XL1X
Une des circonstances où la rhétorique est le plus richement et le plus complètement armée, c'est
lorsqu'il s'agit de donner des consolations et de prêcher le respect pour le malheur.
Cela vient probablement de la fréquence des occasions qui se sont présentées de tout temps et se présentent, et de la multiplicité des malheurs, afflictions, sujets de deuil et de chagrins, etc., provenant tant de la condition naturelle et originelle de l'homme, que des divers inventions, progrès, enjolivements, etc., qu'il y a successivement ajoutés depuis le commencement du monde.
On s'est moins occupé de proclamer et de pratiquer le respect pour le bonheur qui, cependant, a un double droit à la protection, au respect, aux égards de toutes sortes, et parce qu'il est plus rare et parce qu'il est plus fragile.
11 m'est arrivé plus d'une fois de changer de chemin dans la campagne, pour ne pas déranger un oiseau qui becqueté quelques graines rouges rencontrées de fortune sur une aubépine.
J'avais donc quelque scrupule à l'endroit des prétendus républicains, soi-disant radicaux et de leur victoire dans les élections du Sénat et dans les élections de l'Assemblée législative; — je me demandais s'il ne fallait pas, pendant quelque temps au moins, les laisser cuver leur joie et jouir de leur triomphe, mais en regardant ce triomphe et cette joie de plus près, je n'ai pas tardé à voir que ce triomphe n'est pas aussi complet, que cette joie n'est
pas aussi pure qu'ils en ont l'air au premier abord.
On ne manque pas en France de sapeurs, de démolisseurs, de destructeurs ; c'est un métier plus facile et plus amusant, mais ce que le pays produit avec moins de générosité, ce sont les architectes et les maçons, pour relever, rebâtir, remplacer ce qu'on a abattu, renversé et détruit. — Aussi, le moment critique pour les oppositions en politique, c'est le moment où la maison longtemps assaillie, ébranlée, minée, vient à s'écrouler tout à fait ; et lorsque ceux qui la défendaient, les uns ensevelis sous les décombres, les autres effrayés ou découragés, laissent la place aux assaillants, en leur disant : Eh bien, à votre tour; il n'y a plus rien, il faut coucher à la belle étoile, ou rebâtir quelque chose.
Pour nous, nous en avons assez, montrez ce que vous savez faire.
Or, pendant qu'ils attaquaient la maison, ils ne se privaient pas de crier : 0 peuple, cher petit peuple, viens aider tes amis à démolir le taudis, la barraque, le bouge, où te tiennent renfermé tes oppresseurs; — viens, et nous te donnerons en échange des palais de marbre de Paros . — Le peuple vient, donne une forte « poussée » et la maison est par terre, — d'abord les chefs de l'assaut se réjouissent, se congratulent, se frottent les mains, mais bientôt ils échangent des regards inquiets,
puis ils se demandent : Où est le marbre de Paros? Est-ce toi par hasard qui a le marbre de Paros? et puis qui sait d'entre nous, le scier, le tailler, le polir? qui sait faire un plan et l'exécuter? où sont les architectes et les maçons? — Personne ne répond, le peuple commence à murmurer, les vainqueurs s'inquiètent, se troublent, et finissent par appeler quelqu'un des vaincus découragés ou effrayés, et lui demandent son aide; — alors on ramasse les débris de l'édifice renversé, on rejoint, on recolle les fragments, et on refait tant bien que mal, de pièces et de morceaux un abri un peu plus laid, un peu moins solide que le précédent.
Le moment est arrivé pour les prétendus républicains soi-disant radicaux ; ils ont assez crié sur les toits qu'ils avaient le bonheur du peuple dans la poche de leur gilet, qu'aussitôt qu'ils seraient les maîtres, tout irait bien, que tous les maux, toutes les afflictions, toutes les misères disparaîtraient comme par enchantement, et que, par un autre enchantement, on verrait leur succéder tous les plaisirs, toutes les prospérités, toutes les joies que les « travailleurs », que « la classe laborieuse », n'aurait plus besoin de travailler, que tout le monde serait riche, sauf les anciens riches dont la pauvreté augmenterait par son contraste les jouissances de leurs remplaçants ; — c'est alors qu'on verrait de bonnes lois et des lois respectées ; c'est alors qu'on verrait
régner une paix glorieuse et fleurie, à la fois l'olivier et le laurier entrelacés. La liste est longue des choses qu'ils ont promises dans leurs journaux, et plus libéralement dans leurs discours.
