il est paresseux et ignorant, si personne ne lui confie ses intérêts, ma foi, tant pis ! il se fera homme politique, et visera à la présidence de la république, ou du moins à un ministère, peu importe lequel; ceux qui savent une chose pour l'avoir apprise, souvent ayant appliqué toutes leurs facultés à cette étude, ne sont pas aptes à autre chose,

— mais lui, il acceptera la guerre, aussi bien que la marine, l'intérieur ou les finances.

De là, tous les ans s?abatsurla France une nuée de corbeaux affamés, une armée d'hommes qui ont revêtu l'habit noir et le chapeau tuyau de poêle;

— ce sont des « messieurs », tl faut qu'ils vivent en « messieurs », et, comme je l'ai déjà dit :

« Si quelques-uns trouvent la fortune et le pou-

voir à moitié chemin des galères, — il en est d'autres, en plus grand nombre, qui trouvent les galères à moitié chemin du pouvoir et de la fortune. »

A peine sorti du collège, je constatais publiquement que sur soixante élèves qui composaient une classe ou une division, et qui devaient, pendant huit ou dix ans, consacrer tous leurs efforts à apprendre « les deux langues qui, seules, ne se parlent pas», six ou huit, les études finies, savaient en réalité le latin et le grec autant qu'on peut savoir deux langues mortes, — dix ou douze derrière eux les suivant « non passibus œquis », en savaient juste assez pour franchir le saut du baccalauréat, et n'auraient pu subir le même examen trois mois après, — le reste ne savait absolument rien, — et, étant professeur, je soutenais qu'un élève qui, en rhétorique, était, lors des concours, le dernier de la classe, ne serait pas le premier en septième.

Néanmoins tous ces gens ayant « fait leurs études », se croyaient des droits à faire partie d'une certaine aristocratie qui ne consiste pas seulement dans un certain rang dans la société, dans certaine considération, mais dans certaines jouissances qui nécessitent un certain revenu ;— leur pain quotidien ne se peut manger à moins de douze, de vingt, de cent mille francs, d'un million par an ; — le pain quotidien de ce prix-là ne se demande plus à Dieu, — c'est du diable qu'il faut l'obtenir.

On a apporté quelques réformes et quelques améliorations sous le rapport de l'instruction, on a ajouté l'étude des langues vivantes, mais on n'a pas diminué le latin et le grec, et encore cette année, le « prix d'honneur », au concours général, et dans les lycées était le prix de discours latin, — et Dieu sait ce que peut être un discours latin ; — quant à l'éducation, on n'a pas le temps; — profitez, si vous voulez des bons préceptes que vous trouverez dans vos « auteurs », mais personne n'est chargé de vous faire discerner le vrai du faux, le juste de l'injuste, — beaucoup même des exemples offerts à l'admiration des élèves seraient dangereux à suivre, et j'ai constaté dans le temps que les vertus romaines racontées dans les cent premières pages de Tite-Live exposeraient celui qui les mettrait en pratique aujourd'hui à douze ou quinze fois la peine de mort et à huit cent cinquante ans de travaux forcés.

On tâche d'orner l'esprit, mais du corps, de l'âme, du cœur, de la connaissance de la vie, il n'en est pas question.

Il ne s'agit pas de faire des hommes, mais des forts en thème.

Il est un usage absurde contre lequel je me suis élevé bien des fois, et il y a longtemps, c'est celui des pensums, comme punition ; le «pensum vorace», comme l'appelle Hugo, dans un de ses chefs-d'œuvre.

A l'âge où les enfants sont au collège, ils ont autant besoin d'exercice que de nourriture ; — ils doivent exercer leurs bras, leurs jambes, leurs poumons au grand air. — Eh bien, déjà les classes et les études les condamnent à vivre immobiles et renfermés beaucoup plus longtemps qu'il ne le faudrait pour faire d'eux des hommes bien portants et vigoureux; — que dire de cet usage bête de leur faire, pour punir leurs fautes, employer des récréations à copier des vers latins ou français, — c'est aussi sage que si on les privait de nourriture ou de sommeil. J'ai proposé, sans succès, de substituer au « pensum » un exercice monotone, ennuyeux, si vous voulez, mais un exercice, — tirer de l'eau à un puits, brouetter des pierres ou de la terre, etc.

— La récréation n'est pas une récompense, c'est une nécessité ; ce devrait être une des branches de l'éducation, que d'apprendre à être robuste, agile, adroit. — Les anciens disaient : Mens sana in corpore sano; — un esprit sain dans un corps vigoureux. — J'ai entendu nier ce principe en citant des exemples d'hommes faibles, rachitiques, malingres, maladifs, qui avaient manifesté de grands talents et beaucoup d'esprit; — mais par mens sana il ne faut pas entendre ce qu'on appelle vulgairement « l'esprit » ;

— l'art ou le don de parler d'une façon agréable, piquante surtout, malicieuse, blessante, c'est en effet l'espèce d'esprit qu'on peut appeler « l'esprit des bossus », l'esprit irrité, froissé, haineux, toujours

à l'état de guerre et de représailles souvent préventives; — l'esprit doit être :

« La raison ornée et armée. »

Et le bon esprit, l'esprit sain, doit être un composé de bon sens, de lucidité, de justice, de liberté et de courage ; — donc il ne peut guère appartenir à un pauvre être chétif, malingre, opprimé ou craignant de l'être.

Dans le mens sema il entre du tempérament, du caractère; mais le caractère ! c'est-à-dire la puissance de voir le vrai et le faux, le juste et l'injuste, de connaître ses devoirs et ses droits, et la force de marcher résolument dans le chemin qu'on a choisi et vers le but qu'on s'est fixé en respectant les uns, en faisant respecter les autres, — à ciel découvert, — la poitrine nue, le front haut, sans ruse, sans déguisement, sans compromis, sans connivences, sans conventions, ça... ça n'existe plus; ça a disparu comme les ichthyosaurus et les dynothériums ; un homme, lorsqu'il s'en trouve par hasard un de cette espèce devenue fossile, semble un être singulier d'abord, gênant ensuite, et surtout nullement pratique; il n'est « possible » dans aucune « combinaison » d'affaire ni de politique, et, dans les relations privées, son rôle est un rôle plutôt comique comme celui du Misanthrope, de Molière.

La Société d'abord, les hommes s'intitulant «hommes politiques » ensuite, ont été effrayés de voir,

tous les ans, un nouvel essaim, une nouvelle nuée, une nouvelle année s'abattre, se ruer sur un nombre de places relativement minimes, et venir se jeter dans la mêlée où déjà beaucoup trop se bousculent, — et s'arrachent les débris et les lambeaux de tout; — et cet essaim, cette nuée, cette armée grossir tous les ans, c'est-à dire marcher visiblement à ce résultat, que les membres d'une nation de trente millions d'hommesvoudraient tous être avocats, médecins, littérateurs ; ceux qui ne trouveraient ni cause à plaider, ni malades à soigner, ni papier blanc à noircir fructueusement, se réservant les ministères, les préfectures, les ambassades, toutes les places, tous les traitements surtout, et s'intitulant eux-mêmes la « classe dirigeante » , c'est-à-dire « émargeante » et « bien vivante ».

La société menacée de se composer entièrement de consommateurs, de convives affamés ; les producteurs, les cultivateurs, les cuisiniers, étant supprimés ou mieux devenus eux-mêmes consommateurs et convives, avec cette perspective inévitable d'en venir à se manger les uns les autres, et à se manger crus.

On a donc songé à rendre plus difficile l'abord de cette classe « libérale », de cette table, afin de diminuer le nombre des convives et de le proportionner un peu plus au nombre des places possibles autour de la table et à la quantité des victuailles ; on a créé, élevé des obstacles, des « banquettes irlandaises »

comme dans le steeple-chase — espérant qu'un certain nombre des concurrents tomberaient et se casseraient les jambes ou se rompraient le col, — ce qui désencombrerait la voie, la « piste », et ne laisserait arriver au « poteau » qu'un petit nombre de rivaux ; mais il fallait faire mieux que sur « le turf », — on a fait plus mal; — il fallait mettre l'obstacle à l'entrée de l'hippodrome ; on l'a placé à la fin du parcours, c'est-à-dire qu'on laisse s'engager sur la piste tous ceux qui veulent se présenter, sans consulter, sans connaître leurs forces ; c'est quand leur famille s'est épuisée à les conduire jusqu'aux examens, à la « banquette irlandaise », qu'on leur dit : « sautez maintenant: » Si « l'obstacle » était au commencement, c'est-à-dire si l'instruction primaire étant obligatoire, on ne pouvait passer aux degrés supérieurs que progressivement et à mesure que des facultés natives ou cultivées et visiblement supérieures, en donneraient une sorte de droit, ceux qui ne voudraient pas ou ne pourraient pas tenter le saut de l'obstacle, y renonceraient, prendraient d'autres chemins ; il n'est pas nécessaire, il est plutôt bête que tous les chevaux soient d'inutiles chevaux de course ; il faut des chevaux de cavalerie, des chevaux de selle, des chevaux de carrosse, des chevaux de labour, des chevaux de trait pour tous les usages. Il est toutes sortes de carrières honorables qu'on pourrait aborder et parcourir avec utilité pour soi et pour les autres, avec divers degrés d'ins-

truction, l'instruction primaire étant le minimum obligatoire; mais quand « entraîné » pour la course, c'est-à-dire amaigri, efflanqué, capable de courir quatre ou six minutes et non pas dix, si on tombe à l'obstacle placé près du poteau d'arrivée, on reste par terre, on ne gagnera pas la course, mais on ne pourra servir ni pour la cavalerie, ni pour la voiture, ni pour la messagerie; le plus heureux serait de s'être cassé une jambe, et d'être délivré par l'équarrisseur d'une vie vouée nécessairement aux mécomptes, aux déceptions, aux misères, aux humiliations ou à l'improbité, à la bassesse, souvent au crime. Le cheval tombé à « l'obstacle » n'étant plus propre à rien qu'à être une bête rétive, hargneuse, mordant, ruant et dangereusement inutile.

