‹ On demande un tyranChapitre 12 sur 23 · MARTIAL · texte numérisé non relu

MARTIAL

Je me demandais l'autre jour à moi-même pourquoi je me sens entraîné plus fortement de jour en jour à la lecture exclusive des anciens que j'ai déjà lus, et relus, en négligeant assidûment ce qui se publie quotidiennement. — Il ne manque pas cependant, ajoutais-je, en ce temps-ci, de gens de talent, d'écrivains habiles et érudits, de parleurs diserts.

J'ai été d'abord un peu embarrassé pour résoudre cette question, j'ai réfléchi un temps, et enfin je me suis répondu :

C'est qu'aujourd'hui la langue et la plume ne s'exercent pas à chercher, à proclamer, à développer le vrai, le beau, le juste et au besoin l'agréable,

— mais seulement à plaider telle ou telle cause, à préconiser telle ou telle chance sur laquelle on a mis son enjeu, à vendre telle ou telle marchandise, plus ou moins sophistiquée.

11 ne se fait plus de livres, plus de discours, plus de dissertations, — mais il ne s'écrit, il ne se prononce que des plaidoiries et des boniments; — il n'y a plus d'écrivains, il n'y a que des avocats, — et des vendeurs de thériaque et d'orviétan.

Ce n'est plus aux Muses que l'on demande l'inspiration, mais au mensonge, à l'hyperbole, à la litote, à tous les déguisements, à toutes les mascarades de la pensée. — Jl ne s'agit plus de lumières

— mais de feux-follets pour égarer, conduire et perdre le voyageur dans des marécages, et de torches pour mettre le feu partout.

La lecture aujourd'hui ne présente aucun élément nutritif que l'esprit puisse s'assimiler. — Il n'a que deux chances pour lui : rester vide ou s'indigérer.

Un exemple :

Voici Jules Simon, qui est un homme de talent;

Profession — philosophe ;

Il va parler en public ; — que doit faire un philosophe, un sage médecin des esprits, des âmes? — Il doit combattre la maladie régnante, — et, en France il y a toujours une maladie régnante. — Quelle est la maladie régnante aujourd'hui?

Sous le gouvernement de Juillet, M. Guizot disait que la maladie régnante était une sorte de prurit, de «gale» sauf votre respect, qu'il appelait «l'acarus du pouvoir ».

Il avait pu l'étudier sur lui-même, car il était loin d'avoir échappé à l'épidémie, — et lorsqu'il émit cette appréciation à la tribune, on eut tort si quelqu'un ne lui cria pas : « Grattez-vous ». On sait que c'est cette démangeaison, ce prurigo, cet acarus, maladie alors régnante, qui renversa le gouvernement de Juillet.

Aujourd'hui nous n'en sommes plus là ; on n'est plus ambitieux, on est avide, on est besoigneux; — les besoins se sont accrus, les habitudes, les goûts, les désirs se sont exaspérés — et quelques exemples sont venus animer et justifier de terribles espérances.

Ou voit tels et tels qui, en jouant hardiment, ont réussi à vivre riches; — on détourne les yeux de ceux qui sont tombés — car les exemples contraires ne manqueraient pas.

Beaucoup; eu effet, aujourd'hui et hier out trouvé le pouvoir et la fortune à moitié chemin du bagne; mais beaucoup aussi ont rencontré le bagne à moitié chemin de la fortune et du pouvoir.

Donc la maladie régnante aujourd'hui, c'est le besoin, c'est l'amour de l'argent, l'oïdium pecunia3, le « phylloxéra auri. »

Et comme dit Horace :

.... Scabiem tantam et contagia lucri.

On a vu ce qu'ont fait faire les 15,000 francs du futur sénat.

Victor Hugo a parlé, après Jules Simon :

Un philosophe de profession comme Jules Simon, — un «penseur u comme Hugo se plaît souvent à s'intituler lui-même, — un homme d'un grand talent, un homme de génie, savent à quoi ils sont obligés : soutenir la société du côté où elle penche, porter la barre sous le vent, si la brise fraîchit et fait trop incliner le bateau.

Jules Simon le philosophe, Victor Hugo le penseur, vont employer, l'un ses plus mielleuses périodes, l'autre ses plus fulgurantes antithèses à bien faire comprendre à leurs auditeurs et à leurs lecteurs un certain nombre de vérités contre-poisons.

Que « l'égalité » ne consiste pas à être tous la même chose, tous journalistes d'abord et ensuite tous hommes d'Etat; qu'un bon menuisier, un jardinier

expérimenté sont les égaux, politiquement et socialement parlant, d'an ministre habile, d'un écrivain distingué; mais qu'un mauvais ministre et un écrivain médiocre sont loin d'être les égaux du bon jardinier et du bon menuisier.

Que les préfets, sous-préfets, chefs de division, etc., sont très au-dessous du jardinier et du menuisier, qui, avec la fortune de leurs bras, sont indépendants, n'ont à obéir qu'à la loi et ne sont pas exposés, comme les fonctionnaires, à ce que le télégraphe, ainsi que la sonnette qui retentit à l'antichambre, leur dise :

— Faites ceci.

— Ne faites pas cela.

— Dites cela, qui est un mensonge, et empêchez de dire ceci, qui est la vérité.

Jusqu'à ce que par le fluide électrique qui porte les ordres et aussi la vengeance de Jupiter, ils soient foudroyés un beau soir par ces mots :

— Vous êtes appelés à d'autres fonctions, C'est-à-dire :

— Vous êtes mis à pied, vous n'existez plus.

Que la liberté n'est pas cette folie qui a mené tant de gens en prison : qu'elle ne consiste pas à faire ce qu'on veut, mais ce qu'on croit le meilleur, en se conformant aux lois — en n'obéissant qu'à elles, mais en leur obéissant religieusement ; — qu'elle ne con-

siste pas à se dérober à toute autorité et à opprimer, et que la liberté de chacun a pour limites infranchissables la liberté des autres.

Que le socialisme n'est pas cette « blague » de racoleurs qui ne comprennent même pas le mot qu'ils prononcent et qui n'aurait pour résultat que de détruire la société. Que le vrai socialisme est la recherche incessante du plus grand bien-être de tous. Qu'il y a, en ce sens, de difficiles problèmes à résoudre, qui ne peuvent être étudiés que dans les loisirs d'une paix assurée, non-seulement au dehors, mais au dedans.

Qu'après quatre révolutions et trois républiques, — je ne parle pas de celle qui a duré Jiuit jours en 1830 — nous ne sommes pas plus heureux et nous sommes beaucoup plus agités, divisés, inquiets, fiévreux et haineux qu'auparavant.

Que c'est sur leurs actes et non sur leurs paroles qu'il faut choisir les hommes auxquels on confie la fortune et la vie de la famille et de la patrie. Qu'il est permis de se tromper en politique comme en tout, et qu'il est honorable de confesser et de réparer son erreur; mais que, si l'on épouse une nouvelle opinion, on doit l'épouser sans dot, sous peine d'être au moins suspect aux honnêtes gens.

Madame de Sévigné, invitée à danser par Louis XIV, s'écriait : — Ah ! le grand roi !

Il faut se délier, vont sans doute ajouter et le penseur et le philosophe, de ceux dont les opinions ont une base semblable, et qui disent tout haut ou tout bas :

Vive la royauté qui me fait chambellan , — vive l'empire qui me fait ceci et cela, — vive la république qui me fait sénateur avec io,000 francs,

— député avec 9,000 francs, ministre avec 60,000 francs ou président avec. . . je ne sais pas combien, etc., etc. — Voilà, disais-je, les vérités que lephilcsophe et le penseur vont orner de tous les trésors de leur éloquence.

Eh bien, non, mon espérance a été déçue et ce n'est pas dans ce sens qu'ont parlé et Jules Simon le philosophe — et Victor Hugo le penseur.

Loin d'éclairer les questions de la lumière limpide du soleil , qui donne ou rend aux objets leur forme et leur couleur réelles, ils ont allumé les pots à feu d'une faconde du Bengale, qui a répandu une lumière fausse, menteuse, rouge, bleue ouverte,

— rouge de préférence — sur les objets qu'elle déguise.

Jules Simon a fait comme les administrateurs de feula loterie.

Aussitôt qu'une malheureuse femme ou une cuisinière avait gagué un pauvre lot — dix foix payé le plus souvent par des années de privations infligées à elle et à sa famille — ou par une danse

effrénée du panier, on envoyait une clarinette et un tambour lui donner une bruyante aubade,

Sur les vitres du bureau de la loterie on affichait en gros caractères les numéros gagnants, entourés de cocardes et de rubans des couleurs les plus furieuses, et le lendemain les commères du quartier, alléchées par cette exemple, portaient à la loterie dix t'ois, cent fois ce qu'elles avaient payé la veille.

Gomme font les directeurs des jeux de roulette et trente-et-quarante, qui publient de temps en temps dans les journaux qu'un Américain a fait sauter la banque.

Comme faisaient les racoleurs sur le quai de la Ferraille : qui veut devenir général et cordon bleu ? — comme on dit encore aux conscrits qu'ils ont, sans s'en apercevoir, un bâton de maréchal dans leur giberne.

Suivant cet exemple, voici ce qu'a dit Jules Simon le philosophe :

« Lincoln, le président de la république américaine, a été fendeur d'échalas.

» Donc, vous tous, les tendeurs d'échalas, et aussi les scieurs de long, les bûcherons, les menuisiers et les ébénistes, jetez la hache, la scie, le rabot. . .

» Tamerlan était fils d'un berger, Olivier le Daim était barbier, le cardinal la Balue fils d'un meunier, le cardinal Martinius avait été valet, Amyot avait pour père un corroyeur, le cardinal Thomas Wolsey, un boucher, le cardinal d'Ossat, un maréchal-ferrant, le cardinal Baronius, un paysan, le cardinal Jean de Brognie avait gardé les pourceaux comme Sixte- Quint, Grégoire VII était fils d'un menuisier, Adrien VI, d'un tisserand, Artevelde était brasseur, Euripide était fils d'un marchand d'herbes, Démosthènes, d'un forgeron, et maître Gambetta, d'un épicier de Cahors. J'ai été moi-même commis de la librairie Hachette, et me voici sénateur, académicien, ministre, et qui sait?...

