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LA QUESTION POLITIQUE

Au premier aspect, l'homme « le roi des animaux» paraît en être, au contraire, le plus abandonné et le plus misérable.

Les autres animaux ont pour table toujours servie, la terre entière, couverte d'herbe pour la brebis, couverte de brebis pour le loup, — les arbres sont chargés de fruits et de baies pour certains oiseaux, l'air est rempli de bourdonnements d'insectes pour certains autres, — les fleurs de toutes couleurs, de tous parfums, attendent l'abeille.

L'herbe, les brebis, les fruits, les fleurs, les insectes, sont tout préparés, il n'y a besoin ni de cuisine ni de cuisinier, — et l'aurore dit, chaque jour, à tous : Vos majestés sont servies.

L'oiseau vole plus vite que l'insecte, — le loup court plus vite que la brebis, — les baies de l'aubépine, du myrte, du sorbier, de l'airelle, etc., se reproduisent tous les ans ; — l'herbe repousse sous les dents qui la broutent.

L'oiseau est vêtu de plumes, la brebis d'une épaisse et chaude toison, le loup de poils rudes et serrés qui les préservent du froid et sur lesquels roule la pluie.

L'homme, je parle surtout de l'homme que nous sommes devenus et que nous devons devenir, naît tout nu; il mourrait de froid s'il ne se couvrait de la peau d'animaux, dont les uns courent plus vite que lui, dont les autres sont pJ us forts que lui, et mieux armés que lui, et qui ne lui permettent volontiers d'être dans leur peau qu'à condition d'être aussi quelquefois dans leur estomac, en passant par leurs dents.

Il lui faut, pour se nourrir, des productions que la terre ne donne pas d'elle-même, — la terre qu'il lui faut combattre, dompter, arroser de ses sueurs ; des poissons qui se cachent dans les abîmes des mers, et des animaux, comme la perdrix, la bécasse, le chevreuil, etc., qui encore volent et courent plus vite que lui ; ou comme le sanglier et l'ours, mets récalcitrants et réfractaires, qui, à sa première tentative de les destiner à sa table, rappellent ce passant qui, arrêté la nuit par un voleur qui lui met le pistolet sous la gorge, en lui disant : « La bourse ou la vie » , tire un pistolet de son côté et répond : Monsieur, j'allais vous faire la même proposition.

Mais ce qui est bien pis pour l'homme, c'est que la providence, en même temps qu'elle lui a refusé la table et les vêtements gratuits, lui a donné, lui a infligé, avec moins de moyens de satisfaire ses besoins, la fâcheuse faculté d'augmenter et de multiplier sans cesse ces besoins; — il lui faut une nourriture non-seulement variée, mais uniformément

rare el difficile à obtenir: — des primeurs, des conserves, c'est-à-dire les légumes à mesure qu'il n'y en a plus ou qu'il n'y en a pas encore; des poissons qui doivent lui venir de loin avec la rapidité de l'oiseau; du gibier qui se réfugie dans les neiges éternelles des Alpes, etc.; des condiments qu'il faut aller chercher aux Indes, etc. — Il ne se contente pas de se vêtir de la peau des animaux qui lui donneraient les vêtements blancs, bruns ou noirs, il doit réparer l'oubli de la création qui a négligé de donner à la brebis la couleur du rubis, de la rose, du bleuet, etc. ; il veut non-seulement être couvert, mais être paré, et changer souvent de parure.

Donc, l'homme, « le roi des animaux » , était un être chétifj nu, misérable, incapable de se nourrir, et dont l'espèce aurait été très-vite anéantie après avoir fourni pendant une saison, tout au plus, quelques repas à ses sujets les lions et les loups.

La providence a eu pitié de lui et lui a donné la connaissance de sa faiblesse, de sa misère individuelle, et en même temps le sentiment et l'instinct de l'association, de la société.

Mais pour vivre en société, il faut établir des règles, des conventions, se faire de mutuelles concessions.

La société est un pique-nique où chacun apporte son plat pour un repas pris en commun.

De là, des lois auxquelles chacun s'astreint pour en être lui-même protégé contre la gloutonnerie des autres.

De là, le besoin, la nécessité d'une « autorité » d'abord librement élue et consentie, et confiée aux meilleurs, aux plus dignes, aux plus intelligents, aux plus forts.

De là « la politique ».