Alors on a failli avoir une idée juste et bonne, on a imaginé la « bifurcation », c'est-à-dire des carrefours, où ceux qui, ayant éprouvé et leurs jarrets et leur haleine, peuvent quitter la « piste » où ils laisseront courir les autres, et choisir ces chemins divers moins « montants », moins « sablonneux », moins « malaisés » , où ils pourront suivre une carrière heureuse pour eux-mêmes et utile aux autres. Mais la « bifurcation » avait le tort de mettre le latin au commencement au lieu de le mettre à la fin, c'est-à-dire que c'est à des chevaux déjà « entraînés » pour la course, déjà amaigris et efflanqués, que l'on proposait le collier et les traits; ça n'a pas eu de succès.

Mais ce qui a été — J3 no dirai pas négligé, mais tout à fait laissé de côté — c'est « l'éducation » ; « l'éducation » qui, selon l'excellente définition de M. Pallu, « a surtout pour objet le développement des forces physiques et morales, la formation des caractères, le savoir-vivre (il ne s'agit pas ici seulement de la politesse des manières) et le savoir-faire (il ne s'agit pas de retourner le roi à l'écarté). »

« L'instruction a pour but principal la culture de l'esprit. »

Instruit — instructus, veut dire : — armé. L'homme instruit, c'est-à-dire auquel on a donné l'armure de François Ier, jouera dedans comme une amande sèche dans sa coque et sera froissé, meurtri, et enfin sera écrasé sous le poids de la cuirasse; son bras inerte laissera tomber la lourde épée, si l'éducation ne lui a pas fait d'abord un corps développé et solide, capable de remplir et de porter la cuirasse, un bras capable de manier la lourde épée, et aussi un cœur qui donne le courage et la résolution.

Jusqu'ici, j'ai parlé pour mon compte, c'est-à-dire signalant divers points sur lesquels j'ai, à diverses époques, publié mes idées avant l'apparition de la brochure de M. Pallu; nous voici arrivé à ce qui est véritablement son « apport » dans la question vitale dont nous avons à nous occuper.

Un professeur fait deux fois par jour sa classe de deux heures : elle est entièrement occupée par la récitation des leçons, la dictée et la correction des devoirs; d'éducation, de culture des forces morales, il n'en est pas question, si ce n'est que rien n'empêche de faire un choix dans le mélange confus de vertus et de crimes, de vérités et de mensonges que la lecture des anciens fait passer sous nos yeux.

Certains professeurs — pas tous, il s'en faut — essayent de guider l'esprit dans ce choix, mais ils ne voient les élèves qu'à certaines heures occupées qui ne permettent ni de discerner ni de juger ni les tempéraments ni les caractères. « D'ailleurs, l'instruction qui est leur but est un domaine assez vaste; ils s'y retranchent volontiers. «Avant et après les leçons, les élèves sont livrés aux « maîtres d'études ». Empruntons à M. Pallu, qui l'a emprunté à un très-remarquable travail d'un « fonctionnaire émérite » qu'il ne nomme pas, un portrait trèsfrappant du maître d'études :

« Le maître d'études.

» Voilà l'homme de tous les jours et de tous les instants.

» Il suit les élèves partout : au dortoir, à la récréation, à la salle d'études ; il veille sur leur sommeil, sur leur décence ; il préside à leurs repas, à leurs jeux; il est le témoin de leurs altercations, de leurs amitiés ou de leurs antipathies; il est appelé

vingt Fois par jour à les avertir, à les réprimander, à punir leur légèreté ou leurs vices naissants; il connaît à fond leurs caractères, leurs mœurs, les détails les plus intimes de leur vie, les sentiments qu'ils ont dans le cœur pour leurs camarades et pour leurs maîtres.

» Le maître d'études

» Est donc celui de tous les maîtres qui retrace le mieux l'image du père de famille, puisqu'il ne se sépare point de l'enfant, et qu'il le suit et le surveille dans tous les moments.

» C'est lui qui, mieux que tous les autres, peut agir sur l'âme, sur le cœur des élèves, et former leur caractère.

» Or, qu'exige-t-on de ceux qui aspirent à cette position importante?

» Assurément,

» On doit leur demander, plus encore qu'aux professeurs mêmes, une haute culture de l'esprit, afin qu'ils aient des idées d'autant plus justes et un tact d'autant plus délicat;

» On doit les choisir parmi les hommes les plus distingués de sentiments et de mœurs, vouloir avant tout qu'ils soient pénétrés de la grandeur de la mission à laquelle ils se vouent, et qu'ils se soient préparés à la remplir par une direction d'idées et par des études toutes spéciales.

» On doit enfin, pour attirer et retenir dans les établissements une classe de maîtres capables de

satisfaire à des devoirs aussi difficiles qu'importants, se montrer généreux à leur égard, ne pas marchander leurs services, et les placer, par un traitement affecté à leur emploi, sur la ligne des fonctionnaires les plus considérés, les plus utiles; enfin les rehausser aux yeux de tous, et à leurs propres yeux, par des marques de considération et par les perspectives favorables qu'on ouvre devant eux pour leur avenir.

» Malheureusement, tout cela n'est que le contrepied de la réalité et la satire la plus amère de ce qui se passe.

» Les maîtres d'études peuvent se partager en deux classes :

» L'une se compose d'hommes d'une éducation commune, sans avenir, forcés par les nécessités de la vie de prendre, faute de mieux, cet emploi qui leur assure, au prix des plus pénibles soins, un abri, des vêtements et du pain. Ils sont entrés dans une maison d'éducation comme il seraient entrés dans l'octroi ou dans la police des marchés, parce qu'il faut qu'ils vivent.

s L'autre classe est formée de jeunes gens instruits, mais sans fortune, quelquefois doués d'une énergie très-louable, qui, ne pouvant suffire, sans gagner quelque argent, aux dépenses qu'exigent des études préparatoires, ont pris un jour une grande résolution; il se sont condamnés à traverser pendant trois ou quatre ans la vie la plus semée de

dégoûts, afin d'être en mesure plus tard d'aborder une des carrières libérales, peut-être même de s'ouvrir, par les concours et l'agrégation, celle de l'enseignement.

)> De quels secours peuvent être pour l'éducation morale, des hommes attirés dans les établissements par de tels mobiles?

» Ceux qui arrivent pourvus d'un certain savoir, et avec la résolution de traverser le plus rapidement possible leurs pénibles fonctions, pour parvenir à un but plus en harmonie avec leurs goûts et leur capacité, ceux-là d'ordinaire détestent leur position; ils en sentent toutes les amertumes et s'y résignent tristement; comme on se résigne au malheur. — Aigris par la nécessité qu'ils subissent, ils ne sauraient se pénétrer de cet esprit doux et affectueux que les soins de l'éducation réclament ; ils sont, le plus souvent, dans leurs rapports avec leurs élèves, d'une humeur sèche, d'une sévérité chagrine.

» Ceux qui; sans distinction aucune dans les habitudes et dans l'esprit, ont choisi cet état pour y user leur vie, comme ils l'auraient usée dans des emplois tout matériels,

s Ceux-là se font un caractère et adoptent un rôle; — tantôt ils en viennent à une insouciance routinière qui, s'accommodant de tout, leur épargne de sentir trop vivement tant d'ennuis et de déboires qu'ils ont à supporter : — ou bien ils contractent l'habitude d'un ton grondeur et des manières brus-

ques par lesquelles ils se plaisent à intimider les enfants, et qui semblent parfois des réminiscences de la caserne ou de la prison.

» Il n'est pas ici question, remarquez-le bien, de confiance ni d'attachement; l'éducation y est remplacée par la discipline, et l'action du maître sur l'élève est simplement réduite à un système de récompenses et de punitions. »

Ajoutons :

L'éducation se borne à deux points, — l'obéissance aveugle et le silence contre lesquels l'élève tend toutes ses forces et toute son intelligence.

La première idée de M. Pallu, — celle qui lui appartient et qu'on ne saurait trop louer, — c'est de renverser l'usage établi si tristement dans toutes nos maisons dites d'éducation : c'est de supprimer le « pion », ce monstre malheureux, ce tyran opprimé; — c'est de donner au maître d'études, une importance, une situation, une rémunération, au moins égales à celles du professeur, et par ce moyen l'éducation servant de base à l'instructio.}, ou mieux de cultiver et développer à la fois les forces physiques et morales et celles de l'intelligence.

Quant à l'instruction, au premier degré, l'enseignement des sciences utiles et applicables, l'étude et la pratique de langues vivantes, puis sur cette base — et pour quelques-uns — le grec et le latin, puis les humanités et l'enseignement supérieur.

Pour la pratique, M. Pallu suit l'avis très-bien motivé du fonctionnaire émérite :

« Le grand nombre, s'écrie-t-il, voilà l'un des inconvénients les plus graves de l'éducation publique actuelle. »

C'est plus qu'un inconvénient et malheureusement c'est inévitable.