»Donc, paysans et bergers, perruquiers, tailleurs, marchands de vins, épiciers, laquais, meuniers, bouchers, corroyeurs, forgerons, commissionnaires, lâchez-moi les outils et quittez l'atelier et le comptoir, car « en France, pour grandir, pour arriver, et pour gouverner même, il n'y a qu'une condition : c'est la capacité. T extuel.)

» Et qui sera juge de cette capacité? Vous-mêmes épiciers, menuisiers, paysans, avocats, commis, tendeurs de bois, etc.! »

Il y a bien cependant quelques petites conditions à ajouter à cette a seule condition, » la capacité.

Il faut la manière de s'en servir, la souplesse de l'échiné, — omnia serviliter pro dominatione, — la

mobilité des opinions, l'absence de principes et de patriotisme, le mépris de la vérité, l'égoïsme, etc.; mais le philosophe ne vous en parle pas :

. . . Jetez aux orties, dit-il, et les outils, et le tablier, et la blouse, et les sabots ;— votez pour nous, portez-nous au pouvoir, et vous verrez renaître l'âge

d'or :

Surget gens aurea mundo,

comme dit Virgile; et, quant aux bergers et paysans, bouchers, cuisiniers, teinturiers, voici encore ce qui arrivera aussitôt que nous serons tout à fait les maîtres :

Sponte sua sandyx pascentes vestiet agnos,

Les moutons, épargnant à l'homme un dur travail,

Se feront un plaisir de naître teints en rose,

Et paîtront dans les prés, tout cuits et tout à l'ail.

La terre, justifiant enfin son vieux sobriquet à'alma parens, vous donnera sans culture et gratuitement ses productions perfectionnées ; on verra se reproduire cette époque dont parlent les livres chinois :

a Sous le huitième empereur Ho-sou, les hom- » mes vivaient en paix sans aucun souci ; — ils se » promenaient gaiement en se frappant doucement » le ventre toujours plein; — la bouche également » toujours pleine, ils goûtaient une joie pure. »

Quant aux épiciers, qu'ils ne se mettent pas en peine; le sucre et le café se pèseront d'eux-mêmes, et peut-être même à faux poids, « comme des personnes naturelles »; quant aux fendeurs de bois et au bois lui-même

Voilà ce que dit Jules Simon, le philosophe.

Voyons maintenant ce que dit Victor Hugo, le penseur.

Victor Hugo, le penseur, pour ne parler, du moins aujourd'hui, que d'un point de ce qu'il dit et de ce qu'il écrit, — Victor Hugo met dans son programme « l'instruction obligatoire et gratuite à tous les degrés. »

C'est-à-dire tous bacheliers, tous poètes, tous journalistes, tous avocats, tous . . . gouvernement.

Voilà ce qu'a dit Victor Hugo, le penseur, d'accord en cela avec Jules Simon, le philosophe.

Et, grâce à ces excitations imprudentes et intéressées, du philosophe et du penseur, que de misères encore dans l'avenir, comme dans le présent et le passé, pour ces malheureuses dupes qui sortent de leur voie tracée et commencée pour se ruer, se pousser, se heurter, se coudoyer, se bousculer sur une seule route encombrée et couverte de chausse-trapes où, pour quelques-uns qui arriveront peut-être, meurtris et écloppés, un si grand

nombre tomberont épuisés, foulés aux pieds, mourant de faim, de soif, de fatigue, de rage et de désespoir; les uns dans le sang, les autres dans la boue.

Eh bien ! messieurs, puisque avec une si belle occasion de dire des vérités, avec le prestige de votre talent et de votre génie, vous n'avez pas voulu les dire

0 philosophe I ô penseur !

Vous allez en entendre une :

O philosophe! ô penseur! vous n'êtes ni philosophe, ni penseur, — vous êtes des ambitieux, tout au plus,— vous êtes, à coup sûr, des charlatans et des empoisonneurs publies.

Un soir, dans une ville que je ne désignerai pas, à une date que je laisserai dans le doute, un homme cossument vêtu se fit annoncer chez « un grand avocat ».

C'était un de ces deux ou trois « grands avocats » que les journaux appellent volontiers « les illustres défenseurs des grandes causes criminelles » et dont ils disent :

« Grâce à l'éloquence de maître un tel, cet assassin, cet empoisonneur, cet incendiaire, ce parricide contre lequel étaient réunies les preuves les plus accablantes, a échappé à la peine que lui méritaient ses forfaits. »

Pendant les débats, le président du tribunal, l'organe du ministère public adressent des éloges et des compliments à l'illustre avocat sur la façon admirable dont il ment. — A la fin de l'audience, pendant qu'il essuie son front couvert d'une feinte sueur, provenant d'une émotion factice, ses confrères, même ses rivaux, viennent lui serrer la main, non que son succès leur fasse plaisir, mais pour se montrer publiquement amis du grand homme.

Et le lendemain les journaux disent : « Les preuves étaient nombreuses et accablantes, les moyens de défense bien faibles en apparence, mais grâce à l'éloquence, etc., etc. »

Il s'en suit donc que, si, au lieu d'être défendu par maître... Lalagète, l'accusé l'eût été par maître Yintimé, ou tout autre avocat pris dans le tas, le jury l'eût déclaré coupable et il aurait eu le cou coupé, — tandis que, défendu par maître Lalagète, il est conservé à la société.

Il résulte que maître Lalagète est un avocat très-éloquent, très-habile, très-retors, très-charmeur et pipeur d'oreilles de bourgeois, qui change à son gré les assassins en modèles de vertu, du moins en accusés excusables, et leurs crimes en peccadilles, sauf à

donner tous les torts à leurs victimes et à établir que « c'est le lapin qui a commencé ».

Il résulte qu'il usurpe et exerce le « droit de grâce », que la constitution avait réservé au chef de l'État, qu'il pétrit, comme une cire molle, le cœur et l'esprit des jurés et des magistrats.

Si on raisonnait rigoureusement, on dirait : Le but, le devoir de l'éloquence de l'avocat doit être de défendre l'innocence, d'éclairer la justice, de faire protéger un accusé, même par cette loi, qui le condamne, c'est-à-dire de veiller à ce que, acquitté, s'il est innocent, il ne soit puni, s'il est coupable, que conformément à la loi tant dans le mode, dans la nature, dans la durée, que dans la gravité de la peine.

Et alors on témoignerait moins d'admiration pour celui dont l'art consiste à égarer la justice, à éluder la loi, à séduire, à « entortiller » les jurés, à déjouer la vindicte publique.

Eh bien, s'il existe, en effet, un homme, et ils sont deux ou trois à qui l'opinion publique accorde à divers degrés cette puissance, — s'il existe un homme qui puisse à sa fantaisie faire acquitter ou laisser condamner des scélérats dont le crime est avéré, — nous arrivons à cette conséquence que la loi n'est faite que contre ceux que maître Lalagète ne défend pas, — qu'il ne s'agit pas, devant le jury, d'avoir

ou de n'avoir pas commis un crime épouvantable, mais d'être ou de n'être pas défendu par maître Lalagète.

Que défendu par maître... Y Intimé, il est plus dangereux d'avoir tué une puce, que d'avoir tué son père, si on est défendu par maître Lalagète.

Que le seul forfait qui ne mérite et ne trouve aucune indulgence, le seul qui soit certainement puni par la loi, est le forfait de n'être pas défendu par maître Lalagète.

Or, la loi doit être égale pour tous, donc, si cet homme existe, il faut enjoindre à cet ennemi triomphant de la justice, de défendre tous les assassins, tous les incendiaires, tous les scélérats, sans exception, et aussi, tous les menus coquins, sans quoi ceux-ci arriveraient à être punis plus sévèrement que les premiers.

Pour parler, non pas plus sérieusement au fond, mais avec une forme plus sérieuse, si on accorde cette puissance à certains avocats sur les jurés, il faut absolument prendre un parti, et

Supprimer ou le jury ou les avocats,

Faire paraître les prévenus directement devant les juges, — les juges interrogeant, les prévenus répondant, sans ministère public qui accuse tout, sans avocats qui défendent tout.

J'ajouterai, cependant, pour plaider les « circonstances atténuantes » en faveur des avocats accusés,

que j'ai voulu deux ou trois fois me rendre personnellement compte de cette « éloquence », si invincible, et que je suis allé écouter, et maître Lalagète et ses... complices, les héros de Cours d'Assises, et que j'en suis revenu convaincu, que les eifets de cette éloquence viennent beaucoup plus de. . . l'innocence, de l'impressionnabilité de certains jurés que du talent de maître Lalagète; que ça consiste surtout en effet de mélodrame, en « ficelles », en « trucs », et que je n'ai pas aperçu les chaînes d'or que l'iconographie antique faisait sortir de la bouche de Mercure, qui était en son temps, comme l'est monsieur Lalagète aujourd'hui, à la fois le dieu de l'éloquence et le dieu des voleurs.

Ajoutons le tort du ministère public et des présidents de permettre à l'avocat, en dépit de la loi, de chercher ses effets dans l'image de la peine encourue en cas de condamnation, c'est-à-dire de plaider contre la loi, quand il ne doit plaider que contre l'accusation.

Revenons à mon récit, dont je me suis laissé écarter :

Un homme cossument vêtu se présenta donc un soir et se ht annoncer chez un de ces « illustres » qu'on appelait autrefois, et qui s'intitulaient euxmêmes les « défenseurs, de la veuve et de l'orphelin » , jusqu'au jour où j'ai fait naïvement remarquer que, en face de l'avocat défenseur de la veuve et de

l'orphelin, il y a toujours un autre avocat qui les attaque.

Maître Lalagète était fatigué, on hésita quelque peu à recevoir l'étranger, mais il insista, et fufadmis.

— Nous savons, Monsieur, dit-il, votre désintéressement; ce n'est pas cependant à cette vertu que nous nous adressons ; nous avons le bonheur de pouvoir récompenser dignement un talent aussi reconnu,

— et, en même temps, il mit sur la table un rouleau d'or, — ceci est la moitié des honoraires que nous comptons vous offrir. — Voici l'acte d'accusation :

— l'accusé est mon parent, bien plus, mon ami, et à la rigueur on pourrait dire mon complice, quoique je ne sois pas en cause.