— Voici le moment arrivé, et déjà on fait résonner à leurs oreilles :
Eh bien! y sommes-nous? quand commence-t-on? Un autre moment ne tarde pas à succéder à celuilà, où il faut répondre : Tout à l'heure, un peu de patience, nous allons nous y mettre, puis il y a des choses que nous avions promises, il est vrai, mais qui ne se trouvent pas ; — il y a les côtelettes de sphinx à la purée de chimère, qui sont toujours un mets exquis, mais il nous manque quelques assaisonnements, il y a dans les progrès que nous vous avons promis" un certain nombre auquel il faudra renoncer, d'autres qu'il faudra ajourner, — mais ne bougeons pas, nous sommes les maîtres, et tout ira bien. — C'est alors que le peuple qui a aidé à la démolition, commence à soupçonner que ses chefs et ses maîtres pourraient bien être des farceurs, et qu'ils ressemblent aux singes, animaux destructeurs, assez drôles, habiles à grimper, mais qui, une fois en haut ne savent plus que faire des grimaces ridicules ou hideuses, et montrer leurs derrières rouges ou bleus, suivant l'espèce.
Voici ce qu'on m'écrit de Paris :
« Vous n'êtes donc plus républicain, vous, — la
raison même, — alors que tous les gens raisonnables, honnêtes et patriotes le sont devenus? »
Voici ma réponse :
D'abord, cher monsieur, il est facile de comprendre qu'un homme qui vit à trois cents lieues de Paris, dans un hameau, sur les grèves de la Méditerranée, beaucoup plus avec les anciens qu'avec les contemporains, beaucoup plus avec les livres qu'avec les hommes, n'a pas l'habitude d'attendre la poste pour recevoir de « la capitale » ses opinions, ses idées et ses sentiments des diverses «maisons de confections» qui fournissent la province.
Il lui importe peu de savoir ce que « on porte » pour le moment, soit comme gilet, soit comme opinions, il courrait trop de risques de n'adopter les modes qui se succèdent qu'à mesure qu'elles n'existeraient plus.
Je suis républicain, non parce que « on » est républicain en ce moment, mais parce que je le suis; — aussi l'étais-je également quand « on » était bonapartiste, et le serais-je encore aux jours, — dî omen avertite, — où grâce à certains faux républicains, la république ne serait plus à la mode,
Et les gens « raisonnables, honnêtes et patriotes » y auraient renoncé.
Il y a longtemps que j'écris, — je n'ai pas écrit une ligne sans la signer, — ma route est facile à
retrouver et à suivre, elle est jalonnée par mes écrits, comme celle du Petit Poucet par ses cailloux blancs.
Je suis républicain, mais je ne suis pas du parti républicain; cette distinction n'est pas aussi vague ou subtile qu'elle en a l'air; — elle veut dire que je n'ai à demander, n'ai jamais demandé, et ne demande à la république que. . . la république et le bonheur de la France qui est doublement ma patrie, car j'y suis né par hasard comme trente millions d'autres, mais de plus je l'ai choisie entre toutes, n'étant légalement français que par un acte de naturalisation que j'ai demandé et obtenu après m'être efforcé de le mériter.
J'ai toute ma vie défendu par mes écrits tous les droits du peuple. Je vous prie de croire que par peuple, je n'entends pas comme beaucoup le font bêtement une partie de la nation qu'on irrite et qu'on lance contre l'autre, mais la nation entière. En parlant de droits, je dois dire également que je ne sais pas de droit qui ne soit doublé d'un devoir.
Je défie le plus ardent comme le plus ancien républicain de trouver une injustice que je n'aie flétrie, un opprimé dont je n'aie pris la défense, une action noble dont je n'aie fait l'éloge, une mesure utile que je n'aie provoquée.
Je suis républicain, mais je mets la chose avant
le nom; j'aurais de grand cœur sacrifié à jamais le mot pour avoir la chose deux heures plus tôt.
Je n'écris pas sur ma porte une enseigne dont se contentent beaucoup de gens; aujourd'hui comme toujours, je veux tous les droits, mais aussi tous les devoirs; — je veux toute la liberté, mais la liberté de chacun ayant pour limite la liberté des autres; — je veux l'égalité, non pas ce ridicule rêve d'envieux qui voudraient tout abaisser sous un stérile niveau; non pas l'égalité des salaires si follement prêchée par Louis Blanc ; — non pas l'égalité des dépenses, la seule qu'on ait acquise depuis le temps qu'on parle d'égalité, — mais l'égalité qui élève, l'égalité qui rétribue chacun selon ses œuvres, l'égalité devant la justice, l'égalité devant la loi.