On disait autrefois des capotes des soldats que le tailleur du régiment prenait mesure sur la guérite : ce n'est pas ou ce n'est pas tout à fait comme cela. On fait des capotes pour trois tailles de soldats, — mais quant à « l'éducation » de la jeunesse des écoles, des pensions et. des lycées, il faut revenir à la mesure prise sur la guérite; il faut nécessairement une discipline unique pour cent, deux cents, cinq cents, mille, quinze cents élèves : les uns, d'un naturel timide facilement effarouché, affolé, découragé, auraient besoin d'être soutenus, menés doucement par la main ; les autres, caractères rudes, farouches, raides, impérieux, auraient besoin d'être assouplis, domptés par une règle sévère. Sans compter tous les caractères intermédiaires entre ces deux extrêmes. Eh bien ! la discipline uniforme, « presque mécanique », appliquée nécessairement à tous dans les établissements nombreux, est trop tendue pour les uns et ne l'est pas assez pour les autres. La seule règle de cette discipline, c'est la prescription de (d'obéissance», règle soutenue par une pénalité. Sous ce régime, souvenez-vous du collège

et de la pension, la plus grave des infractions, entraînant la punition la plus sévère, c'est de « raisonner »; qui ne voit encore la ligure rogue, indignée,, étonnée, stupéfaite du « pion », disant : « vous raisonnez, je crois, — cinq cents vers de plus à copier pendant la récréation. »

Cette discipline uniforme, — mesure prise sur la guérite, — cette obéissance aveugle exigée sinon obtenue, amène, pour les uns, la faiblesse, l'indécision, le ramollissement du caractère; pour les autres, l'esprit de ruse, de révolte, d'insurrection, contre toute règle et souvent toute équité, et cela presque toujours pour toute leur vie.

M. A. Pallu adopte le système anglais, et voici selon MM. Demogeot et Montucci, en quoi consiste ce système :

« L'école anglaise, dit ce rapport, est un hameau dont les divers bâtiments dispersés çà et là, se groupent dans un désordre capricieux et pittoresque, autour de l'édifice qui contient les classes. »

Plus loin : « En Angleterre, l'éducation est d'ordinaire excellente, tandis que l'instruction semble généralement incomplète.

» Elle et-t paternelle sans être amollissante, sévère, mais non pas tracassière, religieuse sans bigoterie, morale sans affectation. Elle semble avoir résolu le problème difficile d'unir la discipline a\ec la liberté. Elle atteint un double résultat que manquent quelquefois des systèmes de surveillance plus

continue; elle fait en sorte que les élèves ne haïssent point l'autorité et peuvent se passer d'elle.

» La grande affaire de Y éducation, aux yeux de la majorilé des instituteurs anglais, c'est de former la volonté. Ils pensent avec raison que l'homme puissant est moins encore celui qui sait que celui qui veut.

» Savoir vouloir, savoir agir, c'est aux yeux des Anglais le but suprême où l'éducation doit amener l'homme.

» L'école est chez eux l'apprentissage de la vie plutôt que de la science.

Et M. A. Pallu ajoute, à propos de ce rapport :

» Le système de l'éducation anglaise supprime l'internat et tend à rendre, autant que possible, le travail attrayant; c'est un des grands avantages de cette éducation. Elle évite ainsi l'écueil du découragement, qui s'empare souvent de l'enfant dans nos lycées et pèse sur toute son éducation.

» La gymnastique et surtout les jeux athlétiques jouent un rôle très-important chez nos voisins; ils sont pour eux un moyen puissant de développer l'énergie, l'agilité et la force physique. Nous devron les imiter. Je voudrais y joindre encore l'enseignement pratique de la culture de la terre par le jardinage, car l'agriculteur intelligent qui voit s'accomplir chaque jour sous ses yeux les grands phénomènes de la nature, y prend l'habitude de l'observation, élève son âme à Dieu et devient meilleur.

» MM Demogeot et Montucci se plaignent bien un peu de la trop grande prépondérance accordée, en Angleterre, à l'éducation sur les études, mais de notre côté, en négligeant l'éducation, n'abusonsnous pas beaucoup trop de ces mêmes études, de leur aridité et de la discipline? »

Donc les « pions » remplacés par des « tuteurs » scrupuleusement et intelligemment choisis, traités honorablement, chacun dans une maison séparée, ayant sous sa direction seulement une quinzaine d'élèves, assortis par pays, par origine, par religion, par but des études. Parfois aussi l'élève passant d'une famille écolière dans une autre rencontrera dans tel ou tel tuteur les soins spéciaux qu'exige son caractère particulier; le milieu, les exemples, « l'entraînement » qui peuvent corriger certains défauts, créer ou développer certaines qualités.

La gymnastique, c'est-à-dire la culture des forces physiques, prenant sa place dans l'éducation comme la culture des forces morales ; — des carrefours où l'élève peut s'arrêter avec une instruction plus ou moins spéciale complète, et prendre sa route dans la vie.

Le lycée, l'école, cessant d'être quelque chose comme un couvent, une prison. — comme l'enfer punissant une sorte de second péché originel, — la vie de famille avec toutes ses indulgences, tous

ses plaisirs : — la vie à la campagne avec ses salutaires effluves, ses salutaires enseignements.

« L'éducation servant de base à l'instruction. »

Faire l'homme avant de forger les armes : faire des hommes et non des forts en thème, et arriver à ce but qu'annonce M. A. Pallu :

« L'homme si faible par sa force physique, si » puissant par sa force morale, doit posséder, pour » donner à cette force toute son expansion : le res- » pect de Dieu, de lui-même et des autres, le senti- » ment très-prononcé du devoir et de la responsabilité, » V horreur du mensonge et de la duplicité qui sont la » plaie de notre époque, le respect des lois de son pays, » le culte et le respect de la famille, le savoir-vivre; » il lui faut aussi la volonté, Vénergie, la ténacité, » V esprit d'observation, le savoir-faire. »

C'est au Vésinet, dans une très-belle campagne, que M. A. Pallu veut fonder cet établissement. Il est du devoir de tous les gens sensés et amis de leur pays de venir en aide, ce serait aussi le devoir du gouvernement, si les factions, la lutte incessante, la « question politique » , lui laissaient le temps et le moyen de faire autre chose que de se maintenir.

Je répéterai ici ce que je disais dernièrement : « Pour sauver la France, il faut contenir la génération présente, corriger celle qui la suit, et élever la troisième. »

Quant à l'aide que le gouvernement « devrait » à un pareil projet, je rappellerai un souvenir :

Certes, Cavaignac, pendant la présidence, n'avait pas à se croiser les bras.

Cependant il croyait devoir soutenir l'expérimentation de tout système, offrant des chances plausibles de progrès, dans l'intérêt de la société.

Il m'engagea un jour à déjeuner avec Considérant, le chef alors de l'école Fouriériste, et directeur d'un journal : la Démocratie Pacifique. Ce journal créé pour la vulgarisation des doctrines de Fourier, avait pris depuis quelque temps une attitude taquine, provoquante, et il semblait qu'à chaque numéro, on enlevait à l'imprimerie une lettre de son titre :

Démocratie Pacifique.

— Acilique.

— Cilique.

— Ifique.

— Fique.

— Ique. etc.

Il passait, de la couleur sereine et céleste qui convient à un système philosophique, au lilas, au rose, au carmin, au rouge, à l'écarlate, au sang de bœuf et au rouge vineux.

Cavaignac et Considérant avaient été ensemble à l'école polytechnique, et se tutoyaient.

« J'ai fait la guerre toute ma vie en Afrique, dit Cavaignac ; il s'est passé en France bien des choses que je n'ai pu étudier ; — je n'ai pas lu les livres de Fourier, — quelques numéros de ton journal seuls ont passé sous mes yeux, j'ai cru y discerner certaines idées justes. Je vois que plusieurs hommes très-intelligents comme toi, paraissent convaincus de l'efficacité, pour le bonheur humain, des doctrines et des idées de Fourier.

Pourquoi avez- vous depuis quelque temps changé d'attitude ; — pourquoi à la discussion, à la persuasion, essayez- vous de faire succéder la menace et l'intimidation?

— C'est, répondit Considérant, qu'il faut bien élever la voix quand on parle à des sourds.

— Tu es bien convaincu de ce que tu professes?

— On ne peut plus convaincu.

— Eh bien, il faut le prouver par la pratique, la vérité des théories; — il faut créer un phalanstère. Si vous réussissez, l'exemple sera fertile. Je puis vous donner en Afrique une assez vaste concession de terre et un peu d'argent, il faut vous mettre à la besogne et tout de suite, — en renonçant à ces agressions légèrement commencées qui ont l'air de faire de vous des alliés des émeutiers; — ça te vat-il?

— Ça me va, répondit Considérant, mais ce qu'il

nous faut pour établir notre phalanstère, c'est la forêt de Saint-Germain.

— Le gouvernement ne dispose pas de la forêt de Saint-Germain, — d'ailleurs, cette proximité de Paris n'a aucun avantage pour l'application de vos doctrines, et le prétendu phalanstère pourrait devenir un foyer, un centre d'action et un rendez-vous pour le désordre ; — veux-tu essayer un phalanstère en Afrique, — une concession de terre et un peu d'argent?

— Non, pas en Afrique.

— Je suis éclairé, dit Cavaignac en se levant. Eh bien, dis à tes amis, que si vous me faUes la

guerre, que si vous bougez, je vous f ai des

coups de fusils.

Et il sortit brusquement de la salle à manger, me laissant seul avec Considérant.

— Que pensez-vous de cette violence, me dit l'apôtre ?

— Je pense que vous n'êtes pas Fouriériste,

Ah ! quel brave et honnête homme que ce Cavaignac! voilà deux fois, depuis quelque temps, que j'ai le plaisir de me rencontrer à Nice avec réminent historien A. de Vaulabelle, qui fut ministre avec lui en 1848, et comme nous aimons à parler de lui! Comme la république eût été fondée sans les intrigues de MM. Thiers, de Girardin, etc., sans la réunion de la rue de Poitiers d'une part, et les

efforts dos pseudo-républicains d'autre part ; — et, alors, pas d'empire, pas de Commune, pas cette guerre civile, aujourd'hui permanente.

L'adoption du scrutin uninominal est une victoire du bon sens et de l'équité, sur l'intrigue, le mensonge et la bêtise.