Mais, trêve de phrases qui, je le vois sur votre visage, ne produisent sur vous aucune impression; parlons net, il s'agit d'un fait de contrebande, et d'un de mes hommes qui a été pris par des douaniers.

Pendant ce petit discours qu'il n'écoutait pas, ainsi que l'avait remarqué l'étranger, maître Lalagète avait parcouru le papier timbré, et dit : Il ne s'agit pas seulement de contrebande, il s'agit aussi de résistance armée contre les agents de l'autorité ; — les sept douaniers dont se composait le poste où votre homme a tenté le passage, ont tous reçu des blessures ou des contusions; — leurs dépositions sont uniformes, et il ne servira à rien de nier, — donc votre homme est condamné d'avance et n'est pas « défendable ».

— Vous en avez, Monsieur, défendu et sauvé de plus coupables.

— Oui, dit l'avocat en se rengorgeant, oui, quant à la nature et aux conditions du crime; non, quant à son évidence.

— Aussi, Monsieur, je ne viens pas vous demander de le faire acquitter; — nous n'y tenons pas, et lui en serait bien fâché, — il sait que, pendant son incarcération, sa famille ni lui ne manqueront de rien, et qu'il recevra et trouvera, en sortant de prison, avec une prime, sa part daps toutes nos opérations, sans avoir à partager nos travaux ni nos dangers ; — il ne s'agit donc pas de gagner ce procès, mais simplement de le plaider; — il ne s'agit même pas de plaider, mais de parler.

— Je ne comprends pas. '

— Il n'est pas nécessaire que vous compreniez, du moins quant à présent; — l'affaire terminée, si vous êtes curieux, je vous l'expliquerai en vous apportant la seconde moitié de vos honoraires.

— Mais, alors, pourquoi vous êtes-vous adressé à moi?

— Ça, vous allez le comprendre tout de suite, quand je vous aurai dit tout à fait ce que nous demandons : — il s'agit, l'acte d'accusation lu, le réquisitoire prononcé, les témoins entendus, de prendre la parole et de la garder sans désemparer jusqu'à ce que votre serviteur, — je serai au premier rang du public, le plus en face de vous qu'il sera possible,

— mette ainsi son doigt sur le bout de son nez. Si l'affaire était plaidée par maître « le premier

venu », ou maître « n'importe qui », le président le prierait d'abréger et au besoin le ferait taire, il n'osera même pas le tenter à l'égard de l'illustre Lalagète ;

— l'affaire est, comme vous le voyez, pour aprèsdemain, à deux heures; ainsi, vous me reconnaîtrez bien?

— Oui.

— Et vous parlerez. . . vous direz tout ce que vous voudrez, mais vous ne vous arrêterez que lorsque vous me verrez faire ce geste.

— C'est convenu.

— Monsieur l'avocat, je vous présente mes respects; vous me reverrez le lendemain de l'audience.

Il s'en va.

Maître Lalagète reste un peu stupéfait, mais enfin, c'est une question de poumons, et ça sera sérieusement payé, il n'a pas besoin de conférer avec le prévenu ni d'étudier l'affaire; il verra bien ce que dira le ministère public.

Le jour de l'audience arrive, maître Lalagète est à côté de son client, et ne tarde pas à reconnaître son visiteur, placé comme il l'a annoncé au premier rang de « l'Assemblée », et à l'angle opposé au sien. Les débats commencent; — on lit l'acte d'accusation, le ministère public prononce son réquisitoire.

« Le délit » — je dirais plus justement, le crime,

— est patent, évident, incontestable, — non-seule-

ment la fraude ne peut se nier, mais on ne peut nier davantage la résistance opiniâtre, désespérée du prévenu, je devrais dire de l'accusé. — Le poste se compose de sept douaniers, ils sont tous cités en témoignage, et tous ici, — il n'en est pas un qui n'ait reçu des blessures ou des contusions, etc.

On procède à l'interrogatoire de l'accusé, — il ne sait ce qu'on veut lui dire, — il n'a jamais fait de fraude de sa vie, et il n'a surtout jamais frappé un douanier; — loin de là, il professe pour cette utile institution le respect le plus profond et la sympathie la plus tendre ; il se promenait paisiblement, on s'est jeté sur lui, on l'a arrêté, et il apprend seulement à l'audience de quoi il est accusé, car comme il ne sait pas lire, l'acte d'accusation est pour lui un grimoire ou du papier blanc.

Le défilé des témoins commence : tous reconnaissent l'accusé sans hésiter, tous racontent qu'ils ont reçu, qui des coups de bâton, qui des coups de pied, qui des coups de poing, — ils en sont zébrés ; — le contrebandier maintient son système, on l'aura pris pour un autre.

Qui? lui? frapper des douaniers ! allons donc. « La parole est au défenseur ».

« Monsieur le président, messieurs les juges, mes sieurs les jurés, au commencement du monde, à l'époque de la création, époque que je n'aurai pas l'audace de déterminer, car la science n'est pas plus

d'accord à ce sujet avec les diverses religions que les diverses religions ne sont d'accord entre elles, — le créateur souverain mit l'homme et la femme dans un jardin.

» C'est une remarque bien saine à faire que toutes les religions ont placé l'homme à sa naissance dans un jardin, et ont mis les séjours des bienheureux dans des jardins.

» C'est dans un jardin que Virgile nous montre les héros morts :

Locos lœtos et amœna vireta.

» C'est dans des jardins que Mahomet a placé son paradis :

Jardins coupés de ruisseaux limpides.

» Et cependant dans le premier jardin, dans le paradis, d'où nos premiers parents ont été expulsés,

» Avocat, murmura à demi-voix le président, passez au déluge.

» Où sommes-nous, s'écrie maître Lalagète? Ne sommes-nous plus dans le sanctuaire de la justice? La défense a-t-elle cessé d'être libre? Ne connaîton pas ici les droits de l'accusé et lès privilèges de l'avocat? Ne suis-je pas libre de placer la défense du malheureux qui s'est mis sous mon égide sur le terrain qui me convient le mieux pour faire éclater son innocence ?

» Non, je ne passerai pas au déluge, mais je dirai qu'entre les crimes que le déluge a essayé de laver,

il n'en était pas de plus grand que la prétention de limiter, d'entraver, de mutiler la défense de l'accusé;

— c'est dans l'histoire des tyrans les plus farouches, (ici il fait résonner la barre d'un vigoureux coup de poing), et les plus légitimement haïs, que l'on pourrait seulement trouver des précédents à ce qui se passe ici aujourd'hui.

— J'ai été mal compris, dit le président, mon interjection n'était pas une observation, mais une citation littéraire et facétieuse, et en même temps un témoignage de plaisir que je partage avec l'auditoire en entendant la parole éloquente de l'illustre et savant avocat.

Revenons donc au paradis :

— J'y reviens, continue maître Lalagète pour constater que le système prohibitif et les douanes sont d'institution divine et remontent jusqu'à la création :

— Qu'est-ce, en effet, que cette défense de manger des fruits de « l'arbre de la science? » si ce n'est la prohibition. — Qu'est-ce que ces chérubins gardant les portes du paradis, d'où nos premiers parents étaient sortis, ces chérubins avec des épées flamboyantes? si ce ne sont de célestes douaniers ; — mais aussi avouons que la contrebande, la fraude, sont aussi anciennes que le monde, puisque nos premiers parents les ont pratiquées aussitôt leur naissance, — et quels « droits », quelle pénalité, Messieurs ! nous payons encore l'amende et les frais de

cette faute commise, il y a six mille ans, selon les chrétiens, et il y a quatre-vingt-seize millions neuf cent soixante et un mille sept cent quarante années, suivant les chinois ; c'est donc au sortir des mains de l'Éternel, encore presque poussière, pulvis es, — que l'homme a montré qu'il y a en lui l'instinct de la fraude, et un instinct bien puissant, bien invincible, puisqu'il l'a conduit à désobéir à son Dieu, que, sans blesser personne, je puis placer hiérarchiquement audessus de M. le directeur des douanes, et peut-être audessus de M. le ministre des finances.

» Ce ne sont donc pas les sévérités de la loi qui triompheront de cet instinct »

Et ici maître Lalagète porta les yeux sur son visiteur de l'avant- veille qui restait immobile, — il continua.

Il discuta les dépositions des témoins, — ces dépositions sont nombreuses, — elles sont unanimes ; — là est leur force, selon M. le ministère public, — là est leur faiblesse suivant moi, je vais le prouver.

Ici un murmure d'admiration s'exhala de l'auditoire.

« Je ne nierai pas que sept soit un nombre respectable, d'abord il est impair.

Numéro deus impare gaudet.

» Les dieux aiment les'nombres impairs, ils n'ont jamais dit pourquoi.

» Théodore de Samosate prouve l'excellence du nombre sept, par cela que Jupiter, après sa naissance, regarda le monde et passa à rire aux éclats ses sept premiers jours.

» Le [nombre sept est celui du repos de Dieu et celui du repos des hommes.

» Je n'ai donc rien contre le nombre sept, au contraire; je vous ai dit également mes sentiments sympathiques pour la douane et les douaniers que j'ai comparés aux chérubins qui gardent les portes du paradis, pour nous empêcher d'y rentrer en fraude.

» Mais qu'il me soit permis de dire que ces sept témoins, témoignant tous des mêmes faits et de la même manière, presque dans les mêmes termes, pourraient être soupçonnés de concert et d'entente préalables ; — il n'est pas naturel que sept hommes de tempérament différent... »

Ici une théorie des tempéraments d'après Hippocrate,

Après quoi, maître Lalagète reprend : — Les uns, plus vigoureux, les autres moins ; — les uns, plus sensibles à l'épiderme, les autres, plus endurcis, — n'ayant pas la même portée ni dans la vue des yeux ni dans celle de l'intelligence, aient fait précisément la même déposition, sans presque aucune différence idiosyncrasique ; il semble une leçon apprise.