Je veux la fraternité, mais elle, sans limite, et surtout sans hypocrisie.
Je veux que les opprimés cessent d'être opprimés mais je ne veux pas qu'ils deviennent oppresseurs à leur tour.
Je trouve et j'ai toujours trouvé bête qu'on dit au peuple : Peuple, tu es Roi, en entendant par le peuple une fraction de la nation : je n'ai jamais laissé échapper une occasion de montrer le ridicule et le danger de ces boniments de charlatans. — Estce à dire qu'une fraction hérite non-seulement du pouvoir, mais encore de la tyrannie, des privilèges, des abus de la rovauté, — il n'v aurait alors de
changé que les personnes; je n'ai jamais vu, je ne vois pas quels bénéfices le pays trouverait à remplacer Charles X, Louis-Philippe, Napoléon III, par un certain nombre d'avocats ou d'ouvriers ou de « travailleurs », qui feraient absolument la même chose, — il y aurait seulement en plus les frais de déménagement qui sont lourds, et j'ai rappelé alors et je rappelle aujourd'hui ce que disait mon matelot Buquet qui changeait de domicile pour complaire à sa femme; — il y a des gens, disait-il, qui aiment à changer de punaises.
Et je disais encore en 1848, et je dis aujourd'hui :
N'écoutez pas les gens qui voient dans la république le triomphe d'un parti, — la républiqueparti donne le droit à tous les autres partis de lever la tête et de ne pas désarmer.
La république doit être « le gouvernement des meilleurs choisis par tous ».
J'accepte le suffrage universel, mais à condition qu'il soit... universel, qu'il ne soit pas égaré par les coteries ; — je veux qu'il soit l'expression réelle de la pensée et des sentiments de chaque électeur, mais je veux aussi que, par des combinaisons faciles à trouver, les suffrages soient à la fois comptés et pesés.
Je disais en 1848, comme je dis aujourd'hui, ne vous trompez pas sur le sens du mot républicain, il ne suffit pas qu'un homme s'intitule républicain,
même depuis longtemps, — ne vous fiez à aucune enseigne — voyez vous-même si l'homme que vous avez en vue est bon, humain, intelligent et courageux ; voyez s'il aime le peuple, s'il secourt le pauvre et de quelle manière il le fait, — voyez s'il traite avec une affectueuse bienveillance non pas tous les ouvriers et tous les paysans, mais ceux qui se montrent honnêtes, intelligents, laborieux ; — si l'on vient vous dire ensuite que cet homme-là n'est pas républicain, n'importe, fiez-vous à lui et donnez-lui votre voix.
Si un autre est avide, avare, vaniteux, égoïste, ambitieux, flagorneur aujourd'hui, hier et demain dédaigneux, — il aura beau vous dire : Je suis républicain, je le suis depuis vingt ans, depuis trente ans, — répondez : Qu'est-ce que ça me fait? et refusez-lui votre voix sans hésiter»
Préférez le bon sens à la facilité de parler, — les phrases courtes et pleines aux phrases longues et vides, — défiez-vous des mots sonores, rien n'est plus sonore que ce qui est creux.
Que la tribune soit détruite : avec elle disparaîtront les longs discours vides et empoisonnés, — ceux qui ont quelque chose à dire ne verront plus la parole usurpée par ceux qui ne savent que parler, — les bonnes pensées et les bons sentiments ne seront plus étouffés par les grands mots et les grandes phrases, — le pays peut être perdu en beau français et sauvé en patois.
J'étais, dans les anciens temps, et je suis toujours républicain avec Cincinnatus, qu'on allait chercher à la charrue quand on avait besoin de lui, et qui y retournait quand la besogne était faite, avec Caton, avec Fabricius, avec Decius, — je le suis encore avec Cicéron qui était un aristocrate, — avec Marc Aurèle qui était empereur.
De notre temps j'ai été républicain avec Lamartine, qui au pouvoir a achevé de se ruiner; avec Cavaignac, avec Charras, avec Foissy, le cousin de Cavaignac, qui tous deux sont entrés colonels et sortis colonels, avec Bastide, avec Thouret, avec Vaulabelle, et longtemps avec Crémieux.