Mais il ne faut pas se leurrer d'une vaine espérance ; ce vote, qui remplace le scrutin de liste par le scrutin d'arrondissement,ne donne pas la paix; elle ne donne même pas une trêve consentie ; c'est un armistice, dont le parti qui se prétend si faussement et si impudemment républicain va profiter pour enterrer « civilement » ses morts, quelques-uns au Sénat, quelques autres dans certaines fonctions rétribuées, et forger des nouvelles armes, car la guerre qu'ils font à la société est une guerre véritablement à outrance.

Et celle-là, ils la font pour de bon et la font eux-mêmes.

Il ne s'agit pas pour eux d'une de ces guerres épiques, où il est question de gloire, de palmes, de lauriers, etc.

Cette guerre, c'est leur profession, leur métier, leur gagne-pain; ils ont contracté des habitudes, acquis des besoins, fait des rêves qui ne se peuvent contenter des ressources d'un métier honnête, d'une industrie correcte, ils ne peuvent vivre à leur gré, à moins du bouleversement et

de la ruine du pays et de la société , il leur faut tout, quittes à se le disputer et à se l'arracher ensuite par lambeaux, parce que tout ne ferait pas encore à tous des parts assez grosses et suffisantes à assouvir leurs appétits ; c'est une guerre de loups, de loups affamés, et ceux d'entre eux qui, grâce à l'abolition du scrutin de liste, vont retomber à mener la vie privée, déshabitués du peu de travail qu'ils faisaient avant d'être députés, travail qu'ils ont tout à fait abandonné depuis cinq ans que Y indemnité de représentants leur avait donné neuf mille francs de revenu, qui les faisaient vivre des rentes des autres, ceux-là ne seront pas les moins loups, les moins affamés, les moins irréconciliables.

Il ne faut donc pas considérer cette victoire comme définitive, et devant nous donner la paix.

Il faut profiter de l'armistice pour réparer les brèches faites aux murailles qui ne tarderont pas à subir de nouveaux assauts ; il faut agir et promptement et résolument.

La génération actuelle est envahie par la contagion emprisonnée jusque dans ses os, on ne la guérira pas; la société s'est mise trop tard en défense, elle a donc aujourd'hui un double but à atteindre :

« Contenir les pères, corriger et élever les enfants .»

Cette régénération n'est peut-être pas, je crois,

impossible, mais il faut s'y mettre résolument, infatigablement et tout de suite.

Parlons d'abord un peu de la presse.

Le gouvernement actuel est, ce me semble, sur le point de commettre une erreur et une faute, et cela à propos de la presse.

Certes, le mieux serait de prendre la question comme la prenait l'autre jour l'honnête et excellent tyran de mon rêve, mais n'osant pas espérer de voir appliquer un remède aussi héroïque, aussi radical, il faut en chercher un autre, et cet autre il est tout trouvé, vous l'avez sous la main, c'est de ne rien faire, du moins rien de nouveau : Heureuse Egypte, disait un ancien, qui voit les dieux pousser dans les jardins; c'est d'appliquer sévèrement, inexorablement les lois existantes; la signature réelle, le droit de réponse absolu avec cette condition que, ainsi qu'il est juste, ainsi qu'il est admis devant les tribunaux, l'accusé, l'attaqué a la parole le dernier. Le gouvernement usant de ce droit de réponse comme les particuliers, et en usant sans relâche, se faisant au besoin le collaborateur assidu et quotidien des journaux qui l'attaquent, et lui et la société, par le mensonge et la calomnie, et cela sans employer le ton rogue et agressif que j'ai plus d'une fois reproché aux communiqués de l'empire, qu'un journal m'accusait, il y a quelque temps, d'avoir inventés, accusation que je n'ai pas repoussée, la

sachant fondée. Le ion de ces réponses doit être calme et mesuré : le journal a dit hier telle chose, voici la vérité sur ce fait, — suit la vérité, suivent aussi les preuves à l'appui.

Ce n'est pas tout, je reviens à un projet que j'avais soumis dans le temps au père de M. le comte de Paris, et que, malheureusement, je crois, je n'ai pas eu le bonheur de lui faire comprendre.

Il faut que le gouvernement fasse un journal, non pas un journal de polémique. Sa polémique aura pour théâtres les journaux mêmes qui l'attaquent, là il parlera au même auditoire devant lequel il est accusé.

Voici comment j'entends la chose :

Le journal que doit faire le gouvernement, doit réunir autour de lui, dans l'intérêt et au nom de la patrie et de la société, et aux conditions les plus honorables, tous les écrivains qui, à divers titres et à divers degrés, ont, comme on dit au palais, « l'oreille du public»; — tous ceux qu'on lit, tous ceux qu'on écoute, sans se préoccuper de leurs opinions politiques, ni de leurs engagements pris avec tel ou tel parti, — n'écouter pour ce choix ni les coteries, ni les préjugés hiérarchiques. — Il eût fallu avoir Paul de Kock aussi bien que Lamartine et Victor Hugo. — M. Labiche, comme M. Augier ou M. Dumas fils, la rédaction payée à chaque colla-

borateur un prix double de ce qu'il trouverait ailleurs. — Le journal imprimé sur magnifique papier avec le plus grand soin, on y ajouterait des illustrations artistiques et sérieuses, ou comiques et bouffonnes, sans reculer devant les modes, ni la caricature, ni les rébus, et on choisirait pour ces illustrations comme pour la rédaction, tous ceux qui, à un titre quelconque, possèdent la faveur du public; on serait à l'affût et on surveillerait réclusion de tout nouveau talent, de toute nouvelle renommée, de toutes dispositions heureuses, et on les accaparerait; on ferait ce que faisait autrefois le Théâtre-Français qui avait le droit de réclamer tout artiste de talent jouant sur tout autre théâtre, et de lui envoyer un ordre de début; on imiterait immédiatement toute innovation heureuse, imaginée ou appliquée par une autre publication, et on l'imiterait en la perfectionnant; on ne permettrait à aucun journal d'offrir au public quelque chose que ce public ne trouvât dans votre journal mieux fait et fait par les meilleurs ouvriers; il ne faudrait reculer ni devant les primes ni devant rien.

Ce journal qui, je le répète, ne ferait pas de polémique, rétablirait les faits historiques si audacieusement altérés et sophistiqués depuis soixante ans, il rectifierait les idées faussées en philosophie, en industrie, en politique, etc. ; grâce à l'élite des savants, des romanciers, des moralistes, des humoristes,

des dramaturges, des fantaisistes, des artistes en tous genres, composant sa rédaction; grâce aux ressources dont dispose le gouvernement, il aurait plus de faits et de nouvelles que les autres et les aurait avant eux; — il intéresserait et amuserait ses lecteurs plus que ne pourraient le faire tous les autres journaux ; il serait dirigé par un comité d'hommes choisis, non dans tel ou tel parti, dans telle ou telle coterie, mais parmi ceux qui ont manifesté une incontestable supériorité, un heureux savoir-faire dans des exploitations analogues.

Ce journal se vendrait un sou et serait envoyé gratuitement à tous les maires, à tous les instituteurs, à tous les curés, à tous les médecins de toutes les communes de France.

Cette dernière phrase me servira de transition pour arriver à ce que je veux dire dans l'intérêt et pour le salut de la société gangrenée que nous sommes devenus.

Après que j'aurai répété que, quant à la presse, les obstacles d'argent sont une niaiserie. Ils seront toujours franchis par les journaux de partis, et le seul résultat que vous en obtenez est de créer en leur faveur un monopole extrêmement dangereux pour vous.

Je veux parler des maires, des curés, des instituteurs et des médecins, et c'est en eux que je place le salut et la régénération de la société, à moins qu'elle ne soit, par la providence, définitivement jugée et condamnée à périr, ce que, voyant ce qui se passe et ce qui se prépare, je n'oserais pas affirmer être tout à fait impossible.

Certes, nous ne sommes pas un peuple qui manque de lois ; — nous en avions, en 18o4,

Quatre-vingt-sept mille cinq cent vingt.

Je ne parle pas de trente et quelque mille décrets, etc., ni des lois qui ont été faites depuis par nos sept cent quarante législateurs privilégiés et payés.

Quatre-vingt-sept mille cinq cent vingt lois que nous sommes tenus de savoir, que nous sommes censés savoir, dont l'ignorance nous expose à toutes sortes de périls et de punitions.

Quatre-vingt-sept mille cinq cent vingt lois contre lesquelles l'homme le plus juste de la France doit pécher plus de sept fois par jour.

Non -seulement nous avons quatre-vingt-sept mille cinq cent vingt lois et plus, mais encore nous

en avons, et en grand nombre, de très-bonnes et d'excellentes.

Il n'y a qu'un seul inconvénient : c'est qu'on ne les exécute pas; — je l'ai déjà dit plusieurs fois, et, à propos de la presse entre autres, avant de faire de nouvelles lois, essayez l'application sérieuse de celles qui existent. J'ai comparé le gouvernement, depuis un demi-siècle, à un homme qui, par la pluie, se plaindrait d'être mouillé, — un parapluie à la main, — et je lui ai crié : mais ouvrez donc votre parapluie!

Tous les bons esprits se préoccupent, avec raison, de l'envahissement de la société à tous les étages par des idées fausses, par des théories absurdes, par des rêves insensés; — idées, théories et rêves également dangereux, et devant, pour peu qu'on n'y mette ordre, mener la France à sa ruine complète, et la société à « une rechute en sauvagerie. »

Depuis bien longtemps, grâce à la forme de gouvernement dite improprement constitutionnelle et représentative, ce ne sont pas les études sérieuses, les grandes facultés, la moralité éprouvée, le tendre et intelligent amour du peuple, qui conduisent les hommes au pouvoir, — ce sont, à peu d'exceptions près, les appétits et les soifs surexcités, — la vanité, l'audace, la présomption, — la facilité naturelle ou

acquise de parler longtemps sans s'arrêter, — de parler de tout sans savoir grand' chose , — et de réciter, avec emphase, des lieux communs, des rengaines qui excitent, à leur tour, les appétits et les soifs, — la vanité et l'audace des auditeurs.