» 11 n'est pas probable que mon client ait pu les battre tous. — D'ailleurs, les uns plus résolus, les autres plus timides, ils ne se sont pas également

exposés aux coups; n'ont-ilspas, d'ailleurs, commencé eux-mêmes par quelques brutalités; car, enfin, Messieurs, quelque mérite qu'on reconnaisse aux douaniers, quelque sympathie que l'on puisse, que l'on doive professer pour eux, ils ne sont pas de véritables chérubins, ils appartiennent à l'espèce humaine, et participent, sinon à tous, du moins, à quelques-uns des défauts de cette race dont nous faisons tous partie ; — à les entendre, à entendre le récit unanime, et de leur mansuétude, et des coups si nombreux qu'ils auraient reçus, et dont ils seraient ecchymoses, il faudrait les supposer à la fois cléments et bleus comme le ciel. — Je ne pousserai pas plus loin les doutes, je ménagerai la pudeur des témoins, je n'exigerai pas l'exhibition des contusions et ecchymoses, auxquelles le ministère public a, un peu libéralement peut-être, donné le nom de blessures. »

Le procureur impérial, (ou de la République), interrompt :

« Je n'ai pas dit blessure. »

Maître Lalagète s'écrie : — « Non, vous ne l'avez pas dit, mais je suis heureux de vous l'avoir fait confesser; vous n'avez pas prononcé le mot de blessure, mais par d'habiles insinuations vous en avez fait naître l'idée dans l'esprit de MM. les jurés ; — si vous aviez prononcé le mot, vous auriez craint de le voir relevé et réfuté par moi.

« Vous avez, avec un art dangereux, je ne veux pas dire perfide, glissé la chose dans l'esprit de MM. les

jurés, comme un poison latent. — Vous n'avez pas dit blessure, mais vous avez fait pis que de le dire. »

Maître Lalagète regarde encore son visiteur, et cette fois, avec un peu d'inquiétude ; le visiteur ne bouge pas, — il fait un soupir et continue :

a II y a sept témoins qui affirment qu'ils ont vu le prévenu, mais si le tribunal le permet, si MM. les jurés l'ordonnent, je me fais fort d'en amener à la barre sept cents, que dis-je, sept mille qui ne l'ont pas vu, et alors que devient ce pauvre, ce mesquin nombre de sept témoins?

» Nombre que, d'ailleurs, je réduirai à six, car enfin, le prévenu soutient et maintient qu'il ne connaît pas les douaniers, et ne les a jamais vus.

» Ce n'est qu'un témoignage, direz-vous; oui, mais c'en est un.

» Je veux bien que cet unique témoignage n'infirme pas celui des sept douaniers ; mais du moins il doit venir et vient en déduction de ce nombre ; — qui de sept ôte un, reste six, — six contre sept mille. »

Maître Lalagète regarde encore son visiteur, le voit toujours immobile, soupire de nouveau, et continue.

Ici il raconte l'histoire, hélas très-triste, de toutes les erreurs de la justice. — Les jurés voudront-ils ajouter un nom à ce déplorable martyrologe ? Non, ils rendront un fonctionnaire à ses fonctions, un membre utile à la société, un époux à son épouse, un père à ses enfants.

Le ministère public interrompt :

« L'accusé n'est pas marié et n'a pas d'enfants. »

Maître Lalagète frappe violemment la barre et s'écrie : « Grâces vous soient rendues, Monsieur, grâces vous soient mille fois rendues, de venir, par votre interruption et votre observation, donner un appui aussi immense qu'involontaire à la défense.

» En effet, s'il était marié, — son sort n'intéresserait qu'une seule femme, — il est célibataire, ce sort intéresse toutes les filles nubiles dont chacune peut espérer trouver en lui le compagnon et le soutien de sa vie et l'idéal de ses rêves.

» Il n'a pas d'enfants, dites-vous, tant pis pour eux. car il peut en avoir, et si ces innocentes créatures inspirent de la compassion, c'est au point de vue de leur jeunesse, sans défense et sans protection ; et ceux qui naîtront plus tard seront plus abandonnés, plus dénués, que s'ils étaient aujourd'hui dans la vie depuis plusieurs années. »

Maître Lalagète était essoufflé, son mouchoir était trempé de la sueur qu'il essuyait en vain de son front, — et il était encore plus inquiet qu'essoufflé, il ne savait que dire, il était « au bout de son rouleau ».

Allait-il être obligé de recommencer?

Mais, ô bonheur, en levant les yeux il vit son visiteur auquel parlait à l'oreille un inconnu venant de se glisser à travers la foule ; — il vit son visiteur se gratter légèrement le bout du nez.

Sa tâche était remplie, il termina par une brillante et bruyante péroraison, dans laquelle il tutoya le prévenu; celui-ci fut condamné à l'unanimité et au maximum de la peine.

Maître Lalagète se leva et sortit entouré de ses confrères qui lui adressaient leurs félicitations, et, la tête haute et le sourire triomphant, fendit la foule empressée de contempler ses traits et de toucher sa robe ilottante.

Le lendemain, le visiteur se fait annoncer, il dépose sur la table de l'avocat un second rouleau et le remercie avec eiïusion.

Maître Lalagète réclame l'exécution de la promesse qui lui a été faite de lui révéler le mot de l'énigme.

« C'est juste, répond l'étranger : ainsi que je vous l'ai déjà dit, le prévenu d'avant-hier, le condamné d'hier, est un membre d'une association dont je suis le chef. Désigné par le sort, il s'est fait prendre exprès, en ayant soin de donner des coups à tous les douaniers, et d'en faire des témoins contre lui, décidé à citer, selon son droit, ceux que le ministère public ne citerait pas; — les douaniers cités au palais, le poste se trouvait donc abandonné, c'est-àdire laissé à la garde d'un postiche détaché d'un autre poste et qui ne pouvait surveiller qu'un étroit espace.

» Nous avions, dès la veille, fait approcher un immense chargement d'esprit de vin, et pendant que vous teniez l'auditoire et les témoins dans les chai-

nés de votre éloquence, nous avons introduit notre chargement sans encombre ni difficultés, — et nous avons gagné plus de cent mille francs. »

Tous les journaux ont pris un soin un peu puéril de diviser et de classer les sénateurs élus par couleurs et par nuances. Candidats arlequins, candidats masqués, jouant sur la rouge ou sur la noire, non d'après des principes, des convictions, des préférences même, mais d'après les chances que chacun a cru avoir de gagner. — Ce n'est que, le carnaval lini, le mercredi des cendres, c'est-à-dire au premier vote important, que l'on pourra faire cette classiiication, et encore ne sera-t-elle que provisoire et prête à être modifiée par les intérêts et les influences.

M. É. de Girardin a fait insérer et dans son journal et dans tous ceux avec lesquels il est en relations, sans compter des distributions abondantes, une profession de foi dans laquelle il dit : « Je suis peut-être, en France, le seul député et le seul écrivain à qui la liberté n'ait jamais eu à reprocher un seul jour de défaillance et de désertion. »

Il y a longtemps que j'ai pris, comme lui, le parti, quand j'ai besoin de respirer un peu le parfum des louanges, d'allumer et de brûler moi-même l'encens sous mon propre nez; — les autres ne s'en acquittent jamais aussi bien, et oublient toujours quelque chose.

Ainsi, les plus bienveillants à l'égard de M. de Girardin, ceux qui appellent volontiers le « premier de nos publicistes » le journaliste qui s'est peut-être le plus souvent trompé, n'auraient jamais pensé, parmi certains éloges qu'on peut légitimement faire de lui, de donner place à l'invariabilité des opinions.

J'ai souvent constaté la faculté que possède le Français, en général, d'oublier tout, au bout de six mois; — mais entre les Français eux-mêmes, M. de Girardin tient un rang très-honorable sous ce rapport.

Je voudrais savoir ce que M. de Girardin entend par la liberté ; — ne serait-il pas, par hasard, question des « libertés qu'il a prises » et non de celle qu'il aurait honorée d'un culte sans défaillance?

Il a oublié qu'en 1848, la liberté la république qu'il professe aujourd'hui, avait, pour s'établir en France, les chances les plus favorables.

Il y avait alors au pouvoir exécutif un homme qui, avec une honnêteté aussi incontestable et incontestée que celle du duc de Magenta, avait de

plus eu la terrible chance, (et que les dieux la détournent du maréchal!) de donner, dans les sinistres journées de juin, de formidables gages à l'ordre et à la vraie liberté. Eh bien, M. de Girardin a complètement oublié qu'il attaqua cet homme par tous les moyens, par la diffamation, par la calomnie même, et qu'il contribua beaucoup à faire nommer à sa place le prince Napoléon Bonaparte, — ce qui eut pour suite l'insurrection du dit prince au deux décembre, — les massacres dans les rues, les emprisonnements, les exils, les déportations, — non pas cette fois des émeu tiers et des brigands, mais des citoyens les plus justement considérés, des députés, de Cavaignac, de M. Thiers, de M. de Girardin lui-même.

Si je ne connaissais sa facilité pour l'oubli, je demanderais si M. de Girardin est convaincu de n'avoir pas, en cette circonstance, interrompu quelque peu le culte qu'il proclame si persévérant à la liberté.

Lors de la guerre, M. de Girardin a oublié également que, poussant de toutes ses forces à cette sinistre entreprise par son journal ; un soir, en plein Opéra, le corps à moitié hors de sa loge, il s'écria : à Berlin ! à Berlin !

Ceux qui se rappellent et cette circonstance et les suites de cette guerre ; ceux qui ont eu des parents et des amis morts, prisonniers; ceux qui ont

ON DEMANDE UN TYRAN 2i>l

eux-mêmes souffert toutes les tristesses et les privations de la captivité, admettront difficilement que l'homme qui a contribué autant qu'il était en lui à cette funeste guerre, ait rendu à ce moment un culte bien fervent à la liberté.