Que devrait être la politique?

a Politique, dit je ne sais plus quel écrivain du xme siècle, ce est à dire le governement des citez, la plus noble et haute science et li plus nobles offices qui soient en terre, selonc ce que politique comprent géneranment toutes les arts qui besoignent à la communité des homes. »

Et un autre un peu plus près de nous :

« Et encore est-il convenable à qui veult savoir politique, que il ait connaissance de l'âme. »

La politique a donc eu d'abord pour but et pour résultat de faire de l'homme, ce qu'il n'était pas au commencement, l'égal de ses sujets même les plus humbles, l'égal du loup, de la brebis, du moineau, de la mouche ; c'est-à-dire de lui fournir et de lui assurer la nourriture, le vêtement, le logement. — Le chef élu a d'abord été, — tout à tous; — coin-

ment en est-on arrivé à ce que graduellement cette relation se soit renversée c'est-à-dire, à ce que, au lieu de voir « un à tous », on ait vu « tous à un ». La morale politique, qui d'abord a été la même que la morale sociale, a fini par être une autre morale et souvent une morale contraire. En effet, en morale et en raisonnement commun et vulgaire, deux et deux font quatre, — celui qui prend à un autre sans son consentement, est un voleur, — celui qui tue est meurtrier, etc.; — mais en morale politique, celui qui prend est un conquérant, celui qui tue est un héros. — Quant à l'arithmétique, c'est encore bien autre chose, c'est devenu la science la plus embrouillée et la plus fallacieuse qui existe; — les chiffres se livrent à une mascarade des plus étranges.

La politique est aujourd'hui et depuis longtemps, depuis presque toujours :

« L'art de faire servir les autres à ses besoins et à ses plaisirs. »

C'est, dit Voltaire, « l'art de mentir à propos » . Et, avant lui, on avait dit en latin : « La politique n'est pas tant l'art de conduire les hommes que l'art de les tromper ».

Ars non tàmregcndi quàm fallendihomines.

La politique, quand elle consiste à tromper, à prendre et à tuer, ne demande pas beaucoup degénie, d'études, de science; — aussi beaucoup et presque

tous s'en croient capables et s'en tirent à peu près aussi bien ou aussi mal les uns que les autres.

Toute prétention, pourvu qu'elle soit soutenue assez longtemps, finit par obtenir un certain succès.

« En politique », disait Napoléon, « en politique, il ne faut jamais avouer que l'on s'est trompé, il faut persévérer, ça donne raison. »

Cela n'a pas tardé à paraître doux, — « de faire servir tous les autres aux besoins et aux plaisirs d'un seul », — quand on était « ce seul ».

Et aussi il s'est bien vite trouvé des compétiteurs pour cette fonction, — le lion a dû se faire des alliés de ceux qui pouvaient être ses rivaux, et il a appelé les tigres, les panthères, les léopards, à venir chasser avec lui, en recevant leur part de butin.

C'a été l'origine de la royauté despotique et de l'aristocratie.

Mais le lion et les tigres sont devenus vieux, les femelles des lions et des tigres ne font que peu de petits à la fois, — ils vivent isolés.

La race en diminue singulièrement et on ne trouverait pas peut-être aujourd'hui, dans le monde entier, les six cents lions que Pompée fit combattre à la fois dans le cirque à Rome.

Les loups plus féconds, et vivant à l'occasion en société, ont inventé les coalitions ; réunis en grandes troupes, et hordes hurlantes, ils chassent et repoussent les lions et tigres au désert.

Ils disent aux brebis pour les rassurer, qu'ils n'ont qu'un but, les délivrer des lions et des tigres, — qu'ils sont des apôtres de liberté, — et les brebis stupides, plus comestibles qu'animaux, ne cherchent pas à se sauver et parlent au loup avec la douceur et l'humilité de l'agneau de La Fontaine :

Sire, répond l'agneau, que votre majesté Ne se mette pas en colère

Et elles restent dans les prés, ne s'occupant qu'à brouter, à s'engraisser et à se mettre bien en point pour être mangées, à préparer aux loups des gigots et des côtelettes.

Aux loups n'ont pas tardé à se joindre les chats sauvages et les chats domestiques, qui viennent prendre leur pari des restes des loups. Les brebis n'ont rien gagné à ces changements. Les loups ne sont que la monnaie des grands lions, — la politique est toujours l'art de manger les autres,— seulement il y a plus de mangeurs.

Ce que le parti soi-disant républicain, le parti loup, appelle « la question politique », c'est l'avènement au pouvoir et surtout à l'argent d'une certaine coterie qui devient tous les jours plus nombreuse.

Nous avons vu le préfet Cotte, celui qui lut convaincu en pleine assemblée d'avoir glissé de faux bulletins dans l'urne électorale, et qui eût été mis

aux galères si nous avions eu une vraie république et des républicains,

Le préfet Cotte qui représentait à la fois, à l'Assemblée, et le département du Var et la fraude électorale, écrivait à son ami Gambetta :

« Pourquoi des élections puisque nous sommes au pouvoir ? »

Pendant îa guerre, un officier des mobiles, en dépôt aux environs de Lyon, est envoyé à lui par ses camarades, pour lui dire : « Nous voulons nous battre et nous bien battre, mais nous demandons des vêtements, des souliers, des vivres, des armes et des munitions, toutes choses qui nous manquent complètement. »

Le préfet Cotte répondit qu'il ne pouvait s'occuper de ces détails, préoccupé qu'il était par « la question politique h.