Comme ces « talents » peuvent être acquis par des hommes d'une intelligence commune, d'une moralité, d'un caractère au moins douteux , il s'en suit que les prétendants et les assaillants sont nombreux et se multiplient tous les jours; que de la « révolution française » , la première phase — la phase de « la bataille » qui était gagnée et aurait dû être finie dès 1789 et du vivant même de Louis XVI, n'a eu que des armistices, se recommence et se continue sans cesse, — et que la phase du problème à résoudre et de l'organisation à formel1 ne fait aucun progrès et ne semble pas promettre d'en faire de si tôt.

Seuls, quelques solitaires — éloignés des affaires et de la compétition du pouvoir par la paresse, par l'indifférence, par l'absence de besoins, par le dégoût — consacrent les forces de leur esprit, sans cesse en travail, à chercher, trouvent quelquefois, et leur voix se perd au milieu du tumulte et des cris des assiégeants et des assiégés, des parleurs, des hâbleurs, des charlatans, des escamoteurs, etc.

Néanmoins ils filent obstinément leurs cocons ; — et je l'ai dit déjà : ce n'est qu'après leur mort, — peut-

être après les avoir étouffés, — qu'on s'apercevra que c'est de la soie, et qu'on s'occupera de les dévider.

C'est cependant un devoir de donner autant de publicité que possible aux idées, aux recettes qu'on croit bonnes et salutaires. Je suis convaincu que, sans chercher le salut toujours dans les lois qui naissent mortes — puisqu'on ne les exécute pas — un pouvoir sensé, intelligent, ferme et résolu, a, dans l'organisation actuelle môme, les éléments, les armes nécessaires et suffisantes pour travailler, avec succès, à la réorganisation de la société qui s'en va se délabrant de jour en jour.

Il n'est pas besoin d'expliquer quelle force certaines institutions tirent d'une organisation bien faite et d'une discipline obéie, — il suffit de nommer les jésuites, et, comme exemple récent, le parti soi-disant républicain, social, démocratique, etc., et la guerre civile que ce parti fait sans relâche et sans trêve aux institutions sociales.

Comme un réseau de fils électriques dont le bureau est à Paris, les mots d'ordre parcourent la France en tous sens, arrivant à toutes les tavernes, à tous les cabarets, à tous les cafés, à toutes les « chambrées » , par l'intermédiaire de certains journaux et de certaines correspondances; là se trouvent des affiliés qui reçoivent la manne vénéneuse et la distribuent. Il n'est pas une ville, pas un hameau qui

n'ait son orateur, son hâbleur affilié. Qu'avez-vous pour vous défendre? quelques lois non exécutées, — lois d'ailleurs purement répressives qui, fussentelles obéies, empêcheraient à un certain point de distribuer aussi régulièrement ladite manne empoisonnée, mais ne donneraient pas pour la remplacer une nourriture suffisante et salubre.

Eh bien, cette organisation, elle existe, — cette manne salutaire, il dépend de vous de la distribuer ; et, ressource meilleure, c'est en vous servant de ce qui est une des plus terribles, des plus invincibles causes de la ruine imminente et des dangers du pays que vous pouvez arriver à ce résultat.

Il suffit d'un procédé... chimique, analogue à celui qui, grâce à une invention nouvelle, tire du noir goudron plusieurs gammes des couleurs les plus splendides qu'on ait jamais vues.

D'un procédé qui, de la corruption et du fumier enfoui, fait naître et nourrit les fleurs, les fruits, les légumes et les troupeaux.

Et je dirai encore : Ouvrez votre parapluie.

Que sont les maîtres d'école dans les petites villes, dans les villages et dans les campagnes? De pauvres diables à peine payés, mal nourris, mal vêtus, partant, sans considération, sans crédit, sans influence.

Que sont les médecins dans ces mêmes localités? A peu près la même chose : — de pauvres hères

90 OX PlftïANDE DN TYRAN

condamnés à une vie solitaire et triste, parce que leurs études les ayant fait vivre au moins pendant quelques années dans les grands centres, ils y ont contracté des habitudes, acquis des besoins d'intelligence, dont ils sont aussi embarrassés et attristés que l'eût été Robinson, si avant d'avoir trouvé Vendredi, il eût voulu, dans son île, jouer aux dames ou aux échecs.

Quant aux curés, nous allons les laisser un instant de côté pour en causer particulièrement un peu plus tard.

Toutes les voies des professions libérales sont envahies, encombrées; les écoles et les examens lancent, tous les ans, des hordes de « messieurs » ayant le droit, la volonté, le besoin d'aspirer à des places déjà prises, déjà occupées, et de venir les réclamer, les assaillir, les enfoncer. Ceux qui ne réussissent pas à se caser, ceux qui sont renversés du siège antérieurement conquis, sont condamnés à n'attendre plus ce pain quotidien devenu cher, que des agitations, des révolutions, des malheurs de leur pays.

Ce serait déjà un résultat très-heureux que de faire ce que fit Duguesclin des «. grandes compagnies », lorsqu'il les emmena en Espagne combattre Pierre-le-Cruel ; mais il y a mieux à faire.

Grâce à la guerre follement et criminellement entreprise, follement et criminellement continuée, le nombre des trente-six mille communes, composant le territoire français, se trouve diminué. En admettant cette diminution, et en tenant compte des communes trop petites ou trop rapprochées, il y a vingt-cinq mille places d'instituteurs et vingt-cinq mille places de médecins : total, cinquante mille positions pour cinquante mille jeunes gens instruits, devenus « messieurs », et condamnés à labourer infructueusement le pavé avare des grandes villes.

Mais pour cela, il faudrait que ces places fussent convenablement rétribuées et donnassent une position tout autrement respectable et respectée qu'elles ne le font aujourd'hui.

Voilà quant au déblaiement des voies encombrées des professions libérales, etc.

Voici les avantages de l'État, que la société tirerait de cette armée, et voici comment elle devrait être organisée : — en armée de défense, en armée de l'ordre, en armée de l'honnêteté et du bon sens, contre l'armée déjà trop bien organisée qui attaque tout cela.

Je parle surtout des maîtres d'école des campagnes, et, par là, je m'adresse à la très-majeure partie de la population. — Le maître d'école dans les examens qu'il aurait à subir, dût-on à- la rigueur se montrer moins exigeant pour certaines

conditions ultra-littéraires, devrait répondre à deux conditions :

D'abord, des connaissances agricoles sérieuses.

— Il aurait à la commune un jardin assez vaste qu'il cultiverait avec ses élèves, leur enseignant les meilleures méthodes et les découvertes nouvelles ; dans ce jardin, grâce à des dons et à des échanges effectués par l'entremise, et sous la protection du ministère, se trouveraient les meilleures espèces en fruits, en légumes, et même en fleurs, qui se propageraient par les semences, les greffes, les boutures dans le cercle de chaque école; la seconde condition serait de répondre à un examen sur l'ensemble des principales lois du pays, et sur la vraie moralepratique.

Cet examen serait également passé par le médecin , qui devrait faire un peu de médecine morale, c'est-à-dire, détruire par ses conseils 'Certaines habitudes malsaines, nuisibles, abrutissantes, — le tabac, l'absinthe, etc., l'atmosphère des tavernes, etc.

Il serait bien important de compléter le trio par l'adjonction du curé.

Pour cela i faudrait qu'il se trouvât un pape vraiment libéral, comme Pie IX, le pape actuel, se montrait dans les commencements de son règne,

— de quoi les excès des faux républicains l'ont assez vite dégoûté.

Qu'il se trouvât des évêques intelligents, éloquents, comme M. Dupanloup mais plus tolérants que lui et quelques autres qui comprissent que l'avenir est à l'Église qui aura les portes les plus larges et les plus ouvertes, que si elle veut garder ce qui lui reste d'influence, il faut qu'elle abandonne graduellement les subtilités du dogme qui divise, — tandis que le mot religion veut dire : relier — qu'il faut du christianisme ne conserver que l'Évangile.

Alors ce trio, le curé, l'instituteur, le médecin, envelopperait les populations d'un heureux réseau; l'instituteur a affaire à l'homme enfant, faible, encore souple et malléable ; dans les cerveaux pas encore durcis, il trace, comme sur du papier blanc, des empreintes qui ne s'effaceront pas plus que les caractères et les lettres tracés sur le tronc d'un jeune arbre et qui croissent et grandissent avec lui.

Le médecin voit l'homme malade, souffrant luimême ou inquiet pour les siens, c'est-à-dire disposé à s'appuyer, à écouter, à croire, à obéir.

Le curé le suit depuis sa naissance jusqu'à sa mort ; — l'assistant à chaque étape de sa vie, — à tous ses chagrins, à toutes ses joies, à la naissance de ses enfants, à la mort de ses parents, à son mariage, etc.

Supposez ces trois hommes placés matériellement dans une situation relativement heureuse et hono-

rable, rapprochés par l'éducation, par les connaissances, par les études, par les goûts; supposez-les ayant un but commun qu'on leur aurait bien fait comprendre ; tous trois faisant, de droit, partie du conseil municipal de la commune; tous trois trouvant les uns daus les autres des relations et une société agréables, au lieu d'être très-souvent isolés comme ils le sont aujourd'hui; tous trois se communiquant leurs observations, voyant le mal, cherchant les remèdes, s'entr'aidant, se soutenant; tous trois désignant d'accord ceux des jeunes sujets qui leur paraîtraient devoir être appelés à une instruction supérieure ; tous trois tenant le ministère au courant de la situation de leur commune : besoins, progrès, ressources, etc., — vous aurez alors réellement et paternellement gouverné une nation qui, aujourd'hui, ne l'est pas du tout.