Je ne l'ai pas été, je ne le suis pas, je ne le serai jamais avec Louis Blanc, qui par ses théories insensées du « droit au travail et de l'égalité des salaires, » a tant contribué aux sinistres journées de Juin; avec Ledru-Rollin ; à propos duquel dès le mois de mars 1848, j'écrivais publiquement à Lamartine : « Il est temps de défendre la république contre Ledru-Rollin ».
Je n'étais pas républicain avec ceux qui ont amené l'usurpation du 2 décembre, — car, il ne faut pas s'y tromper, ceux qui ont fait l'Empire, ce ne sont pas ceux qui ont crié vive Napoléon, mais ceux qui ont crié vive Robespierre et Marat, et ce n'est pas sur eux-mêmes, mais sur ces pseudo-républicains-là que comptent aujourd'hui les bonapartistes, qui pensent que la France a encore besoin
d'une ou deux invasions; je ne- suis ni républicain, ni rien autre chose avec ceux auxquels, suivant M. Thiers, leur allié d'aujourd'hui, la France doit la moitié de ses pertes en territoire, eu argent, en hommes.
Avec ceux qui, envoyant tant de gens à la mort et ayant juré de mourir eux-mêmes jusqu'au dernier, ne se sont pas une seule fois exposés au moindre des dangers.
Avec ceux qui se sont emparés des places où, grassement payés, ils se tenaient à l'abri des balles prussiennes; avec ceux qui, pendant la Commune, n'osant ni combattre avec ceux qu'ils avaient perdus, ni combattre contre eux, allaient attendre la fin sous les orangers de Saint-Sébastien; je ne suis pas avec M. Cotte, qui a été convaincu de fraudes électorales, ni avec ce vieux gamin d'Esquiros qui prêche la nécessité de la guillotine, ni avec les divers farceurs que j'ai connus successivement légitimistes, orléanistes ou bonapartistes; je ne suis pas républicain avec ceux pour qui la république n'est pas le but mais une échelle, qui jettent à l'eau tous les principes pour alléger leur bateau et passer sur les récifs ; je ne suis pas républicain avec les lâches, avec les avides, avec les incapables, avec les voleurs, avec les assassins, avec les incendiaires, ni avec ceux qui les appellent leurs amis, depuis que ça peut se faire sans danger et les ont laissé déporter et fusiller; je ne le suis pas non plus avec les charlatans, ni avec leurs dupes.
Je maintiens cependant que la république est sans contredit, la plus équitable, la plus heureuse, la plus noble des formes de gouvernement.
Aussi, c'est avec un vrai chagrin que je constate que nos mœurs chaque jour vont s'éloignant de la république, et que restant républicain, j'ai bien peur de l'être tout seul.
Les orateurs de clubs, d'assemblées privées ou publiques, ont un certain nombre de discours qu'ils •vont réciter de place en place, comme les comédiens ont leur répertoire. Louis Blanc, qui est un talent réel, en a donné une preuve récente ; faisant allusion aux crimes de la première révolution, il disait : « Ces excès ne peuvent plus se renouveler » et ces paroles il les prononçait après la Commune.
Oui, tout peut se renouveler, si on laisse faire; et alors il n'est pas hors de propos de remettre sous les yeux des Français, les horribles excès auxquels se sont livrés à une autre époque les pères et les modèles de certains de nos prétendus démocrates d'aujourd'hui : il a été non-seulement de doctrine, mais bien plus de mode sous la Restauration, et
depuis, de réhabiliter un certain nombre de scélérats, tels que Robespierre, Marat, Couthon, etc.; en ajoutant à leurs forfaits, je ne sais quelles enluminures ; aussi presque tous les esprits en France sont tout à fait faussés sur l'histoire de cette époque; — nous venons de voir les chefs du parti soi-disant républicain, revisser solennellement à leur échine leur queue de voleurs, d'assassins, d'incendiaires, et promettre de ramener à Paris, au moyen de l'amnistie, « les absents, les amis de Nouméa » .
Il m'est tombé entre les mains un volume imprimé au mois de nivôse, an IIIe de la république ; ce volume est un rapport rédigé par E. B. Courtois, député du département de l'Aube, et par les ordres de l'Assemblée; j'en extrairai, non pas des récits, mais des aveux et des confessions faits et signés par quelques-uns des héros de cette époque, se vantant entre eux de leurs hauts faits, — ces extraits sont tirés « de papiers et de lettres trouvés au domicile de Robespierre » et d'une authenticité inattaquable.