Mais le hasard m'a présenté hier un spécimen singulier de la faculté d'oublier que possède le rédacteur en chef de la France :

Je feuilletais, à Nice, l'album d'une dame étrangère, et je vis sur cet album quelques phrases, signées Emile de Girardin, et de ces phrases, voici la dernière :

« .... Nous étions plus heureux en ce tempslà, d'abord j'avais dix ans de moins, et la France n'avait pas perdu l'Alsace et la Lorraine. »

Il est évident que M. de Girardin n'eût pas écrit cette phrase, s'il eût gardé le souvenir même le plus léger de la part qu'il a prise à la déclaration de guerre; dans le salon où il a écrit ladite phrase, je suis certain qu'aucune personne bien élevée ne se serait avisée, sachant ce qui s'était passé, de faire devant M. de Girardin une allusion à la guerre de Prusse et à ses déplorables résultats dans lesquels il faut compter la Commune. — Il est en effet convenu, selon un proverbe, que « on ne doit pas parler de corde dans la maison d'un pendu »; et on a quelque droit de s'étonner de voir les pendus en parler eux-mêmes.

La France tristement résignée, regardant jouer ses destinées avec des cartes biseautées ef des dés pipés, ne voulant ou ne pouvant pas regarder au delà du moment présent, — semblable à ces pauvres qui, obligés de livrer une bataille pour conquérir chaque repas, sont trop occupés du dîner d'aujourd'hui, pour pouvoir même songer au souper de ce soir, moins encore au dîner de demain.

Tout le monde s'assoupit, s'engourdit, s'abrutit dans une sorte d'indifférence désespérée et de torpeur ; on se dit : la journée d'hier s'est passée assez tranquillement, nous n'avons pas eu de sinistre aujourd'hui, rien n'est annoncé pour demain; — il faut espérer qu'il en sera de même après-demain.

— Et puis . . . après ?

— Après, on verra.

La bille tourne dans le cylindre de la roulette, nous nous réjouissons mentalement qu'elle ait été lancée vigoureusement par les événements, et qu'elle promette de tourner longtemps avant de s'arrêter dans une des cases; — tant qu'elle tourne, nous n'avons pas gagné; mais nous n'avons pas perdu non plus; nous voyons encore notre enjeu, — si ça pouvait toujours tourner!

Demain la bille s'arrêtera, le diable sait dans quelle case.

Il est probable que la future assemblée ressemblera à celle qui vient de finir, — des groupes réunis sans convictions, sans principes, s'associant, se séparant au gré des quelques-uns qui les mènent.

Mais où cela nous conduit-il? Peut-être est-il encore temps de donner quelques avis, d'abord pour demain, ensuite pour un avenir plus éloigné. L'homme, en général, a coutume de n'adopter le simple et le vrai qu'après avoir épuisé toutes les combinaisons du complexe et du faux ; — il me semble qu'il ne reste guère de sottises à faire, et qu'on pourrait peut-être écouter la raison à moins qu'on ne recommence le cercle des sottises.

Il y avait une apparence de raison à rétribuer les députés ; — sans cette indemnité, il fallait renoncer à des choix utiles et honorables ; les riches seuls pouvaient accepter le mandat législatif, en y ajoutant ceux qui trouvaient moyen de s'enrichir par la corruption.

Lors de la première révolution, un député, favori de la cour, interrompit Mirabeau qui demandait je ne sais quelle mesure, en lui criant : « On comprend l'intérêt que vous portez à cette question, vous avez des dettes.'

— Et vous. Monsieur, répondit Mirabeau, vous en aviez. »

Mais là n'était qu'un des côtés de la question, les autres côtés se montrent aujourd'hui, il faut les constater.

De même que les trente sous payés aux soldats de l'émeute, ont, sous la Commune, entraîné et mené loin de pauvres diables qui expient aujourd'hui les crimes de ceux qui les ont poussés, — les huit ou neuf mille francs de l'indemnité donnée aux députés, ont fait de la députation un métier facile et lucratif, pour les fruits secs du barreau, de la plume, de l'industrie, etc., c'est une carrière. De même que le neveu de Mazzini, encore au collège, au milieu de camarades qui causaient de leurs chances d'avenir et qui disaient :

Moi je suis riche, moi je serai soldat, — moi magistrat, — moi ingénieur, etc., — moi, dit l'enfant, je serai conspirateur.

Un tas de mauvais avocats sans cause, se disent : Je n'ai pas de talent, ça m'ennuie de travailler, — mon crédit à la brasserie est découragé et épuisé, — visons à la présidence de la république, — et si le coup baisse soyons toujours député, — cela rapporte bien plus que je ne puis gagner, en exerçant un métier honnête.

En effet, même parmi les avocats un peu occupés dans beaucoup de villes de province, « l'éloquence » locale est loin de rapporter neuf mille francs, — car, remarquez bien que cène sont pas les premiers.

lés forts, les habiles qui se jettent là-dedans, sauf quelques exceptions dont je parlerai tout à l'heure, à un autre point de vue.

La « législature » finie, voyez-les se cramponner, avec le courage du désespoir, à un siège douteux à la future Assemblée, — comme Cynegire, de fabuleuse mémoire.

Si vous leur coupez la main droite, ils empoigneront le siège de la main gauche; — coupez celle-ci, ils le saisiront avec les dents; — les promesses, les boniments de l'élection précédente ne suffisent plus.

Au moment où la foire aux députés s'ouvre, écoutez les grosses caisses, les clarinettes, les cymbales, les trompettes ; déguisé en pitre, en paillasse, le candidat monte sur des planches à la porte des

baraques :

« C'est ici que l'on voit le vrai républicain, le véritable ami du peuple ; — venez voir ce phénomène, entrerez, prrrenez vos billets, vous serez riches, il n'y aura plus d'impôts, ou, s'il y en a, il les payera de sa poche; vous serez tous décorés, le soleil mûrira régulièrement les moissons que la pluie aura

gonflées.

— Peuh, murmure l'auditoire, de la pluie, du soleil, y a pas besoin de lui pour ça, il faudra encore labourer, bêcher, herser, sarcler... »

Il s'aperçoit de la froideur, il reprend; « mais pour-

quoi est-ce que je parle de moissons! — il tombera de la manne et des cailles comme jadis au désert; les ruisseaux rouleront du lait.

— Peuh !

— Mais les rivières du vin et de l'absinthe.

— A la bonne heure.

— Entrrrez, prrrenez vos billets.

On entre, il a dépouillé la casaque à carreaux rouges ou bleus, on le trouve dans la baraque, vêtu d'un vieil habit noir ; là il continue :

« Vous voulez être riches, avoir des places, des honneurs, de l'argent à gogo, — il n'y a qu'à me nommer : si vous ne me nommez pas, vous verrez reparaître tous les droits féodaux, le servage, la glèbe, la dîme , le droit de jambage, les bûchers de l'inquisition, etc. »

On le nomme, — et il n'est plus jamais question de lui ni à l'Assemblée ni ailleurs; — j'ai déjà comparé le candidat de cette espèce, à une goutte d'eau dans un nuage, et qui dit : Ah ! si je réussis à tomber dans la mer ! Quelle tempête, mes enfants, je la fais déborder et submerger la terre; — elle s'agite, elle tombe, et c'est fini.

Mais c'est une affaire convenue et faite jusqu'à nouvel ordre ; on paie les députés ; comptons seulement de combien de fruits secs, d'orateurs de brasserie, de légistes de balcon — nous serons débarrassés le jour où il aura fallu revenir sur cette erreur.

En attendant, il est une mesure qu'il est encore temps de prendre, mais qui la prendra? L'Assemblée elle-même réglant la discipline intérieure? Il est dangereux de faire voter les lois par ceux qu'elles doivent frapper; nous venons de voir combien il a été difficile de renvoyer la dernière Assemblée qui devait décider elle-même l'époque de son départ, et les plus acharnés à voter, les plus attrapés aussi ont été ceux qui réclamaient bruyamment la dissolution depuis quatre ans, en faisant des vœux tout bas pour ne pas l'obtenir; cependant, parlons-en :

L'abandon de Paris, la Chambre à Versailles, rendent l'assiduité plus difficile, les absences plus fréquentes et plus excusées, les retards et la perte de temps quotidiens.

J'en suis encore à comprendre comment un gouvernement assez fort, à la tête duquel est un brave soldat comme le maréchal Mac-Manon, se résigne à avoir l'air d'avoir peur ; — je ne comprends pas davantage comment la représentation nationale est plus à l'abri d'un coup de main à Versailles qu'à Paris, — quand je me charge de prouver le contraire. A Paris sont réunis tous les ministères; tous les fonctionnaires, au besoin, correspondent entre eux pour la défense commune ; — à Paris, par toutes les voies ferrées, on peut faire arriver, en quelques heures, des troupes de tous les points de la France. Ajoutons qu'il serait bien plus facile de se saisir

un à un aux gare?, à l'arrivée et au départ des députés, qui presque tous mangent, dorment et s'amusent à Paris , que de les attaquer ensemble au palais Bourbon, défendus par une armée qui peut être, demain, de o00,000 hommes. En effet, vous avez vu M***, j'ai oublié son nom, lorsqu'il a eu envie de souffleter maître Gambetta; il n'a eu qu'à l'attendre à la gare, où il lui fallait nécessairement se mettre à pied, tandis que le fils de l'épicier de Cahors eût pu arriver au palais Bourbon par divers chemins et ne descendre de son coupé qu'à la grille, entre les factionnaires.

Mais, — c'est encore une chose faite, — on a dépensé de grosses sommes pour édifier non-seulement la Chambre des députés, mais encore celle des sénateurs à Versailles; — la Chambre des sénateurs à Versailles est une idée encore plus... chocnosophe, eût dit Théophile Gautier; en effet, parmi les sénateurs, seniores, il y aura beaucoup plus de vieillards, de valétudinaires qu'à l'autre Assemblée; que de raisons, que de prétextes pour ne pas aller à Versailles ! Je le répète, c'est fait, voyons à diminuer des inconvénients qu'on ne peut plus éviter.

Sauf les jours où « la question politique » est en jeu, c'est-à-dire, où on se dispute les places et surtout les traitements, la Chambre n'est jamais en nombre; les vraies questions, le budget, etc., ça

se passe entre quelques membres qui votent saiis écouter ; — d'ailleurs, qui a intérêt à chicaner, à diminuer un budget dont on aura sa part?