Nous avons vu par la correspondance télégraphique des préfets de ce temps-là, — MM. Duportal, Dufraisse, et vingt autres, que « la question politique » consistait à faire passer leur prétendue république avant le salut de la France, parce que par le nom honnête de république, ils entendent entre eux la conquête et la conservation des places et de l'argent.

Leur politique consiste à abandonner au besoin ce qu'ils appellent leurs principes, — principes que le plus grand nombre ne comprend pas ou ne con-

naît pas, — et dont les autres s'affublent comme d'un faux nez, pour entrer sans être reconnus.

Leur politique consiste, quand ils croient approcher du but, à ôter leurs souliers et leurs sabots et à marcher nu-pieds pour ne pas faire de bruit.

Nous venons d'assister, — et le carnaval n'est pas fini, — à un singulier et honteux spectacle :

« Il faut, disait dernièrement M. de Girardin, se faire des concessions mutuelles »; ce conseil a été suivi :

On a vu s'avancer, vers le souper convoité, — des rallonges ayant été mises à la table, sous prétexte de sénat, — pêle-mêle et bras dessus bras dessous fusilleurs et fusillés, guillotineurs et guillotinés, — chacun ayant conservé, il est vrai, quelques losanges de sa couleur, mais ayant en même temps adopté les couleurs des autres, — tous arlequins et chantant leur chant de guerre.

Un grotesque et sauvage charivari, composé d'airs et de paroles mêlés et confondus, hurlés et hurlant de se trouver ensemble :

« Allons enfants, — Vive Henri IV, — Dis-moi soldat, — Bon voyage, — De la patrie, — Ce roi

vaillant, — T'en souviens-tu, — C'est Lafayette, — Ce diable à quatre, — En cheveux blancs, — M. Dumollet, — Partant pour la Syrie, — Ah! ça ira, — Où peut-on être mieux, — Le jeune et beau Dunois,

— Contre nous de la tyrannie, — Qu'au sein de sa famille, — Les aristocrates à la lanterne, — De boire et de battre, — De bénir ses exploits, etc., etc. »

Comme drapeau : les fleurs de lys clouées sur le drapeau rouge, la hampe surmontée d'une aigle coiffée d'un bonnet rouge, et tenant dans ses serres un goupillon.

Et on se prend à écouter si les gamins vont faire entendre le cri traditionnel, — à la. . . li li li.

Mais non, les gamins sont dans le cortège, et crient avec les autres : — Allons enfants, — Vive Henri IV,

— De la patrie, — Dis-moi soldat, etc. ; les gamins aussi s'occupent de la a question politique ».

Et les « honnêtes gens » se tiennent à l'écart, ferment leurs fenêtres, et laissent passer le carnaval, ahuris, découragés, dégoûtés.

Et c'est ainsi que nous voyons se réaliser la fable que, selon la Bible, Jotham conte aux juifs :

« Au haut de la montagne de Ghérizim. »

« Les arbres voulurent un jour élire un roi, et ils dirent à l'olivier : Régnez sur nous.

Mais l'olivier leur répondit : Me ferait-on quitter mon huile dont Dieu et les hommes sont honorés? Que me servirait d'être au-dessus des autres arbres?

Alors les arbres dirent au figuier : Viens et règne sur nous.

Et le figuier leur répondit : Me ferait-on quitter ma douceur et mon bon fruit? Que me servirait d'être au-dessus des autres arbres?

Alors les arbres dirent à la vigne : Viens et règne sur nous.

Et la vigne leur répondit : Me ferait-on quitter mon bon vin qui réjouit les dieux et les hommes? Que me servirait d'être au-dessus des autres arbres?

Alors tous les arbres dirent à la ronce : Viens, toi, et règne sur nous.

Et la ronce répondit aux arbres :

Si c'est sincèrement que vous m'oignez pour être roi sui' vous, je le veux bien, je n'ai rien à faire, venez et mettez- vous sous mon ombre. »

Juges y IX-7.

J'ai des renseignements sur un assez grand nombre des communes de France.

Eh bien, presque partout régnent l'anarchie, la lutte, les haines, la confusion et l'atonie; tous les intérêts y sont les uns méconnus ou froissés, les autres, oubliés ou négligés.

Parce que dans les élections communales, on choisit, non pas les pères de famille les plus estimables, les plus intelligents, les plus dévoués, ceux qui, par le succès de leurs travaux ou l'emploi d'une fortune honnêtement acquise, sagement

conservée et honorablement dépensée, ont donné des gages de la façon dont ils savent gouverner une famille.

Mais chacun non-seulement vote, mais encore intrigue, fraude, pour l'élection des hommes de son parti, auxquels on ne demande que cela; — bien plus, s'il est un candidat dont on dise : C'est un malin, c'est un roué, c'est une canaille, mais il a le bras long, il sait corriger la fortune, il retourne le roi, il triche, — c'est une raison de voter, c'està-dire de parier pour lui, absolument comme à Paris :

La « commune suprême » , comme l'appelle Victor Hugo.

C'est une grande chose que de savoir se taire. Res est magna tacere.

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