En voici aujourd'hui quelques-uns :
« Strasbourg, septidi, 27 Brumaire, IIe année républicaine.
» Voilà la cinquième lettre que je t'adresse, mon cher Daubigny, sans que tu aies encore daigné prendre la peine de m'écrire deux lignes ; je te somme, par la vieille amitié qui nous lie, de sortir enfin de cette coupable apathie envers un homme dont tu connais le cœur, les principes et les sentiments.
» Tu ne veux ou ne peux donc rien en faveur <lu pauvre Bérard, auquel pourtant tu as donné un bien funeste conseil !
» Je te conjure de le voir ou de lui écrire, de faire les derniers efforts enfin pour que mes intérêts soient assurés ; 30,000 livres valent bien la peine qu'on s'en occupe, surtout quand c'est uniquement cela qui forme tout l'avoir, toute l'existence.
» J'aurais bien besoin à Paris pour cet objet, et encore pour mettre à couvert d'autres intérêts qui, quoique offrant un résultat moins prochain, n'en sont pas moins précieux; ce sont ceux de mon association de terrains nation aux avec les hommes que tu connais : mais mon devoir m'attache à mes coopérateurs, et je ne puis ni ne dois les quitter. Conviens, Daubigny, qu'on ne peut être plus malheureux;
mais je m'en f...,; pourvu que la république triomphe, que la liberté s'affermisse.
» Il était temps que Saint-Just vînt auprès de cette malheureuse armée, et qu'il portât de vigoureux coups de hache au fanatisme des Alsaciens, à leur indolence, à leur stupidité allemande, à Fégoïsme, à la cupidité, à la perfidie des riches : autrement c'en était fait de ces beaux départements. Il a tout vivifié, ranimé, régénéré, et pour achever cet ouvrage, il nous arrive de tous les coins une
colonne d'apôtres révolutionnaires, de solides sansculottes ; sainte guillotine est dans la plus brillante activité, et la bienfaisante terreur produit ici, d'une manière miraculeuse, ce qu'on ne devait espérer d'un siècle au moins par la raison et la philosophie. Quel maître-bougre que ce garçon- là! La collection de ses arrêtés sera sans contredit un des plus beaux monuments historiques de la révolution.
» Dis quelque chose pour moi à la citoyenne ton épouse, au citoyen et à la citoyenne Compant.
» Je t'embrasse, ton frère et ami,
» Signé : Gatteau. »
Lettre de Cousin à Robespierre.
« Cossé, dans le Bas-Maine, ce 27 Nivôse, l'an second de la République, une, indivisible et impérissable.
» Incorruptible représentant,
» Nous sommes ici à exterminer le restant des chouans, enfouis dans des bois ; le sang impur des prêtres et des aristocrates abreuve donc nos sillons dans les campagnes, et ruisselle à grands flots sur les échafauds dans nos cités. Juge quel spectacle est-ce pour un républicain animé, comme je le suis, du plus pur amour et du feu le plus sacré de la liberté et de la patrie qui brûle dans mes veines!
» Salut et fraternité,
» Signé : Cousin. »
Joseph Lebon à ses collègues Lebas et Saint- Just.
« Cambrai, ce 23 Floréal, l'an second de la République française, une et indivisible.
» La machine est en bon train, je l'espère; l'aristocratie tremble, et les sans -culottes relèvent leur
tête, si longtemps humiliée. Les fonctionnaires prévaricateurs ne m'échapperont pas; ceux qui n'ont pas osé déployer d'énergie jusqu'à ce jour ne savent par quels moyens réparer leur faiblesse passée. La conduite de tous sera examinée scrupuleusement et vous entendrez parler des résultats.
» Messieurs les parents et amis d'émigrés et de prêtres réfractaires accaparent la guillotine. Avanthier, un ex-procureur, une riche dévote veuve de deux ou trois chapitres, un banquier millionnaire, une marquise de Menaldy, ont subi la peine due à leurs crimes.
» Les sans-culottes se décident ; ils s'enhardissent, en se sentant appuyés. Patience, et ça ira d'une jolie manière.
» Les dénonciations commencent, et donnent lieu à des arrestations nouvelles.
» Notre collègue Florent Guyot est arrivé ici hier soir.
» Salut et fraternité,
» Signé : Joseph Lebon. b
Joseph Lebon, représentant du peuple, à ses collègues Saint-Just et Lebas.
« Citoyens collègues,
» Je suis arrivé à Cambrai, hier le soir, accompagné de vingt braves que j'ai amenés avec moi.