Supposez-les marchant d'accord avec le maire, lequel maire choisi, autant que possible, dans le conseil municipal élu.

Ajoutez le journal à un sou, fait dans les conditions que j'ai indiquées plus haut, répandu, propagé, — ajoutez des lectures, des conférences faites le dimanche, tour à tour, par chacun des membres du trio; — le curé leur parlant de vraie morale, citant des exemples, racontant des anecdotes touchantes ou gaies; le maître d'école les tenant au couranl de l'histoire contemporaine et des principaux événe-

nements et des nouvelles découvertes des sciences agricoles et autres, — leur lisant les parties instructives et amusantes du journal, leur communiquant des recettes, etc. ; — le médecin leur donnant des préceptes d'hygiène, parlant aux mères des soius à donner aux enfants, traitant ironiquement et gaiement certains préjugés, certaines pratiques superstitieuses, mettant à la portée de ses auditeurs les phénomènes si intéressants de l'histoire naturelle, les splendeurs de la création, les bienfaits de la providence, leur contant les mœurs des pays lointains.

Ajoutez la quasi-fermeture pacifique et volontaire des cabarets, par les procédés légaux que j'ai indiqués.

Ajoutez l'encouragement donné aux jeux d'exercice : à la course, à la natation.

Des fêtes et des prix à ce sujet.

La fête des semailles, — celle de la moisson, — celle des vendanges, — avec des concours et des récompenses pour les meilleures cultures, les produits les plus remarquables, — des récompenses aux bons serviteurs, — de l'appui, des secours répartis avec intelligence, connaissance et bonté.

Ajoutez un point important : — il s'agit de paupérisme.

La pauvreté est un accident, — souvent momentané,— le paupérisme est une situation, une profession, un lléau menaçant.

On donne en France des sommes énormes pour les pauvres; mais ça se donne au hasard, ça se donne aux basses intrigues, à Fimportunité, — ça se donne aux mendiants. Or, les mendiants sont les ennemis, les parasites, les spoliateurs des pauvres : — il faut canaliser la charité.

On est pauvre parce qu'on ne peut plus travailler; faute de force et de santé, — faute de trouver à s'occuper de l'ouvrage qu'on sait faire.

On est pauvre, parce qu'on ne peut pas travailler par l'âge ou les infirmités.

On est pauvre, parce qu'on ne veut pas travailler, parce que, grâce au laisser-aller, à la paresse de la charité, on « gagne » plus d'argent à mendier qu'à faire un travail honnête et régulier.

Un exemple : J'ai passé une quinzaine d'années, pour le moins, à Nice, cultivant de grands jardins; chaque fois qu'il se présentait un mendiant, plus ou moins valide,' — il y a toujours dans une exploitation rurale des travaux variés qui s'arrangent à tous les degrés de force et presque de faiblesse, — chaque fois, on lui disait : « Vous espérez recevoir un ou deux sous, — eh bien, il y a là trente sous à vous, si vous voulez entrer et travailler. »

Pas une seule fois, en quinze ans et plus, pas une seule fois un seul n'a accepté.

Rien de si facile que de détruire la mendicité; il ne s'agit pas d'écrire aux portes d'une ville : « la

mendicité est interdite », — il faudrait alors interdire le froid et la faim.

Ce qu'il faut faire, c'est que chaque commune garde ses pauvres.

A la commune, on peut juger de la vérité et de la gravité de la situation ; — on soutient, on aide le malade, l'infirme, celui qui est frappé d'un sinistre, incendie, grêle, inondation; — on donne les secours dans la proportion où ils sont nécessaires et pour le temps où le besoin dure; on peut discerner celui qui ne peut pas ou ne peut plus travailler, d'avec celui qui ne veut pas travailler ; contre ce dernier, que la société se défende ; c'est un ennemi.

Chaque commune, gardant ses pauvres, recevrait, en cas d'insuffisance de ressources, des secours du département ou même du gouvernement qui réunirait et canaliserait les dons de la générosité publique. C'est ainsi qu'on peut « canaliser la charité », soulager la misère et détruire la mendicité, c'est-àdire la profession fructueuse de pauvre.

Avec ces divers éléments que j'indique, il est incontestable, qu'en deux générations, on rétablirait la France en santé, en prospérité, qu'on la referait honnête et heureuse.

Mais qui fera cela? Qui voudra, qui pourra renoncer résolument à la politique d'expédients et de « rafistolages »?

Au sacre de je ne sais plus quel pape, un des cardinaux qui avait été très-lié et très-familier avec lui, se trouva chargé de certaines parties de la cérémonie, de lui mettre ou de lui ôter quelque chose : peut-être la tiare. Il s'approcha, s'inclina respectueusement, et lui dit à voix basse : dans quelques instants; tu vas être le « serviteur des serviteurs de Dieu », et, en cette qualité, un monarque absolu, flatté, adoré, encensé : jusqu'au jour de ta mort, tu n'entendras plus la vérité, — je vais te la dire pour la dernière fois, tâche d'en profiter. Tu es naturellement emporté, avide, entêté, présomptueux; e(Force-toi, sinon de te corriger de ces défauts, au moins de les tenir en bride, — c'est tout ce que j'avais à te dire. Maintenant, saint-père, je m'agenouille, je me prosterne devant vous, je baise votre mule sacrée, et j'implore votre sainte bénédiction.

Le moment est opportun pour dire encore quelques vérités, non-seulement au Sénat qui n'existe pas encore, mais aussi à l'Assemblée qui n'existe plus, et appartient déjà à l'histoire, — tant pis pour elle.

Je puis me rendre et je me rends cette justice,

disons mieux, cet hommage à moi-même, que, dès qu'il a été question du Sénat, j'ai pressenti ce que serait cette. .. « institution » : une « rallonge à la table », un appât, une amorce, une « distribution de comestibles », comme on en faisait aux Champs- Elysées sous la Restauration.

Quant à l'Assemblée, après avoir paru se relever un moment par son vote contre le scrutin de liste, elle finit de la façon la plus... malheureuse, par cette élection des sénateurs, où l'on voit des membres d'un parti qui pouvait dire, quand il voyait la vanité de ses espérances : tout est perdu fors l'honneur ; quand on voit des légitimistes, je ne dirai pas venir mendier des sièges de sénateurs à MM. Gambetta, Thiers, Naquet, Vermesh, etc., mais les payer en tramant contre la France la plus odieuse, la plu? misérable des trahisons, en votant à prix convenu, avec ceux qui ont guillotiné leurs pères et fusillé leurs amis, avec ceux qu'ils fusillaient et déportaient hier.

Henry Monnier prêtait à un de ses personnages ce vœu « libéral » : ce que je veux voir, c'est l'amitié s'établir entre les fils de pairs de France et les marchands de peaux de lapin.

Il doit être content, voici l'accord entre les fusilleurs et les fusillés, entre les guillotineurs et les guillotinés.

Le voici également entre les soi-disant républicains et les bonapartistes, eux qui, les uns et les autres,

depuis quatre ans échangent, avec furie, les injures et les menaces.

Quelques assemblées publiques ont conservé dans l'histoire des sobriquets fâcheux ou des épithètes flétrissantes; j'ignore le sobriquet et l'épithète qui seront infligés à celle-ci, mais, à coup sûr, ils ne seront pas flatteurs.

Quand il a été question d'un sénat, les gens honnêtes, les gens naïfs, ceux qui croient au bon sens, à la logique, à la dignité, à l'honnêteté des assemblées politiques, se sont dit : que doit être un sénat?

La réunion des grandes intelligences, des supériorités du pays.

De même que l'Académie française doit être ou devrait être la réunion des quarante plus éminents écrivains.

Un sénat devrait demander à la politique, aux sciences, aux lettres, à l'armée, aux arts, à l'industrie, toutes ces gloires bien constatées, — et certes, il ne manque pas en France d'hommes supérieurs, d'illustrations incontestables.

Mais l'Assemblée a fermé ses portes, et a dit : Nous avons soixante-quinze fois une rente viagère de douze, de quinze mille francs par an, nous serions bien bons d'aller chercher des convives au dehors, nous allons tranquillement nous distribuer ça entre nous.

Absolument comme si l'Académie française réservait exclusivement à ses membres les prix littéraires et les prix de vertu qu'elle distribue chaque année.

Toutes les gauches réunies disposaient de 312 voix. M. Rouher, le chef du parti bonapartiste a amené à MM. Naquet et Cie, 22 voix; — cette alliance déjà monstrueuse ne suffisait pas, les coalisés auraient vu les « cervelas », je veux dire les sièges au Sénat leur passer devant le nez.

Mais à qui demander l'appoint d'une douzaine de voix qu'il fallait encore pour obtenir la majorité?

Aux légitimistes.

Qui les leur demandait? — Sont-ce ceux qui se vantent d'être les héritiers et les continuateurs de ceux qui ont guillotiné Louis XVI, Marie-Antoinette et madame Elisabeth ; ceux qui appellent leurs amis les assassins des otages et les incendiaires de Paris ?

Est-ce M. Thiers, celui qui a déshonoré la mère de leur roi en la faisant accoucher en prison?

Oui, ce sont ceux-là qui ont appelé les légitimistes à s'unir à eux, c'est à ces douces voix de syrènes que douze légitimistes se sont livrés.

Il faut dire que ce n'était pas seulement la mélodie des voix qui faisait leur séduction, il faut tenir compte des paroles plus encore que de la musique.

Qui veut, chantaient-elles, un bon petit siège au Sénat, avec quinze mille francs assurés pour toute

la vie? C'est gentil, c'est commode, ça n'est pas fatigant, — c'est « facile à prendre en secret » . — Venez à nous, mes chers petits agneaux de légitimistes, nous vous donnerons à chacun un de ces bons petits sièges.