Entre les avocats, ceux de quelque valeur vont plaider à droite, à gauche, dans les départements, sans penser que le traitement donné aux députés est une indemnité, le rachat de leurs occupations qu'ils abandonnent; — l'indemnité des députés est par eux consacrée à payer les chemins de fer qui les portent loin de l'Assemblée ; les autres viennent quand ils ont le temps ou n'ont rien de plus amusant à faire ; — viennent après qu'ils ont déjeuné à leur heure et sans se presser, et quittent les séances trop longues pour ne pas manquer le convoi qui les mène dîner à Paris.

On a. imaginé, s'il se présente un cas grave, de voter pour les absents; c'est si bête qu'on en a ri, sans penser à ce que ça a d'insolemment illégal et de dangereux.

Puisque on paye les députés, il faut exiger qu'ils gagnent leur argent, — et voici ce que le bon sens indiquerait :

1° Aucun député ne peut s'absenter plus d'un jour sans un congé motivé, demandé et obtenu;

2° On divisera l'indemnité par jour, — on la payera en jetons de présence qu'on cessera de délivrer après le premier quart d'heure écoulé.

Yoilà tout ce que je dirai aujourd'hui sur ce sujet; j'ai à parler du suffrage dit universel, et à prouver que son moindre tort est de n'être pas du tout universel.

Je doute fort que le spectacle des réunions politiques qui ont précédé les élections, et les élections elles-mêmes, soient propres à relever la France dans l'opinion du monde. £h quoi, se dira-t-on, c'est là ce grand peuple, voilà donc aujourd'hui l'élite de la France : Barodet, Naquet, Cotte, Gambetta, Freycinet ! etc.

C'est là tout ce qu'un peuple intelligent, jugeant dans sa souveraineté, a pu trouver dans son sein pour lui confier ses destinées !

Il n'y a pas mieux dans les sciences, dans les lettres, dans la politique, dans l'industrie, dans la finance ; c'est là le dessus du panier ; quelle étrange dégénérescence! il n'est pas aujourd'hui un peuple en Europe, — disons dans le monde, — qui ne puisse trouver mieux chez lui.

Et ce peuple, dans l'exercice de sa souveraineté, à quel point il manque, non-seulement de majesté, mais de tenue, de décence, de bon sens, de justice, de dignité, de discernement ; comme il se laisse

mener par des farceurs et des charlatans de bas étage! Il y a quelques mois, en parlant des moyens de rendre le suffrage universel — universel ; — c'està-dire de faire que chaque français exprime réellement, par son vote, ses sentiments, ses opinions, sa pensée, — je disais qu'il fallait d'abord, pour arriver à ce but, que le suffrage fût à deux degrés, c'est-à-dire que chaque commune choisît dans son sein des représentants, des mandataires, dont elle pût connaître et la famille, et la vie publique et privée, et les antécédents, et la situation, — lesquels mandataires voteraient pour elle et nommeraient les députés.

Je disais encore, et les turpitudes qui viennent de

se passer sous nos yeux me donnent tristement raison,

— qu'il faudrait, au moment des élections, faire...

— Précisément le contraire de ce qui se fait ;

Ce qui se fait, c'est d'autoriser exceptionnellement

les réunions, les assemblées, les clubs, etc. ;

Ce qu'il faudrait faire... ce serait de défendre et supprimer toute réunion, tout club, dont le résultat ne produit que le triomphe des bavards, des énergumènes, des fous qui égarent un auditoire crédule, — et font, du suffrage dit universel, la propriété d'un petit nombre d'intrigants; — il faudrait non-seulement proscrire ces réunions, mais aussi pendant les trois jours qui précèdent l'élection, fermer les cabarets, les cafés, les brasseries, les tavernes, les chambrées, tous ces endroits où on vend la folie, la bêtise,

l'abrutissement, au litre, à la bouteille et aux petits verres et où on se prépare à la seconde ivresse, au second empoisonnement des réunions. — Je voulais aussi et je veux encore et plus que jamais, que pendant les huit jours qui précèdent les élections, les journaux fussent astreints à amuser leurs lecteurs par des articles purement de littérature et d'imagination , sans s'occuper aucunement de politique.

Ces trois causes d'ivresse supprimées, le peuplesouverain serait alors convenablement préparé à mettre, dans ses choix du recueillement, du sérieux et du bon sens; c'est alors que ledit peuple souverain se montrerait maître de lui-même, véritablement indépendant et digne de se conduire.

Je lisais hier dans le Figaro, qui ne se rappellepas qu'il a reproduit les vœux que j'exprimais à ce sujet, que déjà en Amérique, les cabarets, cafés, etc., sont rigoureusement fermés en temps d'élection.

Un journal, l'autre jour, à propos de maître Gambetta, qui prétend conserver sa queue, rappelait l'opinion de M. Littré, que l'homme n'est qu'un singe perfectionné. — Maître Gambetta descend alors de cette espèce que les naturalistes appellent « à queue prenante » et qui se servent de cet appendice pour grimper et se tenir en l'air; on connaît la manie qu'ont les singes en captivité de grignoter et de

manger leur queue. — Maître Gambetta est destiné à nous montrer un phénomène nouveau : c'est sa queue qui le mangera.

Un coup d'œil sur ce qui se passe.

M. Clemenceau demande l'amnistie complète, pleine et entière.

Un autre candidat monte à la tribune et dit :

Nous avons tous des amis à Nouméa, donnons nos voix à ceux qui promettront l'amnistie complète.

Victor Hugo l'annonce et l'exige.

Et moi aussi je demande l'amnistie, mais à certaines conditions;

Et ces conditions les voici :

1° Qu'elle s'étende sur les dupes, sur les repentants, et que chacun de ceux qui seront délivrés, soit remplacé là-bas par un de ceux qui les ont enivrés, trompés, égarés, ceux-ci fissent-ils partie des Assemblées, occupassent-ils des positions plus ou moins élevées, — on les prendrait où ils sont.

2° Que ceux qui demandent l'amnistie commencent par protester hautement de leur horreur, de leur détestation pour les vols, les assassinats, les

incendies, qui ont eu lieu pendant la commune; — ensuite,

Qu'ils nous garantissent que ceux auxquels on accordera l' amnistie, nous l'accorderont de leur côté ;

Qu'ils nous garantissent que cette demande n'a pas pour but simplement de remplir les cadres de l'émeute, et d'appeler, au service actif de la révolution, la classe de 1876, et années suivantes.

A ces conditions je demande l'amnistie, et je fais mieux,

Je demande qu'on se préoccupe de la position et du sort des amnistiés, — qu'on ne les livre pas de nouveau aux excitations de la misère, du cabaret, des doctrines empoisonnées ;

Qu'on les fasse passer par une sorte de purgatoire; que, en Algérie, c'est-à-dire en France, on les réunisse à leur famille en leur donnant de l'ouvrage, soit à la terre, soit à des travaux d'utilité publique.

Un M. Accolas, dans une réunion, a exposé l'autre jour ses idées ; il renouvelle un programme que j'avais résumé déjà en 1848, et qui a été répété en 1870 comme nouveau.

Article 1er, il n y a plus rien.

En effet, le citoyen Accolas demande la suppression de la religion, de l'armée, de la magistrature; la suppression de la propriété, sous le nom de loi

agraire et de liquidation sociale, etc. ; — mais au milieu de ces insanités, brille un éclair de bon sens, — il demande la suppression des « maisons d'aliénés. »

N'est-ce pas, en effet, une injustice choquante de voir, détenus et prisonniers, dans ces maisons, un certain nombre de pauvres diables pour la plupart inoffensifs, tandis qu'on laisse vaguer et pérorer en liberté la foule innombrable de fous furieux, enragés, dangereux, qui viennent de donner, dans les réunions publiques, un spectacle triste et grotesque, et un déplorable spécimen de l'état des intelligences et des esprits dans notre pays?...

Passons à un autre sujet : J'entends de toutes parts des plaintes sur « les partis politiques » qui déchirent la France.

Je regarde où sont et quels sont les partis politiques, et je découvre une grande et incontestable vérité :

Il n'y a pas de partis politiques.

Il y a des appétits, des faims, des soifs, des vanités, — mais il n'y a pas départis politiques.

On appelait autrefois, en bon français, « parti politique », un groupe plus ou moins nombreux, poursuivant par des moyens quelquefois -honnêtes, quelquefois moins honnêtes, quelquefois pas du tout honnêtes, l'application de certaines théories, de

certaines opinions, de certaines affections, la réalisation de certains rêves, et cela sans défaillance, sans hésitations, sans tergiversations.

Mais la France aujourd'hui n'est plus un pays où il se fasse de la politique; la France est un grand tapis vert, autour duquel se pressent les joueurs, les pontes, les grecs animés par la vue des piles de pièces de cent sous et des rouleaux de louis, jouant sur telle ou telle couleur, sur tel ou tel numéro; et la preuve qu'il n'y a plus de partis, c'est que vous voyez tous les joueurs, quitter pour une autre, la couleur qui tarde trop à sortir, et. beaucoup, mettre leur enjeu à cheval sur deux ou quatre numéros, etc.

rs*'avons-nous p s \u maître Laurier, il y a deux ans, républicain radical et jouant sur la couleur rouge, mettre un jour son enjeu sur la couleur blanche et se faire légitimiste?

On ne me fera pas accepter comme des hommes de parti :

M. Raoul Duval qui a si longtemps hésité avant de mettre son enjeu sur le bonapartisme. Victor Hugo qui a mis le sien successivement sur la Restauration, sur le gouvernement de Juillet, sur Napoléon III, sur la république modérée, et aujourd'hui sur la république radicale, socialiste, intransigeante.

N'avons-nous pas vu les bonapartistes voter avec les pseudo-républicains, et avec les légitimistes? Ceux-ci rendant aux uns et aux autres la même politesse ?

Ne voyons-nous pas maître Gambetta abandonner tous les principes sur lesquels s'appuie l'idée républicaine, et varier ses « tartines » selon son auditoire? Ne le voyons-nous pas s'enfariner et prononcer des discours paternes à des niais placés en face de lui qui l' écoutent et le prennent au sérieux, tandis que de temps en temps il se détourne, et à ses amis et complices qui ne comprennent pas et murmurent derrière lui, explique que c'est « une frime » en tirant la langue, ou en faisant tourner sa main ouverte sur le bout de son nez?