J'ai vu les autorités constituées et la société populaire. Je ne m'expliquerai point sur elles dans ce moment.
» J'espère faire le bien à Cambrai, et y inspirer la terreur civique.
» Aujourd'hui, je ferai assembler tout le peuple, et je lui parlerai, en masse, le langage de la vérité et de la raison.
» Le tribunal va, de suite, entrer en activité, et fera justice de tous les traîtres.
» Salut et fraternité, » Signé : Joseph Lebon. »
Lettre de Darthé à Lebas.
« A Cambrai, le 30 Floréal, l'an IIe de la République française, etc.
» Mon cher ami,
» Le comité de salut public a dit à Lebon, qu'il espérait que nous irions tous les jours de mieux en mieux. Robespierre voudrait que chacun de nous pût former seul un tribunal et empoigner chacun une ville de la frontière. La vertu et la probité sont plus que jamais à l'ordre du jour.
» Je t'embrasse, » Signé : Darthé. »
Lettre de Darthé.
« A Arras, le 29 Ventôse, an IIe de la République, etc.
» Je vais te donner, cher ami, quelques détails sur ce qui se passe ici.
» Lebon est revenu de Paris, transporté d'une sainte fureur contre l'inertie qui entravait les mesures révolutionnaires. Tout de suite un jury terrible, à l'instar de celui de Paris, a été adapté au tribunal révolutionnaire; ce jury se compose de douze bougres à poil.
» Un arrêté vigoureux a fait claquemurer les femmes aristocrates dont les maris sont incarcérés, et les maris dont les femmes le sont.
» Les rédacteurs et fonctionnaires publics, signataires des arrêtés liberticid.es de 1792.
» Une perquisition vient d'être faite à la citadelle de Doullens, par une commission ardente de sept patriotes (j'étais du nombre). On y a trouvé des papiers contre-révolutionnaires, des provisions de bouche et d'argent énormes. L'infâme commandant se prêtait et favorisait la correspondance des monstres dont la garde lui était confiée. Nous l'avons enlevé, ainsi que douze de ces scélérats. La guillotine, depuis ce moment, ne désempare pas ; les ducs,
les marquis, les comtes et barons, mâles et femelles, tombent comme grêle.
» Il n'y a pas un de ces coquins-là qui n'ait mérité d'éternuer dans la besace. Tu imagines bien qu'il a fallu donner quelques coups de fouet. Je lance d'ici nos sans-culottes, et leur mets le feu sous le ventre.
» Nous l'avons juré aussi : la Convention a déclaré qu'elle sauverait le peuple, nous la seconderpns de tout notre pouvoir. Les rapports de Saint-Just ont embrasé toutes les âmes.
» Demeulier m'a dit que tu pensais à moi. Arras peut être le siège d'une des six commissions populaires qu'on va installer, si le projet est de les disséminer dans la république.
» Lebon et sa femme t'embrassent et ta femme.
» Je t'embrasse.
» Signé : Darthé. »
Lettres de Daillet à Robespierre.
« A Arras, le 29 Germinal, l'an IIe de la République, une et indivisible.
Daillet à Robespierre aîné.
» Je viens de lire dans les papiers publics, que tous les conspirateurs seront traduits, de tous les
points de la république, au tribunal révolutionnaire à Paris : ce décret est très-sage ; mais la commune d'Arras est peut-être la seule qui pourrait en être exceptée.
» Voici mes motifs. Tu connais notre énergie ; nous ne faisons grâce à personne ; nous frappons à coup sûr, parce que nous connaissons la moralité de chaque individu, et que nous sommes convaincus que, si les aristocrates n'ont pas pris une part active et ostensible dans les dernières conspirations, ils n'en ont pas moins appelé chaque jour la contrerévolution dans leur cœur et par leurs vœux, et qu'ils ont concouru, chacun selon leurs moyens personnels, à renverser la république ; au lieu que toutes ces connaissances locales échapperont à un juré éloigné. Je t'engage à examiner s'il ne serait pas ^>lus utile de nous conserver notre tribunal révolutionnaire avec son attribution.
» Tu recevras cette lettre par un courrier extraordinaire que Lebon adresse à Lebas.
» Je t'embrasse.