Car il ne faut pas s'y tromper, — c'est un appât aussi grossier que ça qu'on a offert aux poissons goulus pour les faire mordre à l'hameçon.

On avait dit d'abord que dix-sept légitimistes s'étaient rendus à l'invitation des soi-disant républicains et des bonapartistes réunis ; mais six de ceux qu'on nommait ont protesté avec indignation; il reste donc douze légitimistes et vingt-deux bonapartistes avec les soi-disant républicains.

Les douze légitimistes et les vingt-deux bonapartistes qui se sont fait élire comme représentants de l'ordre, ont joué, à l'égard de la France, précisément le rôle que joue à l'égard de son maître, le chien de La Fontaine.

Écoutons La Fontaine :

Le chien qui porte à son cou le dîner de son Maître.

Certain Chien qui portait la pitance au logis S'était fait un collier du dîner de son maître. Il était tempérant, plus qu'il n'eût voulu l'être

Quand il voyait un mets exquis; Mais enfin il l'était; et, tous tant que nous sommes, Nous nous laissons tenter à l'approche des biens. Chose étrange! on apprend la tempérance aux chiens,

Et 1 on ne peut l'apprendre aux hommes

Ce Chien-ci donc étant de la sorte atourné, Un Matin passe, et veut lui prendre le diné.

Il n'en eut pas toute la joie Qu'il espérait d'abord : le Chien mit bas la proie Pour la défendre mieux, n'en étant plus chargé.

Grand combat. D'autres chiens arrivent :

Ils étaient de ceux-là qui vivent Sur le public, et craignent peu les coups. Notre Chien, se voyant trop faible contre tous, Et que la chair courait un danger manifeste, Voulut avoir sa part; et, lui sage, il leur dit: « Point de courroux, messieurs, mon lopin me suffit.

Faites votre profit du reste. » A ces mots, le premier il vous happe un morceau; Et chacun de tirer, le Matin, la canaille,

A qui mieux mieux; ils firent tous ripaille,

Chacun d'eux eut sa part au gâteau.

Quant aux transfuges de l'extrême droite, c'est en vain qu'ils espéraient laisser un voile sur leur forfaiture. Naturellement, les pseudo-républicains se vantent de leur conquête et veulent surtout les compromettre. Avec l'audace de Tartufe dévoilé, ils se vantent d'avoir tenu leur promesse aux légitimistes, ils les exhibent au public, — ils les font monter sur un tréteau ou plutôt un pilori ; ils font leur éloge, et ils proclament qu'en récompense de leur bonne conduite, en échange de leur honneur perdu, ils leur ont fidèlement donné les bons petits sièges au Sénat, les bonnes petites rentes qu'ils leur avaient promises ; et les soi-disant républicains appellent ce honteux trafic, un acte de moralité, de dignité; il est vrai

qu'ils ajoutent que c'est de leur côté que sont la moralité et la dignité.

On se plaignait autrefois des ambitieux, — aujourd'hui il n'y a plus même d'ambitieux : il y a des avides, des altérés, des affamés.

Au commencement de nos désastres, leur grandeur nous avait concilié la sympathie du monde entier, mais depuis nous n'avons pas, il s'en faut, su conserver la majesté du malheur; — le nôtre est honteux, ridicule.... mérité.

Ah! pauvre France! voilà un pays agréablement représenté, — où peut aujourd'hui se réfugier ton vieil honneur, dont le culte a fait, pendant tant de siècles, le fondement le plus sûr et le plus glorieux de tes grandes destinées?

Ce n'est plus du chagrin, — c'est un profond dégoût que m'inspire ce qui se passe aujourd'hui, et je n'ai pas le courage d'en parler plus longtemps.

J'ai trouvé dans un vieux livre de 1700, commencement du xviii0 siècle, — un récit qui mérite d'être reproduit. Loin de moi, comme vous le pensez bien, la pensée de faire la moindre comparaison entre « le long parlement » et notre Assemblée actuelle qui, ayant décidé sa propre mort, vient d'embaumer pour le Sénat quelques spécimens de ses

membres les plus.... ce que vous voudrez. Plus loin de moi encore, l'idée de donner cette histoire comme un conseil ou un modèle. M. le duc de Magenta, président de la république, n'a ni le droit, ni la volonté, ni le tempérament, de procéder ainsi. C'est seulement à titre de curiosité que je reproduis ce fragment, et pour faire remarquer que si le fond des choses ne change que peu ou point, la forme change sans cesse et beaucoup. Il est curieux de voir comment se faisaient alors les dissolutions d'assemblées, et comment elles se font aujourd'hui.

Voici l'anecdote copiée textuellement; — c'est une comparaison à faire :

« Cromwell redoutait le parlement et en était craint; il n'ignorait pas que cette assemblée, appelée le « long parlement », qu'il avait rendue complice de ses crimes, prenait sourdement tous les moyens possibles pour le réduire à la subordination sous sa propre autorité. Le moindre délai pouvant le perdre et faire triompher ses ennemis, il résolut de les prévenir ; on l'instruit que le parlement est rassemblé et quau lieu de songer à se dissoudre, il cherche à remplir les places vacantes.

» Cromwell vole à la" chambre, s'assied, et garde le silence pendant un quart d'heure au milieu de l'attente et de l'inquiétude générales, — puis il se lève et charge le parlement des plus sanglantes accusations; il lui reproche sa tyrannie, son ambition,

ses vols publics, ensuite, frappant du pied, signal convenu, auquel des soldats amenés par lui se montrent à toutes les issues :

» Fi! fi! par pudeur, retirez-vous. »

» Faites place à de plus honnêtes gens que vous, qui seront plus fidèles à leurs devoirs; vous n'êtes plus un parlement, m'entendez-vous? Je vous déclare que vous n'êtes plus un parlement ; le Seigneur vous a rejetés ; il a choisi d'autres instruments pour achever son ouvrage. »

Vane se récriant contre un procédé si singulier, Cromwell l'interrompt d'une voix plus forte : « 0 chevalier Vane, chevalier Vane! Ciel, délivre-moi du chevalier Vane! »

« Il prit un membre par l'habit : « Tu es, lui dit-il, un coureur de filles, va-t'en; à un autre : tu es un adultère, va-t'en; à un troisième : tu es un voleur, va-t'en; à un quatrième, tu es un gourmand, vat'en; à un cinquième, tu es un ignorant et une bête, va-t'en, etc. »

» Puis, s'adressant au premier soldat, il lui donne l'ordre de prendre la masse, signe de dignité du président : que faites- vous de ce colifichet? qu'on l'emporte !

» Et s'adressant à l'assemblée : c'est vous qui m'y avez forcé.

» Les soldats entrèrent et expulsèrent tous les membres; puis Cromwell, sortant le dernier, tira la porte, mit la clef dans sa poche et se retira. »

Ce n'est pas la première fois que je fais remarquer avec quelle facilité les coryphées du parti soidisant républicain ont abandonné successivement tous les principes républicains pour se faire accepter par quelques dupes et faire de ces dupes des complices.

Et le suffrage universel et l'impôt sur le revenu, etc., et dix autres.

Il y a aussi la question de « l'amnistie » qui avait été laissée de côté.

Mais voici enfin irrévocablement arrivé le moment de cette dissolution qu'on demandait avec un si vif désir de ne pas l'obtenir, comme on avait demandé la continuation d'une guerre à laquelle on n'avait pris et on était bien décidé à ne prendre aucune part personnelle. Beaucoup, grâce à l'adoption du scrutin uninominal, voient leur réélection douteuse, — et M. Naquet a songé à exciter l'intérêt de ses seuls électeurs possibles : les communards, en demandant bruvamment l'amnistie, —

* Xi f

non qu'il crût avoir aucune chance de l'obtenir, non qu'il y tienne peut-être beaucoup, mais pour faire un effet au dehors.

Un M. Perrin, moins connu que M. Naquet, M. Lepère, M. Madier, veulent et à la fois partager cette gloire et cette popularité, et cependant arrêter l'élan maladroit de M. Naquet qui contrarie singulièrement les malins du parti.

Tous ont parlé avec estime, avec amitié, avec

admiration des a amis absents », des frères de la Nouvelle-Calédonie; c'est non-seulement au nom de la clémence, mais au nom de « la justice », qu'ils ont demandé l'amnistie; cela a paru un peu hardi. Eh bien, parlons-en :

Mais,

Au nom de la clémence,

Que l'on fasse un triage s'il en reste encore làbas de ceux-là, des dupes et des niais, instruments inconscients des crimes de la commune;

An nom de la justice,

Qu'on les remplace par une liste facile à faire de leurs chefs, de leurs complices, réfugiés aujourd'hui quelques-uns dans cette même Assemblée, quelques autres dans diverses fonctions honorifiques et rétribuées, et qui n'oat échappé à la chance de partager la punition qu'en abandonnant lâchement leurs complices au jour de danger où ils les avaient jetés.

L'élection des soixante-quinze sénateurs et la coalition qui l'a faite doit causer aux clairvoyants plus de dégoût que d'alarmes. Cette alliance honteuse ne peut avoir et n'aura de durée que celle du combat. Il n'y a pas à partager, à ronger que les soixante-quinze os du Sénat, et, pour continuer la fable de La Fontaine que je citais l'autre jour, les dogues et mâtins, un moment repus, ne tarderont pas à se battre entre eux pour quelque proie nouvelle.

ON DEMANDE DN TYRAN Uly

H n'y a plus, dans les mœurs parlementaires de ce temps-ci, de majorité possible qui puisse être assurée de durer trois mois, et sur laquelle un gouvernement sérieux puisse s'appuyer, il n'v a même plus de partis, - il. n'y a plus que des joueurs qui i pontent » et placent leur mise sur telle ou telle couleur, non que ce soit celle de leur drapeau, ou que ce drapeau soit l'emblème de telle ou telle conviction; ce qui décide le choix de la couleur sur laquelle ils « pontent », c'est une prévision, un préjugé, un caprice de joueur, ils ont ou croient avoir telle ou telle raison de supposer que cette couleur sortira,— ou elle vient de sortir et ils croient à une série, ou elle n'est pas sortie depuis quelque temps, et alors elle doit sortir à son tour.