Non, non, je le répète, il n'y a pas de « partis politiques », il y a des joueurs plus ou moins tricheurs, bizeauteurs de cartes, pipeurs de dés, retourneurs de rois.

Il y a des affamés, des altérés, des vaniteux.

La France ne peut même pas se tlatter d'être déchirée par des lions.

Elle est honteusement mordue, grignotée, sucée, déchiquetée par des hyènes, des vautours, des corbeaux, des belettes, des fouines, des putois, des rats, et toute la horde des c< bêtes puantes ».

De ces réunions publiques, de cette descente de la Courtille, où le grotesque semble dominer, on peut et il faut cependant tirer quelques enseignements .

Maître Gambetta, parlant d'une voix doucereuse et hypocrite, joue le rôle d'un chef de bande qui cause avec le portier, pour distraire son attention, tandis que ses hommes se glissent dans la maison qu'ils vont piller et brûler.

D'ailleurs, fùt-il de bonne foi, il serait bien vite débordé, et déjà il inspire de la défiance à ses complices.

Les farceurs, les fous et les coquins, dans les réunions publiques, grisés par le petit bleu et par leurs propres bavardages, trahissent le mot d'ordre et le mot de passe. É coutez-les et vous saurez ce qu'ils entendent par liberté, égalité et fraternité, ce qu'ils comptent prendre et ce qu'ils comptent vous laisser.

Ceux qui s'intitulent conservateurs, se querellent sur les nuances, se poussent du coude, se séparent sur des vétilles, au lieu de se réunir contre l'ennemi commun .

Chacun espère se sauver, qui sur un morceau de mât, qui sur un aviron, qui sur une cage à poules, au lieu de former, de ces débris réunis, un radeau capable de les porter tous.

Ils me font l'effet, dans leurs querelles, de gens, je l'ai déjà dit, qui, en présence d'un loup qui vient sur eux, les yeux sanglants et la gueule béante, s'amuseraient à chercher et à tuer leurs puces .

Je m'irrite quand je vois des gens assez bêtes pour prendre au sérieux les boniments du fils de l'épicier de Caliors. Rassurez-vous, dit-il aux bourgeois, nous vous laisserons vos pantalons, nous nous contenterons de votre habit et de votre gilet ; — nous prendrons vos bottes, c'est vrai, mais nous ne prendrons pas vos chaussettes. — Mais qu'estce qu'on disait donc, qu'il était si méchant? il est très-doux, au contraire ; il est même généreux, voyez il nous laisse nos pantalons et nos chaussettes, c'est comme s'il nous les donnait. Merci, votons pour Gambetta.

Il me rappelle ce qu'on m'a raconté des arabes qui, se disposant à couper de leur yatahgan la tête d'un blessé, lui disent un mot qui signifie : Ne bouge pas, n'aie pas peur.

Ce carnaval hideux et ridicule auquel nous assistons, c'est le bal masqué de Gustave; un brindisi avec le « ça ira » . — Les arlequins, les pierrots, les sauvages, les polichinelles, sont armés; il ne s'agit plus de battes, de massues de carton, de longues manches, et de queues de lapin au chapeau.

Ji y a sous leurs déguisements, des poignards, des fusils à vent, des torches, du pétrole.

Je vous connais, vilains masques ; — celui-ci ce n'est pas Pierrot, c'est Marat; cet arlequin, c'est Collot d'Herbois; cette «bergère», c'est Vermesh; ce polichinelle, c'est Naquet; ce jocrisse....

Ce jocrisse, c'est vous, qui les regardez sans les reconnaître, et croyez que c'est tout simplement Pierrot, Arlequin, Polichinelle et Colombine.

Dieu veuille que ce carnaval ne se termine pas par un terrible mercredi des cendres.

Je ne dirai pas au nom du ciel, mais au nom de votre salut, laissez donc de côté, ô électeurs, les nuances qui vous séparent, ne vous occupez pas de vos puces et défendez- vous contre le loup.

Puisque vous ne pouvez vous entendre et tomber d'accord sur une monarchie,

Acceptez la république.

Acceptez-la, mais exigez-la.

Condamnez ces farceurs sinistres à la vraie république, c'est la plus ju^te, la plus dure punition qu'il soit possible de leur infliger.

La république, en effet, la vraie république serait le gouvernement le plus juste, le plus fort, le plus honnête, le plus noble de tous.

Et dans cette république-là, il n'y a gtffcre de

place pour passablement d'entre eux, si ce n'est à Charenton, à Mazas et au bagne; — l'élection étant faite par le docteur Blanche, la sixième Chambre et la Cour d'assises.

En vraie république, Curtius se jette dans un gouffre pour le salut de sa patrie ; Winkelried prend une brassée de piques, se les enfonce dans la poitrine, et ouvre ainsi à ses compatriotes un chemin dans une phalange autrichienne.

Un roi de Perse dit à un Spartiate : « Mes archers sont si nombreux que leurs flèches cachent le soleil.

— Eh bien, répond le Spartiate, on se battra à l'ombre ».

Les pseudo-républicains se tenaient, eux aussi, à l'ombre dans les préfectures où ils touchaient les gros appointements tant reprochés aux préfets de l'empire.

Maître Gambetta qui envoyait tant de gens se faire tuer, inutilement, ayant annoncé son arrivée à Orléans, rebroussa chemin sur la nouvelle qu'on disait qu'on avait vu trois uhlans dans les environs ; de tous les membres de ce gouvernement qui avaient juré publiquement de se faire tuer jusqu'au dernier, pas un ne s'exposa au moindre danger. M. Freycinet dérangeait toutes les combinaisons des généraux pour faire couvrir Tours où il résidait.

En vraie république, le respect de la loi est inflexible, — Brutus fait trancher la tête à ses fils. Un héros, Agésilas, est condamné à l'amende pour avoir fait un acte défendu.

Dracon se perce lui-même de son épée, pour avoir manqué à une loi.

M. Cotte est convaincu d'avoir glissé de faux bulletins dans l'urne électorale ; l'Assemblée casse les élections frauduleuses de maîtres Gambetta et Laurier. — M. Cotte se présente à de nouvelles élections; ceux-ci se nomment dictateurs.

En vraie république, Caton, toute sa vie, vêtu comme les laboureurs ou les simples soldats, n'avait qu'un petit cheval qui portait ses légumes au marché.— Miltiade, Aristide, Curius, Fabricius, meurent si pauvres qu'on doit les enterrer aux frais de l'État.

Les préfets pseudo-républicains touchent intégralement de gros appointements. Maître "Gambetta est accusé en plein tribunal anglais d'avoir reçu des pots de vin, et ne demande pas la preuve de cette accusation ; — tel auquel on ne connaît aucune fortune, qui a abandonné son état, — cependant vit avec luxe, fait de nombreux voyages, etc.; les fonctionnaires de la Commune mettent de grandes bottes de maroquin rouges, vertes, bleues, — des écharpes de soie et des galons innombrables.

En vraie république, on va chercher Cincinnatus à la charrue, il bat les Volsques et revient achever I*' sillon interrompu.

Aujourd'hui, si on a besoin d'un fonctionnaire pseudo-républicain, on demande où est « son café » : c'est dans les estaminets et les brasseries que nos hommes d'État font leurs études et occupent leurs loisirs.

En vraie république, le Sénat se compose des illustrations du pays, — les traitements des fonctionnaires les laissent pauvres, — les places sont occupées par ceux dont les places ont besoin, c'est-à-dire par les plus capables.

En vraie république, on voit régner le désintéressement, la frugalité, le dévouement, la probité, le respect des lois.

Vous voyez comme ils seront attrapés si, comme je le demande,

On accepte, mais on exige la République.

Il se présente deux candidats dans le Var :

M. Emile Ollivier, l'homme qui commença la

guerre de Prusse avec « un cœur léger », comme il

le dit lui-même, Et M. Cotte, le fabricant de poteries, celui qui

fit traîner en prison, par les rues, trois vieux ma-

âU ON DEMANDE UN TYRAN

gistrats que Crémieux, averti par moi, eut tant de peine à faire mettre en liberté; — celui qui fut convaincu d'avoir glissé de faux bulletins dans l'urne électorale, — celui qui écrivait à maître Gambetta: « Pourquoi faire des élections, puisque nous sommes au pouvoir? »

M. Cotte peut seul donner des chances à maître Ollivier.

Maître Ollivier peut seul donner des chances à M. Cotte.

N.B. — M. Cotte est élu. En effet, il faut une représentation complète, et personne n'eût aussi bien représenté à l'Assemblée le mépris des lois et la fraude électorale.

Un jour, à propos d'insultes faites aux soldats, le journal de maître Gambetta, prêtant au préfet de police des paroles que ce magistrat a démenties, attribuait ces insultes à « des gens sans aveu et des rôdeurs de barrière ».

Ces gens sans aveu, ces rôdeurs de barrière, toute la canaille, toute la crapule de Paris, ne sont pas moins des électeurs, et voteront à la première occasion, comme ils ont déjà voté, c'est-à-dire font partie des électeurs de maître Gambetta, de maître

Ferry, etc., — c'est cette queue que personne à l'Assemblée n'a eu l'intelligence et l'énergie de forcer maître Gambetta de se couper à lui-même, comme font, dit-on; les castors et très -certainement les lézards pris.

Il suffisait de proposer un ordre du jour par lequel l'Assemblée entière des représentants de la France déclarait considérer comme des coquins, des scélérats, des incendiaires, des voleurs et des assassins1, — tous ceux qui avaient prêté leur concours au sinistre carnaval de la Commune.

Ou maître Gambetta aurait pris part à ce vote, et il se serait ainsi aliéné cette armée de réserve, cet appoint d'électeurs qui fait son importance ;

Ou il eût voté contre l'ordre du jour, ce qui est hardi, et par conséquent peu probable, mais plutôt, se fut absenté ou abstenu, et alors il était facile de le mettre au pied du mur et de traduire cette abstention par un aveu de ses accointances et de ses liens avec cette partie de ses électeurs — et alors il se fût aliéné les quelques hommes honnêtes et véritablement républicains, mais aveugles, qui le reconnaissent encore comme chef de file; — dans l'un comme dans l'autre cas, le carré était enfoncé, — les lignes rompues.