» Signé : Daillet. »
» Nous allons toujours avec activité; mais nous ne sommes point secondés. Il semble que tous les habitants soient coupables, ^uisqu' aucun n'ose en dénoncer un autre. Nous venons cependant d'ouvrir les registres des autorités constituées et de la société
populaire : nous y avons trouvé d'immenses richesses déjà, et nous y trouverons aussi, je l'espère, les noms des royalistes et des oppresseurs du peuple. Je t'embrasse.
v Signé : Daillet, ton ami. »
Lettres de Collot-d'Herbois au citoyen Duplay, père. (Lyon.)
ce Commune-Affranchie, le 15 Frimaire, l'an IIe de la République, etc*
» Ami et frère, voilà de bonnes choses qui me viennent de toi; tout à la fois des nouvelles de toi, des tiens, le discours de Robespierre et l'assurance qu'il se porte bien. Tout cela est bien bon. Dis-lui, je te prie, de nous écrire aussi. Nos frères Jacobins vont à merveille ; une lettre de lui leur fera grand plaisir et sera d'un bon effet. Nous avons remonté ici, non pas l'esprit du public, car il est nul, mais le courage, mais le caractère de quelques hommes qui ont de l'énergie, et d'un certain nombre de patriotes trop longtemps opprimés. Nous les avons tirés de la tiédeur où de faux principes et des idées de modération, salutaires aux conspirateurs à la
vérité, mais cruelles et fatales à la république, les avaient entraînés. Nous avons ranimé l'action d'une justice républicaine, c'est-à-dire prompte et terrible comme la volonté du peuple. Elle doit frapper les traîtres comme la foudre, et ne laisser que des cendres. En détruisant une cité infâme et rebelle, on consolide toutes les autres. En faisant périr les scélérats, on assure la vie de toutes les générations des hommes libres.Yoilà nos principes. Nous démolissons à coups de canon et avec l'explosion de la mine, autant qu'il est possible. Mais tu sens bien qu'au milieu d'une population de cent cinquante mille individus, ces moyens trouvent beaucoup d'obstacles. La hache populaire faisait tomber vingt têtes des conspirateurs chaque jour, et ils n'en étaient pas effrayés. Précy vit encore, et son influence se faisait sentir de plus en plus chaque jour. Les prisons regorgeaient de ses complices. Nous avons créé une commission aussi prompte que peut l'être la conscience de vrais républicains qui jugent des traîtres. Soixante-quatre de ces conspirateurs ont été fusillés hier, au même endroit où ils faisaient feu sur les patriotes; deux cent trente vont tomber aujourd'hui dans les fossés où furent établies ces redoutes exécrables qui vomissaient la mort sur l'armée républicaine. C3S grands exemples influeront sur les cités douteuses. Là sont des hommes qui affectent une fausse et barbare sensibilité : la nôtre est toute pour la patrie. Ceux qui nous connaissent sauront
apprécier notre dévouement. Je ferai insérer le discours de Robespierre dans nos journaux.
» Présente l'assurance de mon amitié franche, inaltérable, à ta républicaine famille; serre, en mon nom, la main de Robespierre. Bon citoyen, heureux père, ton jeune fils, déjà fort des principes dont il est nourri, recueillera un bel héritage et saura le conserver. La citoyenne Lcbas doit être bien contente de ce qu'a fait son mari. Qu'il y a de satisfaction pour des républicains à bien remplir leur devoir!
» Salut, amitié et fraternité.
» Signé : Collot-d'Herbois. »
Lettre de Fouché et Collot-d'Herbois à la Convention nationale.
« Citoyens collègues,
» Nous poursuivons notre mission avec l'énergie de républicains qui ont le sentiment profond de leur caractère; nous ne la déposerons point, nous ne descendrons pas de la hauteur où le peuple nous a placés, pour nous occuper des misérables intérêts de quelques hommes plus ou moins coupables envers la patrie.
» Nous avons éloigné de nous tous les individus, parce que nous n'avons pas de temps à perdre, point de faveur à accorder ; nous ne devons voir et nous ne voyons que la république, que vos décrets qui nous commandent de donner un grand exemple, une leçon éclatante; nous n'écoutons que le cri du peuple qui veut que tout le sang des patriotes soit vengé une fois d'une manière prompte et terrible, pour que l'humanité n'ait plus à pleurer de le voir couler de nouveau.
» Convaincus qu'il n'y a d'innocent, dans cette infâme cité, que celui qui fut opprimé ou chargé de fers par les assassins du peuple, nous sommes en défiance contre les larmes du repentir ; rien ne peut désarmer notre sévérité; ils l'ont bien senti ceux qui viennent de vous arracher un sursis en faveur d'un détenu.