Quelques-uns — ce n'est pas dire assez, — beaucoup mettent leur enjeu à cheval sur deux ou quatre numéros à la fois, comme fait en ce moment M. Say qui, assure-t-on, membre du ministère, a voté contre un ministère qui finit et pour le ministère qui vient, du moins dans ses prévisions.

Lorsque je commençai à étudier le jeu de la politique, c'était tout à fait à la fin de la Restauration ; — il y avait alors deux partis tranchés et ayant leur raison d'être : l'un voulait maintenir la royauté du droit divin, qui avait le malheur d'être revenue à la suite de la double invasion des armées étrangères ; et les ultras de ce parti voulaient ramener, avec cette royauté, certains privilèges, certains

abus justement renversés en 1789. Le parti opposé, qui ne se disait que libérai, ne demandait tout haut que le gouvernement mixte, dit représentatif; mais il avait aussi ses ultras; — de ces ultras, les uns rêvaient le retour de l'Empire, . les autres le retour de la République, — ils n'étaient d'accord que pour la ruine de la Restauration. Mais entre ces deux partis, il s'en était formé un troisième : le centre. Ce fut le centre qui, après la révolution de 1830, a donné à la France le gouvernement sous lequel elle a joui de dix-huit années de paix, de liberté, de prospérité, d'éclat dans les sciences, les lettres et les arts.

Le centre reçut alors des sobriquets injurieux; on l'appela « le ventre », sans penser que là aussi est l'estomac, puis on fit une injure du nom de « juste milieu » qui, selon les sages de tous les temps, est la justice, le bon sens et la vérité : in medio stat virtus.

Tout ce qui est extrême est vicieux.

(Descartes. )

Mais l'esprit français ne peut se priver de taquiner, de harceler, de chansonner l'autorité même qu'il a créée et qu'il n'a aucune intention de détruire. Je le sentais bien lorsque voyant les fêtes et la joie à la naissance du comte de Paris, j'écrivais dans les Guêpes : « Les Parisiens se réjouissent, c'est un prince de plus à insulter, à chasser. » Une partie

du centre se chargea de représenter cet esprit de taquinerie, « d'asticoteries », sans intentions, au fond réellement hostiles. De là, une division dans le centre, et la naissance du « centre gauche » qui, en réalité, représente les opinions de la majorité du pays. La taquinerie, l'inclinaison du centre à droite ou à gauche, faisait de temps en temps pencher le gouvernement ; mais un bateau bien lesté peut pencher et glisser, incliné sous tel ou tel vent, sans pour cela perdre l'équilibre et chavirer. Le centre était le « lest » — le modérateur.

Dans ce temps-là, il y avait des ambitieux, des gens qui aimaient le pouvoir pour le pouvoir, par orgueil, par vanité, par esprit de domination ; on sait tout ce que l'orgueil et cet esprit de domination font quelquefois faire et supporter d'humiliation : omnia servilitcr pro dominatione. Mais on attachait une sorte d'honneur à ne pas abandonner le parti dans lequel on s'était une fois enrôlé, et l'opinion publique se montrait d'une sévérité extrême à l'égard des transfuges. Quelques-uns changeaient parfois de nuances, à bas bruit, mais un homme considérable ne pouvait changer de couleur, sans être universellement blâmé.

Mais aujourd'hui il n'y a plus d'ambitieux, il n'y a que des allâmes et des altérés. Il n'y a plus de partis, il n'y a que des joueurs, et si quelqu'un passe

pour habile à iîler la carte, l'aire sauter la coupe et retourner le roi, — on s'empresse de parier pour lui. Aussi vous voyez « poriter » ensemble sur la même couleur ou les mêmes numéros, les adversaires les plus acharnés : bonnets de coton et bonnets rouges, perruques et tignasses.

Pour rendre ces évolutions plus faciles, on ne se contente plus des trois couleurs du drapeau un peu interverties, comme autrefois ; aux deux extrémités, le blanc et le rouge, — le bleu au centre. On a imaginé des nuances infinies entre ces trois couleurs, — ce qui permet de passer d'une couleur à une autre par des transitions presque insensibles et «invisibles à Paris » et surtout dans les départements . Il y a là une hypocrisie, un respect humain, qui est presque une pudeur et « un hommage à la décence publique ».

Nous avons aujourd'hui dans les assemblées : le centre droit, la droite modérée, la droite, l'extrême droite, les chevau-légers, les ultras;

Les bonapartistes avec empereur, idem sans empereur, idem jérômistes, idem rouhéristes, idem épileptiques, selon l'expression de l'un d'entre eux, idem sans bonapartisme;

Le centre gauche, la république conservatrice, idem modérée, idem sans épithète, idem athénienne, idem démocratique, idem sociale, idem intransigeante, idem communarde.

Quant aux orléanistes, ils sont partout et nulle part.

A propos du sénat, — et après avoir cité l'autre jour La Fontaine, je citerai aujourd'hui Florian qui, par une injustice de parti pris , est loin d'occuper la place qui lui est due comme fabuliste ; beaucoup de ses fables valent certainement celles de La Fontaine, et presque toujours il invente les sujets. — La fable que je citerai est celle de Y Habit d'Arlequin.

Un jour de mardi gras

Un petit arlequin

Courait après un masque en habit de bergère ;

Tout près... dans une cage Trois oiseaux étrangers de différent plumage :

Perruche, cardinal, serin...

La perruche disait: J'aime peu son visage,

Mais son charmant habit. . .

Il est d'un si beau vert. — Vert! dit le cardinal .

L'habit est rouge.

Mon compère,

Répondit le serin • . . .

. . L'habit est jaune citron.

Il est vert, il est jaune, il est rouge, morbleu !

Et ce ne sera pas une idée à négliger si on songe à donner un costume aux sénateurs, et encore cela ne suffira-t-il pas pour que toutes les couleurs et tous les drapeaux soient représentés.

Non-seulement le rouge, le bleu, le vert et le blanc, mais toutes les nuances intermédiaires :

Le blanc, le blanc azuré, le blanc rosé, cuisse de nymphe, le blanc d'argent, le blanc de zinc, — le caca-dauphin, le vert dans cinq ou six nuances.

Le lilas formé du bleu et du rose, le rose pâle, le rose vif, le cerise, le nacarat, le rubis, le cramoisi, l'écarlate, et le pourpre. La pourpre de tyr était deux fois teinte : bis venenata; celle-ci l'est trois fois, le rouge du feu, le rouge du sang, le rouge du vin.

Peut-être faudra-t-il leur donner, non plus comme à Peau d'âne, un habit « couleur du temps », couleur de la lune ou couleur du soleil, mais un habit arc-en-ciel, opale, ou bulle de savon.

C'est égal, les douze membres de l'extrême droite qui ont joué avec l'extrême gauche la fameuse scène de l'ours et le pacha, où Fours blanc et l'ours noir changent de tête, — doivent bien rire entre eux et tout bas de leur honnête homme de Roy — qui, pendant quinze jours, a eu la chance d'être Roi de France. Dieu sait ce que ca aurait duré, mais enfin cette chance a existé, et il a mieux aimé y renoncer que de changer ou modifier son drapeau blanc, — eux qui viennent de coller les fleurs de lys sur le drapeau de la commune et de piquer la cocarde blanche sur le bonnet rouge.

Tout cela est fort laid, — laide aussi l'attitude du Journal des Débats, mais au moins celui-là est fidèle

à ses antécédents, — comme la girouette est fidèle au vent. — C'est bien le même journal qui a toujours été, de son aveu, « partisan du pouvoir actuel », l'abandonnant chaque fois qu'il cessait d'être actuel pour passer à celui qui le devenait; le journal qui disait à M. Guizot : « Vous n'aurez jamais notre estime, mais vous aurez peut-être notre concours ».

Et qui disait encore ces jours-ci, naïvement ou cyniquement : « Dans le feu de la lutte, personne n'est complètement maître de choisir ses auxiliaires ».

A qui on pourrait répondre : « Personne » est bien absolu, — parlez pour vous ; - — il y a des gens encore clair-semés çà et là; qui sont maîtres ou savent se rendre maîtres de ne marcher qu'avec ceux dont ils approuvent le but et partagent les principes, qui ne donnent leur concours qu'à ceux qui méritent leur estime; — ça s'appelle ou ça s'appelait les honnêtes gens.

Mais, je le répète, maintenant que le coup du Sénat est joué, — ce touchant accord n'aura pas une longue durée : — les alliés d'hier sont déjà aujourd'hui honteux les uns des autres, demain ils se traiteront comme les « viveurs » et les coureurs de bal masqué traitent le domino qu'ils ont emmené souper, et qui s'est en leur faveur démasqué, de pied en cap, de fond en comble ; ils ont mangé, ils ont

bu ensemble au cabaret, et dormi ensemble sur ou sous la table, mais c'est tout au plus si, le jour venu, ramphytrion reconduit à sa porte son convive dans un fiacre, avec les stores rouges soigneusement baissés, et, à coup sur, le lendemain de cette bonne fortune de carnaval, s'il la rencontre dans^la rue, il ne la saluera pas.

Et dire que les Français, ce peuple si intelligent, se font représenter et se laissent mener comme cela.

Décidément je vais me mettre sérieusement à un livre auquel je travaille à «:< bâtons rompus » depuis plus de trente ans, et pour lequel j'ai rassemblé une montagne de notes.

Voici dès aujourd'hui le titre de cet ouvrage :

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