Mais il fallait en même temps que ceux des républicains qui demandent à la république le triomphe

de la justice, de l'égalité, de la liberté, — pussent se rallier à un drapeau sous lequel ils pussent marcher à la conquête des progrès politiques et sociaux.

M. Thiers, en se cramponnant opiniâtrement à ses préjugés, à ses quelques vieilles rengaines politiques et économiques, ne pouvait tenir ce drapeau et je crains qu'il ne s'aperçoive pas assez que l'appui que semble lui prêter la gauche est, comme je l'en ai déjà averti, une sorte de ballet de Gustave, où il est entouré de masques conjurés.

Avoir avec lui une fraction du parti républicain, c'est-à-dire ceux qui de bonne foi veulent la république dans l'intérêt de tous, c'était un grand succès, — avoir avec lui tout le parti c'est un piège et un péril.

Il faut rendre justice à ce parti, — il a su se discipliner, — il est tristement curieux de voir avec quelle rapidité le mot d'ordre donné par les chefs arrive en un instant du centre à toutes les extrémités de la France, et est scrupuleusement et aveuglément obéi.

Sur un signe, — tous les journaux du parti, confondant leurs nuances, avec une précision de soldats et de choristes exercés, — font le même moulinent, entonnent la même note — sans être arrêtés par la pudeur que pourrait inspirer la contradiction <lu langage d'aujourd'hui avec le langage d'hier.

Ceux qui, — hier prodiguaient l'insulte à M. Thiers,

— ceux qui semblaient ne jamais devoir lui pardonner et la défaite de la Commune et la responsabilité qu'il avait publiquement fait retomber sur eux de la moitié de notre ruine et de la moitié de nos désastres et de nos humiliations, — tous sans exception, depuis le plus important carré de papier jusqu'à la plus obscure et la moins lue des feuilles de choux,

— de la capitale à Fouilly-les-Oies, — tous au signal du chef d'orchestre : — une, deux, trois, — entonnent avec un ensemble irréprochable l'éloge du « vénérable vieillard » , de « l'éminent homme d'État », du « grand citoyen ».

Ceux qui avaient prêché une guerre à outrance à laquelle, comme Moïse, ils assistaient sans danger du haut de la montagne, ceux qui hier encore accusaient les signataires de la paix d'avoir déshonoré la France, ceux-là se prennent tout à coup d'un vif amour de la paix et d'admiration sympathique pour le traité qui constate et confirme et les cruelles exigences d'un ennemi vainqueur et les humiliations que la nécessité nous contraint de subir ; — ce traité qu'ils ont si solennellement maudit, ils le louent aujourd'hui, félicitent le chef du pouvoir qui l'a obtenu, et sont prêts à dire :

« Ces bons Prussiens ».

En même temps le mot d'ordre est de se montrer non-seulement bienveillants, doux, pacifiques, reli-

gieux même, — et à l'exposition de Lyon le maire Barodet presse avec effusion les gants violets de l'évêque, — mais encore « conservateurs ».

Les conservateurs n'ont pas su nous enlever le drapeau de la république, — dérobons-leur, arrachons-leur le guidon du parti conservateur, — et disons comme ce prédicateur italien dont parle Racine.

« Il voyait le peuple, jusque-là attentif à ses paroles, l'abandonner pour aller grossir le cercle d'un charlatan qui annonçait les lazzi ciel signor Pulcinella.

Où allez-vous, s'écria le prédicateur, élevant audessus de sa tête pour le mieux mettre en vue, le crucifix qu'il tenait en main. — Où allez-vous? Arrêtez..., voilà le vrai polichinelle, — ecco il vero pulcinella ».

Et tous les journaux les plus « avancés » se déguisent en conservateurs en se rasant de près, comme se déguisent en nonnes les soudarts compagnons du comte Ory, — comme ils ont la voix douce! comme ils tiennent les yeux baissés! que leur maintien est donc décent et modeste, et plein de componction !

Et la plupart des feuilles libérales-conservatrices célèbrent la modération du langage de leurs ennemis déguisés, — et félicitent maître Gambetta.

Et si quelqu'un s'avise de dire : « Mais voici d'étranges nonnes, je vois des bottes et des éperons

sous leurs robes et ces demoiselles ont le menton bien bleu! »

Cette voix est étouffée par le concert d'éloges, — de félicitations, — entrez, sœur Colette; venez avec moi, sœurVermeschine; partagez ma cellule, sœur Cluserette.

Et quand la barbe des nouvelles nonnes piquera

leurs hôtesses, — lorsque l'abbesse Adolphine criera :

A moi mes nonnes, Venez me secourir ; Car, je suis prise Par ce maudit comte Ory.

11 ne sera plus temps, Adolphine y passera comme les autres.

Les conservateurs l'ont une piteuse mine, en voyant les violents, les agressifs d'hier, les ennemis de h propriété (ennemis comme le loup est l'ennemi du mouton), se déclarer, tout à coup, conservateurs comme eux, plus qu'eux, meilleurs qu'eux.

Il semble voir l'épicier qui, se levant le matin pour ouvrir sa boutique, s'arrête étonné, écarquille démesurément ses yeux — les frotte pour dissiper le mirage qui les frappe... Eh quoi! sur la boutique en fac.', — boutique occupée hier soir encore par un apothicaire vendeur de drogues et de poisons, — dont il a vu en se couchant briller encore les bocaux verts et rouges, — sur cette boutique il voit une enseigne exactement pareille à la sienne *

« Épicier. »

Et comme lui, il étale et le pruneau émollient,

— et la douce cassonnade, — et la réglisse triomphante des rhumes et amie des gendarmes.

Cela me rappelle l'histoire d'une femme qui, pendant une des guerres du premier empire, s'était, au camp, établie sous une tente pour vendre de la bière.

« A deux sous le verre ma bonne bière double,

— ma bonne bière de mars »

Criait-elle.

Et elle en avait déjà vendu quelques verres, — lorsqu'elle entendit, non loin de là, une voix qui se mit à crier :

« A six liards le verre ma bonne bière double, ma bonne bière de mars. »

Et naturellement la pratique alla à ce concurrent inattendu et personne n'entra plus sous sa tente.

Elle restait déjà depuis quelque temps triste, solitaire et pensive, lorsqu'elle fut rappelée à son commerce par une voix qui disait :

« Eh ! la mère, — donnez-moi un verre de bière ».

Joyeuse, elle rince un verre, le place sous le robinet de son tonneau, le tourne, mais il ne vient rien, — elle tourne de nouveau, rien ; — elle frappe sur le tonneau, il est vide.

C'était sa propre bière qu'un soldat, qui avait percé le tonneau à l'autre extrémité, avait toute vendue à six liards le verre.

Cependant malgré l'exacte discipline, il y a eu quelques enfants perdus, quelques enfants terribles,

— qui ont un peu trahi le plan.

Un M. Rouvier, député, qui commence à pratiquer assez gentiment le discours hors de la Chambre,

— a dit dans une assemblée :

« Agissons avec prudence et nous serons bientôt les maîtres de la situation. »

Puisque M. Thiers est en ce moment si admiré, si loué, si prôné par maître Gambetta et ses amis,

— ils ne peuvent refuser de reconnaître que l'objet de leur admiration, de leur estime, de leur enthousiasme; n'est ni un imbécile, ni un menteur, ni un calomniateur, et qu'il faut le croire quand il disait en "séance publique de l'Assemblée nationale :

« Cette politique de fou furieux nous coûte la moitié de nos désastres et la moitié de notre ruine.

» Ceux qui ont commencé la guerre nous ont condamnés à la dépense de quatre milliards, eux qui l'ont prolongée ont doublé les désastres et la dépense. Quant à l'indemnité de guerre, la folie de ces derniers l'a fait monter à cinq milliards au lieu de deux milliards et demi que nous aurait coûté la folie des premiers. »

Un navire suspect paraît à l'horizon ; ses sabords, qu'on cherche à dissimuler n'échappent pas à l'œil exercé des matelots du vaisseau de l'État qui croise dans ces parages. On le somme, par un coup de

canon, de hisser son pavillon, le navire obéit, et montre le pavillon tricolore. Mais quelque vieux matelot continue ses observations ; le gréement du navire, les allures de l'équipage, lui donnent des doutes, il communique ses soupçons au capitaine, — qui le renvoie brusquement au gaillard d'avant.

Rassuré par le drapeau tricolore, — le capitaine laisse approcher l'inconnu, — on est à portée du canon, — le vieux matelot revient sur le gaillard d'arrière.

— Au moins, capitaine, envoyez les canonniers à leurs pièces.

— Yeux-tu te taire et t'en aller, oiseau de mauvais augure!

Le navire approche, prend l'avantage du vent, — tire une bordée, — approche encore, jette les grapins.

Alors le drapeau tricolore est amené, — et le forban hisse franchement le drapeau rouge.

Ça s'est vu plus d'une fois à la mer.

Revenons-en à notre mauvaise et dangereuse éducation du collège

ON DEMANDE UN TYRAN r>53

Supposons le Sénat romain à la place de l'Assemblée nationale;

Cicéron, consul à la place de M. Thiers, président ; Catilina à la place de l'avocat génois, et tout devient cent fois plus grand que nature et nous fait concevoir des espérances qui ne doivent pas se réaliser :

« Jusques à quand, s'écrie Cicéron, Catilina, abuseras-tu de notre patience l ? »

,« Le Sénat te comprend, — le consul te voit2.»

« Ce n'est pas assez que ta politique de fou furieux ait coûté à la patrie la moitié de ses désastres 3, — tu veux encore semer le trouble et l'agitation dans ce pays qui a tant besoin de repos.

» Vois comme, à ton entrée, tous les sièges des sénateurs sont abandonnés autour de toi 4; » — et, en effet, les sénateurs s'étaient écartés de Catilina.

» Tu professes aujourd'hui le respect de la légalité, ; — tu prétends ne vouloir revenir à un pouvoir où tu nous as coûté si cher, que par les voies permises.

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