» Nous sommes sur les- lieux, vous nous avez investis de votre confiance, et nous n'avons pas été consultés.
» Nous devons vous le dire, citoyens collègues, l'indulgence est une faiblesse dangereuse, propre à ranimer les espérances criminelles au moment où il faut les détruire : on l'a provoquée envers un individu, on la provoquera envers tous ceux de son espèce, afin de rendre illusoire l'effet de votre justice. On n'ose pas vous demander le rapport de votre premier décret sur l'anéantissement de la ville de Lyon, mais on n'a presque rien fait jusqu'ici
pour l'exécuter. Les démolitions sont trop lentes, il faut des moyens plus rapides à l'impatience républicaine. L'explosion de la mine, etc., l'activité dévorante de la flamme peuvent seules exprimer la toute -puissance du peuple : sa volonté ne peut être arrêtée comme celle des tyrans; elle doit avoir l'effet du tonnerre.
» Signé : Fouché. Collot-d'Herbois.
» Ville-Affranchie, 26 Brumaire, l'an il delà République française, etc.»
Lettre de Collot à Couthon.
« Commune-Affranchie, le M Frimaire, l'an II> de la République, etc.
» Des mesures révolutionnaires qui sont continuellement méditées, mises en action, et qui doivent consommer le grand événement de la destruction de cette ville rebelle, et l'anéantissement de tous les traîtres. Je t'embrasse, respectable ami, reçois l'assurance de mon éternel et fraternel attachement.
» Signé : Collot-d'Herbois. »
Lettres de Collot au comité de salut public.
a Ville-Affranchie, le 17 Brumaire, l'an IIe de la République, etc.
» Collot-d'Herbois à ses collègues, composant le comité de salut public.
» Citoyens collègues,
)> Les hommes sûrs étant excessivement rares, la démolition allait lentement, ils étaient beaucoup pour gagner leur journée et ne rien faire. La commission militaire a trop souvent employé, à juger ceux contre lesquels elle n'a pas trouvé de preuve, et qu'elle a élargis, des moments dont chacun devait être un jugement terrible prononcé contre les coupables. Elle en a fait fusiller plusieurs. Le tribunal va plus ferme ; mais sa marche est lente : il a encore peu opéré.
» Les exécutions même ne font pas tout l'effet qu'on en devait attendre. La prolongation du siège, et les périls journaliers que chacun a courus, ont inspiré une sorte d'indifférence pour la vie, si ce n'est tout à fait le mépris de la mort. Hier, un spectateur revenant d'une exécution, disait : Cela n'est pas trop dur; que ferai-je pour être guillotiné!
Insulter les représentants ! Jugez combien de telles dispositions seraient dangereuses dans une population énergique. Voilà l'état des choses.
» La mine va accélérer les démolitions, les mineurs ont commencé à travailler aujourd'hui. Sous deux jours les bâtiments de Bellecour sauteront. J'irai de suite partout où le moyen sera praticable envers les bâtiments proscrits. Les accusateurs publics vont marcher plus rapidement, le tribunal a commencé hier à aller par trois dans un jour. Les jacobins arrivés seront employés utilement. Enfin, je me concerterai pour des mesures nouvelles, grandes et fortes.
» Salut et fraternité,
» Signé : Collot-d'Herbôis. »
« Ville-Affranchie, le 19 du 2e mois de l'an IIe de la République, etc.
a Collot-d'Herbois à ses collègues, composant le comité de salut public de la Convention nationale.
» Citoyens collègues,
» Nous menons cependant toujours nos opérations aussi rapidement que possible. Bien des embarras
naissent de l'insuffisance des premières mesures prises et de la disette des hommes sûrs. Nous avons donné aux tribunaux ou commissions, une marche bien plus vive. Hier, six coupables ont reçu la mort. Un nouveau tribunal va se mettre en activité à Feurs; la guillotine, nécessaire pour consommer ses jugements, a été commandée hier et partira sans délai: la mine hâtera les démolitions.
« Salut et fraternité.
» Signé : Collot-d'Herbois. »
ON DExMANDE UN TYRAN. 379
Résumé
non parce qu'on aime les tyrans, mais pour n'en avoir qu'un.
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IMP. CENTRALE DES CHEMINS DE FER. A. CHA1X ET C'L', 20, RDE BERGÈRE, PUES LE BOULEVARD .MONTMARTRE, PARIS. — 4321 "6
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